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Conversations d'une petite fille avec sa poupée / Suivies de l'histoire de la poupée cover

Conversations d'une petite fille avec sa poupée / Suivies de l'histoire de la poupée

Chapter 8: HISTOIRE DE LA POUPÉE.
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About This Book

A young girl conducts imagined conversations with her doll, playing mother by rehearsing lessons, rewarding obedience and punishing misbehavior while echoing adult instruction and manners. The dialogues are interwoven with short didactic tales that illustrate moral lessons—examples include a story about a liar whose deceit brings consequences and an episode condemning cruelty to animals—each intended to teach honesty, compassion, and proper conduct. The collection blends playful domestic scenes, pedagogical exchanges, and illustrated anecdotes to model behavior for young readers through example, correction, and simple moral storytelling.

Un jour, que Paul avoit fait une nouvelle méchanceté, un homme de mérite, qui en fut témoin, la lui reprocha avec amertume; il lui prédit un avenir funeste: il est impossible, lui dit-il, que vous ne trouviez point quelque jour le châtiment des souffrances que vous faites endurer à ces animaux, que Dieu n'a donnés à l'homme que pour être sa joie et sa satisfaction. Si jamais vous éprouvez de grandes douleurs, souvenez-vous de ce que je vous dis aujourd'hui.

Paul se moqua des remontrances et des prédictions de l'honnête homme qui lui parloit. Il continua d'être cruel envers les animaux, et finit enfin, comme cela devoit être, par être barbare avec ses semblables. Il fut même sur le point de tuer un de ses amis qui lui reprochoit ses défauts.

Etant devenu grand, Paul se fit soldat; mais qu'arriva-t-il? dans la première bataille où il se trouva, un boulet de canon lui emporta les deux jambes. On l'enleva comme mort. Les douleurs inexprimables qu'il ressentit ensuite, lui arrachèrent des cris affreux!… Lorsqu'on mit le premier appareil sur ses blessures, l'aumônier du régiment, ecclésiastique pieux et zélé, cherchoit à lui inspirer du courage et de la patience; mais les douleurs insupportables que Paul souffroit, lui rendoient ces consolations tout à fait inutiles. Quand il fut plus calme, il se souvint des cruautés qu'il avoit exercées dans sa jeunesse envers les animaux; il se rappela aussi la prédiction qui lui avoit été faite par l'ami de son père: Ah! s'écrioit-il, qu'ai-je fait! je sens à présent la grandeur de ma faute! Dieu est juste; il me punit comme je l'ai mérité….

Paul, tout estropié, vécut encore dix ans, allant de ville en ville pour recueillir quelques aumônes. Cette vie misérable n'étoit encore rien en comparaison des reproches qu'il s'adressoit à lui-même; car de tous les maux, le plus insupportable est la certitude d'avoir mérité les peines que l'on souffre.

Lorsque madame Belmont eut fini cette histoire, elle renvoya Mimi à ses joujoux. La petite fille, selon son habitude, causa bien bas, bien bas avec sa poupée. Il y a long-temps, Zozo, lui dit-elle, que je ne vous ai interrogée. Voyons un peu si vous êtes bien savante. Combien y a-t-il de jours dans l'année?

ZOZO.

Trois cent soixante-cinq.

MIMI.

Dans le mois?

ZOZO.

Trente, ou trente-un.

MIMI.

Dans la semaine?

ZOZO.

Sept.

MIMI.

Nommez-les.

ZOZO.

Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche.

MIMI.

Combien y a-t-il de mois dans l'année?

ZOZO.

Douze.

MIMI.

Nommez-les.

ZOZO.

Janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre, octobre, novembre, décembre.

MIMI.

C'est bien; je suis contente de vous. Tenez, voici une pièce neuve pour votre récompense. Venez, que je vous embrasse.

Mimi et Zozo répétoient toujours à peu près les mêmes choses: c'étoient des leçons de lecture ou de politesse: Mimi étoit l'écho de sa mère.

Un jour que la petite avoit rempli ses devoirs mieux encore que de coutume, sa maman la fit venir auprès d'elle pour lui conter une histoire, chose qu'elle aimoit par-dessus tout.

Viens ici, ma bonne amie, lui dit madame Belmont, j'ai une histoire à te raconter. Mimi prit son petit tricot; elle fut s'asseoir auprès de sa maman comme une fille raisonnable, et madame Belmont commença ainsi.

Le revenant.

Il y avoit une fois une petite fille, nommée Lolotte, qui avoit peur de son ombre. Elle n'auroit pas été seule, sans lumière, la nuit, dans un lieu obscur, pour un trésor!…

Lolotte étoit âgée de dix ans. Elle couchoit dans une chambre, dont la porte donnoit dans le cabinet de sa bonne. Lolotte se portoit bien; on pouvoit sans crainte la laisser seule lorsqu'elle étoit couchée. Depuis un an que cette petite avoit quitté la chambre de sa mère, il ne lui étoit rien arrivé de fâcheux.

Une nuit, cependant, Lolotte fut réveillée en sursaut par un vacarme effroyable!… Il lui sembla que quelqu'un brisoit à plaisir le déjeuner de porcelaine de sa maman. La pauvre Lolotte fourra sa tête dans son lit, et se couvrit de sa couverture: elle étoit plus morte que vive, et n'osoit pas même respirer….

Ce bruit ayant cessé, un autre aussi extraordinaire lui succéda. Lolotte entendit distinctement tomber une chaise et un guéridon, et sauter en éclats la carafe et le gobelet qui étoient dessus. Cette fois la petite crut que la maison tout entière étoit tombée sur elle…. Tremblante de tous ses membres, elle eut cependant le courage de regarder autour d'elle; mais elle vit un monstre, gros comme un éléphant, qui faisoit des grimaces effroyables; elle crut même qu'il s'approchoit de son lit, sans doute pour l'étrangler….

La crainte de la mort donna à Lolotte la force de sauter en bas du lit pour se cacher dans la ruelle: sa tête étoit tout à fait perdue. Lorsqu'elle eut mis machinalement les deux pieds à terre, elle se sentit arrêtée par sa chemise…. Pour le coup, Lolotte crut être au pouvoir de l'esprit; elle fit un cri perçant, et tomba sans connoissance….

Cependant la bonne s'étoit réveillée au bruit. Elle entra avec de la lumière, vit Lolotte évanouie, accrochée par sa chemise à un clou de sa couchette, et toute la chambre sens dessus dessous. A cette vue, la bonne resta interdite…. Elle releva l'enfant, qui avoit la pâleur de la mort sur sa figure, et elle appela le papa et la maman de la petite. On fit revenir Lolotte, et on lui demanda l'explication du dégât qui s'étoit fait. Lolotte assura qu'elle avoit vu un revenant! qu'il l'avoit voulu prendre dans son lit, et qu'elle en étoit bien sûre….

Les gens raisonnables, qui savent très-bien qu'il n'y a point de revenans, cherchent à s'instruire de la cause d'un bruit quelconque qu'ils ne connoissent pas. Il n'en est pas ainsi des enfans, qui se plaisent à croire des choses impossibles, parce que le merveilleux flatte leur imagination. La maman de Lolotte ne se paya pas d'une réponse aussi peu vraisemblable.

Lorsque la petite eut repris ses sens, il s'établit entre elle et sa mère le dialogue suivant: «Raconte-nous donc, Lolotte, ce qui t'es arrivé.—Maman, je ne le sais pas moi-même.—As-tu vu quelqu'un?—Non, ce n'étoit pas une personne.—Mais, pourquoi as-tu crié, pourquoi t'es-tu trouvée mal?—Ah! j'ai eu si grand'peur!… un spectre m'a précipitée du lit!…—Tu ne sais ce que tu dis, Lolotte.—Maman, un esprit, j'en suis sûre, est venu dans ma chambre; il a brisé vos porcelaines, renversé la chaise, le guéridon, et fracassé le verre et la carafe. Je sais qu'effectivement il est arrivé cette nuit quelque chose d'extraordinaire; mais tu ne me persuaderas pas, ma fille, qu'il y ait des revenans; conte ces enfantillages aux petites demoiselles de ta pension, et non pas à ta mère. Je vois ce que c'est, tu as fait un rêve qui t'a troublé l'esprit: conviens-en.—Oh! je ne dormois point, maman, je vous assure; j'étois à peine couchée, lorsque j'ai entendu casser tout à la fois les tasses et les soucoupes de votre cabaret. La frayeur que j'ai eue m'a fait enfoncer la tête dans mon lit. Au second bruit, bien plus fort que le premier, j'ai regardé à travers les rideaux, et j'ai vu un animal énorme pour la grosseur, qui jetoit du feu par la bouche et par les narines; ses yeux étoient comme deux lumières qui éclairoient toute la chambre. J'osois à peine respirer; tout à coup ces deux lumières ont disparu; j'ai entendu alors remuer les volets de la fenêtre, et quelque chose de pesant s'est élancé contre le mur, et est retombé lourdement. C'étoit bien un revenant; car j'ai entendu le bruit des chaînes qu'il traînoit….—Mais pourquoi n'as-tu pas appelé?—Je n'en avois pas la force; ma langue me refusoit ses services. Pendant quelques momens tout a été tranquille; mais bientôt, à la lueur de la lune, j'aperçus un spectre effrayant qui se tenoit près des rideaux de ma fenêtre; il me paroissoit tantôt grand, tantôt petit. Je me cachois le visage de mes mains pour ne pas le voir; je fis même quelques efforts pour me lever, afin de me cacher dans mes couvertures; mais je perdis tout à fait la tête quand je vis l'esprit venir à moi. Il m'a saisie par le milieu du corps, et m'a précipitée en bas de mon lit…. O mon Dieu! je frissonne encore quand j'y pense!… Jamais, jamais, je ne coucherai dans cette chambre, où il revient des esprits!…»

On ne contraignit point Lolotte à coucher dans sa chambre la nuit suivante; car on vouloit savoir auparavant qui avoit tout culbuté dans cette pièce.

