SCÈNE III
Rome.—Le Forum.
PLUSIEURS CITOYENS paraissent.
PREMIER CITOYEN.—En un mot, s'il demande nos voix, nous ne devons pas les lui refuser.
SECOND CITOYEN.—Nous le pouvons si nous voulons.
TROISIÈME CITOYEN.—Sans doute, nous avons bien ce pouvoir en nous-mêmes: mais c'est un pouvoir que nous n'avons pas le pouvoir d'exercer; car s'il nous montre ses blessures et nous raconte ses exploits, nous serons forcés de prêter à ses cicatrices une voix qui parlera pour elles. Oui, s'il nous raconte tous ses nobles exploits, nous serons bien forcés de parler aussi de notre noble reconnaissance. L'ingratitude est un vice monstrueux; et si le peuple était ingrat, il deviendrait monstrueux. Nous sommes les membres du peuple; nous deviendrions des membres monstrueux!
PREMIER CITOYEN.—Mais pour donner de nous-mêmes cette idée, il ne nous manque pas grand'chose; car lorsque nous nous sommes soulevés pour le prix du blé, il n'hésita pas à nommer le peuple la multitude aux cent têtes.
TROISIÈME CITOYEN.—Il n'est pas le seul qui nous ait appelés ainsi; non parce que les uns ont la chevelure brune, les autres noire, ou parce que ceux-ci ont une tête chevelue, et ceux-là une tête chauve: mais à cause de cette grande variété d'esprits de toutes couleurs qui nous distingue. Et en effet, si tous nos esprits sortaient à la fois de nos cerveaux, on les verrait voler en même temps à l'est, à l'ouest, au nord et au sud. En partant du même centre, ils arriveraient en ligne droite à tous les points de la circonférence.
SECOND CITOYEN.—Vous le croyez? Quelle route prendrait mon esprit, à votre avis?
TROISIÈME CITOYEN.—Oh! votre esprit ne délogerait pas aussi promptement qu'un autre, tant il est enfoncé dans votre tête dure: mais si une fois il pouvait s'en dégager, sûrement il irait droit au sud.
SECOND CITOYEN.—Pourquoi de ce côté-là?
TROISIÈME CITOYEN.—Pour se perdre dans un brouillard, où, après s'être fondu jusqu'aux trois quarts dans une rosée corrompue, le reste reviendrait charitablement vous aider à trouver femme.
SECOND CITOYEN.—Vous avez toujours le mot pour rire: à votre aise, à votre aise.
TROISIÈME CITOYEN.—Êtes-vous tous résolus à donner votre voix? Mais peu importe que tous la donnent; la pluralité décide: pour moi je dis que si Coriolan était mieux disposé pour le peuple, jamais il n'aurait eu son égal en mérite. (Entrent Coriolan et Ménénius.)—Le voici vêtu de la robe de I'humilité; observons sa conduite. Ne nous tenons pas ainsi tous ensemble; mais approchons de l'endroit où il se tient debout, un à un, deux à deux, ou trois à trois: il faut qu'il nous présente sa requête à chacun en particulier, afin que chacun de nous reçoive un honneur personnel, en lui donnant notre voix de notre propre bouche. Suivez-moi donc, et je vous montrerai comment nous devons I'approcher.
TOUS ENSEMBLE.—C'est cela, c'est cela.
(Ils sortent.)
MÉNÉNIUS.—Ah! Coriolan, vous avez tort: ne savez-vous pas que les plus illustres Romains ont fait ce que vous faites?
CORIOLAN.—Que faut-il que je dise? Aidez-moi, je vous prie, Ménénius. La peste de cet usage! Je ne pourrai mettre ma langue au pas. Voyez mes blessures; je les ai reçues au service de ma patrie; tandis que certains de vos frères rugissaient de peur, et prenaient la fuite au bruit de nos propres tambours.
MÉNÉNIUS.—Oh! dieux: ne parlez pas de cela. Il faut les prier de se souvenir de vous.
CORIOLAN.—Eux, se souvenir de moi! Que l'enfer les engloutisse! Je désire qu'ils m'oublient, comme ils oublient les vertus que nos prêtres leur recommandent en pure perte.
MÉNÉNIUS.—Vous gâterez tout.—Je vous laisse. Parlez-leur, je vous prie, comme il convient à votre but; encore une fois, je vous en conjure. (Il sort.)
(Deux citoyens approchent.)
CORIOLAN.—Dites-leur donc de se laver la figure, et de se nettoyer les dents.—Ah! j'en vois deux qui s'avancent.—Vous savez pourquoi je suis ici debout.
PREMIER CITOYEN.—Oui, nous le savons. Dites-nous pourtant ce qui vous y conduit?
CORIOLAN.—Mon mérite.
SECOND CITOYEN.—Votre mérite?
CORIOLAN.—Oui; et non pas ma volonté.
PREMIER CITOYEN.—Pourquoi pas votre volonté?
CORIOLAN.—Non, ce ne fut jamais ma volonté d'importuner le pauvre pour lui demander l'aumône.
PREMIER CITOYEN.—Vous devez penser que, si nous vous accordons quelque chose, c'est dans l'espoir de gagner avec vous.
CORIOLAN.—Fort bien. A quel prix, s'il vous plaît, voulez-vous m'accorder le consulat?
PREMIER CITOYEN.—Le prix, c'est de le demander honnêtement.
