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Correspondance, 1812-1876 — Tome 2 cover

Correspondance, 1812-1876 — Tome 2

Chapter 108: CCL.
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About This Book

The volume gathers personal letters written across the author's career, presenting a mixture of intimate confidences, literary commentary, and practical exchanges. Many letters outline creative plans and revisions while others record reactions to contemporary artistic and social debates. Frequent descriptions of travel, landscape, and rural routine provide sensory detail and seasonal observation. Interwoven reflections on love, moral belief, and friendship reveal evolving inner life alongside household matters. Tone shifts from playful and familiar to grave and contemplative, producing a portrait of an engaged writer whose private correspondence illuminates both daily cares and enduring preoccupations.

CCXLVI

AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE AU FORT DE HAM

Paris, décembre 1844.

Prince,

Je dois vous remercier du souvenir flatteur que vous avez bien voulu me consacrer en m'adressant le remarquable travail de l'Extinction du paupérisme. C'est de grand coeur que je vous exprime l'intérêt sérieux avec lequel j'ai étudié votre projet. Je ne suis pas de force à en apprécier la réalisation, et, d'ailleurs, ce sont là des controverses dont, je suis sûre, vous feriez, au besoin, bon marché. En fait d'application, il faut avoir réellement la main à l'oeuvre pour savoir si l'on s'est trompé, et le fait d'une noble intelligence est de perfectionner ses plans en les exécutant.

Mais l'exécution, prince, dans quelles mains l'avenir la mettra-t-elle? Nous autres, coeurs démocrates, nous aurions peut-être préféré être conquis par vous que par tout autre; mais nous n'aurions pas moins été conquis,… d'autres diraient délivrés! Je ne sais pas si votre défaite a des flatteurs, je sais qu'elle mérite d'avoir des amis. Croyez qu'il faut plus de courage aux âmes généreuses pour vous dire la vérité maintenant, qu'il ne leur en eût fallu si vous eussiez triomphé. C'est notre habitude, à nous, de braver les puissants, et cela ne nous coûte guère, quel que soit le danger.

Mais, devant un guerrier captif et un héros désarmé, nous ne sommes pas braves. Sachez-nous donc quelque gré de nous défendre des séductions que votre caractère, votre intelligence et votre situation exercent sur nous, pour oser vous dire que jamais nous ne reconnaîtrons d'autre souverain que le peuple. Cette souveraineté nous paraît incompatible avec celle d'un homme; aucun miracle, aucune personnification du génie populaire dans un seul, ne nous prouvera le droit d'un seul.—Mais vous savez cela maintenant et peut-être le saviez-vous quand vous marchiez vers nous.

Ce que vous ne saviez pas, sans doute, c'est que les hommes sont méfiants et que la pureté de vos intentions eût été fatalement méconnue. Vous ne vous seriez pas assis au milieu de nous sans avoir à nous combattre et à nous réduire. Telle est la force des lois providentielles qui poussent la France à son but, que vous n'aviez pas mission, vous, homme d'élite, de nous tirer des mains d'un homme vulgaire, pour ne rien dire de pis.

Hélas! vous devez souffrir de cette pensée, autant que l'on souffre de l'envisager et de la dire; car vous méritiez de naître en des jours où vos rares qualités eussent pu faire notre bonheur et votre gloire.

Mais il est une autre gloire que celle de l'épée, une autre puissance que celle du commandement; vous le sentez, maintenant que le malheur vous a rendu toute votre grandeur naturelle, et vous aspirez, dit-on, à n'être qu'un citoyen français.

C'est un assez grand rôle pour qui sait le comprendre. Vos préoccupations et vos écrits prouvent que nous aurions eh vous un grand citoyen, si les ressentiments de la lutte pouvaient s'éteindre et si le règne de la liberté venait un jour guérir les ombrageuses défiances des hommes. Vous voyez comme les lois de la guerre sont encore farouches et implacables, vous qui les avez courageusement affrontées et qui les subissez plus courageusement encore. Elles nous paraissent plus odieuses que jamais quand nous voyons un homme tel que vous en être la victime. Ce n'est donc pas le nom terrible et magnifique que vous portez qui nous eût séduit. Nous avons à la fois diminué et grandi depuis les jours d'ivresse sublime qu'il nous a donnés: son règne illustre n'est plus de ce monde, et l'héritier de son nom se préoccupe du sort des prolétaires!

Eh bien! oui, là est votre grandeur, là est l'aliment de votre âme active. C'est un aliment sain et qui ne corrompra pas la jeunesse et la droiture de vos pensées, comme l'eût fait, peut-être malgré vous, l'exercice du pouvoir. Là serait le lien entre vous et les âmes républicaines que la France compte par millions.

Quant à moi personnellement, je ne connais pas le soupçon, et, s'il dépendait de moi, après vous avoir lu, j'aurais foi en vos promesses et j'ouvrirais la prison pour vous faire sortir, la main pour vous recevoir.

Mais, hélas! ne vous faites pas d'illusions! ils sont tous inquiets et sombres autour de moi, ceux qui rêvent des temps meilleurs. Vous ne les vaincrez que par la pensée, par la vertu, par le sentiment démocratique, par la doctrine de l'égalité. Vous avez de tristes loisirs, mais vous savez en tirer parti.

Parlez nous donc encore de liberté, noble captif! Le peuple est comme vous dans les fers. Le Napoléon d'aujourd'hui est celui qui personnifie la douleur du peuple comme l'autre personnifiait sa gloire.

CCXLVII

A M. EDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS

Paris, janvier 1845.

Laissez-moi tranquille avec votre fouriérisme, mon bon monsieur de Pompéry! J'aime mieux le pompérysme; car, si Fourier a quelque chose de bon, c'est vous qui l'avez fait. Vous êtes tout coeur et tout droiture; mais vous n'êtes qu'un poète quand vous prétendez marier Leroux et Fourier dans votre coeur. Que cela vous soit possible, apparemment oui, puisque cela est; mais c'est un tour de force dont mon imagination n'est pas capable. Les disciples de Fourier n'aiment leur maître que parce qu'ils l'ont refait à leur guise, et encore ne l'ont-ils pas fait tous à la mienne. Votre Démocratie pacifique est froidement raisonnable, et froidement utopiste. Tout ce qui est froid me gèle, le froid est mon ennemi personnel. Ils n'ont auprès d'eux qu'un homme fort, dont le nom ne me revient pas maintenant… (ah! Vidal…), mais qui a parlé d'économie politique dans la Revue indépendante, l'année dernière; et un homme excellent et sage, qui est vous. Et encore ne pouvez-vous ni l'un ni l'autre être avec eux.

Parlez-moi de madame Flora Tristan, je suis mieux informée que vous. Elle est ici: madame Roland s'en occupe et l'a placée chez madame Bascans, rue de Chaillot, n° 70. C'est la pension d'où ma fille est sortie. Pension excellente et dirigée par un ménage tout à fait respectable et intelligent. Madame Roland m'a amené cette jeune fille, dont je ne sais pas le vrai nom, mais qui est la fille de Flora et qui paraît aussi tendre et aussi bonne que sa mère était impérieuse et colère. Cette enfant a l'air d'un ange; sa tristesse, son deuil et ses beaux yeux, son isolement, son air modeste et affectueux m'ont été au coeur. Sa mère l'aimait-elle? Pourquoi étaient-elles ainsi séparées? Quel apostolat peut donc faire oublier et envoyer si loin, dans un magasin de modes, un être si charmant et si adorable? j'aimerais bien mieux que nous lui fissions un sort que d'élever un monument à sa mère, qui ne m'a jamais été sympathique malgré son courage et sa conviction. Il y avait trop de vanité et de sottise chez elle, Quand les gens sont morts, on se prosterne; c'est bien de respecter le mystère de la mort; mais pourquoi mentir? moi, je ne saurais.

