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Contes tendres

Chapter 8: PREMIER RENDEZ-VOUS
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About This Book

Recueil de nouvelles et de vignettes qui décrit la vie rurale et suburbane par des scènes quotidiennes et des portraits de gens modestes. L'écriture scrute les paysages, les saisons et les gestes de compassion, évoquant la fatigue, la vieillesse, la pauvreté et la solitude sans dramatisation. Le ton mêle observation naturaliste et méditation sobre sur le temps qui passe, privilégiant les rencontres furtives, les solidarités fragiles et les petites consolations qui éclairent les existences ordinaires.

PREMIER RENDEZ-VOUS

Bien qu’elle fût mariée à un savant grognon, ennuyeux et quinquagénaire, Laurence de Suize, à vingt-huit ans, était restée une épouse honnête et respectueuse du pacte conjugal. Elle y avait quelque mérite, étant jolie, aimant le plaisir et vivant dans un milieu mondain où l’on considérait volontiers le principe de fidélité comme une quantité négligeable. Ses amies avaient toutes, peu ou prou, un amant, ou tout au moins un flirt, et quand on se meut dans une atmosphère imprégnée de l’odeur d’amour, il faut une certaine dose de vertu pour échapper à la contagion. Son mari, M. Aumont de Suize, ne l’eût guère gênée, au cas où elle se fût déterminée à succomber à la tentation. Cet éminent égyptologue ne lui avait pas donné d’enfants ; l’étude des contrats civils sous la sixième dynastie absorbait ses facultés physiques et intellectuelles ; son cœur s’y était momifié, et, le jour comme la nuit, il laissait à Laurence une entière liberté.

Comme on le voit, si Mme de Suize demeurait sage, ce n’était pas la faute des circonstances. Ce n’était pas non plus celle d’un certain Roger La Brunie, attaché aux affaires étrangères et poète symboliste à ses heures. Ce jeune diplomate en herbe était féru des phosphorescents yeux pers, des fins cheveux blonds, de la grâce virginale et de la souple beauté de Laurence. Elle le rencontrait dans tous les salons amis où elle fréquentait ; ils avaient joué la comédie ensemble, soupé côte à côte à la même petite table avant le cotillon, fait partie des mêmes fournées d’invités pendant les villégiatures d’automne ; bref, ils étaient devenus de bons amis. Roger arrivait le premier aux five o’clock de Mme de Suize et souvent, quand le dernier visiteur était parti, il demeurait au coin du feu, en tête-à-tête avec la maîtresse du logis, murmurant à mi-voix de tendres déclarations discrètement voilées et égrenant platoniquement son rosaire d’amour en l’honneur de la jeune femme. Laurence, tout en prêtant à demi l’oreille à ce caressant fleuretage, se tenait néanmoins sur ses gardes. Elle n’était plus assez ingénue pour ignorer où Roger voulait en venir. Elle le trouvait aimable, spirituel et dangereusement éloquent ; mais dès qu’il faisait mine de passer de la parole à l’action, elle l’arrêtait net d’un regard sévèrement indigné.

Elle n’avait pas cependant le cœur insensible et souvent elle éprouvait une secrète douceur, un intime frissonnement de tout son être en écoutant les câlines litanies de son adorateur. Les insinuants discours du poète symboliste frôlaient son âme comme de troublantes caresses et la laissaient parfois tout émue. Mais elle était sentimentalement pudique et s’effarouchait des matérialités de l’amour. Elle avait gardé sur ce point une insurmontable répugnance à laquelle, sans doute, les galantes et maladroites démonstrations d’Aumont de Suize, au premier temps de leur mariage, n’étaient point étrangères. Comme elle avait néanmoins en ces matières une perspicace intuition, elle prévoyait parfaitement que si elle permettait à Roger un simple baiser sur le bras, cette première privauté en entraînerait fatalement d’autres plus périlleuses et plus irréparables, et frémissant d’une peur instinctive à l’idée de livrer tôt ou tard toute sa personne, elle s’évertuait à maintenir une infranchissable barrière entre les toujours plus pressantes entreprises de son amoureux et la faiblesse de sa chair féminine.

