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Coriolan

Chapter 26: SCÈNE II
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About This Book

A proud Roman patrician and celebrated warrior returns to a city riven by class conflict, where his scorn for the common people and refusal to pander to popular opinion provoke political hostility and exile. He allies with former foes and pursues revenge even as his mother and wife plead for clemency, creating a tension between familial loyalty, personal honor, and civic duty. The drama moves from street agitation and senatorial maneuvering to military confrontation, examining pride, populism, the corrosive effects of political ambition, and the tragic consequences when private valor and public life become irreconcilable.


Appartement de la maison de Coriolan.

CORIOLAN entre accompagné de PATRICIENS.

CORIOLAN.—Quand ils renverseraient tout autour de moi, quand ils me présenteraient la mort sur la roue, ou à la queue de chevaux indomptés; quand ils entasseraient dix collines encore sur la roche Tarpéienne, afin que l'oeil ne pût atteindre de la cime la profondeur du précipice, non, je ne changerais pas de conduite avec eux.

(Volumnie paraît.)

UN PATRICIEN.—Vous prenez le parti le plus noble.

CORIOLAN.—Je vois avec étonnement que ma mère commence à ne me plus approuver; elle, qui avait coutume de les appeler des bêtes à laine, des êtres créés pour être vendus et achetés à vil prix, pour venir montrer leurs têtes nues dans les assemblées, et rester, la bouche béante, dans le silence de l'admiration, lorsqu'un homme de mon rang se levait pour discuter la paix ou la guerre!—Je parle de vous, ma mère: pourquoi me souhaiteriez-vous plus de douceur? Voudriez-vous donc que je mentisse à ma nature. Mieux vaut que je me montre tel que je suis.

VOLUMNIE.—O Coriolan, Coriolan, j'aurais voulu vous voir consolider votre pouvoir avant de le perdre à jamais.

CORIOLAN.—Qu'il devienne ce qu'il pourra.

VOLUMNIE.—Vous auriez pu être assez vous-même, tout en faisant moins d'efforts pour paraître tel. Votre caractère aurait trouvé bien moins d'obstacles, si vous aviez dissimulé jusqu'à ce qu'ils fussent hors d'état de vous contrarier.

CORIOLAN.—Qu'ils aillent se faire pendre.

VOLUMNIE.—Et que le feu les dévore.

(Ménénius arrive, accompagné d'une troupe de sénateurs.)

MÉNÉNIUS.—Allons, allons, vous avez été trop brusque, un peu trop brusque. Il faut revenir devant le peuple, et réparer cela.

LES SÉNATEURS.—Il n'y a point d'autre remède, si vous ne voulez pas voir notre belle Rome se fendre par le milieu et s'écrouler.

VOLUMNIE.—Je vous prie, mon fils, acceptez ce conseil: je porte un coeur qui n'est pas plus souple que le vôtre; mais j'ai une tête qui sait faire meilleur usage de la colère.

MÉNÉNIUS.—Bien parlé, noble dame. Moi, plutôt que de le voir s'abaisser à ce point devant la multitude, si la crise violente de ces temps ne l'exigeait pas, comme le seul remède qui puisse sauver l'Etat, on me verrait encore endosser mon armure, qu'à peine à présent je puis porter.

CORIOLAN.—Que faut-il faire?

MÉNÉNIUS.—Retourner vers les tribuns.

CORIOLAN.—Et ensuite?

MÉNÉNIUS.—Rétracter ce que vous avez dit.

CORIOLAN.—Pour eux? Je ne pourrais pas le faire pour les dieux mêmes; et il faut que je le fasse pour les tribuns?

VOLUMNIE.—Vous êtes trop absolu, quoique vous ne puissiez jamais avoir trop de cette noble fierté, sauf quand la nécessité parle.....Je vous ai ouï dire que l'honneur et la politique, comme deux amis inséparables, marchaient de compagnie à la guerre. Eh bien! dites-moi quel tort l'un fait à l'autre dans la paix, pour qu'ils ne s'y trouvent pas également unis?

CORIOLAN.—Assez, assez.

MÉNÉNIUS.—La question est raisonnable.

VOLUMNIE.—Si l'honneur vous permet, à la guerre, de paraître ce que vous n'êtes pas (principe utile que vous adoptez pour règle de votre conduite), pourquoi serait-il moins raisonnable ou moins honnête que la politique fût, dans la paix, la compagne de l'honneur, puisque, à la guerre, ils sont également indispensables?

CORIOLAN.—Pourquoi me pressez-vous par vos raisonnements?

VOLUMNIE.—Parce qu'il s'agit de parler au peuple, non pas d'après votre opinion personnelle, ni en obéissant à la voix de votre coeur, mais avec des mots que votre langue seule assemblera, syllabes bâtardes que votre âme véridique désavouera. Non, il n'y a pas à cela plus de déshonneur pour vous qu'à prendre une ville avec de douces paroles, lorsque tout autre moyen mettrait votre fortune en péril et coûterait beaucoup de sang. Moi, je dissimulerais avec mon caractère naturel, lorsque mes intérêts et mes amis en danger exigeraient de mon honneur que je le fisse: et en cela, je pense comme pensent votre épouse, votre fils, ces sénateurs et toute cette noblesse.—Mais vous, vous aimerez mieux montrer à notre populace un front menaçant que de lui accorder une seule caresse pour gagner son amour, et prévenir des événements qui peuvent tout perdre.

MÉNÉNIUS.—Noble dame, joignez-vous à nous; continuez de parler avec cette sagesse; vous pourrez réussir non-seulement à prévenir les dangers présents, mais même à réparer les malheurs du passé.

VOLUMNIE.—Je t'en conjure, ô mon fils, va reparaître devant eux, ton bonnet à la main; et de loin salue ainsi la foule (suppose qu'elle est là devant toi); puis, mettant un genou sur les pierres (car en pareille circonstance l'action est pleine d'éloquence et les yeux des ignorants sont plus savants que leurs oreilles), fais à plusieurs reprises un geste repentant, qui corrige et démente ton coeur inflexible, devenu tout à coup humble et docile comme le fruit mûr qui cède à la main qui le touche; ou bien, dis-leur que tu es leur guerrier, et qu'ayant été élevé au milieu des combats, tu n'as pas l'usage de ces douces manières que tu devrais avoir et qu'ils pourraient exiger, lorsque tu viens demander leurs bonnes grâces; mais qu'à l'avenir tu seras leur ami autant qu'il dépendra de toi.

