LA CHASUBLE
— Ah ! me dit mon ami Eusèbe, tu regardes cette portière ?… N’est-ce pas qu’elle est étonnante ? Tu t’y intéresserais encore davantage si tu savais d’où elle vient et comment je l’ai eue.
De fait, la portière en question était d’une couleur et d’un dessin exquis. Taillée dans un magnifique morceau de velours de Gênes vert myrte, elle était coupée dans sa hauteur par une large croix tramée d’or, sur laquelle s’enlevaient en relief des broderies d’argent d’un goût très pur, représentant les instruments de la Passion.
— Je l’ai achetée en Espagne, reprit Eusèbe, à Valence, au mois d’avril de l’an dernier, et elle a été façonnée avec une chasuble… Quand je la regarde, je revois la Huerta avec ses bois d’orangers couverts de fleurs et de fruits… Valence se remontre à mes yeux, telle qu’elle m’est apparue le soir de la fête de saint Vincent, avec ses rues pleines d’une population grouillante et gaie, sa place illuminée par des feux d’artifice tirés en l’honneur du saint ; — je retrouve ainsi l’impression que m’a laissée la ville la plus aimable, la plus vivante et la plus fleurie de toute l’Espagne.
J’étais descendu à la Fonda de Paris et je prenais mes repas à table d’hôte, en face d’un jeune prêtre maigre, pâle, souffreteux, ayant de fines lèvres mélancoliques et de beaux yeux d’un noir luisant. Comme il parlait le français, nous étions entrés en conversation. Il s’appelait don Palomino et je savais qu’il était vicaire dans un bourg des environs. Souffrant d’une affection du larynx, il était venu suivre un traitement à Valence. Il demeurait en ville, mais il prenait pension à la Fonda et deux fois par jour nous nous retrouvions à la même table. C’était un homme instruit, causant bien, avec un léger fonds de mélancolie, et un courant sympathique nous avait doucement attirés l’un vers l’autre.
Un matin, j’étais allé flaner autour du marché. — Ce marché en plein air, bordé d’échoppes reliées l’une à l’autre par des toiles tendues transversalement et découpant sur les pavés des bandes d’ombre et de lumière, c’était une fête pour les yeux, un vrai régal d’artiste ! Des panerées d’oranges et de citrons ruisselaient sur les dalles ; de larges corbeilles de fraises mêlaient leurs tons cramoisis à la couleur plus tendre des limons et des mandarines. Il y avait çà et là des jonchées d’œillets et de roses rouges remuées à pleines mains par de jolies marchandes, blondes, blanches, grassouillettes et accortes, à la voix musicale et aux prunelles veloutées. Parfois un rayon de soleil courait sous ces toiles tendues, faisant chatoyer ici un écroulement d’oranges, là une botte de fleurs, plus loin deux grands yeux noirs, et de tous côtés s’exhalaient des odeurs pénétrantes et aromatiques, qui vous grisaient délicieusement.
Au coin de la calle de Mantas, je m’arrêtai devant la boutique à clairevoie d’un marchand d’étoffes anciennes, chez lequel j’avais fait quelques emplettes. Tandis que ce bonhomme, à la face souriante et finaude, étalait à mon intention un lot de vieilles dentelles espagnoles, je vis soudain luire dans l’ombre la précieuse chasuble dont cette portière a été faite. Une fillette de quinze ans était en train de la replier soigneusement dans un papier de soie. Je la tirai brusquement à moi, je l’admirai silencieusement et demandai au marchand avec des yeux allumés :
— Quanto (combien) ?
— Oh ! vous admirez la chasuble, me répondit-il ; n’est-ce pas que c’est une merveille ?… Seulement elle n’est pas à vendre. Elle appartient à un seigneur prêtre qui nous l’a donnée à restaurer et qui y tient comme à la prunelle de ses yeux.
Je dus me contenter de contempler cette belle chose et je quittai le marchand d’étoffes avec un secret sentiment de jalousie et de dépit que comprendront tous les collectionneurs de bibelots.