CORIOLAN.—Honnêtement?—Accordez-le moi, je vous prie. J'ai des blessures à faire voir, que je pourrais vous montrer en particulier. Eh bien! vous, donnez-moi votre bonne voix. Que me répondez-vous?
SECOND CITOYEN.—Vous l'aurez, digne Coriolan.
CORIOLAN.—J'y compte. Voilà déjà deux excellentes voix! J'ai votre aumône: adieu.
PREMIER CITOYEN.—Cette manière est un peu bizarre.
SECOND CITOYEN, mécontent.—Si c'était à refaire... Mais n'importe.
(Ils se retirent.)
(Deux autres citoyens s'avancent.)
CORIOLAN.—Je vous prie, s'il dépend de votre voix que je devienne consul... Vous voyez que j'ai pris le costume d'usage.
TROISIÈME CITOYEN.—Vous avez servi noblement votre patrie, et vous ne l'avez pas servie noblement.
CORIOLAN.—Le mot de cette énigme?
TROISIÈME CITOYEN.—Vous avez été le fléau de ses ennemis; et aussi la verge de ses amis. Non, vous n'avez pas aimé le commun peuple.
CORIOLAN.—Vous devriez me croire d'autant plus vertueux que j'ai été moins commun dans mes amitiés: mais je flatterai mes frères les plébéiens pour obtenir d'eux une plus tendre estime. C'est une condition qu'ils croient bien douce; et puisque, dans la sagesse de leur choix, ils préfèrent mes coups de chapeau à mon coeur, je leur ferai ces courbettes qui les séduisent et j'en serai quitte avec eux pour des grimaces; oui, je leur prodiguerai ces mines qui ont été le charme de quelques hommes populaires; je leur en donnerai tant qu'ils en désireront: Je vous conjure donc de me faire consul.
QUATRIÈME CITOYEN.—Nous espérons trouver en vous notre ami; et, dans cet espoir, nous vous donnons nos voix de bon coeur.
TROISIÈME CITOYEN.—Vous avez reçu beaucoup de blessures pour votre pays.
CORIOLAN.—Il est inutile de vous apprendre, en vous les montrant, ce que vous savez déjà. Je m'applaudis beaucoup d'avoir reçu votre suffrage, et je ne veux pas vous importuner plus longtemps.
TOUS DEUX.—Que les dieux vous comblent de joie! C'est le voeu de notre coeur.
(Ils se retirent.)
CORIOLAN.—O voix pleines de douceur! Il vaut mieux mourir, il vaut mieux mourir de faim que d'implorer le salaire que nous avons déjà mérité. Pourquoi resterais-je dans cette robe de laine à solliciter Pierre et Paul? C'est l'usage: mais si nous obéissions en tout aux caprices de l'usage, la poussière s'accumulerait sur l'antique temps, et l'erreur formerait une énorme montagne qu'il ne serait plus possible à la vérité de surmonter.—Plutôt que de faire ainsi le fou, abandonnons la première place et l'honneur suprême à qui voudra remplir ce rôle.—Mais je me vois à la moitié de ma tâche: puisque j'ai tant fait... patience, et achevons le reste.—(Trois citoyens paraissent.) Voici de nouvelles voix. (Aux citoyens.) Donnez-moi vos voix.—C'est pour vos voix que j'ai combattu et veillé dans les camps; c'est pour vous que j'ai reçu plus de vingt-quatre blessures et que je me suis trouvé en personne à dix-huit batailles. Pour vos voix, j'ai fait beaucoup de choses plus ou moins illustres.—Donnez-moi vos voix.—Je désire être consul.
CINQUIÈME CITOYEN.—Il a fait noblement tout ce qu'il a fait, et il n'est pas d'honnête homme dont il ne doive remporter le suffrage.
SIXIÈME CITOYEN.—Qu'il soit donc consul; que les dieux le comblent de joie, et le rendent l'ami du peuple!
TOUS ENSEMBLE.—Amen, amen! Que le ciel te conserve, noble consul!
(Tous se retirent.)
CORIOLAN.—O dignes suffrages!
(Ménénius reparaît avec Brutus et Sicinius.)
MÉNÉNIUS.—Vous avez rempli le temps fixé. Les tribuns vous assurent la voix du peuple. Il ne vous reste plus qu'à vous revêtir des marques de votre dignité pour retourner au sénat.
CORIOLAN, aux tribuns.—Tout est fini?
SICINIUS.—Vous avez satisfait à l'usage. Le peuple vous admet, et doit être convoqué de nouveau pour confirmer votre élection.
CORIOLAN.—Où? au sénat?
SICINIUS.—Là même, Coriolan.
CORIOLAN.—Puis-je changer de robe?
SICINIUS.—Vous le pouvez.
CORIOLAN.—Je vais le faire sur-le-champ, afin que je puisse me reconnaître moi-même, avant de me montrer au sénat.
MÉNÉNIUS.—Je vous accompagnerai. Venez-vous?
BRUTUS.—Nous demeurons ici pour assembler le peuple.
SICINIUS.—Salut à tous les deux!
(Coriolan sort avec Ménénius.)
SICINIUS.—Il tient le consulat maintenant; et si j'en juge par ses yeux, il triomphe dans son coeur.
BRUTUS.—L'orgueil de son âme éclatait sous ses humbles vêtements.—Voulez-vous congédier le peuple?
(Une foule de plébéiens.)
