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Coquecigrues

Chapter 40: LA VISITE
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About This Book

The collection presents short, often comic vignettes observing provincial life through crisp, ironic prose. Each piece captures a single scene — an expectant old man betrayed by a nervous tic, a household made anxious by a thunderstorm, a soldier whose military gestures punctuate a funeral — and transforms small behaviors into gentle satire. Themes of vanity, social awkwardness, and the absurdity of daily routines recur throughout. Precise sensory detail and economical narration reveal character swiftly and expose the contradictions and quiet cruelties of ordinary existence.

DEUXIÈME PARTIE

LE SEAU

À Eugène Bosdeveix.

Cette nuit, on a crié dans le jardin, et ce matin, vers cinq heures, sûr de la présence du soleil, je saute du lit pour aller voir. Mon père et ma mère dorment encore, ainsi que Françoise, notre bonne, assez paresseuse depuis quelque temps.

Je voudrais me rappeler les cris, ou plus exactement les plaintes, mais je ne suis pas de ces personnes douées, auxquelles il suffit d'entendre un air une fois pour le retenir. Il ne résonne dans ma mémoire que des bruits vagues légers comme des œufs vides.

Je parcours lentement le jardin et cherche des traces de pas.

Les allées sont trop sèches. De nombreux fils blancs les traversent. Cependant l'une d'elles en a moins que les autres, et ceux qui lui restent semblent avoir été tendus rapidement à la dernière heure.

Je prends cette allée et m'interroge sur l'utilité de tous ces fils.

Les araignées les sécrètent-elles pour y suspendre leur linge?

Du linge d'araignées!

Mon imagination va bien aujourd'hui et me fait espérer d'importantes découvertes.

D'abord, je note qu'un poirier a quelques-unes de ses branches cassées.

Est-ce par un animal, une chèvre?

Mais une chèvre bêle et ne crie pas.

En outre, elle aurait brouté les branches.

Par un voleur?

Je sais le nombre des poires: vingt-huit. Aucune ne manque. Elles brillent de rosée. On les embrasserait comme des joues. Dans deux ou trois semaines, elles seront bonnes à cueillir.

Je ramasse des brindilles parmi les fraisiers. Ce n'est pas une personne distraite qui les a brisées. Elles ont été mordues comme afin de calmer une douleur, une grosse rage de dents par exemple. Moi, je mangerais des feuilles!

A la quantité des brindilles mâchées je devine qu'on souffrait beaucoup et qu'on est demeuré longtemps près du poirier.

Un peu plus loin elle s'est appuyée contre un autre arbre, haut pommier dont les petites pommes grises apaisent, en été, mes plus fortes soifs.

J'ai dit elle parce que l'écorce a pincé entre deux écailles un long cheveu de femme, blond. Je préférerais un cheveu noir ou châtain, et j'éprouve un commencement de trouble.

Au delà du pommier, la trace des pas devient visible. La marche s'appesantit. Le pied reste longtemps posé sur le sable, le marque avec netteté, s'en détache péniblement, et les empreintes se resserrent, se touchent presque.

J'arrive à l'extrémité de l'allée. Elle se perd dans un épais bouquet de noisetiers sous lesquels j'ai disposé, pour mes siestes, des fagots en forme de fauteuil. «Fauteuil» n'est pas de trop, tant ce siège me plaît, tant je m'y trouve commodément aux grandes chaleurs.

C'est là qu'a dû se passer la chose.

Les fagots sont bouleversés comme les couvertures d'un lit, après une nuit agitée. Des mousses, de l'oseille, des œillets, ont été arrachés par poignées, et le sol, rayé de coups de talons, humide çà et là, n'a pas encore bu tout le sang répandu. J'examine les lieux de près, en détail, accroupi, et machinalement je relève les brins d'herbe foulés, j'efface des souillures; du plat de la main je caresse, j'égalise la terre.

Car j'ai beau ne pas vouloir comprendre, il y a longtemps que je comprends.

Les certitudes m'arrivent par bandes, importunes, trop hâtives. Vivement intéressé, je déchiffre la série des indices à première vue, reconstitue la scène, et me souviens du mois, du jour où, frappant d'un doigt mon épaule, Françoise m'a dit, brusque:

—Vous savez, je suis prise!

Jamais elle n'a osé me tutoyer. Elle n'était point de ces paysannes qui s'enorgueillissent d'un bourgeois.

Je rarrange le fauteuil, puis, m'étant éloigné de quelques pas je reviens en indifférent qui se promène, par hasard, devant les noisetiers, sans penser à mal, et je me persuade que l'endroit a son air naturel de tous les jours. D'ailleurs, des chats ont pu se battre là, un chien vagabond s'y rouler.

Je regarde le soleil lent à monter, et j'écarte mon ombre afin qu'il puisse vite chauffer les traces mouillées où ça patouille et brûler ce qui tire l'œil. Au fond, je ne suis pas à mon aise du tout.

Après, la lutte contre la souffrance terminée (on dit que c'est un vilain quart d'heure), qu'a-t-elle fait?

Il faut que je continue à comprendre malgré moi.

Ma lucidité m'effraie. Je n'ai qu'à suivre cette allée comme, sur une carte, une ligne pointillée au crayon de couleur. Je la ratisse avec soin, en tous sens, et me voilà au puits. Mes jambes reculent, mais je maintiens énergiquement les fuyardes, tandis qu'une lumière blessante m'entre au cerveau.

Françoise n'a pas jeté le petit. Elle l'a mis dans le seau de fer-blanc et elle l'a descendu doucement, à cause de la poulie grinçante, maternellement. Puis elle a perdu la tête. Elle n'a pas eu le courage de remonter le seau. Il pend là-bas, au fond. La chaîne oscille encore à mes yeux brouillés, déroulée tout entière, et la poulie n'a retenu que le dernier anneau plus gros que les autres.

Je le saisis et je tire. Plus j'approche du bord, plus c'est lourd. Je tire sans regarder, avec la peur de ramener...

Je lâcherais tout.

Rien!

Le seau, comme tous les seaux, a bien fait bascule en touchant l'eau, et le petit est loin. Je noue la chaîne, et me penche, poussé dans le dos, sur la margelle. J'ai un instant la tête enveloppée de glace.

Un morceau de ciment se détache, perce des couches vibrantes, emplit le puits de sourdes clameurs. Longtemps je prête l'oreille.

Je me redresse, le front rafraîchi. Je songe soulagé: «Françoise a tué, elle se taira.»

C'est très gentil de sa part. Le reste me regarde. D'abord, je veux qu'elle se remette, et je demanderai pour elle, à ma mère, huit jours, quinze jours de repos. Maman ne me refuse rien. Elle prendra une femme de ménage, en attendant que Françoise se rétablisse. D'ailleurs, s'il faut l'avouer, je pense que maman ne sera pas plus gênante qu'une complice discrète.

Tout de même, j'ai de la veine, et l'affaire aurait pu mal tourner. Mais ne recommence pas, l'ami! passe pour une fois, hein!