La première chose qui étoit venue à l'idée du papa et de la maman, c'est que la petite s'étoit levée en rêvant, et s'étoit effrayée elle-même en renversant le guéridon, sur lequel étoient le gobelet et la carafe. Cette pensée, assez vraisemblable une fois adoptée, tout le reste s'expliquoit aisément; car on avoit trouvé Lolotte accrochée par sa chemise en voulant descendre de son lit. Ce n'étoit donc rien, ou presque rien.

Le papa qui vouloit prouver à sa petite fille, que rien n'arrive dans le monde sans une cause simple et naturelle, décida que Lolotte coucheroit auprès de sa mère, et que lui prendroit le lit de sa fille la nuit suivante. Cette mesure étoit d'autant plus sage, que par-là on s'assuroit si la petite ne prenoit pas l'habitude de se lever en dormant; ce qui auroit pu arriver. D'un autre côté, le papa lui prouvoit, en couchant dans cette chambre, qu'il n'y avoit rien à craindre; car personne ne s'expose volontairement à un danger certain.

Le soir étant venu, Lolotte coucha auprès de sa mère, comme il avoit été résolu, et elle dormit fort bien. Quant à son père, il ne tarda pas à être réveillé par un bruit qui l'étonna, et le fit mettre sur son séant: il entendit casser un carreau!… Comme il étoit dans le premier sommeil, il s'imagina que c'étoit un voleur qui vouloit ouvrir sa fenêtre pour entrer dans l'appartement. Le clair de lune lui permettoit de voir la croisée et même toute la chambre. Ce monsieur eut beau tenir ses yeux fixés sur la fenêtre, rien ne lui annonça qu'un homme cherchât à s'introduire dans sa demeure, et, par réflexion, il rit en lui-même d'avoir pu seulement arrêter sa pensée à une chose aussi impossible, puisque son appartement étoit au troisième étage. A la vérité, il y avoit un toit de communication qui se trouvoit tout proche, mais un homme n'auroit pu s'y tenir, ni y arriver.

Le père de Lolotte faisoit toutes ces réflexions, lorsqu'un nouveau bruit se fit entendre. Ayant tourné les yeux de ce côté, tous ses doutes furent éclaircis: il vit le voleur! car c'en étoit un, ou plutôt l'éléphant, le spectre de la veille. Un couvercle étant tombé, le père de Lolotte aperçut un chat qui, s'étant effrayé, cherchoit à s'enfuir, tenant à sa gueule un morceau de viande qu'il avoit pris.

Comme il importoit au papa de désabuser sa fille, il sauta légèrement du lit, et boucha la fenêtre. On réveilla la petite; elle vit le chat, qui avoit encore son vol à la gueule. On lui apprit de plus que la veille, la bonne avoit trouvé la fenêtre ouverte, circonstance qui s'étoit échappée de sa mémoire.

Dès lors Lolotte fut guérie pour toujours de la peur des revenans. Dans la suite, lorsqu'elle entendoit du bruit, elle alloit voir, et touchoit la chose qui l'inquiétoit; elle s'assuroit par-là qu'elle auroit eu tort de s'en effrayer. C'est ainsi que Lolotte, de poltronne qu'elle étoit, devint hardie et courageuse la nuit sans lumière.

Oh! dit Mimi, quand sa maman eut achevé son histoire, je serois bien comme Lolotte; je n'ai pas peur!—Je te prends au mot, Mimi; va me chercher mon mouchoir que j'ai laissé sur ma bergère, auprès de mon lit. Mimi y alla sur le champ, en riant de toutes ses forces. Elle ouvrit la porte de la chambre, et s'avançant hardiment, mais beaucoup trop vite, elle attrapa un tabouret qui se trouvoit sur son chemin, et tomba dessus, en jetant un cri! Madame Belmont courut à elle avec une lumière, et la trouva tout en larmes! T'es-tu blessée, ma fille? lui demanda cette tendre mère!—Non, maman.—Pourquoi pleures-tu donc?—C'est que j'ai eu peur!—Eh! de quoi?—Je n'en sais rien.—Tu as déjà oublié comment Lolotte s'est guérie de ses vaines frayeurs. Si d'abord tu eusses marché avec précaution, et qu'en heurtant le tabouret avec ton pied, tu y eusses porté la main, tu aurois vu qu'il n'avoit rien de redoutable. Allons, je vois que tu es encore trop enfant pour faire ton profit de la leçon que je t'ai donnée: remettons-en l'effet à un autre temps.

Piquée d'être appelée enfant, Mimi chercha mille prétextes dans la soirée pour aller sans lumière, dans le salon, dans la salle à manger, et dans les cabinets. Madame Belmont n'eut pas l'air de s'en apercevoir; elle recommanda seulement aux domestiques de ne rien laisser sur le chemin de la petite qui pût lui faire du mal. Mimi étoit si fière de sa victoire, qu'il fallut se fâcher pour l'empêcher de courir de côté et d'autre dans les ténèbres, au risque de se casser la tête.

Toute joyeuse de s'être conduite ainsi, la petite pria sa maman de lui conter une histoire.—Il n'est pas encore huit heures, ma chère petite maman, lui dit-elle; je ne me couche pas plus tôt; contez-moi une histoire, je vous prie. Madame Belmont devoit une récompense à sa fille pour avoir vaincu sa timidité—J'y consens, lui dit cette dame. Ecoute:

Histoire de Maximilien.

Celui qui veut être heureux et contribuer au bonheur des autres, doit faire tous ses efforts pour pratiquer cette belle maxime: Fais aux autres ce que tu voudrois qu'on fît pour toi-même.

Je vais te raconter une histoire que j'ai lue quelque part, ma chère Mimi, qui te prouvera que Dieu récompense toujours les hommes pieux et bienfaisans, qui aiment leur prochain comme eux-mêmes.

On voit en Alsace un ancien château fort, appelé Sternberg. Il étoit habité autrefois par un riche comte, qui avoit un fils unique, objet de sa plus tendre affection.

Maximilien, c'étoit le nom de cet enfant chéri, étoit vif, aimable, actif, laborieux; il mettoit son bonheur à se livrer à l'étude, à faire du bien aux pauvres, et à contenter son père et sa mère; sa piété filiale le faisoit surtout admirer; car il ne sembloit vivre que pour aimer ceux qui lui avoient donné le jour.

Maximilien qui, comme nous l'avons déjà dit, ne cherchoit qu'à s'instruire, aimoit surtout les livres de voyages. Lorsque le comte lui parloit des pays étrangers, des moeurs et des usages des peuples qui sont répandus sur la surface du globe, on voyoit la joie la plus vive se peindre sur le visage de cet enfant, qui témoignoit à son père le désir de voyager lorsqu'il seroit grand.

Le comte ayant des affaires qui l'appeloient à Paris, résolu d'emmener son fils, ce qui rendit cet enfant bien joyeux. Heureux au delà de toute expression, il attendoit avec impatience le jour du départ. Ce moment si désiré arriva enfin.

Dès que le petit Maximilien eut perdu de vue le château de Sternberg, et qu'il fut arrivé à la première ville, il lui fut impossible de contenir sa joie: sa riante imagination lui peignoit des plus riches couleurs, les beaux pays qu'il alloit parcourir.

Lorsqu'ils furent éloignés d'une journée de Sternberg, ils prirent un chemin de traverse, qui les conduisit dans un bois fort épais, dans lequel ils s'égarèrent; le jour étoit sur son déclin.

Arrivés au milieu de cette sombre forêt, ils furent entourés par des brigands, qui, d'un coup de pistolet, renversèrent d'abord le cocher; les chevaux s'arrêtèrent.

Dans l'instant, six voleurs armés jusqu'aux dents se saisirent de la voiture, et massacrèrent le vieux comte qui, en brave militaire, leur vendit chèrement sa vie; car il en blessa deux grièvement. Ils jetèrent hors de la voiture le pauvre Maximilien qui étoit légèrement blessé, et, pour ne laisser aucune trace de leur crime, ils mirent les deux cadavres dans le carrosse; l'un d'eux monta sur le siège pour servir de cocher, et bientôt ils disparurent.

L'infortuné Maximilien, pénétré de douleur, se traînoit çà et là, et conjurait à haute voix le Seigneur de vouloir bien le délivrer du danger où il étoit.