SICINIUS.—Eh bien! mes amis, vous avez donc choisi cet homme?
PREMIER CITOYEN.—Il a nos voix, seigneur.
BRUTUS.—Nous prions les dieux qu'il mérite votre amour.
SECOND CITOYEN.—Amen; mais si j'en crois ma petite intelligence, il se moquait de nous, quand il nous a demandé nos voix.
TROISIÈME CITOYEN.—Rien n'est plus sûr: il s'est bien amusé à nos dépens.
PREMIER CITOYEN.—Non: c'est sa manière de parler. Il ne s'est pas moqué de nous.
SECOND CITOYEN.—Pas un de nous, excepté vous, qui ne dise qu'il nous a traités avec mépris. Il devait nous montrer les preuves de son mérite, les blessures qu'il a reçues pour son pays.
SICINIUS.—Il les a montrées, sans doute?
PLUSIEURS PARLANT A LA FOIS.—Non: personne ne les a vues.
TROISIÈME CITOYEN.—Il nous disait qu'il avait des blessures, qu'il les pourrait montrer en particulier; et puis faisant un geste dédaigneux avec son bonnet: «Oui je veux être consul, ajoutait-il; mais, d'après une vieille coutume, je ne puis l'être que par votre suffrage. Donnez-moi donc votre voix.» Et après que nous l'avons donnée, il était ici, je l'ai bien entendu: «Je vous remercie de votre voix, disait-il, je vous remercie de vos voix si douces. Maintenant que vous les avez données; je n'ai plus affaire à vous.»—N'était-ce pas là se moquer?
SICINIUS.—Pourquoi donc n'avez-vous pas eu l'esprit de vous en apercevoir? Ou, si vous vous en êtes aperçus, pourquoi avez-vous eu, comme des enfants, la simplicité de lui accorder votre suffrage?
BRUTUS.—Ne pouviez-vous pas lui dire, comme on vous en avait fait la leçon, qu'alors même qu'il était sans pouvoir, petit serviteur de la république, il était votre ennemi; qu'il a toujours déclamé contre vos libertés, et attaqué les privilèges que vous avez dans l'État; que si, parvenu au souverain pouvoir dans Rome, il reste toujours l'ennemi déclaré du peuple, vos suffrages se changeront en armes contre vous-mêmes? Au moins auriez vous dû lui dire, que si ses grandes actions le rendaient digne de la place qu'il demandait, son bon naturel devait aussi lui parler en faveur de ceux qui lui accordaient leur voix, changer sa haine contre vous en affection, et le rendre votre zélé protecteur.
SICINIUS.—Si vous aviez parlé de la sorte, et suivi nos conseils, vous auriez sondé son âme, et mis ses sentiments à l'épreuve; et vous lui auriez arraché des promesses avantageuses que vous auriez pu le forcer de tenir en temps et lieu; ou sinon vous auriez aigri par là ce caractère farouche qui n'endure aisément rien de ce qui peut le lier; il serait devenu furieux, et sa rage vous aurait servi de prétexte pour passer sans l'élire.
BRUTUS.—Avez-vous remarqué qu'il vous sollicitait avec un mépris non déguisé alors qu'il avait besoin de votre faveur? Et pensez-vous que ce mépris ne vous accablera pas, quand il aura le pouvoir de vous écraser? Étiez-vous donc des corps sans âmes? N'avez-vous donc une langue que pour parler contre la rectitude de votre jugement?
SICINIUS.—N'avez-vous pas déjà refusé votre suffrage à plus d'un candidat qui l'a sollicité? et aujourd'hui vous l'accordez à un homme qui, au lieu de le demander, ne fait que se moquer de vous.
TROISIÈME CITOYEN.—Notre choix n'est pas confirmé; nous pouvons le révoquer encore.
SECOND CITOYEN.—Et nous le révoquerons: j'ai cinq cents voix d'accord avec la mienne.
PREMIER CITOYEN.—Moi j'en ai mille, et des amis encore pour les soutenir.
BRUTUS.—Allez à l'instant leur dire qu'on a choisi un consul qui les dépouillera de leurs libertés, et ne leur laissera pas plus de voix qu'à des chiens qu'on bat pour avoir aboyé, tout en ne les gardant que pour cela.
SICINIUS.—Assemblez-les, et, sur un examen plus réfléchi, révoquez tous votre aveugle choix. Peignez vivement son orgueil, et n'oubliez pas de parler de sa haine contre vous, de l'air de dédain qu'il avait sous l'habit de suppliant, et des railleries qu'il a mêlées à sa requête. Dites que votre amour, ne s'attachant qu'à ses services, a distrait votre attention de son rôle actuel, dont l'indécente ironie est l'effet de sa haine invétérée contre vous.
BRUTUS.—Rejetez même cette faute sur nous, sur vos tribuns; plaignez-vous du silence de notre autorité qui n'a mis aucune opposition, et vous a comme forcés de faire tomber votre choix sur sa personne.
SICINIUS.—Dites que, dans votre choix, vous avez été plutôt guidés par notre volonté que par votre inclination; que l'esprit préoccupé d'une nécessité qui vous a paru votre devoir, vous l'avez, bien qu'à contre-coeur, nommé consul. Rejetez toute la faute sur nous.