Tranquillisé peu à peu, innocent, je regarde devant moi, derrière moi. L'allée est propre, en ordre; mon âme aussi. Je ne compte plus qu'une ou deux inquiétudes menues. Ainsi, je devrai, à moins que je ne trouve un prétexte, boire à table de l'eau du puits, sans dégoût. En outre, quelle attitude aurai-je en présence de Françoise, à notre première rencontre, à notre confrontation?

Baissera-t-elle les yeux?

Il est sept heures. Mon père et ma mère s'éveillent et Françoise, épuisée, choisit les mots qu'elle va dire, pour qu'on la laisse au lit. Je n'oublierai pas de sitôt les deux heures d'émotions successives qui viennent de s'écouler, et j'ai un grand besoin de plein air, de recueillement.

D'ordinaire, par ce soleil, les poissons courent à fleur d'eau, sautent, gueule ouverte, sur les mouches, et se régaleraient même d'amorces artificielles. On pêcherait fructueusement ce matin. Je connais un coin, près des framboisiers où, par toutes ses gouttières, le chaume entretient une fraîcheur salutaire aux petits vers jaunes.

J'empoigne une pioche, la soulève haut, les bras raides, l'abats, et du premier coup, je déterre un chiffon mou, une loque rouge et boueuse, indigne de pincettes, l'enveloppe gluante de mon plaisir dépouillé, pareille aux papiers gras d'un déjeuner sur l'herbe... le délivre!

LES DEUX CAS DE M. SUD

LA PETITE MORT DU CHÊNE

À Louis Baudry de Saunier.

—Mais, se dit M. Sud, pourquoi n'as-tu pas tiré?

—J'ai oublié, se répondit M. Sud avec simplicité.

Il ne se gourmanda point davantage, et suivit de l'œil les perdrix qui se posèrent là-bas, dans un carré vert.

—Bien! dit M. Sud; elles sont à moi!

Il fit le geste d'appuyer son index sur l'endroit, exactement. Il portait son fusil par le milieu, d'une main, les bras écartés, marchait en levant haut ses courtes jambes, et s'efforçait de maintenir derrière lui Pyrame, un vieux chien de location, d'ardeur modérée.

Arrivé au carré vert, M. Sud se baissa, cueillit une plante et demeura quelque temps rêveur. Était-ce de la luzerne? Était-ce du trèfle? Parisien têtu, il ne les distinguait encore que malaisément. Comme il se relevait, il entendit les perdrix «bourrir et cacaber». M. Sud avait trouvé dans un livre de chasse et retenu, pour de fréquentes citations, ces deux termes d'une sonorité étrange.

—Elles m'ont surpris, les diablesses! j'ai encore oublié de tirer, dit-il.

Les perdrix, l'une d'elles en tête et guide des autres, emportaient au loin leur lourde traîne pendante. M. Sud les regardait avec un bon sourire, admirait leur vol comme un feu d'artifice, et tortillait son brin de trèfle ou de luzerne. Elles passèrent la rivière, désunies un instant par les branches des saules, et tout de suite, presque au bord, se remisèrent hors de danger.

—Voilà qui n'est plus du jeu, dit M. Sud. Je n'ai pas de pont sous le pied, moi. Décidément, les malignes refusent le combat et me narguent!

Il s'imaginait caché dans le ventre d'une vache artificielle. Les perdrix se rapprochaient, confiantes. Un bras de fantôme sortait pour les ramasser une à une. Il leur cria ce mot d'esprit:

—Bonsoir, la compagnie!

Et, vengé, incapable de leur en vouloir, il ne les regretta même pas, tout aise d'échapper à des nécessités cruelles. Il se promena en pleine verdure, s'y rafraîchit les cuisses, y trempa ses fesses même, au moyen de brusque flexions. Il caressait aussi sa belle barbe blanche, et le cordon de son lorgnon dessinait sur le plastron de sa chemise une fourche fine.

—Vais-je rentrer bredouille?

Heureusement, des alouettes tireliraient dans tous les sens. Que n'avait-il, au lieu d'un fusil, un filet à papillons!

D'abord elles tournoyaient, incertaines de la route à suivre, puis s'élevaient lentes et grisollantes, sans doute en quête de miroirs. M. Sud fit la remarque que toutes montaient vers le soleil, le long de ses rayons, comme suspendues au bout de fils d'or qu'on pelotonne. Quelques-unes allaient certainement jusqu'aux flammes, pour s'y perdre, s'y rôtir, et M. Sud, la nuque douloureuse, la bouche ouverte, les yeux brouillés, espérait leur chute.

—Il faut pourtant que je les tire!

Au cul levé, c'eût été hasardeux. Il préférait s'en désigner une et la voir s'abattre, se motter, là, entre ces deux taupinières. Il s'avancerait sur elle, le fusil à l'épaule, et viserait un peu en dessous, pour ne point l'abîmer. Violemment étourdie, elle n'aurait plus que la force de sauter dans la gueule de Pyrame. Mais l'alouette était couleur de terre. M. Sud cherchait en vain la petite robe grise imperceptible, fondue. Il piétinait, tournait sur place, s'égarait comme quelqu'un qui vient de laisser tomber une pièce d'argent.

Il s'assit quelques minutes, afin de souffler, de renouer les cordons de ses guêtres et les nombreuses ficelles de son costume. Toutes les taches roses de son teint d'homme savamment nourri s'étaient rejointes et n'en formaient qu'une. Il s'épongea, se sourit dans une glace minuscule, fier de soi, et assuré de faire plus tard une belle conserve.

—N'aurai-je pas l'occasion de décharger mon arme?

Il l'ajustait contre sa joue, trouvait enfin la mire, et, pour terminer, étudiait de nouveau les incrustations de la crosse, ces damasquinures si riches qu'elles semblaient garantir l'adresse du chasseur.

—Certes, j'ai là un objet d'art, un fusil de luxe, quoique de précision. Mais part-il bien? J'en ai connu qui ont éclaté.

De grosses pierres le tentaient à cause de leur immobilité. Toutefois elles étaient par trop mortes, tandis qu'un arbre a de la sève, presque du sang. Il fit choix d'un chêne sérieux, vivace, trapu, isolé au milieu d'un champ et dont l'aspect devait épouvanter, la nuit. L'écorce, comme une vieille manche au coude, s'en était çà et là usée à la râpe des garrots que les chaleurs démangent. Tout autour du tronc, les sabots avaient battu, aplati le sol, et, pour n'être que de chevaux paysans, n'en empêchaient pas moins les herbes d'y pousser.

M. Sud calcula ses distances, car les plombs tantôt s'écartent et passent, les uns à droite, les autres à gauche, tantôt par répercussion peuvent vous blesser grièvement.

Debout, il doutait de lui-même et craignait le recul. À plat ventre, il n'apercevait plus le chêne. Il adopta donc la solide, confortable position du tireur à genoux. Il épaula non sans méthode, point pressé, grave et pâle. Le canon du fusil, d'abord vertical, s'inclina, se coucha sur le plan de tir.