Un pauvre charbonnier, qui demeuroit dans cette forêt, entendit la voix plaintive de cet enfant. Cet homme avoit pour maxime de se conduire envers les autres, comme il désiroit qu'on se conduisît envers lui; ainsi il ne délibéra pas long-temps sur le parti qu'il avoit à prendre. Il courut du côté d'où partoient les gémissemens, et trouva notre malheureux enfant, blessé et pouvant à peine se soutenir. L'honnête charbonnier mit de son mieux le premier appareil sur les blessures de Maximilien; il le chargea ensuite sur ses épaules, et le porta à sa chaumière qui étoit à une demi-lieue, et située dans le plus épais du bois.

François, c'étoit le nom du charbonnier, avoit six enfans, qu'il ne nourrissoit qu'en se livrant chaque jour à un travail pénible; mais il avoit appris de bonne heure à se contenter de peu, et à remercier Dieu des moindres faveurs qu'il en recevoit.

Ses enfans, élevés dans ses principes, étoient toujours joyeux. Nourris d'un pain noir et d'un peu de lait, ils s'estimoient plus heureux que des rois. Jamais l'envie, l'ambition, et les autres vices qui font le malheur de l'espèce humaine, n'étoient entrés dans leurs coeurs.

Arrivé à sa cabane, François déposa sur un banc le petit Maximilien, et dit à ses enfans: Je vous amène un frère, mes bons amis. Cet enfant est bien malheureux! des voleurs viennent d'assassiner son père, et lui-même seroit probablement mort cette nuit, si le hasard n'eût guidé mes pas dans l'endroit où il étoit. Joignez-vous à moi pour remercier Dieu du bonheur que j'ai eu de l'arracher au sort qui l'attendoit. Mon intention est de rendre cet enfant à ses parens si je puis les découvrir, sinon de le garder et de l'élever avec vous. Dites-moi, mes amis, l'aimerez-vous comme un frère? Tous s'empressèrent de répondre: Oui, nous l'aimerons de tout notre coeur! en même temps il lui prodiguèrent les caresses les plus touchantes, et lui dirent: Petit frère, ne vous chagrinez pas, nous vous aimerons bien. Notre père vous aime déjà autant que nous; il ne faut pas pleurer! Maximilien s'efforça de retenir ses larmes pour ne pas affliger le bon François, et les bons frères que la fortune venoit de lui donner; mais dans son coeur, il ne put se consoler de la mort affreuse de son respectable père!

Pendant que les enfans du charbonnier consoloient le petit comte, Anne, leur mère, et femme de François, arriva portant sur ses épaules une charge de bois sec. François la prit par la main, et lui raconta la triste aventure du jeune enfant: Tu vois, femme, ajouta-t-il, qu'il n'y avoit pas moyen d'abandonner ce petit dans un endroit si dangereux! il sera le septième; mais Dieu nous bénira à cause de lui! Anne avoit un bon coeur; elle dit à son mari qu'à sa place elle en auroit fait tout autant, et caressa le petit comte d'un air franc et ouvert, qui inspira de la confiance à cet enfant. Ainsi accueilli, Maximilien se livra peu à peu à ses nouveaux amis, et sa vive douleur fit place insensiblement à l'affection et à la reconnoissance pour la respectable famille qui l'avoit reçu dans son sein.

Cependant le bon François ne manqua pas de questionner Maximilien sur sa famille, et de tâcher de savoir de lui le nom de ses parens, dans l'intention de le rendre à sa mère; mais ce jeune enfant, qui n'avoit jamais entendu appeler son père que monsieur le comte, ne put dire le nom de sa famille, ni l'endroit qu'elle habitoit; il fallut donc renoncer à cet espoir, et attendre tout du temps.

Maximilien se trouvoit heureux chez le charbonnier. Dans le château de son père il n'avoit point été accoutumé à la délicatesse; c'est pourquoi il s'habitua bien vite à la vie dure de ces pauvres gens. Ce bon petit comte partageoit, autant que ses forces pouvoient le lui permettre, les travaux de son père nourricier, et ceux de ses frères adoptifs; aussi il étoit chéri de tous! Anne bénissoit l'heure et le jour où il étoit entré dans la maison! Maximilien, quoique fort jeune, étoit bien plus savant que ses frères! aussi les soirs, quand la journée étoit finie, il leur racontoit quelques histoires qu'il avoit retenues du temps qu'il lisoit avec son père: c'étoient toujours de bons et honnêtes enfans, bien pauvres, qui, par leur application au travail, étoient ensuite devenus riches. Le charbonnier admiroit le bon sens de cet enfant, et il étoit enchanté de son esprit.

Maximilien se distinguoit jusque dans ses jeux; il formoit ses frères en les amusant. Quelquefois il leur apprenoit des chansons instructives à la portée des enfans; enfin, s'étant procuré quelques livres, il acheva d'apprendre à lire et à écrire, et servit de maître à ses frères.

Notre jeune comte devint bientôt l'enfant chéri de cette pauvre famille, qui se faisoit un plaisir de partager avec lui un pain grossier, gagné par un travail opiniâtre et peu lucratif.

Maximilien oublia son premier état, mais il n'oublia ni son père, ni sa mère. Lorsque dans la solitude, il se représentoit le comte massacré par des brigands, des larmes brûlantes inondoient ses joues; il élevoit les yeux et les mains vers le ciel, et prioit avec ferveur pour l'âme de ce père chéri! Lorsque François le trouvoit occupé de ce pieux devoir, il prioit avec lui, et le consoloit de son mieux, en relevant son courage abattu, et en lui inspirant une grande confiance en Dieu….

Cependant la mère de Maximilien, n'ayant point reçu de nouvelles de son mari ni de son fils, étoit inconsolable; elle se persuada qu'un voyage pourroit dissiper en partie ses chagrins, et peut-être lui faire retrouver ceux dont elle regrettoit tant la perte; elle se mit donc en chemin. Le hasard voulut qu'elle entrât dans la même forêt où son mari avoit été assassiné.

La chaleur étoit excessive ce jour-là. La comtesse descendit de voiture pour se reposer un moment. Le premier objet qui se présenta à elle fut un jeune et joli enfant qui dormoit à l'ombre. Elle l'examina avec attendrissement, et se rappelant son fils, son visage se couvrit de larmes!

Cet enfant étoit le plus jeune des fils du charbonnier, qui, près de là, s'occupoit à faire des fagots. Henri, c'étoit le nom de l'enfant, se réveilla, et parut étonné de voir une belle dame à côté de lui. La comtesse le prit dans ses bras, lui fit mille caresses, et lui donna une pièce d'or.

Le charbonnier étant venu sur ces entrefaites, la comtesse s'adressa à lui: Je suis riche, lui dit-elle, je n'ai point d'enfant; donnez-moi celui-ci, je le ferai élever avec soin, et j'assurerai son bonheur, en un mot, je le regarderai comme mon fils.

Ce que vous me proposez, Madame, répondit François, mérite toute ma reconnoissance; mais, grâce à Dieu, mes enfans ont en moi un père qui bien qu'en travaillant peut leur donner du pain. Tant que je vivrai, je ne m'en séparerai point, et je tâcherai d'en faire de bons et laborieux cultivateurs. Souffrez donc, Madame, que je garde mon Henri. Mais, pour répondre à votre désir, je puis vous faire voir un aimable jeune homme, qui n'est point mon fils, et que j'aime comme s'il m'appartenoit. Cet enfant a perdu son père; il a été élevé dans l'abondance, et mérite un sort plus brillant que celui que je peux lui offrir: prenez-le avec vous; le Seigneur récompensera votre générosité par d'abondantes bénédictions. Où est cet enfant? demanda la comtesse; montrez-le moi. François répondit à cette dame qu'il alloit paroître dans le moment; aussitôt la femme du charbonnier amena Maximilien. La comtesse ne l'eut pas plutôt vu, que le reconnoissant pour son fils, elle fut sur le point de tomber en foiblesse. De son côté, Maximilien vola dans les bras de sa mère, et passant ses deux bras autour de son col, il la serra tendrement, et mouilla son visage de ses larmes.

[Illustration: Histoire de Maximilien.]

[Illustration: Céleste et ses Frères.]

La comtesse et son fils restèrent long-temps embrassés; la joie, le saisissement, de tristes souvenirs causés par l'assurance de la perte du comte, les empêchoient de s'exprimer autrement que par des caresses et des larmes. Le bon charbonnier et sa femme, présens à ce spectacle, étoient émus jusqu'au fond de l'âme.

Enfin, lorsqu'elle put parler, la comtesse dit: Je vous rends grâce, mon Dieu, de m'avoir fait retrouver mon enfant! je mourrai contente, à présent que je l'ai vu! faites, Seigneur, qu'il croisse en vertu et en sagesse: rendez-le heureux et honnête homme!

Après cette courte et fervente prière, la comtesse s'adressa au charbonnier et à sa femme; elle les remercia des soins qu'ils avoient donnés à son fils, et leur fit promettre de se rendre avec leur famille au château de Sternberg, pour y passer leurs jours.

François donna sa chaumière à un pauvre fendeur de Bois, qui jusqu'alors l'avoit haï, et lui avoit fait tout le mal dont il avoit été capable. Le charbonnier suivoit cette belle maxime: Ne vous vengez jamais qu'à force de bienfaits. Un honnête homme n'a pas de plus grande satisfaction que de faire du bien à son ennemi.