BRUTUS.—Oui, ne nous épargnez pas. Dites que nous vous avions fait de beaux discours sur les services qu'il a rendus si jeune à sa patrie, et qu'il a continués si longtemps; sur la noblesse de sa race, sur l'illustre maison des Marcius, de laquelle sont sortis et cet Ancus Marcius, petit-fils de Numa, qui, après Hostilius, régna en ces lieux, et Publius et Quintus, à qui nous devons les aqueducs qui font arriver la meilleure eau dans Rome; et le favori du peuple, Censorinus, ainsi nommé, parce qu'il fut deux fois censeur, l'un des plus vénérables ancêtres de Coriolan.
SICINIUS.—Né de tels aïeux, soutenu par un mérite personnel digne des premières places, voilà l'homme que nous avons dû recommander à votre reconnaissance; mais en mettant dans la balance sa conduite présente et sa conduite passée, vous avez trouvé en lui votre ennemi acharné, et vous révoquez vos suffrages irréfléchis.
BRUTUS.—Dites surtout, et ne vous lassez pas de le répéter, que vous ne lui eussiez jamais accordé vos voix qu'à notre instigation. Aussitôt que vous serez en nombre, allez au Capitole.
TOUS ENSEMBLE.—Nous n'y manquerons pas. Presque tous se repentent de leur choix.
(Les plébéiens se retirent.)
BRUTUS.—Laissons-les faire. Il vaut mieux hasarder cette première émeute que d'attendre une occasion plus qu'incertaine pour en exciter une plus grande. Si, conservant son caractère, il entre en fureur en voyant leur refus, observons-le tous les deux, et répondons-lui de manière à tirer avantage de son dépit.
SICINIUS.—Allons au Capitole: nous y serons avant la foule des plébéiens; et ce qu'ils vont faire, aiguillonnés par nous, ne semblera, comme cela est en partie, que leur propre ouvrage.
(Ils sortent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
Une rue à Rome.
Fanfares. CORIOLAN, MÉNÉNIUS, COMINIUS, TITUS LARTIUS, sénateurs et patriciens.
CORIOLAN.—Tullus Aufidius a donc rassemblé une nouvelle armée!
LARTIUS.—Oui, seigneur; et voilà ce qui a fait hâter notre traité.
CORIOLAN.—Ainsi les Volsques en sont encore au même point qu'auparavant, tout prêts à faire une incursion sur notre territoire, à la première occasion qui les tentera.
COMINIUS.—Ils sont tellement épuisés, seigneur consul, que j'ai peine à croire que nous vivions assez pour revoir flotter encore leurs bannières.
CORIOLAN.—Avez-vous vu Aufidius?
LARTIUS.—Il est venu me trouver sur la foi d'un sauf-conduit, et il a chargé les Volsques d'imprécations, pour avoir si lâchement cédé la ville: il s'est retiré à Antium.
CORIOLAN.—A-t-il parlé de moi?
LARTIUS.—Oui, seigneur.
CORIOLAN.—Oui?—Et qu'en a-t-il dit?
LARTIUS.—Il a dit combien de fois il s'était mesuré avec vous, fer centre fer;—qu'il n'était point d'objet sur la terre qui lui fût plus odieux que vous; qu'il abandonnerait sans retour toute sa fortune, pour être une fois nommé votre vainqueur.
CORIOLAN.—Et il a fixé sa demeure à Antium?
LARTIUS.—Oui, à Antium.
CORIOLAN.—Mon désir serait d'avoir une occasion d'aller l'y chercher, et de m'exposer en face à sa haine.—Soyez le bienvenu! (Sicinius et Brutus paraissent.) Voyez: voilà les tribuns du peuple, les langues de la bouche commune. Je les méprise; car ils se targuent de leur autorité d'une façon qui fait souffrir tous les hommes de coeur.
SICINIUS, à Coriolan.—N'allez pas plus loin.
CORIOLAN, surpris.—Comment!—Qu'est-ce donc?
BRUTUS.—Il est dangereux pour vous d'avancer.—Arrêtez.
CORIOLAN.—D'où vient ce changement?
MÉNÉNIUS.—La cause?
COMINIUS.—N'a-t-il pas passé par les suffrages des chevaliers et du peuple?
BRUTUS.—Non, Cominius.
CORIOLAN.—Sont-ce des enfants qui m'ont donné leurs voix?
UN SÉNATEUR.—Tribuns, laissez-le passer: il va se rendre à la place publique.
BRUTUS.—Le peuple est irrité contre lui.
SICINIUS.—Arrêtez, ou le désordre va s'accroître.
CORIOLAN.—Voilà donc le troupeau que vous conduisez? Méritent-ils d'avoir une voix, ceux qui la donnent et la retirent l'instant d'après? A quoi bon vos offices? Vous qui êtes leur bouche, que ne réprimez-vous leurs dents? N'est-ce pas vous qui avez allumé leur fureur?
MÉNÉNIUS.—Calmez-vous, calmez-vous.
CORIOLAN.—C'est un dessein prémédité, un complot formé de brider la volonté de la noblesse. Souffrez-le, si vous le pouvez, et vivez avec une populace qui ne peut commander, et ne voudra jamais obéir.
BRUTUS.—Ne traitez pas cela de complot. Le peuple se plaint hautement que vous vous êtes moqué de lui: il se plaint que dernièrement, lorsqu'on lui a fait une distribution gratuite de blé, vous en avez marqué votre mécontentement; que vous avez injurié ceux qui plaidaient la cause du peuple; que vous les avez appelés de lâches complaisants, des flatteurs, des ennemis de la noblesse.