M. Sud était agité de petites secousses, éprouvait des palpitations légères. Il transformait l'arbre en bête, en homme. Est-ce vrai, ce qu'on raconte, qu'une forte détonation peut décider la pluie? Il patienta, attendit le calme de ses nerfs et le silence de son cœur. Il voulait éviter l'à-coup, ne lâcher la détente, celle de gauche bien entendu, comme toujours, qu'après une pression graduée, tendre, interminable. De temps en temps, il risquait un coup d'œil: au bout d'une allée d'acier éclatante, la mire se dressait ainsi qu'une borne. Au delà s'étendait un espace vide, glace sans tain. Enfin le chêne apparaissait, trouble, mouvementé, remuait toutes ses feuilles inquiètes comme une multitude d'ailes, et gémissait, oscillait dans un doux et long effort pour s'éveiller de sa torpeur mortelle.

Pyrame, en arrêt d'étonnement, faisait avec sa queue des signes discrets.

LES CHARDONNERETS

À Lucien Priou.

M. Sud regardait les chardonnerets tantôt se poser sur le peuplier, et tantôt joncher la terre, comme une bande de fleurs volantes. Sans doute, il en désirait un pour le mettre à sa boutonnière. Longtemps il attendit qu'ils fussent bien en tas, irrésolu dès que l'un d'eux s'écartait.

Soudain, dans un accès de férocité et de bravoure, il déchargea son beau fusil, en détournant la tête.

Quand il revint à lui, son chien Pyrame mangeait les chardonnerets morts. Quelques autres, blessés à peine ou étourdis, échappaient aux happements de la gueule. M. Sud les ramassa et les mit dans sa poche, tout fier.

Ainsi, il avait tué: grâce à lui, là, des plumes s'étaient éparpillées; la terre buvait du sang; des cervelles se répandaient, blanches comme du lait d'herbe à verrues. Et si, malgré ces preuves, un incrédule doutait encore, il suffirait, pour le convaincre, de dire à Pyrame:

—Montre ta langue!

—Je veux garder la douille de ma cartouche! se dit M. Sud.

Il s'en alla. Il éprouvait le besoin de marcher vite et droit. Il avait hâte de rentrer à la maison et de retourner sa poche, tous ses amis assemblés.

Il entendait cette exclamation: «Fameux coup!» et répondait, modeste: «Vous êtes trop aimable, j'ai eu de la chance. Merci. La prochaine fois je ferai mieux!»

Il se flatta la barbe comme il faisait toujours à chaque contentement. Jamais elle n'avait été plus élastique. Il la soulevait haut, par les deux pointes, et la laissait ensuite retomber, écarter toute sa neige sur sa poitrine d'homme. Les chardonnerets remuèrent. M. Sud en prit un, avec des précautions, et l'examina pour voir «comment c'était fait».

Le chardonneret avait la tête rouge, les ailes jaunes et brunes; l'une d'elles, cassée, pendait. La mobilité de son bec et de ses yeux était l'unique signe de sa souffrance fine. Mais une remarque, entre toutes, frappa M. Sud. Cette miniature d'être ne lui faisait pas l'effet d'une «pièce de gibier». Il croyait soupeser un fragile objet d'art, fini au point de donner l'illusion de la vie. Il mania les chardonnerets les uns après les autres, et tous le troublèrent par leur effarement menu. Ses impressions tournèrent comme des roues folles. Il s'imagina penaud, et non plus triomphant, sous les regards de ses amis, et il écouta les fous rires des coquettes petites filles, déjà femmes par le don de se moquer.

—Oui, se dit-il, j'ai fait un beau coup. Quelle honte!

Il ralentit le pas. En ce moment, le chardonneret qu'il tenait s'envola, hésita un peu en l'air, étonné de se sentir libre, et partit. Cette espièglerie réjouit M. Sud:

—Celui-là n'avait pas trop de mal, dit-il. Les autres l'imiteront peut-être!

Il les percha tour à tour au bout de son doigt, avec des paroles encourageantes. Mais, désormais incapables d'essor, ils retombèrent au creux de la main.

—Qu'en faire? se demanda M. Sud.

Il ne songea pas à les élever dans une cage bien aménagée.

Il s'assura que personne ne pouvait le surprendre, regretta de ne point se trouver derrière une porte dont le verrou serait poussé, et déposa délicatement les chardonnerets au bord de la rivière. Le courant félin les saisit, noua, comme avec un fil, leurs ailes à peine battantes, les emporta. Vraiment, ils furent noyés sans avoir lutté plus que des mouches.

—Vois-tu, dit M. Sud à Pyrame, je préfère, décidément, la pêche à la chasse. Les poissons, ça n'a pas l'air de bêtes. Ils n'ont ni poil, ni plumes, et meurent tout seuls, quand ils veulent, sur le gazon, dans un coin, sans qu'on s'en occupe. Assez de carnage! À partir de demain, nous pêcherons: tu porteras le filet!

Ensuite, M. Sud jeta sa douille de cartouche, moins précieuse, maintenant, qu'un bout de cigare éteint, et, comme son pantalon en velours gris-souris était taché de sang, il trempa dans l'eau son mouchoir et s'efforça—ainsi qu'un criminel—de laver et de frotter les gouttes rouges qui reparaissaient toujours!

HISTOIRE D'EUGÉNIE

LE RÊVE

À Alfred Swann.

Mlle Eugénie Lérin se demande, en s'éveillant:

—Où suis-je?

Il lui faut reconstituer, détail à détail, la chambre, faire la reconnaissance des objets familiers, se déclarer:

—Voici la pendule et voilà le paravent. En face: les fenêtres!

Elle s'est donc grisée?

Elle se croit, au cerveau, une pelote de glu, où toutes ses idées sont collées comme des pattes de mouche:

—Qu'est-ce que j'ai fait, sans le vouloir?

Elle bâille, boursoufle l'édredon, tente de se rendormir, sur le ventre, sur le dos. Elle compte au plafond les taches de plâtre, et presse ses tempes entre ses pouces, comme pour faire jaillir le souvenir hors du front:

—Tiens, tiens, tiens!

Parfois ses lèvres s'avancent, en suçoir, aux succulents «passages» du rêve.

—Fameux! que serait-ce, si c'était «pour de vrai»?

Un instant, elle prend la pose dite en chien de fusil, croise ses doigts et ramène ses genoux au menton. Puis elle se détend, s'assied sur le lit, et met le premier bas, sans hâte, paresseuse.

Et tandis que la soie, toutes ses mailles titillées, fait ses délices de la peau, la jeune fille penche encore la tête, s'attarde à écouter, entend distinctement des choses, à gauche.

Elle a une tourterelle dans le cœur!

LE MOINEAU

À A. Collache.

On frappe aux carreaux. Ils ont «pris» cette nuit, et le givre les a géométriquement fleuris.

Toc! Toc! Il semble qu'on enfonce de petites pointes dans du verre.

—Je sais ce que c'est, dit Mlle Eugénie. Aussitôt, elle se lève. Elle doit être bonne et tendre, car ses jambes semblent bien vilaines, inaccordables, et ses pieds, larges et plats, traînent sur le tapis, comme des savates. Elle a les chevilles trop en relief, des doigts chevaucheurs, des mollets dégorgés, et, aux épaules, des salières telles qu'il faudrait mettre du poivre dedans pour exciter quelque homme.

Heureusement, par ces temps durs, son cœur se fend comme les pierres. Elle entr'ouvre la fenêtre. Le moineau saute sur son doigt. Elle lui sert un déjeuner intime de miettes et de graines.

