les cyprès conifères[17], images des obélisques, les montagnes et la mer. La nature, comme le voyageur, dit adieu par degrés aux rayons du Midi; d'abord les orangers ne croissent plus en plein air, ils sont remplacés par les oliviers, dont la verdure pâle et légère semble convenir aux bosquets qu'habitent les ombres dans l'Élysée; et, quelques lieues plus loin, les oliviers eux-mêmes disparaissent.
[16] Vers de M. de Sabran.
En entrant dans le Bolonais, on voit une plaine riante où les vignes, en forme de guirlandes, unissent les ormeaux entre eux; toute la campagne a l'air paré comme un jour de fête. Corinne se sentit émue par le contraste de sa disposition intérieure et de l'éclat resplendissant de la contrée qui frappait ses regards. «Ah! dit-elle à lord Nelvil en soupirant, la nature devrait-elle offrir ainsi tant d'images de bonheur aux amis qui peut-être vont se séparer!—Non, ils ne se sépareront pas, dit Oswald; chaque jour j'en ai moins la force. Votre inaltérable douceur joint encore le charme de l'habitude à la passion que vous inspirez. On est heureux avec vous, comme si vous n'étiez pas le génie le plus admirable, ou plutôt parce que vous l'êtes; car la supériorité véritable donne une parfaite bonté: on est content de soi, de la nature, des autres; quel sentiment amer pourrait-on éprouver?»
Ils arrivèrent ensemble à Ferrare, l'une des villes d'Italie les plus tristes; car elle est à la fois vaste et déserte; le peu d'habitants qu'on y trouve de loin en loin, dans les rues, marchent lentement, comme s'ils étaient assurés d'avoir du temps pour tout. On ne peut concevoir comment c'est dans ces mêmes lieux que la cour la plus brillante a existé, celle qui fut chantée par l'Arioste et le Tasse: on y montre encore des manuscrits de leurs propres mains et de celle de l'auteur du Pastor fido.
L'Arioste sut exister paisiblement au milieu d'une cour; mais l'on voit encore à Ferrare la maison où l'on osa renfermer le Tasse comme fou; et l'on ne peut lire sans attendrissement la foule de lettres où cet infortuné demande la mort qu'il a depuis si longtemps obtenue. Le Tasse avait cette organisation particulière du talent qui le rend si redoutable à ceux qui le possèdent: son imagination se retournait contre lui-même; il ne connaissait si bien tous les secrets de l'âme, il n'avait tant de pensées, que parce qu'il éprouvait beaucoup de peines. Celui qui n'a pas souffert, dit un prophète, que sait-il?
Corinne, à quelques égards, avait une manière d'être semblable: son esprit était plus gai, ses impressions plus variées, mais son imagination avait de même besoin d'être extrêmement ménagée; car, loin de la distraire de ses chagrins, elle en accroissait la puissance. Lord Nelvil se trompait en croyant, comme il le faisait souvent, que les facultés brillantes de Corinne pouvaient lui donner des moyens de bonheur indépendants de ses affections. Quand une personne de génie est douée d'une sensibilité véritable, ses chagrins se multiplient par ses facultés mêmes: elle fait des découvertes dans sa propre peine comme dans le reste de la nature; et, le malheur du cœur étant inépuisable, plus on a d'idées, mieux on le sent.
CHAPITRE VII
On s'embarque sur la Brenta pour arriver à Venise, et des deux côtés du canal on voit les palais des Vénitiens, grands et un peu délabrés, comme la magnificence italienne. Ils sont ornés d'une manière bizarre, et qui ne rappelle en rien le goût antique. L'architecture vénitienne se ressent du commerce avec l'Orient; c'est un mélange de moresque et de gothique qui attire la curiosité sans plaire à l'imagination. Le peuplier, cet arbre régulier comme l'architecture, borde le canal presque partout. Le ciel est d'un bleu vif qui contraste avec le vert éclatant de la campagne; ce vert est entretenu par l'abondance excessive des eaux: le ciel et la terre sont ainsi de deux couleurs si fortement tranchées, que cette nature elle-même a l'air d'être arrangée avec une sorte d'apprêt, et l'on n'y trouve point le vague mystérieux qui fait aimer le midi de l'Italie. L'aspect de Venise est plus étonnant qu'agréable; on croit d'abord voir une ville submergée, et la réflexion est nécessaire pour admirer le génie des mortels qui ont conquis cette demeure sur les eaux. Naples est bâtie en amphithéâtre au bord de la mer, mais Venise étant sur un terrain tout à fait plat, les clochers ressemblent au mât d'un vaisseau qui resterait immobile au milieu des ondes. Un sentiment de tristesse s'empare de l'imagination en entrant dans Venise. On prend congé de la végétation; on ne voit pas même une mouche dans ce séjour; tous les animaux en sont bannis; et l'homme seul est là pour lutter contre la mer.
