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Correspondance, 1812-1876 — Tome 2 cover

Correspondance, 1812-1876 — Tome 2

Chapter 33: CLXXVII
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About This Book

The volume gathers personal letters written across the author's career, presenting a mixture of intimate confidences, literary commentary, and practical exchanges. Many letters outline creative plans and revisions while others record reactions to contemporary artistic and social debates. Frequent descriptions of travel, landscape, and rural routine provide sensory detail and seasonal observation. Interwoven reflections on love, moral belief, and friendship reveal evolving inner life alongside household matters. Tone shifts from playful and familiar to grave and contemplative, producing a portrait of an engaged writer whose private correspondence illuminates both daily cares and enduring preoccupations.

CLXIII

A. M. JULES JANIN

Nohant, 15 février 1837.

Vous êtes, bien aimable de m'avoir répondu si vite et si consciencieusement, mon cher camarade. Je vous remercie de votre excellente disposition pour Calamatta. J'avais envoyé mon mauvais feuilleton au Monde[1] lorsque j'ai reçu votre lettre, et je ne puis ni le reprendre, ni en recommencer un; car je suis stupide à ce genre de travail.

Je suis totalement incapable de travailler dans les Débats. Je ne vous parle pas des opinions, qui sont choses sacrées, même chez une femme; mais seulement de la manière d'envisager la question littéraire. Songez que je n'ai pas l'ombre d'esprit, que je suis lourde, prolixe, emphatique, et que je n'ai aucune des conditions du journalisme. Ce que je fais maintenant au Monde n'irait point aux Débats, et, quant aux idées, n'y serait peut-être point admis.

Comment, mon ami, arriver dans un journal où vous écrivez et se risquer sur un terrain où vous régnez incontestablement? Je n'irai jamais me poser en rival de qui que ce soit. J'ai trop d'indolence pour cela, et me poser en concurrence d'un souverain me convient encore moins. Je ne me sens pas de force à lutter contre une gloire établie. Qui sait si cette gloire que je salue avec tant de plaisir et d'affection, ne me deviendrait pas amère du moment qu'elle m'écraserait!

Ma foi, non! je suis bien plus heureuse comme cela. Laissez-moi mon petit coin. D'ailleurs, je vous déclare, sur l'honneur, que je n'ai pas le moindre souci d'ambition, soit d'argent, soit de réputation. J'ai produit tout ce que je pouvais produire, et je n'aspire plus qu'à me reposer et à suspendre ma plume à côté de ma pipe turque.

Je ne travaille pas dans le Monde, je ne suis l'associée de personne. Associée de l'abbé de Lamennais est un titre et un honneur qui ne peuvent m'aller. Je suis son dévoué serviteur. Il est si bon et je l'aime tant, que je lui donnerai autant de mon sang et de mon encre qu'il m'en demandera. Mais il ne m'en demandera guère, car il n'a pas besoin de moi, Dieu merci! Je n'ai pas l'outrecuidance de croire que je le sers autrement que pour donner, par mon babil frivole, quelques abonnés de plus à son journal; lequel journal durera ce qu'il voudra et me payera ce qu'il pourra. Je ne m'en soucie pas beaucoup. L'abbé de Lamennais sera toujours l'abbé de Lamennais, et il n'y a ni conseil ni association possibles pour faire, de George, autre chose qu'un très pauvre garçon.

Je ne doute ni de la bonté de M. Bertin ni de sa largesse; mais il n'y a pas de raison pour que j'aille, sans aucun droit, réclamer son vif intérêt. Mon genre de travail ne lui conviendrait pas, et j'ai la tête un peu dure, à présent que j'ai des cheveux blancs, pour acquérir la grâce, la concision et tout ce qu'il faudrait pour plaire à son public.

Croyez-moi, restons chacun chez nous. C'est l'ambition qui perd les hommes. Ne forçons point notre talent. Il ne faut faire en public que ce qu'on fait fort bien, etc., etc. Voyez Sancho Pança et les trente mille proverbes.

Tout mon désir est donc pour le moment fiché en une seule chose: vendre mon travail passé, afin de n'avoir plus de travail futur à affronter. Vous n'imaginez pas, mon ami, quel dégoût m'inspire à présent la littérature (la mienne s'entend). J'aime la campagne de passion; j'ai, comme vous, tous les goûts du ménage, de l'intérieur, des chiens, des chats, des enfants par-dessus tout. Je ne suis plus jeune. J'ai besoin de dormir la nuit et de flâner tout le jour. Aidez-moi à me tirer des pattes de Buloz, et je vous bénirai tous les jours de ma vie. Je vous ferai des manuscrits pour allumer votre pipe, et je vous élèverai des lévriers et des chats angoras. Si vous voulez me donner votre petite fille en sevrage, je vous la rendrai belle, bien portante et méchante comme le diable; car je la gâterai insupportablement.

Vous devez bien comprendre tout cela, vous qui êtes si simple, si bon, si peu grand homme dans vos manières, si différent des beaux esprits de la critique. Vous ayez subi votre succès plus que vous ne l'avez cherché. Il a été grand: mais, s'il n'eût été que médiocre, vous vous en seriez contenté avec cette aimable insouciance dont je fais tant de cas. Savez-vous ce que je prise au-dessus de tout le génie de l'univers? c'est la bonté et la simplicité. Mon ambition désormais est de devenir bon enfant; ce n'est pas facile et c'est bien rare.

Merci de vos bons conseils et de l'intérêt que vous me témoignez si chaleureusement. Je voudrais avoir assez de valeur pour mériter votre zèle; mais je suis certaine d'avoir assez de coeur pour reconnaître votre amitié.

[1] Journal dirigé par l'abbé de Lamennais.

CLXIV

A M. L'ABBÉ DE LAMENNAIS

Nohant, 28 février 1837.

Monsieur et excellent ami,

Vous m'avez entraînée, sans le savoir, sur un terrain difficile à tenir. En commençant ces Lettres à Marcie. Je me promettais de me renfermer dans un cadre moins sérieux que celui où je me trouve aujourd'hui, malgré moi, poussée par l'invincible vouloir de mes pauvres réflexions. J'en suis effrayée; car, dans le peu d'heures que j'ai en le bonheur de passer à vous écouter, avec le respect et la vénération dont mon coeur est rempli pour vous, je n'ai jamais songé à vous demander le résultat de votre examen sur les questions avec lesquelles je me trouve aux prises aujourd'hui.

Je ne sais même pas si le sort actuel des femmes vous a occupé au milieu de tant de préoccupations religieuses et politiques dont votre vie intellectuelle a été remplie. Ce qu'il y a de plus curieux en ceci, c'est que, moi-même qui ai écrit durant toute ma vie littéraire sur ce sujet, je sais à peine à quoi m'en tenir. Ne m'étant jamais résumée, n'ayant jamais rien conclu que de très vague, il m'arrive aujourd'hui de conclure d'inspiration, sans trop savoir d'où cela me vient, sans savoir, le moins du monde, si je me trompe ou non, sans pouvoir m'empêcher de conclure comme je fais et trouvant en moi je ne sais quelle certitude, qui est peut-être une voix de la vérité et peut-être une voix impertinente de l'orgueil.

Pourtant, me voilà lancée, et j'éprouve le désir d'étendre ce cadre des Lettres à Marcie, tant que je pourrai y faire entrer des questions relatives aux femmes. Je voudrais parler de tous les devoirs, du mariage, de la maternité, etc. En plusieurs endroits, je crains d'être emportée par ma pétulance naturelle, plus loin que vous ne me permettriez d'aller, si je pouvais vous consulter d'avance. Mais ai-je le temps de vous demander, à chaque page, de me tracer le chemin? Avez-vous le temps de suffire à mon ignorance? Non, le journal s'imprime, je suis accablée de mille autres soins, et, quand j'ai une heure le soir pour penser à Marcie, il faut produire et non chercher.