—Quand on pense qu'il a passé la nuit dans la rue!

Elle le flatte, l'embrasse et lui écrase du pain dans de la salive.

En chemise, elle grelotte à fleur de peau et brûle d'un feu caché. Par une fente de la croisée, la bise siffle sa nudité de laide; mais la conscience du devoir accompli croît en Mlle Eugénie, s'élargit, s'enfle, et, comme un ballon intérieur, la soulève et la porte, un instant suspendue, planante.

—Ah! moineaux crottés, moineaux va-nu-pieds, que Dieu misérablement abandonne, venez à moi, en foule; j'ai de la charité pour tous vos appétits.

Pit! Pit! Le moineau mange, comme s'il avait été apprivoisé par M. Theuriet lui-même.

Et ces petites bêtes ne sont pas ingrates. Il est évident que nos prières montent au ciel, roulées en cigarettes sous leurs ailes chaudes. La recommandation d'un oiseau vaut, pour le moins, son pesant de plumes.

Elle divague, la chère jeune fille! Elle en est à ce point de l'attendrissement où l'on s'imagine qu'on va parler en vers.

Déjà elle touche le prix de sa bonne action en vœux entendus, en souhaits réalisés.

Voilà qu'elle pleure un peu!

Fût! Fût! La queue, les ailes remuantes, le moineau rassasié se perche au bout de l'index, fait bec fin et ventre plein, et, avant de s'envoler au-dessus des toits éclatants de blancheur pure, vers les froides couches d'air irrespirable, il laisse, comme solde, à Mlle Eugénie, au creux de la main, entre la ligne de vie et la ligne de prospérité, une crotte.

LE BEAU-PÈRE

À Alcide Guérin.

L'unique fenêtre de la chambre à coucher donne sur le jardin. Mlle Eugénie écarte, en éventail, des plumes de paon dans un vase.

Depuis longtemps, il est question d'un mariage pour elle. M. André Meltour, de Saint-Étienne, la trouve à son goût, et rondement, bon commerçant, presse les choses.

En visite, ce matin même, il «se déclare» à M. Lérin, au soleil, près de la petite barrière blanche.

Adroitement, il a commencé par le complimenter sur l'entretien des allées, et par lui poser, avec intérêt, quelques questions d'horticulture.

—Qu'est-ce que c'est que ça, monsieur Lérin?

—Comment! à votre âge, vous ne connaissez pas encore les oignons?

La fenêtre est entr'ouverte, et Mlle Eugénie entend nettement. Tantôt elle se blâme d'écouter, et tantôt elle chasse, comme des mouches, les scrupules entêtés à revenir.

—Oui, mon cher monsieur Lérin, dit-on, Saint-Étienne est une ville d'aspect sale, fumeux. Le soleil paraît jaune. Les fleurs, qu'on fait venir à grands frais, se fanent incontinent. Il semble que les ruisseaux roulent du charbon délayé. Mais, prenez quelques gouttes de cette eau noire dans le creux de votre main, les voilà claires, limpides et pures: Est-ce comique? Il sort de Saint-Étienne les rubans les plus doux à l'œil et au toucher et jamais une épidémie n'y est entrée.

Concevez-vous? En vingt-cinq jours, comme aux sources vantées, une femme délicate pourrait y restaurer sa vigueur.

C'est un coup droit. M. Lérin ne semble pas touché. Il songe à l'eau noire claire et ne la voit pas bien.

—Non, je ne la vois pas bien.

—S'il vous plaît?

—Vous êtes donc sourd? je vous dis que je ne vois pas votre eau.

—Les savants, répond M. Meltour, donnent leurs raisons diverses. En tout cas le phénomène n'est pas niable. Mlle Eugénie le notera.

—Singulier!

—J'irai plus loin, continue M. Meltour, dont la langue prend le trot, l'air chargé de Saint-Étienne, que de grands chimistes parisiens ont analysé, par sa composition même, est préférable à tout autre air.

—Mais, si je vous entends, vos fleurs se fanent incontinent.

—Tandis que les femmes... Monsieur Lérin, vous êtes galant! mais nous sommes gens assez fins pour répondre à tout. Les femmes sont les rivales des fleurs: ainsi la contradiction s'explique.

M. Meltour, satisfait, rit. Mais M. Lérin se garde de sourire.

—Votre soleil est jaune?

—Tout jaune, sans éclat. Mlle Eugénie ouvrira peu son ombrelle, je vous en avertis.

—Elle va donc à Saint-Étienne?

—J'ose espérer que si j'ai le bonheur d'en faire ma femme, elle me suivra partout, comme le code le lui ordonne.

—Vous voulez donc vous marier? demande M. Lérin.

M. Meltour se découvre et, doucement, passe la main sur ses cheveux rares:

—Je crois qu'il est temps; n'est-ce pas votre avis?

—Oh! des fois, ça repousse, dit M. Lérin.

—Je suis un homme, répond M. Meltour, je me dis la vérité à moi-même, et je ne compte que sur l'indulgence de mademoiselle votre fille.

—C'est donc avec ma fille que vous voulez vous marier?

—Monsieur Lérin, vous vous moquez!

—Ah!

Ces messieurs se taisent. Les plumes de paon tremblent entre les doigts de Mlle Eugénie. Elle attend, ses yeux dans leurs yeux, quand soudain M. Meltour, désireux d'en finir, parle ferme et bref.

—Eh bien, que dites-vous?

—Moi, rien. C'est votre affaire.

—Comment cela, cher beau-père?

—Tenez, finissons, fait M. Lérin. Vous voulez épouser ma fille, et, la connaissant mal, vous me demandez à moi quelques renseignements. Je n'en ai point à vous donner.

Est-ce que je sais quelle femme sera ma fille? Vous m'êtes sympathique comme un homme qu'on a rencontré trois fois, c'est-à-dire indifférent; je vois votre embarras; si vous faites une sottise, vous direz: «On m'a trompé!» et, si vous tombez bien, vous vous applaudirez seul, en vantant votre bon goût. Tout est possible, Monsieur. On a vu des gens heureux. Le serez-vous? Qui le prédirait? Pas moi. Vous hésitez. Il vous faudrait quelques conseils, un coup d'épaule. Ah! si je vous souriais, vous appelais du geste comme un petit qui apprend à marcher!... Mais je reste là, incohérent, de bois, et, pour me corrompre, vous me nommez: «Cher beau-père!» Je me retiens solidement de vous répondre: «Mon gendre!»

Monsieur, j'ai passé l'âge où l'on s'attendrit. Mariez-vous. Dans une vingtaine d'années, quand vous aurez fait vos preuves, je me réjouirai et vous féliciterai. D'ici là, je me montrerai froid, et, n'était l'ennui d'aller à la messe, j'assisterais sans souci à votre aventure. Donnez quelques sous au curé pour qu'il fasse vite, car, à la campagne, les églises manquent de confortable.

Oh! Monsieur, vous êtes dans une situation pénible. Je ne vous plains pas, mais il vous en arrive une bien bonne. Franchement, je n'y peux rien. Parlons d'autre chose, voulez-vous?

Il conclut:

—Je veux arracher, pour notre déjeuner, deux ou trois radis noirs. Les aimez-vous, les radis noirs?