Le silence est profond dans cette ville, dont les rues sont des canaux, et le bruit des rames est l'unique interruption à ce silence. Ce n'est pas la campagne, puisqu'on n'y voit pas un arbre; ce n'est pas la ville, puisqu'on n'y entend pas le moindre mouvement; ce n'est pas même un vaisseau, puisqu'on n'avance pas: c'est une demeure dont l'orage fait une prison; car il y a des moments où l'on ne peut sortir ni de la ville, ni de chez soi. On trouve des hommes du peuple à Venise qui n'ont jamais été d'un quartier à l'autre, qui n'ont pas vu la place Saint-Marc, et pour qui la vue d'un cheval ou d'un arbre serait une véritable merveille. Ces gondoles noires qui glissent sur les canaux ressemblent à des cercueils ou à des berceaux, à la dernière et à la première demeure de l'homme. Le soir on ne voit passer que le reflet des lanternes qui éclairent les gondoles; car, alors, leur couleur noire empêche de les distinguer. On dirait que ce sont des ombres qui glissent sur l'eau, guidées par une petite étoile. Dans ce séjour tout est mystère, le gouvernement, les coutumes et l'amour. Sans doute il y a beaucoup de jouissances pour le cœur et la raison quand on parvient à pénétrer dans tous ces secrets; mais les étrangers doivent trouver l'impression du premier moment singulièrement triste.
Corinne, qui croyait aux pressentiments, et dont l'imagination ébranlée faisait de tout des présages, dit à lord Nelvil: «D'où vient la mélancolie profonde dont je me sens saisie en entrant dans cette ville? n'est-ce pas une preuve qu'il m'y arrivera quelque grand malheur?» Comme elle prononçait ces mots, elle entendit partir trois coups de canon d'une des îles de la lagune. Corinne tressaillit à ce bruit, et demanda à ses gondoliers quelle en était la cause. C'est une religieuse qui prend le voile, répondirent-ils, dans un de ces couvents au milieu de la mer. L'usage est chez nous qu'à l'instant où les femmes prononcent les vœux religieux, elles jettent derrière elles un bouquet de fleurs qu'elles portaient pendant la cérémonie. C'est le signe du renoncement au monde; et les coups de canon que vous venez d'entendre annonçaient ce moment comme nous sommes entrés dans Venise. Ces paroles firent frissonner Corinne. Oswald sentit ses mains froides dans les siennes, et une pâleur mortelle couvrait son visage. «Chère amie, lui dit-il, comment recevez-vous une si vive impression du hasard le plus simple?—Non, dit Corinne, cela n'est pas simple; croyez-moi, les fleurs de la vie sont pour toujours jetées derrière moi.—Quand je t'aime plus que jamais, interrompit Oswald, quand toute mon âme est à toi…—Ces foudres de la guerre, continua Corinne, dont le bruit annonce ailleurs ou la victoire ou la mort, sont ici consacrées à célébrer l'obscur sacrifice d'une jeune fille. C'est un innocent emploi de ces armes terribles qui bouleversent le monde. C'est un avis solennel qu'une femme résignée donne aux femmes qui luttent encore contre le destin.»
