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Contes tendres

Chapter 3: CLAUDINE
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About This Book

Recueil de nouvelles et de vignettes qui décrit la vie rurale et suburbane par des scènes quotidiennes et des portraits de gens modestes. L'écriture scrute les paysages, les saisons et les gestes de compassion, évoquant la fatigue, la vieillesse, la pauvreté et la solitude sans dramatisation. Le ton mêle observation naturaliste et méditation sobre sur le temps qui passe, privilégiant les rencontres furtives, les solidarités fragiles et les petites consolations qui éclairent les existences ordinaires.

CLAUDINE

C’était l’an dernier, en Savoie, où je voyageais en compagnie de mon ami Jacobus. Sac au dos, guêtrés jusqu’aux genoux, nous errions depuis la prime aube à travers les sentiers du Roc de Chère, à la recherche du rosage ferrugineux (rhododendron ferrugineum). Les botanistes du cru nous avaient dit que cette belle plante aux feuilles laurées, aux fleurs rouges, qui ne s’épanouit d’ordinaire qu’à deux mille mètres, dans le voisinage des glaciers, se rencontrait par exception sur le Roc, dont l’altitude est seulement de cinq cents mètres.

Ce mont de Chère, avec ses châtaigneraies, ses bruyères, ses prés enclavés dans les bois et ses rocs cyclopéens élevant au-dessus des bruyères leur rondeur blanche, a tout l’air d’une solitude enchantée. Le labyrinthe de Crète n’était rien auprès de l’inextricable lacis des sentiers qui s’y enchevêtrent. On a beau y revenir ; chaque fois on y trouve de nouveaux chemins et chaque fois on s’y égare. — Vers trois heures de l’après-midi, nous n’avions pas encore découvert le fameux rosage ferrugineux, mais nous étions bel et bien perdus. Le soleil dardait d’aplomb sur les bruyères. Nous suivions les méandres d’un traître sentier qui longeait la roche et qui, après de capricieux circuits, venait de nous ramener au point de départ. Jacobus fondait en eau et se plaignait d’une soif intense. De temps en temps il s’épongeait, faisait claquer sa langue contre son palais desséché et maugréait contre les savants et les naturalistes, qu’il traitait de fallacieux blagueurs. — Jacobus est spiritualiste, et chez lui, quand la bête est fatiguée, l’âme se dédommage en daubant sur les tendances positivistes du siècle.

— Voilà bien les botanistes ! maugréait-il. L’un d’eux a entendu dire par quelque vieille femme qu’il poussait des rhododendrons sur le Roc de Chère et, sans vérifier le fait, il a consigné la chose dans son bouquin. Après lui d’autres botanistes se sont empressés de répéter la même bourde. Pas un d’eux n’a vu cette plante chimérique ; voilà pourtant ce qu’on appelle une science basée sur l’observation des faits !… Quelle pitié !… Et ce sont ces gens-là qui traitent la métaphysique d’hypothèse négligeable !…

Là-dessus, nous avions entamé une discussion très chaude, au bout de laquelle nous nous étions aperçus que nous mourions de soif et que nous tournions plus que jamais dans le même cercle vicieux et dans le même perfide sentier.


Après une heure de marches et de contre-marches en plein soleil, nous arrivâmes enfin à un mur rocheux, du haut duquel on entrevoyait les toits bruns d’un village entre les ramures d’un massif de noyers. Sans rien dire, — car la discussion s’était arrêtée depuis longtemps et nous cheminions la bouche close et le dos arrondi, — nous piquâmes droit vers les maisons et nous débouchâmes dans l’unique rue du village, — fourbus, transformés en fontaines et la bouche sèche comme amadou.

Le village, ou plutôt le hameau, semblait désert et endormi. Tous les gens étaient aux champs et on ne voyait point d’auberge. Nous étions arrivés à la marge d’un pré en talus, planté de noyers ; à la crête de ce pré, une maison, bâtie au dix-huitième siècle et d’apparence confortable, dressait sa façade enguirlandée de vigne et sa toiture en auvent, abritant une galerie extérieure à piliers et à balcons de bois fuselé.

