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Contes tendres

Chapter 4: PERSÉVÉRANCE D’AMOUR
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About This Book

Recueil de nouvelles et de vignettes qui décrit la vie rurale et suburbane par des scènes quotidiennes et des portraits de gens modestes. L'écriture scrute les paysages, les saisons et les gestes de compassion, évoquant la fatigue, la vieillesse, la pauvreté et la solitude sans dramatisation. Le ton mêle observation naturaliste et méditation sobre sur le temps qui passe, privilégiant les rencontres furtives, les solidarités fragiles et les petites consolations qui éclairent les existences ordinaires.

PERSÉVÉRANCE D’AMOUR

Ceux qui se sont trouvés mêlés au monde artiste d’il y a vingt-cinq ans se souviennent encore du gros succès de deux tableaux d’Yves Sommier, exposés au Salon de 1868. L’un d’eux représentait un vieux Breton jouant du biniou, sur les marches d’un calvaire en ruine, au fond d’une allée de trembles effeuillés par l’automne ; — l’autre, une jeune femme lisant le dos tourné à une fenêtre ouverte sur la baie de Douarnenez. — Il y avait dans ces deux toiles une remarquable habileté d’exécution, une subtile pénétration de la nature bretonne, avec un rien de sentimentalité. La couleur en était si charmante et le dessin si spirituel, que les gens du métier, les amateurs et même le simple public s’arrêtaient enchantés. Le succès éclata comme une fusée. Dès le lendemain de l’ouverture, l’écho multiple des journaux répéta le nom du peintre et Yves Sommier, inconnu la veille, devint célèbre presque sans transition. Les marchands de tableaux apprirent tout d’un coup le chemin de son modeste atelier, situé sur un lointain boulevard de la rive gauche, et les commandes affluèrent.

Sommier ne s’était jamais vu à pareille fête. Fils d’un obscur employé de Quimperlé, vivant fort mal d’une petite pension allouée par son département, il joignait à grand’peine les deux bouts. Les années de début avaient été pour lui plus grises, plus monotonement tristes que les landes les plus arides de son pays de Cornouailles. Forcément sevré de tous les plaisirs parisiens, il se contentait de manger, en maugréant, son pain sec à la fumée du rôti des heureux. L’hiver, il piochait à l’atelier ; à la belle saison, il regagnait en troisième classe sa Bretagne, et y vivait comme un paysan, au fond d’un village, face à face avec cette nature cornouaillaise, dont il cherchait à rendre la grâce sauvage et la sympathique tristesse. Durant dix années d’inquiets tâtonnements, il n’avait eu que cinq mois de bon temps dans un manoir des environs de Pont-Croix, où il était appelé pour portraiturer les maîtres du logis.

Ces cinq mois passés sous les châtaigneraies d’une gentilhommière située à une lieue de l’Océan avaient contenu l’unique roman amoureux de sa jeunesse. Quand il y repensait, cette brève et savoureuse idylle lui faisait l’effet d’un courtil en fleurs, muré de verdure et perdu au milieu d’une solitude pierreuse. Le maître du manoir, M. de Primelin, était propriétaire d’une des plus importantes conserveries de sardines de Douarnenez, où il séjournait fréquemment, laissant sa femme, plus jeune que lui de vingt ans, languir d’ennui à Pont-Croix. Marianne de Primelin, que son mari appelait familièrement « Mariannic », était de pure race celtique : un peu romanesque et très dévote, fine, souple, blanche et rosée comme un chèvrefeuille des haies, avec des cheveux châtains lissés sur les tempes et des yeux d’un bleu verdissant. Ces limpides yeux couleur de mer se mouillaient volontiers de mélancolie et parfois aussi s’éclairaient d’une rapide étincelle de désir. Yves Sommier avait conquis les bonnes grâces de M. de Primelin, en exécutant pour lui une pochade d’après la plus jolie de ses sardinières. Sur-le-champ, le gentilhomme l’avait emmené en son manoir de Pont-Croix pour y faire le portrait de sa femme et le sien. Il avait posé le premier, mais après quelques séances, las d’immobilité, il s’était empressé de regagner ses fritures de l’île Tristan, en cédant son tour à sa femme.

