«Albe vous a nommé; je ne vous connais plus.»
et Horace, le père, les envoie au combat en les bénissant, avec ces
paroles sublimes:
Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments;
Pour vous encourager ma voix manque de termes;
Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes;
Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux.
Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux!
Ils font leur devoir.
Au premier choc, deux Horaces sont tués, les trois Curiaces blessés. On
vient apprendre cette nouvelle au vieil Horace, et on ajoute que le seul
survivant de ses trois fils a pris la fuite. Il refuse d'y croire. Un
Horace fuir! ce n'est pas possible:
O d'un triste combat effet vraiment funeste!
Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir
Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir!
Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie;
Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie:
Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.
Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? lui demande-t-on.—«Qu'il
mourût!» répond d'un ton sublime ce père, déjà privé de deux enfants,
mais qui ne songe qu'à l'honneur du pays.
Qu'il mourût!
Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.
N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite,
Rome eût été du moins un peu plus tard sujette;
Il eût avec honneur
[4] laissé mes cheveux gris,
Et c'était de sa vie un assez digne prix.
Il est de tout son sang comptable à sa patrie;
Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie;
Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour,
Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour.
J'en romprai bien le cours, et ma juste colère,
Contre un indigne fils usant des droits d'un père,
Saura bien faire voir, dans sa punition,
L'éclatant désaveu d'une telle action.
Cependant d'autres nouvelles arrivent. Le jeune Horace n'était pas un
lâche. Sa fuite n'était qu'une ruse. Il comptait que les trois Curiaces
blessés le poursuivraient, qu'en le poursuivant, étant blessés plus
grièvement les uns que les autres, ils se sépareraient, et que lui,
revenant sur eux, n'aurait affaire qu'à un seul à la fois, et pourrait
les frapper l'un après l'autre.
Resté seul contre trois, mais, en cette aventure,
Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure,
Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux,
Il sait bien se tirer d'un pas si dangereux;
Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse
Divise adroitement trois frères qu'elle abuse.
Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé,
Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé;
Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite;
Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite.
Horace, les voyant l'un de l'autre écartés,
Se retourne, et déjà les croit demi domptés:
Il attend le premier, et c'était votre gendre
[5].
L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre,
En vain en l'attaquant fait paraître un grand cœur;
Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur.
Albe à son tour commence à craindre un sort contraire;
Elle crie au second qu'il secoure son frère:
Il se hâte et s'épuise en efforts superflus;
Il trouve en les joignant que son frère n'est plus.
Encor tout hors d'haleine, il prend pourtant sa place,
Et redouble bientôt la victoire d'Horace:
Son courage sans force est un débile appui;
Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui.
L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie;
Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.
Comme notre héros se voit près d'achever,
C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver:
«J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères;
Rome aura le dernier de mes trois adversaires:
C'est à ses intérêts que je vais l'immoler»,
Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler.
La victoire entre eux deux n'était pas incertaine;
L'Albain percé de coups ne se traînait qu'à peine,
Et, comme une victime aux marches de l'autel,
Il semblait présenter sa gorge au coup mortel:
Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense,
Et son trépas de Rome établit la puissance.
Rome est victorieuse, Albe est sujette. Le vieil Horace éclate en
transports de joie et d'orgueil.
O mon fils! ô ma joie! ô l'honneur de nos jours!
O d'un Etat penchant l'inespéré secours!
Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace!
Appui de ton pays, et gloire de ta race!
Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements
L'erreur dont j'ai formé de si faux sentiments?
Quand pourra mon amour baigner avec tendresse
Ton front victorieux de larmes d'allégresse?
Hélas! il n'est pas au bout de ses peines.
Camille, sa fille, a perdu son fiancé, tué par son frère. Quand celui-ci
revient vainqueur, elle pleure devant lui cette victoire funeste, et peu
à peu en vient à l'insulter. Le jeune Horace, tout chaud encore de la
bataille et du triomphe, s'emporte, perd l'esprit, et frappe
mortellement sa sœur.
Horace tire son épée pour en frapper sa sœur Camille.
(Horace.)
P. 28-29.
Voilà le vieil Horace, en un seul jour, privé de trois de ses enfants
par suite de la guerre qu'a faite sa patrie. Eh bien, il ne la maudit
pas pour cela, il ne s'en plaint pas, il sait qu'on lui doit tout; il
l'aime encore.
Son dernier fils passe en jugement pour avoir tué sa sœur; il le
défend devant le roi et les Romains.