François se rendit avec sa famille, au château de Sternberg, non pour y vivre dans la mollesse, mais pour se rendre utile à la reconnoissante dame, qui le traitoit avec tant de bonté. La comtesse fit élever les enfans du bonhomme avec tout le soin possible, sans cependant les sortir de leur état. Elle en fit des laboureurs instruits et aisés, selon le voeu de leur père, qui n'auroit jamais consenti à les voir changer de condition; car il avoit su résister par sagesse aux propositions brillantes du jeune Maximilien, qui vouloit faire un partage égal de sa fortune entre ses frères, et leur donner dans le monde un état honorable.

Le jeune comte n'oublia jamais les bienfaits du charbonnier; il l'aima toute sa vie avec tendresse, et remplit à son égard tous les devoirs d'un bon fils envers son père.

On apprit dans la suite que les voleurs qui avoient assassiné le vieux comte avoient péri sur un échafaud. C'étoient la plupart des enfans de bonne famille, qui, dans leur première jeunesse, avoient été paresseux, désobéissans, menteurs; ils n'avoient jamais eu de respect pour leurs parens, ni de crainte de déplaire à Dieu. Ils commencèrent à voler pour satisfaire leur gourmandise, ensuite pour jouer avec leurs camarades; enfin, étant devenus odieux à leurs pères et mères qui les voyoient se perdre tous les jours, ils s'échappèrent de la maison paternelle, et s'associèrent à des brigands.

Quand madame Belmont eut fini l'histoire de Maximilien, elle dit à Mimi qu'il étoit temps de s'aller coucher; Mimi en eut du chagrin. «Va, ma bonne, lui dit cette dame, je te promets pour demain une histoire beaucoup plus longue: c'est celle de Zozo.—Celle de Zozo, maman! Zozo a une histoire! ha! c'est bien drôle!—Oui, l'histoire de Zozo…. Avant de venir ici, ta poupée a appartenu à plusieurs petites demoiselles. Je te conterai les raisons que l'on a eues pour la donner, et comment elle est sortie de leurs mains. Tu pourras profiter de leur exemple.

Ah! je vois, c'est plutôt l'histoire des petites demoiselles que celle de Zozo.—Tu as trop d'esprit pour en juger autrement; à demain donc: j'espère que tu ne t'ennuieras pas.

Le lendemain, Mimi ne manqua pas de prier sa maman de remplir sa promesse.—L'histoire de Zozo, ma petite maman, je vous en prie!—Je le veux bien, Mimi; mais il faut lire auparavant; ensuite nous prendrons chacune notre ouvrage, et je te raconterai les aventures de Zozo.

Mimi lut parfaitement bien. Elle apporta sa petite chaise et son ouvrage; et s'étant mise à travailler, madame Belmont commença ainsi:

HISTOIRE DE LA POUPÉE.

Ta poupée, ma chère Mimi, a été faite à Lyon. Elle a été commandée exprès; elle a coûté beaucoup d'argent. Zozo avait une garde-robe complète, un lit comme une grande demoiselle, une commode pour serrer ses affaires: c'étoit pour une petite fille un présent considérable; car indépendamment de toutes ces choses, Zozo avoit des boucles d'oreilles de perles fines, un collier pareil, une robe superbe, et le reste de sa toilette de même; parce que la grande dame qui l'avoit fait faire désiroit que toute cette parure servît à la petite demoiselle à laquelle elle la destinoit; c'est pourquoi Zozo est aussi grande que toi.

Tout le temps que cette élégante poupée fut chez la marchande, on venoit la voir des quatre coins de la ville; car jamais personne ne s'étoit avisé de mettre tant d'argent pour un simple joujou; mais la dame qui vouloit faire ce présent avoit l'intention de récompenser le mérite d'une petite fille qui fut un modèle de piété filiale. C'est de cette enfant dont tu vas entendre l'histoire.

Eugénie, première maîtresse de Zozo.

Il y avoit dans les prisons de cette ville, un Monsieur d'un grand mérite, persécuté injustement. Sa famille l'alloit voir; mais, dans la crainte de paroître suspecte, elle n'osoit pas se rendre à la prison aussi souvent qu'elle l'auroit voulu. Une petite fille de cinq ans prit sur elle de donner à son malheureux père les consolations qui étoient en son pouvoir, jusqu'au moment qui devoit décider de son sort.

Elle alloit chaque jour, matin et soir, visiter son père. Leste, caressante, pleine de saillies, et de la plus jolie figure du monde, cette charmante petite ne manquoit jamais à ce devoir. C'est vainement que les guichetiers lui résistoient; elle parvenoit à les fléchir par ses instantes prières. Quand elle étoit refusée net, elle attendoit patiemment un moment favorable, et parvenoit à entrer en se glissant sous les bras de ceux qui se présentoient. Alors courant à toutes jambes, tout essoufflée, elle alloit trouver son père qu'elle caressoit, qu'elle embrassoit mille fois, avec lequel elle rioit et pleuroit tour à tour.

Cette aimable enfant sembloit avoir conçu toute la profondeur de l'infortune qui accabloit son père, et la nécessité de le soustraire à ses chagrins; elle lui racontoit tout ce qu'elle avoit pu recueillir de plus intéressant, et les petites anecdotes de sa famille, qui pouvoient l'arracher à sa douleur. Cette aimable petite étoit devenue un objet d'attente et de distraction pour tous les prisonniers. En sortant, elle se chargeoit de faire leurs petites commissions, et les laissoit dans l'admiration d'une tendresse filiale, qui, pour être précoce, n'en réunissoit pas moins tous les caractères qui rendent cette vertu aussi intéressante qu'honorable.

Madame la princesse de ***, qui s'intéressoit au prisonnier, eut assez de pouvoir pour lui faire rendre justice. Elle accabla la chère petite des plus tendres caresses, et lui envoya la belle et riche poupée qu'elle avoit fait faire à son intention, afin de récompenser son attachement pour son père; mais l'aimable enfant l'eut à peine reçue, que de nouvelles persécutions forcèrent son père et sa mère d'abandonner leur pays. La petite fille laissa sa belle poupée à une de ses parentes, dont je vais te parler à présent. Mais comment trouves-tu la première maîtresse de Zozo?—Oh! maman, une petite fille bien gentille! Je voudrais bien lui ressembler! elle aimoit bien son papa! Moi, j'aime bien aussi le mien; mais je n'aurois pas autant d'esprit qu'elle!—Tu en aurois de même, Mimi, si tu nous aimois tendrement, et que nous fussions en danger.—Oh! maman, si je vous aime! en pouvez-vous douter?—Non, ma bonne amie, je n'en doute pas: ma petite fille, que je chéris, pour laquelle je sacrifie tout, ne peut pas être une ingrate! Voyons en quelles mains Zozo est tombée.

Coralie, deuxième maîtresse de Zozo.

Coralie avoit sept ans; elle étoit fille d'un riche seigneur; elle unissoit les dons de l'esprit et du coeur, à une figure charmante. Un coeur excellent, une grande sensibilité, une grande douceur de caractère, la faisoient particulièrement remarquer. Extrêmement caressante, on ne pouvoit se défendre de l'aimer; mais son plus bel éloge, c'est d'avoir porté si loin son amour pour sa mère, qu'il l'a conduite au tombeau.

Le père de Coralie, méchant et d'une très-mauvaise conduite, enferma sa femme dans une tour de son château. Après avoir fait murer les fenêtres de son appartement, il ordonna qu'on le tendît de noir et qu'on y suspendît une lampe. La malheureuse dame, abandonnée sans consolation, dans cette espèce de tombeau, n'avoit pour nourriture que du pain, qu'elle arrosoit de ses larmes. Pour comble de malheur, son méchant mari lui ôta sa fille, son unique société, et le seul être qui l'attachât encore à la vie!

Coralie, qui aimoit sa mère avec passion, osa dire à son père: «Tu n'es plus mon papa!… Puisque tu tourmentes maman, et que tu me l'ôtes, je ne veux plus être ta fille!…»

Surpris et irrité de la déclaration franche et naïve de sa fille, ce père violent la maltraita sans pitié, et peu s'en fallut qu'il ne la tuât; mais la petite souffrit avec courage ses mauvais traitemens, et lui dit sans s'effrayer: «Si tu me sépares de ma chère maman, j'aime mieux mourir tout à l'heure!»

Tant de fermeté de la part d'une enfant de sept ans, étonna M. de **. Il cessa de maltraiter sa fille, et chercha à la gagner par la douceur; mais Coralie ne céda ni aux caresses, ni aux menaces; elle demandoit sa mère avec l'accent du désespoir, et ses larmes ne cessoient point de couler; elle fut deux jours sans vouloir prendre aucune nourriture.

Cet époux barbare aimoit sa fille; il craignit de la perdre, et la rendit à sa mère. La vue de cette enfant chérie ranima l'infortunée dame; elle pressa Coralie sur son coeur, et mêla ses larmes à celles de sa chère fille!… Le père de Coralie l'avoit blessée à la tête en plusieurs endroits; les baisers de sa mère suffirent pour guérir ses blessures; mais son coeur se soulevoit au seul nom de celui qui les faisoit tant souffrir! C'étoit en vain que sa mère lui disoit qu'une fille ne peut pas, qu'elle ne doit pas haïr son père, quels que soient ses torts; la vue de sa mère dans les larmes et dans la douleur l'affectoit trop fortement pour que la raison se fit entendre chez elle.