MÉNÉNIUS.—Faites ce qu'elle dit, et tous les coeurs sont à vous; car ils sont aussi prompts à pardonner, dès qu'on les implore, qu'ils le sont à proférer des injures sur le plus léger prétexte.

VOLUMNIE.—Je t'en conjure, va, et sois docile; quoique je sache bien que tu aimerais mieux descendre avec ton ennemi dans un gouffre enflammé que de le flatter dans un riant bosquet..... (Cominius entre.) Voilà Cominius.

(Cominius entre.)

COMINIUS.—Je viens de la place publique; et il faut vous appuyer d'un parti puissant, ou chercher vous-même votre sûreté dans la plus grande modération ou dans l'absence. Tout le peuple est en fureur.

MÉNÉNIUS.—Seulement quelques paroles de conciliation.....

COMINIUS.—Je crois qu'elles les apaiseraient, si Coriolan peut y plier sa fierté.

VOLUMNIE.—II le faut, et il le voudra. Je te prie, mon fils, dis que tu y consens, et va l'exécuter.

CORIOLAN.—Faut-il donc que j'aille leur montrer mes cheveux en désordre? Faut-il que ma langue donne bassement à mon noble coeur un démenti qu'il lui faudra endurer? Eh bien! soit; je le ferai. Cependant, s'il n'y avait rien de plus à sacrifier que ce corps de Marcius, j'aimerais mieux qu'ils le missent en poussière, et qu'ils la jetassent aux vents.—Au forum! Vous m'avez chargé là d'un rôle que je ne remplirai jamais au naturel.

COMINIUS.—Allons, allons; nous vous aiderons.

VOLUMNIE.—Je t'en conjure, mon cher fils. Tu as dit que mes louanges t'avaient fait guerrier: eh bien! pour obtenir encore de moi d'autres louanges, joue un rôle que tu n'as pas encore rempli.

CORIOLAN.—Eh bien, soit!—Sors de mon sein, mon inclination naturelle, et cède la place à l'esprit d'une courtisane. Que ma voix mâle et guerrière, qui faisait choeur avec les clairons, devienne grêle comme le fausset de l'eunuque, ou comme la voix d'une jeune fille qui endort un enfant au berceau; que le sourire des fourbes sillonne mes joues, et que les pleurs d'un jeune écolier obscurcissent mes yeux; que la langue suppliante d'un mendiant se meuve entre mes lèvres, et que mes genoux, couverts de fer, qui n'ont jamais fléchi que sur mon étrier, se prosternent aussi bas que ceux du misérable qui a reçu l'aumône.—Je ne le ferai point, ou bien j'abjurerais ma fidélité à l'honneur, et, par les mouvements Et les attitudes de mon corps, j'enseignerais à mon âme la plus infâme lâcheté.

VOLUMNIE.—Eh bien! à ton choix. Il est plus déshonorant pour ta mère de te supplier qu'il ne l'est pour toi de supplier le peuple. Que tout tombe en ruine: ta mère aime mieux essuyer un refus de ton orgueil que de redouter sans cesse ta dangereuse inflexibilité; car je brave la mort d'un coeur aussi fier que le tien. Fais ce qu'il te plaira. Ta valeur vient de moi, tu l'as sucée avec mon lait: mais tu ne dois ton orgueil qu'à toi-même.

CORIOLAN.—Je vous prie, calmez-vous, ma mère: je vais aller à la place publique; ne me grondez plus. Oui, j'irai, monté sur des tréteaux, marchander leur amitié, séduire leurs coeurs par des flatteries, et je reviendrai chez vous, chéri de tous les ateliers de Rome. Vous me voyez partir: parlez de moi à ma femme. Ou je reviendrai consul, ou ne vous fiez plus désormais à mon talent dans l'art de la flatterie.

VOLUMNIE.—Fais à ta guise.

(Elle sort.)

COMINIUS.—Venez, les tribuns vous attendent. Armez-vous de modération pour répondre avec douceur; car, d'après ce que j'ai ouï dire, ils préparent contre vous des accusations plus graves que celles dont ils vous ont déjà chargé.

CORIOLAN.—Avec douceur, avez-vous dit? Marchons, je vous prie: qu'ils m'accusent avec l'art de la fraude; moi, je répondrai dans toute la franchise de l'honneur.

COMINIUS.—Oui, mais avec douceur.

CORIOLAN.—A la bonne heure; avec douceur donc: allons, oui, avec douceur.

(Ils sortent.)



SCÈNE III


La place publique.

SICINIUS ET BRUTUS.


BRUTUS.—Accusez-le surtout d'aspirer à la tyrannie. S'il nous échappe de ce côté, reprochez-lui sa haine contre le peuple; ajoutez que les dépouilles conquises sur les Antiates n'ont jamais été distribuées. (Un édile paraît.) Eh bien! viendra-t-il?

L'ÉDILE.—Il vient.

BRUTUS.—Qui l'accompagne?

L'ÉDILE.—Le vieux Ménénius et les sénateurs qui l'ont toujours appuyé de leur crédit.

SICINIUS.—Avez-vous une liste de tous les suffrages dont nous nous sommes assurés, rangés par ordre?

L'ÉDILE.—Oui, elle est prête; la voici.

SICINIUS.—Les avez-vous classés par tribus?

L'ÉDILE.—Je l'ai fait.

SICINIUS.—A présent, assemblez le peuple sur cette place; et lorsqu'ils m'entendront dire: Il est ainsi ordonné par les droits et l'autorité du peuple; soit qu'il s'agisse de la mort, de l'amende ou de l'exil: si je dis, l'amende, qu'ils s'écrient: l'amende; si je dis la mort, qu'ils répètent: la mort, en insistant sur leurs anciens privilèges et sur le pouvoir qu'ils ont de décider la cause.

L'ÉDILE.—Je le leur ferai savoir.

BRUTUS.—Et dès qu'ils auront commencé leurs clameurs, qu'ils ne cessent plus, jusqu'à ce que le bruit confus de leurs voix presse l'exécution de la sentence que les circonstances nous auront fait décréter.

L'ÉDILE.—Fort bien!

SICINIUS.—Disposez-les à être bien déterminés, et prêts à nous soutenir dès que nous aurons lâché le mot.

BRUTUS.—Allez et veillez à tout cela. (L'édile sort.—A Sicinius.) Commencez par irriter sa colère: il est accoutumé à l'emporter partout, et à faire triompher son opinion sans contradiction. Une fois qu'il est courroucé, rien ne peut le ramener à la modération: alors il exhale tout ce qui est dans son coeur; et ce qui est dans son coeur est de concert avec nous pour opérer sa ruine.