Savez-vous comme il le défend? Il ne supplie pas le roi de lui conserver
ce dernier enfant, ce soutien de sa vieillesse. Il le conjure de le
conserver à Rome, qui peut avoir encore besoin de ce bras et de ce
sang. Il dit au roi:
Un premier mouvement ne fut jamais un crime;
Et la louange est due, au lieu du châtiment,
Quand la vertu produit ce premier mouvement.
Aimer nos ennemis avec idolâtrie,
De rage en leur trépas maudire la patrie,
Souhaiter à l'Etat un malheur infini,
C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni.
Le seul amour de Rome a sa main animée;
Il serait innocent s'il l'avait moins aimée.
Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel
L'aurait déjà puni s'il était criminel;
J'aurais su mieux user de l'entière puissance
Que me donnent sur lui les droits de la naissance;
J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang
A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang.
C'est dont je ne veux point de témoin que Valère
[6];
Il a vu quel accueil lui gardait ma colère,
Lorsqu'ignorant encor la moitié du combat,
Je croyais que sa fuite avait trahi l'Etat.
Qui le fait se charger des soins de ma famille?
Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille?
Et par quelle raison, dans son juste trépas,
Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas?
On craint qu'après sa sœur il n'en maltraite d'autres!
Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres.
Et de quelque façon qu'un autre puisse agir,
Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.
Et puis le crime ne disparaît-il pas dans la grandeur du service rendu à
la Patrie? La Patrie peut-elle permettre qu'on la prive ainsi de ses
défenseurs?
Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme
Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'être Rome,
Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom
D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom?
Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse,
Où tu penses choisir un lieu pour son supplice:
Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix
Font résonner encor du bruit de ses exploits?
Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places
Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces,
Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur
Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?
Tu ne saurais cacher sa peine à sa victoire;
Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,
Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour,
Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour.
Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,
Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle.
Vous les préviendrez, Sire: et par un juste arrêt
Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt.
Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire;
Il peut la garantir encor d'un sort contraire.
Sire, ne donnez rien à mes débiles ans;
Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants;
Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle:
Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle:
N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui;
Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui.
Horace, ne crois pas que le peuple stupide
Soit le maître absolu d'un renom bien solide.
Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit
Mais un moment l'élève, un moment le détruit;
Et ce qu'il contribue à notre renommée
Toujours en moins de rien se dissipe en fumée.
C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits,
A voir la vertu pleine en ses moindres effets;
C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire;
Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire.
Vis toujours en Horace
[7], et toujours auprès d'eux
Ton nom demeurera grand, illustre, fameux;
Bien que l'occasion, ou moins haute, moins brillante,
D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente.
Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi,
Et pour servir encor ton pays et ton roi.
Sire, j'en ai trop dit: mais l'affaire vous touche;
Et Rome tout entière a parlé par ma bouche.
Voilà le vrai patriotisme, celui qui donne sans compter, qui perd sans
se plaindre, qui ne veut conserver que pour donner encore. Ce père
méritait bien qu'on lui laissât son fils. On le lui rend en effet, et il
rentre dans sa maison désolée, triste, mais la tête haute, et le cœur
calme; car on est inébranlable aux coups du sort, quand on s'est attaché
moins aux êtres les plus chéris, qui peuvent mourir, qu'à la patrie, qui
ne meurt pas.
CHAPITRE VI.
CINNA.
Cinna est l'histoire d'un beau mouvement de courage de l'empereur
Auguste. Le courage ne consiste pas toujours à braver l'ennemi, à
attaquer, parce que l'honneur le veut, un homme qui tient votre bonheur
en sa main, à sacrifier ses enfants aux intérêts de son pays. Il
consiste souvent à briser, à vaincre les mauvais sentiments qu'on a dans
son cœur. C'est un courage intérieur, en quelque sorte, et obscur,
qui n'a rien d'éclatant et de frappant, qui ne fait pas que les gens se
retournent et vous applaudissent, mais qui n'en demande peut-être que
plus d'effort et de fermeté.
Cet Auguste s'était emparé du pouvoir à Rome, grâce à beaucoup de
perfidies et de violences. Il s'était montré affreusement cruel envers
ses ennemis et envers ceux qu'il avait vaincus. C'était un homme habitué
à la haine, à la rancune et à la vengeance. Des villes entières avaient
été noyées dans le sang pour s'être opposées à ses desseins. Enfin il
était devenu le maître, et il gouvernait sans obstacle.