Ce second portrait prenait plus de temps que le premier. Yves, préoccupé de rendre la délicatesse de cette poétique figure qui avait le charme d’un primitif, effaçait et recommençait souvent. Pendant les repos, ces deux jeunes gens du même âge se communiquaient leur façon de sentir et de penser, et entre eux se formait une douce intimité, dangereusement accrue par le familier abandon des longs tête-à-tête en pleine solitude. Bref, Yves, après s’être épris d’abord de son modèle en artiste, finissait par s’éprendre aussi de la femme, et un jour arrivait où Mariannic tombait tendrement dans les bras du peintre.

Alors, en ce coin perdu de Bretagne, l’artiste et Mme de Primelin goûtèrent pendant quelques mois, comme Tristan et Yseult dans leur île, les délices de l’amour défendu. Leur tendresse, assaisonnée par les remords de la dévote Mariannic et les ingénus émerveillements de ce garçon jusqu’alors sevré de plaisir, avait l’âpreté savoureuse d’un fruit sauvage. Ils s’en grisèrent longuement, puis vint la mauvaise saison et il fallut se séparer. Paris rappelait le peintre. Ils se quittèrent avec des larmes, en se promettant de se retrouver au printemps suivant, — et ils ne se revirent plus. Les préoccupations de son art, le pain quotidien à gagner absorbèrent Yves Sommier et aiguillèrent sa vie dans une autre direction. De loin en loin, il recevait de Mariannic une lettre embaumée d’amour et de repentir ; elle lui défendait de lui répondre et il lui obéissait docilement. Après avoir respiré hâtivement ce mélancolique parfum de la lande bretonne, il se rejetait courageusement dans la lutte, jusqu’au jour où la chance daignait enfin lui sourire. Après son heureuse exposition de 1868, il recevait encore une lettre de Mme de Primelin. Elle avait appris son succès par un journal et elle lui écrivait quelques lignes débordantes de joie et aussi de tristesse. Ensuite, le silence se faisait entre eux. Il ne savait plus rien d’elle et, dans la griserie des premières lampées de gloire, il oubliait son idylle cornouaillaise, comme il oubliait ses années de misère.

Après 1870, le succès d’Yves Sommier s’affirma et grandit encore. On se souvient que ces années qui suivirent la guerre furent l’âge d’or des peintres. L’Amérique payait alors généreusement les œuvres des artistes en renom. Les toiles de Sommier faisaient prime à New-York et il suffisait à peine aux commandes. Il gagnait ce qu’il voulait et dépensait son argent avec une fastueuse prodigalité. Ayant passé presque sans transition de la pauvreté à la fortune, il en était ébloui et une pointe de vaniteuse gloriole le poussait à éblouir aussi les camarades. Il avait quitté, naturellement, son humble atelier de la rue Campagne-Première et s’était fait bâtir un petit hôtel dans la plaine Monceau. Dans ce nouveau logis, somptueusement orné de vieilles tapisseries, de meubles rares et de coûteux bibelots japonais, il donnait des fêtes dont tous les journaux vantaient la magnificence. On y dansait jusqu’au matin, on y soupait aux sons de la fougueuse musique d’un orchestre de Tsiganes. Yves était devenu l’homme à la mode ; on publiait ses bonnes fortunes, on racontait les voyages princiers qu’il faisait en Algérie ou au Pôle-Nord. L’or coulait comme de l’eau entre ses doigts. Lorsque quelques amis prudents lui conseillaient de modérer son train et de mettre de côté une part de ce qu’il gagnait, Yves souriait d’un clair sourire dédaigneux et répondait : « Bah ! j’économiserai quand je n’aurai plus de dents et que je serai vieux ! » Il était de ces artistes qui, comme beaucoup de femmes, ont la dangereuse faculté d’oublier les choses passées et de ne jamais prévoir le lendemain. Il sentait en lui la même force, la même facilité de production ; il jouissait pleinement de son succès et se disait que cela durerait toujours.

Cela dura vingt ans ; puis le goût du public se transforma, ou plutôt ceux qui goûtaient le réalisme sentimental de Sommier disparurent et furent remplacés par des amateurs préoccupés d’une autre formule d’art. De jeunes générations d’artistes envahissaient les Salons annuels et y montraient des œuvres à la fois plus compliquées et plus violentes.