CHAPITRE VIII
La puissance du gouvernement de Venise, pendant les dernières années de son existence, consistait presque en entier dans l'empire de l'habitude et de l'imagination. Il avait été terrible, il était devenu très-doux; il avait été courageux, il était devenu timide. La haine contre lui s'est facilement réveillée parce qu'il avait été redoutable; on l'a facilement renversé, parce qu'il ne l'était plus. C'était une aristocratie qui cherchait beaucoup la faveur populaire, mais qui la cherchait à la manière du despotisme, en amusant le peuple, mais non en l'éclairant. Cependant c'est un état assez agréable pour un peuple que d'être amusé, surtout dans les pays où les goûts de l'imagination sont développés par le climat et les beaux-arts jusque dans la dernière classe de la société. On ne donnait point au peuple les grossiers plaisirs qui l'abrutissent, mais de la musique, des tableaux, des improvisateurs, des fêtes; et le gouvernement soignait là ses sujets, comme un sultan son sérail. Il leur demandait seulement, comme à des femmes, de ne point se mêler de politique, de ne point juger l'autorité; mais, à ce prix, il leur promettait beaucoup d'amusement, et même assez d'éclat; car les dépouilles de Constantinople qui enrichissent les églises, les étendards de Chypre et de Candie qui flottent sur la place publique, les chevaux de Corinthe, réjouissent les regards du peuple, et le lion ailé de Saint-Marc lui paraît l'emblème de sa gloire.
Le système du gouvernement interdisant à ses sujets l'occupation des affaires politiques, et la situation de la ville rendant impossibles l'agriculture, la promenade et la chasse, il ne restait aux Vénitiens d'autre intérêt que l'amusement: aussi cette ville était-elle une ville de plaisirs. Le dialecte vénitien est doux et léger comme un souffle agréable: on ne conçoit pas comment ceux qui ont résisté à la ligue de Cambrai parlaient une langue si flexible. Ce dialecte est charmant, quand on le consacre à la grâce ou à la plaisanterie; mais quand on s'en sert pour des objets plus graves, quand on entend des vers sur la mort, avec ces sons si délicats et presque enfantins, on croirait que cet événement, ainsi chanté, n'est qu'une fiction poétique.
Les hommes, en général, ont plus d'esprit encore à Venise que dans le reste de l'Italie, parce que le gouvernement, tel qu'il était, leur a plus souvent offert des occasions de penser; mais leur imagination n'est pas naturellement aussi ardente que dans le midi de l'Italie; et la plupart des femmes, quoique très-aimables, ont pris, par l'habitude de vivre dans le monde, un langage de sentimentalité qui, ne gênant en rien la liberté des mœurs, ne fait que mettre de l'affectation dans la galanterie. Le grand mérite des Italiennes, à travers tous leurs torts, c'est de n'avoir aucune vanité: ce mérite est un peu perdu à Venise, où il y a plus de société que dans aucune autre ville d'Italie; car la vanité se développe surtout par la société. On y est applaudi si vite et si souvent, que tous les calculs y sont instantanés, et que, pour le succès, l'on n'y fait pas de crédit au temps d'une minute. Néanmoins on trouvait encore à Venise beaucoup de traces de l'originalité et de la facilité des manières italiennes. Les plus grandes dames recevaient toutes leurs visites dans les cafés de la place Saint-Marc, et cette confusion bizarre empêchait que les salons ne devinssent trop sérieusement une arène pour les prétentions de l'amour-propre.
Il restait aussi quelques traces des mœurs populaires et des usages antiques. Or ces usages supposent toujours du respect pour les ancêtres, et une certaine jeunesse de cœur qui ne se lasse point du passé ni de l'attendrissement qu'il cause; l'aspect de la ville est d'ailleurs à lui seul singulièrement propre à réveiller une foule de souvenirs et d'idées. La place de Saint-Marc, tout environnée de tentes bleues, sous lesquelles se reposent une foule de Turcs, de Grecs et d'Arméniens, est terminée à l'extrémité par l'église, dont l'extérieur ressemble plutôt à une mosquée qu'à un temple chrétien: ce lieu donne une idée de la vie indolente des Orientaux, qui passent leurs jours dans les cafés à boire du sorbet et à fumer des parfums; on voit quelquefois à Venise des Turcs et des Arméniens passer nonchalamment couchés dans des barques découvertes, et des pots de fleurs à leurs pieds.