Il était heureux, me direz-vous peut-être.
Non, il s'ennuyait. On n'est heureux que par le bonheur qu'on donne aux
autres, et, ne s'étant occupé que du sien, il n'avait acquis que la
puissance, et non la satisfaction, ce qui n'est pas du tout la même
chose. Il était si dégoûté de sa fausse prospérité qu'il songeait à
quitter ce haut rang qui lui avait tant coûté d'efforts, et qu'il le
disait en ces termes à Cinna et à Maxime, qu'il croyait ses amis:
Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde,
Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde,
Cette grandeur sans borne et cet illustre rang
Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang,
Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune
D'un courtisan flatteur la présence importune,
N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit,
Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.
L'ambition déplaît quand elle est assouvie,
D'une contraire ardeur son ardeur est suivie;
Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir,
Toujours vers quelque objet pousse quelque désir,
Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre
[8],
Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre.
J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu;
Mais, en le souhaitant, je ne l'ai pas connu:
Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes
D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes,
Mille ennemis secrets, la mort à tous propos,
Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos.
Sylla
[9] m'a précédé dans ce pouvoir suprême:
Le grand César
[10] mon père en a joui de même;
D'un œil si différent tous deux l'ont regardé,
Que l'un s'en est démis et l'autre l'a gardé:
Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,
Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville;
L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat,
A vu trancher ses jours par un assassinat.
Ces exemples récents suffiraient pour m'instruire,
Si par l'exemple seul on se devait conduire:
L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur.
Mais l'exemple souvent est un miroir trompeur;
Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées
N'est pas toujours écrit dans les choses passées:
Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,
Et par où l'un périt un autre est conservé.
Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine.
Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène
[11],
Pour résoudre ce point avec eux débattu,
Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu;
Ne considérez point cette grandeur suprême,
Odieuse aux Romains et pesante à moi-même;
Traitez-moi comme ami, non comme souverain;
Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main:
Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique,
Sous les lois d'un monarque, ou d'une république;
Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen
Je veux être empereur ou simple citoyen.
Tout à coup Auguste apprend que Cinna, un jeune Romain qu'il aurait pu
frapper autrefois, car il était parent de ses ennemis, mais qu'au
contraire il avait protégé et comblé de faveurs, forme un complot contre
lui. Cet homme ardent, violent, si enclin à la vengeance, ne songe
d'abord qu'à châtier l'ingrat. Il en avait le droit; car Cinna, ayant
accepté ses bienfaits, était peut-être le seul à Rome à qui il fût
interdit, en conscience, de se révolter contre Auguste. Il s'écrie:
Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie
[12]
Les secrets de mon âme et le soin de ma vie?
Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis,
Si donnant des sujets il ôte les amis,
Si tel est le destin des grandeurs souveraines
Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines,
Et si votre rigueur les condamne à chérir
Ceux que vous animez à les faire périr.
Pour elles rien n'est sûr; qui peut tout doit tout craindre.
Rentre en toi-même, Octave
[13], et cesse de te plaindre.
Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné!
Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné,
De combien ont rougi les champs de Macédoine,
Combien en a versé la défaite d'Antoine
[14],
Combien celle de Sexte
[15], et revois tout d'un temps
Pérouse
[16] au sien noyée, et tous ses habitants;
Remets dans ton esprit, après tant de carnages,
De tes proscriptions les sanglantes images,
Où toi-même, des tiens devenu le bourreau,
Au sein de ton tuteur enfonças le couteau:
Et puis, ose accuser le destin d'injustice,
Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice,
Et que, par ton exemple à ta perte guidés,
Ils violent des droits que tu n'as pas gardés!
Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise:
Quitte ta dignité comme tu l'as acquise;
Rends un sang infidèle à l'infidélité,
Et souffre des ingrats après l'avoir été.
Mais que mon jugement au besoin m'abandonne!
Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne?
Toi, dont la trahison me force à retenir
Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir,
Me traite en criminel, et fait seule mon crime,
Relève pour l'abattre un trône illégitime,
Et, d'un zèle effronté couvrant son attentat,
S'oppose pour me perdre au bonheur de l'État!
Donc jusqu'à l'oublier je pourrais me contraindre!
Tu vivrais en repos après m'avoir fait craindre!
Non, non, je me trahis moi-même d'y penser:
Qui pardonne aisément invite à l'offenser;
Punissons l'assassin, proscrivons les complices.
