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Corneille expliqué aux enfants

Chapter 12: CHAPITRE IX. POMPÉE.
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About This Book

Aimed at young readers, the volume introduces the life and historical setting of a leading seventeenth-century dramatist, then explains the subjects and moral substance of his major plays in plain language. It adopts a conversational, family-style method that interweaves concise narrative summaries, selected readable passages, and short analyses to clarify themes such as duty, honor, and human feeling. The approach emphasizes moral formation and critical sense, offering teachers and parents a practical pedagogy that makes dramatic ideas accessible without sacrificing the seriousness of the originals.

NICOMÈDE.
Ah! laissez-moi toujours à cette digne marque
Reconnaître en mon sang un vrai sang de monarque.
Ce n'est plus des Romains l'esclave ambitieux,
C'est le libérateur d'un sang si précieux.
Mon frère, avec mes fers vous en briserez bien d'autres,
Ceux du roi, de la reine, et les siens et les vôtres.
Mais pourquoi vous cacher en sauvant tout l'Etat?
ATTALE.
Pour voir votre vertu dans son plus haut éclat;
Pour la voir seule agir contre notre injustice,
Sans la préoccuper par ce faible service,
Et me venger enfin ou sur vous ou sur moi,
Si j'eusse mal jugé de tout ce que je voi.

Et remarquez ce que peut la fermeté de cœur, et l'autorité que donne à un vaincu, presque à un captif, la dignité, la noblesse d'une courageuse attitude. Ce Nicomède est à la fin de la pièce comme le chef et le maître. Attale s'est fait son élève et son partisan. Arsinoé s'humilie devant lui; Prusias proclame «qu'avoir un fils si grand est sa plus grande gloire»; Flaminius lui-même lui parle avec respect. C'est qu'il n'y a rien qui impose comme le courage, comme l'âme énergique et obstinée qui espère contre toute espérance, et pour tout dire d'un mot, comme la volonté. C'est un homme du temps de Corneille, et qui l'admirait fort, qui a dit: «Rien n'est impossible: il y a des voies qui conduisent à toutes choses; et si nous avions assez de volonté, nous aurions toujours assez de moyens»[36].


CHAPITRE IX.
POMPÉE.

La noblesse de cœur chez les hommes est chose admirable; elle est plus touchante encore et plus vénérable chez les femmes. Vous l'avez déjà vu par cette fière et courageuse Chimène. Cela éclate encore mieux par la simple histoire de Cornélie, qui est contenue dans la tragédie de Pompée. Cette tragédie devrait avoir pour titre «La Veuve de Pompée». Remarquez un instant comment Corneille a compris, d'ordinaire, la grandeur de la femme. Les hommes sont grands par leur dévouement à une grande idée ou à un grand sentiment. Tels Rodrigue, Horace, Auguste, Polyeucte, Nicomède. Les femmes sont grandes par le dévouement à la famille, par leur culte religieux de la maison où elles sont nées, ou de celle où elles sont entrées. La grandeur de Chimène est dans le dévouement à la mémoire de son père. La grandeur de Cornélie, veuve de Pompée, est dans son culte pour le souvenir de son époux.

Corneille, au moins dans ces deux pièces, et dans le rôle de Pauline aussi, a bien compris que les pensées de la fille ou de la femme doivent toujours se ramener au foyer, dont la femme est la gardienne, l'ornement et l'honneur, que hors de là, et s'attachant à un autre objet, la grandeur chez elles aurait quelque chose de forcé et peut-être de faux. Ce rôle de Cornélie est donc une chose très belle et très imposante. Et voyez comme les convenances y sont bien observées. Il ne convient pas qu'une femme ait un rôle bruyant et éclatant; il ne convient pas, pour dire la chose comme elle est, qu'elle parle beaucoup.

A ce compte, il ne faudrait pas de rôle de femmes dans les comédies. Faites attention pourtant. Une jeune fille dans sa famille, une femme à côté de son mari doit parler peu. Mais qu'une jeune fille dont le père est mort agisse et parle pour défendre et venger sa mémoire; cela est bien, et c'est le rôle de Chimène. Qu'une jeune femme dont le mari a commis une noble imprudence agisse et parle pour le sauver, et quand il est mort, pour l'honorer en l'imitant; cela est beau, et c'est le rôle de Pauline. Qu'une veuve agisse et parle pour défendre, faire respecter et faire craindre la mémoire de son mari; cela est touchant, et c'est le rôle de Cornélie. L'âme du Comte est passée dans celle de Chimène, celle de Polyeucte dans celle de Pauline, et celle de Pompée dans celle de Cornélie; et ce sont ces grandes ombres qui parlent par la bouche de ces nobles femmes. La noblesse de la femme est de s'appuyer sur le chef de famille, ou sur sa mémoire, et de porter dignement son nom, ou son souvenir.