(Coriolan arrive, accompagné de Ménénius, de Cominius et d'autres sénateurs.)

SICINIUS.—Bon! le voici qui vient.

MÉNÉNIUS, à Coriolan,—De la modération, je vous en conjure.

CORIOLAN.—Oui, comme un hôtellier, qui, pour la plus vile pièce d'argent, se laissera traiter de fripon tant qu'on voudra.—Que les respectables dieux conservent Rome en sûreté; qu'ils placent sur les sièges de la justice des hommes de bien; qu'ils entretiennent l'amour parmi nous; qu'il remplissent nos vastes temples des spectacles pompeux de la paix, et non pas nos rues des horreurs de la guerre.

PREMIER SÉNATEUR.—Ainsi soit-il!

MÉNÉNIUS.—Noble souhait!

(L'édile parait, suivi des plébéiens.)

SICINIUS.—Peuple, avancez, approchez.

L'ÉDILE.—Prêtez l'oreille à la voix de vos tribuns: écoutez-les; silence! vous dis-je.

CORIOLAN.—Laissez-moi parler le premier.

LES DEUX TRIBUNS.—Eh bien! soit, parlez: holà! silence!

CORIOLAN.—Est-il bien sûr qu'après ceci, je ne serai plus accusé? Tout se terminera-t-il ici?

SICINIUS.—Je vous demande, moi, si vous vous soumettez aux suffrages du peuple, si vous reconnaissez ses officiers, et si vous consentez à subir une légitime censure, pour toutes les fautes dont vous serez reconnu coupable.

CORIOLAN.—J'y consens.

MÉNÉNIUS.—Voyez, citoyens; il dit qu'il consent. Considérez quels services militaires il a rendus; souvenez-vous des blessures dont son corps est couvert, comme un cimetière hérissé de tombeaux.

CORIOLAN.—Quelques égratignures de buissons, quelques cicatrices pour rire.

MÉNÉNIUS.—Souvenez-vous encore, que s'il ne parle pas comme un habitant des cités, il se montre à vous comme un soldat. Ne prenez pas pour de la méchanceté la rudesse de son langage: elle convient à un soldat, mais il ne vous veut aucun mal.

COMINIUS.—Fort bien! fort bien! en voilà assez.

CORIOLAN.—Quelle est la raison pour laquelle, quand je suis nommé consul par tous les suffrages, on me fait l'affront de m'ôter le consulat l'heure d'après?

SICINIUS.—Répondez-nous.

CORIOLAN.—Parlez donc: oui, vous avez raison, je dois vous répondre.

SICINIUS.—Nous vous accusons d'avoir travaillé sourdement à dépouiller Rome de toutes ses magistratures établies, et d'avoir marché par des voies détournées à la tyrannie; en quoi vous êtes un traître au peuple.

CORIOLAN.—Comment! moi, traître?

MÉNÉNIUS.—Allons! de la modération; votre promesse......

CORIOLAN.—Que les flammes des gouffres les plus profonds de l'enfer enveloppent le peuple! M'appeler traître au peuple! Toi, insolent tribun, quand tes yeux, tes mains et ta langue pourraient lancer à la fois contre moi chacun dix mille traits, dix mille morts, je te dirais que tu mens, oui, en face, et d'une voix aussi libre, aussi sincère que lorsque je prie les dieux.

SICINIUS.—Peuple, l'entendez-vous?

TOUT LE PEUPLE.—À la roche Tarpéienne! À la roche Tarpéienne!

SICINIUS—Silence.—Nous n'avons pas besoin d'intenter contre lui d'autres accusations: ce que vous lui avez vu faire et entendu dire, son insolence à frapper vos magistrats, à vous charger d'imprécations, à résister à vos lois par la violence, et à braver ici même l'assemblée, dont la respectable autorité doit juger son procès; tous ces attentats sont d'un genre si criminel, si capital, qu'ils méritent le dernier supplice.

BRUTUS.—Mais en considération des services utiles qu'il a rendus à Rome.....

CORIOLAN.—Que parlez-vous de services?,...

BRUTUS.—Je parle de ce que je sais.

CORIOLAN.—Vous?

MÉNÉNIUS.—Est-ce-là la promesse que vous avez faite à votre mère?

COMINIUS.—Je vous en prie souvenez-vous.....

CORIOLAN, en fureur.—Je ne me souviens plus de rien. Qu'ils me condamnent à mourir précipité du mont Tarpéien, ou à errer dans l'exil, ou à languir enfermé avec un grain de nourriture par jour, je n'achèterais pas leur merci au prix d'un seul mot de complaisance; je n'abaisserais pas ma fierté pour tout ce qu'ils pourraient me donner, non, quand, pour l'obtenir, il ne faudrait que leur dire bonjour.

SICINIUS.—Pour avoir en différentes occasions, et autant qu'il a été en lui, fait éclater sa haine contre le peuple, cherchant les moyens de le dépouiller de son autorité; pour avoir tout récemment outragé le tribunal auguste de la justice; et cela en frappant, en sa présence, les ministres qui la distribuent: au nom du peuple, et en vertu du pouvoir que nous avons en qualité de tribuns, nous le bannissons à l'instant même, et le condamnons à ne jamais rentrer dans les portes de Rome, sous peine d'être précipité de la roche Tarpéienne; au nom du peuple, je déclare que ce jugement sera exécuté.

TOUT LE PEUPLE.—Il le sera, il le sera. Qu'il sorte de Rome; il est banni; c'est décidé.

COMINIUS.—Daignez m'entendre, mes dignes citoyens, mes amis.

SICINIUS.—Il est jugé: il n'y a plus rien à entendre.

COMINIUS.—Laissez-moi parler. J'ai été consul, et je puis montrer sur moi les marques des blessures que j'ai reçues pour Rome de la main de ses ennemis. J'aime le bien de mon pays d'un amour plus tendre, plus respectueux et plus sacré que celui dont j'aime ma vie, l'honneur de ma femme, sa fécondité et les fruits précieux de ses entrailles et de mon sang.—Eh bien! si je vous disais que.....

SICINIUS.—Nous vous voyons venir.—Que direz-vous?

BRUTUS.—Il n'y a plus rien à dire: il est banni comme ennemi du peuple et de sa patrie; cela sera.

TOUS.—Cela sera, cela sera.

