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Corneille expliqué aux enfants

Chapter 14: CHAPITRE XI. SERTORIUS.
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About This Book

Aimed at young readers, the volume introduces the life and historical setting of a leading seventeenth-century dramatist, then explains the subjects and moral substance of his major plays in plain language. It adopts a conversational, family-style method that interweaves concise narrative summaries, selected readable passages, and short analyses to clarify themes such as duty, honor, and human feeling. The approach emphasizes moral formation and critical sense, offering teachers and parents a practical pedagogy that makes dramatic ideas accessible without sacrificing the seriousness of the originals.

DON LOPE.
Vous le voyez, madame, et la preuve en est claire,
Sans doute il n'est pas noble.
DONA ISABELLE.
Hé bien! je l'anoblis,
Quelle que soit sa race et de qui qu'il soit fils.
Qu'on ne conteste plus.
DON MANRIQUE.
Encore un mot, de grâce.
DONA ISABELLE.
Don Manrique, à la fin c'est prendre trop d'audace.
Ne puis-je l'anoblir si vous n'y consentez?
DON MANRIQUE.
Oui, mais ce rang n'est dû qu'aux hautes dignités:
Tout autre qu'un marquis ou comte le profane.
DONA ISABELLE, à Carlos.
Hé bien! seyez vous donc, marquis de Santillane,
Comte de Penafiel, gouverneur de Burgos.
Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos?

Et voilà le coup de baguette. Carlos est marquis, et comte, et gouverneur, et peut s'asseoir. Ce n'est pas tout. La reine, qui n'a de sympathie pour aucun des trois seigneurs qui aspirent à sa main, charge Carlos de choisir pour elle.

Marquis, prenez ma bague, dit-elle à Carlos, et donnez-la au plus digne. Carlos a été maltraité et insulté par les seigneurs. Il saisit avec empressement cette occasion—De les humilier?—Point du tout. De se battre avec eux. A peine la reine sortie, les seigneurs l'entourent, et voici le rapide entretien qui s'échange entre eux:

DON LOPE.
Hé bien! seigneur marquis, nous direz-vous, de grâce,
Ce que pour vous gagner il est besoin qu'on fasse?
Vous êtes notre juge, il faut vous adoucir.
CARLOS.
Vous y pourriez peut-être assez mal réussir:
Quittez ces contre-temps de froide raillerie.
DON MANRIQUE.
Il n'en est pas saison quand il faut qu'on vous prie.
CARLOS.
Ne raillons ni prions, et demeurons amis.
Je sais ce que la reine en mes mains a remis;
J'en userai fort bien: vous n'avez rien à craindre;
Et pas un de vous trois n'aura lieu de se plaindre.
Je n'entreprendrai point de juger entre vous
Qui mérite le mieux le nom de son époux;
Je serais téméraire et m'en sens incapable;
Et peut-être quelqu'un m'en tiendrait récusable.
Je m'en récuse donc, afin de vous donner
Un juge que sans honte on ne peut soupçonner:
Ce sera votre épée et votre bras lui-même.
Comtes, de cet anneau dépend le diadème;
Il vaut bien un combat; vous avez tous du cœur:
Et je le garde...
DON LOPE.
A qui Carlos?
CARLOS.
A MON VAINQUEUR!
Qui pourra me l'ôter l'ira rendre à la reine;
Ce sera du plus digne une preuve certaine.
Prenez entre vous l'ordre et du temps et du lieu;
Je m'y rendrai sur l'heure, et vais l'attendre. Adieu.

La reine de Castille confie à Carlos sa bague
pour la remettre au plus digne des trois rivaux
qui se disputent sa main.
(D. Sanche d'Aragon.)
P. 110-111.

Quand la reine apprend ce coup de la tête chaude de Carlos, elle craint pour lui, et le supplie de retarder de quelques jours le combat qu'il a cherché. Pendant ce délai, elle trouvera un arrangement. C'est là un sacrifice que Carlos a beaucoup de peine à s'imposer. Il réfléchit, resté seul, sur son singulier destin, et il regrette son obscurité première, où de pareilles difficultés d'honneur et de conscience lui étaient au moins épargnées.