Ce Pompée était un grand général romain, du temps des guerres civiles qui ont désolé la république romaine. Il avait été vaincu par son rival César, et avait cherché un asile en Egypte. Le roi de ce pays, qui était un scélérat, l'avait fait mettre à mort, pour flatter le ressentiment de César. Mais César avait des sentiments élevés. Quand il arrive, Ptolomée, le roi d'Egypte, se prosterne à ses pieds et lui apprend que, par ses soins, Pompée n'existe plus. César s'irrite et, avec le plus accablant mépris, montre au roi toute sa lâcheté.

PTOLOMÉE.
Seigneur, montez au trône, et commandez ici.
CÉSAR.
Connaissez-vous César de lui parler ainsi?
Que m'offrirait de pis la fortune ennemie,
A moi qui tient le trône égal à l'infamie!
Certes Rome à ce coup pourrait bien se vanter
D'avoir eu juste lieu de me persécuter;
Elle qui d'un même œil les donne et les dédaigne,
Qui ne voit rien aux rois[37] qu'elle aime ou qu'elle craigne,
Et qui verse en nos cœurs, avec l'âme et le sang,
Et la haine du nom, et le mépris du rang.
C'est ce que de Pompée il vous fallait apprendre;
S'il en eût aimé l'offre, il eût su s'en défendre:
Et le trône et le roi se seraient ennoblis
A soutenir la main qui les a rétablis.
Vous eussiez pu tomber, mais tout couvert de gloire;
Votre chute eût valu la plus haute victoire:
Et si votre destin n'eût pu vous en sauver,
César eût pris plaisir à vous en relever.
Vous n'avez pu former une si noble envie.
Mais quel droit aviez-vous sur cette illustre vie?
Que vous devait son sang pour y tremper vos mains,
Vous qui devez respect au moindre des Romains?
Ai-je vaincu pour vous dans les champs de Pharsale?
Et par une victoire aux vaincus trop fatale,
Vous ai-je acquis sur eux, en ce dernier effort,
La puissance absolue et de vie et de mort?
Moi qui n'ai jamais pu la souffrir à Pompée,
La souffrirai-je en vous sur lui-même usurpée,
Et que de mon bonheur vous ayez abusé
Jusqu'à plus attenter que je n'aurais osé?
De quel nom après tout pensez-vous que je nomme
Ce coup où vous tranchez du souverain de Rome,
Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d'affront
Que sur tant de milliers ne fit le roi de Pont[38]?
Pensez-vous que j'ignore ou que je dissimule
Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupule,
Et que, s'il m'eût vaincu, votre esprit complaisant
Lui faisait de ma tête un semblable présent?
Grâces à ma victoire, on me rend des hommages
Où ma fuite eût reçu toutes sortes d'outrages;
Au vainqueur, non à moi, vous faites tout l'honneur.
Si César en jouit, ce n'est que par bonheur.
Amitié dangereuse, et redoutable zèle,
Que règle la fortune, et qui tourne avec elle!
Mais parlez; c'est trop être interdit et confus.

Ptolomée s'excuse sur son dévouement à César. Mais ce n'est pas là le genre de dévouement que César exige de ses vrais amis. Il reprend avec plus d'éloquence encore:

Vous cherchez, Ptolomée, avecque trop de ruses,
De mauvaises couleurs et de froides excuses,
Votre zèle était faux, si seul il redoutait
Ce que le monde entier à pleins vœux souhaitait!
Et s'il vous a donné ces craintes trop subtiles,
Qui m'ôtent tout le fruit de nos guerres civiles,
Où l'honneur seul m'engage, et que pour terminer
Je ne veux que celui de vaincre et pardonner,
Où mes plus dangereux et plus grands adversaires,
Sitôt qu'ils sont vaincus, ne sont plus que mes frères;
Et mon ambition ne va qu'à les forcer,
Ayant dompté leur haine, à vivre et m'embrasser.
O combien d'allégresse une si triste guerre
Aurait-elle laissé dessus toute la terre,
Si Rome avait pu voir marcher en même char,
Vainqueur de leur discorde, et Pompée et César!
Voilà ces grands malheurs que craignait votre zèle.
O crainte ridicule autant que criminelle!
Vous craignez ma clémence! ah! n'ayez plus ce soin;
Souhaitez-la plutôt, vous en avez besoin.
Si je n'avais égard qu'aux lois de la justice,
Je m'apaiserais Rome avec votre supplice,
Sans que ni vos respects, ni votre repentir,
Ni votre dignité, vous pussent garantir;
Votre trône lui-même en serait le théâtre:
Mais voulant épargner le sang de Cléopâtre[39],
J'impute à vos flatteurs toute la trahison,
Et je veux voir comment vous m'en ferez raison;
Suivant les sentiments dont vous serez capable,
Je saurai vous tenir innocent ou coupable.
Cependant à Pompée élevez des autels;
Rendez-lui les honneurs qu'on rend aux immortels;
Par un prompt sacrifice expiez tous vos crimes;
Et surtout pensez bien au choix de vos victimes.
Allez-y donner ordre, et me laissez ici
Entretenir les miens sur quelque autre souci.