Les méchans ne sont jamais heureux, M. de ** tourmentoit sa femme injustement; mais il étoit lui-même fort à plaindre, parce qu'il savoit qu'elle le haïssoit. L'éloignement de sa fille pour lui faisoit aussi son supplice. Pour lui paroître moins odieux, il lui envoya sa belle poupée et tous ses joujoux; mais Coralie, occupée de sa mère, ne les regarda pas. Comme cette infortunée, elle ne vivoit que de pain et d'eau; elle avoit à peine de quoi se vêtir, et pour se reposer que les genoux et les bras flétris de sa malheureuse mère!

Sitôt que Coralie fut sûre de rester avec sa mère, elle oublia les horreurs de sa prison; elle ne pensa plus qu'elle étoit privée des choses les plus nécessaires à la vie. Jour et nuit auprès de celle qu'elle chérissoit, elle vit renaître sa gaieté naturelle, s'appliqua à ce qui pouvoit plaire à son unique amie, et la consola de son mieux. Coralie sautoit à chaque instant au col de sa mère, et la serrant avec de vives étreintes dans ses bras, elle s'écrioit avec l'accent de la joie et du ravissement: «Maman! … nous voici donc ensemble! je suis donc avec toi!»

Oh! qu'il est consolant pour une bonne mère d'avoir une enfant qui réponde à sa tendresse! Près de sa chère Coralie, madame de ** sentoit moins les horreurs de sa nouvelle situation; et les naïves caresses de sa fille répandoient au fond de son coeur un baume vivifiant qui la rappeloit à la vie. Résolue de prolonger sa pénible existence pour sauver celle de sa fille bien aimée, elle imagina ce qu'elle put pour la distraire.

Le désoeuvrement et l'ennui sont des maux insupportables. Madame de ** y remédia, en occupant sa fille tantôt à lire, et tantôt à coudre.

Lorsque Coralie vint s'enfermer avec sa mère, elle n'avoit encore presque rien appris; mais son amie chérie devint son institutrice, et ces leçons données et reçues par l'amitié profitèrent à l'enfant au delà de toute espérance.

«Ma bonne amie, dit un jour madame de ** à sa fille, à présent tu sais assez bien lire, mais je désirerois que tu apprisses à écrire; dès que tu le sauras, tu écriras une lettre bien touchante à ton papa: peut-être le fléchirons-nous ainsi, et il nous fera sortir de ce tombeau.»

Il n'en falloit pas davantage pour engager Coralie à écrire. L'espoir d'abréger les souffrances de sa mère lui donna une activité surprenante: cette enfant sensible s'appliqua de tout son coeur; elle passoit même plusieurs heures de la nuit à former des caractères; et, du moment où elle put tracer des mots, elle écrivit sous la dictée de sa mère une lettre à son papa, simple, soumise, et infiniment touchante. Cette lettre, envoyée sur-le-champ, resta sans réponse; il en fut de même de plusieurs autres.

Cette tentative, sur laquelle madame de ** fondoit son espoir, ayant été infructueuse, elle se laissa abattre; une noire mélancolie s'empara de son âme, et sa douleur passa rapidement dans le coeur de sa fille infortunée.

Il y avoit près de deux ans que Coralie étoit enfermée avec sa mère, lorsqu'elle écrivit à son papa.

Jusqu'à cette époque, cette chère enfant avoit conservé sa gaieté et sa force: le bonheur d'être sa mère, et la légèreté ordinaire à cet âge avoient soutenu sa santé, malgré le défaut d'air et la mauvaise nourriture; mais quand la pauvre petite eut aperçu l'état de langueur de sa mère; quand elle la vit sans cesse dans les larmes, et n'ayant plus un moment de repos, une tristesse profonde s'empara d'elle à son tour: son appétit disparut; elle maigrit à vue d'oeil; elle n'eut plus de sommeil, plus d'intérêt pour rien, si ce n'est pour cette tendre amie à qui elle devoit le jour, et dont elle partageoit le sort si courageusement.

Une nuit, Coralie, plus accablée qu'à l'ordinaire, eut un songe qui enflamma son sang; elle crut voir entrer des bourreaux dans la tour, qui venoient ôter la vie à sa mère. Elle se réveilla en sursaut, et s'écria: Ne faites pas mourir maman!… Des larmes amères inondoient ses joues, et une fièvre brûlante s'étoit emparée d'elle.

Quand elle fut bien réveillée, cette sensible enfant porta ses mains sur le corps et sur la figure de sa mère; ne la sentant pas remuer, elle jeta des cris perçans, et s'écria avec l'accent du désespoir: «Maman! ma chère maman! est-ce que tu es morte?»

Sa mère la prit dans ses bras, et la couvrit de baisers. Sois tranquille, chère enfant, lui dit-elle, et calme-toi; je me porte bien.

Hélas! dit l'enfant, ils étoient là; je les ai vus; ils vouloient te faire mourir! Oh, maman! le vilain rêve; et elle le lui raconta. Madame de ** mit tout en oeuvre pour rassurer sa chère enfant; elle lui fit sentir qu'un rêve n'étoit point fait pour alarmer; mais la tendre Coralie craignoit pour sa mère, et son coeur étoit oppressé; elle poussoit des soupirs, et serroit fortement sa mère contre sa poitrine, comme pour la garantir du danger qui la menaçoit.—Ecoute, maman, que je te dise.—Parle, chère enfant.—Je voudrois mourir, moi.—Eh! pourquoi? tu voudrois donc me quitter?—Maman, c'est que je ne puis te voir souffrir comme cela: bien vrai, nous serions plus heureuses d'être mortes toutes deux.—Tu as bien raison, dit madame de ** fondant en larmes!…—Maman, donne-moi ta main, … je sens que mon coeur s'en va … baise-moi encore, et … mourons ensemble…. A ces paroles, la pauvre petite rendit en effet le dernier soupir, sur le sein de sa mère évanouie….

Madame de ** chercha à réchauffer le corps glacé de sa chère enfant; elle l'appela mille fois avec le cri du désespoir. Mais, hélas! sa jeune compagne étoit perdue pour elle!…

Après l'avoir baignée de ses larmes, et couverte de ses derniers baisers, cette malheureuse mère déchira un pan de sa robe, et elle ensevelit le corps de sa chère enfant. Ainsi finit à l'âge de neuf ans, la plus intéressante petite fille que le ciel eût jamais formée.

Pendant tout ce récit, Mimi n'avoit pu travailler, et ses larmes avoient coulé plus d'une fois. La mort de Coralie lui fit pousser des sanglots, et sa mère fut presque fâchée de lui avoir raconté cette histoire, un peu forte pour son âge; cependant comment résister au désir d'apprendre à sa fille qu'il existe des enfans qui ont pour leurs pères et mères une tendresse passionnée?… Mimi, ayant essuyé ses yeux, demanda à sa maman, si la mère de Coralie vivoit encore?—Non, ma fille: cette tendre mère mourut de douleur d'avoir perdu son enfant chérie…. Crois, ma petite, que la tendresse d'une mère surpasse encore celle de ses enfans, quelque grande qu'elle soit!… Mais laissons là un sujet si triste, et passons à la troisième maîtresse de Zozo. M. de ** ne voulant rien voir de ce qui avoit appartenu à sa fille, qu'il regrettait sincèrement, envoya sa garde-robe et ses joujoux, à une de ses nièces, qui ne demeuroit point dans la même ville.

Maria, troisième maîtresse de Zozo.

La jeune cousine de Coralie se nommoit Maria. Son père et sa mère qui connoissoient le prix de l'éducation, lui donnèrent de bonne heure les meilleurs maîtres. Elle apprit à lire sans dégoût et sans ennui, avec des caractères de l'alphabet, tracés séparément sur autant de petits morceaux de carton qu'il y a de lettres. Par ce moyen facile et ingénieux, Maria, à trois ans, lisoit très-bien, et savoit orthographier tous les mots qui sont d'un usage commun. A quatre ans, cette charmante petite savoit passablement la langue française, la mythologie, la géographie et les principaux traits de l'histoire générale. Sa modestie, sa douceur égaloient ses heureuses dispositions; elle parloit peu, et attendoit toujours qu'on l'interrogeât, sans faire parade de son savoir, quoi qu'elle eût la mémoire ornée de quantité de morceaux choisis en vers et en prose.

Malgré son goût pour l'étude, elle avoit la gaieté qui convenoit à son âge; ses réparties étoient vives, spirituelles, mais la qualité qui la faisoit le plus chérir, c'étoit son extrême sensibilité, fort au-dessus de son âge. Cette qualité du coeur qu'elle possédoit dans un degré, éminent, faisoit dire à sa mère, que sa fille seroit bien malheureuse!…

Ce fut l'éloge soutenu que M. de ** entendit faire de cette aimable enfant, qui la lui fit choisir pour lui envoyer la belle poupée de sa fille.

Le présent de M. ** fut accueilli comme il le méritoit. La poupée plut beaucoup à l'enfant, mais elle n'y toucha pas; car à peine l'eut-elle reçue, qu'elle fut attaquée d'une maladie longue et douloureuse.