—Oui, dit M. Meltour, surtout quand ils sont blancs.

Les plumes de paon, élégamment ordonnées, rayonnantes, baignent dans du soleil leurs aigrettes nuancées et leurs yeux cerclés de couleurs vives. Mlle Eugénie, tout oie, sanglote, et, comme elle n'a pas beaucoup de poitrine, ses grosses larmes tombent par terre, verticales.

IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE

À Fernand Vanderem.

Eugénie.—Vous ne voulez pas que j'entre?

Émile.—Chère madame, je suis désolé; j'ai un monsieur, un directeur. Nous causons sérieusement. Il s'agit de gros intérêts.

Eugénie.—Comment? j'arrive de province; je monte vos six étages et vous ne voulez pas que j'entre! Vous êtes dur.

Émile.—Ma chère dame, puisque je vous dis que j'ai quelqu'un.

Eugénie.—Vous dites que c'est un monsieur, je n'ai pas peur d'un monsieur!

Émile.—Sans doute, mais il est vieux et nous sommes en affaires. Je vous assure qu'il m'est impossible de vous recevoir. Tout raterait.

Eugénie.—Je parie que ton monsieur, c'est une femme.

Émile.—Un monsieur n'est jamais une femme. D'ailleurs, entendez-vous? il tousse.

Eugénie.—Je n'entends rien.

Émile.—Il a toussé tout à l'heure. Il ne peut pas tousser constamment pour vous faire plaisir.

Eugénie.—Ainsi, tandis que ce monsieur se carre, s'allonge dans ton fauteuil, il faut que je me tienne debout sur mes pauvres jambes!

Émile.—Chut! pas si haut! le frotteur est dans l'escalier, qui racle. Le laitier peut venir d'un instant à l'autre, et la concierge ne fait que grimper.

Eugénie.—Bon: chuchotons! Ah! que j'ai chaud! Je boirais un verre d'eau d'un trait.

Émile.—Si vous m'aviez écrit, je vous aurais attendue dans un café et nous aurions causé en prenant un bock.

Eugénie.—Je te vois, c'est l'essentiel.

Émile.—As-tu quelque chose d'important à me communiquer?

Eugénie.—J'ai à te communiquer que je t'aime toujours. Ouvre donc la porte toute grande. Je n'aperçois que le bout de ton nez dans de l'ombre. Là, bien. Tu es rasé! Est-ce que tu t'es rasé pour moi? Donne-moi l'étrenne de ta barbe.

Émile.—Non, j'avoue que c'est pour moi. Boutt! je me rase tous les deux jours. Boutt!

Eugénie.—Oh! ce petit baiser d'un sou. Embrasse-moi mieux que ça, proprement.—Qu'est-ce que tu écoutes?

Émile.—Il me semble qu'on a ouvert une porte à l'étage au-dessous. On nous guette. Vraiment, nous serions mieux dans la rue. Tu te compromets, et je ne veux pas que tu prennes l'habitude de t'exposer ainsi. Du reste, je ne suis presque jamais chez moi.

Eugénie.—On ne me connaît pas, puisque j'arrive de province. Dieu! que je suis lasse! J'ai envie de m'asseoir sur l'escalier, par terre.

Émile.—Malheureuse petite femme! Je me fais un mauvais sang à te voir dans cet état.

Eugénie.—Ne te tourmente pas. J'ai encore des forces. Est-ce que ton monsieur s'en ira bientôt?

Émile.—Pas avant que tout soit réglé. Tu sais: quand on a mis la main sur un vieux, il ne faut plus le lâcher.

Eugénie.—Oui, je sais. Qu'est-ce qu'il dirige?

Émile.—Un journal, des théâtres, une foule de choses. Là n'est pas la question.

Eugénie.—Enfin, comment s'appelle-t-il?

Émile.—Qu'est-ce que cela te fait, puisque tu ne l'as jamais vu?

Eugénie.—C'est juste. Holà! holà! mon cœur, mets ta main.

Émile.—C'est vrai qu'il bat fort. Tu es montée trop vite. Il se calmera quand tu seras redescendue.

Eugénie.—Je crois qu'il a remué, ton monsieur.

Émile.—Il remue parce qu'il s'ennuie, cet homme.

Eugénie.—Encore cinq minutes. J'ai droit à cinq minutes; tu me les accordes?

Émile.—Soit. Ton mari, M. André Meltour, va bien?

Eugénie.—J'espère que nous n'allons point parler de mon mari.

Émile.—Parlons de ce que tu voudras. Mais par quoi commencer? Nous n'avons que cinq minutes.

Eugénie.—Moi qui voulais te dire tant de choses! je ne me rappelle plus rien. Te rappelles-tu, toi?

Émile.—Moi, je me rappelle tout, notre rencontre, ses suites, ta chute, mon accident, nos peurs (avons-nous eu peur, un jour! et cet autre, avons-nous ri?), mon départ et tes larmes; quoi encore? Je relis notre roman, notre beau roman, comme si je l'avais devant moi, grand ouvert, à la page cornée du meilleur chapitre. Est-ce cela que tu veux dire?

Eugénie.—Je songe à ta première caresse.

Émile.—Je m'en souviens comme si c'était hier. Je n'ai pas besoin de t'affirmer que tout demeure ineffaçable, là, dans ma tête, et ici, dans mon cœur.

Eugénie.—Comme cela a passé vite!

Émile.—Ça n'a pas duré longtemps, mais cela a duré quelque temps et nous en avons profité. Il serait ingrat de trop se plaindre.

Eugénie.—Écoute, mon ami: mes jambes se dérobent sous moi. Prête-moi une chaise, un pliant, un gros livre.

Émile.—Sois raisonnable. Veux-tu un conseil?

Eugénie.—Tout de toi.

Émile.—Abrège ta visite. Fais cela pour moi. Ce monsieur s'impatiente.

Eugénie.—Tant pis pour lui.

Émile.—C'est méchant de ta part. Je ne te retrouve plus. Tu ne m'avais pas habitué à cet égoïsme. Mon avenir dépend de ce monsieur. Mais que t'importe?

Eugénie.—Ne te fâche pas.

Émile.—Je suis peiné, froissé.

Eugénie.—Je m'en vais. C'est tout de même drôle que tu me défendes d'entrer à cause d'un monsieur. Je ne l'aurais pas mangé.

Émile.—La plaisanterie est facile.

Eugénie.—Je te promets de te quitter tout de suite, de te laisser à tes nombreux travaux, si tu me montres au moins le chapeau ou la canne de ce monsieur. Ça me tranquilliserait.

Émile.—C'est de l'enfantillage. Qui m'empêchera de te montrer mon chapeau à moi ou ma canne à moi? D'abord les vieux ont des parapluies.

Eugénie.—Ah! tu ruses. Tu te dérobes. Alors j'entrerai.

Émile.—Chère madame, vous n'entrerez pas.

Eugénie.—Brutal! vous me faites mal aux poignets.

Émile.—Naturellement. Criez, ameutez les gens. Bousculez toutes mes quilles. Je vais être dans la nécessité de vous fermer la porte au nez.

Eugénie.—Quel accueil! Mon ami, mon cher ami!