CORIOLAN.—Vile meute de chiens, dont j'abhorre le souffle comme la vapeur empestée d'un marécage, et dont j'estime les faveurs comme ces cadavres privés de sépulture qui infectent l'air, je vous bannis et vous condamne à rester dans cette enceinte en proie à votre inquiète inconstance. Qu'à chaque instant de vaines rumeurs troublent vos coeurs! que vos ennemis, par le seul mouvement de leurs panaches, vous plongent dans le désespoir! Conservez toujours le pouvoir de bannir vos défenseurs, jusqu'à ce qu'à la fin votre aveugle stupidité, qui ne voit les maux que lorsqu'elle les sent, vous livre, comme les captifs les plus avilis, à quelque nation qui s'empare de vous sans coup férir.—Ainsi, dédaignant, à cause de vous, ma patrie, je lui tourne le dos. Il y a un monde ailleurs.

(Coriolan sort avec Cominius et les patriciens.)

L'ÉDILE.—L'ennemi du peuple est parti, il est parti.

TOUT LE PEUPLE.—Notre ennemi est banni; il est parti. Hoé! hoé!.....

(Les gens du peuple poursuivent Coriolan de leurs huées, en jetant leurs bonnets en l'air.)

SICINIUS.—Allez, poursuivez-le jusqu'à ce qu'il soit hors des portes; suivez-le comme il vous a suivis: outragez-le, accablez-le des humiliations qu'il mérite.—Donnez-nous une escorte, qui nous accompagne dans les rues de Rome.

TOUT LE PEUPLE.—Allons, allons le voir sortir des portes de Rome. Que les dieux conservent nos dignes tribuns! Allons.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.




ACTE QUATRIÈME



SCÈNE I


La scène est près d'une porte de Rome.

CORIOLAN paraît avec VOLUMNIE, VIRGILIE, MÉNÉNIUS, COMINIUS, et plusieurs jeunes patriciens.


CORIOLAN.—Allons, arrêtez vos larmes: abrégeons nos adieux: le monstre aux mille têtes me pousse hors de Rome. Quoi, ma mère! où est votre ancien courage? Vous aviez coutume de me dire que l'adversité est l'épreuve des âmes; que les hommes vulgaires peuvent supporter de vulgaires infortunes; que par une mer calme, tous les pilotes paraissent maîtres dans l'art de manoeuvrer; mais que les coups de la fortune, quand elle frappe au coeur, pour être supportés avec calme, demandent une noble adresse. Vous ne vous lassiez point de nourrir mon âme de principes faits pour la rendre invincible.

VIRGILIE.—Ciel, ô Ciel!

CORIOLAN.—Femme, je te conjure.....

VOLUMNIE.—Que la peste se répande dans tous les ateliers de Rome, et que tous les artisans périssent!

CORIOLAN.—Quoi! ils vont m'aimer dès qu'ils m'auront perdu. Allons, ma mère; rappelez le courage qui vous inspirait lorsque vous me disiez que, si vous eussiez été l'épouse d'Hercule, vous vous seriez chargée de six de ses travaux, pour épargner à votre époux la moitié de ses fatigues.—Cominius, ne vous laissez pas abattre; adieu.—Adieu, ma femme, adieu. Ma mère, adieu; consolez-vous: je me tirerai d'affaire.—Toi, bon vieillard, fidèle Ménénius, tes larmes sont plus amères que celles d'un jeune homme; elles blessent tes yeux.—Toi, jadis mon général, je t'ai connu dans la guerre un visage impassible; et tu as tant vu de ces spectacles qui endurcissent le coeur! Dis à ces femmes éplorées qu'il y a autant de folie à gémir qu'à rire d'un revers inévitable.—Ma mère, vous savez bien que les hasards de ma vie ont toujours fait votre joie; croyez-moi (bien que je m'en aille seul, comme un dragon solitaire qui rend son repaire redoutable, et dont chacun parle, quoique peu d'hommes l'aient vu), votre fils ou surpassera les renommées vulgaires, ou tombera dans les pièges de la ruse et de la perfidie.

VOLUMNIE.—Mon noble fils, où veux-tu aller? Permets que le digne Cominius t'accompagne quelque temps; arrête avec lui un plan et une marche certaine, plutôt que d'aller errant t'exposer à tous les hasards qui surgiront sous tes pas.

CORIOLAN.—O dieux!

COMINIUS.—Je t'accompagnerai pendant un mois; nous raisonnerons ensemble sur le lieu où tu dois fixer ton séjour, afin que tu puisses recevoir de nos nouvelles, et nous des tiennes. Alors, si le temps amène un événement qui prépare ton rappel, nous n'aurons pas l'univers entier à parcourir pour trouver un seul homme, au risque encore de perdre l'avantage d'un moment de chaleur, que refroidit toujours l'absence de celui qui pourrait en profiter.

CORIOLAN.—Adieu. Tu es chargé d'années, et trop rassasié des travaux de la guerre, pour venir encore courir les hasards avec un homme dont toutes les forces sont entières. Accompagne-moi seulement jusqu'aux portes.—Venez, ma femme chérie; et vous, ma bonne mère, et vous, mes nobles et vrais amis: et lorsque je serai hors des murs, faites-moi vos adieux, et quittez-moi le sourire sur les lèvres. Je vous prie, venez. Tant que je serai debout sur la surface de la terre, vous entendrez toujours parler de moi, et vous n'apprendrez jamais rien qui démente ce que j'ai été jusqu'à ce jour.

MÉNÉNIUS.—Quelle oreille a jamais rien entendu de plus noble! Allons, séchons nos pleurs.—Ah! si je pouvais secouer de ces bras et de ces jambes, affaiblis par l'âge, seulement sept années, j'atteste les dieux que je te suivrais pas à pas.

CORIOLAN.—Donne-moi ta main. Partons.

(Ils sortent.)



SCÈNE II


Une rue près de la porte de Rome.

SICINIUS, BRUTUS ET UN ÉDILE.


SICINIUS, à l'édile.—Faites-les rentrer chez eux: il est sorti de Rome, et nous n'irons pas plus loin. Ce coup vexe les nobles, qui, nous le voyons, se sont rangés de son parti.

BRUTUS.—A présent que nous avons fait sentir notre pouvoir, songeons à paraître plus humbles après le succès.

SICINIUS, à l'édile.—Faites retirer le peuple: dites-lui qu'il a retrouvé sa force, et que son grand adversaire est parti.