Mais quand on a hasardé un pied sur le chemin de l’amour, peut-on jamais déterminer d’avance le nombre des pas qu’on y risquera et le point précis où l’on saura s’arrêter ? En pareille aventure, les plus prudentes s’exposent aux mêmes dangers que les plus téméraires ; et Mme de Suize en fit l’humiliante expérience.

Un soir que, touchée par une chaleureuse supplicalion de Roger, elle lui avait tendu généreusement la main et avait amicalement serré la sienne, elle fut toute surprise de se complaire dans cette étreinte prolongée et se trouva ensuite moins forte pour se défendre contre de plus vives caresses. Le lendemain, en effet, Roger sollicita ce même serrement de main et elle n’osa le refuser ; il lui sembla que toute sa volonté se fondait dans la chaleur de cette étreinte ; peu à peu, le jeune homme attirait Laurence à lui et, tout à coup, posait ses lèvres sur les paupières palpitantes de la jeune femme. Elle restait d’abord tout étourdie par ce baiser non prévu et si doux, puis brusquement s’éloignait honteuse et courroucée. Mais Roger, qui avait une langue dorée, lui prouvait péremptoirement qu’elle donnait à cette innocente caresse une importance imaginaire, et qu’en somme un simple baiser sur les yeux n’était pas plus coupable ni plus dangereux qu’un baiser sur la main. Finalement, elle se laissait convaincre et, par une convention tacite, elle permettait désormais cette nouvelle caresse, mais en jurant que ce serait la dernière. L’amoureux, naturellement, usa et abusa de la permission jusqu’au jour où, ayant par mégarde effleuré de ses lèvres la bouche de Mme de Suize, il lui tint pour cet acte plus audacieux le même raisonnement à l’aide duquel il avait conquis l’autorisation de lui baiser les yeux. Derechef, elle s’indigna, éclata en reproches et pleura ; il ne trouva de meilleure façon de sécher ses larmes que de lui prodiguer de nouveaux baisers, tant et si bien qu’elle les lui rendit, et cela leur donna une semaine de délices.

Mais, ainsi que l’observe Ovide dans son Art d’aimer, « celui qui prend un baiser et ne prend pas autre chose, mérite de perdre les faveurs qu’on lui avait accordées » :

Oscula qui sumpsit, si non cætera sumpsit,
Hæc quoque quæ data sunt, perdere dignus erat.

Roger La Brunie était sans doute de cet avis ; il pensait qu’il faut battre le fer quand il est chaud et devenait, à mesure, plus exigeant. Mme de Suize elle-même, tout en protestant et en se refusant, se disait, en son par-dedans, qu’en bonne logique les choses devaient maintenant aller jusqu’au bout. Certain désir mélangé d’une coupable curiosité le lui disait aussi. Bref, après force prières d’une part et force vaines résistances de l’autre, on convint d’un rendez-vous. Roger, en prévision de l’heure prochaine du berger, avait sournoisement loué et fait meubler un pavillon perdu dans les arbres et situé sur la route de Sèvres, entre Billancourt et le Bas-Meudon. Laurence de Suize promit qu’elle irait une fois — une seule ! — visiter cette garçonnière dont son amoureux brûlait de lui faire les honneurs. Elle y viendrait vers trois heures de l’après-midi et quitterait sa voiture à la hauteur de Billancourt, où Roger l’attendrait sur la route.

Au jour dit, en effet, toute frissonnante et voilée d’une gaze épaisse, elle arriva pelotonnée dans un fiacre qu’elle renvoya, dès qu’elle aperçut La Brunie planté comme un terme au milieu de la chaussée poudreuse.

Il accourut rayonnant vers la jeune femme, lui prit le bras et le pressa passionnément contre son cœur.

— Vous voyez, je vous ai obéi, murmura Laurence, êtes-vous content ?

— Vous êtes adorablement bonne, repartit La Brunie.

Et serrés l’un contre l’autre, heureux du grand air et du clair soleil, ils se mirent à cheminer lentement sur la route déserte.

Mai commençait et la matinée avait été exceptionnellement radieuse. Seulement il faut se défier de ces matins de mai qui promettent merveille et qu’une saute de vent peut brusquement gâter.