Consens-tu qu'on diffère, honneur? le consens-tu?
Cet ordre n'a-t-il rien qui souille ma vertu?
N'ai-je point à rougir de cette déférence?
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tu murmures, ce semble? Achève; explique-toi.
La reine a-t-elle droit de te faire la loi?
Tu n'es point son sujet, l'Aragon m'a vu naître.
O ciel! je m'en souviens, et j'ose encor paraître;
Et je puis, sous les noms de comte et de marquis,
D'un malheureux pêcheur reconnaître le fils!
Honteuse obscurité, qui seule me fais craindre!
Injurieux destin qui seul me rends à plaindre!
Plus on m'en fait sortir, plus je crains d'y rentrer:
Et crois ne t'avoir fui que pour te rencontrer.
Ton cruel souvenir sans fin me persécute;
Du rang où l'on m'élève il me montre la chute.
Lasse-toi désormais de me faire trembler;
Je parle à mon honneur, ne viens point le troubler.
Laisse-le sans remords m'approcher des couronnes,
Et ne viens point m'ôter plus que tu ne me donnes.
Je n'ai plus rien à toi: la guerre a consumé
Tout cet indigne sang dont tu m'avais formé;
J'ai quitté jusqu'au nom que je tiens de ta haine....

Ainsi Corneille place Don Carlos tour à tour dans toutes les situations où il montrera un nouveau côté de son âme, et une nouvelle forme de sa générosité. Nous l'avons vu tout à l'heure fier de son titre de soldat, puis hautain et superbe à venger l'injure qu'on lui fait; nous le voyons maintenant se plaindre du pénible état d'esprit où le jette sa double destinée d'homme obscur par le sang et important par sa gloire. Va-t-il en arriver à maudire sa naissance, comme il semble qu'il en prend le chemin?—Oh! non pas! Un bruit se répand par le royaume que Don Carlos n'est pas Don Carlos, fils de pêcheur anobli par la reine; il est Sanche d'Aragon, fils de roi, que les nécessités de la politique ont forcé de cacher, dès sa naissance, chez un pêcheur. Les grands seigneurs commencent à le féliciter. Il répond avec une hauteur triste:

Comtes, ces faux respects, dont je me vois surpris,
Sont plus injurieux encor que vos mépris.
Je pense avoir rendu mon nom assez illustre
Pour n'avoir pas besoin qu'on lui donne un faux lustre:
Reprenez vos honneurs où je n'ai point de part.
J'imputais ce faux bruit aux fureurs du hasard,
Et doutais qu'il pût être une âme assez hardie
Pour ériger Carlos en roi de comédie:
Mais puisque c'est un jeu de votre belle humeur,
Sachez que les vaillants honorent la valeur;
Et que tous vos pareils auraient quelque scrupule
A faire de la mienne un éclat ridicule.
Si c'est votre dessein d'en réjouir ces lieux,
Quand vous m'aurez vaincu vous me raillerez mieux:
La raillerie est belle après une victoire;
On la fait avec grâce aussi bien qu'avec gloire.
Mais vous précipitez un peu trop ce dessein:
La bague de la reine est encore en ma main;
Et l'inconnu Carlos, sans nommer sa famille,
Vous sert encor d'obstacle au trône de Castille;
Ce bras, qui vous sauva de la captivité,
Peut s'opposer encore à votre avidité.

La reine souhaiterait fort que Don Carlos fût le prince Sanche. Elle pourrait l'épouser. Elle se flatte, et le flatte aussi de cet espoir qui commence à poindre. Carlos repousse les suggestions de l'orgueil qui se font sentir en son cœur. A la fois mélancolique, et fier, et modeste, avouant qu'il serait heureux que le bruit qui court fût vrai, il se reproche de se laisser trop complaisamment aller à y croire; voyez comme il est beau et touchant, quand il dit à la reine d'Aragon:

Plût à Dieu qu'en mon sort je ne connusse rien!
Si j'étais quelque enfant épargné des tempêtes,
Livré dans un désert à la merci des bêtes,
Exposé par la crainte ou par l'inimitié,
Rencontré par hasard et nourri par pitié;
Mon orgueil à ce bruit prendrait quelque espérance
Sur votre incertitude et sur mon ignorance;
Je me figurerais ces destins merveilleux
Qui tiraient du néant les héros fabuleux;
Et me revêtirais des brillantes chimères
Qu'osa former pour eux le loisir de nos pères:
Car enfin je suis vain, et mon ambition
Ne peut s'examiner sans indignation;
Je ne puis regarder sceptre ni diadème,
Qu'ils n'emportent mon âme au delà d'elle-même;
Inutiles élans d'un vol impétueux
Que pousse vers le ciel un cœur présomptueux,
Que soutiennent en l'air quelques exploits de guerre,
Et qu'un coup d'œil sur moi rabat soudain à terre!
Je ne suis point don Sanche, et connais mes parents;
Ce bruit me donne en vain un nom que je vous rends.
Gardez-le pour ce prince: une heure, ou deux, peut-être,
Avec vos députés vous le feront connaître.
Laissez-moi cependant à cette obscurité
Qui ne fait que justice à ma témérité.