J'ai un conseil à vous donner, mon cher Pompéry; c'est de devenir amoureux de cette jeune fille (ce ne sera pas difficile) et de l'épouser. Cela sera une belle et bonne action, cela vaudra mieux que d'être amoureux de Fourier. Vous êtes un digne homme, vous la rendrez heureuse. Et il est impossible que vous ne le soyez pas, à cause de cela d'abord, ensuite parce qu'il est impossible qu'avec une pareille figure, elle ne soit pas un être adorable. Le bon Dieu serait un menteur s'il en était autrement. Allons! partez pour la rue de Chaillot et invitez-moi bientôt à vos noces.

Tout à vous de coeur.

GEORGE SAND.

CCXLVIII

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A LA CHÂTRE

Paris, 29 avril 1845.

J'oubliais de te dire quelque chose qui te paraîtra singulier. Étant chez le dentiste de Solange, il y a une quinzaine, j'ai rencontré madame de la Roche-Aymon[1], qui est venue se jeter dans mes bras avec des protestations de tendresse et des supplications pour une réconciliation générale avec la famille. Elle est venue me voir dès le lendemain avec son mari, et m'a présenté sa fille, la princesse Galitzin. Je lui ai rendu sa visite; il n'y a sorte d'amitiés qu'elle ne m'ait faite.

Elle est partie pour Chenonceaux, et, deux jours après, j'ai reçu une lettre de René[2], et une autre d'elle pour me prier et me supplier d'aller les voir. J'irai peut-être cet été. Mais d'où leur vient ce retour vers moi? Je n'en sais rien et ne me l'explique pas après un si long oubli. Emma a deux fils mariés ayant des enfants. Elle est archi-grand'mère et bien changée, comme tu penses, quoique agréable encore, et très bonne femme. Elle m'a dit que son père était resté jeune et toujours gai et aimable.

Madame de Villeneuve me fait dire aussi d'aller à Chenonceaux et d'y mener mes enfants. Léonce est perdu de goutte comme son père. J'ai vu un de ses fils, un énorme garçon de seize ans… Septime[3] à je ne sais combien de fils et de filles. Comme tout cela nous rajeunit, hein?

  [1] Née Emma de Villeneuve, fille de René de Villeneuve.
  [2] Le comte René de Villeneuve, sénateur, cousin du colonel Maurice
      Dupin, père de George Sand.
  [3] Septime de Villeneuve, fils de René de Villeneuve.

CCXLIX

A M. DE POTTER, ÉDITEUR, A PARIS

10 mai 1845

Monsieur,

Il m'est revenu de source certaine que vous disiez avoir en votre possession un ouvrage de moi qu'il vous était difficile de publier, à cause des opinions qui y sont émises. Vous savez mieux que personne que vous n'avez pas une ligne de moi à publier, et cet étrange mensonge me rappelle la tentative ou du moins l'intention déloyale que vous avez eue de publier sous mon nom, il y a un an, un ouvrage qui n'était pas de moi.

Quand j'ai su que vous renonciez à cette entreprise frauduleuse, j'ai gardé le silence, quoique je fusse parfaitement renseignée. Je vous engage donc à ne pas abuser de ma générosité, en répandant sur mon compte des faits contraires à la vérité.

Je ne comprends pas quel peut être votre but. Mais, quel qu'il soit, soyez assuré que je me tiens sur mes gardes et que, si vous veniez à tromper le public en vous servant de mon nom, je vous ferais donner à l'instant, par tous les organes de la publicité, un démenti qui vous serait à la fois honteux et préjudiciable. Je n'ai d'autre raison de vous ménager que la répugnance naturelle que j'éprouve à commettre un acte d'hostilité et à punir un mauvais procédé. Je vous prie donc de m'épargner cette pénible tâche et de ne pas m'en faire une nécessité.

GEORGE SAND.

CCL.

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 12 septembre 1845.

Ne me croyez donc jamais fâchée contre vous, mes chers enfants. Que je sois malade ou occupée au delà de mes forces, que je vous écrive ou non, ma tendresse vous est à jamais acquise à tous les trois; car vous êtes trois maintenant, et vous ne faites qu'un pour moi. Non, certes, je n'ai pas été mécontente des chansons. Elles me paraissent en bonne voie, et, quand il y en aura un volume, nous songerons à l'imprimer. Je suis toujours tout à votre service et, si je suis mortellement paresseuse pour écrire des lettres, je ne le serai pas dès qu'il sera question d'agir pour vous. Ainsi, comptez toujours sur moi, qui vous suis dévouée à toute heure. Prenez, quand je n'écris pas, que je dors; mais, comme l'âme ne dort jamais, je suis toujours prête à me lever et à courir pour vous. Que je vous dise d'abord ce qui concerne les petites affaires.

Je me suis adressée à plusieurs journaux pour avoir de l'ouvrage. Je n'ai réussi à rien; sans quoi, je vous eusse écrit tout de suite. Les journaux sont encombrés et ne demandent que des romans. L'Éclaireur de l'Indre, auquel j'espérais pouvoir vous assurer quelques articles tous les ans, n'a pas le moyen de payer sa rédaction, et il est certain que j'ai toujours travaillé pour lui gratis. C'est en suivant la voie déjà suivie, en vous assurant des souscripteurs et en faisant imprimer, au moins de frais possible, par mon intermédiaire, que vous trouverez quelque profit dans votre plume. J'espère maintenant qu'avec, l'imprimerie de M. Pierre Leroux, qui fonctionne à Boussac, je pourrai vous faire avoir l'impression à bas prix, et ce sera autant de gagné. Enfin, rassemblez avec soin vos chansons, vos vers quelconques, et, pour changer un peu, pour réveiller l'appétit de vos souscripteurs, il faudrait tâcher d'avoir une préface de Béranger, ou d'Eugène Sue. Je crois que ce dernier ne vous refuserait pas. Je me joindrai à vous pour l'obtenir. Enfin, pour en finir avec les affaires, j'ai un peu d'argent en ce moment. Si vous avez quelque souci, quelque souffrance, adressez-vous à moi, mon cher enfant. Je serai heureuse de les faire cesser, et, si vous y mettiez de l'orgueil, vous auriez grand tort. Ce ne serait agir ni en fils avec moi, ni en père envers votre Solange, qui ne doit pas languir et pâtir quand elle a quelque part une grand'mère tout heureuse de lui tendre les bras.

J'ai vu à Paris, cet hiver, M. Ortolan, avec qui j'ai beaucoup parlé de vous, et qui a eu occasion de rendre à un de mes amis un important service à ma requête. Il y a mis une grande bonté. Si vous lui écriviez quelquefois, dites-lui que je m'en souviens et que je ne l'oublierai jamais.

J'ai été bien tentée cet été de vous dire de venir me voir à Nohant. Si je ne l'ai pas fait, c'est pour des raisons que je ne peux vous écrire, raisons un peu bizarres, et pourtant très simples et très naïves, mais qui demanderaient de longues explications. Je vous les dirai confidentiellement et fraternellement quand nous nous verrons; car nous nous verrons, à coup sûr. Ces raisons s'effacent et s'éloignent: elles ne sont pas de mon fait ni du vôtre; nous y sommes étrangers, nous n'y pouvons rien. Mais elles disparaissent et disparaîtront par la force du temps et des choses. Ne soyez nullement intrigué et ne cherchez pas à deviner. Vous ne trouveriez pas; car les choses les plus simples et les plus niaises sont celles dont on s'avise le moins quand on les commente, et souvent ce que l'on découvre après bien des efforts d'imagination est tel, qu'on en rit et qu'on se dit: «Ce n'était pas la peine de tant chercher.» Ces raisons-là n'ont eu de gravité que pour moi, puisqu'elles m'ont privé souvent, à propos d'anciens et de nouveaux amis des deux sexes, d'user d'une légitime et sainte liberté Mais qui peut dire qu'il a vécu sans faire des sacrifices? celui-là n'aurait pas de coeur qui n'aurait pas su les accepter. J'espère que, l'année prochaine, si vous avez quelque moment de vacances, je pourrai vous dire: «Venez voir votre mère!» Que ne puis-je mieux faire et vous dire: «Je cours, je voyage, je pars et je vais de votre côté, pour vous voir, pour serrer dans mes bras votre femme et votre enfant!» Mais je ne voyage plus, quoique ce soit fort dans mes goûts, et vous pensez bien qu'il y a aussi à cela quelque raison.