BRUTUS.—Oui, congédiez-les. J'aperçois la mère de Coriolan qui vient à nous.

(Volumnie, Virgilie et Ménénius paraissent sur la place.)

SICINIUS.—Évitons-la.

BRUTUS.—Pourquoi?

SICINIUS.—On dit qu'elle est folle.

BRUTUS.—Ils nous ont aperçus: continue ton chemin.

VOLUMNIE.—Oh! je vous rencontre à propos; que tous les fléaux des dieux pleuvent sur vous, en récompense de votre amour!

MÉNÉNIUS.—Calmez-vous, calmez-vous: pas si haut.

VOLUMNIE.—Ah! si mes larmes me laissaient la force, vous m'entendriez.....; mais je ne vous quitte pas sans vous avoir dit..... (A Sicinius.) Vous voulez vous en aller!.... (A Brutus.) Vous resterez aussi.

VIRGILIE.—Plût à Dieu que j'eusse pu dire la même chose, à mon époux!

SICINIUS.—Mais c'est un vrai homme!

VOLUMNIE.—Imbécile! est-ce là une honte? Mais l'entendez-vous? Mon père n'était-il donc pas homme?—Vieux renard, as-tu bien pu être assez rusé pour bannir un citoyen qui a frappé plus de coups pour Rome que tu n'as dit de mots.

SICINIUS.—O dieux protecteurs!

VOLUMNIE.—Oui, plus de coups glorieux que tu n'as dit en ta vie de paroles sages et utiles au bien de Rome.—Je te dirai ce que...—Mais va-t'en.—Non, tu resteras.—Je voudrais que mon fils fût dans les déserts de I'Arabie, armé de sa fidèle épée, et toute ta race devant lui.

SICINIUS.—Eh bien! qu'en arriverait-il?

VIRGILIE.—Ce qu'il en arriverait? Il aurait bientôt mis fin à ta postérité.

VOLUMNIE.—Oui, à tes bâtards et à toute ta race. Bon citoyen, toutes les blessures qu'il a reçues pour Rome...

MÉNÉNIUS.—Allons, cessez, cessez, contenez-vous.

SICINIUS.—Je souhaiterais qu'il eût continué de servir sa patrie comme il avait commencé, et qu'il n'eût pas lui-même rompu le noeud glorieux qui les attachait l'un à I'autre.

BRUTUS.—Oui, je le souhaiterais aussi.

VOLUMNIE.—Vous le souhaiteriez, dites-vous?... Et c'est vous qui avez animé la populace, vous chats miaulants, aussi en état d'apprécier son mérite que je le suis, moi, de pénétrer les mystères dont le ciel interdit la connaissance à la terre.

BRUTUS, à Sicinius.—Je vous en prie, allons-nous-en.

VOLUMNIE.—Oui, fort bien, allez-vous-en. Vous avez fait là une belle action; mais avant que vous me quittiez, vous entendrez encore cette vérité. Autant le Capitole surpasse en hauteur la plus humble maison de Rome, autant mon fils, oui, le mari de cette jeune femme qui m'accompagne, celui-là même, voyez-vous, que vous avez banni, vous surpasse en mérite, vous tous tant que vous êtes.

BRUTUS.—A merveille! parlez: nous vous laissons-là.

SICINIUS.—Aussi bien, pourquoi s'arrêter ici, pour se voir harceler par une femme qui a perdu la raison?

VOLUMNIE.—Emportez avec vous les prières que j'adresse au ciel pour vous. Je voudrais que les dieux ne fussent occupés qu'à accomplir mes malédictions! (Les tribuns sortent.) Oh! si je pouvais les rencontrer seulement une fois par jour!... cela soulagerait mon coeur du poids douloureux qui l'oppresse.

MÉNÉNIUS.—Vous leur avez dit là leur fait; et, j'en conviens, vous en avez bien sujet: voulez-vous venir souper avec moi?

VOLUMNIE.—La colère est mon aliment: je me nourris de moi-même, et je mourrai de faim en me nourrissant ainsi.—Allons, quittons cette place; mettons un terme à ces cris et à ces pleurs d'enfant: je veux être Junon dans ma colère. Venez, venez.

MÉNÉNIUS.—Fi donc! fi donc!

(Ils sortent.)



SCÈNE III


La scène change et représente un chemin entre Rome et Antium.

UN ROMAIN ET UN VOLSQUE se rencontrent.


LE ROMAIN.—Bien sûr, je vous connais, et je suis connu de vous: votre nom, ou je me trompe fort, est Adrien.

LE VOLSQUE.—Cela est vrai: d'honneur, je ne vous remets pas.

LE ROMAIN.—Je suis un Romain; mais je sers, comme vous, contre Rome. Me reconnaissez-vous à présent?

LE VOLSQUE.—N'êtes-vous pas Nicanor?

LE ROMAIN.—Lui-même.

LE VOLSQUE.—Vous aviez une barbe plus épaisse, ce me semble, la dernière fois que je vous ai vu: mais le son de votre voix me rappelle vos traits. Quelles nouvelles de Rome? J'étais chargé par le sénat volsque d'aller vous y chercher: vous m'avez fort heureusement épargné une journée de chemin.

LE ROMAIN.—Il y a eu à Rome d'étranges insurrections: le peuple soulevé contre les sénateurs, les patriciens et les nobles.

LE VOLSQUE.—Il y a eu, dites-vous? Elles sont donc à leur terme? Notre sénat ne le croit pas: on presse, les préparatifs de guerre, et l'on espère fondre sur les Romains au plus chaud de leurs divisions.

LE ROMAIN.—Le plus fort du feu est passé: mais il ne faut qu'une étincelle pour rallumer l'incendie; car les nobles prennent si à coeur le bannissement du brave Coriolan, qu'ils sont tous disposés à ôter au peuple son pouvoir; et à lui enlever ses tribuns pour jamais. Le feu couve sous la cendre, je puis vous I'assurer, et il est près d'éclater avec violence.

LE VOLSQUE.—Coriolan banni?

LE ROMAIN.—Oui, il est banni.

LE VOLSQUE.—Avec cette nouvelle, Nicanor, vous êtes sûr d'être bien reçu.

LE ROMAIN.—L'occasion est bonne pour les Volsques. J'ai entendu dire que le moment le plus favorable pour séduire une femme, c'est quand elle est en querelle avec son mari. Votre noble Tullus Aufidius va figurer avec avantage dans cette guerre, à présent que son grand adversaire Coriolan n'a plus ni crédit ni emploi dans sa patrie.