Maria souffroit des douleurs aiguës; mais elle dévoroit ses larmes, pour ne pas affliger les femmes qui la servoient; et cette aimable petite créature consoloit encore sa mère: «Ne pleurez pas, ma chère maman, lui disoit-elle, j'irai prier pour vous. Dans le ciel, ma petite maman, je ne souffrirai plus.» Heureusement cette charmante petite fille revint à la vie, pour faire le bonheur de sa tendre mère, par sa douceur et sa sagesse. Afin de hâter son rétablissement, on la mena à la campagne. C'étoit au commencement de l'été. La petite n'emporta aucun joujou; sa mère vouloit qu'elle fût sans cesse dans les champs, pour respirer un air pur qui fortifiât son tempérament.

Maria, qui passa plusieurs années à la campagne, étoit trop âgée, lorsqu'elle revint à la ville pour jouer à la poupée; sa maman la donna à une riche marchande de sa connoissance, dont la fille, appelée Fortunée, n'avoit que cinq ans.

Fortunée, quatrième maîtresse de Zozo.

Jusque-là, Zozo s'étoit toujours trouvée avec des enfans extrêmement raisonnables; elle n'avoit point été déshabillée; son trousseau, renfermé dans sa petite commode, étoit toujours dans le meilleur état; son lit bien blanc et bien propre. Mais Fortunée devoit lui faire subir plus d'une métamorphose.

Enchantée d'abord en voyant la belle poupée, la petite la tourna en tous sens; ensuite elle lui ôta son chapeau, sa robe, puis elle la coucha; puis elle examina ce qui étoit dans la commode, développa tout, coupa, hacha; tout cela fut l'affaire d'un quart d'heure. A voir comme Fortunée y alloit, il est à croire qu'au bout de huit jours, Zozo auroit été brisée si elle fût restée entre ses mains. Mais il faut que je te fasse connoître cette petite fille.

Fortunée étoit volontaire, gourmande, babillarde, menteuse, importune, haute et colère à l'excès. Elle trépignoit des pieds quand on lui refusoit quelque chose, battoit sa bonne, et répondoit à sa mère avec impertinence. Malheureusement la maman de Fortunée la gâtoit; elle excusoit les vilains défauts de sa fille, et les traitoit d'enfantillage. Sa foiblesse fut cause que la petite devint de plus en plus méchante, opiniâtre, et fit enfin un mauvais sujet.

Cette mère, sans jugement, s'attacha à faire briller sa fille; elle lui donna de très-bons maîtres pour la musique et pour la danse, avant de lui faire apprendre à lire. A six ans, Fortunée dansoit de manière à étonner; elle touchoit agréablement du piano, mais elle connoissoit à peine ses lettres.

Encouragée par les éloges qu'elle recevoit sans cesse, l'enfant devint très-habile musicienne. Elle parut à la cour, et s'y fit admirer. Mais ses succès mêmes lui firent du tort: cette petite se crut un prodige. Enivrée des louanges qu'on lui prodiguoit, son orgueil la rendit insupportable!… Aussi ignorante sur les choses vraiment utiles, que savante à former des pas, et à exécuter un morceau de musique, Fortunée n'avoit aucune idée des premières connoissances qui font la base de l'éducation; elle ne savoit pas non plus travailler.

Sa mère, qui aimait à la faire paraître dans le grand monde, négligea son commerce, et dépensa beaucoup d'argent pour se mettre, elle et sa fille, avec la dernière élégance. Insensiblement, elle dissipa sa fortune et se ruina entièrement.

Quand Fortunée n'eut plus le moyen de paroître pour faire étalage de ses talens, on l'oublia tout à fait. Elle fut forcée de rester auprès de sa mère, qui, obligée de travailler pour vivre, regretta amèrement de n'avoir pas donné à sa fille, au lieu de danse et de musique, un talent qui pût la faire subsister.

Incapable d'aider sa mère en travaillant, Fortunée lui donnoit encore beaucoup de chagrin par ses mauvaises qualités. Son orgueil se révoltoit de ce qu'elle étoit obligée de se livrer aux détails du ménage, car tu penses bien qu'on avoit renvoyé les domestiques. Cette belle demoiselle s'ennuyoit de ne plus aller au bal, dans les assemblées, de n'être plus fêtée comme dans le temps qu'elle étoit riche; elle montroit beaucoup d'humeur, répondoit mal à sa mère, et lui reprochoit durement le malheur qui les accabloit.

La douleur d'avoir une fille si dénaturée, et le chagrin de ne pas avoir formé son coeur, au lieu de lui donner des talens agréables, conduisirent cette mère au tombeau. Fortunée, qui ne savoit rien faire, tomba dans une misère affreuse, et, pour comble de maux, personne ne la plaignit. Voilà ce qui arrive, lorsqu'on néglige d'acquérir dans l'enfance des talens utiles, et d'orner son âme de vertus.

Quant à Zozo, d'abord Fortunée en fut dans l'enthousiasme, comme je te l'ai dit; mais bientôt elle la laissa pour les concerts dont elle faisoit l'ornement, et où sa vanité étoit satisfaite. Lorsque sa mère vendit ses meubles et ses marchandises pour payer ses dettes, une dame fort riche acheta la belle poupée pour sa fille. Elle chargea une marchande de modes de l'habiller de neuf, et Zozo, plus belle que jamais, passa dans les mains de sa nouvelle maîtresse. Lorsque madame Belmont eut fini, Mimi fit une petite grimace, qui témoignait qu'elle trouvait cette histoire moins jolie que les autres.—Je crois, lui dit sa maman, que ma petite musicienne n'a pas le bonheur de te plaire?—Non, maman; je n'aime pas du tout cette Fortunée, si vaine, et qui cependant ne sait ni lire, ni travailler; j'en sais plus qu'elle, moi, puisque je lis dans tous les livres et même dans l'écriture, et sans être orgueilleuse encore!… Si vous n'aviez pas d'argent, je pourrois faire comme Blanche, la petite marchande; j'ourlerois des mouchoirs, et je gagnerois quelque chose.—Oui, dit madame Belmont, tu ferois deux ourlets par jour, tout au plus, ce qui feroit un sou: nous irions loin avec cet argent!… Profite, ma chère enfant, du triste sort de la petite dont je viens de te conter l'histoire; applique-toi, emploie ton temps, et remercie le bon Dieu de t'avoir donné un père et une mère qui te donnent une éducation solide, et qui travaillent à corriger tes défauts. Ecoute à présent l'histoire de Céleste, cinquième maîtresse de Zozo.

Histoire de Céleste.

Céleste étoit fille d'un grand seigneur, qui voulut lui-même veiller à son éducation.

Céleste avoit une figure charmante, mais c'étoit le moindre de ses avantages; excellent naturel, docilité, amour de l'étude, générosité, sensibilité exquise, discrétion, piété filiale, patience héroïque dans la douleur, élévation d'âme: cette étonnante petite fille réunissoit tout; elle avoit toutes les perfections.

Le père et la mère de Céleste passoient une grande partie de l'année à la campagne, parce que la santé chancelante de madame d'Avriller l'exigeoit; c'est pourquoi son mari, homme très-instruit, se faisoit un plaisir de seconder le précepteur de ses enfans, en leur donnant lui-même d'excellentes leçons.

Céleste avoit deux frères, beaucoup plus jeunes qu'elle, et dont elle s'occupoit comme la mère la plus tendre. Assise tranquillement avec sa poupée, elle les surveilloit, ou se mêloit à leurs jeux avec une complaisance charmante.

Douée des plus heureuses dispositions, Céleste ne pouvoit manquer d'être parfaitement instruite, ayant son père pour instituteur. Elle apprit la musique et le dessin pour lui servir de délassement, mais sans avoir le projet de perfectionner ces talens, parce que, malgré sa jeunesse, toutes les heures de la journée étaient prises, et qu'elle avoit peu de temps à leur donner.

Céleste avoit le bonheur d'avoir une excellente gouvernante, sage, laborieuse, adroite, qui lui apprit à faire plusieurs ouvrages de son sexe. Bientôt cette jeune personne broda mille jolies choses pour ses parens et pour elle-même; et quoiqu'elle eût une femme de chambre, elle se coiffoit et s'habilloit seule, en disant qu'on avoit reçu de la nature des mains pour s'habiller comme des pieds pour marcher. Bien loin d'être à charge aux domestiques, Céleste donnoit tous ses soins à ses jeunes frères, et leur servoit de gouvernante; elle manqua même d'être la victime de son dévouement pour eux.

Céleste avoit coutume d'aller tous les jours avec ses frères et sa gouvernante, dans une campagne voisine de leur château. Les enfans jouoient sur l'herbe, cueilloient des fleurs, dont Céleste formoit des guirlandes, et la gouvernante tenant un livre, l'oublioit le plus souvent pour admirer l'innocent badinage de ces aimables enfans.

Pendant une absence que fit M. d'Avriller, Céleste proposa à sa gouvernante d'aller se promener dans un grand bois, à une demi-lieue du château, pour y goûter avec ses frères. Le jour pris pour cette partie de plaisir, le temps étant superbe, la petite société se mit en marche avec la gaieté de coeurs satisfaits, qui volent à de nouvelles jouissances.

Rendue au lieu désiré, la petite famille s'assit en rond sous un chêne touffu, et fit un repas champêtre qui lui parut délicieux.

Pendant que ces aimables enfans se livroient sans contrainte à toute la folie de leur âge, le ciel s'obscurcit et le tonnerre se fit entendre; aussitôt les jeux cessèrent, et tous s'empressèrent de chercher un abri.