CORIOLAN.—Comment? ceci était connu auparavant.
BRUTUS.—Non pas à tous.
CORIOLAN.—Et vous les en avez instruits depuis?
BRUTUS.—Qui, moi, je les en ai instruits?
CORIOLAN.—Vous êtes bien capable d'un trait pareil.
BRUTUS.—Je suis certainement capable de réparer vos imprudences.
CORIOLAN.—Eh! pourquoi serais-je consul? par les nuages que voilà, faites-moi démériter autant que vous, et alors prenez-moi pour votre collègue.
SICINIUS.—Vous laissez trop voir cette haine qui irrite le peuple. Si vous êtes jaloux d'arriver au terme où vous aspirez, il vous faut chercher à rentrer, avec des dispositions plus douces, dans la voie dont vous vous êtes écarté: ou bien, vous n'aurez jamais l'honneur d'être ni consul, ni collègue de Brutus dans le tribunat.
MÉNÉNIUS.—Restons calmes.
COMINIUS.—On trompe le peuple; on l'excite.—Cette fraude est indigne de Rome, et Coriolan n'a pas mérité cet obstacle injurieux dont on veut perfidement embarrasser le chemin ouvert à son mérite.
CORIOLAN.—Me parler aujourd'hui de blé?—Oui, ce fut mon propos, et je veux le répéter encore.
MÉNÉNIUS.—Pas dans ce moment, pas dans ce moment.
UN SÉNATEUR.—Non, pas dans ce moment, où les esprits sont échauffés.
CORIOLAN.—Dans ce moment même, sur ma vie, je veux le répéter. (Aux sénateurs.)—Vous, mes nobles amis, j'implore votre pardon. Mais pour cette ignoble et puante multitude, qu'elle me regarde pendant que je lui dis ses vérités, et qu'elle se reconnaisse. Oui, en la caressant, nous nourrissons contre le sénat l'ivraie de la révolte, de l'insolence et de la sédition: nous l'avons nous-mêmes cultivée, semée, propagée en la mêlant à notre ordre illustre, nous qui ne manquons pas de vertu, certes, ni de pouvoir, sinon de celui que nous avons donné à la canaille.
MÉNÉNIUS.—C'est assez, calmez-vous.
UN SÉNATEUR.—Plus de paroles, nous vous en conjurons.
CORIOLAN.—Comment, plus de paroles!—De même que j'ai versé mon sang pour mon pays, sans jamais craindre aucune force ennemie,... tant que je respirerai, ma voix ne cessera d'articuler des paroles contre cette lèpre dont nous rougirions d'être atteints, et que pourtant nous prenons tous les moyens de gagner.
BRUTUS.—Vous parlez des masses comme si vous étiez un dieu fait pour punir, et non pas un mortel soumis aux mêmes faiblesses qu'elles.
SICINIUS.—Il serait à propos que le peuple en fût instruit.
MÉNÉNIUS.—De quoi? de quoi? de sa colère?
CORIOLAN.—De la colère? Quand je serais aussi paisible que le sommeil de la nuit, par Jupiter, ce serait encore mon sentiment.
SICINIUS.—C'est un sentiment qui doit rester un poison dans le coeur qui le conçoit, et n'en point sortir; c'est moi qui vous le dis.
CORIOLAN.—Qui doit rester! Entendez-vous ce Triton du fretin? Remarquez-vous son absolu qui doit?
COMINIUS.—Oui, on dirait que c'est la loi qui parle.
CORIOLAN.—O patriciens vertueux, mais imprévoyants; ô graves, mais imprudents sénateurs, pourquoi avez-vous donné à cette hydre le droit de se choisir un officier qui, avec son qui doit, lui qui n'est que la trompette et le bruit du monstre, a l'audace de dire qu'il changera le fleuve de votre puissance en un vil fossé, et s'emparera de son cours. Si c'est lui qui a le pouvoir en main, inclinez-vous devant lui dans votre ignorance; mais s'il n'en a aucun, réveillez-vous, et renoncez à votre dangereuse douceur. Si vous êtes sages, n'agissez pas comme la foule des insensés; si vous n'êtes pas plus sages qu'eux, permettez donc qu'ils viennent siéger auprès de vous. Vous n'êtes que des plébéiens, s'ils sont des sénateurs. Et certes ils ne sont pas moins que des sénateurs, lorsque dans le mélange de leurs suffrages et du vôtre, c'est le leur qui l'emporte.... Eux choisir leur magistrat! Et ils choisissent un homme qui oppose son qui doit, son qui doit populaire, aux décisions d'un tribunal plus respectable que n'en vit jamais la Grèce. Par Jupiter! cette ignominie avilit les consuls; et mon âme souffre en songeant que lorsque deux autorités se combattent, sans que ni l'une ni l'autre soit souveraine, le désordre ne tarde pas à se glisser entre elles, et à les renverser bientôt l'une par l'autre.
COMINIUS.—Allons, rendons-nous à la place publique.
CORIOLAN.—Quiconque a pu donner le conseil de distribuer gratuitement le blé des magasins de l'État, comme on le pratiqua jadis quelquefois dans la Grèce....
MÉNÉNIUS.—Allons, allons, ne parlons plus de cet article.
CORIOLAN.—Quoique en Grèce le peuple eût dans ses mains un pouvoir plus absolu, je soutiens que c'est nourrir la révolte, et saper les fondements de l'État.