Cependant le bruit s'accrédite. Personne ne doute plus que Carlos ne soit un prince déguisé longtemps, même à ses propres yeux. Tout à coup... Encore un coup de baguette: le vieux pêcheur, père de Carlos, arrive à la cour. Tout s'écroule. Une confidente de la reine de Castille lui raconte ainsi cet événement:

BLANCHE.
Ah! madame!
DONA ISABELLE (reine de Castille).
Qu'as-tu?
blanche.
La funeste journée!
Votre Carlos...
DONA ISABELLE.
Hé bien?
BLANCHE.
Son père est en ces lieux,
Et n'est...
DONA ISABELLE.
Quoi?
BLANCHE.
Qu'un pêcheur.
DONA ISABELLE.
Qui te l'a dit?
BLANCHE.
Mes yeux.
DONA ISABELLE.
Tes yeux?
BLANCHE.
Mes propres yeux.
DONA ISABELLE.
Que j'ai peine à les croire!
DONA LÉONOR (reine d'Aragon).
Voudriez-vous, madame, en apprendre l'histoire?
DONA ELVIRE (princesse d'Aragon).
Que le ciel est injuste!
DONA ISABELLE.
Il l'est, et nous fait voir
Par cet injuste effet son absolu pouvoir,
Qui du sang le plus vil tire une âme si belle,
Et forme une vertu qui n'a lustre que d'elle.
Parle, Blanche, et dis-nous comme il voit ce malheur.
BLANCHE.
Avec beaucoup de honte, et plus encor de cœur.
Du haut de l'escalier je le voyais descendre;
En vain de ce faux bruit il se voulait défendre;
Votre cour, obstinée à lui changer de nom,
Murmurait tout autour: «Don Sanche d'Aragon!»
Quand un chétif vieillard le saisit et l'embrasse.
Lui, qui le reconnaît, frémit de sa disgrâce;
Puis, laissant la nature à ses pleins mouvements,
Répond avec tendresse à ses embrassements.
Ses pleurs mêlent aux siens une fierté sincère;
On n'entend que soupirs: «—Ah! mon fils!—Ah! mon père!
—O jour trois fois heureux! moment trop attendu!
Tu m'as rendu la vie!—et:—vous m'avez perdu!»
Chose étrange! à ces cris de douleur et de joie,
Un grand[49] peuple accouru ne veut pas qu'on les croie;
Il s'aveugle soi-même: et ce pauvre pêcheur,
En dépit de Carlos, passe pour imposteur.
Dans les bras de ce fils on lui fait mille hontes:
C'est un fourbe, un méchant suborné par les comtes.
Eux-mêmes (admirez leur générosité)
S'efforcent d'affermir cette incrédulité:
Non qu'ils prennent sur eux de si lâches pratiques;
Mais ils en font auteur un de leurs domestiques,
Qui, pensant bien leur plaire, a si mal à propos
Instruit ce malheureux pour affronter Carlos.
Avec avidité cette histoire est reçue;
Chacun la tient trop vraie aussitôt qu'elle est sue:
Et pour plus de croyance à cette trahison,
Les comtes font traîner ce bonhomme en prison.
Carlos rend témoignage en vain contre soi-même;
Les vérités qu'il dit cèdent au stratagème:
Et dans le déshonneur qui l'accable aujourd'hui,
Ses plus grands envieux l'en sauvent malgré lui.
Il tempête, il menace, et, bouillant de colère,
Il crie à pleine voix qu'on lui rende son père:
On tremble devant lui, sans croire son courroux;
Et rien... Mais le voici qui vient s'en plaindre à vous.

Comment Carlos a-t-il reçu ce coup de foudre? Avec la sérénité d'un cœur noble, et la hauteur aussi d'un homme qui sait que la vraie noblesse s'acquiert, mieux encore qu'elle ne se transmet. Il ne rougit que d'avoir un instant laissé séduire son cœur aux flatteurs appas de l'ambition. Il fait en quelques traits l'histoire de sa vie; il montre que, s'il n'est pas fils de roi, personne mieux que lui ne mériterait de l'être.