Que je vous dise maintenant ce que je suis devenue depuis tant de temps que je ne vous ai écrit. J'ai été à Paris jusqu'au mois de juin, et, depuis ce temps, je suis à Nohant jusqu'à l'hiver, comme tous les ans, comme toujours; car ma vie est réglée désormais comme un papier de musique J'ai fait deux ou trois romans, dont un qui va paraître. Il a fait un été affreux; je suis peu sortie de mon jardin, j'ai peu monté à cheval et en cabriolet comme j'ai coutume de faire aux environs tous les ans. Tous les chemins de traverse qui conduisent à nos beaux sites favoris étaient impraticables, et ma fille n'est pas du tout marcheuse. Je lui ai acheté un petit cheval noir qu'elle gouverne dans la perfection et sur lequel elle paraît belle comme le jour.

Mon fils est toujours mince et délicat, mais bien portant, d'ailleurs. C'est le meilleur être, le plus doux, le plus égal, le plus laborieux, le plus simple et le plus droit qu'on puisse voir. Nos caractères, outre nos coeurs, s'accordent si bien, que nous ne pouvons guère vivre un jour l'un sans l'autre. Le voilà qui entre dans sa vingt-troisième année, et moi dans ma quarante-deuxième, et Solange dans sa dix-huitième! Nous avons des habitudes de gaieté peu bruyante, mais assez soutenue, qui rapprochent nos âges, et, quand nous avons bien travaillé toute la semaine, nous nous donnons pour grande récréation d'aller manger une galette sur l'herbe à quelque distance de chez nous, dans un bois ou dans quelque ruine, avec mon frère, qui est un gros paysan, plein d'esprit et de bonté, et qui dîne tous les jours de la vie avec nous, vu qu'il demeure à un quart de lieue. Voilà donc nos grandes fredaines.

Maurice dessine le site, mon frère fait un somme sur l'herbe. Les chevaux paissent en liberté. Les filleuls ou filleules sont aussi de la partie et nous réjouissent de leurs naïvetés. Les chiens gambadent, et le gros cheval, qui traîne toute la famille dans une espèce de grande brouette, vient manger dans nos assiettes. Malheureusement, nous avons peu joui de la campagne de cette façon, cet été. Il a toujours plu, et les rivières out effroyablement débordé. Mais l'automne s'annonce plus beau, et j'espère que nous reprendrons bientôt nos excursions. Puis nous allons marier une filleule de Maurice et faire la noce à la maison.

Je crois que vous vous plairiez avec nous, mes enfants; car nous avons eu le bonheur de conserver des goûts simples. Nous avons une petite aisance qui nous permet de faire disparaître la misère autour de nous; et, si nous connaissons le chagrin de ne pouvoir empêcher celle qui désole le monde, chagrin profond, surtout à mon âge, quand la vie n'a plus de personnalité enivrante et qu'on voit clairement le spectacle de la société, de ses injustices et de son affreux désordre, du moins nous ne connaissons pas l'ennui, l'inquiétude ambitieuse et les passions égoïstes. Nous avons donc une sorte de bonheur relatif, et mes enfants le goûtent avec la simplicité de leur âge.

Pour moi, je ne l'accepte qu'en tremblant; car tout bonheur est quasi un vol dans cette humanité mal réglée, où l'on ne peut jouir de l'aisance et de la liberté qu'au détriment de son semblable, par la force des choses, par la loi de l'inégalité: odieuse loi, odieuses combinaisons, dont la pensée empoisonne mes plus douces joies de famille et me révolte à chaque instant contre moi-même. Je ne puis me consoler qu'en me jurant d'écrire tant que j'aurai un souffle de vie, contre cette maxime infâme qui gouverne le monde: Chacun chez soi, chacun pour soi. Puisque je ne sais dire et faire que cette protestation, je la ferai sur tous les tons.

Bonsoir, mon cher enfant. Voilà, j'espère, une longue lettre et où je vous parle de moi avec excès, pour répondre à toutes vos questions. Maintenant soyez tranquille sur mon compte. Ma santé est assez bonne, et mes yeux sont meilleurs, depuis six mois que j'ai renoncé à travailler la nuit. Je ne pouvais plus. J'ai eu quelque peine à me remettre au courant des heures de tout le monde. Je l'avais essayé cent fois sans succès. Enfin, je suis parvenue à dormir à minuit et à travailler dans la journée. Cela me laisse moins de temps, car, dans la matinée, quoi qu'on fasse, on est toujours dérangé, et rien ne remplace ce calme profond et absolu qui se fait de minuit à quatre heures du matin. Mais il le fallait absolument; je ne dormais pas assez, et ma santé était gravement altérée.

Soyez tranquille surtout sur mon amitié. Elle est inaltérable pour vous. Écrivez-moi donc souvent, et sans vous tourmenter quand je ne réponds pas. Je suis heureuse de vous lire et de savoir ce que vous faites, à quoi vous pensez, et comment prospère notre chère petite Solange. Bénissez-la pour moi, ainsi que sa mère, et dites-vous à toute heure que mon coeur est avec vous.

CCLI

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY

Paris, 14 décembre 1845.

J'ai reçu ta lettre à Chenonceaux, et je sais, cher ami, que tu as eu bien de l'ennui en voyage, de mauvaises places, et tout le désagrément d'un grand acte d'obligeance fraternelle. Je t'en remercie et te prie de me pardonner cette course que je t'ai fait faire, mais où tu as été bien utile à notre jeune et jolie parente. J'espère que tu es reposé et que tu ne m'en veux pas d'avoir usé de ton zèle et de ton bon vouloir.

Nous nous sommes royalement ennuyés au milieu des grandeurs du passé, surtout les deux premiers jours. Peu à peu pourtant nous nous sommes trouvés plus à l'aise, et nous nous sommes quittés tous fort tendrement. Le fait est que nos hôtes ont été excellents pour moi et pour mes enfants. Mais croirais-tu que nous avons trouvé tout le contraire de ce qui était à prévoir? René très conservé physiquement, mais vieilli de cent ans au moral, pétrifié comme ses sculptures et ses armoiries, ne parlant que de ses ancêtres, de ceux de sa femme et de son gendre; enfin un marquis de Tuffières! La qualité l'entête, comme dit le Misanthrope: et cela est d'autant plus étrange à entendre, que son caractère est resté bon, simple, affectueux et soumis. Quant à Appoline[1], c'est un miracle que la grâce, l'effusion et la bienveillance qu'elle a acquises en vieillissant. Elle a été charmante pour Solange et pour Maurice, et avec moi, vraiment affectueuse, sensée et naturelle. Elle est fort dévote maintenant, mais très tolérante et charitable.

Quand mon père disait qu'avec de bonnes et grandes qualités, elle avait des petitesses incompréhensibles, il la jugeait bien. Elle a des petitesses, en effet, mais moins qu'on ne le croirait d'après son passé, et, quant aux grandes qualités, elle en est certainement douée. Elle a de l'enthousiasme et de la jeunesse d'esprit, je crois qu'elle a éteint son mari à son profit.