BRUTUS.—Quoi donc? Le peuple donnerait son suffrage à un homme qui parle de lui sur ce ton?
CORIOLAN.—Je donnerai mes raisons qui valent mieux que son suffrage. Ils savent bien que cette distribution de blé n'était pas une récompense; ils sont bien convaincus qu'ils n'ont rendu aucun service qui la méritât. Appelés à faire la guerre, dans une crise où l'État était attaqué dans les sources de sa vie, ils ne voulaient pas seulement passer les portes de la ville. Pareil service ne méritait pas une distribution gratuite de blé. Dans le camp, leurs mutineries et leurs révoltes, où leur valeur s'est surtout signalée, ne parlaient pas en leur faveur. Les accusations dénuées de toute raison qu'ils ont si fréquemment élevées contre le sénat, n'étaient pas faites pour motiver ce don si généreux. Et voyez le résultat. Comment l'estomac multiple du monstre digérera-t-il la libéralité du sénat? Que leurs actions montrent ce que seraient probablement leurs paroles: Nous l'avons demandé; nous sommes de l'ordre le plus nombreux, et c'est par crainte qu'ils nous ont accordé notre requête.—C'est ainsi que nous avilissons l'honneur de notre rang, et que nous enhardissons la canaille à traiter de crainte notre sollicitude pour elle; avec le temps, cette conduite brisera les barrières du sénat, et les corbeaux y viendront insulter les aigles à coups de bec.
MÉNÉNIUS.—Allons, en voilà assez.
BRUTUS.—Oui, assez, et beaucoup trop.
CORIOLAN.—Non, prenez encore ceci: je ne finirai pas sans avoir dit ce qu'on peut attester au nom des puissances divines et humaines.—Là où l'autorité est ainsi partagée; là où un parti méprise l'autre avec raison, et où l'autre insulte sans motif; là où la noblesse, les titres, la sagesse ne peuvent rien accomplir que d'après le oui et le non d'une ignorante multitude, on omet mille choses d'une nécessité réelle, et l'on cède à une inconstante légèreté. De cette contradiction à tout propos, il arrive que rien ne se fait à propos. Je vous conjure donc, vous qui avez plus de zèle que de crainte, qui aimez les bases fondamentales de l'État, et qui voyez les changements qu'on y introduit; vous qui préférez une vie honorable à une longue vie, et qui êtes d'avis de secouer violemment par un remède dangereux un corps qui, sans ce remède, doit périr inévitablement; arrachez donc la langue de la multitude, qu'elle ne lèche plus les douceurs qui l'empoisonnent. Votre déshonneur est une injure faite au bon sens; elle prive l'État de cette unité qui lui est indispensable, et lui ôte tout pouvoir de faire le bien, tant le mal est puissant.
BRUTUS.—Il en a dit assez.
SICINIUS.—Il a parlé comme un traître; et il subira le jugement des traîtres.
CORIOLAN.—Misérable! que le dépit t'accable! Que ferait le peuple de ces tribuns chauves? C'est sur eux qu'il s'appuie pour manquer d'obéissance au premier corps de l'État. Ils furent choisis dans une révolte, dans une crise, où ce fut la nécessité qui fit la loi, et non la justice. Que, dans une circonstance plus heureuse, ce qui est juste soit reconnu juste, et renverse leur puissance dans la poussière.
BRUTUS.—Trahison manifeste!
SICINIUS.—Cet homme consul? Non.
BRUTUS.—Édiles! holà! qu'on le saisisse.
(Les édiles paraissent.)
SICINIUS.—Allez, assemblez le peuple (Brutus sort), au nom duquel je t'attaque, entends-tu, comme un traître novateur, un ennemi du bien public. Obéis, je te somme au nom du peuple; prépare-toi à répondre.
CORIOLAN.—Loin de moi, vieux bouc.
LES SÉNATEURS ET LES PATRICIENS,—Nous sommes tous sa caution.
COMINIUS, au tribun.—Vieillard, ôte tes mains.
CORIOLAN.—Éloigne-toi, cadavre pourri, ou je secoue tes os hors de tes vêtements!
SICINIUS.—À mon secours, citoyens!
(Brutus rentre avec les édiles et une partie de la populace.)
MÉNÉNIUS, aux deux partis. Des deux côtés plus de respect.
SICINIUS, au peuple.—Voilà l'homme qui veut vous enlever toute votre autorité.
BRUTUS.—Édiles, saisissez-le.
LA POPULACE.—Qu'on s'en empare, qu'on s'en empare!
SECOND SÉNATEUR.—Des armes, des armes, des armes! (Tous s'attroupent autour de Coriolan)—Tribuns, patriciens, citoyens!—Arrêtez: qu'est-ce donc!...—Sicinius, Brutus, Coriolan, citoyens!
TOUS ENSEMBLE.—Silence, silence, arrêtez; silence.
MÉNÉNIUS.—Que va-t-il résulter de ceci?—Je suis hors d'haleine. La confusion va se mettre partout. Je n'ai pas la force de parler.—Vous, tribuns du peuple, Coriolan, patience; parlez, bon Sicinius.
SICINIUS.—Peuple, écoutez-moi.—Silence.
TOUT LE PEUPLE.—Écoutons notre tribun: silence.—Parlez, parlez.
SICINIUS.—Vous êtes sur le point de perdre vos libertés: Marcius veut vous les enlever toutes; Marcius, que vous venez de désigner pour le consulat.