Voilà un généreux, n'est-ce pas? Je le crois comme vous. Cependant remarquez que César est à l'aise pour étaler ces beaux sentiments maintenant qu'il n'a plus rien à redouter de son rival. Il y a une générosité plus certaine et plus éclatante, c'est celle qui, ayant tout à craindre et n'ayant rien à gagner, se montre cependant et jaillit du cœur. C'est celle-là que Cornélie va nous montrer. Elle rencontre César, et, loin de trembler devant lui, elle le brave en un magnifique langage.

CORNÉLIE.
César, car le destin, que dans tes fers je brave,
Me fait ta prisonnière, et non pas ton esclave,
Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur
Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur;
De quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée,
Veuve du jeune Crasse[40], et veuve de Pompée,
Fille de Scipion, et, pour dire encor plus,
Romaine, mon courage est encor au-dessus;
Et de tous les assauts que sa rigueur me livre,
Rien ne me fait rougir que la honte de vivre.
J'ai vu mourir Pompée, et ne l'ai pas suivi;
Et bien que le moyen m'en ait été ravi,
Qu'une pitié cruelle à mes douleurs profondes
M'ait ôté le secours et du fer et des ondes,
Je dois rougir pourtant, après un tel malheur,
De n'avoir pu mourir d'un excès de douleur.
Ma mort était ma gloire, et le destin m'en prive,
Pour croître mes malheurs et me voir ta captive.
Je dois bien toutefois rendre grâces aux dieux
De ce qu'en arrivant je te trouve en ces lieux,
Que César y commande, et non pas Ptolomée.
Hélas! et sous quel astre, ô ciel! m'as-tu formée,
Si je leur dois des vœux de ce qu'ils ont permis
Que je rencontre ici mes plus grands ennemis,
Et tombe entre leurs mains plutôt qu'aux mains d'un prince
Qui doit à mon époux son trône et sa province?
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
Car enfin n'attends pas que j'abaisse ma haine;
Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine:
Et, quoique ta captive, un cœur comme le mien,
De peur de s'oublier, ne te demande rien.
Ordonne; et, sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie,
Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.

César répond avec beaucoup de grandeur d'âme et de noblesse à ces nobles et fières paroles. On sent bien que cet homme parle déjà en maître du monde, en chef illustre de ces Romains auxquels Corneille aime toujours à prêter un cœur héroïque et un langage digne de leur cœur.

