LE MOINE QUÊTEUR
Il y avait une fois, en automne, au pays savoyard, un moine capucin qui faisait la quête du vin pour son couvent. Pieds nus, vêtu de bure marron, les reins ceints d’une corde, portant sur son dos le bidon de fer-blanc destiné à contenir les offrandes des vignerons, il allait de village en village, au bord du lac d’Annecy, implorant la générosité des propriétaires et leur promettant en échange des prières ferventes, ce qui n’était pas à dédaigner ; on savait que les prières de ce frère quêteur étaient particulièrement précieuses, car, par grâce spéciale, il avait l’oreille du bon Dieu et de saint François. — Néanmoins, cette année-là, les vignes avaient gelé en mai, la récolte était maigre, les vignerons étaient de mauvaise humeur et par conséquent peu donnants. Après avoir marché toute la journée au soleil qui ne laissait pas d’être ardent, bien qu’on fût en octobre, le moine sentait son bidon lui peser sur les épaules, encore qu’il se trouvât à moitié vide. A la tombée du jour, il arriva harassé et les pieds en sang près d’une cabane de pêcheur qui mirait son toit de chaume dans les eaux vertes du lac, et, n’en pouvant plus, il frappa à la porte, demandant un gîte pour la nuit. La femme du pêcheur vint lui ouvrir. C’était une jeune femme fort jolie et très avenante ; mais, quand elle eut entendu la requête du frère quêteur, elle secoua tristement la tête : « Je vous plains de tout mon cœur, mon pauvre frère, lui dit-elle, mais je ne puis vous loger, car mon mari va rentrer, il déteste les moines et il est fort brutal. » Pourtant, le moine redoublant ses supplications, elle finit par avoir compassion et le laissa entrer. Elle lui servit en hâte un souper de bouillie de châtaignes et le fit monter dans le grenier, où il se cacha dans le foin.
Très tard dans la soirée, le pêcheur rentra. Il était fort grognon, n’ayant rien pris et mourant de faim. Il trouva sa soupe mauvaise, jeta son écuelle à la tête de sa femme et, bien que celle-ci ne répliquât pas, il se mit à la battre fort vilainement. Du fond du fenil où il s’était mussé, le capucin entendait toute cette scène, et l’injustice de ce traitement lui arracha une exclamation indignée. Le pêcheur avait l’oreille fine. « Ah ! dévergondée, s’écria-t-il, il y a quelqu’un là-haut ? C’est sans doute un de tes galants que tu as caché dans le foin ! — Non, répondit la jeune femme, c’est un moine qui m’a demandé de lui donner à coucher. — Un moine !… Attends ! je vais lui régler son compte ! » Et il se précipitait vers l’échelle du fenil en brandissant un gourdin. Le pauvre frère n’eut que le temps de sauter par la gerbière, heureusement peu élevée, et de s’aller coucher dans les joncs de la berge. Là il trouva la barque du pêcheur, la détacha doucement et, ramant avec vigueur, il gagna l’autre rive.
Près du talus où il aborda, dans une petite anse, se dressait le manoir de la Maladière, dont les fenêtres étaient encore éclairées. Le moine, plus que jamais vanné de fatigue, résolut d’aller y demander l’hospitalité pour la nuit. — Ce manoir était la propriété d’une jeune dame fort riche, mais d’humeur tellement acariâtre et hargneuse, que son mari avait été obligé de la quitter et que ses domestiques ne la servaient qu’en tremblant. Elle accueillit la requête du capucin avec force plaisanteries d’un goût douteux ; prétendit que les moines, ayant fait vœu de pauvreté, n’avaient besoin que de pain noir pour souper et d’une botte de paille pour la couchée. En conséquence, elle commanda qu’on servît au frère la soupe des chiens et qu’on lui dressât un lit dans l’écurie. Elle-même, pour le narguer, vint à la cuisine tandis qu’il se reposait au coin de l’âtre. Elle le railla sur le contenu de son bidon, l’accusa d’être un hypocrite et de s’enivrer en cachette avec le vin de la quête. Le pauvre moine se faisait petit et ne répondait rien, ce qui exaspéra encore davantage cette arrogante créature. Elle l’invectiva de plus belle et finalement le fit jeter dehors.
Quand l’infortuné capucin se vit sur la route, par cette froide nuit d’octobre, il ne put s’empêcher d’établir une comparaison entre cette châtelaine si dure au pauvre monde et la femme du pêcheur, si avenante et charitable. Les conditions humaines lui parurent mal arrangées, et il lui monta au cœur un peu de rancune, — car, pour être moine, on n’en est pas moins sensible à l’injustice. — Donc il s’agenouilla sur la terre et levant les yeux vers le ciel plein d’étoiles scintillantes : « Mon bon Dieu, pria-t-il, et vous, vénéré saint François, faites que la dame de ce manoir prenne la place de la femme du pêcheur, et qu’en retour celle-ci devienne châtelaine de la Maladière. »
Comme on l’a dit plus haut, le capucin jouissait au ciel d’un crédit illimité, et incontinent sa prière fut exaucée. Des mains invisibles exécutèrent la transmutation des deux femmes. Au matin, l’acariâtre châtelaine de la Maladière s’éveilla dans la cabane du pêcheur, qui, comme entrée de jeu, accueillit ses exclamations irritées par une formidable volée de bois vert. — A son tour, la femme du preneur de truites se trouva, à son réveil, dans un grand lit à courtines de soie, au milieu d’une belle pièce tendue de tapisseries. Quand la femme de chambre entra doucement pour apporter le déjeuner de sa maîtresse, elle fut étonnée de voir dans le lit une jeune femme jolie et douce, au lieu de l’arrogante harpie de la veille, et son étonnement redoubla quand elle l’entendit lui adresser la parole sur un ton aimable et poli. La nouvelle châtelaine se leva et émerveilla tous les gens par sa bonne grâce et sa bienveillance. On cria au miracle et le bruit de cette métamorphose se répandit rapidement aux entours, de sorte que le seigneur châtelain, qui s’était enfui loin de son ancienne épousée, s’empressa de réintégrer le domicile conjugal pour contempler la nouvelle maîtresse du logis. Il fut si ravi de la beauté et de la douceur de la jeune dame qu’il résolut de l’épouser sur-le-champ. Le mariage fut célébré à l’église voisine et les nouveaux mariés revinrent en calèche découverte au manoir. Comme ils longeaient les bords du lac, une femme en haillons, qui lavait son linge sur les pierres du talus, jeta un coup d’œil sur le couple, lâcha son battoir et se mit à courir derrière la calèche en criant au cocher : « Arrête, Mauricet ! Arrête donc, butor ! »
Le châtelain se pencha et reconnut sa première femme. Un frisson le prit et il cria à son tour à Mauricet : « Fouette tes chevaux, mon garçon, et au grand galop !… »
La calèche disparut ; l’ex-châtelaine essoufflée s’en revint piteusement vers la cabane du pêcheur et, comme elle était en retard pour le souper, celui-ci, par surcroît, la régala d’une nouvelle volée de bois vert. Le capucin, qui était sur la route et qui vit la chose, s’en esclaffa tellement qu’il faillit en répandre tout le vin de son bidon.