LE VOLSQUE.—Il ne peut manquer d'y briller. Je me félicite de cette rencontre inattendue: grâce à vous, ma commission est remplie, et je vais vous accompagner avec joie jusqu'à mon logis.

LE ROMAIN.—D'ici au souper, je vous apprendrai bien des nouvelles de Rome qui vous surprendront, et qui toutes tendent à I'avantage de ses ennemis. N'avez-vous pas, disiez-vous, une armée prête à marcher?

LE VOLSQUE.—Une armée superbe; les centurions ont déjà reçu leurs commissions et leur paye; ils ont l'ordre d'être sur pied une heure après le premier signal.

LE ROMAIN.—Je suis ravi d'apprendre qu'ils sont tout prêts, et je suis I'homme, je crois, qui va les mettre dans le cas d'agir à l'heure même. Je m'applaudis de vous avoir rencontré, et votre compagnie me fait grand plaisir.

LE VOLSQUE.—Vous vous chargez là de mon rôle: c'est moi qui ai le plus sujet de me réjouir de la vôtre.

LE ROMAIN.—Allons, marchons ensemble.

(Ils sortent.)



SCÈNE IV


Antium, devant la maison d'Aufidius.

CORIOLAN entre mal vêtu, déguisé, et le visage à demi caché dans son manteau.


CORIOLAN.—C'est une belle ville qu'Antium! Cité d'Antium, c'est moi qui t'ai remplie de veuves. Combien d'héritiers de ces beaux édifices j'ai ouï gémir et vu périr dans mes guerres! Cité d'Antium, ne va pas me reconnaître: tes femmes et tes enfants, armés de broches et de pierres, me tueraient dans un combat sans gloire. (Il rencontre un Volsque.) Salut, citoyen.

LE VOLSQUE.—Je vous le rends.

CORIOLAN.—Conduisez-moi, s'il vous plaît, à la demeure du brave Aufidius. Est-il à Antium?

LE VOLSQUE.—Oui, et il donne un festin aux grands de l'État.

CORIOLAN.—Où est sa maison, je vous prie?

LE VOLSQUE.—C'est celle-ci, là, devant vous.

CORIOLAN.—Je vous remercie: adieu. (Le Volsque s'en va.) O monde, voilà tes révolutions bizarres! Deux amis qui se sont juré une foi inviolable, qui paraissent n'avoir à eux deux qu'un seul et même coeur, qui passent ensemble toutes les heures de la vie, partageant le même lit, la même table, les mêmes exercices, qui sont pour ainsi dire deux jumeaux inséparables, unis par une éternelle amitié, vont dans l'espace d'une heure, sur la plus légère querelle, sur une parole, rompre violemment ensemble, et passer à la haine la plus envenimée. Et aussi deux ennemis mortels, dont la haine troublait le sommeil et les nuits, qui tramaient des complots pour se surprendre l'un l'autre, il ne faut qu'un hasard, l'événement le plus futile, pour les changer en amis tendres et réunir leurs destins. Voilà mon histoire. Je hais le lieu de ma naissance, et tout mon amour est donné à cette ville ennemie.—Entrons, si Aufidius me fait périr, il ne fera que tirer une juste vengeance; s'il m'accueille en allié, je rendrai service à son pays.

(Il s'éloigne.)



SCÈNE V


Une salle d'entrée dans la maison d'Aufidius.

(On entend de la musique: tout annonce une fête dans l'intérieur.)


UN ESCLAVE entre.

PREMIER ESCLAVE,—Du vin, du vin. Que fait-on ici? Je crois que tous nos gens sont endormis.

(Entre un second esclave.)

SECOND ESCLAVE.—Où est Cotus? mon maître le demande. Cotus?

(Coriolan entre.)

CORIOLAN.—Une belle maison! Voici un grand festin; mais je n'y parais pas en convive.

(Le premier esclave repasse par la salle.)

PREMIER ESCLAVE.—Que voulez-vous, l'ami? D'où êtes-vous? Il n'y a pas ici de place pour vous: je vous prie, regagnez la porte.

CORIOLAN, à part.—Je ne mérite pas un meilleur accueil, en ma qualité de Coriolan.

(Le second esclave revient.)

SECOND ESCLAVE.—D'où êtes-vous l'ami?—Le portier a-t-il les yeux dans la tête pour laisser entrer de pareilles gens! Je vous prie, l'ami, sortez.

CORIOLAN.—Que je sorte, moi!

SECOND ESCLAVE.—Oui, vous; allons, sortez.

CORIOLAN.—Tu me deviens importun.

SECOND ESCLAVE.—Oh! êtes—vous si brave?... En ce cas, je vais vous donner à qui parler.

(Entre un troisième esclave qui aborde le premier.)

TROISIÈME ESCLAVE, au premier,—Quel est cet inconnu?

PREMIER ESCLAVE.—L'homme le plus étrange que encore vu: je ne peux parvenir à le faire sortir. Je te prie, avertis mon maître qu'il veut lui parler.

TROISIÈME ESCLAVE, à Coriolan.—Que cherchez-vous ici, l'homme? Allons, je vous prie, videz le logis.

CORIOLAN.—Laissez-moi debout ici; je ne nuis pas à votre foyer.

TROISIÈME ESCLAVE.—Qui êtes-vous?

CORIOLAN.—Un noble.

TROISIÈME ESCLAVE.—Ah! un pauvre noble, sur ma foi!

CORIOLAN.—Vrai: je le suis pourtant.

TROISIÈME ESCLAVE.—De grâce, mon pauvre noble, choisissez quelque autre asile: il n'y a point de place ici pour vous. Allons, je vous prie, videz les lieux, allons.

CORIOLAN, le repoussant.—Poursuis tes affaires, et va t'engraisser des reliefs du festin.

TROISIÈME ESCLAVE.—Quoi! vous ne voulez-vous pas? Je t'en prie, annonce à mon maître que l'hôte étrange l'attend ici.

SECOND ESCLAVE.—Je vais l'avertir.

TROISIÈME ESCLAVE.—Où demeures-tu?

CORIOLAN.—Sous le dais.

TROISIÈME ESCLAVE.—Sous le dais

CORIOLAN.—Oui.

TROISIÈME ESCLAVE.—Où est donc ce dais?

CORIOLAN.—Dans la ville des milans et des corbeaux.

TROISIÈME ESCLAVE.—Dans la ville des milans et des corbeaux?—Quel âne est ceci?.....Tu habites donc aussi avec les buses?