Hé bien, madame, enfin on connaît ma naissance:
Voilà le digne fruit de mon obéissance.
J'ai prévu ce malheur, et l'aurais évité
Si vos commandements ne m'eussent arrêté.
Ils m'ont livré, madame, à ce moment funeste;
Et l'on m'arrache encor le seul bien qui me reste!
On me vole mon père, on le fait criminel!
On attache à son nom un opprobre éternel!
Je suis fils d'un pêcheur, mais non pas d'un infâme;
La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme:
Et je renonce aux noms de comte et de marquis
Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils;
Rien n'en peut effacer le sacré caractère.
De grâce, commandez qu'on me rende mon père:
Ce doit leur être assez de savoir qui je suis,
Sans m'accabler encor par de nouveaux ennuis.
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
Je suis bien malheureux si je vous fais pitié:
Reprenez votre orgueil et votre inimitié.
Après que ma fortune a soûlé votre envie,
Vous plaignez aisément mon entrée à la vie,
Et, me croyant par elle à jamais abattu,
Vous exercez sans peine une haute vertu.
Peut-être elle ne fait qu'une embûche à la mienne.
La gloire de mon nom vaut bien qu'on la retienne;
Mais son plus bel éclat serait trop acheté
Si je le retenais par une lâcheté;
Si ma naissance est basse, elle est du moins sans tache,
Puisque vous la savez, je veux bien qu'on la sache.
Sanche, fils d'un pêcheur, et non d'un imposteur,
De deux comtes jadis fut le libérateur;
Sanche, fils d'un pêcheur, mettait naguère en peine
Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine;
Sanche, fils d'un pêcheur, tient encore en sa main
De quoi faire bientôt tout l'heur d'un souverain;
Sanche enfin, malgré lui, dedans cette province,
Quoique fils d'un pêcheur, a passé pour un prince.
Voilà ce qu'a pu faire et qu'a fait à vos yeux
Un cœur, que ravalait le nom de ses aïeux.
La gloire qui m'en reste après cette disgrâce
Eclate encore assez pour honorer ma race,
Et paraîtra plus grande à qui comprendra bien
Qu'à l'exemple du Ciel j'ai fait beaucoup de rien.

La reine porte sur Carlos et son caractère le vrai jugement qu'on en doit faire, en lui disant avec une bonté douce et une gravité pleine de respect:

Et vous, que par mon ordre ici j'ai retenu,
Sanche, puisqu'à ce nom vous êtes reconnu,
Miraculeux héros dont la gloire refuse
L'avantageuse erreur d'un peuple qui s'abuse,
Parmi les déplaisirs que vous en recevez,
Puis-je vous consoler d'un sort que vous bravez?
Puis-je vous demander ce que je vous vois faire?
Je vous tiens malheureux d'être né d'un tel père;
Mais je vous tiens ensemble heureux au dernier point
D'être né d'un tel père et de n'en rougir point;
Et de ce qu'un grand cœur, mis dans l'autre balance,
Emporte encor si haut une telle naissance.

Mais Carlos est-il donc réellement un fils de pêcheur? Ce bruit qui avait couru de sa grande naissance était donc faux? Vous connaissez assez les contes de fées, mes enfants, pour prévoir que tout finira bien par s'arranger au mieux du bonheur de tous. On retrouve, au dernier moment, un billet du feu roi d'Aragon qui explique que Carlos est bien Sanche, prince d'Aragon, confié tout enfant à la femme d'un pêcheur pour le dérober aux ennemis, et que le pêcheur même l'a toujours pris pour son fils. Carlos est roi d'Aragon et peut épouser la reine de Castille. C'est le dernier coup de baguette, et tout le monde se retire content. Nous surtout, qui, sous l'apparence et la forme d'une aventure romanesque, avons eu le plaisir de voir se révéler peu à peu sous nos yeux une grande et belle âme, tendre, fière, honnête, bonne et généreuse, et qui ne sommes point fâchés, même par le moyen d'événements un peu invraisemblables, que ceux qui méritent le bonheur finissent par l'obtenir, et que ceux qui sont princes par le cœur le deviennent aussi par le sceptre.


CHAPITRE XI.
SERTORIUS.

Avez-vous remarqué que beaucoup des histoires de Corneille finissent bien? Il aime assez que l'homme généreux, après mille traverses, ait une récompense dans le bonheur et la tranquillité.