Les hommes et les femmes de la première qualité ne sortaient jamais que revêtus d'un domino noir; souvent aussi des gondoles toujours noires, car le système de l'égalité porte à Venise principalement sur les objets extérieurs, sont conduites par des bateliers vêtus de blanc, avec des ceintures roses: ce contraste a quelque chose de frappant: on dirait que l'habit de fête est abandonné au peuple, tandis que les grands de l'État sont toujours voués au deuil. Dans la plupart des villes européennes, il faut que l'imagination des écrivains écarte soigneusement ce qui se passe tous les jours, parce que nos usages, et même notre luxe, ne sont pas poétiques. Mais à Venise rien n'est vulgaire en ce genre; les canaux et les barques font un tableau pittoresque des plus simples événements de la vie.
Sur le quai des Esclavons, l'on rencontre habituellement des marionnettes, des charlatans et des conteurs, qui s'adressent de toutes les manières à l'imagination du peuple; les conteurs surtout sont dignes d'attention; ce sont ordinairement des épisodes du Tasse et de l'Arioste qu'ils récitent en prose, à la grande admiration de ceux qui les écoutent. Les auditeurs, assis en rond autour de celui qui parle, sont pour la plupart, à demi vêtus, immobiles par excès d'attention; on leur apporte de temps en temps des verres d'eau, qu'ils paient comme du vin ailleurs; et ce simple rafraîchissement est tout ce qu'il faut à ce peuple pendant des heures entières, tant son esprit est occupé. Le conteur fait des gestes les plus animés du monde; sa voix est haute, il se fâche, il se passionne; et cependant on voit qu'il est, au fond, parfaitement tranquille, et l'on pourrait lui dire, comme Sapho à la bacchante qui s'agitait de sang-froid: Bacchante, qui n'es pas ivre, que me veux-tu? Néanmoins la pantomime animée des habitants du Midi ne donne pas l'idée de l'affectation: c'est une habitude singulière qui leur a été transmise par les Romains, aussi grands gesticulateurs; elle tient à leur disposition vive, brillante et poétique.
L'imagination d'un peuple captivé par les plaisirs était facilement effrayée par le prestige de puissance dont le gouvernement vénitien était environné. L'on ne voyait jamais un soldat à Venise; on courait au spectacle quand par hasard, dans les comédies, on en faisait paraître un avec un tambour; mais il suffisait que le sbire de l'inquisition d'État, portant un ducat sur son bonnet, se montrât, pour faire rentrer dans l'ordre trente mille hommes rassemblés un jour de fête publique. Ce serait une belle chose si ce simple pouvoir venait du respect pour la loi; mais il était fortifié par la terreur des mesures secrètes qu'employait le gouvernement pour maintenir le repos dans l'État. Les prisons (chose unique) étaient dans le palais même du doge; il y en avait au-dessous de son appartement; la Bouche du Lion, où toutes les dénonciations étaient jetées, se trouve aussi dans le palais dont le chef du gouvernement faisait sa demeure: la salle où se tenaient les inquisiteurs d'État était tendue de noir, et le jour n'y venait que d'en haut; le jugement ressemblait d'avance à la condamnation; le Pont des Soupirs, c'est ainsi qu'on l'appelait, conduisait du palais du doge à la prison des criminels d'État. En passant sur le canal qui bordait ces prisons, on entendait crier: Justice! secours! et ces voix gémissantes et confuses ne pouvaient pas être reconnues. Enfin, quand un criminel d'État était condamné, une barque venait le prendre pendant la nuit; il sortait par une petite porte qui s'ouvrait sur le canal; on le conduisait à quelque distance de la ville, et on le noyait dans un endroit des lagunes où il était défendu de pêcher: horrible idée, qui perpétue le secret jusqu'après la mort, et ne laisse pas au malheureux l'espoir que ses restes du moins apprendront à ses amis qu'il a souffert et qu'il n'est plus!
A l'époque où Corinne et lord Nelvil vinrent à Venise, il y avait près d'un siècle que de telles exécutions n'avaient plus lieu, mais le mystère qui frappe l'imagination existait encore; et bien que lord Nelvil fût plus loin que personne de se mêler en aucune manière des intérêts politiques d'un pays étranger, cependant il se sentait oppressé par cet arbitraire sans appel qui planait à Venise sur toutes les têtes.