Mais, à l'idée de relever encore la hache du bourreau, Auguste se
trouble: «Ah! se dit-il, toujours du sang!»
Mais quoi! toujours du sang, et toujours des supplices!
Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter;
Je veux me faire craindre et ne fais qu'irriter.
Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile;
[17
Une tête coupée en fait renaître mille,
Et le sang répandu de mille conjurés
Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés.
Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute
[18];
Meurs et dérobe-lui la gloire de ta chute:
Meurs; tu ferais pour vivre un lâche et vain effort,
Si tant de gens de cœur font des vœux pour ta mort,
Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse
Pour te faire périr tour à tour s'intéresse;
Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir;
Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre ou mourir.
La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste
Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste;
Meurs, mais quitte du moins la vie avec éclat,
Éteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat,
A toi-même en mourant immole ce perfide;
Contentant ses désirs, punis son parricide;
Fais un tourment pour lui de ton propre trépas,
En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas.
Auguste est bien incertain encore et indécis. Il compte sur
l'inspiration du moment, et fait appeler Cinna. Il le menace, lui montre
l'horreur de sa conduite, s'échauffe et s'irrite à lui reprocher son
crime.
Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens
Furent les ennemis de mon père et les miens:
Au milieu de leur camp tu reçus la naissance;
Et lorsque après leur mort tu vins en ma puissance,
Leur haine enracinée au milieu de ton sein
T'avait mis contre moi les armes à la main.
Tu fus mon ennemi même avant que de naître,
Et tu le fus encor quand tu me pus connaître,
Et l'inclination jamais n'a démenti
Ce sang qui t'avait fait du contraire parti:
Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie.
Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie
Je te fis prisonnier pour te combler de biens;
Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens;
Je te restituai d'abord ton patrimoine;
Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine,
Et tu sais que depuis, à chaque occasion,
Je suis tombé pour toi dans la profusion;
Toutes les dignités que tu m'as demandées,
Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées;
Je t'ai préféré même à ceux dont les parents
Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs,
A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire,
Et qui m'ont conservé le jour que je respire;
De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu,
Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.
Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène,
Après tant de faveur montrer un peu de haine,
Je te donnai sa place en ce triste accident,
Et te fis après lui mon plus cher confident;
Aujourd'hui même encor mon âme irrésolue
Me pressant de quitter ma puissance absolue,
De Maxime
[19] et de toi j'ai pris les seuls avis,
Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis;
Bien plus, ce même jour je te donne Emilie
[20],
Le digne objet des vœux de toute l'Italie,
Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,
Qu'en te couronnant roi je t'aurais donné moins.
Tu t'en souviens, Cinna, tant d'heur et tant de gloire
Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire;
Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer,
Cinna, tu t'en souviens et veux m'assassiner!
Cinna se trouble, et répond en balbutiant qu'il est incapable d'une
telle noirceur. Auguste l'arrête d'un geste méprisant, et lui dit d'un
ton froid et dur:
Tu tiens mal ta promesse:
Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux;
Tu te justifieras après, si tu le peux.
Écoute cependant, et tiens mieux ta parole.
Tu veux m'assassiner demain, au Capitole,
Pendant le sacrifice, et ta main pour signal
Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal;
La moitié de tes gens doit occuper la porte,
L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte.
Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons?
De tous ces meurtriers, te dirai-je les noms?
Procule, Glabrion, Virginian, Rutile,
Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile,
Maxime, qu'après toi j'avais le plus aimé:
Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé;
Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,
Que pressent de mes lois les ordres légitimes,
Et qui, désespérant de les plus éviter,
Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.
Cinna reste interdit et muet. Auguste triomphe de sa confusion et lui
dit rudement:
Tu te tais maintenant, et gardes le silence,
Plus par confusion que par obéissance.
Quel était ton dessein, et que prétendais-tu
Après m'avoir au temple à tes pieds abattu?
Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique!
Si j'ai bien entendu tantôt ta politique,
Son salut désormais dépend d'un souverain
Qui pour tout conserver tienne tout en sa main;
Et si sa liberté te faisait entreprendre,
Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre;
Tu l'aurais acceptée au nom de tout l'État,
Sans vouloir l'acquérir par un assassinat.
Quel était donc ton but? d'y régner en ma place?
D'un étrange malheur son destin le menace,
Si pour monter au trône et lui donner la loi
Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi,
Si jusques à ce point son sort est déplorable
Que tu sois après moi le plus considérable,
Et que ce grand fardeau de l'empire romain
Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main.