Rodrigue finira par épouser Chimène, Auguste et Cinna seront réconciliés et heureux. Les Horaces ont eu bien des malheurs; mais le dernier qu'on craint pour eux leur est épargné. Polyeucte a la récompense céleste qui a été sa seule ambition. Don Sanche, Nicomède sont triomphants à la fin de la pièce.

C'est le goût naturel de Corneille, qui aime profondément les hommes de bien qu'il met en scène et qui désire leur bonheur même ici-bas. Il aurait été mauvais cependant que son théâtre tout entier fût entendu ainsi. Il faut consoler les honnêtes gens; mais il ne faut pas leur donner d'illusion, et c'est une illusion que de croire qu'en ce monde le bonheur est toujours réservé, en fin de compte, à la vertu. Cela n'est vrai que quelquefois, et l'homme de cœur n'y doit pas compter.

Sur quoi faut-il donc qu'il compte? Sur sa conscience, sur l'approbation de son propre cœur, sur ces bonnes paroles qui ne font pas de bruit, mais que nous entendons bien distinctement pourtant s'élever du fond de nous-mêmes, quand nous avons fait quelque chose de bien.

Il peut compter aussi sur quelque chose qui est moins important, mais flatteur encore, et touchant, sur l'admiration des gens de bien. L'homme sent une grande douceur à être aimé de ceux qui sont bons. Il est permis de faire le bien dans l'espoir et dans le désir que les braves gens auront un bon souvenir de nous.

Eh bien, Corneille nous montre quelquefois des généreux qui sont malheureux, qui succombent à leur noble tâche, qui meurent lâchement frappés par les méchants. Il nous fait voir cela, parce que cela est vrai, et qu'il ne faut point cacher la vérité aux hommes. Mais quand il lui arrive de nous présenter ces tristes spectacles, il ne manque jamais de nous montrer ces grands hommes de bien qui sont malheureux, tellement admirés, aimés, regrettés et pleurés des personnes les plus remplies d'honneur, qu'en vérité nous ne les trouvons plus à plaindre, mais à envier plutôt, et bien consolés au moins dans leur infortune.

Il y met comme une délicatesse charmante qui consiste à ne faire aimer les hommes de cœur que par des personnes bonnes et courageuses elles-mêmes. L'affection est toujours, dans ses écrits, mêlée d'admiration. Elle n'est presque pas autre chose que l'admiration pour la vertu.

C'est une idée bien consolante; c'est aussi une idée vraie. Les méchants croient aimer quelquefois, et souvent font croire qu'ils aiment. Ils trompent, ou ils se trompent. Ne croyez ni chez vous, ni chez les autres, à l'affection qui n'est point fondée sur l'estime. La vraie sympathie est toujours une admiration et une estime de ce qu'on aime. Nos semblants d'affection pour les gens indignes ne sont qu'illusion de notre faiblesse; les sympathies apparentes des gens indignes pour nous ne sont que piège, ou, quelquefois, effort illusoire de leurs repentirs.

Corneille a aimé la vérité. Il a peint des hommes de cœur malheureux, parce que cela arrive. Il les a montrés aimés, et aimés par les gens de bien qui les admirent, parce que c'est là le seul genre d'affection véritable, et qu'à tout prendre, il n'y a ici-bas que la vertu qui soit vraiment et profondément chérie.

C'est l'histoire de Sertorius, général romain.

Ce Sertorius était un partisan de la République, à l'époque où la République romaine n'existait plus que de nom. Deux hommes, Sylla et Pompée, Sylla chef suprême de Rome, Pompée alors son lieutenant, tenaient les Romains asservis sous leur puissance. Sertorius, ne pouvant pas défendre l'indépendance de ses concitoyens à Rome, s'était retiré en Espagne avec ses partisans, et luttait contre Sylla et Pompée. Il disait, pour bien marquer lui-même cette défense du pays sur une terre étrangère:

«Rome n'est plus dans Rome; elle est toute où je suis!»

La reine d'Espagne, Viriate, aimait Sertorius, et eût désiré l'épouser.