Madame de la Roche-Aymon est la plus douce, la plus faible et la plus tendre créature du monde. Son mari a été charmant pour nous et pour Maurice en particulier, avec qui il a causé batailles et victoires de l'Empire. Il était colonel alors et il a fait les guerres d'Espagne. Au fond, tout ce monde-là n'a plus d'opinions politiques, à force d'en avoir eu. On a le portrait d'Henri V pour la forme, mais celui de Napoléon à côté pour le sentiment.

Chenonceaux est une merveille. L'intérieur est arrangé à l'antique avec beaucoup d'art et d'élégance. On y jette toujours son pot de chambre par la fenêtre, ce qui faisait le bonheur de Maurice. Nous avons vu aussi Loches en détail; c'est fort curieux et intéressant, nous en aurons donc beaucoup à te raconter.

Maurice repart dans quelques jours pour Guillery. Je vais bien m'ennuyer sans lui, moi qui ne m'amuse de rien à Paris. La sublime Solange va reprendre ses leçons. Tortillard[2] travaille dans le décor de l'Odéon. Augustine[3] se porte bien et te fait mille remerciements. La Luce[4] trouve le spectacle ben brave; mais ceux gens qui vous argardent à travers des culs de bouteille en mode de linettes ça lui convint pas. C'est des argardures trop effrontées. Elle s'amuse beaucoup jusqu'à présent.

Bonsoir, cher vieux; embrasse ta femme pour moi et donne-moi de tes nouvelles.

[1] Appoline, comtesse de Villeneuve, épouse de René de Villeneuve. [2] Eugène Lambert, artiste peintre. [3] Augustine Brault, cousine de George Sand. [4] Petite bonne de mademoiselle Solange.

CCLII

A M. MAURICE SCHLESINGER, DIRECTEUR DE LA REVUE ET GAZETTE MUSICALE, A PARIS

Paris, janvier 1846.

Monsieur,

En feuilletant votre journal, je crois pouvoir être certaine de la parfaite convenance de la forme de mon opuscule. Puisque vous me l'avez rapporté, il est évident que c'est par la qualité qu'il pèche. N'étant pas habituée à défendre mon faible talent, je souscris à toute espèce de condamnation, et sans appel. Mais, comme je ne fais pas mieux un jour que l'autre, je sais qu'il me serait impossible de remplir les conditions de supériorité, que vous exigez de vos rédacteurs.

J'ai donc l'honneur de vous renvoyer les cinq cents francs que vous m'aviez remis. Je vous prierai de m'envoyer votre journal; j'aurai l'honneur de vous en rembourser l'abonnement et de vous payer la collection que vous avez eu la bonté de m'envoyer. J'aurai un grand plaisir à la lire; mais je ne me sens pas destinée au plaisir d'y travailler.

Agréez l'expression de mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.

CCLIII

A M. LE RÉDACTEUR DU JOURNAL***, A PARIS.

Paris, janvier 1846.

Monsieur,

C'est seulement aujourd'hui que je prends connaissance d'un feuilleton inséré dans votre numéro du 24 décembre dernier et intitulé George Sand et Agricol Perdiguier.

Je dois à la vérité de démentir la petite anecdote qu'il contient, et, comme cet article est déjà loin de nous, je vous demande la permission, monsieur, de vous en faire rapidement l'extrait.

Selon le rédacteur de votre feuilleton, M. Agricol Perdiguier serait venu chez moi, l'été dernier, pour m'offrir la collaboration d'un livre sur le compagnonnage. Je l'aurais engagé à compléter ses notions, en faisant un voyage dans toutes les provinces de France. Il m'aurait confié sa mère infirme et misérable. J'aurais pris soin d'elle, et j'aurais donné de l'argent à M. Perdiguier pour l'aider dans ses courses et dans ses recherches. Enfin, j'aurais profité de son zèle et de ses travaux pour faire un roman dont j'aurais partagé le produit avec sa mère et avec lui.

Voici maintenant la vérité:

M. Agricol Perdiguier est l'auteur d'un livre sur le compagnonnage imprimé bien longtemps avant que j'eusse le dessein d'écrire un roman sur cette matière. Cherchant quelques renseignements exacts et consciencieux, j'eus naturellement recours à ce livre, et l'esprit droit et généreux que révélait cet opuscule me donna l'envie de connaître l'auteur. Je n'ai jamais eu le plaisir de voir ses parents, qui vivent dans l'aisance à quelques lieues d'Avignon; je n'ai donc jamais eu l'occasion de leur rendre le moindre service. Je n'ai pas non plus le mérite d'avoir rendu personnellement service à M. Agricol, et le voyage qu'il a entrepris dans différentes provinces de France n'a pas eu pour but de me recueillir des notes et de m'envoyer des renseignements.

Ce serait diminuer de beaucoup l'importance et le mérite du pèlerinage accompli par cet homme vertueux que de faire de lui une sorte de commis voyageur au service de mon encrier. J'ai dit, dans la préface de mon livre le Compagnon du tour de France, quelle mission de paix et de conciliation M. Perdiguier s'était imposée, en cherchant à nouer des relations avec les compagnons les plus intelligents des divers devoirs, afin de les engager à prêcher comme lui, à leurs frères et coassociés, la fin de leurs différends et le principe d'assistance fraternelle entre tous les travailleurs.

Ce n'est pas moi qui ai suggéré à M. Perdiguier l'idée généreuse de ce voyage: elle est venue de lui seul, et, si quelques ressources out été mises par moi à sa disposition afin de lui permettre de suspendre son travail de menuiserie pendant une saison, cette petite collecte a été l'offrande de quelques personnes pénétrées de la sainteté de l'oeuvre qu'il allait entreprendre et nullement, l'aumône d'une charité intéressée.

Dans une province où sont fixés la famille et les amis d'enfance de M. Agricol Perdiguier, l'erreur commise dans votre feuilleton du 25 décembre a pu avoir, pour eux et pour lui, des résultats pénibles, que j'aurais voulu être à même de conjurer à temps; quoiqu'il soit un peu tard, j'espère, monsieur, que votre loyauté ne se refusera, pas à une rectification que je demande pour ma part à votre bienveillante courtoisie, et sur laquelle j'ose compter.

Agréez, monsieur, l'expression des sentiments distingués avec lesquels j'ai l'honneur d'être,

Votre très humble,

GEORGE SAND.

CCLIV

AUX RÉDACTEURS DU JOURNAL L'ATELIER, A PARIS

Paris, février 1846.

Messieurs,

La manière détournée que vous employez pour répondre à ma lettre me parait empreinte d'un peu de passion. Nul plus que moi n'est porté à excuser la passion dirigée vers la recherche de la vérité, lors même qu'elle se fait un peu tranchante et intolérante. Cependant j'attendais de vous plus de justice et de sympathie. Il fallait ne point répondre du tout aux objections que contenait ma lettre, puisqu'elles n'appelaient pas et repoussaient, au contraire, une discussion publique, ou bien il fallait me demander l'autorisation, en m'en démontrant la nécessité, de publier ma lettre entière. Je viens vous demander maintenant l'insertion complète de cette lettre, dont je n'ai pas pris copie, et, sur ce point, je m'en rapporte entièrement à votre loyauté. Certes, je suis un faible champion de la vérité, et ma lettre n'est pas rédigée avec le soin que vous aviez apporté dans votre réfutation.

Vous m'avez jugée par contumace, ou bien vous m'avez combattue à armes inégales, moi présentant à votre examen de conscience quelques objections prises rapidement au hasard entre beaucoup d'autres, et ne vous demandant, au nom de la conscience, que de les peser dans votre for intérieur; vous, travaillant et rédigeant à loisir un article pour un journal et opposant un mois de travail à une lettre particulière écrite au courant de la plume. Je crains pourtant que votre réponse ne soit empreinte d'une trop grande précipitation, et je ne me trouve ni convaincue ni satisfaite par vos arguments.