O d'un illustre époux noble et digne moitié,
Dont le courage étonne et le sort fait pitié!
Certes, vos sentiments font assez reconnaître
Qui vous donna la main, et qui vous donna l'être;
Et l'on juge aisément, au cœur que vous portez,
Où vous êtes entrée et de qui vous sortez.
L'âme du jeune Crasse, et celle de Pompée,
L'une et l'autre vertu par le malheur trompée,
Le sang des Scipions protecteur de nos dieux,
Parlent par votre bouche, et brillent dans vos yeux;
Et Rome dans ses murs ne voit point de famille
Qui soit plus honorée ou de femme ou de fille.
Plût au grand Jupiter, plût à ces mêmes dieux,
Qu'Annibal eût bravés jadis sans vos aïeux,
Que ce héros si cher dont le ciel vous sépare
N'eût pas si mal connu la cour d'un roi barbare,
Ni mieux aimé tenter une incertaine foi,
Que la vieille amitié qu'il eût trouvée en moi;
Qu'il eût voulu souffrir qu'un bonheur de mes armes
Eût vaincu ses soupçons, dissipé ses alarmes;
Et qu'enfin, m'attendant sans plus se défier,
Il m'eût donné moyen de me justifier!
Alors, foulant aux pieds la discorde et l'envie,
Je l'eusse conjuré de se donner la vie,
D'oublier ma victoire, et d'aimer un rival,
Heureux d'avoir vaincu pour vivre son égal.
J'eusse alors regagné son âme satisfaite,
Jusqu'à lui faire aux dieux pardonner sa défaite;
Il eût fait à son tour, en me rendant son cœur,
Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur.
Mais puisque par sa perte, à jamais sans seconde,
Le sort a dérobé cette allégresse au monde,
César s'efforcera de s'acquitter vers vous
De ce qu'il voudrait rendre à cet illustre époux.
Prenez donc en ces lieux liberté tout entière:
Seulement pour deux jours soyez ma prisonnière,
Afin d'être témoin comme, après nos débats,
Je chéris sa mémoire et venge son trépas,
Et de pouvoir apprendre à toute l'Italie
De quel orgueil nouveau m'enfle la Thessalie[41].
Je vous laisse à vous-même, et vous quitte un moment.
Choisissez-lui, Lépide[42], un digne appartement;
Et qu'on l'honore ici, mais en dame romaine,
C'est-à-dire un peu plus qu'on n'honore la reine.
Commandez, et chacun aura soin d'obéir.
CORNÉLIE.
O ciel! que de vertus vous me faites haïr!

Mais voici la vraie et sublime grandeur d'âme. Un danger grave menace César, qui l'en avertit? Cornélie! Cornélie qui est bien l'ennemie de César, mais qui veut le combattre, le front haut, face à face, loyalement, non en profitant de ruses et de pièges ténébreux. Elle court à César brusquement, elle lui crie:

CORNÉLIE.
César, prends garde à toi!
Ta mort est résolue, on la jure, on l'apprête;
A celle de Pompée on veut joindre ta tête.
Prends-y garde, César; ou ton sang répandu
Bientôt parmi le sien se verra confondu.
Mes esclaves en sont: apprends de leurs indices
L'auteur de l'attentat, et l'ordre et les complices.
Je te les abandonne.
CÉSAR.
O cœur vraiment romain,
Et digne du héros qui vous donna la main!
Ses mânes, qui du ciel ont vu de quel courage
Je préparais la mienne à venger son outrage,
Mettant leur haine bas, me sauvent aujourd'hui
Par la moitié[43] qu'en terre il nous laisse de lui.
Il vit, il vit encore en l'objet de sa flamme,
Il parle par sa bouche, il agit dans son âme,
Il la pousse, et l'oppose à cette indignité,
Pour me vaincre par elle en générosité.
CORNÉLIE.
Tu te flattes, César, de mettre en ta croyance
Que la haine ait fait place à la reconnaissance.
Ne le présume plus; le sang de mon époux
A rompu pour jamais tout commerce entre nous:
J'attends la liberté qu'ici tu m'as offerte,
Afin de l'employer tout entière à ta perte;
Et je te chercherai partout des ennemis,
Si tu m'oses tenir ce que tu m'as promis.
Mais, avec cette soif que j'ai de ta ruine,
Je me jette au-devant du coup qui t'assassine,
Et forme des désirs avec trop de raison
Pour en aimer l'effet par une trahison:
Qui la sait et la souffre a part à l'infamie.
Si je veux ton trépas, c'est en juste ennemie:
Mon époux a des fils, il aura des neveux:
Quand ils te combattront, c'est là que je le veux;
Et qu'une digne main, par moi-même animée,
Dans ton champ de bataille, aux yeux de ton armée,
T'immole noblement, et par un digne effort,
Aux mânes du héros dont tu venges la mort.
Tous mes soins, tous mes vœux, hâtent cette vengeance;
Ta perte la recule, et ton salut l'avance.
Quelque espoir qui d'ailleurs me l'ose ou puisse offrir,
Ma juste impatience aurait trop à souffrir:
La vengeance éloignée est à demi perdue;
Et quand il faut l'attendre, elle est trop cher vendue.
Je n'irai point chercher sur les bords africains
Le foudre souhaité que je vois en tes mains[44];
La tête qu'il menace en doit être frappée.
J'ai pu donner la tienne au lieu d'elle à Pompée:
Ma haine avait le choix; mais cette haine enfin
Sépare son vainqueur d'avec son assassin,
Et ne croit avoir droit de punir ta victoire
Qu'après le châtiment d'une action si noire.
Rome le veut ainsi: son adorable front
Aurait de quoi rougir d'un trop honteux affront,
De voir en même jour, après tant de conquêtes,
Sous un indigne fer ses deux plus nobles têtes.
Son grand cœur, qu'à tes lois en vain tu crois soumis,
En veut aux criminels plus qu'à ses ennemis,
Et tiendrait à malheur le bien de se voir libre,
Si l'attentat du Nil affranchissait le Tibre.
Comme autre qu'un Romain n'a pu l'assujettir,
Autre aussi qu'un Romain ne l'en doit garantir.
Tu tomberais ici sans être sa victime;
Au lieu d'un châtiment ta mort serait un crime;
Et, sans que tes pareils en conçussent d'effroi,
L'exemple que tu dois périrait avec toi.
Venge-la de l'Egypte à son appui fatale;
Et je la vengerai, si je puis, de Pharsale[45].
Va, ne perds point de temps, il presse. Adieu: tu peux
Te vanter qu'une fois j'ai fait pour toi des vœux.