Tandis que les deux jeunes gens marchaient sans trop se hâter, de gros nuages noirs montaient derrière les arbres de l’île du Bas-Meudon, et, tout à coup, s’amoncelaient, couvrant insensiblement le soleil, qui devenait blafard. Bientôt, quelques gouttes d’eau étoilèrent le sable du chemin et tachèrent la claire ombrelle de Mme de Suize. Celle-ci, vêtue d’une légère robe de printemps et chaussée de souliers minces, commença de s’effarer.

— Y a-t-il encore loin d’ici à votre pavillon ? demanda-t-elle à Roger.

— Un petit quart d’heure seulement, répondit-il.

Ils marchèrent plus vite, mais ils avaient à peine fait cent pas que l’ondée creva. Ce fut une de ces pluies d’orage, brutales, torrentielles, qui en un clin d’œil inondent la campagne et transforment les routes en marécages. Les deux amoureux s’arrêtèrent, consternés et sondèrent avec inquiétude la brume ruisselante qui s’étendait autour d’eux. L’endroit était des plus inhospitaliers : à droite, un long mur ; à gauche, des berges solitaires. Pas un abri, pas une voiture à l’horizon.

— Nous voilà bien ! dit Mme de Suize, avec un rire nerveux et agacé.

Roger se désespérait et se confondait en excuses. — Tandis qu’ils se regardaient piteusement, ils perçurent soudain un trot de chevaux et distinguèrent, à travers l’averse, un véhicule qui s’avançait vivement vers eux, et qui bientôt fut à portée de la voix. C’était un de ces fourgons des pompes funèbres qui servent au transport des cercueils qu’on ramène de loin au domicile du défunt. Le cocher, justement, revenait à vide, après avoir déposé son mort à Sèvres.

Roger jeta un coup d’œil anxieux vers sa compagne.

— Êtes-vous superstitieuse ? chuchota-t-il.

Elle eut un mouvement de répugnance, puis murmura, dépitée :

— Enfin, qu’importe ? Nous n’avons pas l’embarras du choix !…

En effet, Mme de Suize était déjà trempée et ce n’était pas le moment de se montrer trop dégoûtée. La Brunie héla le cocher et le supplia de les conduire tous deux jusqu’à la plus prochaine station de voitures. Celui-ci était bon homme et d’humeur joviale. Il descendit, ouvrit la portière du coupé réservé au prêtre ou aux membres de la famille, et aida les deux amoureux à s’installer dans le funèbre compartiment. Puis, il remonta sur son siège et fouetta son attelage, qui reprit gaillardement le trot.

Une fois à l’abri de l’ondée et un peu remis de cette cruelle alerte, La Brunie essaya de rasséréner Mme de Suize et de reprendre le tendre entretien si malencontreusement interrompu. Mais il se heurta contre une résistance glaciale. Laurence, énervée et transie, s’était blottie dans son coin et y demeurait rétive aux caresses. Quand il voulut lui baiser les mains, elle le repoussa d’un geste irrité :

— Ici !… Y pensez-vous ?… Vous êtes fou !…

Le trajet s’acheva dans un mortel silence, interrompu seulement par le bruit de l’averse cinglant les vitres. A Auteuil, le fourgon s’arrêta docilement près d’une station. A peine descendue et sans même serrer la main que lui tendait Roger, Mme de Suize dit du bout des lèvres :

— Grand merci !… Adieu !

Puis elle sauta dans un fiacre, que La Brunie vit s’éloigner, trottinant et cahotant dans la pluie.

Le lendemain, à son petit lever, l’attaché aux affaires étrangères reçut un billet ainsi conçu :

« Mon cher poète, j’ai beaucoup réfléchi à l’aventure d’hier. Notre voyage dans ce compartiment lugubre, à côté de cette horrible caisse où venait de séjourner un mort, m’a paru un fâcheux présage. Vous devez me comprendre, vous qui êtes symboliste !… Quant à moi, je suis sottement superstitieuse et je ne pourrais plus vous voir sans songer immédiatement à toute sorte de sépulcrales catastrophes. Restons-en donc là et croyez à tous mes regrets.

» L. »

Et ce fut ainsi qu’un fourgon de pompes funèbres sauva la vertu de Mme de Suize, en même temps que l’honneur conjugal de l’éminent égyptologue Aumont de Suize.