La manière dont vous posez les questions est telle, que je m'abstiendrai plus que jamais d'engager une polémique; je vois que vous ne me convertiriez pas, et la polémique n'est pas le champ clos où ma vocation me porte à défendre les principes et les idées dont je suis pénétrée.

Si je vous ai prié de ne pas insérer ma lettre et si je vous demande aujourd'hui le contraire, c'est pour des raisons que vous comprendrez et que tout le monde comprendra. J'avais une extrême répugnance à signaler aux ennemis du peuple les dissidences qui existent dans son sein. C'est, je crois, une mauvaise chose à faire que de leur donner le spectacle de nos incertitudes et de notre désaccord sur certains points.

Vous n'avez pas tenu compte de mon scrupule, et, en cela, vous avez dû être persuadés et abusés par quelque esprit ennemi du peuple, ennemi de l'Évangile et de l'égalité. Vous avez voulu proclamer à tout prix le triomphe de l'Église catholique sur vos opinions. Il en est résulté que des journaux catholiques et autres se sont réjouie de nous voir aux prises les uns contre les autres. Pauvre peuple! faut-il que tu ne trouves la vérité qu'en traversant, à tes périls et à tes dépens, les embûches de tes éternels oppresseurs!

Maintenant, je demande la publication de ma lettre, c'est pour déjouer autant qu'il est en moi cette misérable ruse de nos ennemis. Le public jugera en voyant le respect dont mon coeur est rempli pour le fond de notre cause commune, et pour ceux qui la défendent même en se trompant, si l'esprit d'hostilité est en moi et si la discorde est réellement entre nous.

Agréez, messieurs, l'expression de mes sentiments affectueux.

GEORGE SAND.

CCLV

A M. MAGU, A LIZY-SUR-OURCQ (SEINE-ET-MARNE).

Paris, avril 1846.

Mon cher monsieur Magu,

Je me suis adressée pour vos exemplaires à trois éditeurs, les seuls que je connaisse. Le premier, riche et avide, n'a pas voulu se charger d'une affaire où il voyait peu à gagner. Le second, honnête mais pas généreux, a craint d'y perdre. Le troisième, généreux mais gueux, n'a pas le sou à débourser. Je ne sais plus à quelle porte frapper.

J'avais l'intention de ne prendre pour moi et mes amis qu'une douzaine d'exemplaires. Je me suis souvenue de ce que vous m'avez dit de Delloye, et, voulant que ce petit profit entrât dans votre poche et non dans la sienne, je vous prie de me dire où je dois m'adresser pour avoir et rembourser ces exemplaires. Combien je suis chagrine d'avoir plus de dettes que de comptant! Vous n'attendriez pas longtemps l'avance de cette petite somme qui vous manque pour être tranquille et satisfait! Mais, depuis dix ans, je travaille en vain à me remettre au point où j'étais lorsqu'il me fallut réparer le désordre des affaires que d'autres me mirent sur les bras, et payer les dettes qu'ils avaient faites. Avant cette époque, j'avais toujours de quoi prélever une forte part de mon travail pour obliger mes amis, ou rendre des services bien placés. Aujourd'hui, je suis accusée de négligence ou d'indifférence, non par mes amis, qui connaissent bien ma position, mais par des personnes qui s'adressent à moi, et qui s'étonnent de voir mon ancien dévouement paralysé par la force des choses.

Je souffre beaucoup de cette position, non pas à cause de ce qu'on peut dire et penser de moi: il y a longtemps que j'ai mis le mauvais amour-propre de côté, sachant qu'il était l'ennemi de la bonne conscience. Mais voir des souffrances, des inquiétudes et des maux de toute sorte en si grand nombre, et n'y pouvoir apporter qu'un stérile intérêt, est un plus grand chagrin, plus que toute l'injustice dont on peut être l'objet soi-même.

J'ai, en outre, le regret continuel d'être un mauvais auxiliaire en fait de services qui demanderaient, en compensation de l'argent qui me manque, du crédit, de l'activité et de l'influence dans le monde. Si je suis une espèce d'homme de lettres, je suis avant tout mère de famille, et il ne me reste pas un instant pour voir le monde, pour rendre les visites qu'on me fait, et pour répondre aux nombreuses lettres qu'on m'adresse. Si j'ai une ou deux heures libres par semaine, j'aime mieux les consacrer à de vieux amis, ou à de nobles relations, comme je considère celles que je veux conserver avec vous, que de satisfaire la curiosité de quelques belles dames, ou de quelques jolis messieurs qui voudraient m'examiner à la loupe, comme une bête singulière. De là vient que je ne connais personne, et que, Dieu merci, personne ne me connaît dans ce monde, où d'autres posent, jasent, prononcent et imposent leurs sympathies et leurs opinions à des coteries.

Voilà pourquoi aussi j'ai personnellement l'occasion de lancer un livre moins que qui que ce soit. Ma seule efficacité, si j'en ai une, est dans ma plume. Je n'ai jamais flatté personne et je n'ai jamais fait ce qu'on appelle de la critique que dans trois ou quatre occasions, où mon coeur était ému et ma conviction entière.

Je ne vous serai donc un peu utile qu'en revenant, dans un article de la Revue indépendante, sur vos vers charmants, et en parlant de votre nouveau recueil. Je le ferai, n'en doutez pas; c'est ce que je pourrai faire de moins inutile. Je me justifie auprès de vous, parce que j'ai besoin de votre estime et de votre confiance, avant même que vous songiez à m'accuser, et parce que je ne veux pas que vous cessiez de vous adresser à moi toutes les fois que vous croirez que je peux faire quelque chose pour vous. Mon peu de succès vous donnerait peut-être à penser que j'y mets de la mauvaise volonté, et je ne veux pas que, par discrétion, vous vous absteniez. Ne craignez donc jamais de m'importuner, quelque maussade ou paresseuse que je vous semble.

Ainsi, il m'a été impossible jusqu'ici de trouver un moment pour voir madame Benoît de Grazelles. Mais j'espère ne pas quitter Paris sans lui avoir rendu ses visites et lui avoir parlé de vous. Si cette dame a de nombreuses connaissances, comme vous dites qu'elle a beaucoup d'activité et de coeur, elle pourrait peut-être distribuer en détail encore une partie de vos exemplaires.

De mon côté, je parlerai à tous mes amis, comme je l'ai déjà fait. Mais tous mes amis forment une bien petite et bien obscure phalange.

Je pars pour la campagne (la Châtre), où je passerai quelques mois; vous pourrez m'y adresser les exemplaires que je vous demande, et j'espère bien que vous m'écrirez en même temps un petit mot d'amitié. Tout à vous de coeur.

GEORGE SAND.

CCLVI

A M. MARLIANI, SÉNATEUR, A MADRID

Paris, mai 1846.

Cher Manoël,

Bien que traduit en français et lu au coin du feu votre discours est encore très beau et très excellent. Je ne m'étonne donc pas de l'effet qu'il a produit sur le Sénat. Avec tant de présence d'esprit, de science des faits, de mémoire et d'habileté, vous devez apporter à vos hommes d'État de l'Espagne une bonne dose d'enseignement, et ils le sentent. En outre, vous avez en vous une grande puissance que vous développerez de plus en plus. C'est un fonds de principes et de convictions logiquement acceptées, en dessous de ce talent du moment que vous caractérisez à la fin de votre discours par le mot d'opportunité.

La plupart des hommes ont l'un ou l'autre. Vous avez des deux, c'est une grande force. Vous sentez vivement dans les profondeurs de votre âme cet idéal politique qui n'est pas pure poésie, quoi qu'on en dise, puisque c'est tout simplement une vue anticipée de ce qui sera, par le sentiment chaleureux et lucide de ce qui doit être. Vous êtes pénétré de cet idéal et de cette poésie, quand vous faites la parfaite distinction de la politique et de la diplomatie qui conviennent aux nations, d'avec la politique et la diplomatie que pratiquent les rois dynastiques.