CHAPITRE IX
«Il ne faut pas, dit Corinne à lord Nelvil, que vous vous en teniez seulement aux impressions pénibles que ces moyens silencieux du pouvoir ont produites sur vous; il faut que vous observiez aussi les grandes qualités de ce sénat qui faisait de Venise une république pour les nobles, et leur inspirait autrefois cette énergie, cette grandeur aristocratique, fruit de la liberté, alors même qu'elle est concentrée dans le petit nombre. Vous les verrez, sévères les uns pour les autres, établir du moins dans leur sein les vertus et les droits qui devaient appartenir à tous; vous les verrez paternels pour leurs sujets, autant qu'on peut l'être quand on considère cette classe d'hommes uniquement sous le rapport de son bien-être physique. Enfin vous leur trouverez un grand orgueil pour leur patrie, pour cette patrie qui est leur propriété, mais qu'ils savent néanmoins faire aimer du peuple même, qui, à tant d'égards, en est exclu.»
Corinne et Oswald allèrent voir ensemble la salle où le grand conseil se rassemblait alors: elle est entourée des portraits de tous les doges; mais, à la place du portrait de celui qui fut décapité comme traître à sa patrie, on a peint un rideau noir sur lequel on a écrit le jour de sa mort et le genre de son supplice. Les habits royaux et magnifiques dont les images des autres doges sont revêtues ajoutent à l'impression de ce terrible rideau noir. Il y a dans cette salle un tableau qui représente le jugement dernier, et un autre le moment où le plus puissant des empereurs, Frédéric Barberousse, s'humilia devant le sénat de Venise. C'est une belle idée que de réunir ainsi tout ce qui doit exalter la fierté d'un gouvernement sur la terre, et courber cette même fierté devant le ciel. Corinne et lord Nelvil allèrent voir l'arsenal. Il y a devant la porte de l'arsenal deux lions sculptés en Grèce, puis transportés du port d'Athènes, pour être les gardiens de la puissance vénitienne; immobiles gardiens qui ne défendent que ce qu'on respecte. L'arsenal est rempli des trophées de la marine; la fameuse cérémonie des noces du doge avec la mer Adriatique, toutes les institutions de Venise, enfin, attestaient leur reconnaissance pour la mer. Ils ont, à cet égard, quelques rapports avec les Anglais, et lord Nelvil sentit vivement l'intérêt que ces rapports devaient exciter en lui.
Corinne le conduisit au sommet de la tour appelée le clocher Saint-Marc, qui est à quelques pas de l'église. C'est de là que l'on découvre toute la ville au milieu des flots, et la digue immense qui la défend de la mer. On aperçoit dans le lointain les côtes de l'Istrie et de la Dalmatie. «Du côté de ces nuages, dit Corinne, il y a la Grèce; cette idée ne suffit-elle pas pour émouvoir? Là sont encore des hommes d'une imagination vive, d'un caractère enthousiaste, avilis par leur sort, mais destinés peut-être ainsi que nous à ranimer une fois les cendres de leurs ancêtres. C'est toujours quelque chose qu'un pays qui a existé, les habitants y rougissent au moins de leur état actuel, mais, dans les contrées que l'histoire n'a jamais consacrées, l'homme ne soupçonne pas même qu'il y ait une autre destinée que la servile obscurité qui lui a été transmise par ses aïeux.
«Cette Dalmatie que vous apercevez d'ici, continua Corinne, et qui fut autrefois habitée par un peuple si guerrier, conserve encore quelque chose de sauvage. Les Dalmates savent si peu ce qui s'est passé depuis quinze siècles, qu'ils appellent encore les Romains les tout-puissants. Il est vrai qu'ils montrent des connaissances plus modernes en vous nommant, vous autres Anglais, les guerriers de la mer, parce que vous avez souvent abordé dans leurs ports; mais ils ne savent rien du reste de la terre. Je me plairais à voir, continua Corinne, tous les pays où il y a dans les mœurs, dans les costumes, dans le langage, quelque chose d'original. Le monde civilisé est bien monotone, et l'on en connaît tout en peu de temps; j'ai déjà vécu assez pour cela.—Quand on vit près de vous, interrompit lord Nelvil, voit-on jamais le terme de ce qui fait penser et sentir?—Dieu veuille, répondit Corinne, que ce charme ne s'épuise pas!