MÉNÉNIUS.—Fi donc! fi donc! fi donc! c'est le moyen d'allumer l'incendie et non pas de l'éteindre.
SECOND SÉNATEUR.—Oui, c'est le moyen de renverser la cité de fond en comble.
SICINIUS.—La cité est-elle autre chose que le peuple!
LE PEUPLE.—C'est ta vérité, le peuple est la cité.
BRUTUS.—C'est par le consentement de tous que nous avons été établis les magistrats du peuple.
LE PEUPLE.—Et vous êtes nos magistrats.
MÉNÉNIUS.—Et vous continuerez à l'être.
COMINIUS.—Voilà le moyen de renverser Rome, de mettre le toit sous les fondements, et d'ensevelir ce qui reste d'ordre sous un amas de ruines.
SICINIUS.—Son discours mérite la mort.
BRUTUS.—Ou il faut soutenir notre autorité, ou il faut nous résoudre à la perdre.—Nous prononçons ici, de la part du peuple, dont le pouvoir nous a créés ses magistrats, que Marcius mérite la mort à l'instant même.
SICINIUS.—Saisissez-le donc. Entraînez-le à la roche Tarpéienne, et précipitez-le dans l'abîme.
BRUTUS.—Édiles saisissez-vous de sa personne.
(Marcius se défend.)
TOUS LES PLÉBÉIENS.—Cède, Marcius; cède.
MÉNÉNIUS.—Écoutez-moi; un seul mot.... Tribuns, je vous en conjure; je ne veux dire qu'un mot.
LES ÉDILES.—Silence! silence!
MÉNÉNIUS.—Soyez ce que vous paraissez, les vrais amis de votre patrie; procédez avec calme, au lieu de vous faire ainsi violemment justice.
BRUTUS.—Ménénius, ces voies lentes et mesurées, qui paraissent des remèdes prudents, sont funestes quand le mal est violent. Emparez-vous de lui, et traînez-le au rocher.
(Coriolan tire son épée.)
CORIOLAN.—Non: je veux mourir ici.—Il en est plus d'un parmi vous qui m'a vu combattre. Allons, essayez sur vous-mêmes si je suis encore ce que vous m'avez vu devant l'ennemi.
MÉNÉNIUS.—Mettez bas cette épée: tribuns, retirez-vous un moment.
BRUTUS.—Saisissez-le.
MÉNÉNIUS.—Défendez Marcius, défendez-le, vous tous qui êtes nobles: jeunes et vieux, défendez-le.—Vous, tous, sénateurs, chevaliers, jeunes et vieux, secourez-le.
TOUT LE PEUPLE.—A bas Marcius! à bas!
(Dans ce tumulte, les édiles, les tribuns et le peuple sont battus et repoussés: ils disparaissent.)
—Allez regagner votre maison: partez, sortez d'ici, ou tout est perdu.
SECOND SÉNATEUR.—Partez.
CORIOLAN.—Tenez ferme, nous avons autant d'amis que d'ennemis.
MÉNÉNIUS.—Quoi! nous en viendrions à cette extrémité!
UN SÉNATEUR.—Que les dieux nous en préservent! Mon noble ami, je t'en conjure, retire-toi dans ta maison; laisse-nous apaiser cette affaire.
MÉNÉNIUS.—C'est une plaie que vous ne pouvez guérir vous-même. Partez, je vous en conjure.
COMINIUS.—Allons, Coriolan, venez avec nous.
MÉNÉNIUS.—Je voudrais qu'ils fussent des barbares (ils le sont, quoique nés sur le fumier de Rome), et non des Romains (ils ne le sont pas en effet, quoiqu'ils mugissent près des portiques du Capitole).—Éloignez-vous: abstenez-vous d'exprimer votre noble courroux; attendez un temps plus favorable.
CORIOLAN.—En champ libre, j'en voudrais battre quarante, à moi seul.
MÉNÉNIUS.—Moi-même, j'en prendrais pour ma part deux des plus résolus: oui, les deux tribuns.
COMINIUS.—Mais en ce moment tout ces calculs ne sont pas de saison; et le courage devient folie quand il attaque un rempart qui va l'écraser de ses ruines. Voulez-vous vous éloigner, avant que la populace revienne? Sa fureur, comme un torrent dont on interrompt le cours, renverse les digues qui la contenaient.
MÉNÉNIUS,—Je vous en prie, partez d'ici, j'essayerai si ma vieille sagesse sera de mise avec cette multitude qui n'en a pas beaucoup. Il faut boucher les trous, n'importe avec quelle étoffe. COMINIUS.—Allons! venez.
(Coriolan et Cominius sortent.)
PREMIER SÉNATEUR.—C'est un homme qui a pour jamais compromis sa fortune.
MÉNÉNIUS.—Il est d'une nature trop noble pour le monde. Il ne flatterait pas Neptune lui-même pour obtenir son trident, ni Jupiter pour disposer de sa foudre: sa bouche est son coeur. Tout ce que son sein enfante, il faut que sa langue le déclare; et lorsqu'il est irrité, il oublie jusqu'au nom de la mort. Voici un beau tumulte!
(On entend un bruit confus.)
SECOND SÉNATEUR.—Je voudrais que tous ces plébéiens fussent dans leur lit.
MÉNÉNIUS.—Et moi qu'il fussent engloutis dans le Tibre.—Diantre, pourquoi ne leur a-t-il pas parlé plus doucement?
