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Contes tendres

Chapter 22: PAQUES-FLEURIES
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About This Book

Recueil de nouvelles et de vignettes qui décrit la vie rurale et suburbane par des scènes quotidiennes et des portraits de gens modestes. L'écriture scrute les paysages, les saisons et les gestes de compassion, évoquant la fatigue, la vieillesse, la pauvreté et la solitude sans dramatisation. Le ton mêle observation naturaliste et méditation sobre sur le temps qui passe, privilégiant les rencontres furtives, les solidarités fragiles et les petites consolations qui éclairent les existences ordinaires.

PAQUES-FLEURIES

Pâques-Fleuries ! Un joli nom, tout plein de jolis souvenirs d’enfance… D’abord ce dimanche des Rameaux ouvrait la série des vacances de Pâques ; c’était le premier jour de liberté après l’emprisonnement des longs mois d’hiver. Puis, ce jour-là, l’église était toute parée de branches vertes et sentait déjà le printemps. Branches de buis à l’odeur amère, branches de saules couvertes de chatons jaunissants. Toutes ces pâquettes, comme on les appelle dans mon pays meusien, se balançaient aux mains des hommes, des femmes et des enfants, et mettaient un frisson vert dans la nef endimanchée. Les blancs et les ors des vêtements sacerdotaux, le rouge des soutanes d’enfants de chœur tranchaient plus vivement parmi cette verdure ; et, en dépit des longs récitatifs de la Passion, chantés alternativement par trois prêtres debout devant de hauts pupitres, une gaieté printanière régnait dans l’église. Par un vitrail ouvert dans la verrière de l’abside, on voyait des nuages blancs courir sur le ciel bleu, on entendait des pépiements d’oiseaux, on respirait à pleins poumons l’air humide imprégné de cette pénétrante senteur du buis, et on se disait, avec un soubresaut de joie au cœur : « Le printemps est revenu ! »


Dès le lendemain matin, avide de jouir de ma liberté reconquise, je m’en allais tout seul par les chemins qui montent vers les vignes et les bois. Les buissons d’épine noire n’avaient pas encore de feuilles, mais ils étaient tout neigeux de fleurs blanches, ce qui leur donnait des airs d’arbustes japonais. En dessous, l’herbe poussait verte et drue et, à chaque pas, des oiseaux en train de bâtir leur nid s’envolaient de la haie et filaient presque à ras de terre. Les friches étaient grises, mais çà et là on y voyait s’épanouir les corolles verdâtres de l’ellébore noir et les magnifiques fleurs violettes de l’anémone pulsatille, tandis qu’à la lisière des bois les merles sifflaient à plein gosier dans les branches rougissantes.

Les vignes à la terre d’un jaune rougeâtre étaient pleines de gens courbés vers les ceps. On n’y voyait pas encore le moindre soupçon de verdure ; rien que l’argile couleur d’ocre et les ceps noueux d’un ton noir. Seulement, de loin en loin, un pêcher de plein vent dressait sa ramure épanouie et comme poudrée d’un rose vif ; puis, en y regardant de plus près, on distinguait à deux pouces du sol une petite plante de la famille des liliacées, à la hampe minuscule terminée par de minuscules fleurettes d’un bleu violet. C’était l’hyacinthe ou muscari à grappe, qu’on nomme aussi l’ail des chiens. Cette plante abonde dans nos vignes, et je ne puis respirer sa suave odeur de prune sans revoir en esprit nos coteaux rougeâtres aux ceps tordus, et ces premières journées de printemps qui s’associent pour moi à mes premières émotions d’adolescent. Le parfum de cette humble fleur évoque devant mes yeux notre paysage vignoble, qui, avec les forêts, est un des traits les plus saillants du terroir barrois.


Le vin de nos vignes n’a pas la haute réputation de ses voisins de la Champagne et de la Bourgogne. Il ressemble à ces grands hommes de province qui redeviennent obscurs dès qu’ils franchissent les limites de leur département. Il n’est bu et apprécié que dans le pays ; d’ailleurs il ne supporte pas le transport. C’est un petit vin léger, couleur de groseille, qui se dépouille en vieillissant et prend des teintes de pelure d’oignon. Il a un agréable goût de terroir qu’estiment fort les buveurs de cru, et, tout humble qu’il est, il a connu des jours de gloire. Au temps où Marie Stuart vint visiter ses parents, les ducs de Bar, il fut servi à la table ducale, et la jeune reine y trempa ses belles lèvres, tandis que des chœurs chantaient des vers composés par Ronsard pour la circonstance :

Je nourris tout, toutes choses j’embrasse,
Et ma vertu par toutes choses passe ;
Je serre tout, je tiens tout en mes mains,
Et, tout ainsi que de tout je suis maître,
Pour commander au monde, j’ay fait naître
Ce jeune roy, le plus grand des humains.

On raconte aussi que ce joli vin de pineau fut versé à des cardinaux pendant le concile de Trente, et que ceux-ci, soudain illuminés par le Saint-Esprit, déclarèrent tout d’une voix que le vin de Bar était l’un des meilleurs de la chrétienté.

Depuis, il a un peu déchu, ou peut-être nos palais sont-ils devenus plus difficiles. J’inclinerais à croire que la qualité de ce vin ducal s’est affaiblie par la substitution d’un plant plus vulgaire, mais plus productif, au vieux plant de pineau qui donnait de petites grappes peu nombreuses, mais exquises. — Quoi qu’il en soit, à présent encore, les vignes tapissent toutes nos collines de la vallée de l’Ornain, et c’est un spectacle doux à l’œil, quand, triomphant des gelées de mai, les pampres ont poussé et couvrent de leur verdure phosphorescente les rondes épaules des coteaux.


Et aux environs de la Saint-Jean, pendant les nuits de juin, c’est un charme que d’errer à travers nos collines, alors que la fleur de vigne a déclos les corolles verdâtres de ses grappes. Une virginale et amoureuse odeur se répand dans toute la vallée. Ce n’est pas le parfum capiteux du vin, mais c’en est déjà l’avant-coureur ; dans l’exquise et pure haleine de la vigne en fleur, on devine déjà toutes les ivresses qui sortiront de la grappe mûre et fermentée. Ainsi les idéales exaltations de la puberté commençante font pressentir les passions brûlantes de la jeunesse en pleine maturité. — Cette odeur vous grise doucement, chastement, mais elle vous grise. Quand elle se répand dans la vallée et arrive jusque dans la ville, les jeunes gens accoudés à leur fenêtre se mettent à rêver d’amour, les jeunes filles se sentent prises d’une langueur indéfinissable, et les vieillards resongent, avec un soupir de regret, à leur jeunesse passée. On dit même qu’au fond des caves, dans les barriques où il est enfermé, le vin des années précédentes subit l’influence de cette odeur qui s’exhale du vignoble, et qu’il fermente et bouillonne à faire craquer les cercles des tonneaux.


Cette odeur de la jeune grappe aux boutons fraîchement éclos et cette autre pénétrante senteur de l’hyacinthe des vignes pendant la semaine de Pâques-Fleuries se confondent dans ma mémoire comme deux sensations sœurs : l’une plus innocente, plus enfantine, délicate comme la première verdure du printemps ; l’autre, plus vive, plus brûlante, apportant avec elle les ardeurs de l’été et le trouble des sens déjà éveillés par l’éclosion de la vingtième année… Hélas ! et toutes deux ne sont plus que des souvenirs déjà lointains !… N’importe ! je suis comme le vieux vin enfermé dans les futailles, et quand ces odeurs me reviennent, évoquées par les premières branches de saule et les premières floraisons de Pâques, je ne puis m’empêcher de tressaillir. Comme le poète de Gœthe, je crie au printemps : — Rends-moi ma jeunesse, rends-moi le temps où je n’étais qu’un écolier et où je foulais d’un pied léger et content la terre rouge de nos vignes toutes fleuries d’hyacinthes bleues, toutes gonflées de bourgeons naissants !