Des critiques, en quête d’une esthétique nouvelle, acclamaient les nouveaux venus. La peinture telle que l’avaient comprise les gens d’avant 1870, devenait « vieux jeu ». Le modernisme d’aujourd’hui faisait paraître ridicule le modernisme d’autrefois. En art, ce qui a été conçu et exécuté en vue de plaire au goût du jour est fatalement condamné à n’avoir que la beauté du diable et à vieillir rapidement. Peu à peu, la foule passait indifférente devant les scènes bretonnes d’Yves Sommier. On raffolait maintenant des peintures symboliques, des sujets étranges, entrevus comme à travers un brouillard. Et Yves était tout étonné de voir ses toiles revenir des expositions sans avoir tenté l’amateur. L’Amérique ne donnait plus, et lui, qui d’habitude se plaignait d’être sans cesse dérangé par les marchands de tableaux, était obligé de se déranger pour aller leur offrir ses toiles. Encore bien souvent revenait-il bredouille. « C’est une crise qui passera ! » se disait-il, et il continuait de mener son train ordinaire ; mais la crise ne passa point : tandis que la source des recettes tarissait, les dépenses courantes se maintenaient au même niveau. Les notes impayées s’amoncelaient dans les tiroirs, les fournisseurs devenaient aigres et menaçants, les hypothèques grêlaient sur le joli nid du quartier Monceau. Sommier vit soudain l’abîme et perdit la tête. Il lui fallut aliéner pour moitié de sa valeur l’immeuble devenu le gage de ses créanciers ; puis, un matin, les journaux annoncèrent la vente des tableaux, tapisseries et meubles anciens, « composant la collection d’Yves Sommier, le peintre bien connu ». Quelques feuilles, ajoutant à cet écho des réflexions malveillantes ou maladroites, s’apitoyèrent hypocritement sur la détresse soudaine de cet artiste que la fortune avait jadis choyé et gâté. — Cette note perfide porta le dernier coup à Yves et l’acheva.

Après sa débâcle, il était revenu, comme au temps de ses débuts, habiter, près du boulevard Montparnasse, une chambre et un atelier situés au cinquième. Il ne vendait plus sa peinture et vivait péniblement en dessinant des illustrations pour des journaux populaires ou des livres de distributions de prix. En moins de trois ans, il avait considérablement vieilli ; ses cheveux et sa barbe étaient presque blancs ; ses yeux bruns, autrefois si lumineux, avaient un regard morne et comme vidé : ils donnaient l’impression d’une fenêtre ouverte sur une chambre démeublée. Ses anciens amis étaient morts ou s’étaient retirés. Il ne sortait plus guère. Le soir, après un maigre souper, pareil à ceux de sa jeunesse, il allumait sa pipe. Écœuré par son banal travail d’illustrations, il se penchait à sa fenêtre haut perchée et regardait tout en bas les formes fuyantes des rares passants qui se hâtaient. Peu à peu, le fond de la rue solitaire devenait vague comme un brouillard et, avec l’ombre qui montait des pavés, des pensées funèbres montaient aussi, enténébrant le cerveau endolori de l’artiste.

Une après-midi d’automne, tandis qu’il s’attelait péniblement à sa besogne, on sonna à la porte de l’atelier. Craignant de se trouver nez à nez avec un créancier, il ne bougea pas. Mais la sonnette tinta derechef plusieurs fois. Irrité de cette obstination, il alla ouvrir, et, dans la pénombre, il vit s’avancer une femme vêtue de noir, pâle et mince, dont les yeux luisaient doucement.

— Monsieur Sommier, dit la visiteuse d’une voix un peu tremblante, vous ne me reconnaissez pas ?… Marianne de Primelin.

— Mariannic ! s’écria-t-il stupéfait.

Il referma vivement la porte, prit les deux mains de son ancienne amie, l’amena vers un divan éraillé, sous le jour clair du vitrail, et la fit asseoir.

Marianne de Primelin regardait alternativement l’aménagement plus que modeste de l’atelier, puis la figure précocement vieillie du peintre, et soupirait. Elle aussi avait été touchée par les années, mais son calme visage de provinciale gardait encore des restes de joliesse, et ses yeux vert de mer demeuraient imprégnés de la même grâce mélancolique.

— Je suis venue à Paris, murmura-t-elle, et ma première visite est pour vous… Ah ! j’ai eu bien du mal à vous trouver !…

Elle leva vers lui ses limpides yeux pers et reprit :

— Comme le temps marche !… Il me semble que c’était hier que vous peigniez mon portrait à Pont-Croix… Et pourtant, que de choses se sont passées depuis !… J’ai perdu M. de Primelin, il y a deux ans. Après mon deuil, je me desséchais d’ennui à la maison, et mon médecin m’a conseillé de voyager. Je me suis décidée à venir à Paris, où j’aurais au moins chance de revoir… l’ami d’autrefois… Ce n’est peut-être pas très correct, ce que j’ai fait, mais à nos âges je pense bien que personne n’y trouvera à redire… Et puis, j’avais quelque chose à vous demander.