CORIOLAN.—Non, je ne sers point ton maître.

TROISIÈME ESCLAVE.—Holà! seigneur, voudriez-vous vous mêler des affaires de mon maître?

CORIOLAN.—Cela est plus honnête que de se mêler de celles de ta maîtresse.—Bavard éternel, prête-moi ton bâton; allons, décampe.

(Il le bat, et l'esclave se sauve.) (Aufidius entre, précédé de l'esclave qui l'a averti.)

AUFIDIUS.—Où est cet individu?

SECOND ESCLAVE,—Le voilà, seigneur. Je l'aurais malmené si je n'avais craint de faire du bruit et de troubler vos convives.

AUFIDIUS.—De quel lieu viens-tu? Que demandes-tu? Ton nom? Pourquoi ne réponds-tu pas? Parle: quel est ton nom?

CORIOLAN, se découvrant le visage.—Tullus, si tu ne me connais pas encore, et qu'en me regardant tu ne devines pas qui je suis, la nécessité me forcera de me nommer.

AUFIDIUS.—Quel est ton nom?

(Les esclaves se retirent.)

CORIOLAN.—Un nom fait pour offenser l'oreille des Volsques, et qui ne sonnera pas agréablement à la tienne.

AUFIDIUS.—Parle: quel est ton nom? Tu as un air menaçant, et l'orgueil du commandement est empreint sur ton front. Quoique ton vêtement soit déchiré, tout indique en toi la noblesse. Quel est ton nom?

CORIOLAN.—Prépare toi à froncer le sourcil. Me devines-tu à présent?

AUFIDIUS.—Non, je ne te connais point: nomme-toi.

CORIOLAN.—Mon nom est Caïus Marcius, qui t'a fait tant de mal à toi et à tous les Volsques. C'est ce qu'atteste mon surnom de Coriolan. Mes pénibles services, mes dangers extrêmes, et tout le sang que j'ai versé pour mon ingrate patrie, n'ont reçu pour salaire que ce surnom. Ce gage de la haine et du ressentiment que tu dois nourrir contre moi, ce surnom seul m'est demeuré. L'envie a dévoré tout le reste; l'envie et la cruauté d'une vile populace, tolérée par nos nobles sans courage; ils m'ont tous abandonné, et ils ont souffert que des voix d'esclaves me bannissent de Rome. C'est cette extrémité qui me conduit aujourd'hui dans tes foyers, non pas dans l'espérance (ne va pas t'y méprendre) de sauver ma vie: car, si je craignais la mort, tu es celui de tous les hommes de l'univers que j'aurais le plus évité. Si tu me vois ici devant toi, c'est que, dans mon dépit, je veux m'acquitter envers ceux qui m'ont banni. Si donc tu portes un coeur qui respire la vengeance des affronts que tu as reçus, si tu veux fermer les plaies de ta patrie, et effacer les traces de honte qui l'ont défigurée, hàte-toi de m'employer et de faire servir ma disgrâce à ton avantage: mets ma misère à profit, et que les actes de ma vengeance deviennent des services utiles pour toi; car je combattrai contre ma patrie corrompue, avec toute la rage des derniers démons de l'enfer. Mais si tu n'oses plus rien entreprendre, et que tu sois dégoûté de tenter de nouveaux hasards, alors, je te le dis en un mot, moi-même je suis dégoûté de vivre, et je viens offrir ma tête à ton glaive et à ta haine. M'épargner serait en toi démence; moi, dont la haine t'a toujours poursuivi sans relâche; moi, qui ai fait couler du sein de ta patrie des tonnes de sang; je ne peux plus vivre qu'à ta honte, ou pour te servir.

AUFIDIUS.—O Marcius! Marcius! chaque mot que tu viens de prononcer a arraché de mon coeur une racine de ma vieille inimitié. Oui, quand Jupiter, ouvrant ce nuage qui voile les cieux, m'apparaîtrait et me révélerait les mystères des dieux, en ajoutant: «Je te dis la vérité;» je le ne croirais pas avec plus de confiance que je n'en ai en toi, brave et magnanime Marcius! O laisse-moi entourer de mes bras ce corps, contre lequel mon javelot s'est tant de fois brisé en effrayant la lune par ses éclats. J'embrasse l'enclume de mon épée. Mon amitié généreuse le dispute à la tienne avec plus d'ardeur que je n'en ai jamais ressenti dans la lutte ambitieuse de ma force contre la tienne. Sache que j'aimais passionnément la fille que j'ai épousée; jamais amant ne poussa des soupirs plus sincères: eh bien! la joie de te voir ici, noble mortel, fait éprouver à mon coeur de plus violents transports que ne m'en inspira la vue de ma maîtresse franchissant pour la première fois le seuil de ma porte, le jour de mes noces. Dieu de la guerre, je t'annonce que nous avons une armée sur pied, et que j'étais décidé à tenter encore de t'arracher ton bouclier, ou à y perdre mon bras. Tu m'as battu douze fois; et depuis, chaque nuit, je n'ai rêvé que combats corps à corps entre toi et moi. Nous avons lutté dans mon sommeil, cherchant à nous enlever nos casques, et nous saisissant l'un l'autre à la gorge; et je m'éveillais à moitié mort, épuisé par un vain songe.—Vaillant Marcius, quand nous n'aurions d'autre sujet de querelle avec Rome que l'injustice de t'avoir banni, nous ferions marcher tous les Volsques, depuis l'âge de douze ans jusqu'à celui de soixante-dix; et nous porterions la guerre, comme un torrent débordé, jusque dans les entrailles de cette ville ingrate. Oh! viens, entre, et serre la main de nos sénateurs: tu trouveras en eux des amis; ils sont ici à prendre congé de moi. J'étais prêt à marcher, non pas encore contre Rome même, mais contre son territoire.

CORIOLAN.—Dieux! vous me rendez heureux.

AUFIDIUS.—Ainsi, toi le plus absolu des hommes, si tu veux te charger toi-même de diriger tes vengences, prends la moitié du commandement: tu connais le fort et le faible de ton pays; nul ne le saurait faire comme toi. Tu décideras toi-même s'il faut aller frapper droit aux portes de Rome, ou l'ébranler dans les parties les plus éloignées, s'il faut l'épouvanter avant de la détruire. Mais entre: permets que je te présente à des hommes qui seront en tout dociles à tes vues. Mille et mille fois le bienvenu! Je suis plus ton ami que je n'ai jamais été ton ennemi; et, Marcius, c'est dire beaucoup.—Ta main: sois le bienvenu!