A peine furent-ils hors de la forêt, qu'il s'éleva une tempête effroyable: un vent impétueux déracina les arbres; l'air étoit obscurci de feuilles et de poussière; les enfans ne voyoient pas devant eux. Poussée en sens contraire par la force du vent, la petite famille s'armoit de courage, mais il l'abandonna tout à fait quand elle entendit au loin voler en éclats les cabanes des paysans, et qu'elle vit la foudre tomber à ses pieds.

Les enfans épouvantés sentirent leurs genoux se dérober sous eux; la frayeur les saisit tellement, qu'il leur fut impossible d'avancer. Cependant il falloit se hâter; la pluie, qui ne tomboit pas encore, menaçoit de les percer jusqu'aux os. La gouvernante prit l'aîné des garçons dans ses bras, et Céleste le cadet; ainsi chargées, elles s'empressèrent de regagner le château.

Mais bientôt une pluie semblable à un déluge inonda les champs, et en fit une espèce de lac. Céleste et sa gouvernante, ayant leurs vêtemens trempés, marchoient dans l'eau, sans savoir où porter leurs pas; car les chemins, les plaines, les prairies ressembloient à une vaste mer, dont on ne voyoit pas l'issue.

Pour comble de malheur, avant d'arriver au château, il falloit passer un ravin, qui alors se trouvoit grossi considérablement par la pluie d'orage. Céleste et sa gouvernante sentirent la nécessité de le passer avant qu'il augmentât: elles y entrèrent avec courage, luttant contre les flots, et oubliant le danger qu'elles couroient pour ne s'occuper que des enfans qui, extrêmement effrayés, se débattoient et jetoient les hauts cris.

Près d'être engloutie vingt fois dans ce gouffre, Céleste ne perdit point la tête; elle sortit du ravin, exténuée de fatigue et toute trempée, et regagna la maison avec ses frères; mais dans quel état, grand Dieu!… Dès qu'elle se fut reposée, elle eut une fièvre brûlante, avec des accès de transports. Elle s'écrioit alors: «Ne soyez pas en peine, mon papa, maman! j'ai sauvé mes petits frères … ne soyez pas en peine, je me porte bien aussi.» Mais cette chère enfant étoit attaquée d'une fluxion de poitrine qui fit craindre pour ses jours.

Quelle douleur pour son père et sa mère! cette fille chérie, qui devoit être l'ornement et la consolation de leur vieillesse, alloit peut-être leur être ravie au moment où ils connoissoient tout son mérite! Malgré ces pensées déchirantes, M. et madame d'Avriller eurent le courage de modérer leur affliction, pour que Céleste ne se doutât pas du danger où elle étoit.

A force de soins, la chère enfant se rétablit; elle fut plus que jamais la gouvernante de ses frères, sur lesquels elle croyoit avoir acquis des droits, depuis l'aventure de la forêt. Céleste leur apprit à lire: jusqu'à l'âge de huit ans, ils n'eurent point d'autre instituteur. Il falloit voir la patience de cette jeune personne, sa douceur, sa complaisance pour ses élèves; c'étoit un coup-d'oeil ravissant!

Ces deux petits avoient un bon coeur; ils s'attachèrent à Céleste, et leur docilité la paya amplement des peines qu'elle se donnoit pour leur éducation. Il auroit fallu qu'ils fussent bien ingrats pour ne pas aimer une si bonne soeur qui, toujours prête à les excuser lorsqu'ils étoient pris en faute, leur évitoit le long du jour toutes sortes de petits chagrins par sa prévoyante tendresse!

Une bonne conduite trouve tôt ou tard sa récompense. Céleste eut, dans ses deux frères, des amis solides, qui ne l'abandonnèrent jamais. Heureuse par les auteurs de ses jours qui la chérissoient, et par l'affection sincère de ceux qui lui devoient tout, cette jeune personne n'eut rien à désirer. Outre cela, elle jouit de l'estime des honnêtes gens, chose précieuse pour ceux qui ont un peu d'âme.

C'est déjà fini, maman? dit Mimi à madame Belmont.—Oui, ma fille. Comment trouves-tu Céleste?—Ah! c'est une demoiselle bien aimable; je voudrois qu'elle fût de mon âge, j'en ferois ma petite amie.—Mais tu n'aurois pas ta belle poupée.—J'en aurois une autre.—Pas aussi belle; car je regrette beaucoup l'argent employé à ces sortes de choses.—Eh bien! maman, je m'amuserois de même avec une poupée ordinaire, et j'aurois une amie qui m'apprendroit à être bonne comme elle; vous seriez toujours contente de moi.—Viens m'embrasser, ma chère enfant! ta réponse me prouve que mes peines ne sont pas perdues, et que ton coeur est excellent: tu es une aimable petite fille!

Lorsque Céleste tomba malade, il y avoit long-temps qu'elle ne jouoit plus à la poupée. Ses frères prenoient une grande partie de sa journée, le reste étoit pour l'étude. Si cette bonne soeur avoit un moment de loisir, elle le donnoit encore à ses chers élèves, en se mêlant à leurs jeux, et en se mettant à leur portée pour leur plaire davantage.

Céleste donna sa poupée à la fille du receveur de la ville où elle demeurait, comme une preuve de son amitié pour elle, et une récompense des belles actions que l'on citoit d'elle chaque jour.

Lucile, sixième maîtresse de Zozo.

Le père de Lucile n'avoit point de fortune, mais il étoit honnête homme, et lui donna une bonne éducation. Il avoit remarqué que sa fille avoit un caractère très-décidé, avec un coeur sensible, et il employa la douceur, les caresses et le sentiment pour obtenir d'elle ce qu'il désiroit; il eut la satisfaction de s'en voir respecté et chéri.

La mère de Lucile aimoit sa fille sans doute, mais cet amour n'étoit ni raisonnable, ni éclairé; elle la grondoit sévèrement pour des bagatelles, et lui passoit des fautes graves. Souvent cette mère capricieuse l'accabloit de caresses sans raison, sans motif, et la repoussoit quand la petite venoit pour l'embrasser. Cette bizarrerie aigrissoit l'esprit de l'enfant et chagrinoit son père, qui se voyoit contrarié dans la marche qu'il vouloit suivre pour l'éducation, de sa fille.

Cet homme bon, mais foible, renferma son chagrin en lui-même. Les peines qu'il éprouvoit, jointes à des malheurs imprévus, abrégèrent ses jours: il mourut à la fleur de son âge, et sa femme le suivit de près. Elle laissa Lucile, âgée de dix ans, avec un petit garçon de dix-huit mois.

Pour tout héritage, Lucile eut quelques vieux meubles, et une petite chaumière située sur la lisière d'un bois. Lucile se retira dans cet asile sauvage avec son petit frère. Les malheureux n'ont, hélas! ni parens, ni amis; elle se vit absolument délaissée, et fut bientôt en proie à la plus affreuse indigence. Quelques laboureurs la demandèrent cependant pour garder leurs troupeaux; mais elle les refusa, résolue de tout souffrir plutôt que d'abandonner son petit frère qui demandoit ses soins.

Cependant il falloit avoir du pain, et donner à manger à ce pauvre petit qui ne parloit pas encore. Lucile vendit ses meubles; avec cet argent, elle acheta du lin et du coton; elle fit des bas et les vendit. L'habitude du travail lui fut d'un grand secours dans sa misère: elle filoit, cousoit et tricotoit tour à tour. Comme elle étoit aussi vigilante qu'habile, elle pourvut ainsi à ses besoins, et conserva sa liberté.

La vertu commande l'estime des hommes. Une jeune fille de dix ans, vivant seule dans une pauvre cabane, se suffisant à elle-même, et soignant son frère en bas âge, comme si elle eût été sa mère, étoit un spectacle rare et attendrissant; aussi on accouroit des cantons voisins pour la voir, et l'on s'empressoit de lui apporter de l'ouvrage. Les mères surtout se faisoient un plaisir et un devoir d'y conduire leurs enfans.

En peu de temps, Lucile recueillit le fruit de ses peines; l'aisance régna dans sa petite chaumière; elle se vit même en état de prendre une bonne vieille pour faire le ménage et soigner son frère, tandis qu'elle alloit porter son ouvrage dans les hameaux voisins.

Lucile couloit des jours heureux dans la paix et dans l'innocence; rien n'eût manqué à son bonheur, si elle avoit eu son père et sa mère. Cette jeune personne étoit d'une force et d'une taille bien au-dessus de son âge, et sa beauté égaloit les qualités de son coeur.

Une dame de la ville voisine, ayant entendu parler de Lucile, désira la voir; après s'être assurée que tout le bien qu'elle en avoit entendu dire étoit véritable, elle lui fit proposer de venir demeurer dans sa maison, promettant que si Lucile continuoit à se conduire comme auparavant, elle auroit soin de sa fortune. Effectivement, au bout de trois ans, cette dame, qui n'avoit point d'enfans, et qui étoit fort riche, adopta notre orpheline, qui par-là se vit récompensée de sa bonne conduite, et par suite en état d'assurer une fortune honnête à son frère dont elle n'avoit pas cessé de prendre soin.

Lucile avoit disposé de sa poupée, à la mort de sa mère; madame de
Vertingen l'avoit achetée pour Angelina, sa petite fille.