Émile.—Eh ben, quoi?

Eugénie.—Adieu.

Émile.—Non, pas adieu. Ce serait trop bête. Nous nous aimons, après tout, et il est inutile de nous chagriner. Pardonnez-moi. J'ai été un peu brusque. Mais aussi, comprenez donc que mon monsieur s'exaspère. Je suis sûr qu'il marche de long en large. Donnez votre poignet que je souffle dessus. Ne craignez rien, je vous reverrai. Quand retournez-vous en province?

Eugénie.—Dame! ce soir. Je n'étais venue que pour toi.

Émile.—Retardez votre départ. Vous avez le temps. Il y a des monuments à Paris. Je vous guiderai. Fixons un rendez-vous pour demain. À quelle heure? à quel endroit?

Eugénie.—Choisis toi-même.

Émile.—C'est ça, convenu. J'y serai, sinon, je t'enverrai un petit mot.

Eugénie.—Tu m'aimes?

Émile.—Mauvaise! tu es très jolie, tu sais, ce matin.

Eugénie.—Et encore, tu me vois dans un faux jour.

Émile.—Boutt! à demain; compte sur moi. Boutt! Boutt! tiens-toi à la rampe. Ne te presse pas... L'escalier est dur.

Eugénie.—À la bonne heure! Tu as une concierge qui cire. Fais-lui mes compliments. Au revoir.

Émile.—Oui, c'est une excellente femme, Au revoir, chère madame... ma chérie, veux-je dire!

Eugénie.—Tu vois! Tu vois! Ah! j'en pleurerais!

Émile.—Comment, vous remontez! Voilà qu'elle remonte, à présent. Oh! mais non. Gare aux doigts! Je ferme.

BONNE-AMIE

LA ROSE

À Edmond de Goncourt.

Bonne-Amie entra et tendit à Marcel, qu'elle aimait parce qu'il avait un prénom à la mode et qu'il écrivait dans les journaux, une rose.

—Elles sont introuvables, par le temps froid qui court, tu sais, lui dit-elle. Devine combien elle me coûte?

—Les yeux de la tête, dit Marcel.

Il emplit d'eau le plus ventru de ses pots bleus, pour y mettre la rose.

—Ne l'abîme pas, dit Bonne-Amie. Le fleuriste affirme qu'elle peut s'ouvrir dans une chambre bien chauffée.

—Justement: voilà un bon feu; attendons, dit Marcel.

—Et toi, quel plaisir veux-tu me faire? demanda Bonne-Amie.

Elle s'était assise et, les pieds à la flamme, elle ajouta:

—Je ne tiens pas aux cadeaux. Un rien me suffit, une attention délicate qui touche une femme plus que l'offre d'un empire ou de grosses richesses. Je ne sais quoi. Arrange-toi. Trouve quelque chose. Il me semble qu'à ta place je ne serais pas embarrassée. J'ai été gentille. Sois mignon.

—J'ai ton affaire, dit Marcel.

Sans hésiter, il prit le manuscrit en train, et, remuant la jambe, se tapotant la joue avec une règle, se mit à lire, à haute voix, le chapitre fameux dont il pouvait dire: «Celui-là, mon vieux, j'en réponds!»

Et c'était toujours ainsi. Les humiliations ne l'assagissaient pas. À peine avait-il répété: «Suis-je bête! suis-je bête!» qu'il recommençait de mendier, l'incorrigible, jusqu'à rougir, un peu d'admiration de femme.

Sa voix, éclatante dès le lancer des phrases, bientôt mollit, et, comme de coutume, au passage admirable où le mot serre l'idée si fort qu'elle étouffe, il s'arrêta, défiant, craintif, et regarda:

La jupe serrée aux chevilles, les genoux collés, les coudes au corps, les mains perdues dans les manches, Bonne-Amie avait voûté sa taille, plissé son front, rentré ses yeux et cousu sa bouche, car elle ne dit même pas: «J'avoue que mon opinion personnelle n'a qu'une importance secondaire.»

Vraiment, elle n'avait oublié que de poser sur la cheminée, à droite et à gauche de la pendule, ses deux inutiles coquillages, ses oreilles sourdes.

Tout entière, Bonne-Amie s'était fermée.

Et Marcel déjà se dépitait; mais soudain il s'attendrit:

Dans le pot bleu et ventru, la rose s'était ouverte.

Quel émerveillement!

L'émotion oscillante, folle, Marcel reluisait de sève. Il allait encore perdre la tête, s'emballer, fourrer avec reconnaissance son nez au creux de la fleur, lorsque enfin Bonne-Amie lui dit, à temps pour qu'il pût se reconquérir et se calmer:

—Tiens! la rose! à la bonne heure! le fleuriste ne m'a pas volée.

LA PRUNE

À Marcel Schwob.

Au bout de la branche pend une prune qui ne veut pas tomber. Pourtant, gonflée comme une joue d'enfant boudeur, mûre, pleine d'un jus lourd, elle est continûment attirée vers la terre.

D'une pointe de feu le soleil lui pique la peau, lui ronge ses couleurs, lui brûle la queue tout le jour.

Elle ne se détache pas.

Le vent l'attaque à son tour, l'enveloppe d'abord, la caresse sournoisement de son haleine, puis, s'acharnant, souffle dessus d'un brusque effort.

La prune remue au gré du vent, docile, dorlotée, dormante.

Une violente pluie d'orage la crible de minuscules balles crépitantes. Les balles fondent en rosée et la prune luit, regarde, comme un gros œil, au travers.

Un merle se pose sur la branche, par petites détentes sèches s'approche de la prune, lui lance de loin, prudent, les ailes prêtes, des coups de bec en vain rectifiés.

À chaque coup, la branche mince plie, la prune recule et fait signe que non.

Elle défierait jusqu'au soufflet d'une longue perche, jusqu'aux échelles des hommes.

Or Bonne-Amie vient à passer.

Elle voit la prune, lui sourit, se cambre avec nonchalance, penche la tête en arrière, cligne de l'œil et ouvre ses lèvres humides de gourmandise.

La prune y tombe!

Et Bonne-Amie, qui ne doute de rien, me dit, sans paraître étonnée, la bouche pleine:

—Tu vois, elle a chédé à mon cheul désir.

Mais aussitôt punie que coupable du péché d'orgueil, elle rejette la prune.

Il y a un ver dedans.

LEVRAUT

CANARD SAUVAGE

À Henri Mazel.

—Allez, Levraut, apportez donc!

Mais ces cris, poussés d'une voix forte, étaient vains. M. Mignan eut recours aux menaces et aux insultes. Levraut bondissait à hauteur d'homme ou faisait le chien couchant, ou, le nez très bas, au bord de l'eau, l'arrière-train roidi comme un arc-boutant, semblait se braquer sur le canard blessé. Parfois, il s'éloignait de son maître à l'abri d'une poussée qui l'eût culbuté dans la rivière. Le canard battait de l'aile, pulvérisait l'eau autour de lui, bien malade. Levraut, fort chien d'arrêt au poil ras, luttait contre sa peur de l'eau glacée, et, entêté, se dressait sur ses pattes de derrière, violemment. M. Mignan vit le canard s'agiter encore avec frénésie, allonger le cou, se coucher sur l'eau, et s'en aller doucement à la dérive, emporté mort par le courant. Il pensa:

—Cette fois, je suis sûr de l'avoir!