Apprends à te connaître, et descends en toi-même:
On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime,
Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des vœux.
Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux:
Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite,
Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.
Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux,
Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux,
Les rares qualités par où tu m'as dû plaire,
Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire.
Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient;
Elle seule t'élève, et seule te soutient;
C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne;
Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne;
Et pour te faire choir je n'aurais aujourd'hui
Qu'à retirer la main qui seule est ton appui.
J'aime mieux toutefois céder à ton envie:
Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie;
Mais oses-tu penser que les Serviliens,
Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens,
Et tant d'autres enfin de qui les grands courages
Des héros de leur sang sont les vives images,
Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux
Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux?
Parle, parle, il est temps.
On croit qu'Auguste va laisser éclater cette fureur sanguinaire devant
laquelle Rome entière a jadis tremblé. Non! D'un vigoureux effort de
volonté, il se maîtrise, étouffe la cruauté qui gronde encore en lui,
fait appel à son orgueil même pour triompher de son ressentiment et
s'écrie:
Je suis maître de moi comme de l'univers;
Je le suis, je veux l'être. O siècles! ô mémoire!
Conservez à jamais ma dernière victoire!
Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux
De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous.
Puis, se retournant vers Cinna, étonné de cette grandeur d'âme, il lui
tend la main:
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie:
Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie,
Et malgré la fureur de ton lâche dessein,
Je te la donne encor comme à mon assassin.
Commençons un combat qui montre par l'issue
Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue.
Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler;
Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler!
Auguste pardonne à Cinna.
(Cinna.)
P. 44-45.
Et dès lors, savez-vous ce qui arrive? Cette tranquillité d'esprit qui
fuyait Auguste au commencement, il l'a retrouvée. Cette satisfaction que
la victoire et la puissance ne lui avaient pas donnée, le courage et la
générosité la lui ont rendue; et il gardera le pouvoir, maintenant, sans
accablement, sinon sans soucis, parce que, pour la première fois, il
y a trouvé la seule chose qui peut faire qu'on y tienne, l'occasion de
montrer un grand cœur; parce que, pour la première fois, il peut
dire: «Je suis maître de moi comme de l'univers!»
Etre maître de soi, maître de ses mauvais instincts pour les étouffer,
maître de ses bons sentiments pour les soutenir et leur faire produire
tout leur effet; savoir dire je veux à soi-même: voilà le but qu'on
doit poursuivre dès l'enfance pour s'habituer à marcher droit dans la
vie, pour avoir la fermeté d'éviter les fautes, ou le courage de les
réparer.
CHAPITRE VII.
POLYEUCTE.
Vous voyez comme Corneille nous montre bien, les unes après les autres,
toutes les choses qu'il faut aimer. Il faut aimer son honneur, l'honneur
de sa famille; il faut aimer son pays; il faut aimer à se vaincre
soi-même quand on se sent sur la pente du mal. Il y a une chose encore
qu'il faut savoir aimer de tout notre cœur, ce sont nos convictions,
nos croyances, ce que, après mûres réflexions et examen attentif, nous
croyons juste et vrai. Nous pouvons nous tromper, et alors donner nos
soins, nos peines, notre vie même pour la défense d'une erreur. C'est
pour cela qu'il faut apprendre à réfléchir, se faire le jugement sain et
l'esprit droit par de bonnes et fortes études. Mais quand nous sommes
arrivés à l'âge d'homme, quand nous avons bien cultivé notre raison,
qu'elle a mûri, il faut nous attacher fermement à nos opinions, ne pas
les abandonner par ambition, ni les taire par crainte, ni les modifier
par mollesse ou condescendance.
Ce n'est pas tant encore par respect pour ses croyances qu'il faut agir
ainsi, c'est par respect de soi-même. Quand nous fléchissons sur ce que
nous croyons bon et juste, ce n'est pas tant nos idées que nous
altérons, que notre caractère. Nous nous habituons à être lâche, et
l'homme qui trahit ses idées, c'est-à-dire ses devoirs envers lui-même,
finira par trahir son devoir envers sa famille, ses concitoyens, sa
patrie. C'est ce que Corneille nous apprend dans sa belle tragédie de
Polyeucte.