(Ils sortent.) (Entrent les deux premiers esclaves.)

PREMIER ESCLAVE.—Il s'est fait ici un étrange changement.

SECOND ESCLAVE.—Sur ma foi, j'ai failli le frapper: mais certain pressentiment m'arrêtait et me disait que ses habits n'accusaient pas la vérité.

PREMIER ESCLAVE.—Quel bras il a! Du bout du doigt il m'a fait tourner comme un sabot.

SECOND ESCLAVE.—Moi, j'ai bien vu à son air qu'il y avait en lui quelque chose.....Il avait dans la figure un je ne sais quoi.....je ne trouve pas de mot pour exprimer mon idée.

PREMIER ESCLAVE.—Oui, tu as raison: un regard..... Que je sois perdu si je n'ai pas vu, à sa mine, qu'il était plus qu'il ne paraissait.

SECOND ESCLAVE.—Et moi aussi, je le jure. C'est tout uniment l'homme du monde le plus extraordinaire.

PREMIER ESCLAVE.—Je le crois: mais tu connais un plus grand guerrier que lui.

SECOND ESCLAVE.—Qui? mon maître?

PREMIER ESCLAVE.—Oui: mais il n'est point question de cela.

SECOND ESCLAVE.—Je crois que celui-ci en vaut six comme lui.

PREMIER ESCLAVE.—Oh! non, pas tant; mais je le regarde comme un plus grand guerrier.

SECOND ESCLAVE.—Cependant, pour la défense d'une ville, notre général est excellent.

PREMIER ESCLAVE.—Oui, et pour un assaut aussi

(Rentre le troisième esclave.)

TROISIÈME ESCLAVE.—Ho! ho! camarades; je puis vous dire des nouvelles, de grandes nouvelles, scélérats!

TOUS DEUX ENSEMBLE.—Quelles nouvelles? quelles nouvelles? Fais-nous-en part.

TROISIÈME ESCLAVE.—Si j'avais à choisir, je ne voudrais pas être Romain: oui, j'aimerais autant être un criminel condamné.

TOUS DEUX.—Pourquoi donc? pourquoi?

TROISIÈME ESCLAVE.—C'est que celui qui avait coutume de frotter notre général, Caïus Marcius, est ici.

PREMIER ESCLAVE.—Tu dis frotter notre général?

TROISIÈME ESCLAVE.—Eh bien! peut-être pas le frotter, mais tout au moins lui tenir tête.

SECOND ESCLAVE.—Allons, nous sommes camarades et amis: disons la vérité; il était trop fort pour lui. Je le lui ai entendu avouer à lui-même.

PREMIER ESCLAVE.—A dire vrai, oui, il était trop fort pour lui. Devant Corioles, il vous le hacha comme une carbonnade.

SECOND ESCLAVE.—Oui, ma foi; et s'il avait été anthropophage, il vous l'aurait grillé et mangé.

PREMIER ESCLAVE.—Mais voyons la suite de tes nouvelles.

TROISIÈME ESCLAVE.—Eh bien! on le traite ici comme s'il était le fils et l'héritier du dieu Mars. Il est placé à table sur le siège d'honneur; pas un de nos sénateurs qui osât lui faire une question; tous sont restés ébahis devant lui. Notre général lui-même le caresse comme une maîtresse, croit consacrer sa main en le touchant, et fait l'oeil à tous ses discours. Mais l'important de la nouvelle, c'est que notre général est coupé en deux: oui, il n'est plus aujourd'hui que la moitié de ce qu'il était hier; car cet autre a la moitié du commandement, à la prière et de l'aveu de toute l'assemblée. Il ira, dit-il, vous tirer l'oreille aux gardiens des portes de Rome; il balayera tout et laissera son passage libre et clair derrière lui.

SECOND ESCLAVE.—Et il est homme à le faire plus qu'aucun que je connaisse.

TROISIÈME ESCLAVE.—Homme à le faire! Il le fera; car vois-tu, camarade, il lui reste autant d'amis qu'il peut avoir d'ennemis; mais ces amis n'osaient pas, en quelque façon (tu comprends), se montrer, comme on dit, ses amis dans l'infélicité 3.

PREMIER ESCLAVE.—Dans l'infélicité? Qu'est-ce que c'est que ça?

Note 3: (retour)

L'esclave, qui veut faire le beau parleur, fabrique ici un mot qu'il ne comprend pas lui-même, et que son camarade relève. Voici la phrase:

THIRD SERVANT.—Which friends, sir (as it were), durst not (look you sir), show themselves (as we term it) his friends whilst he's in directitude.

FIRST SERVANT.—Directitude? what is that?

TROISIÈME ESCLAVE.—Mais lorsqu'ils le verront relever la tête et se baigner dans le sang, alors ils sortiront de leurs retraites, comme les lapins après la pluie, et se joindront à lui.

PREMIER ESCLAVE.—Mais quand se met-on en marche?

TROISIÈME ESCLAVE.—Demain, aujourd'hui, tout à l'heure: vous entendrez le tambour cette après-midi. L'expédition fait en quelque sorte partie du festin, et ils la veulent terminer avant de s'essuyer la bouche.

SECOND ESCLAVE.—Bon: nous allons donc revoir le monde en mouvement! Cette paix n'est bonne à rien qu'à rouiller le fer, enrichir les tailleurs, et nourrir des chansonniers.

PREMIER ESCLAVE.—Moi, je dis: ayons la guerre; elle surpasse autant la paix que le jour surpasse la nuit: elle est vive, vigilante, sonore, et pleine d'activité et de trouble. La paix est une vraie apoplexie, une léthargie fade, sourde, assoupie, insensible: elle fait plus de bâtards que la guerre ne détruit d'hommes.

SECOND ESCLAVE..—C'est cela, et comme la guerre peut s'appeler un métier de voleur, la paix n'est bonne qu'à faire des cocus.

PREMIER ESCLAVE.—Oui, et elle rend les hommes ennemis les uns des autres.

TROISIÈME ESCLAVE.—Bien dit, parce qu'ils ont alors moins besoin les uns des autres. Allons, la guerre, pour remplir ma bourse! J'espère dans peu voir les Romains à aussi vil prix dans le marché que l'ont été les Volsques..... J'entends du bruit: ils se lèvent de table.

TOUS TROIS.—Entrons vite, vite, entrons. (Ils sortent»)