(Brutus et Sicinius paraissent; ils reviennent suivis de la populace.)
SICINIUS.—Où est-elle cette vipère qui voudrait dépeupler Rome, et remplacer, à elle seule, tous ses habitans?
MÉNÉNIUS.—Respectables tribuns!.....
SICINIUS.—Il faut qu'il soit précipité sans pitié de la roche Tarpéienne. Il s'est révolté contre la loi; la loi ne daignera point lui accorder d'autre forme de procès que la sévérité de cette puissance populaire qu'il affecte de mépriser.
PREMIER CITOYEN.—Nous lui ferons bien voir que les nobles tribuns sont la voix du peuple, et nous les bras.
TOUT LE PEUPLE.—Il le verra, soyez-en sûr.
MÉNÉNIUS.—Citoyens!....
SICINIUS.—Taisez-vous!
MÉNÉNIUS.—Ne criez pas: tue; quand vous devriez lancer un simple mandat.
SICINIUS.—Et vous, comment arrive-t-il que vous ayez prêté la main à son évasion?
MÉNÉNIUS.—Laissez-moi parler.—Je connais toutes les qualités du consul-, mais aussi je sais avouer ses fautes.
SICINIUS.—Du consul!.... Quel consul?
MÉNÉNIUS.—Le consul Coriolan.
BRUTUS.—Lui, consul!
TOUT LE PEUPLE.—Non, non, non, non.
MÉNÉNIUS.—Bons citoyens, si je puis obtenir des tribuns et de vous la faveur d'être entendu, je ne veux vous dire qu'une parole ou deux; tout le mal qui peut en résulter pour vous, c'est la perte de quelques instants.
SICINIUS.—Parlez-donc, mais promptement; car nous-sommes déterminés à nous défaire de ce serpent venimeux: le chasser de Rome, ce serait un vrai danger; le souffrir dans Rome, serait notre ruine certaine: il est arrêté qu'il mourra ce soir.
MÉNÉNIUS.—Ah! que les Dieux bienfaisants ne permettent pas que notre glorieuse Rome, dont la reconnaissance pour ceux de ses enfants qui l'ont méritée est consignée dans le livre de Jupiter, s'oublie jusqu'à les dévorer elle-même, comme une mère dénaturée!
SICINIUS.—C'est un mal qu'il faut détruire.
MÉNÉNIUS.—Oh! c'est un membre qui n'est qu'un peu malade: le couper serait mortel; le guérir est facile. Qu'a-t-il donc fait à Rome qui mérite la mort? Est-ce parce qu'il a tué nos ennemis? Le sang qu'il a perdu (j'ose dire qu'il en a plus perdu qu'il n'en reste dans ses veines), il l'a versé pour sa patrie: si sa patrie répandait ce sang qui lui reste, ce serait pour nous tous, qui commettrions ou qui souffririons cette injustice, un opprobre éternel jusqu'à la fin du monde.
SICINIUS.—Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
BRUTUS.—C'est détourner la question: tant qu'il a aimé sa patrie, sa patrie l'a honoré.
MÉNÉNIUS.—Quand la gangrène nous prive du service d'un membre, on doit donc n'avoir aucun égard pour ce qu'il fut jadis?
BRUTUS.—Nous n'écouterons plus rien: poursuivez-le dans sa maison, arrachez-le d'ici; il est à craindre que son mal étant d'une nature contagieuse ne se répande plus loin.
MÉNÉNIUS.—Un mot encore, un mot. Cette rage impétueuse comme celle du tigre, quand elle viendra à se sentir punie de sa fougue inconsidérée, voudra, mais trop tard, s'arrêter et attacher à ses pas des entraves de plomb. Procédez lentement et par degrés, de peur que l'affection qu'on lui porte ne fasse éclater des factions qui renversent la superbe Rome par les Romains.
BRUTUS.—S'il arrivait que.....
SICINIUS.—Que dites-vous? N'avons-nous pas déjà l'échantillon de son obéissance? Nos édiles maltraités, nous-mêmes repoussés!—Allons.
MÉNÉNIUS.—Faites attention à une chose: il a toujours vécu dans les camps depuis qu'il a pu tirer l'épée, et il est mal instruit à manier un langage raffiné. Son ou farine, il mêle tout sans distinction. Si vous voulez le permettre, j'irai le trouver, et je me charge de l'amener à la place publique, où il faudra qu'il se justifie suivant les formes légales, et dans une discussion paisible, au péril de ses jours.
PREMIER SÉNATEUR.—Nobles tribuns, cette voie est la plus raisonnable: l'autre coûterait trop de sang, et on ne pourrait en prévoir le résultat définitif.
SICINIUS.—Eh bien! noble Ménénius, soyez donc ici l'officier du peuple. Concitoyens, mettez bas vos armes.
BRUTUS.—Ne rentrez pas encore dans vos maisons.
SICINIUS, à Ménénius.—Venez nous trouver à la place publique: nous vous y attendrons; et si vous n'amenez pas Marcius, nous en reviendrons à notre premier projet.
MÉNÉNIUS.—Je l'amènerai devant vous. (Aux sénateurs.) Daignez m'accompagner: il faut qu'il vienne, ou les plus grands malheurs s'ensuivraient.
PREMIER SÉNATEUR.—Permettez-nous d'aller le trouver avec vous.
(Ils sortent.)