De quelle affection l'aimait-elle? De celle que je vous disais plus haut, d'une sympathie profonde fondée sur l'admiration de ses vertus. Voici comment elle-même dépeignait à Thamire, sa dame d'honneur, ce qu'elle sentait pour le grand Romain:

... Tu le connais, Thamire;
Car d'où pourrait mon trône attendre un ferme appui?
Et pour qui mépriser tous nos rois que pour lui?
Sertorius, lui seul digne de Viriate,
Mérite que pour lui tout mon amour éclate.
Fais-lui, fais-lui savoir le glorieux dessein
De m'affermir au trône en lui donnant la main.
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte;
Il hait des passions l'impétueux tumulte;
Et son feu que j'attache aux soins de ma grandeur
Dédaigne tout mélange avec leur folle ardeur.
J'aime en Sertorius ce grand art de la guerre
Qui soutient un banni contre toute la terre;
J'aime en lui ces cheveux tout couverts de lauriers,
Ce front qui fait trembler les plus braves guerriers,
Ce bras qui semble avoir la victoire en partage.
L'amour de la vertu n'a jamais d'yeux pour l'âge;
Le mérite a toujours des charmes éclatants.
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
Depuis que son courage à nos destins préside,
Un bonheur si constant de nos armes décide.
Que deux lustres de guerre[50] assurent nos climats
Contre ces souverains de tant de potentats,
Et leur laissent à peine, au bout de dix années,
Pour se couvrir de nous, l'ombre des Pyrénées.
Nos rois, sans ce héros, l'un de l'autre jaloux,
Du plus heureux sans cesse auraient rompu les coups;
Jamais ils n'auraient pu choisir entre eux un maître.

C'est de ce ton qu'elle parle à sa confidente des desseins de son cœur.

C'est du même ton qu'elle en parle à Sertorius lui-même. Car les honnêtes gens qui ont un sentiment noble, dédaignent les misérables finesses, et n'ont rien à cacher de leur âme. Ils la montrent sans déguisement et sans scrupule. C'est leur gloire et c'est leur bonheur qu'ils n'ont point à dissimuler, parce qu'ils n'ont point à rougir.

Qui voulez-vous que j'épouse en Espagne? dit-elle à Sertorius...

Parlons net sur ce choix d'un époux.
Êtes-vous trop pour moi? suis-je trop peu pour vous?
C'est m'offrir, et ce mot peut blesser les oreilles:
Mais un pareil amour sied bien à mes pareilles;
Et je veux bien, seigneur, qu'on sache désormais
Que j'ai d'assez bons yeux pour voir ce que je fais.
Je le dis donc tout haut, afin que l'on m'entende:
Je veux bien un Romain; mais je veux qu'il commande;
Et ne trouverais pas vos rois à dédaigner,
N'était[51] qu'ils savent mieux obéir que régner.
Mais si de leur puissance ils vous laissent l'arbitre,
Leur faiblesse du moins en conserve le titre.
Ainsi ce noble orgueil qui vous préfère à tous,
En préfère le moindre à tout autre qu'à vous.
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
Je vous avouerai plus: à qui que je me donne,
Je voudrai hautement soutenir ma couronne;
Et c'est ce qui me force à vous considérer,
De peur de perdre tout, s'il nous faut séparer:
Je ne vois que vous seul qui, des mers aux montagnes,
Sous un même étendard puisse unir nos Espagnes.
Mais ce que je propose en est le seul moyen:
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
Quand nous sommes aux bords d'une pleine victoire,
Quel besoin avons-nous d'en partager la gloire?
Encore une campagne, et nos seuls escadrons
Aux aigles de Sylla font repasser les monts:
Et ces derniers venus auront droit de nous dire
Qu'ils auront en ces lieux établi notre empire!
Soyons d'un tel honneur l'un et l'autre jaloux;
Et, quand nous pouvons tout, ne devons rien qu'à nous.

Voilà comme Sertorius est aimé: par une reine, en homme qui est digne d'être roi.

Il montre en effet qu'il est digne de ces grandes affections où la confiance, l'estime, l'admiration et la gratitude se mêlent également, par la manière courageuse et magnanime dont il résiste aux séductions de son ennemi, Pompée.

Pompée commande, en Espagne, l'année opposée à Sertorius. Une trêve a été conclue entre les deux camps, et Pompée, dans une entrevue, apporte à Sertorius des propositions d'accommodement. Pompée, à l'époque où se passe la tragédie, est un jeune homme, général distingué, parleur habile et artificieux. Il cherche d'abord à séduire Sertorius en le flattant, en admirant ses grandes vertus guerrières et ses éclatants succès:

L'inimitié qui règne entre les deux partis
N'y rend pas de l'honneur tous les droits amortis:
Comme le vrai mérite a ses prérogatives,
Qui prennent le dessus des haines les plus vives,
L'estime et le respect sont de justes tributs
Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus;
Et c'est ce que vient rendre à la haute vaillance,
Dont je ne fais ici que trop d'expérience,
L'ardeur de voir de près un si fameux héros,
Sans lui voir en la main piques ni javelots,
Et le front désarmé de ce regard terrible
Qui dans nos escadrons guide un bras invincible.
Je suis jeune, et guerrier, et tant de fois vainqueur
Que mon trop de fortune a pu m'enfler le cœur;
Mais, et ce franc aveu sied bien aux grands courages,
J'apprends plus contre vous par mes désavantages,
Que les plus beaux succès qu'ailleurs j'aie emportés
Ne m'ont encore appris par mes prospérités.
Je vois ce qu'il faut faire, à voir ce que vous faites.
Les sièges, les assauts, les savantes retraites,
Bien camper, bien choisir à chacun son emploi;
Votre exemple est partout une étude pour moi.
Ah! si je vous pouvais rendre à la république,
Que je croirais lui faire un présent magnifique!
Et que j'irais, seigneur, à Rome avec plaisir,
Puisque la trêve enfin m'en donne le loisir,
Si j'y pouvais porter quelque faible espérance
D'y conclure un accord d'une telle importance!
Près de l'heureux Sylla ne puis-je rien pour vous?
Et près de vous, seigneur, ne puis-je rien pour tous?

Sertorius répond de très haut, sans habiletés d'avocat et sans précautions d'homme d'affaires. C'est bien l'homme tout à son sentiment, qu'il connaît juste et grand, et tout au dessein qu'il a entrepris.

Vous me pourriez sans doute épargner quelque peine,
Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine.
Mais, avant que d'entrer en ces difficultés,
Souffrez que je réponde à vos civilités.
Vous ne me donnez rien par cette haute estime
Que vous n'ayez déjà dans le degré sublime:
La victoire attachée à vos premiers exploits,
Un triomphe avant l'âge où le souffrent nos lois,
Avant la dignité qui permet d'y prétendre,
Font trop voir quels respects l'univers vous doit rendre.
Si dans l'occasion je ménage un peu mieux
L'assiette du pays, et la faveur des lieux,
Si mon expérience en prend quelque avantage,
Le grand art de la guerre attend quelquefois l'âge;
Le temps y fait beaucoup; et, de mes actions;
S'il vous a plu tirer quelques instructions,
Mes exemples un jour ayant fait place aux vôtres,
Ce que je vous apprends, vous l'apprendrez à d'autres;
Et ceux qu'aura ma mort saisis de mon emploi
S'instruiront contre vous, comme vous contre moi.
Quant à l'heureux Sylla, je n'ai rien à vous dire:
Je vous ai montré l'art d'affaiblir son empire;
Et si je puis jamais y joindre des leçons
Dignes de vous apprendre à repasser les monts,
Je suivrai d'assez près votre illustre retraite
Pour traiter avec lui sans besoin d'interprète;
Et sur les bords du Tibre, une pique à la main,
Lui demander raison pour le peuple romain.

Pompée, réservé, prudent, à la fois désireux d'adoucir Sertorius, et tout plein de la pensée de son rôle futur dans l'Etat, répond plutôt en parlant de l'avenir que du présent. Ce qu'il veut, dit-il, c'est ménager le pouvoir, pour se le réserver à lui-même plus tard, et, alors, n'en user que pour le bien du peuple et le rétablissement de la liberté romaine:

Tous mes souhaits, seigneur, sont pour la liberté;
Et c'est ce qui me force à garder une place
Qu'usurperaient sans moi l'injustice et l'audace,
Afin que, Sylla mort, ce dangereux pouvoir
Ne tombe qu'en des mains qui sachent leur devoir.
Enfin je sais mon but, et vous savez le vôtre.

Voilà un singulier moyen de servir la liberté, répond Sertorius. Vous voulez affranchir votre pays d'un pouvoir despotique...

Mais cependant, seigneur, vous servez comme un autre;
Et nous, qui jugeons tout sur la foi de nos yeux,
Et laissons le dedans à pénétrer aux dieux,
Nous craignons votre exemple, et doutons si dans Rome
Il n'instruit point le peuple à prendre loi d'un homme;
Et si votre valeur, sous le pouvoir d'autrui,
Ne sème point pour vous lorsqu'elle agit pour lui.
Comme je vous estime, il m'est aisé de croire
Que de la liberté vous feriez votre gloire,
Que votre âme en secret lui donne tous ses vœux;
Mais si je m'en rapporte aux esprits soupçonneux,
Vous aidez aux Romains à faire essai d'un maître,
Sous ce flatteur espoir qu'un jour vous pourrez l'être.
La main qui les opprime, et que vous soutenez,
Les accoutume au joug que vous leur destinez:
Et, doutant s'ils voudront se faire à l'esclavage,
Aux périls de Sylla vous tâtez leur courage.