Cependant Philippe, un vieux serviteur fidèle de Pompée, a retrouvé son corps. Il lui a rendu les honneurs funèbres, comme on faisait alors, c'est-à-dire en le brûlant sur un bûcher et en enfermant les cendres dans une urne. Il apporte cette urne à Cornélie. La douleur de la veuve éclate en accents merveilleux de regret, de ressentiment, d'amertume:

CORNÉLIE.
Mes yeux, puis-je vous croire? et n'est-ce point un songe
Qui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge?
Te revois-je, Philippe? et cet époux si cher
A-t-il reçu de toi les honneurs du bûcher?
Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre?
O vous, à ma douleur objet terrible et tendre,
Eternel entretien de haine et de pitié,
Restes du grand Pompée, écoutez sa moitié.
N'attendez point de moi de regrets ni de larmes;
Un grand cœur à ses maux applique d'autres charmes.
Les faibles déplaisirs s'amusent à parler,
Et quiconque se plaint cherche à se consoler.
Moi, je jure des dieux la puissance suprême,
Et, pour dire encor plus, je jure par vous-même;
Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligé
Que le respect des dieux qui l'ont mal protégé:
Je jure donc par vous, ô pitoyable reste,
Ma divinité seule après ce coup funeste,
Par vous, qui seul ici pouvez me soulager,
De n'éteindre jamais l'ardeur de le venger.
Ptolomée à César, par un lâche artifice,
Rome, de ton Pompée a fait un sacrifice;
Et je n'entrerai point dans tes murs désolés,
Que le prêtre et le dieu ne lui soient immolés.
Faites-m'en souvenir, et soutenez ma haine,
O cendres, mon espoir aussi bien que ma peine;
Et pour m'aider un jour à perdre son vainqueur,
Versez dans tous les cœurs ce que ressent mon cœur.
Toi qui l'as honoré sur cette infâme rive
D'une flamme pieuse autant comme chétive,
Dis-moi, quel bon démon a mis en ton pouvoir
De rendre à ce héros ce funèbre devoir?

Cornélie tient entre ses mains l'urne
qui contient les cendres de son époux,
le grand Pompée.
(Pompée.)
P. 98-99.

Philippe raconte comment il a trouvé le corps de Pompée, son récit est très touchant et très beau. Ce Pompée n'est plus, et cependant c'est son souvenir illustre qui remplit toute la pièce; et voilà bien pourquoi la pièce porte son nom.