Il y avait longtemps que j'attendais dans le monde parlementaire la manifestation de cette idée si vraie, qui n'était pourtant pas encore éclose à aucune tribune de l'Europe. Si j'avais été chargée d'écrire sur l'Espagne dans notre Revue et sur l'équipée impertinente de M. Narcisse Salvandy, je n'aurais pas dit autrement que vous, et peut-être exactement de même, quoique nous ne nous fussions pas donné le mot d'avance. Vous avez été courageux et vraiment dans la grande politique sociale en disant de telles choses dans une assemblée nationale. Si la France était moins courbée, moins douloureusement affaissée sous ses maux du moment, la presse libérale entière se fût emparée de votre discours comme d'un monument. Mais elle y reviendra plus tard, j'en suis certaine, et, dans nos assemblées nationales, on citera vos paroles dans quelques années comme vous avez cité celles de Vatel et de Martens. Vous avez aussi parlé de la révolution de 89 avec une grande vérité et un grand courage: continuez donc, et croyez que l'avenir est à nous, à l'Espagne et à la France, à la France et à l'Espagne l'une par l'autre, l'une pour l'autre, et toutes deux pour le monde entier.

Vous me reprochez de haïr l'Angleterre à la française. Non, ce n'est pas à ce point de vue que je la hais; car je crois à son avenir, je compte sur son peuple.

J'y vois éclore le chartisme, qui est notre phase, et je ne doute pas qu'elle ne soit le bras du monde que je rêve et que j'attends, comme nous en serons, Espagnols et Français, le coeur et la tête.

Mais ce que vous dites de la politique d'intérêt personnel des cabinets, appliquez-le à ma haine pour l'Angleterre; je hais son action présente sur le monde, je la trouve injuste, inique, démoralisatrice, perfide et brutale; mais ne sais-je point que les victimes de ce système affreux sont là en majorité, comme chez nous les victimes du juste-milieu?

Je ne hais point ce peuple; mais je hais cette société anglaise; de même, je ne haïssais point l'Espagne en y passant, mais j'exécrais cette action de Christine et de don Carlos, qui rapetissaient et avilissaient momentanément le caractère espagnol. Aujourd'hui, l'Espagne a de grandes destinées devant elle. Y entrera-t-elle d'un seul bond? Aura-t-elle encore des défaillances et des délires de malade? Qu'importe? rien de ce qu'elle fait de bon aujourd'hui ne sera perdu, et vous n'avez pas sujet de désespérer. Poussez à la fraternité, faites des voeux pour que le régent ait un bras de fer contre les conspirations. Ces insultes du cabinet français ne sont pas si funestes. Elles font sentir au duc de la Victoire que sa mission est une grande lutte, et que le salut est dans sa fierté comme dans sa persévérance.

En vous écrivant dernièrement, je ne prétendais pas qu'il dût, quant à présent et tout d'un coup, renverser le fantôme de la royauté. Je me suis mal exprimée si vous m'avez ainsi entendue; mais je prétendais, je prétends toujours que, si la Providence lui conserve la vie, la force et la popularité, sa mission est là. Il y sera entraîné et porté un jour, s'il reste lui-même et si l'orage ne balaye pas son oeuvre d'aujourd'hui avant qu'elle ait pris racine. Espérons! J'espère bien pour la France, qui est en ce moment si malade et si avilie! je douterais de Dieu si je doutais de notre réveil et de notre guérison.

Bonsoir, cher ami. Travaillez toujours, parlez souvent. Labourez et ensemencez, semez et consacrez, comme dit Faust. De mon amitié, je ne vous dis rien: vous savez tout là-dessus. Ma Charlotte et vous ne faites qu'un pour moi, et c'est une grosse part de ma vie, qui est dans votre unité, comme dirait Leroux.

A vous.

GEORGE SAND.

CCLVII

A MADAME MARLIANI, A PARIS

Nohant, 1er septembre 1846.

Chère amie,

Merci mille fois! mais Solange ne serait point en état de faire le voyage de Paris dans ce moment-ci, à moins d'y aller à petites journées, comme nous faisons nos courses de campagne. D'ailleurs, je n'ai pas plus de confiance en M. Royer qu'en Papet, et je crois que la médecine ne sait rien pour ces maladies de langueur. Nous partons aujourd'hui pour divers points du Berry et de la Creuse, où nous nous arrêterons chaque fois un jour ou deux. Elle est un peu mieux depuis trois jours, mais toujours sans appétit et sans sommeil. Une petite fatigue lui est bonne, une grande fatigue très mauvaise. Nous avons été avant-hier à Châteauroux reconduire Delacroix et recevoir Emmanuel qui a fait un peu la grimace à l'idée de se remballer tout de suite, dans d'assez mauvais chemins et pour d'assez mauvais gîtes. Mais il aime encore mieux cela que de rester tout seul ici.

Je vous écris à la hâte. Oui, vous devriez aller passer cette quinzaine encore en Normandie, si le voyage est court et pas fatigant; car les beaux jours ne dureront peut-être pas cet automne. Nous avons ici de grandes chaleurs et de grandes pluies qui semblent nous annoncer un hiver précoce. Moi, je n'ose pas vous répondre de l'emploi de mon mois de septembre. Je suis tourmentée et je suis décidée à tout essayer pour que ce triste état de Solange ne s'installe pas chez elle pour tout l'hiver. Vous êtes mille fois bonne de m'offrir un gîte. Nous avons toujours notre appartement du square Saint-Lazare et rien ne nous empêcherait d'y aller. Mais Papet ne me conseille pas du tout les longues étapes pour Solange; au contraire, elles irritent beaucoup notre malade. Nous la promenons une lieue à cheval, une lieue en voiture; puis on se repose, on reprend, et toujours ainsi. Je tâche de l'égayer; mais je ne suis pas gaie au fond. Elle est bien sensible à l'intérêt que vous lui témoignez et me charge de vous en remercier. Elle vous recommande de ne pas faire comme elle, et d'être bien portante avant tout.

Adieu, chère; je vous embrasse tendrement, et je pars.

GEORGE.

CCLVIII

A LA MÊME

Nohant, 6 mai 1847.

Chère amie,

Vous êtes étonnée de mon silence, probablement. Moi, je suis étonnée d'avoir encore la force de vous écrire après des fatigues d'esprit et d'yeux comme je viens d'en subir. Je ne puis vous dire que trois mots; mais je veux vous les dire avant tout.

Solange se marie dans quinze jours avec Clésinger, sculpteur, homme d'un grand talent, gagnant beaucoup d'argent, et pouvant lui donner l'existence brillante qui est, je crois, dans ses goûts. Il en est très violemment épris, et il lui plait beaucoup. Elle a été aussi prompte et aussi ferme, cette fois, dans sa détermination qu'elle était jusqu'à présent capricieuse et irrésolue. Apparemment elle a rencontré ce qu'elle rêvait. Dieu le veuille!

Pour mon compte, ce garçon me plaît beaucoup aussi, de même qu'à Maurice. Il est peu civilisé au premier abord; mais il est plein de feu sacré, et il y a déjà quelque temps que, le voyant venir, je l'étudié sans en avoir l'air. Je le connais donc autant qu'on peut connaître quelqu'un qui veut plaire. Vous me direz que ce n'est pas toujours suffisant, c'est vrai. Mais ce qui me donne confiance, c'est que la principale face de son caractère, c'est une sincérité qui va jusqu'à la brusquerie. Il pécherait donc par excès de naïveté, plus que par toute autre chose, et il a encore d'autres qualités qui rachèteront tous les défauts qu'il peut et doit avoir. Il est laborieux, courageux, actif, décidé, persévérant. C'est quelque chose que la force, et il en a beaucoup, au physique comme au moral. Je me suis trouvée amenée par une circonstance fortuite, à faire sur son compte une véritable enquête, telle qu'un procureur du roi l'eût faite pour un accusé de cour d'assises.

