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Contes tendres

Chapter 5: A MA FENÊTRE
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About This Book

Recueil de nouvelles et de vignettes qui décrit la vie rurale et suburbane par des scènes quotidiennes et des portraits de gens modestes. L'écriture scrute les paysages, les saisons et les gestes de compassion, évoquant la fatigue, la vieillesse, la pauvreté et la solitude sans dramatisation. Le ton mêle observation naturaliste et méditation sobre sur le temps qui passe, privilégiant les rencontres furtives, les solidarités fragiles et les petites consolations qui éclairent les existences ordinaires.

A MA FENÊTRE

J’ai des habitudes campagnardes, et je me lève avant l’Angelus de six heures. C’est le bon moment pour travailler, surtout dans la chaude saison. A cette heure matinale, la rue est silencieuse et presque solitaire. De rares ouvriers filent le long du trottoir dans la direction de leur atelier. Le laitier et la laitière commencent seuls à enlever les volets de leur boutique. Aux étages supérieurs, tout est encore endormi ; — les martinets qui sifflent en volant comme des flèches au-dessus des toits, et moi, accoudé à l’appui de ma croisée, nous sommes à peu près les seuls êtres occupés à jouir de la fraîcheur de la matinée, et à contempler le soleil qui monte dans des nuages roses au-dessus du clocher de l’église voisine.

Avant-hier, cependant, je me suis aperçu que je n’étais pas l’unique spectateur du premier réveil de la rue. Dans l’hôtel meublé qui fait face à ma maison, une fenêtre était toute grande ouverte à la même hauteur que la mienne, et à travers les lames de ma jalousie baissée, je pouvais suivre le va-et-vient affairé de la personne qui occupait la chambre. D’ordinaire, les habitants de cet hôtel sont peu matineux, et, au risque d’être indiscret, je me mis à observer curieusement la voyageuse, — car c’était une femme qui se trouvait sur pied dès avant la sonnerie de l’Angelus. — Elle pouvait avoir vingt ou vingt-deux ans. Elle venait de se coiffer et, sommairement vêtue d’une camisole blanche et d’une jupe de couleur sombre, elle était occupée à brosser sa robe, — une simple robe noire qui ne paraissait plus très fraîche et à laquelle elle prodiguait des soins maternels. Elle l’effleurait à peine avec la brosse, puis, à l’aide d’une serviette mouillée, elle enlevait délicatement les grains de poussière logés dans les coutures et les fronces. Encadrée par la baie de la fenêtre, un pied posé sur une chaise, elle se penchait vers la robe étalée sur son genou, de sorte que je pouvais, sans être vu, l’observer de face et de profil. Elle était bien faite ; sans être jolie, elle avait une physionomie ouverte et intéressante, le teint un peu hâlé, de grands yeux, des cheveux châtains lissés sur un front bombé et intelligent. Elle avait l’air décidé, mais non effronté. Cette assurance semblait provenir d’un exercice précoce de la volonté et de l’initiative : elle n’excluait pas une honnête retenue, car, ayant entendu sans doute du bruit à la porte de sa chambre, et craignant d’être surprise dans sa toilette sommaire, la jeune femme tressaillit tout d’un coup et se rejeta en arrière avec un geste pudiquement effarouché.

Lorsqu’elle eut terminé son travail de nettoyage, elle quitta la fenêtre un moment, puis elle reparut vêtue de sa modeste robe noire, la taille svelte, la poitrine bombée sous l’étoffe déjà mûre du corsage. Je la vis prendre sur la table un grand carton de dessin et y enfermer une équerre et une règle plate toutes neuves. Peu après, vers sept heures, elle sortit de l’hôtel, — coiffée d’un chapeau de paille noire, portant le carton sous son bras, — et se dirigea vers les quais. — Alors je compris. — La matineuse jeune femme était une institutrice des environs de Paris, venue pour subir les épreuves d’un concours ou d’un examen à l’Hôtel de Ville.


Et je me rappelai ces attroupements de jeunes filles que j’avais remarqués chaque jour dans la rue des Tuileries, à la porte de ce bâtiment en planches qui sert alternativement à des expositions et à des examens. Je revis toutes ces jeunes têtes anxieuses, toutes ces fillettes de quatorze à vingt ans, aux doigts tachés d’encre, au cerveau bourré de notions scientifiques et littéraires emmagasinées à la hâte. Les unes, celles qui ont quelque fortune, venaient là pour obéir à un caprice de la mode et pour satisfaire un vaniteux point d’honneur ; — les autres s’y pressaient pour conquérir un brevet qui leur assurât l’espérance très aléatoire, hélas ! d’un gagne-pain honnête. — Mon institutrice de l’hôtel meublé devait appartenir à cette seconde catégorie. — Et je me sentais saisi de compassion à la pensée de ces pauvres filles enfermées pendant des journées entières dans ce baraquement en planches, devant une dictée, une composition sur un sujet historique ou un dessin d’ornement ; je me disais que c’était pitié, par cette chaleur sénégalienne, d’obliger ces jeunes organisations à se torturer le cerveau et à se tendre les nerfs pour répondre aux insidieuses questions des examinateurs. Je me demandais si, pour quelques-unes, le plus clair résultat de cette épreuve fatigante ne serait pas une fièvre cérébrale ou une maladie nerveuse. Je plaignais de tout mon cœur, surtout, l’institutrice en robe noire que j’avais vue, ce matin, partir sans même prendre le temps de déjeuner.


J’épiai son retour, le même soir derrière ma jalousie. Elle rentra vers six heures, avec son grand carton de dessin. Elle paraissait harassée, écrasée à la fois par les émotions du jour et par la chaleur qui était suffocante. A peine installée dans sa chambre, sans se douter qu’elle pourrait être vue, elle enleva sa robe noire et y substitua une camisole blanche : les cheveux dénoués, afin d’être plus à l’aise, elle tira de son carton des cahiers et des livres, et, accoudée sur une table, elle se mit, la malheureuse, à préparer l’épreuve du lendemain. Vers sept heures, on lui monta de l’hôtel un maigre dîner qu’elle mangea tout en lisant, puis, quand la nuit arriva, elle resta étendue sans lumière dans le fauteuil roulé près de la fenêtre, essayant de respirer un peu d’air frais, et écoutant dans une attitude lasse les bourdonnements de la rue bruyante. — Vers onze heures, quand je rentrai, je vis qu’elle était couchée ; mais elle avait allumé une bougie, et, à cette vacillante lueur, elle relisait encore les matières de l’examen. Enfin elle s’endormit, mais de quel sommeil traversé de cauchemars ! tous ceux qui ont passé des examens peuvent le deviner.

Le lendemain, quand je me levai à l’Angelus, elle était déjà sur pied et coiffée. Elle recommença avec les mêmes précautions le nettoyage de sa robe noire, épingla son chapeau de paille sur sa tête, puis, le carton sous le bras, reprit vers sept heures le chemin de la salle des examens.


Elle revint à cinq heures de l’après-midi, mais cette fois avec une figure bouleversée. Elle se débarrassa de son carton, jeta son chapeau, et se laissant tomber dans le fauteuil, les coudes sur la table, les mains dans les cheveux, elle se mit à fondre en larmes. — La cause de son chagrin n’était pas douteuse, hélas ! La pauvre fille avait échoué à l’examen écrit. Tant de journées de travail, tant d’efforts, tout ce surmenage du cerveau, n’avaient abouti qu’à un échec. Sa douleur librement épanchée était navrante. On y devinait l’écroulement de plus d’un château en Espagne, l’anxiété de l’avenir, les humiliations du retour, toute une humble et lamentable tragédie…

Tout à coup elle se leva, essuya ses yeux rouges, plongea sa figure dans l’eau, puis, tandis que des sanglots convulsifs soulevaient encore sa poitrine, elle lia ensemble ses livres, ficela dans son carton l’équerre et la règle plate toutes neuves, enferma quelques menus objets de toilette dans un petit sac de cuir et sonna le garçon, sans doute pour demander sa note et commander une voiture, — car, quelques instants après, je la vis fouiller dans son porte-monnaie et compter tristement l’argent qui lui restait.

Au bout d’un quart d’heure, elle se recoiffa, revêtit un très modeste mantelet de laine et, sans même jeter un regard d’adieu sur cette chambre où elle avait passé tant d’heures d’espoir et d’angoisses, elle s’en alla. Une voiture l’attendait à la porte de l’hôtel ; elle y monta avec son mince bagage, et le cocher fouetta sa bête.

J’accompagnai d’un regard ému cette voiture qui emportait la jeune fille vers la gare de l’Ouest, et qui disparut bientôt dans le poudroiement de la rue ensoleillée.

Et depuis, je ne peux plus voir la fenêtre de la chambre de l’hôtel d’en face sans songer avec un serrement de cœur aux sanglots étouffés de la pauvre institutrice en robe noire.