Or, ce même matin, comme je l’ai su plus tard, don Palomino était allé dire sa messe à la cathédrale. Après l’office, tandis qu’au sortir de la sacristie il traversait le coro désert, il aperçut tout à coup dans la sombre encoignure d’une chapelle un jeune couple qui paraissait converser très tendrement. Indigné et véhémentement scandalisé, le vicaire poussa droit à ces amoureux qui abusaient si irrespectueusement de la solitude du saint lieu ; mais, en le voyant débusquer d’un pilier, la jeune fille, avec un geste d’oiseau effarouché, prit brusquement la fuite, et l’amoureux, moins prompt, resta seul, bloqué contre la grille, sans pouvoir échapper à l’étreinte irritée du vicaire. — Au moment où don Palomino secouait rudement le bras du délinquant, il reconnut en lui un de ses anciens paroissiens :
— Santa Maria purissima ! s’écria-t-il, José Ramon, est-ce ainsi que tu joues avec ton salut éternel ? Ne peux-tu faire l’amour ailleurs que dans la maison de Dieu ?
— Pardon, señor vicario, répondit piteusement José, mais c’est ici seulement que Rosario et moi nous pouvons nous voir tranquillement… Sa mère, la marchande d’oranges de la Plateria, ne lui permet de sortir que pour aller à l’église.
— Pourquoi ne vas-tu pas la voir chez sa mère, comme un honnête homme qui a le mariage en vue ?
— Je le voudrais bien, mais la vieille ne l’entend pas ainsi… Elle me refuse sa fille, sous prétexte que je n’ai pas la somme nécessaire pour entrer en ménage.
— Combien te faudrait-il ?
— Cinq cents pesetas… La mère ne rabattrait pas un cuarto.
— Et si tu ne peux pas te procurer cet argent, comment ferez-vous, la jeune fille et toi ?
— Nous continuerons à nous voir comme nous pourrons… car nous nous aimons comme deux fous… Et, ma foi, il adviendra ce qu’il plaira à Dieu.
— Tais-toi, misérable pécheur !
Don Palomino avait un faible pour ce José Ramon. Il aurait volontiers donné les cinq cents pesetas pour faire cesser le scandale ; mais il était pauvre comme un rat d’église et il sortit de la cathédrale tout pensif…
Le lendemain, comme je passais calle de Mantas, j’aperçus le marchand d’étoffes sur le seuil de sa boutique. En me voyant, il cligna de l’œil, et, grimaçant un sourire aimable à mon adresse :
— Votre Grâce veut-elle la chasuble ? murmura-t-il.
Et comme je faisais un signe d’assentiment, il ajouta :
— J’en ai parlé au seigneur prêtre… Elle sera à vous pour six cents pesetas, mais pas un cuarto de moins.
C’était une somme, mais la chasuble valait davantage ; j’en étais féru et le marché fut conclu séance tenante.
Le soir même, à dîner, don Palomino m’annonça d’un air mélancolique qu’il était forcé de rentrer à son vicariat, et nous prîmes affectueusement congé l’un de l’autre.
A quelques jours de là, je fis moi-même mes malles et je priai la maîtresse d’hôtel de m’aider à emballer soigneusement ma précieuse acquisition. En voyant la chasuble, la bonne dame se signa et poussa une exclamation :
— Eh quoi ! señor caballero, c’est à vous que don Palomino a vendu sa chasuble ?… Le pauvre, cela lui faisait bien mal au cœur d’être obligé de s’en séparer ?… Et quand on pense qu’il s’est défait de cet ornement pour obliger son prochain !…
Là-dessus, elle me raconta que le vicaire s’était fait un cas de conscience de ramener Rosario et José dans le droit chemin et que le prix de la chasuble avait servi à apaiser la vieille marchande d’oranges.
J’avoue que je fus pris d’un remords et que je fus tenté un moment de courir après don Palomino pour lui restituer sa précieuse relique… Que veux-tu ? l’enfer est pavé de bonnes intentions et les collectionneurs n’ont pas de cœur… J’ai gardé la chasuble, mais je pense toujours avec attendrissement à ce petit prêtre fluet et pâle de la Fonda de Valence, et je me rappelle ce passage de l’Évangile de saint Mathieu : « L’homme bon tire de bonnes choses d’un bon trésor. »