Quelqu'un m'avait dit de lui tout le mal qu'on peut dire d'un homme. Je ne savais pas encore alors qu'il songeât à ma fille; mais il faisait nos bustes. Il voulait les faire en marbre, gratis, et il ne me convenait pas d'être comblée de pareils présents par un homme dont on me disait pis que pendre. Et puis je voulais savoir si la personne qui le traitait de la sorte était une bonne ou une mauvaise langue. Quelques explications, auxquelles je n'attachais pas d'abord toute l'importance qu'elles eurent ensuite, amenèrent une foule de renseignements particuliers, et j'arrivai à pouvoir juger sur preuves; car vous savez que, dans ces sortes de choses, il se fait un enchaînement imprévu de découvertes. J'acquis donc la certitude que Clésinger était un homme irréprochable dans toute la force du mot, et son accusateur un homme d'esprit un peu léger. De sorte que je connaissais tous les faits de sa vie la plus intime, le jour où il me demanda ma fille. Le hasard avait amené à cet égard plus de lumières que je n'en aurais eu en l'examinant par mes yeux pendant des années. Néanmoins, je n'avais rien conclu en quittant Paris, et c'est depuis un mois que son activité a levé tous les obstacles et réduit à néant toutes les objections possibles. M. Dudevant, qu'il a été voir, consent. Nous ne savons pas encore où se fera le mariage. Peut-être à Nérac, pour empêcher M. Dudevant de s'endormir dans les éternels lendemains de la province.

Je vous écrirai dans quelques jours; car, jusqu'ici, nous n'avons rien fixé, et j'attends Clésinger demain ou après, pour déterminer avec lui le jour et le lieu. Mais ce sera dans le courant de mai. Les bans se publient et on coud la robe blanche. Pourtant on ne sait encore rien dans ce pays-ci, et nous nous préservons des grandes annonces. Il a fallu ménager un chagrin encore assez vif, qui n'est pas loin de nous. Il y a eu un échange de lettres sincères très satisfaisant. Le pauvre abandonné est un noble enfant qui se montre, comme dit, avec raison, son oncle, M. de Grandeffe, un vrai chevalier français. Je regrette bien ce coeur-là; mais nous mettons dans la famille une meilleure tête, et il faut bien que la fatalité apparente soit une volonté d'en haut. Je n'aurais pas voulu d'abord qu'on fît si vite un autre choix. Mais, le choix étant fait (et vous savez que les parents n'empêchent rien de ce côté-là), je crois qu'il faut le ratifier bien vite.

Bonsoir, chère amie; écrivez-moi et parlez-moi de vous. Moi, je ne puis vous rien dire de moi, sinon que je suis fatiguée à mourir; car, au milieu de ces préoccupations, il m'a fallu faire un roman pour avoir quelques billets de banque. La misère augmente ici tous les jours et j'en sais quelque chose. Je vous embrasse; soignez-vous, gouvernez votre volonté à l'effet de conserver votre santé. Créez-vous des devoirs qui vous ôtent le temps de penser à vous-même. Je crois que c'est le seul moyen de supporter le terrible poids de la vie. Plus il est lourd, mieux on marche peut-être! Et les devoirs ne sont pas difficiles à trouver dans ce temps de malheur et de souffrance matérielle. Votre coeur le sait bien. Mettez votre cerveau et vos jambes au service de votre coeur, et l'imagination s'endormira.

CCLIX

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

Nohant, 22 mai 1847

Frère et ami,

Je n'ai reçu qu'il y a quinze jours le numéro du People's Journal qui contient deux articles dont je suis l'objet. Remerciez pour moi de sa bienveillance miss Jewsbury, signataire du premier, et laissez-moi vous dire que le vôtre m'a pénétrée d'un sentiment de bonheur. C'est qu'en effet il part de votre coeur.

D'autres hommes éminents ont bien voulu me louer ou me défendre. Leur voix ne partait pas des entrailles comme la vôtre; car, en général, les hommes d'intelligence ont peu d'entrailles, et je ne me sens point de parenté avec eux. Ma gratitude pour eux n'était donc qu'une forme de politesse obligée, au lieu que, vous, je ne vous remercie pas; je sens que vous dites ce que vous pensez sur mon compte, parce que vous comprenez les souffrances de mon âme, ses besoins, ses aspirations et la sincérité de mon vouloir. Non, mon ami, je ne vous remercie pas d'un article favorable, comme on dit; mais je vous remercie de m'aimer, et de m'appeler votre soeur et votre amie. Il y a une fatalité providentielle et comme un instinct de secrète divination dans les coeurs.

Il y a dix ans, j'étais en Suisse; vous y étiez caché et un hasard m'avait fait découvrir votre retraite. J'étais presque partie un matin, pour vous aller trouver. J'étais encore dans l'âge des tempêtes. Je revins sur mes pas, en me disant que vous aviez assez de votre fardeau à porter, et que vous n'aviez pas besoin d'une âme agitée comme la mienne. Je comptais bien que, plus tard, nous nous rencontrerions si je résistais à la tentation du suicide qui me poursuivait sur ces glaciers. Le vertige de Manfred est si profondément humain! Enfin, il y a encore, dans la vie, des récompenses attachées à l'accomplissement des devoirs, des compensations aux plus durs sacrifices, puisque votre amitié couronne ma vieillesse et me console du passé!

Venez donc en France, venez donc me voir chez moi dans ma vallée Noire, si bête et si bonne. J'y suis plus moi-même qu'à Paris, où je suis toujours malade au moral et au physique. Nous avons bien des choses à nous dire; moi, j'en ai à vous demander. J'ai des conseils à recevoir que je n'ai osé demander à personne depuis bien longtemps, et des solutions que j'ai mises en réserve pour les chercher en vous. Vous disiez, cet hiver, que vous viendriez; est-ce que vous ne le pouvez ou ne le voulez plus?

Je vous aurais écrit plus tôt sans de graves événements domestiques, qui m'ont pris jusqu'aux heures du sommeil. Je viens de marier ma fille et de la bien marier, je crois, avec un artiste très puissant d'inspiration et de volonté. Je n'avais pour elle qu'une ambition, c'est qu'elle aimât et qu'elle fût aimée; mon voeu est réalisé. L'avenir est dans la main de Dieu, mais j'espère la durée de cet amour et de cet hyménée.

Je vous respecte et vous aime.

Votre soeur,

GEORGE SAND.

CCLX

A M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS

Nohant, juin 1817.

J'aurais, monsieur, le plus grand désir d'être utile à la personne que vous me recommandez, et son titre de neveu de Saint-Just n'est pas mince auprès de moi. Mais ce qu'elle me demande est à peu près impossible.

Jugez-en vous-même. M. Flaubert désire que je lui promette et que je lui laisse annoncer une préface de moi, pour la première livraison d'un livre qui n'est encore qu'en projet, dont il n'a pas écrit la première page et dont il me soumet le plan. Ce plan me paraît bon et utile; mais cela ne suffit pas pour que je puisse engager ma responsabilité. Personne ne peut endosser l'esprit d'un livre avant d'avoir lu attentivement ce livre.

Et puis j'ai fait trois ou quatre préfaces en ma vie, et je crois que je ne pourrais plus en faire une cinquième. C'est un travail auquel je ne suis pas propre et qui me coûte plus de peine que trois romans à écrire. Enfin, et c'est le plus sûr, une préface de n'importe qui n'a jamais servi à qui que ce fût. Si le livre est bon, à quoi sert la préface? s'il est mauvais, elle lui nuit davantage.

Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments affectueux.

GEORGE SAND.

CCLXI

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

Nohant, 28 juillet 1847.

Mon frère et mon ami,

Cette année 1847, la plus agitée et la plus douloureuse peut-être de ma vie sous bien des rapports, m'apportera-t-elle au moins la consolation de vous voir et de vous connaître? Je n'ose y croire, tant le guignon m'a poursuivie; et pourtant vous le promettez, et nous approchons, du terme assigné. Dans pen de jours, nous aurons un chemin de fer depuis Paris jusqu'à Châteauroux, qui n'est qu'à neuf lieues de chez moi. Ainsi vous n'aurez plus besoin que je vous trace un petit itinéraire pour éviter les lenteurs et les contretemps de voyage, une des mille petites plaies de notre pauvre France, qui en a de si grandes d'ailleurs. Vous viendrez de Paris en six ou sept heures jusqu'à Châteauroux; et, de Châteauroux à Nohant, par la grande route et la diligence, en trois heures.

Que votre lettre est bonne et votre coeur tendre et vrai! je suis certaine que vous me ferez un grand bien et que vous remonterez mon courage, qui a subi, depuis quelque temps, bien des atteintes dans des faits personnels. Et qu'est-ce que les faits personnels encore! je devrais dire que, depuis ces dernières années surtout, j'ai grand'peine à me maintenir, je ne dis pas croyante, la foi conquise au prix qu'elle nous a coûté ne se perd pas, mais sereine. Et la sérénité est un devoir, précisément, imposé aux âmes croyantes. C'est comme un témoignage qu'elles doivent à leur religion. Mais nous ne pouvons nous faire pures abstractions, et l'attente confiante d'une meilleure vie, l'amour de l'idéal immortel ne détruit pas en nous le sentiment et la douleur de la vie présente. Elle est affreuse, cette vie, à l'heure qu'il est. La corruption et l'impudence sont d'un côté; de l'autre, c'est la folie et la faiblesse. Toutes les âmes sont malades, tous les cerveaux sont troublés, et les mieux portants sont encore les plus malheureux; car ils voient, ils comprennent et ils souffrent.

Cependant il faut traverser tout cela pour aller à Dieu, et il faut bien que chaque homme subisse en détail ce que subit l'humanité en masse. Venez me donner la main un instant, vous, éprouvé par tous les genres de martyre. Quand même vous ne me diriez rien que je ne sache, il me semble que je serais fortifiée et sanctifiée par cette antique formule qui consacre l'amitié entre les hommes.

J'ai reçu une de vos brochures, mais non la lettre à Carlo-Alberto, à moins que vous ne l'ayez envoyée après coup et qu'elle ne soit à Paris. Les traductions me sont venues, aussi. Remerciez pour moi.

Le mot traîne est local et non français usité. Une traîne est un petit chemin encaissé et ombragé. C'est comme qui dirait un sentier. Mais notre dialecte du Berry, qui n'est qu'un vieux français, distingue le sentier du piéton et celui où peut passer une charrette. Le premier s'appelle traque ou traquette, le second traîne. Le mot est joli en français et s'entend ou se devine même à Paris, où le peuple parle la plus laide et la plus incorrecte langue de France, parce que c'est une langue toute de fantaisie, de hasard et de rapides créations successives, tandis que les provinces conservent la tradition du langage et créent peu de mots nouveaux. J'ai un grand respect et un grand amour pour le langage des paysans, je l'estime plus correct.

CCLXII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 9 août 1847.

Maintenant, mes enfants, je ne vous marquerai plus d'époque ni de jour pour venir. Cela nous a toujours porté malheur, et, quand vous pourrez venir, vous suivrez l'inspiration du moment, c'est-à-dire vous profiterez du concours de circonstances qui vous paraîtra le plus favorable: température, liberté d'autres soins, santé, repos d'esprit, envie même de voyager; car il faut tout cela pour qu'un voyage ne soit pas quelque chose de solennel et même d'un peu effrayant. A vous dire vrai, je suis tellement consternée du guignon qui s'est attaché à vous, dans toutes ces circonstances, que je n'oserai plus jamais vous dire: «Venez, je vous attends.» Je n'étais pas superstitieuse pourtant, et je le suis devenue à force de malheur depuis deux ans. Tous les chagrins m'ont accablée par un enchaînement fatal; mes plus pures intentions ont eu des résultats funestes pour moi et pour ceux que j'aime; mes meilleures actions ont été blâmées par les hommes et châtiées par le ciel comme des crimes. Et croyez-vous que je sois au bout? Non! tout ce que je vous ai raconté jusqu'ici n'est rien, et, depuis ma dernière lettre, j'ai épuisé tout ce que le calice de la vie a de désespérant. C'est même si amer et si inouï, que je ne puis en parler, du moins je ne puis l'écrire. Cela même me ferait trop de mal. Je vous en dirai quelques mots quand je vous verrai. Mais, si je ne reprends courage et santé jusque-là, vous me trouverez bien vieillie, malade, triste et comme abrutie. Voilà aussi, mon enfant, pourquoi je n'ose pas appeler Désirée avec l'ardeur que j'y aurais mise avant tous mes chagrins. Je crains que cette chère enfant ne me trouve toute différente de ce que vous lui avez dit de moi, et que le spectacle de mon abattement ne la froisse et ne la consterne. J'étais, quand vous m'avez vue, dans un état de sérénité, à la suite de grandes lassitudes. J'espérais du moins, pour la vieillesse où j'entrais, la récompense de grands sacrifices, de beaucoup de travaux, de fatigues et d'une vie entière de dévouement et d'abnégation. Je ne demandais qu'à rendre heureux les objets de mon affection. Eh bien! j'ai été payée d'ingratitude, et le mal l'a emporté dans une âme dont j'aurais voulu faire le sanctuaire et le foyer du beau et du bien. A présent, je lutte contre moi-même pour ne pas me laisser mourir. Je veux accomplir ma tâche jusqu'au bout. Que Dieu m'assiste! je crois en lui et j'espère!

Nous avons ici un temps affreux, de la pluie par torrents, un ciel sombre et froid depuis huit jours. On ne peut finir les moissons. Cela ne contribue pas peu à me rendre triste. Augustine a beaucoup souffert, mais elle a eu un grand courage, un vrai sentiment de sa dignité; et sa santé, Dieu merci, n'a pas été atteinte. Mon bon Maurice est toujours calme, occupé, enjoué. Il me soutient et me console. Solange est à Paris avec son mari; ils vont voyager. Chopin est à Paris aussi; sa santé ne lui a pas encore permis de faire le voyage; mais il va mieux. Nous attendons tous les jours l'ouverture du chemin de fer qui nous permettra d'aller de Châteauroux à Paris en quelques heures, et qui nous était promise pour le mois dernier.

Cette morsure dont vous me parlez m'inquiète, non pas que je croie aux suites de l'accident. En général, j'y crois peu, et j'ai toujours vu l'imagination faire tout le mal. Mais, justement, je crains les agitations de votre esprit. Je suis sûre que vous ne serez pas malade. Votre sang est trop, pur, et je parie que le chien était le plus innocent du monde. Mais vous allez vous tourmenter: je vous connais. Je vous supplie, mon enfant, de n'y pas penser du tout et même d'en rire, et de m'écrire que vous n'y songez plus.

Bonsoir, cher fils; votre mère vous bénit dans la douleur comme dans le repos. J'embrasse vos deux anges. Dites-moi donc ce que vous avez déboursé, je le veux.

Merci pour Borie de votre souvenir. Il est à Orléans, à la tête d'un journal. Il viendra passer avec nous le mois de septembre.