Après tout, je ne suis peut-être pas capable de réfléchir davantage à quoi que ce soit, et toutes les fois (je devrais dire plutôt le peu de fois) qu'une bonne idée m'est venue, elle m'est tombée des nues au moment où je m'y attendais le moins. Que faire donc? Me livrerai-je à mon impulsion? ou bien vous prierai-je de jeter les yeux sur les mauvaises pages que j'envoie au journal? Ce dernier moyen a bien des inconvénients; jamais une oeuvre corrigée n'a d'unité. Elle perd son ensemble, sa logique générale. Souvent, en réparant un coin de mur, on fait tomber toute une maison qui serait sur pied si l'on n'y eût pas touché.

Je crois qu'il faudrait, pour obvier à tous ces inconvénients, convenir de deux choses: c'est que je vous confesserai ici les principales hardiesses qui me passent par l'esprit et que vous m'autoriserez à écrire, dans ma liberté, sans trop vous soucier que je fasse quelque sottise de détail. Je ne sais pas bien jusqu'à quel point les gens du monde vous en rendraient responsable et je crois, d'ailleurs, que vous vous souciez fort peu des gens du monde. Mais j'ai pour vous tant d'affection profonde, je me sens recommandée par une telle confiance, que, lors même que je serais certaine de n'avoir pas tort, je me soumettrais encore pour mériter de vous une poignée de main.

Pour vous dire en un mot toutes mes hardiesses, elles tiendraient à réclamer le divorce dans le mariage. J'a beau chercher le remède aux injustices sanglantes, aux misères sans fin, aux passions souvent sans remède qui troublent l'union des sexes, je n'y vois que la liberté de rompre et de reformer l'union conjugale. Je ne serais pas d'avis qu'on dût le faire à la légère et sans des raisons moindres que celles dont on appuie la séparation légale aujourd'hui en vigueur.

Bien que, pour ma part, j'aimasse mieux passer le reste de ma vie dans un cachot que de me remarier, je sais ailleurs des affections si durables, si impérieuses, que je ne vois rien dans l'ancienne loi civile et religieuse qui puisse y mettre un frein solide. Sans compter que ces affections deviennent plus fortes et plus dignes d'intérêt à mesure que l'intelligence humaine s'élève et s'épure.

Il est certain que, dans le passé, elles n'ont pu être enchaînées, et l'ordre social en a été troublé. Ce désordre n'a rien prouvé contre la loi, tant qu'il a été provoqué par le vice et la corruption. Mais des âmes fortes, de grands caractères, des coeurs pleins de foi et de bonté out été dominés par des passions qui semblaient descendre du ciel même. Que répondre à cela? Et comment écrire sur les femmes sans débattre une question qu'elles posent en première ligne et qui occupe, dans leur vie, la première place?

Croyez-moi, je le sais mieux que vous, et qu'une seule fois le disciple ose dire:

«Maître, il y a par là des sentiers où vous n'avez point passé, des abîmes où mon oeil a plongé. Vous avez vécu avec les anges; moi, j'ai vécu avec les hommes et les femmes. Je sais combien on souffre, combien on pèche, combien on a besoin d'une règle qui rende la vertu possible.»

Fiez-vous à moi, personne ne chercherait avec plus de désir de la trouver, avec plus de respect pour la vertu, avec moins de personnalité; car je n'essayerai jamais de pallier mes fautes passées, et mon âge me permet d'envisager avec calme les orages qui palpitent et meurent à mon horizon.

Répondez-moi un mot. Si vous me défendez d'aller plus avant, je terminerai les Lettres à Marcie où elles en sont, et je ferai toute autre chose que vous me commanderez. Je puis me taire sur bien des points et ne me crois pas appelée à rénover le monde.

Adieu, père et ami; personne ne vous aime et ne vous respecte plus que moi.

G. SAND.

CLXV

A M. FRANZ LISZT, A PARIS

Nohant, 28 mars 1837.

Je vous envoie le tout, décacheté, parce qu'il est défendu d'envoyer des paquets fermés. Je vous recommande mes manuscrits.

Bonjour, bon Franz.

Venez nous voir le plus tôt possible. L'amour, l'estime et l'amitié vous réclament à Nohant. L'amour (Marie) est un peu souffrant. L'estime (c'est Maurice et Pelletan) ne va pas mal. L'amitié (moi) est obèse et bien portante.

Marie m'a dit qu'il était question d'espérance de Chopin. Dites à Chopin que je le prie de vous accompagner; que Marie ne peut pas vivre sans lui, et que, moi, je l'adore.

J'écrirai à Grzymala personnellement pour le décider aussi, si je peux, à venir nous voir. Je voudrais pouvoir entourer Marie de tous ses amis, pour qu'elle aussi vécût au sein de l'amour, l'estime et l'amitié.

Il paraît que vous avez été archi-sublime dans vos concerts; Calamajo [1] m'écrit à propos de vous: Suona come Ingres disegna.

Bonsoir; je suis accablée de travail. Soyez assez bon pour faire passer à Buloz le manuscrit que je vous envoie,—et à Blanche la lettre ci-jointe.—Je ne sais pas son adresse. Je ne m'en souviens jamais. Portez-vous bien. Venez vite et aimez-moi.

Ne tardez pas à faire remettre votre portrait à Calamatta. Il en est fort pressé.

Ayez la bonté aussi, mon vieux, de cacheter le paquet avant de l'envoyer à la Revue, rue des Beaux Arts, 10. Si vous le remettiez vous-même, cela ma ferait grand plaisir; car il y a pour deux mille francs de manuscrit.

[1] Luigi Calamatta.

CLXVI

À M. CALAMATTA, A PARIS

Nohant, 20 mars 1837

Carissimo.

Je mets aujourd'hui à la diligence le portrait de Listz. J'ai écrit a Planche, non de votre part, mais de mon fait, qu'il eût à faire un grand et excellent article sur vous dans la Revue des Deux Mondes. Je suis presque sûre qu'il le fera. J'ai écrit aussi une longue lettre à Janin. Je ne réponds pas de lui, quoique je l'aie flagorné à votre intention. Il est très bon, mais fantasque et oublieux. Vous feriez bien, dans deux ou trois jours, d'aller le voir. C'est un homme qu'il faut traiter rondement.

Ne lui lâchez pas votre gravure sans avoir l'article; promettez-la-lui, sans condition. Il n'est pas connaisseur; peut-être sera-t-il plus désireux, du Napoléon à cause du sujet; je crois qu'il ne l'a pas. Au reste, je lui ai entendu dire plusieurs fois que vous étiez le plus grand graveur de l'Europe. Un article de lui dans les Débats vous vaudrait mieux pour la vente que tous les autres.—Le mien paraîtra dans le Monde; il y sera le 20. Vous en aurez un dans l'Artiste. Le précepteur de Maurice [1], qui a beaucoup de talent, y rédige. On me répond aussi d'un article dans le Temps. Didier et Arago peuvent aussi vous faire mousser dans d'autres journaux. Listz lui-même peut y contribuer, il voit tout Paris. Il est certain qu'ils ne vous négligeront pas.

Pour moi, je suis, beaucoup plus occupée de votre succès que je ne l'ai jamais été d'aucun de mes ouvrages, et, si vous réussissez autant que vous le méritez, j'en aurai plus de joie que s'il s'agissait de moi-même.