Il lança des pierres afin d'exciter Levraut au bain. Il voulut l'attirer à lui par des paroles trompeuses, en se tapotant le genou du bout des doigts. Mais Levraut gardait sa prudence et ses distances.

—Veux-tu apporter canard, chien de malheur!

Le tutoiement ne réussit pas mieux que la politesse. Cependant, le canard s'éloignait parmi les glaçons qui, réunis en flottille, brillaient comme des morceaux de vitre. Le long de l'Yonne, M. Mignan le suivit. Levraut l'imita. Cette promenade ne pouvait être bien longue et M. Mignan semblait peu inquiet. D'ailleurs, il jouissait de son beau coup de fusil: son émotion se prolongeait et des portions de son être vibraient encore. Le canard, forcément, s'arrêterait à quelque tronc. On voit des glaçons, qui offrent moins de prise, s'immobiliser au plus léger obstacle et s'échafauder les uns sur les autres. En outre, M. Mignan comptait toujours sur Levraut. C'est quelquefois une question de procédé. Ainsi, il pouvait faire semblant de ne penser à rien, siffler même entre ses dents un air sans importance, puis, brusquement, saisir le chien par la peau du cou et le jeter à l'eau.

—Une fois à l'eau!...

Mais Levraut s'arrêtait net, l'air désintéressé, prêt à fuir. M. Mignan se rendit compte qu'il n'y avait rien à faire avec cet animal-là. Tous les deux continuèrent leur marche, guidés par le canard, et M. Mignan prit le parti de l'accompagner jusqu'à sa halte.

Il faisait très doux, et la neige commença de tomber, enveloppante et fine. M. Mignan, qui portait un binocle, dut fréquemment en essuyer les verres sur la doublure de son paletot. Gras et lourd, il enjambait les échaliers, péniblement, en soulevant sa cuisse ou ses guêtres avec la main. Quand il mettait le pied dans une ornière, ou dans le creux d'un sabot de bœuf, des aiguilles de glace se brisaient avec un grésillement agaçant pour ses dents. Sur toute la rivière se répercutait l'écho des craquements sonores. Le canard se cachait derrière une touffe de joncs, un saule, une pile de bois carrée comme une table où la neige aurait mis une nappe, réapparaissait et s'évanouissait encore au plus épais des flocons, toujours loin du bord.

Du coin de l'œil, M. Mignan observait Levraut qui maintenait son allure indifférente, la queue basse, comme un chien de luxe à bouche inutile. Tantôt il souhaitait de le tenir là, entre ses deux genoux, et de lui donner des coups de poing sur la tête, sans compter, et sans pitié pour ses hurlements, les cloches du village voisin dussent-elles s'en ébranler; tantôt il soufflait fortement et son haleine fumeuse lui rappelait d'étonnantes histoires, où, sous l'action du froid, les paroles se solidifient, dans l'air, en morceaux de glace gros comme des berlingots. Déjà une couche de neige alourdissait sa marche. Au fond, il rageait de toutes ses forces.

—Une perche quelconque serait peut-être une perche de salut!

Il tenta d'arracher une branche de saule, mais, pour une violente secousse, une brindille inoffensive lui resta dans la main. D'une nature apoplectique, il avait le sang aux joues et la neige fondante le cuisait désagréablement. Ils arrivèrent au barrage du Gautier.

—Cette fois, canard, mon ami, tu vas te cogner le nez. Finie la ballade!

Pas le moins du monde! Une pelle se trouvait levée. Le canard passa dessous, simplement et comme il fallait s'y attendre. Il disparut dans un remous, barbota quelques secondes en pleine écume, et, de nouveau, se remit à glisser moelleusement, fugitif vivant, on l'aurait juré, et certes infernal, à l'aise au milieu de la rivière s'élargissant. La colère de M. Mignan devenait un danger. Il voulait respirer, mais il ne savait quel tampon refoulait l'air hors de lui. Il s'arrêta, imité par Levraut qu'il semblait oublier, prit le ciel à témoin, et tout de suite résolu, repartit:

—J'en crèverai, dit-il, mais je ne lâcherai pas.

La neige, silencieuse et serrée, lui mouillait le nez, les lèvres, le cou, éteignant complaisamment tous les feux qui lui poignaient à fleur de peau. Elle collait sous ses pieds, doublait, triplait ses semelles, lui donnait une attitude d'échassier, jusqu'au moment où, l'une des boules désagrégée, il se déséquilibrait, soudain boiteux. Plus loin, il faisait envoler d'un peuplier une bande de chardonnerets et l'arbre semblait brusquement secouer des fleurs chantantes.

—Ça va durer longtemps, cette histoire-là!

En vérité, il crut être à la fin. Non loin de Marigny, un peu en amont du pont, une sorte de jetée naturelle précédait l'arche du centre et partageait en deux le courant. Au lieu de le suivre à droite ou à gauche, le canard maladroitement buta en plein un bouchon épineux où il resta.

—C'est pour le coup, que je te tiens, dit M. Mignan.

Le tenait-il réellement? Une dizaine de mètres l'en séparait. Une dernière fois, il tenta de corrompre Levraut. Jamais on n'avait vu un chien à ce point apathique et morne. Aux signes de son maître, il s'écarta obliquement. M. Mignan, le regard circulaire, se mit en quête d'une longue gaule, d'une gaule de dix mètres! Quelle naïveté! Il fixa le canard, comme s'il voulait le cramponner de l'œil et le ramener au bord. Ses joues tremblaient. Ses lèvres se contractaient jusqu'à blanchir et se serraient à ne pas laisser passer le moindre sifflement. De grosses gouttes de neige fondue coulaient sur ses moustaches comme des larmes. Il n'imaginait aucun moyen. À vrai dire, il souffrait sans pouvoir localiser sa blessure et se sentait envahi d'une telle furie qu'il ne raisonnait plus. Comme Levraut s'approchait, il lui adressa seulement un coup de pied, incapable de recommencer la discussion. Le chien para en rompant. Toutefois, le coup de pied ne fut pas entièrement inutile, car une grosse motte de neige boueuse se détacha du soulier, vola lourdement dans l'air, comme un vilain oiseau sale, retomba, s'écrasa, s'émietta, et M. Mignan éprouva momentanément une sensation de légèreté et de bien-être qui le surprit. Mis en train, il donna de l'autre pied un autre coup, cette fois sans intention méchante et simplement pour se débarrasser de l'autre motte. Puis, le fusil en bandoulière, les mains dans ses poches, les épaules rondes sous la chute lente de la neige endormie et endormante, il continua de regarder le canard, vaguement sollicité par de multiples desseins.

En cet endroit, la rivière, profonde jusqu'au genou à peine, courait sur des cailloux plats et blancs, et à son murmure doux de glou-glou de bouteille, çà et là, une pierre pointue qui perçait l'eau ajoutait la convulsion d'un hoquet. Déjà l'accourcissement du jour commençait.

—Somme toute, en allant vite...