Alors, avec mille délicates précautions, avec le tact exquis d’une main féminine et tendre pansant une blessure, elle lui expliqua d’une voix embarrassée et hésitante qu’elle était riche maintenant, et qu’ayant lu dans les journaux qu’Yves Sommier était momentanément gêné, elle s’était enhardie à venir lui demander une grâce… Elle avait de l’argent et ne savait qu’en faire, et… il la rendrait bien heureuse en acceptant une dizaine de mille francs qu’elle mettait de grand cœur à sa disposition…

En l’écoutant balbutier cette offre de service, Yves rougissait, lui serrait silencieusement les mains et la considérait avec un étonnement ému. — Mariannic venant le chercher dans le misérable atelier où il cachait sa détresse, lui rappelait cet adorable poème de Heine, où Edith au cou de cygne, devenue vieille, retourne les morts sur le champ de bataille d’Hastings, afin de retrouver le corps d’Harold, son amoureux tant aimé autrefois. — Son cœur se serra, ses yeux se mouillèrent. Mais il était trop orgueilleux pour avouer sa misère et il aurait eu honte d’accepter l’argent de cette chère créature, qui l’avait jadis si généreusement aimé et qu’il avait, lui, si profondément oubliée. Il souleva les mains de Mme de Primelin, les baisa tendrement, puis affectant un air dégagé :

— Les journaux ne savent ce qu’ils disent, ma chère amie ; je suis maintenant haut la côte, et je gagne ma vie largement… Je ne vous en remercie pas moins d’avoir pensé à moi, et si j’ai jamais besoin d’un service, c’est à vous que je m’adresserai… Ne parlons plus de ça… Votre visite m’a fait grand bien… Rasseyez-vous et causons tous deux du bon temps jadis.

Alors, près de la fenêtre ouverte où le murmure du grand Paris arrivait à eux comme le bruit sourd de l’Océan, sous les châtaigneraies de Pont-Croix, ils remuèrent avec délectation les douces cendres du passé. Ils eurent l’illusion que vingt-cinq années s’étaient évanouies, et que ce passé durait encore. Pendant des heures, ils s’oublièrent à revivre le temps où Mariannic était rosée et blanche comme les chèvrefeuilles de la haie ; où Yves, au seuil de la jeunesse, regardait la vie avec confiance et portait gaiement son avenir dans sa main, comme une boîte de Pandore non encore ouverte. — Le crépuscule les surprit au milieu de cette évocation amèrement délicieuse.

— Il faut que je parte, insinua Mariannic ; je suis contente de vous avoir retrouvé, mon ami… Mais nous nous reverrons, n’est-ce pas ?

— Certes ! répondit Yves, en baisant ses beaux yeux vert de mer, oui, nous nous reverrons… Où êtes-vous descendue ?…

Elle lui donna l’adresse de son hôtel ; puis, souple et légère comme jadis, elle sortit. Yves se courba sur la rampe pour la voir encore au tournant des marches. Il rentra, le cœur gros, les yeux humides, dans son atelier obscur, alluma une pipe et s’accouda à sa fenêtre mansardée. Longtemps, il regarda le pavé de la rue déserte. Il songeait à Pont-Croix, à cette fleur d’amour respirée en pleine jeunesse, à cette affection restée brûlante au fond du cœur de la chère femme, qui, elle, n’avait jamais oublié. Pendant quelques heures, la visite inespérée de Mariannic lui avait donné une illusion de quiétude et de rassérénement ; mais demain, l’affreux demain allait se lever avec ses ordinaires écœurements et sa navrante misère… Après s’être désaltéré à la source de Jouvence, ne valait-il pas mieux rester à jamais sur cette fraîche impression ?… De plus en plus il se penchait hors de la fenêtre, attiré, hypnotisé par la nuit mystérieuse de la rue. La tête lui tournait, ses yeux se fermèrent. Tout à coup, Yves se laissa glisser dans le vide et alla s’écraser sur le pavé du trottoir, où un sergent de ville le trouva mort quelques heures après.