Tout couvert de son sang, et plus mort que lui-même,
Après avoir cent fois maudit le diadème,
Madame, j'ai porté mes pas et mes sanglots
Du côté que le vent poussait encor les flots.
Je cours longtemps en vain: mais enfin d'une roche
J'en découvre le tronc vers un sable assez proche,
Où la vague en courroux semblait prendre plaisir
A feindre de le rendre et puis s'en ressaisir.
Je m'y jette, et l'embrasse, et le pousse au rivage;
Et, ramassant sous lui le débris d'un naufrage,
Je lui dresse un bûcher à la hâte et sans art,
Tel que je pus sur l'heure et qu'il plut au hasard.
A peine brûlait-il que le ciel plus propice
M'envoie un compagnon en ce pieux office:
Cordus, un vieux Romain qui demeure en ces lieux,
Retournant de la ville, y détourne les yeux;
Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête est coupée,
A cette triste marque il reconnaît Pompée.
Soudain la larme à l'œil: «O toi, qui que tu sois,
A qui le ciel permet de si dignes emplois,
Ton sort est bien, dit-il, autre que tu ne penses:
Tu crains des châtiments, attends des récompenses;
César est en Egypte, et venge hautement
Celui pour qui ton zèle a tant de sentiment.
Tu peux faire éclater les soins qu'on t'en voit prendre,
Tu peux même à sa veuve en rapporter la cendre.
Son vainqueur l'a reçue avec tout le respect
Qu'un dieu pourrait ici trouver à son aspect.
Achève, je reviens.» Il part et m'abandonne,
Et rapporte aussitôt ce vase, qu'il me donne,
Où sa main et la mienne enfin ont renfermé
Ces restes d'un héros par le feu consumé.
CORNÉLIE.
Oh! que sa piété mérite de louanges!
PHILIPPE.
En entrant j'ai trouvé des désordres étranges:
J'ai vu fuir tout un peuple en foule vers le port,
Où le roi, disait-on, s'était fait le plus fort.
Les Romains poursuivaient; et César, dans la place
Ruisselante du sang de cette populace,
Montrait de sa justice un exemple assez beau,
Faisant passer Photin[46] par les mains d'un bourreau.
Aussitôt qu'il me voit, il daigne me connaître;
Et prenant de ma main les cendres de mon maître:
«Restes d'un demi-dieu, dont à peine je puis
Egaler le grand nom, tout vainqueur que j'en suis,
De vos traîtres, dit-il, voyez punir les crimes:
Attendant des autels, recevez ces victimes;
Bien d'autres vont les suivre. Et toi, cours au palais
Porter à sa moitié ce don que je lui fais;
Porte à ses déplaisirs cette faible allégeance,
Et dis-lui que je cours achever sa vengeance.»
Ce grand homme, à ces mots, me quitte en soupirant
Et baise avec respect ce vase, qu'il me rend.

Cornélie ne croit pas, ou croit peu à la sincérité des regrets de César. Elle garde l'urne de Pompée, et, songeant que César l'a touchée avant elle, elle s'écrie:

O soupirs! ô respect! ô qu'il est doux de plaindre
Le sort d'un ennemi, quand il n'est plus à craindre!
Qu'avec chaleur, Philippe, on court à le venger,
Lorsqu'on s'y voit forcé par son propre danger,
Et quand cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire
Fait notre sûreté, comme il croît[47] notre gloire!
César est généreux, j'en veux être d'accord;
Mais le roi le veut perdre, et son rival est mort.
Sa vertu laisse lieu de douter à l'envie
De ce qu'elle ferait s'il le voyait en vie:
Pour grand qu'en soit le prix, son péril en rabat;
Cette ombre qui la couvre en affaiblit l'éclat:
L'amour même s'y mêle, et le force à combattre;
Quand il venge Pompée, il défend Cléopâtre.
Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux,
Que je ne devrais rien à ce qu'il fait pour nous,
Si, comme par soi-même un grand cœur juge un autre,
Je n'aimais mieux juger sa vertu par la nôtre,
Et croire que nous seuls armons ce combattant,
Parce qu'au point qu'il est j'en voudrais faire autant.

Enfin César a triomphé du danger qu'il a couru. Le roi d'Egypte a été tué dans une rencontre, pris au piège même qu'il a tendu. César règne sans rivalité en Egypte comme à Rome. Il est tout-puissant. Cornélie ne désarme pas devant le succès. Elle a pu prémunir César contre un lâche complot; mais elle se réserve de le combattre ouvertement sur les champs de bataille. Les restes du parti de Pompée tiennent encore en Afrique. Elle ira les rejoindre. Elle continuera la guerre. Elle le dit en face à César, qui est digne, du reste, d'entendre un tel langage:

César, tiens-moi parole, et me rends mes galères:
Achillas et Photin ont reçu leurs salaires;
Leur roi n'a pu jouir de ton cœur adouci,
Et Pompée est vengé ce qu'il peut[48] l'être ici.
Je n'y saurais plus voir qu'un funeste rivage,
Qui de leur attentat m'offre l'horrible image,
Ta nouvelle victoire et le bruit éclatant
Qu'aux changements de roi pousse un peuple inconstant.
Et parmi ces objets ce qui le plus m'afflige,
C'est d'y revoir toujours l'ennemi qui m'oblige.
Laisse-moi m'affranchir de cette indignité,
Et souffre que ma haine agisse en liberté.
A cet empressement j'ajoute une requête:
Vois l'urne de Pompée; il y manque sa tête:
Ne me la retiens plus; c'est l'unique faveur
Dont je te puis encor prier avec honneur.
CÉSAR.
Il est juste, et César est tout prêt de vous rendre
Ce reste où vous avez tant de droit de prétendre:
Mais il est juste aussi qu'après tant de sanglots
A ses mânes errants nous rendions le repos;
Qu'un bûcher allumé par ma main et la vôtre
Le venge pleinement de la honte de l'autre;
Que son ombre s'apaise en voyant notre ennui;
Et qu'une urne plus digne et de vous et de lui,
Après la flamme éteinte et les pompes finies,
Renferme avec éclat ses cendres réunies.
De cette même main dont il fut combattu
Il verra des autels dressés à sa vertu:
Il recevra des vœux, de l'encens, des victimes,
Sans recevoir par là d'honneurs que légitimes.
Pour ces justes devoirs je ne veux que demain;
Ne me refusez pas ce bonheur souverain.
Faites un peu de force à votre impatience;
Vous êtes libre après; partez en diligence;
Portez à notre Rome un si digne trésor;
Portez...