Pompée est un peu étonné de cette franche et directe attaque, et, en avocat habile, il a recours à un détour ingénieux. On l'accuse d'être tyran après l'avoir accusé d'être esclave, ou plutôt on l'accuse d'être tyran en sous-ordre, et de commander à titre de serviteur. Mais Sertorius lui-même ne commande-t-il point? N'est-il point un despote à sa manière? n'exerce-t-il pas en Espagne un pouvoir absolu, comme Sylla fait à Rome?

Le temps détrompera ceux qui parlent ainsi;
Mais justifiera-t-il ce que l'on voit ici?
Permettez qu'à mon tour je parle avec franchise;
Votre exemple à la fois m'instruit et m'autorise:
Je juge, comme vous, sur la foi de mes yeux,
Et laisse le dedans à pénétrer aux dieux.
Ne vit-on pas ici sous les ordres d'un homme?
N'y commandez-vous pas, comme Sylla dans Rome?
Du nom de dictateur, du nom de général,
Qu'importe, si des deux le pouvoir est égal?
Les titres différents ne font rien à la chose:
Vous imposez des lois ainsi qu'il en impose;
Et s'il est périlleux de s'en faire haïr,
Il ne serait pas sûr de vous désobéir.
Pour moi, si quelque jour je suis ce que vous êtes,
J'en userai peut-être alors comme vous faites:
Jusque-là...

Sertorius se révolte. Lui, tyran! Lui, despote! Lui, un autre Sylla! le Sylla de l'Espagne! Quelle est cette plaisante insinuation, ou cette outrageante comparaison? Pompée attend, dit-il, le moment où lui aussi sera maître pour décider sur le cas de Sertorius.—Mais, réplique Sertorius,

.  .  .  .  .  . Vous pourriez en douter jusque-là,
Et me faire un peu moins ressembler à Sylla.
Si je commande ici, le sénat me l'ordonne;
Mes ordres n'ont encore assassiné personne:
Je n'ai pour ennemis que ceux du bien commun;
Je leur fais bonne guerre et n'en proscris pas un.
C'est un asile ouvert que mon pouvoir suprême;
Et si l'on m'obéit, ce n'est qu'autant qu'on m'aime.

Oh! l'homme aimable que Pompée, et bien fait pour manœuvrer avec une souplesse enveloppante dans les réunions d'hommes politiques! «Vous ne commandez que par l'amour que vous inspirez», répond-il à Sertorius. Mais, ajoute-t-il avec un sourire moitié flatteur, moitié railleur,

Votre pouvoir en est d'autant plus dangereux,
Qu'il rend de vos vertus les peuples amoureux,
Qu'en assujettissant vous avez l'art de plaire,
Qu'on croit n'être en vos fers qu'esclave volontaire,
Et que la liberté trouvera peu de jour
A détruire un pouvoir que fait régner l'amour.
Ainsi parlent, seigneur, les âmes soupçonneuses.
Mais n'examinons point ces questions fâcheuses,
Ni si c'est un sénat qu'un amas de bannis,
Que cet asile ouvert sous vous a réunis.
Une seconde fois, n'est-il aucune voie
Par où je puisse à Rome emporter quelque joie?
Elle serait extrême[52] à trouver les moyens
De rendre un si grand homme à ses concitoyens.
Il est doux de revoir les murs de la patrie:
C'est elle par ma voix, seigneur, qui vous en prie;
C'est Rome...

L'effet des compliments insinuants et adroits sur les caractères énergiques et les cœurs fiers est de les enfoncer plus avant dans leurs résistances, et de leur faire embrasser leur dessein d'une plus forte attache.

On met en suspicion les vertus républicaines de Sertorius, et en doute la légitimité de son pouvoir, et, en même temps, on le flatte tout haut, par compensation de l'insulter tout bas; et encore on prononce par deux fois devant lui ce nom de Rome qui est toute son âme, pour insinuer qu'il a rompu les liens qui l'unissaient à elle. Il s'emporte tout franc alors, et éclate. Qu'est-ce donc qu'on appelle Rome?