Angelina, septième maîtresse de Zozo.

Dès les premières années d'Angelina, on jugea qu'elle auroit beaucoup d'esprit; sa maman en étoit enchantée, elle voulut l'élever elle-même.

La tendresse excessive de madame de Vertingen nuisoit beaucoup à sa fille: en allant au-devant de ses moindres désirs, en cédant aveuglément à toutes ses volontés, elle la rendoit exigeante, capricieuse, colère, et lui préparoit des peines pour l'avenir.

Un ami de M. de Vertingen essaya de donner quelques avis à cette mère trop foible: «Madame, lui dit-il un jour, permettez-moi de vous parler avec franchise; vous n'avez pas encore élevé d'enfant; je crains fort que vous ne perdiez la vôtre, faute de connoître la manière de la gouverner: vous devez l'élever pour les autres, et l'on seroit tenté de croire que vous ne l'élevez que pour vous-même.» Madame de Vertingen reçut fort bien ce reproche amical; elle promit d'en profiter, mais elle l'oublia bientôt, et continua à gâter sa fille.

Angelina croissoit cependant à vue d'oeil: son teint étoit vermeil comme la rose, l'esprit pétilloit dans ses yeux, sa figure pleine de grâce et d'expression plaisoit à tout le monde, et son heureux caractère ne demandoit qu'une main habile pour le plier à son avantage; mais madame de Vertingen rioit de ses fautes, et lui cédoit en toute occasion. Quand un domestique différoit à satisfaire ses caprices, il étoit grondé, et l'on finissoit par le renvoyer.

Aussi Angelina faisoit mille sottises par jour: la moindre contrariété la mettoit dans une colère affreuse; ses traits se décomposoient, et sa foible mère, craignant pour ses jours, se hâtoit de lui accorder tout ce qu'elle vouloit. Sûre ainsi de se faire obéir, Angelina se mutinoit pour rien, et devenoit insupportable.

Cette petite fille si gâtée montoit sur les fauteuils, se rouloit à terre, alloit partout sans guide, gâtoit les meubles, déchiroit ses vêtemens, brisoit tous ses joujoux, et jamais on ne la grondoit.

[Illustration: Angelina.]

[Illustration: Louisa.]

Un jour elle prit un couteau pour aller dans le jardin couper une branche d'arbre, le pied lui glissa, et elle se blessa grièvement à la cuisse. La gouvernante que sa mère avoit mise auprès d'elle n'étoit point écoutée; lorsqu'elle lui faisoit des représentations, l'enfant mutin répondoit: «Il faut bien que je m'amuse; maman veut que je fasse de l'exercice.»

Il arriva plusieurs aventures fâcheuses à l'indocile Angelina. Un jour elle voulut attraper un petit poisson rouge; s'étant penchée sur le bord du bassin, elle tomba dans l'eau. Le jardinier de la maison, qui heureusement se trouvoit de ce côté, la retint par ses jupons, et lui sauva la vie, mais elle fut sérieusement malade.

Il falloit plus d'un exemple pour corriger un enfant qui n'agissoit qu'à sa tête. Il prit fantaisie à Angelina de faire griller des escargots. Elle prit furtivement un réchaud de braise, et l'ayant allumé dans un coin, en soufflant avec sa bouche un charbon tomba sur sa robe; en moins d'une minute elle eut les jambes, les cuisses, les bras, et même le visage, entièrement brûlés: elle fut plus d'un mois à guérir, et souffrit des douleurs inexprimables; encore fut-elle tout à fait défigurée. Angelina étoit déjà grande qu'elle ne savoit encore rien: sa mère craignoit de la fatiguer. Aussi quand elle voulut lui donner des maîtres, la petite, incapable d'application, s'ennuya à mourir; elle ne prit goût à rien; et au bout de plusieurs années, après avoir fait dépenser beaucoup d'argent à son père et à sa mère, Angelina n'eut qu'une légère teinture des arts qu'on avoit cherché à lui faire apprendre.

Madame de Vertingen avoit commencé d'abord par lui donner un maître de musique et un maître de danse. Angelina, qui étoit vive et gaie, dansoit avec plaisir; mais son maître de musique étoit souvent renvoyé, sous prétexte d'un mal de tête, d'une colique, ou de quelqu'autre indisposition. Si sa mère exigeoit qu'elle prît sa leçon, Angelina prenoit de l'humeur; elle se mettoit au piano de mauvaise grâce, bâilloit, faisoit des fautes sans nombre, et finissoit par lasser la patience du maître le plus complaisant.

Comme Angelina ne savoit point s'occuper, et qu'il faut passer le temps à quelque chose, elle se levoit tard, changeoit dix fois de robe dans une matinée, avoit cent caprices, mangeoit toutes sortes de friandises, tourmentoit le chat, agaçoit le chien, commandoit avec hauteur à sa femme de chambre, et faisoit gronder les domestiques dont elle dérangeoit le service pour ses fantaisies.

Sa mère, moins fâchée de la voir dure, capricieuse, ignorante, coquette et impertinente, que de reconnoître son peu de disposition pour les arts d'agrément, lui faisoit quelquefois des reproches: «Que voulez vous devenir, ma fille? lui disoit-elle. Vous ne saurez ni musique, ni danse, ni dessin; vous passerez dans le monde pour une demoiselle sans éducation, et personne ne vous regardera.» Elle eût mieux fait de lui dire: Comment écrirez-vous une lettre ne sachant pas l'orthographe? Quelle sera votre conversation avec les personnes instruites n'ayant aucune connoissance de la géographie, de l'histoire, et des sciences en général? Qui voudra vous servir, si vous êtes exigeante et capricieuse? Qui voudra vivre avec vous, si vous ne voulez point vous occuper des autres, et que vous rapportiez tout à vous-même? Mais madame de Vertingen n'avoit pas l'esprit assez solide pour faire ces réflexions.

Les choses étoient en cet état, lorsqu'un événement malheureux força le père et la mère d'Angelina à quitter la France. Ils abandonnèrent leur bien pour sauver leur vie. Ayant rassemblé à la hâte leur argent et leurs bijoux, ils allèrent en Allemagne attendre un temps plus heureux.

Quand on est hors de son pays, on dépense beaucoup. Leurs fonds furent bientôt épuisés; ils éprouvèrent les horreurs de l'indigence, d'autant plus que ni la mère ni la fille ne pouvoient s'aider du travail de leurs mains.

M. de Vertingen étant mort, leur situation devint véritablement déplorable…. C'est alors que la mère d'Angelina ouvrit les yeux pour voir les torts qu'elle avoit à se reprocher sur l'éducation de sa fille!… Cette jeune personne, extrêmement laide, depuis l'accident qui lui étoit arrivé par sa faute dans son enfance, ne savoit pas seulement enfiler une aiguille!… Qu'alloit-elle devenir!… Ces tristes réflexions, jointes à la misère, mirent en peu de temps cette mère infortunée au tombeau!… Angelina, sans aucune ressource, fut obligée, pour ne pas mourir de faim, de se mettre en service chez un vigneron du pays où elle étoit.

Tu vois, ma bonne amie, dit en finissant madame Belmont à sa fille, combien il est nécessaire d'apprendre de bonne heure à lire, à écrire, et à travailler. La fortune peut se perdre, mais une bonne et sage éducation est un trésor qui ne manque jamais. Tu n'aimes sûrement point Angelina; elle n'est pas aimable non plus; mais ses fautes seront pour toi une leçon utile; tu éviteras, je l'espère, de te conduire comme elle.—Je le crois bien, dit Mimi; maman ne ressemble pas à madame de Vertingen. Madame Belmont embrassa sa fille, et après quelques autres réflexions, elle reprit son récit.

Le sort de Zozo, continua cette dame, n'avoit pas été trop heureux avec la volontaire et capricieuse Angelina. Lorsque M. et madame de Vertingen quittèrent la France, la belle poupée était dans un état pitoyable! Elle resta entre les mains de la gouvernante d'Angelina, qui, étant entrée au service d'une dame, lui en fit présent.

Zozo fut encore une fois réparée; on l'habilla richement, et la dame qui en étoit devenue propriétaire en fit cadeau à la fille d'une de ses amies. C'est cette petite fille qui va faire le sujet de notre entretien.

Louisa, huitième maîtresse de Zozo.

Madame de P… reçut Zozo avec plaisir. Elle pria son amie de n'en point parler à Louisa, sa fille, à qui la poupée étoit destinée. Je veux, dit-elle, que ce beau présent corrige ma fille d'un grand défaut, et lui serve en même temps de récompense.

Madame de P… ayant ainsi prévenu son amie, plaça Zozo dans une grande corbeille de jonc, couverte de taffetas couleur de rose, noué avec de la faveur. Elle mit cette corbeille dans sa chambre à coucher, sur une commode, et la ferma aux deux bouts, avec une bande de papier cacheté.

Lorsque Louisa vit cette grande corbeille, elle fit mille questions, sur ce qu'elle contenoit. Tous les domestiques, qui avoient le mot, s'accordoient à lui répondre qu'ils n'en savoient rien. Louisa étoit fort embarrassée; car elle n'osoit point faire de questions à sa mère, parce qu'elle lui avoit dit plusieurs fois que rien n'étoit plus impoli.