Le portrait de Listz est un chef-d'oeuvre. La ressemblance est parfaite, le dessin magnifique, la pose et l'expression admirables. Je crois que vous vous êtes encore surpassé, je voudrais que vous fissiez beaucoup de portraits, vous gagneriez plus d'argent, et vous seriez vite populaire; ce qui est toujours un bien. Avec de l'argent et du succès, quand on a le bon sens de ne pas se laisser enivrer, on arrive à plus de liberté, à plus de moyens de développer son talent.

Espérons que vous trouverez la justice qui vous est due. Moi qui déteste le public et qui le personnifie sous l'épithète de giumento, je voudrais aujourd'hui le personnifier dans ma personne, afin de poser sur vous la plus belle des couronnes.

Maurice a été mal, il va de mieux en mieux; il vous embrasse et vous aime de tout son coeur. Il fait des progrès dans le dessin. Je vous envoie un petit cavalier qui a du mouvement, quoique grossièrement incorrect. Il faut qu'il soit peintre. IL n'a de passion que pour cela. Je ne sais vraiment pas ce que j'en ferai, s'il n'acquiert pas ce genre de talent.

Marie[2] se porte médiocrement bien et vous serre cordialement la main.
Je vous embrasse, moi, de tout mon coeur.

GEORGE.

[1] Eugène Pelletan. [2] Madame d'Agoult.

CLXVII

A MADAME D'AGOULT, PARIS

Nohant, 5 avril 1837.

Bonne Marie,

Je vous aime et vous regrette. Je vous désire et je vous espère. Plus je vous ai vue, plus je vous ai aimée et estimée. Je n'en pourrais pas dire autant de toutes les affections que j'ai soumises au grand creuset de l'intimité, de la vie de tous les jours.

J'ai été toujours souffrante depuis votre départ. Le printemps me fatigue beaucoup. Par compensation, Maurice va infiniment mieux. Il reprend à vue d'oeil, au physique et au moral. Si vous pouvez me donner des nouvelles de ma fille, vous me ferez bien plaisir; car, depuis quelques jours, j'en suis inquiète. Je lui ai trouvé une gouvernante et je vais la reprendre. Si vous veniez tout de suite, je vous prierais de me l'amener; mais je crains, que vous ne soyez trop longtemps. Je la ferai venir au premier jour.

P… va se jeter à vos genoux et vous raconter comme quoi il a mangé les plus beaux poissons d'avril qui aient jamais paru dans le département de L'Indre. Il a disputé de très bonne foi contre Duteil et Rollinat, qui s'étaient donné le mot et qui lui ont soutenu pendant tout un dîner que la littérature ne servait à rien dans les arts. Le malheureux était furieux, consterné; il foisonnait de citations, d'exorcismes scientifiques et d'arguments ad hominem.

Le Malgache lui a apporté un très beau saucisson, qui s'est converti en bûche, lorsqu'il a défait le papier et les ficelles. Il est furieux et persiste à croire que Rollinat lui a envoyé l'infâme bourriche d'huîtres. Le père Rollinat, qui est venu passer ici quelques jours, lui a confirmé l'imposture très gravement et lui a donné la définition suivante: «Le poisson d'avril est un animal qui prend naissance dans une bourriche et qui voyage à l'aide de pierres et de pots cassés, dont il tire sa nourriture.» Le Malgache prétend que le saucisson-bois est une plante qu'il a rapportée de Madagascar. Rollinat lui a fait encore avaler un troisième poisson, mais si malpropre, qu'à moins de vous le raconter en latin, je ne saurais comment m'y prendre. Or il y a une petite difficulté, c'est que je ne sais pas le latin, ni vous non plus.

Dites à Mick….. (manière non compromettante d'écrire les noms polonais) que ma plume et ma maison sont à son service et trop heureuses d'y être, à Grrr… que je l'adore, à Chopin que je l'idolâtre, à tous ceux que vous aimez que je les aime, et qu'ils seront les bienvenus, amenés par vous. Le Berry en masse guette le retour du maestro pour l'entendre jouer du piano. Je crois que nous serons forcés de mettre le garde champêtre et la garde nationale de Nohant sous les armes pour nous défendre des dilettanti berrichoni.

CLXVIII

A LA MÊME

Nohant, 10 avril 1837.

Affaires!

Chère Marie,

Ni l'une ni l'autre des presses Chaulin ne me convient. N'en parlons plus. Mon voiturier sera à Paris le 12 ou le 14. Il a diverses caisses à m'apporter. Si le piano est prêt, il le rapportera en huit ou neuf jours, et il sera ici du 22 au 25. Voyez si c'est l'époque à laquelle je puis vous espérer. Le piano serait plus en sûreté dans les mains de ce voiturier qu'au roulage ordinaire.

Je veux les fellows, je les veux le plus tôt et le plus longtemps possible. Je les veux à mort. Je veux aussi le Chopin[1] et tous les Mickiewicz et Grzymala du monde. Je veux même Sue[2], si vous le voulez. Que ne voudrais-je pas encore, si c'était votre fantaisie? Voire M. de Suzannet ou Victor Schoelcher! Tout, excepté un amant. Quant au mauvais livre, soyez en paix. Il y en a encore en magasin, et laissons dire les sots; rira bien qui rira le dernier.

Gévaudan est ici, toujours bon et excellent, qui vous aime tendrement et qui parle de vous admirablement. Il est venu, monté sur un bon petit cheval qui est à moi et que vous monterez, car il est infiniment supérieur à Georgette.

J'ai reçu un livre d'Autun sur George Sand avec une lettre de l'auteur, Théobald Walsh, qui me déclare qu'il me méprise profondément; en raison de quoi, il me demande humblement mon amitié, ce qui n'est guère logique. Je ne lui répondrai que cela.

Je ferai l'article sur Nourrit quand toutes les notices des journaux quotidiens auront paru, et je le ferai sous une autre forme que le feuilleton; car ce que je ferais aujourd'hui ne ressortirait pas de la foule des banalités qui vont se dire sur son compte. D'ailleurs, le Monde a inséré un article de Fortoul[3], et je ne puis, d'ici à deux mois, me dépêtrer de Mauprat et d'une nouvelle qui suivra immédiatement, pour compléter des volumes, dans la Revue des Deux Mondes. Ainsi, dites-lui que je garde mon bouquet pour le dernier du feu d'artifice.

Je ne prends, du reste, aucun engagement pour l'avenir avec la
Revue-Buloz, et je réserve au Monde ma liberté de conscience.—Si
Didier[4] se doute de notre poisson, il doit m'en vouloir diablement.
Ne nous trahissez pas.

Bonsoir, mignonne; je suis toute chétive, et l'amour me descend tellement dans les talons, que bientôt je le laisserai tout à fait par terre avec la poussière de mes pieds.

Je ferai pour Aspasie tout ce qu'on voudra; mais je n'aurai pas un jour de loisir avant la fin de l'été. Le travail m'écrase et mes forces ploient sous le faix.

Adieu encore. Mes amitiés, tendresses et poignées de main à qui de droit.

[1] Frédéric Chopin. [2] Eugène Sue. [3] Hippolyte Fortoul. [4] Charles Didier.

CLXIX

A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES

13 avril 1837.

Mon ami Scipion,

J'aurais dû vous écrire plus tôt pour vous dire que vos oranges sont, c'est-à-dire furent excellentes (car elles sont avalées), que vos pipes sont, c'est-à-dire furent brillantes (car elles sont cassées); pour vous dire surtout, que vous êtes le meilleur des hommes et que je vous aime de tout mon coeur. Ce dernier point, vous le savez. Quant aux deux autres, je suis la paresse incarnée, pourtant je ne suis pas mauvais garçon et j'ai le sens de la reconnaissance.

Ne comptez pas sur beaucoup d'écritures de ma part; mais revenez me voir au plus tôt et comptez que vous serez toujours reçu joyeusement. Vous êtes du petit nombre des amis inconnus qui n'ont pas fait un fiasco épouvantable à mes yeux. Je vous ai trouvé excellent, aussi simple de coeur et aussi sain d'esprit que je vous avais trouvé dans vos lettres.

Je n'en pourrais pas dire autant de tout le monde. Restez-moi donc frère à tout jamais et sachez que, dans vingt jours, comme dans vingt ans, vous me trouverez, toute dévouée.

Que faites-vous? Parlez-moi un peu de vous. Reprenez-vous la vie de bohémien? Faites-vous de jolis petits vers à Mathilde, à Clotilde, à Bathilde, à Ermenegilde? Et votre lorgnon? Faites-lui bien mes compliments. Et votre nez? Envoyez-m'en une demi-aune pour une vingtaine de camards de ma connaissance.

Maurice vous adore. Solange vient d'être assez malade. Moi, je suis éreintée de travail. Le printemps est affreux ici. Le rossignol a chanté trois jours sous la neige. J'ai un cheval très gentil, arrivé du Nivernais et sur lequel je fais chaque jour un temps de galop. Voilà tout ce qui est survenu de neuf dans ma vie depuis que je ne vous ai vu.

Madame d'Agoult est à Paris et va revenir ici. Ma grue a un rhume de cerveau. J'ai apprivoisé un vanneau. Colette se porte bien. Le bonnet catalan, que vous m'avez rapporté de Marseille, a fait reculer d'épouvante le procureur du roi. Si on me poursuit pour m'être parée de ce symbole, je vous compromettrai de la belle manière. Je dirai, comme Meunier[1], que «vous m'avez payé des petits verres pour me porter à l'attentat».

Bonsoir, mon bon vieux Graffiapione, Scipiocane. J'ai mal à la tête.
Aimez-moi et ne gardez jamais rancune à ma paresse.

G. S.

[1] Fanatique qui, le 27 décembre 1836, avait attenté à la vie du roi Louis-Philippe.

CLXX

A MADAME D'AGOULT, A PARIS

Nohant, 21 avril 1837.

Chère mignonne,

Vous me pardonneriez l'effroyable retard que j'ai mis à vous écrire, si vous saviez ma vie depuis huit jours. Je me suis embarquée à fournir du Mauprat à Buloz au jour le jour, croyant que je finirais où je voudrais et que je ferais cela par-dessous la jambe. Mais le sujet m'a emporté loin, et cette besogne m'a ennuyée, comme tout ce qui traîne en longueur. De sorte qu'au dernier moment de chaque quinzaine, depuis un mois et demi, me voilà suant sur une besogne qui m'embête, que je fais en rechignant. Je n'ai pas même le temps de dormir et je suis sur les dents.

Ne voilà-t-il pas que, pour m'achever, Solange se mêle d'avoir la variole! une variole aussi bénigne que possible, mais constituant une éruption effrayante et une véritable maladie. J'ai été d'abord très épouvantée. La vaccine ne me rassurait pas; car il y a des exemples de mort, malgré la vaccine. Enfin je suis en paix à présent; mais ma pauvre fille est toujours au lit avec de gros vilains boutons sur le nez, qui, heureusement, ne laisseront pas de traces, à ce que me promet le médecin. Elle a été bonne et douce comme un ange dans sa maladie. Depuis son retour de Paris, elle était si charmante, que j'en étais inquiète. Il est impossible d'être plus résignée, plus caressante et plus gaie qu'elle ne l'est, quoique malade encore.

Elle a pour gouvernante une grande grosse fille, assez instruite, et tout à fait bonne (soeur de Rollinat). Gévaudan est toujours ici, retenu par le désir de vous voir. Il est toujours le meilleur garçon de la terre, et je vous assure que je le prends tout à fait, en amitié. Il est doué d'un bon sens que je voudrais bien donner à tous ceux avec qui j'ai eu l'honneur de faire connaissance dans ma vie. P… n'aura jamais l'ombre d'une idée juste; mais ce serait le juger trop sévèrement que de ne pas lui accorder un très bon coeur. Il est sincèrement désolé de vous avoir déplu; il ne se doutait même pas qu'il pût y avoir de l'impolitesse à ce qu'il a fait envers vous. Soyez assez bonne pour lui pardonner; il ne le fera plus, et cette petite leçon lui servira,—jusqu'à la prochaine fois.

Au reste, vous seriez désarmée si vous saviez quelle énorme consommation de poissons d'avril il a faite depuis votre départ. Il faut que je vous les raconte pour vous engager à estimer sa candeur et sa loyauté.

En arrivant de Paris il trouve ici Gévaudan.

—Ah! ah! dit-il, voici M. de Gévaudan le légitimiste! madame d'Agoult m'a dit qu'il était arrivé.

—Non pas, lui fais-je. Il devait venir; mais il est tombé malade au moment de se mettre en route, et il m'a envoyé mon cheval par l'occasion de monsieur, qui le lui a vendu. Monsieur est un artiste vétérinaire et maquignon, sourd par-dessus le marché, bête comme une oie, insolent, bavard, bel esprit, insupportable, amusant quelquefois, mais s'attachant comme de la poix à ceux qui ont le malheur de rire de ses sottises.

P… se dévoue à faire société à l'artiste vétérinaire, lequel ne disait plus un mot sans jurer, sans frapper sur la table avec son verre, sans faire des cuirs, parlant cheval, écurie, maréchal ferrant, foire, etc. C'était le jeudi: tous mes camarades avaient le mot. A dîner, P… fait le gentil aux dépens du pauvre maquignon, lui demande s'il a connu Planche et Mallefille à l'École vétérinaire d'Alfort, s'il a connu un fameux, professeur d'équitation appelé Sainte-Beuve, etc., etc. Gévaudan répond qu'il a étudié la littérature, qu'il sait écrire sous la dictée, et qu'il y avait à l'École vétérinaire un professeur de belles-lettres pour enseigner l'orthographe; puis il pousse la lampe en disant: F…! voilà-t-une lampe qui m'embête!

M. Bourgoing, qui était près de lui, lui dit:

—Monsieur, voilà une parole bien déplacée, et je m'étonne que M. P… ne la relève pas. Quant à moi, je ne crois pas devoir la souffrir.

—Qu'est-ce que c'est? dit P… avec douceur.

—Monsieur dit que vous êtes une bête.

Le vétérinaire s'en défend, M. Bourgoing soutient qu'il a manqué à la maîtresse de la maison, et une querelle burlesque, mais très bien jouée, s'engage, si bien que madame Fleury, qui n'était pas prévenue, faillit s'évanouir de peur. P… était fort étonné et ne savait quelle attitude prendre. La querelle s'apaise. M. Bourgoing feint d'être ivre-mort, s'attendrit, divague, sanglote dans le sein de P…, qui le promène dans la cour, soutient bénévolement le poids énorme du compère et finit par le mener coucher.

Il revient nous trouver. Nous lui disons que le vétérinaire est encore plus ivre que l'autre, et qu'il faut aussi le mener coucher. Il le mène coucher et revient. Alors une chaise de poste arrive, et annonce M. de Gévaudan, que personne ne se flattait de voir arriver, malgré sa maladie. M. de Gévaudan, richement vêtu, entre et se précipite dans mes bras. P… reste stupéfait, devient mélancolique, pense à l'éternité, à l'infini, au génie méconnu, et va se coucher. Je passe sous silence cinq ou six goujons qui furent avalés par le même, une belette dont Gévaudan a fait la chasse dans le grenier, et l'ordinaire courant, le crin coupé dans les lits, les fantômes, les sérénades, une charmante casquette rapportée de Paris et où Gévaudan a planté des fleurs, les potées d'eau jetées sur la tête, etc., etc. Gévaudan a abjuré toute dignité et fait mille cabrioles extravagantes. P… attaque tout le monde, et, quand on lui riposte, il va se coucher.

Mais ce qui mérite d'être raconté dans toutes les langues, c'est le tour que nous avons joué à un certain M. X…, avocat sans cause, plein de suffisance, débarqué à la Châtre depuis quelques jours et s'accrochant à tout le monde, sans s'apercevoir que tout le monde se moque de lui. Il est venu ici pour me voir, tout tranquillement, sans ma permission et se recommandant de Rollinat, qu'il avait connu à Châteauroux, et qui lui avait refusé dix fois de l'amener ici.

Rollinat, ne pouvant s'en défaire, lui dit:

—Écoutez, je crois que madame Sand dort encore. Moi, je vais me coucher.

—Comment, en plein midi?

—Oui, mon ami, c'est l'usage de la maison. Je vous souhaite le bonsoir.

Et il va se coucher. On vient me dire que M. X… s'obstine à me voir. Je me cache dans les rideaux de mon lit, non sans y avoir fait un trou. M. X… est introduit dans ma chambre. Une personne respectable l'y reçoit. Elle était âgée d'environ quarante ans, mais on aurait pu lui en donner soixante à la rigueur. Elle avait eu de belles dents, mais elle n'en avait plus. Tout passe! Elle avait été assez belle; mais elle ne l'était plus. Tout change! Elle avait un gros ventre et les mains un peu sales; rien n'est parfait!

Elle était vêtue d'une robe de laine grise mouchetée de noir et doublée d'écarlate. Un foulard était roulé négligemment autour de ses cheveux noirs. Elle était mal chaussée; mais elle était pleine de dignité. Elle semblait parfois sur le point de mettre quelques s et quelques t mal à propos; mais elle se reprenait avec grâce, parlait de ses travaux littéraires, de M. Rollinat, son excellent ami, un homme parfait, des talents de M. X…, qui étaient venus jusqu'à son oreille, quoi-qu'elle vécût très retirée, accablée de travail. M. de Gévaudan plaçait un tabouret sous ses pieds, les enfants l'appelaient maman, les domestiques madame.

Elle avait un gracieux sourire et des manières beaucoup plus distinguées que le gamin George Sand. En un mot, X… fut heureux et fier de sa visite. Perché sur une grande chaise, l'air radieux, le bras arrondi, le discours abondant, le regard pétillant, il resta un grand quart d'heure en extase et se retira saluant jusqu'à terre… Sophie[1]!

À peine fut-il sorti, que, moi, jetant mes rideaux au loin, Rollinat poussant la porte derrière laquelle il s'était caché, sa soeur[2] arrivant d'un autre côté, Gévaudan rentrant après avoir reconduit le quidam, les enfants, les domestiques, tout le monde fut pris d'un rire inextinguible, immense, effroyable, et tel que le ciel et la terre n'en ont jamais entendu un pareil depuis la création des avocats, et l'invention des robes de chambre écarlates.

M. X… est parti, dès le lendemain, pour Châteauroux, à seule fin de raconter son entrevue avec moi, et de faire la description de ma personne dans tous les cafés. Dépêchez-vous de revenir, afin d'être témoin invisible de sa seconde visite, des excellentes manières de Sophie, et afin de lire le poème latin que Rollinat a composé sur cette grande page historique. Nous comptons sur vous pour l'écrire en allemand; la gouvernante la met en anglais, moi en italien, Pelletan en grec, Gévaudan en nivernois, le Malgache en madécasse, etc., etc. Nous voulons l'écrire sur le mur de la maison afin de renvoyer les importuns, ou de leur faire voir à quoi on s'expose en franchissant la porte. Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate!

Je voudrais bien que toutes ces folies vous donnassent l'envie de revenir, chère bonne Mirabella. Maurice a un devant de cheminée vraiment merveilleux à vous présenter, et des caricatures de plus en plus parfaites. Solange est si gentille, que vous ne l'aimeriez peut-être plus, puisque vous l'aimiez tant quand elle avait le diable au corps. Il y a de grandes vérités qui bravent le temps et semblent éternelles comme Dieu, quoique tout change autour d'elles, même Gévaudan en artiste vétérinaire, même moi en Sophie, même Solange en agneau.

Et que faites-vous? Vous me punissez bien de mon silence en ne m'écrivant pas. Je viens de passer des jours d'accablement et d'inquiétude. Une lettre de vous m'aurait fait du bien.

Peut-être êtes-vous très occupée, malade et fatiguée, vous aussi! Quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, sachez bien que les Piffoels vous aiment et vous attendent avec impatience. Personne ne s'est permis de respirer l'air de votre chambre depuis que vous l'avez quittée. On s'arrangera pour loger tous ceux que vous voudrez bien amener. Je compte sur le maestro, sur Chopin et sur le Rat[3], s'il ne vous ennuie pas trop et sur tous les autres à votre choix.

Bonne chère mignonne, aimez-moi comme je vous aime, comme j'aime mes amis, ardemment.

[1] Sophie Cramer, femme de chambre de George Sand. [2] Marie-Louise. [3] Hermann Cohën, élève de F. Lizst.

CLXXI

A LA MÊME

Nohant, mai 1837.

Liszt est perdu dans un nuage de gloire, à ce que je vois dans les journaux. Evviva! Cela ne m'apprend rien de son génie, que j'ai l'orgueil d'avoir compris avant que la presse embouchât toutes ses trompettes. Enfin notre ami lui a mis le mors et la bride. C'est une victoire «plus nécessaire qu'agréable», comme dit M. Harel[1]. Vous devez courir comme un chevreuil (animal rongeur et ruminant qui sert au besoin de femme de chambre aux dames de qualité…[2]; voyez M. de Buffon, chap…..) et faire étinceler vos cheveux blonds dans des milliards de concerts.

Votre santé ne souffre-t-elle pas de cette vie d'émotions et de triomphes? Moi qui ai la fibre épaisse, je vous envie bien vos joies et les mélodies qui vous inondent (style Prudhomme)! Mais je n'ai pas le son et je suis forcée de m'en tenir aux mélodies des crapauds de mon jardin, qui, depuis dix nuits, font entendre, ma foi! de très jolies petites notes pour des notes de province. Du reste, vous ne trouverez pas une allumette dérangée à votre chambre. Nohant et la famille Piffoël sont ce qu'il y a de plus inamovible dans la société humaine, et de plus immuable, après Dieu et M. Schoelcher, dans le système de l'univers.

Bonsoir, bonne et chère Mirabella. Si vous avez l'occasion de tirer la lourde oreille du ragazzo di… rosa[3], vous me ferez plaisir. J'embrasse le maestro et vous de toute mon âme.

G.

  [1] Directeur du théâtre de la Porte Saint-Martin.
  [2] La femme de chambre de madame d'Agoult s'appelait mademoiselle
      Chevreuil.
  [3] Hermann, l'élève de Liszt.

CLXXII

A M. CALAMATTA, A PARIS

Nohant, mai 1837.

Cher Calamatta,

La commission dont vous me chargez auprès de Marie est très pénible. Avant de la faire, je me permettrai de vous donner le conseil que vous me demandez. C'est de ne pas prendre en mauvaise part ce qu'elle a fait. Je ne lui en ai pas demandé l'explication et je ne la lui demanderai que si vous m'y forcez. Mais il me semble que le petit présent qu'elle vous a fait vous blesse principalement, parce que vous lui attribuez, à votre égard, une autre manière de sentir que la véritable.

Je ne comprends pas vos mots de curva, et d'abbassarsi al mio livello. Ces mots ne sont pas faits pour elle, soyez-en certain. Une personne qui a sacrifié toutes les vanités du monde, par amour pour un artiste, ne peut pas placer dans sa pensée les artistes au-dessous d'elle. Ce que vous m'écrivez fait un tel contraste avec ce qu'elle m'a dit de vous, en arrivant de Paris (où elle vous a beaucoup vu), que votre lettre m'a causé un profond chagrin. Sachant combien j'ai d'estime et d'amitié pour vous, elle s'est plu à me dire combien vous lui êtes sympathique, non seulement à cause de votre admirable talent, mais encore pour votre coeur et votre noble caractère.

Elle est très souffrante à présent, et je la trouve si changée et si affaiblie, que je crains pour sa poitrine. Ces chagrins, petits ou grands, lui font beaucoup de mal, et je les lui épargne tant que je peux. Me pardonnerez-vous de lui épargner encore celui de savoir combien vous la jugez mal? Sans doute, tout cela vient d'un malentendu. L'artiste travaille pour vivre après tout, moi plus que tout autre; car je n'aime point la gloire, et j'ai de grands besoins d'argent. Le prêtre doit vivre de l'autel. Elle a pu croire que ce serait de sa part une indiscrétion, de vous faire faire deux portraits, pour rien. Si elle ne les a pas acceptés en ami, c'est parce qu'elle ne s'est pas cru, auprès de vous, les droits d'un ami. Ce n'est certainement pas qu'elle eût dédaigné votre amitié, si elle eût compris que vous travailliez pour elle absolument en ami.

Comment pourrait-elle avoir le moindre doute sur votre délicatesse et sur votre fierté? Avant de vous connaître personnellement, ne vous connaissait-elle pas par moi?

Pensez-vous que je ne lui aie pas donné de vous l'opinion qu'elle doit avoir? Je ne sais pas ce que c'est que l'affaire de Batta dont vous me parlez; mais je sais que Marie parle de vous avec la plus vive sympathie, et que la sympathie n'est point un mot banal chez elle. Réfléchissez donc bien, mon cher ami, avant de lui renvoyer cet argent; ce serait bien dur et bien sec. Et, quand même elle aurait eu tort de vous l'envoyer, l'intention n'étant pas mauvaise, l'action ne doit pas être sévèrement examinée.

Si vous pensez que ces assurances de ma part ne soient pas une garantie suffisante, et que mon jugement sur cette affaire ne satisfasse pas entièrement votre dignité, je ferai absolument ce que vous voudrez. Écrivez-moi. Vous savez que je suis tout à vous du fond du coeur; mais j'engage, par avance, mon honneur à vous prouver que Liszt et Marie ont, à votre égard, des sentiments tout à fait opposés à ceux que vous leur supposez. Quant au petit article, j'en ai parlé à Liszt et il m'a priée de ne pas fermer ma lettre sans qu'il y insérât un mot de réponse.

A mon tour, je vous adresse une demande. Veuillez jeter les yeux sur les belles gravures coloriées des costumes de Mercuri, et me dire quel était à Venise le costume des artistes du temps de Titien, et de Tintoret? Presque tous les portraits que j'ai vus de cette époque sont tout en noir. Vous avez un costume dei compagni della calza, et, je crois, celui d'une autre compagnie, que vous seriez bien gentil de me décrire sans vous donner d'autre peine que celle de dire: maniche rosse, bianche, etc., calze gialle, lunghe, etc.

Le texte joint aux numéros de costumes de ces compagnies me serait aussi fort utile. Vous pourriez me le faire copier par Benjamin; car je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps à de pareilles puérilités, comme dit Arnal.

Je fais sur cette époque un petit conte, les Maîtres mosaïstes, qui vous plaira, j'espère, non pas qu'il vaille mieux que le reste, mais parce qu'il est dans nos idées et dans nos goûts, à nous artistes.

Non, cher ami, personne aujourd'hui ne méprise les artistes. Tout le monde les envie au contraire, et l'artiste ne doit jamais croire qu'on ait seulement la pensée d'une pareille extravagance. Il est vrai que bien des artistes soutiennent mal la dignité de leur rang; mais il en est qui réhabilitent la profession, et, aux yeux de tous; comme aux miens, vous êtes des premiers parmi ceux dont on se glorifie d'être de la famille.

Venez nous voir. Vous n'avez ici que des amis, et, si je suis de droit le plus ancien et le plus dévoué, vous n'aurez pas à vous plaindre des autres. Je vous attends et vous désire vivement. Maurice, docile à vos avis, s'est mis à copier un peu. Il faut lui en savoir d'autant plus de gré, qu'il y a plus de répugnance. Vous l'encouragerez et vous lui donnerez quelques bons conseils. Toute mon ambition serait de lui voir embrasser cette profession; mais je crains que la vie de la campagne ne soit guère favorable à son développement. D'un autre côté, cette vie est nécessaire à sa santé et à mon repos.

Solange vous embrasse, et sera joliment fière d'être portraitée par vous.

Adieu, carissimo. Tout à vous de coeur.

G. S.

CLXXIII

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

Nohant, 9 juillet 1837.

Chère mère,

Quel bonheur pour moi de vous savoir moins souffrante et tout à fait en voie de guérison! Mon oncle m'avait beaucoup exagéré votre maladie. Je ne lui en veux pas, parce que ses craintes partaient de son affection pour vous; mais j'ai bien souffert. Si je n'avais reçu, dès le lendemain, une lettre de Pierret, je me mettais en route. Combien je remercie cet excellent ami de ses soins pour vous! Je l'ai toujours tendrement aimé, mais combien plus à présent! Si vous saviez comme il est heureux de pouvoir m'écrire que vous n'êtes pas en danger et que bientôt vous serez tout à fait guérie!

Je remercie tendrement Caroline, non pas des soins qu'elle vous donne (elle obéit à son coeur et sa récompense est en elle même), mais de m'avoir écrit une bonne et affectueuse lettre, pleine de nouvelles heureuses qui m'ont rendu la vie! Il est donc vrai que je vous reverrai dans ce petit bois de Nohant, sur ce banc de gazon que nous avons construit pour vous il y a trois ans, et où j'ai été pleurer si amèrement ces jours derniers, vous croyant perdue pour moi!

Mes enfants vous embrassent mille fois, et vous disent toute leur joie présente, toute leur peine passée. Croyez à la mienne aussi, bonne mère! Surtout, ayez toujours bon courage et confiance. Vous êtes forte, jeune, pleine de volonté. Vous êtes aimée, chérie, soignée. Guérissez vite, et, quand vous serez en état de voyager, j'irai vous chercher pour que vous vous remettiez de toutes vos souffrances à la campagne.

Adieu, chère maman; je vous embrasse mille fois. Faites-moi donner souvent de vos nouvelles. J'embrasse aussi de toute mon âme Pierret et ma soeur, à qui j'écrirai directement.

CLXXIV

A M. CALAMATTA, A PARIS

Nohant, 12 juillet 1837.

Carissimo,

C'est moi qui me conduis avec vous d'une façon tout à fait manante; vous êtes si bon, que vous me pardonnerez tout; mais je ne ne pardonne aucun tort envers vous, que j'aime et que j'estime de toute mon âme.

C'est bien tard venir vous féliciter de votre fortuna; mais vous savez bien quelle part j'y prends, mon bon vieux, et combien elle m'est plus agréable que tout ce qui me serait personnel en ce genre. Il était bien temps que vous fussiez récompensé, par un peu d'aisance, d'une vie si laborieuse et si stoïque. C'est la première fois que ces gens-là font quelque chose à propos.

Le seul mauvais côté que j'y trouve, c'est que tous ces voyages et tous ces travaux vous empêcheront de venir me voir. Pourvu que vous soyez content, et que justice vous soit rendue, je sacrifierai cette joie à la vôtre. Je suis bien touchée de la gratitude que M. Ingres croit me devoir. Je n'ai obéi qu'à la vérité en le plaçant à la tête des artistes et en louant son oeuvre magnifique. Ce faible hommage étant arrivé jusqu'à lui, je ne refuse pas ses remerciements: je les reçois, au contraire, avec un grand sentiment d'orgueil et de joie.

J'ai reçu votre tabac, qui est très bon, et je vous engage à ne pas mépriser la sublime profession de contrebandier, dans laquelle vous débutez si agréablement. Ne vous mettez pourtant pas adosso une amende considérable. Vous savez qu'il y a deux choses à craindre dans la vie: l'indifferenza d'un ministra e l'ira d'un doganiere: c'est un proverbe vénitien. Vous avez échappé à la première, gardez-vous de la seconde.

Dites-moi donc, Calamajo benedetto, si vous ne faites plus rien de mon portrait, ne pourriez-vous me l'envoyer? vous me feriez joliment plaisir; car j'en parle à tous, et tous désirent le voir.

Vous m'avez mieux traitée que madame d'Agoult; vous m'avez vue avec les yeux du coeur, et elle, avec ceux de la raison. Vous l'avez un peu vieillie et rendue plus sévère qu'elle n'est, même dans ses moments sérieux. Du reste, c'est un admirable portrait, les cheveux semblaient devoir être inimitables, vous les avez rendus aussi beaux qu'ils le sont en nature. Cette tête grave et noble est digne de Van Dyck. Mais, pour la ressemblance, le portrait de Franz est plus complet. Celui de Maurice fait toujours l'admiration universelle et mes délices.

J'ai reçu les dessins et je vous prie d'en remercier le signor Nino. Ils ne m'ont pas servi pour ce que j'étais en train de faire; mais ils vont me servir pour ce que je fais maintenant; car je ne puis m'arracher de ma chère Venise.

Lisez, dans le prochain numéro de la Revue, les Maîtres mosaïstes. C'est peu de chose; mais j'ai pensé à vous en traçant le caractère de Valério. J'ai pensé aussi à votre fraternité avec Mercuri. Enfin, je crois que cette bluette réveillera en vous quelques-unes de nos sympathies et de nos saintes illusions de jeunesse.

Bonsoir, mon grand artiste; donnez-moi souvent de vos nouvelles, quelle que soit mon ignoble paresse. Aimez-moi toujours du fond du coeur, comme je vous aime.

Tout à vous.

GEORGE.

CLXXV

A M. GIRERD, AVOCAT, A NEVERS

Fontainebleau, 22 août 1837.

Cher et excellent ami,

J'avais déjà appris par la rumeur électorale ton histoire jusqu'à la veille du dénouement définitif, et j'étais extrêmement inquiète lorsque ta bonne et affectueuse lettre est venue me rassurer. Combien je suis touchée, frère, de cette preuve de ton affection, de ce souvenir si vif et si complet dans un moment si solennel! Oui, certes, tu pouvais compter sur moi pour me dévouer aux êtres qui te sont chers. Tu pouvais compter aussi sur moi pour venger ta mémoire de toute calomnieuse imputation, comme, à mon heure dernière, je compterai sur toi, si je pars avant toi. Tu as bien fait de penser que tu laissais en cette triste vie un autre toi-même, aimant ceux que tu aimes, haïssant ceux que tu hais.

A présent, je suis toute prête à fulminer si quelqu'un ose dire un mot contre la vérité, en ce qui te concerne. Mais, ni dans les bruits qui me sont revenus, ni dans les journaux que j'ai lus, je n'ai rien trouvé qui fût contraire à la vérité des faits; par conséquent, rien d'attentatoire à ton honneur. Si quelque mensonge imprimé te tombait sous la main, tout en agissant pour ton compte de la manière que tu jugerais convenable, envoie-moi l'article, et j'y répondrai de bonne encre.

Il n'est pas probable qu'on revienne maintenant sur cette affaire pour en dénaturer les faits dans quelque sens que ce soit.

Je ne puis que te répéter ce que tu sais, ce dont je te remercie de ne pas douter. Je suis à toi de toute mon âme.

Voilà Michel élu! Espérons, espérons pour la cause, pour lui aussi. La cause a besoin de sa force. Il a besoin, lui, du développement de sa force.—Il ne m'a pas écrit un mot de sa nomination, bien qu'il l'ait annoncée à tout le monde ici.—Je ne m'en plains pas.—Je lui reste dévouée en tant qu'il m'appellera et qu'il aura besoin de moi.

Oh! que j'ai souffert, dans ma vie, mon pauvre frère! Et toi, es-tu un peu calme? En te sentant près de quitter la vie et en refaisant un nouveau bail avec elle, as-tu trouvé qu'elle valait plus ou moins que tu ne pensais? Dis-moi cela.—Moi, j'ai eu un terrible duel avec moi-même, un combat gigantesque avec mon idéal. J'ai été bien blessée, bien brisée. Je végète maintenant assez doucement. Je me fais l'effet d'un cyprès verdoyant sur un cadavre.

Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai renfoncé de larmes, que j'ai étouffé de plaintes, que j'ai renfermé de maux! Cela me ferait un bien infini de causer avec toi. Quand donc te verrai-je?

Adieu, ami! adieu, frère! Aime-moi, écris-moi, viens à moi si tu peux, crois en moi.

GEORGE.

CLXXVI

A M. GUSTAVE PAPET, A ARS (INDRE)

Fontainebleau, 24 août 1837.

Cher bon vieux,

J'ai perdu ma pauvre mère! Elle a eu la mort la plus douce et la plus calme; sans aucune agonie, sans aucun sentiment de sa fin, et croyant s'endormir pour se réveiller un instant après. Tu sais qu'elle était proprette et coquette. Sa dernière parole a été: «Arrangez-moi mes cheveux.»

Pauvre petite femme! fine, intelligente, artiste, généreuse; colère dans les petites choses et bonne dans les grandes. Elle m'avait fait bien souffrir, et mes plus grands maux me sont venus d'elle. Mais elle les avait bien réparés dans ces derniers temps, et j'ai eu la satisfaction de voir qu'elle comprenait enfin mon caractère et qu'elle me rendait une complète justice. J'ai la conscience d'avoir fait pour elle tout ce que je devais.

Je puis bien dire que je n'ai plus de famille. Le ciel m'en a dédommagée en me donnant des amis tels que personne peut-être n'a eu le bonheur d'en avoir. C'est le seul bonheur réel et complet de ma vie. On prétend que j'en ai eu de faux, et d'ingrats. Je prétends, moi, que non; car j'ai oublié ceux-là, tant j'ai trouvé de consolations et de dédommagements chez les autres.