Ceci n'est pas le compte de Cornélie. Ce n'est pas à Rome qu'elle veut porter les cendres de Pompée, c'est au milieu des légions restées fidèles au souvenir du grand général, pour continuer la guerre et balancer encore les destins.

CORNÉLIE.
Non pas, César, non pas à Rome encore:
Il faut que ta défaite et que tes funérailles
A cette cendre aimée en ouvrent les murailles;
Et quoiqu'elle la tienne aussi chère que moi,
Elle n'y doit rentrer qu'en triomphant de toi.
Je la porte en Afrique; et c'est là que j'espère
Que les fils de Pompée, et Caton, et mon père,
Secondés par l'effort d'un roi plus généreux,
Ainsi que la justice auront le sort pour eux.
C'est là que tu verras sur la terre et sur l'onde
Le débris de Pharsale armer un autre monde;
Et c'est là que j'irai, pour hâter tes malheurs,
Porter de rang en rang ces cendres et mes pleurs.
Je veux que de ma haine ils reçoivent des règles,
Qu'ils suivent au combat des urnes au lieu d'aigles;
Et que ce triste objet porte en leur souvenir
Les soins de le venger, et ceux de te punir.
Tu veux à ce héros rendre un devoir suprême;
L'honneur que tu lui rends rejaillit sur toi-même:
Tu m'en veux pour témoin; j'obéis au vainqueur:
Mais ne présume pas toucher par là mon cœur:
La perte que j'ai faite est trop irréparable;
La source de ma haine est trop inépuisable;
A l'égal de mes jours je la ferai durer;
Je veux vivre avec elle, avec elle expirer.
Je t'avouerai pourtant, comme vraiment Romaine,
Que pour toi mon estime est égale à ma haine;
Que l'une et l'autre est juste, et montre le pouvoir,
L'une de ta vertu, l'autre de mon devoir;
Que l'une est généreuse, et l'autre intéressée,
Et que dans mon esprit l'une et l'autre est forcée:
Tu vois que ta vertu, qu'en vain on veut trahir,
Me force de priser ce que je dois haïr;
Juge ainsi de la haine où mon devoir me lie,
La veuve de Pompée y force Cornélie.
J'irai, n'en doute point, au sortir de ces lieux,
Soulever contre toi les hommes et les dieux;
Ces dieux qui t'ont flatté, ces dieux qui m'ont trompée,
Ces dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompée,
Qui, la foudre à la main, l'ont pu voir égorger;
Ils connaîtront leur faute, et le voudront venger.
Mon zèle, à leur refus, aidé de sa mémoire,
Te saura bien sans eux arracher la victoire;
Et quand tout mon effort se trouvera rompu,
Cléopâtre fera ce que je n'aurai pu.
Je sais quelle est ta flamme et quelles sont ses forces,
Que tu n'ignores pas comme on fait les divorces,
Que ton amour t'aveugle, et que pour l'épouser
Rome n'a point de lois que tu n'oses briser:
Mais sache aussi qu'alors la jeunesse romaine
Se croira tout permis sur l'époux d'une reine,
Et que de cet hymen tes amis indignés
Vengeront sur ton sang leurs avis dédaignés.
J'empêche ta ruine, empêchant tes caresses.
Adieu: j'attends demain l'effet de tes promesses.

Et les deux grands adversaires se séparent, après avoir donné tous deux aux peuples lâches et perfides de l'Orient un exemple et une leçon de haute générosité et de noblesse de cœur; et l'on voit Cornélie s'éloigner à pas lents, l'urne de Pompée dans ses bras, «étonnant encore son ennemi victorieux de ses tristes et intrépides regards».


CHAPITRE X.
DON SANCHE D'ARAGON.