Cette tragédie se passe à l'époque où les chrétiens n'étaient encore
qu'une secte très faible et très méprisée, où ils adoraient le Christ en
secret, dans l'ombre des souterrains ou dans quelque retraite écartée,
et où ils étaient égorgés ou mis sur la croix dès qu'ils professaient
ouvertement leur croyance. Il y avait dans ce temps un seigneur
d'Arménie, nommé Polyeucte, qui venait d'épouser la fille du gouverneur
d'Arménie. Depuis longtemps il avait étudié la religion nouvelle, et
enfin, la trouvant juste et noble, il s'était fait baptiser chrétien. Sa
femme, Pauline, l'ignorait, ainsi que son beau-père Félix.
Tout à coup Polyeucte apprend qu'un grand sacrifice est offert aux faux
dieux par son beau-père et les magistrats de la province, en l'honneur
des victoires remportées par l'empereur. Son cœur s'irrite à cette
idée. Il lui semble honteux d'adorer le Christ en silence et comme en
cachette, tandis que sa famille adore publiquement les faux dieux.
Toute la ville peut croire, et croit en effet, qu'il les adore aussi. En
pareil cas, le silence est un mensonge.
Emporté par ce sentiment, il rencontre un chrétien de ses amis, à qui il
doit le baptême, et cette conversation s'engage entre eux:
Au temple, où l'on m'appelle.
Quoi! vous mêler aux vœux d'une troupe infidèle!
Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien?
Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien?
J'abhorre les faux dieux.
Et moi, je les déteste.
NÉARQUE.
Je tiens leur culte impie.
Je les veux renverser,
Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser.
Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes
Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes:
C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir;
Je viens de le promettre, et je vais l'accomplir.
Je rends grâces au Dieu que tu m'as fait connaître
De cette occasion qu'il a sitôt fait naître,
Où déjà sa bonté, prête à me couronner,
Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner.
Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère.
On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère.
NÉARQUE.
Il ne commande point que l'on s'y précipite.
Plus elle est volontaire, et plus elle mérite.
Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir.
On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir.
Mais dans ce temple enfin la mort est assurée.
Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.
Par une sainte vie il faut la mériter.
Mes crimes, en vivant, me la pourraient ôter.
Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure?
Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure?
Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait;
La foi que j'ai reçue aspire à son effet.
Qui fuit croit lâchement, et n'a qu'une foi morte.
Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe;
Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.
L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.
Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre.
Sous l'horreur des tourments je crains de succomber.
Qui marche assurément n'a point peur de tomber:
Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie.
Qui craint de le nier, dans son âme le nie,
Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.
Qui n'appréhende rien présume trop de soi.
J'attends tout de sa grâce, et rien de ma faiblesse.
Mais, loin de me presser, il faut que je vous presse!
D'où vient cette froideur?
Dieu même a craint la mort.
Il s'est offert pourtant; suivons ce saint effort;
Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles.
Il faut (je me souviens encor de vos paroles)
Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang,
Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.
Hélas! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite
Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite?
S'il vous en reste encor, n'êtes-vous point jaloux
Qu'à grand'peine chrétien j'en montre plus que vous?
Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime,
C'est sa grâce qu'en vous n'affaiblit aucun crime;
Comme encor tout entière, elle agit pleinement,
Et tout semble possible à son feu véhément:
Mais cette même grâce en moi diminuée,
Et par mille péchés sans cesse exténuée,
Agit aux grands effets avec tant de langueur,
Que tout semble impossible à son peu de vigueur:
Cette indigne mollesse et ces lâches défenses
Sont des punitions qu'attirent mes offenses;
Mais Dieu, dont on ne doit jamais se défier,
Me donne votre exemple à me fortifier.
Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux des hommes
Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes;
Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir,
Comme vous me donnez celui de vous offrir!
A cet heureux transport que le ciel vous envoie,
Je reconnais Néarque, et j'en pleure de joie.
Ne perdons plus de temps; le sacrifice est prêt;
Allons-y du vrai Dieu soutenir l'intérêt;
Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule
Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule;
Allons en éclairer l'aveuglement fatal;
Allons briser ces dieux de pierre et de métal:
Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste;
Faisons triompher Dieu: qu'il dispose du reste.
Allons faire éclater sa gloire aux yeux de tous,
Et répondre avec zèle à ce qu'il veut de nous.
Les deux amis se rendent en effet au temple, font un grand scandale
parmi les païens, troublent la cérémonie, brisent les idoles. Voici
comment un païen, spectateur de cette scène, raconte ce qu'ils ont fait: