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Contes tendres

Chapter 6: AMES DE LYCÉENS
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About This Book

Recueil de nouvelles et de vignettes qui décrit la vie rurale et suburbane par des scènes quotidiennes et des portraits de gens modestes. L'écriture scrute les paysages, les saisons et les gestes de compassion, évoquant la fatigue, la vieillesse, la pauvreté et la solitude sans dramatisation. Le ton mêle observation naturaliste et méditation sobre sur le temps qui passe, privilégiant les rencontres furtives, les solidarités fragiles et les petites consolations qui éclairent les existences ordinaires.

AMES DE LYCÉENS

L’autre-jour, par une grise après-midi d’octobre, je regardais les lycéens rentrer à Lakanal. Il y a encore un bon bout de chemin, de la station de Bourg-la-Reine jusqu’au lycée. — La Compagnie d’Orléans, qui a gracieusement installé une halte à la porte des Dominicains d’Arcueil, n’a pas jugé à propos d’octroyer la même faveur au lycée Lakanal. — Les potaches, lentement, à la queue-leu-leu, gravissaient sous la brume la rue montante qui mène à l’établissement universitaire, les uns seuls, les autres escortés par des mères chargées de paquets. Parmi ces derniers, quelques-uns étaient déjà de grands garçons un peu gauches, avec un soupçon de moustache à la lèvre supérieure. Les mamans, d’une voix assourdie et inquiète, leur prodiguaient des recommandations minutieuses à propos des détails de toilette ou de l’aménagement de leurs provisions. Eux, la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, les yeux distraits, se bornaient à répondre laconiquement par de brefs hochements de menton, et l’on sentait si bien que leur pensée était ailleurs, très loin, très occupée de choses dont la sollicitude maternelle ne soupçonnait pas même l’existence !

A cet âge critique où le jeune homme s’éveille dans l’adolescent, les parents, qui se figurent connaître à fond l’âme de leurs enfants, sont le jouet de singulières illusions. D’abord, la plupart du temps, ils ne les voient pas grandir ; ils n’observent pas le sourd travail qui transforme la chrysalide en papillon, et croient encore avoir affaire au bambin de dix ans dans la pensée duquel ils lisaient comme dans un livre. Et puis, par une sorte de grâce d’État, ils oublient ce qu’ils étaient eux-mêmes à quinze ans, quels troubles les envahissaient, quelles bouffées de désirs leur montaient alors au cerveau et quelles préoccupations hantaient leur âme. Pour se rendre compte de l’évolution psychologique de leur progéniture, il leur faudrait d’abord se replacer dans l’état d’esprit où ils étaient au temps de leur propre adolescence, et c’est à quoi ils ne songent pas. Quant à moi, pour qui cette rentrée de lycéens évoquait d’intimes souvenirs d’autrefois, j’aurais parié qu’il y avait un abîme entre l’âme de ces grands garçons à l’œil noyé de rêverie et celle de leurs mères affairées et soucieuses.

Je revoyais mon vieux collège de province aux toitures quadrangulaires, surmontées d’un clocher en éteignoir ; la cour caillouteuse, bordée de cloîtres aux sculptures massives ; les classes humides du rez-de-chaussée, et je me revoyais y rentrant par une semblable journée brumeuse d’octobre.

Je ne sais plus trop si j’étais alors en troisième ou en seconde, mais ce dont je me souviens très nettement, c’est que mes quinze ans venaient de sonner et que je songeais à toute autre chose qu’à l’Iliade et aux Racines grecques. Il y avait, à ce moment, dans ma petite ville, un cirque où trois écuyères, trois sœurs : Wilhelmine, Caroline et Christine, mettaient en émoi tous les cœurs masculins. La grâce et la beauté des deux aînées nous émerveillaient, nous autres collégiens ; mais comme leur âge et leur situation de premiers sujets mettaient ces grandes filles trop en dehors de notre portée, elles ne nous troublaient que médiocrement. Il n’en était pas de même de la cadette, Christine, qui atteignait à peine sa quinzième année. De celle-là, nous étions tous peu ou prou amoureux. Quand, dans le cirque illuminé, elle apparaissait sur son petit cheval bai, nous n’avions d’yeux que pour elle. D’un bond souple et léger, elle se dressait debout sur sa selle cramoisie ; le maillot couleur de chair moulait son corps élégant et déjà formé ; avec un joli son de voix, elle excitait son cheval qui prenait le trot, puis le galop. Alors, penchée en avant, la jupe de paillon soulevée, la cravache en l’air, la tête couronnée d’un diadème de nattes brunes, les lèvres retroussées par une moue dédaigneusement souriante, aux sons vibrants des cuivres, elle voltigeait, frissonnante et aérienne, ainsi qu’une libellule ; elle passait comme une flèche à travers le papier rose des cerceaux, rebondissait sur la croupe du cheval et du bout des doigts envoyait des baisers au public enthousiasmé. — Pour ma part, je l’adorais silencieusement, je rêvais d’elle toutes les nuits, et l’argent de mes semaines passait tout entier dans la caisse du cirque.

Cette fâcheuse rentrée d’octobre venait mal à propos mettre un terme à mes adorations. Adieu la joie et les extases des représentations du soir ! En ma qualité d’externe surveillé, je ne regagnais le logis paternel que pour souper en famille et, ce repas achevé, il était trop tard pour filer du côté du cirque. Cette fin des vacances me désolait. Elle était un plus gros crève-cœur encore pour mon ami Vital Herbelot, que ses parents avaient condamné à l’internat, afin de l’obliger à piocher plus sérieusement ses examens de Saint-Cyr. Vital appartenait à une famille riche ; ayant la poche bien garnie et de plus étant fort entreprenant de sa nature, il ne manquait pas une représentation du cirque et, à force de menus cadeaux, il avait conquis les bonnes grâces de Christine. Je recevais les confidences de ses bonnes fortunes, j’enviais ses succès, mais, tout en souffrant de le voir préféré par la brune écuyère, je m’estimais encore heureux d’être humblement associé à son triomphe. Mon amour timide et tout en dedans y trouvait je ne sais quelle jouissance mélancolique. Je n’étais pas la rose, mais je vivais auprès d’elle, j’en respirais le parfum et cela me suffisait.

Comme notre collège ne possédait pas de chapelle, la messe du Saint-Esprit était célébrée à la paroisse la plus voisine, où nous nous rendions processionnellement le jour de la rentrée. A peine étions-nous installés sur les bancs du chœur, et tandis que l’officiant entonnait le Veni Creator, Vital Herbelot, qui se trouvait placé derrière moi, me souffla dans l’oreille :

— Tu sais, nous aurons une sortie jeudi !… Ça tombe à pic, car j’ai un rendez-vous avec Christine dans la ruelle de l’Équerre… Viens me prendre chez nous à trois heures et je t’emmènerai avec moi…

Ce rendez-vous lui mettait l’eau à la bouche et il ne tarissait plus sur les charmes de la petite écuyère ; moi-même, ému par la perspective de l’accompagner, je lui donnais joyeusement la réplique, et nous étions si échauffés que nous n’apercevions pas le pion, en train de nous observer et de noter sur son carnet notre double méfait : — bavardage pendant l’office et communication illicite entre interne et externe. — Aussi, jugez de notre douloureuse stupéfaction quand, une fois de retour dans le préau du collège, le principal nous interpella en ces termes :

— Messieurs Herbelot et Jacques, vous avez eu à l’église une tenue déplorable… Jeudi prochain, vous passerez votre après-midi aux arrêts… Allez !

Consterné, je regardais de loin Vital. Le gaillard ne se décontenançait pas ; avant de regagner l’étude, il m’envoya un clignement d’yeux réconfortant et, en effet, à la classe du soir, je recevais de lui un billet, obligeamment passé de main en main et ainsi conçu :

« Collé !… Pas de veine !… Mais il ne faut pas que Christine croque le marmot… Toi, comme externe, tu peux esquiver les arrêts… Va, jeudi, à trois heures, rue de l’Équerre, et excuse-moi. »

J’avoue, à ma honte, que je n’étais pas trop marri de cette mésaventure qui clouait Herbelot au collège et me constituait son mandataire. Je me réjouissais vilainement de me trouver en tête-à-tête avec Christine ; je me disais que, peut-être… je trouverais l’occasion de pousser ma pointe à mon tour ; bref, je résolus de manquer les arrêts et de braver la colère de notre bilieux principal.

Donc, le jeudi, à trois heures, je tournai le dos au collège où le malheureux Vital copiait deux cents vers de l’Iliade, et, le cœur battant, je m’insinuai dans la rue de l’Équerre.

Cette venelle, étroite et déserte, était formée, ainsi que l’indique son nom, par deux allées se coupant à angle droit et bordées de murs de jardins. Je n’y fus pas plutôt que j’aperçus dans l’ombre l’écuyère de mes rêves. Elle n’avait plus le prestige de sa jupe de paillon et de son maillot couleur de chair, mais elle était jolie encore dans sa robe de tous les jours, avec ses cheveux bruns nattés et ses grands yeux étincelants. Elle m’aborda impétueusement et demanda :

— Où est Vital ?

— Il s’est fait coller et n’a pu quitter le bahut… Il est désolé et m’a chargé de vous porter ses excuses.

Elle ébaucha une moue dédaigneuse, qui n’était guère flatteuse pour moi, et reprit d’une voix contristée :

— Ah ! tant pis !… Nous partons demain pour Châlons et je voulais lui faire mes adieux… Je lui apportais ce qu’il m’a demandé…

En même temps, elle roulait entre ses doigts une petite boîte en carton. Elle l’entr’ouvrit, et je vis une mèche brune nouée avec une faveur rose.

— Ce sont de mes cheveux, continua-t-elle en refermant la boîte ; tenez… vous lui donnerez ça et vous lui direz que je l’embrasse…

Tout cela n’avait rien d’encourageant ; pourtant j’étais décidé à devenir audacieux. Cette annonce d’un prochain départ me navrait, et, avec le cœur sur les lèvres, je murmurai :

— Pour que la commission soit bien faite, laissez-moi au moins vous embrasser !

— Soit, répliqua-t-elle en éclatant de rire.

En même temps elle me tendit ses joues.

Tout palpitant, je les effleurais déjà, quand… ô catastrophe inattendue !… j’aperçus mon père à l’un des bouts de la ruelle, et le principal à l’autre extrémité de l’équerre…

J’étais pincé ; un des élèves chargés de transmettre le billet de Vital l’avait sans doute indiscrètement déplié et nous avait mouchardés.

— Effronté libertin ! clama le principal en m’empoignant le bras.

— Petit malheureux ! gémit mon père, en corroborant son exclamation d’une taloche.

Christine, prenant ses jupes dans ses mains, s’était prestement esquivée ; mais le crime était patent et on me trouvait nanti de la mèche de cheveux, qui achevait d’établir ma précoce dépravation. On oublia que Vital était le principal intéressé et je fus chargé de tous ses péchés. La ville entière connut dès le soir ma scandaleuse conduite et je l’expiai par deux jours de prison. Mais n’importe, je supportai héroïquement cette dure pénitence. J’étais heureux de souffrir pour les beaux yeux de Christine, et pendant longtemps je repensai en soupirant à ce tête-à-tête de la rue de l’Équerre et à ce baiser si malencontreusement demeuré à l’état d’ébauche…

J’y pensais encore involontairement, l’autre matin, en voyant les lycéens regagner Lakanal, et je me demandais si, tout en écoutant les recommandations maternelles, plus d’un ne roulait pas dans un coin de son cerveau les mêmes rêves et les mêmes regrets pour une Christine de la foire du Lion de Belfort.