Vous avez lu des contes de fées, peut-être quelques histoires des Mille et une nuits. Ce sont des merveilles inventées pour amuser les petits enfants. Il y a toujours dans ces imaginations un peu monotones de beaux princes qui sont changés en vilaines bêtes, ou de pauvres gens qui se trouvent brusquement être les plus grands rois du monde, par le secours d'une fée bienfaisante. Cela fait des changements imprévus, de brusques métamorphoses, où l'on se récrie d'étonnement, et, parce que cela surprend, cela amuse. N'est-il pas vrai que cela n'amuse qu'un temps, et que ce temps n'est pas très long? On en est assez vite fatigué. Savez-vous pourquoi? parce qu'il n'y a rien dans ces récits qui fasse battre le cœur, rien qui nous donne ce plaisir particulier qu'on trouve à aimer les braves gens. On dit: «Oh! Peau-d'âne qui est princesse! Le Marchand de dattes qui est un sultan!» Mais on ne dit guère: «Quel bon cœur que la princesse! quel homme courageux que le marchand de dattes!»

Eh bien, pourquoi ne ferait-on pas des contes de fées où le sentiment de l'admiration pour les beaux caractères serait éveillé en même temps que cette agréable surprise qu'excitent les rapides changements de fortune? Ce que je demande là, on dirait que le bon Corneille y a songé. Il a écrit un beau conte de fées pour les petits et les grands enfants; mais un conte de fées où les personnages sont touchants et dignes d'admiration et de respect, où le changement de fortune, qui fait d'un soldat un roi, est mérité, et n'est que le digne prix d'une vie de dévouement et d'héroïsme. Il y a encore là une baguette de fée, ou quelque chose d'approchant, pour achever l'œuvre. Mais cette œuvre, c'est le courage personnel qui l'avait commencée, et la première baguette magique de Don Carlos, c'est son épée.

Ce Don Carlos était ce qu'on appelle un soldat de fortune. Fils d'un pêcheur, ou se croyant tel, il était monté de grade en grade, il était devenu général, avait défendu l'Aragon, la Castille, contre les Maures, qui étaient les grands ennemis des Espagnols au moyen âge, et, sans titre, et sans nom, était devenu, par les services rendus, le premier personnage des deux royaumes. La reine de Castille, Dona Isabelle, sans se l'avouer à elle-même, sentait bien qu'elle ne pouvait plus sagement faire que de le prendre pour époux. Mais une reine de Castille n'épouse pas un fils de pêcheur, même dans les contes de fées. Elle se résignait donc à épouser le comte Lope, ou Don Manrique, ou le marquis Alvar, tout en regrettant de ne pouvoir choisir selon ses sympathies. C'est justement de cette affaire du mariage de la reine qu'on délibère, lorsqu'un incident se produit. Don Carlos, qui est présent, au moment où la reine et les grands d'Espagne s'asseyent, voit un siège vide; il va le prendre. On l'arrête. Pour s'asseoir devant la reine il faut être comte ou marquis.—«Etes-vous noble, Carlos?»—Carlos répond fièrement:

Se pare qui voudra du nom de ses aïeux;
Moi je ne veux porter que moi-même en tous lieux;
Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître,
Et suis assez connu, sans les faire connaître.
Mais pour en quelque sorte obéir à vos lois,
Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits;
Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père.
Je dirai qui je suis, madame, en peu de mots.
On m'appelle soldat: je fais gloire de l'être;
Au feu roi par trois fois je le fis bien paraître.
L'étendard de Castille, à ses yeux enlevé,
Des mains des ennemis par moi seul fut sauvé:
Cette seule action rétablit la bataille,
Fit rechasser le Maure au pied de sa muraille,
Et rendant le courage aux plus timides cœurs,
Rappela les vaincus et défit les vainqueurs.
Ce même roi me vit dedans l'Andalousie
Dégager sa personne en prodiguant ma vie,
Quand tout percé de coups, sur un monceau de morts,
Je lui fis si longtemps bouclier de mon corps,
Qu'enfin autour de lui ses troupes ralliées,
Celles qui l'enfermaient furent sacrifiées;
Et le même escadron qui vint le secourir
Le ramena vainqueur, et moi prêt à mourir.
Je montai le premier sur les murs de Séville,
Et tins la brèche ouverte aux troupes de Castille.
Je ne vous parle point d'assez d'autres exploits,
Qui n'ont pas pour témoins eu les yeux de mes rois.
Tel me voit et m'entend, et me méprise encore,
Qui gémirait sans moi dans les prisons du Maure.

«Donc, répliquent les seigneurs, restez debout.»