— Le logis a bonne mine, murmura Jacobus. Si nous heurtions à la porte ?

Et nous nous mîmes à heurter, discrètement d’abord, puis avec plus d’énergie. Au bout de quelques minutes, sous la galerie du premier étage, un volet s’entr’ouvrit et, dans l’encadrement vert de la vigne grimpante, une tête de jeune femme, — une aimable tête brune aux yeux bleus, — se pencha à la fenêtre ; puis une voix nette et d’un joli timbre s’informa de ce que nous désirions.

— Nous désirons, répondit Jacobus en soulevant son chapeau, savoir où nous sommes et où nous pourrions trouver une auberge.

— Vous êtes à Echarvines, répondit la voix jeune et limpide, et pour ce qui est d’une auberge, il n’y en a point dans le pays.

Cette réponse jeta mon ami Jacobus dans un tel désarroi, et il fit une grimace si consternée, que la jeune femme ne put s’empêcher d’éclater de rire.

— Il n’y a pas d’auberge à la vérité, reprit-elle, mais vous et votre ami vous paraissez si vannés de fatigue, qu’il y aurait conscience de vous laisser sur la route… Entrez donc chez nous ; vous vous y reposerez à votre contentement.

En même temps elle était descendue ; elle avait ouvert une porte du rez-de-chaussée qui donnait accès dans un vestibule communiquant à la fois avec le jardin et avec une salle basse dont les fenêtres étaient voilées d’un rideau de jasmins en fleurs. De la main, elle nous fit signe d’entrer et nous nous trouvâmes en face d’une belle personne à la taille souple et bien prise, à la figure ronde et fraîche éclairée par un front intelligent, de grands yeux d’un bleu pur et des dents très blanches. Sa toilette était demi-rustique, demi-bourgeoise. Elle portait, comme les paysannes, la jupe d’indienne et le casaquin de toile bleue serré à la taille ; mais elle était chaussée plus coquettement qu’on ne l’est à la campagne et les boucles d’acier de ses souliers à talons tranchaient sur des bas de soie gris ; de plus elle avait au cou un ruban très frais, et des turquoises aux oreilles.

— Entrez, messieurs, dit-elle avec un sourire avenant, et soyez les bienvenus chez Claudine Lachenal.


Elle nous avait conduits dans une grande salle fort sombre, aux volets clos, où on sentait un exquis parfum de citronnelle et où on était saisi par une fraîcheur délicieuse. Tandis qu’elle nous faisait asseoir et que je me confondais en remerciements, Jacobus, qui, bien que spiritualiste, craint fort pour l’enveloppe de son âme immortelle, avait noué son mouchoir autour de son cou et se promenait d’un air agité.

— Brr !… fit-il, madame… ou mademoiselle ?…

— Mademoiselle, répliqua-t-elle vivement.

— Eh bien, mademoiselle Claudine, il fait froid comme dans une cave en votre salle basse ; je suis un peu en moiteur, et vous mettriez le comble à vos bontés en me prêtant un châle.

Elle le regarda, légèrement interloquée, et sourit :

— Comment donc, répondit-elle ; deux même, si vous voulez !

Elle monta lestement au premier étage et en redescendit portant un châle tartan et un cache-nez de grosse laine. Puis elle entortilla elle-même Jacobus dans le tartan et lui noua le cache-nez autour du cou. Ainsi affublé, mon ami, avec son chapeau de paille, ses guêtres et sa barbe grisonnante, avait la plus drôle de mine qu’on pût rêver. Il se laissait empaqueter et restait grave comme un âne qu’on étrille.

— Vous sentez-vous mieux ? demanda-t-elle, un peu railleuse… Maintenant je vais vous offrir un verre de vin blanc.

— Merci, repartit Jacobus qui avait toutes les manies d’un vieux garçon ; je préférerais quelque chose de chaud. C’est plus sain.

Elle condescendait gaiement à tous ses caprices et elle lui prépara un bol de lait chaud.