«Mais donnons encore, poursuivit-elle, un moment à cette Dalmatie; quand nous serons descendus de la hauteur où nous sommes, nous n'apercevrons même plus les lignes incertaines qui nous indiquent ce pays de loin aussi confusément qu'un souvenir dans la mémoire des hommes. Il y a des improvisateurs parmi les Dalmates, les sauvages en ont aussi; on en trouvait chez les anciens Grecs; il y en a presque toujours parmi les peuples qui ont de l'imagination et point de vanité sociale; mais l'esprit naturel se tourne en épigrammes plutôt qu'en poésie dans les pays où la crainte d'être l'objet de la moquerie fait que chacun se hâte de saisir cette arme le premier. Les peuples aussi qui sont restés plus près de la nature ont conservé pour elle un respect qui sert très-bien l'imagination. Les cavernes sont sacrées, disent les Dalmates; sans doute qu'ils expriment ainsi une terreur vague des secrets de la terre. Leur poésie ressemble un peu à celle d'Ossian, bien qu'ils soient habitants du Midi; mais il n'y a que deux manières très-distinctes de sentir la nature: l'aimer comme les anciens, la perfectionner sous mille formes brillantes, ou se laisser aller, comme les bardes écossais, à l'effroi du mystère, à la mélancolie qu'inspirent l'incertain et l'inconnu. Depuis que je vous connais, Oswald, ce dernier genre me plaît. Autrefois j'avais assez d'espérance et de vivacité pour aimer les images riantes, et jouir de la nature sans craindre la destinée.—Ce serait donc moi, dit Oswald, moi qui aurais flétri cette belle imagination à laquelle j'ai dû les jouissances les plus enivrantes de ma vie.—Ce n'est pas vous qu'il faut en accuser, répondit Corinne, mais une passion profonde. Le talent a besoin d'une indépendance intérieure que l'amour véritable ne permet jamais.—Ah! s'il est ainsi, s'écria lord Nelvil, que ton génie se taise, et que ton cœur soit tout à moi!» Il ne put prononcer ces paroles sans émotion, car elles promettaient dans sa pensée plus encore qu'il ne disait. Corinne le comprit, et n'osa répondre, de peur de rien déranger à la douce impression qu'elle éprouvait.
Elle se sentait aimée; et comme elle était habituée à vivre dans un pays où les hommes sacrifient tout au sentiment, elle se rassurait facilement, et se persuadait que lord Nelvil ne pourrait pas se séparer d'elle; tout à la fois indolente et passionnée, elle s'imaginait qu'il suffisait de gagner des jours, et que le danger dont on ne parlait plus était passé. Corinne vivait enfin comme vivent la plupart des hommes lorsqu'ils sont menacés longtemps du même malheur; ils finissent par croire qu'il n'arrivera pas, seulement parce qu'il n'est pas encore arrivé.
L'air de Venise, la vie qu'on y mène est singulièrement propre à bercer l'âme d'espérances: le tranquille balancement des barques porte à la rêverie et à la paresse. On entend quelquefois un gondolier qui, placé sur un pont de Rialto, se met à chanter une stance du Tasse, tandis qu'un autre gondolier lui répond par la stance suivante à l'autre extrémité du canal. La musique très-ancienne de ces stances ressemble au chant d'église, et de près on s'aperçoit de sa monotonie; mais en plein air, le soir, lorsque les sons se prolongent sur le canal comme les reflets du soleil couchant, et que les vers du Tasse prêtent aussi leurs beautés de sentiment à tout cet ensemble d'images et d'harmonie, il est impossible que ces chants n'inspirent pas une douce mélancolie. Oswald et Corinne se promenaient sur l'eau de longues heures, à côté l'un de l'autre; quelquefois ils disaient un mot; plus souvent, se tenant la main, ils se livraient en silence aux pensées vagues que font naître la nature et l'amour.