Et voilà que M. Mignan, le cortège des hésitations bousculé et mis en déroute par un seul coup de tête, se précipita, courut au canard, l'arracha du buisson et revint, titubant en homme ivre, dans l'eau résistante et souple comme le chanvre, trempé à tordre comme son canard.

Il l'avait! mais, sans même le regarder, il le jeta à terre, d'un coup de talon lui écrasa le bec et la tête, et froidement, d'un autre coup, l'éventra.

—Tiens, tiens, sale bête, cochonnerie!

Puis il ramassa la chose rouge, et imprimant à son bras un grand mouvement de vire volte, il la lança à toute volée, bien loin dans la rivière, le plus loin possible. D'un bond, Levraut, ardent au fumet, passa par-dessus les joncs du bord, et nagea rapidement, avec un aboiement entrecoupé, vers le canard, lapant ses traces sanglantes.

LE FLOTTEUR DE NASSE

À Pierre Valdagne.

Bien que M. Mignan n'eût rien lancé et se fût contenté de faire un signe, Levraut sauta dans l'Yonne, chercha et trouva quelque chose: un flotteur de nasse. Il le happa et voulut le rapporter, mais le flotteur était solidement attaché, la nasse retenue au fond par de lourdes pierres et Levraut dut nager sur place.

—Laisse donc, imbécile, lui dit M. Mignan, tu vois bien que c'est un flotteur de nasse.

Et comme Levraut s'entêtait:

—Mon pauvre chien, que tu es bête! Allons, lâche ça tout de suite et viens ici!

Levraut, dévoué, comprenait l'impatience de son maître et redoublait d'efforts.

—Si tu t'amuses, dit M. Mignan, reste; j'ai le temps. Au moins, tu te seras lavé.

Il s'assit, goguenard, observa son chien et s'aperçut que l'affaire tournait mal. Levraut se fatiguait visiblement. Parfois, il «buvait» avec un grognement sourd. Opiniâtre, il serrait toujours le morceau de bois entre ses dents. Il donnait de violents coups de tête dans le vide. Ses pattes, gênées par la corde de la nasse, par les herbes, battaient l'eau, blanche d'écume. Bientôt il n'en pourrait plus. La «bonne bête» mourrait victime du devoir.

—Fichu, mon chien! pensa M. Mignan déjà bouleversé.

Il lui adressa des prières, des injures, lui dit qu'il n'avait jamais vu un chien aussi stupide.

—Et c'est ma faute! me voilà propre: je noie mon chien, afin de le baigner, moi!

Espérant lui faire lâcher sa proie fatale pour une autre, il jeta des morceaux de bois à droite et à gauche.

Encore! soit: tout à l'heure, Levraut les rapporterait, après, quand il aurait déposé celui-ci d'abord aux pieds de son maître. Et «l'intelligent animal» hurlait d'impuissance.

Comment le sauver! Une mauvaise barque se trouvait là, couchée sur le flanc, mais amarrée, cadenassée, sans rames, à moitié pleine d'eau croupie, inutile, exaspérante.

Une dernière fois, M. Mignan cria:

—Veux-tu lâcher ça, oui ou non?

Levraut répondit par une sorte de râle et roula des yeux qui implorent. Il enfonçait.

M. Mignan se roidit, arracha la barque, la mit à flot, d'un pied entra dedans, et de l'autre se poussa du côté du chien. Il avait si adroitement manœuvré qu'il put lui appliquer, au passage, deux fortes claques sur le museau.

Ainsi corrigé, Levraut enfin ouvrit la gueule d'où tomba le flotteur de nasse, et se sauva seul au bord.

Cependant, la barque s'arrêta, son élan mort, et tournoya, folle, au gré du courant. M. Mignan, mouillé jusqu'aux genoux, perdait l'équilibre, et, tandis qu'incapable de se diriger, il barbotait à égale distance des deux rives, Levraut, sur le derrière, se séchait au soleil, luisait, regardait son maître et, à son tour, lui «aboyait» de revenir.

LA VISITE

À Paul Bonnetain.

Le fermier Pajol tient à me faire lui-même les honneurs. Les sabots des bêtes et des hommes ont treillissé le sol de la cour et mes talons se prennent parfois dans les mailles durcies. Pajol ouvre la porte de l'écurie aux vaches, entre le premier. Des brins de paille chatouillent ses hautes épaules; sa tête, qui touche aux poutres, servirait de tête de loup pour enlever les toiles d'araignées. Une lumière douce éclaire l'écurie. Une odeur chargée l'emplit, pique les narines.

—J'aime ce goût, dis-je. Je connais un pays où l'on sauve des malades désespérés en les soignant dans une vacherie.

Pajol ne me demande pas le nom du pays; j'ajoute:

—Ils boivent même du purin.

—Ne vous gênez point, me dit Pajol.

Nous commençons la revue. Jusqu'au fond de l'écurie, les lignes droites des dos immobiles s'espacent comme celles d'un papier réglé et les croissants des cornes remuent. Pajol flatte de la main les vaches, et quand l'une d'elles est couchée, il la force à se lever.

—Pour qu'elle se soulage, dit-il.

Elle n'y manque pas et, entre ses fesses honorablement médaillées de fumier, laisse choir une bouse neuve qui s'étale, large et ronde, agréable à voir, à flairer, réjouissante. Je la contemple et la renifle, indétachable. Je cherche des mots techniques qui rendraient mon étonnement et me reproche de n'avoir pas encore dormi là, une nuit, sur un lit de foin, réchauffé par les haleines des vaches. Je m'y serais assoupi à la cadence des fientes tombantes et réveillé au petit jour, les paupières et les joues enflées.

—Ah! la campagne, il n'y a que ça!

Mais la figure de Pajol s'embrume. Dans un coin de l'écurie, cinq petites taures sont rangées à part.

—On les croirait en pénitence.

—Vous ne mentez pas, dit Pajol. Elles ont fauté avec le taureau, dans le pré Sauvin.

—Si jeunes, dis-je; il n'y a plus d'enfants!

Les taures, comme des maîtresses lassés, tournent leurs yeux stupides vers leur ventre bombé, effarées de sentir se préparer l'événement.

—Ah! c'est un malheur, dit Pajol. D'abord, les voilà abîmées pour la vie. Puis, elles feront des veaux gentils, ma foi, des pruneaux de veaux, qu'il faudra vendre, donner tout de suite au boucher, s'il en veut.

Il les déplace, ennuyé, les gourmande et les traite de libertines.

Je colle mon oreille au flanc d'une taure et j'entends bouger «l'héritier». La taure-mère, la respiration anhéleuse, penche sa tête.

—Elle n'est pas fière, dit Pajol.

—Elle sait bien qu'elle a mal fait, dis-je.

Nous l'observons ainsi qu'une coupable. Grisés de parfums lourds, nous jugeons gravement les taures, selon les règles d'une conduite spéciale aux bêtes, et le taureau, selon les droits de l'homme.

—Celle-ci est plus avancée que les autres, dit Pajol. Elle ne tardera pas de pousser sa bouteille.

Il lui soulève la queue, palpe ses reins,

—Sale bête! s'écrie-t-il.

Et, s'abandonnant à une juste colère, il se recule, prend son élan et flanque un bon coup de pied au derrière de la taure, comme si c'était sa propre fille.