Tandis que Jacobus soignait « l’enveloppe de son âme », je faisais causer Mlle Claudine. — Elle ne manquait pas d’esprit naturel et contait gentiment son histoire. — Elle avait vécu quelque temps à Paris ; puis un sien grand-oncle, dont elle devait hériter, étant quasi tombé en enfance, elle était rentrée au pays pour le soigner et tenir sa maison.

— Je suis redevenue tout à fait une paysanne, ajouta-t-elle ; je surveille nos grangers et je tiens compagnie à l’oncle qui ne peut plus quitter sa chaise. J’ai fait tapisser sa chambre d’un papier à images, et je l’amuse en lui contant les histoires des personnages peints sur le papier ; je lui ai déjà raconté toute une muraille… Nous passons ainsi notre temps très gaiement.

Elle était charmante en m’expliquant la façon dont elle s’y prenait pour amuser le vieux. Elle nous quitta pour aller l’endormir et elle disparut légèrement au haut de l’escalier, tandis que Jacobus la suivait d’un regard admiratif, en écarquillant ses petits yeux.


Nous nous retrouvâmes à l’heure du souper qu’elle partagea avec nous ; — un bon et substantiel souper arrosé d’un vin gris du pays qui pétillait dans les verres. Claudine rit beaucoup de notre course au roc de Chère, à la recherche du rhododendron ferrugineux, et elle se montra si simple, si naturelle, si bonne enfant, que mon ami Jacobus, toujours emmitouflé dans son châle, commença à devenir galant. Le vin d’Echarvines lui avait monté à la tête et il hasardait, à l’adresse de Mlle Claudine, des déclarations dans un style imagé emprunté au Cantique des cantiques. Comme je les avais laissés un moment en tête à tête pour aller fumer un cigare dans le jardin, j’entendis Jacobus qui parlait avec un redoublement d’exaltation. Claudine lui répondait par de bruyants éclats de rire, puis il y eut un silence et tout à coup un bruit sec qui sonna comme le claquement d’un soufflet appliqué sur une joue… Je rentrai précipitamment, et, à la lueur de la lampe, j’aperçus le mystique Jacobus très penaud et en train de se frotter la figure. Claudine était debout et ses yeux jetaient de fulgurantes étincelles. En me voyant, ses traits se détendirent et de nouveau elle éclata de rire :

— Ne trouvez-vous pas, me dit-elle, que monsieur votre ami est bien rouge ?… Il aura reçu un coup de soleil et je l’engage à aller se reposer.

Elle appela une servante qui venait de rentrer et la chargea de nous montrer notre chambre.

— Bonne nuit, messieurs, ajouta-t-elle, et bon voyage !…


Le lendemain, quand nous fûmes réveillés et équipés, nous ne trouvâmes plus dans la salle basse que l’une des servantes ; Claudine était partie dès le fin matin pour surveiller ses faucheurs au pré.

— Mademoiselle vous prie de l’excuser, me dit la servante, et voici ce qu’elle m’a donné pour vous…

En même temps elle me tendit un bouquet de rosages ferrugineux tout frais cueillis.

Nous cheminâmes assez longtemps en silence. Malgré le bouquet de rhododendrons, Jacobus paraissait déconcerté et mal en train. Comme nous tournions le coude que fait la route en descendant vers Talleires, nous vîmes tout d’un coup, au sommet d’une des pointes du Roc de Chère, une svelte silhouette féminine se détacher sur le bleu du lac, et je reconnus Claudine. Notre jolie hôtesse agitait vers nous son chapeau de paille, et de sa voix mordante elle nous cria de nouveau :

— Bon voyage !

— Une charmante fille, dis-je, si gaie, si naturelle, si vivante !…

— Hum ! grommela Jacobus, un peu trop garçonnière… Je goûte médiocrement ce genre de femmes… Elles ont l’âme trop enfoncée dans la matière et ne s’attachent qu’aux apparences.

Pauvre naïf Jacobus !… Je crois qu’il avait son soufflet sur le cœur… Quant à moi qui ne suis pas un mystique, j’envoyai un dernier salut reconnaissant à Claudine, dont le tournant de la route nous déroba bientôt la jeune et robuste silhouette.