Je suis enchantée d'avoir Maurice. Je suis revenue le trouver à Fontainebleau, où nous sommes cachés tête à tète, dans une charmante petite auberge ayant vue sur la forêt. Nous montons à cheval ou à âne tous les jours, nous prenons des bains et nous attrapons des papillons. Je ne suis pas fâchée qu'il ait un peu de vacances. Quand les fonds seront épuisés (ce qui ne sera pas bien long), et que j'aurai terminé mes affaires à Paris, où je retournerai passer trois jours, nous reprendrons la route du pays. Écris-moi ici. Embrasse ton père pour moi. Et aime toujours ta vieille mère, ta vieille soeur et ton vieux camarade. Maurice t'embrasse mille fois.

GEORGE.

CLXXVII

A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE.

Fontainebleau, 25 août 1837.

Chère princesse,

Ceci est un mot jeté au hasard à la poste. Je suis persuadée qu'il ne vous arrivera pas; car une partie de nos lettres se perdent à la frontière. Je reçois votre lettre seulement le 25, aujourd'hui, à Fontainebleau, où je suis cachée loin des oisifs et des beaux esprits, en tête à tête avec Maurice.

Je vous ai écrit à Genève, et j'espère que vous y avez reçu ma lettre avant de partir pour Milan. Je vous disais que j'avais bien du chagrin: ma pauvre mère était à l'extrémité. J'ai passé plusieurs jours à Paris pour l'assister à ses derniers moments. Pendant ce temps, j'ai eu une fausse alerte, et j'ai envoyé Mallefille [1] en poste à Nohant pour chercher mon fils, qu'on disait enlevé. Pendant que j'allais le recevoir à Fontainebleau, ma mère a expiré tout doucement et sans la moindre souffrance. Le lendemain matin, je l'ai trouvée raide dans son lit, et j'ai senti en embrassant son cadavre que ce qu'on dit de la force du sang et de la voix de la nature n'est pas un rêve, comme je l'avais souvent cru dans mes jours de mécontentement.

Me voilà revenue à Fontainebleau, écrasée de fatigue et brisée d'un chagrin auquel je ne croyais pas il y a deux mois. Vraiment le coeur est une mine inépuisable de souffrances.

Ma pauvre mère n'est plus! Elle repose au soleil, sous de belles fleurs où les papillons voltigent sans songer à la mort. J'ai été si frappée de la gaieté de cette tombe, au cimetière Montmartre, par un temps magnifique, que je me suis demandé pourquoi mes larmes y coulaient si abondamment. Vraiment, nous ne savons rien de ce mystère. Pourquoi pleurer, et comment ne pas pleurer? Toutes ces émotions instinctives, qui ont leur cause hors de notre raison et de notre volonté, veulent dire quelque chose certainement; mais quoi?

Maurice se plaît beaucoup ici. Nous montons à cheval tous les jours et nous allons faire des collections de fleurs et de papillons dans les déserts de la forêt. C'est vraiment un pays adorable, une petite Suisse dont les Parisiens ne se doutent pas, et qui a le grand avantage de n'attirer personne. Je suis ici tout à fait inconnue, sous un faux nom et travaillant à force.

Adieu, chère; prions pour que les chemins de fer prospèrent et que nous puissions aller faire une invasion à l'isola Madre, moyennant huit jours de loisir et peu d'argent. Le temps et l'argent! Le temps à cause de l'argent, l'argent à cause du temps. Quelles entraves! Et le temps d'être heureux? Et le moyen de l'être? Où cela se pêche-t-il? Dans le lac Majeur?

Écrivez-moi, mon amie; parlez-moi de vous et aimez-moi comme je vous aime.

  [1] Félicien Mallefille, auteur dramatique, plus tard consul de
      France à Lisbonne.

CLXXVIII

A M. DUTEIL, A PÉRIGUEUX

Nohant, 30 septembre 1837.

Mon Boutarin,

Que deviens-tu? Quand reviens-tu? Crois-tu que je puisse vivre sans toi longtemps? Illusion, mon aimable ami! Je crie comme un aigle, depuis que je suis privée de toi. Que veux-tu que je devienne quand j'ai le spleen (et Dieu sait si je l'ai souvent!)? Quand j'ai envie de rire, à qui veux-tu que je dise des bêtises qui soient appréciées?

La race humaine peut-elle jurer, comme moi, dans la colère? peut-elle abdiquer, comme moi, jusqu'à la dernière parcelle d'intelligence, dans la belle humeur? Toi seul, toi et Rollinat, qui ne faites qu'un pour moi, pouvez m'aider à porter ce fardeau de moi-même, insupportable à moi et aux autres. Et Rollinat qui n'est pas là non plus! Il arrive du Havre et repart pour Vienne, conduire sa soeur Juliette, qui va être gouvernante je ne sais dans quel pays sarmate autant qu'inconnu. Je n'ai pas seulement pu le voir. J'arrive… Devine d'où? De la frontière d'Espagne!

Ah! il s'est passé bien des choses depuis que nous nous sommes quittés. D'abord, je m'en allais voir ma mère, qui était très malade, comme tu sais. Je la trouve dans un état déplorable, et, comme elle était un peu économe, livrée à une misère volontaire, à côté d'une tirelire pleine d'or, je la tire de là, malgré elle. Je la soigne, je l'entoure de tout le bien-être possible; mais il était trop tard. Elle avait une maladie de foie incurable. La pauvre chère femme a été si bonne et si tendre pour moi au moment de mourir, que sa perte m'a causé une douleur tout à fait excédant mes prévisions.

Pendant qu'elle agonisait, j'apprends que Dudevant part pour Nohant, afin de m'enlever Maurice. Je fais atteler en poste mon cabriolet, que j'avais amené à Fontainebleau, et j'envoie Mallefille chercher mon fils. Dudevant ne paraît pas en Berry. C'était une fausse alerte, une menace en l'air. Je me rassure.

Pour reposer Maurice autant que pour surveiller mes affaires à Paris, je passais la moitié du temps à Fontainebleau, où nous étions enfermés tête à tête, Maurice et moi, dans une chambre d'auberge, ne cessant de travailler que pour faire un tour à cheval dans la forêt, et l'autre moitié à Paris, où je ne m'amusais guère. Enfin, le 16, je prenais la voiture à Fontainebleau avec Maurice pour revenir à Nohant, lorsque je reçois une lettre de Marie-Louise[1], qui m'annonce que mon mari est venu enlever ma fille de force, malgré les cris déchirants de la petite, malgré la résistance de la gouvernante, et l'a emmenée on ne sait où.

Juge de la colère et de l'inquiétude!

Je cours à Paris. Je braque le télégraphe. J'invoque la police. Je fais rendre une ordonnance. Je cours chez les ministres, je fais le diable, je me mets en règle, et je pars pour Nérac, où j'arrive un beau matin, après trois jours et trois nuits de chaise de poste, accompagnée de Mallefille, d'un domestique et d'un clerc de Genestal. Je tombe chez le sous-préfet, le baron Haussmann, beau-frère d'Artaud et, de plus, un charmant garçon. Le procureur du roi me donne, en faisant un peu la grimace, un réquisitoire. L'officier de gendarmerie, plus humain, consent à m'accompagner avec son maréchal-de-logis et deux adorables simples gendarmes. Je demande un huissier pour faire sommation d'ouvrir les portes en cas de résistance.

Au moment de partir, une difficulté se présente. Il faudra le maire de Pompiey pour cette ouverture des portes. Or ledit maire ne se rendra pas à nos réclamations, vu qu'il est ami de Dudevant. Je cajole le sous-préfet, et le sous-préfet, attendri, monte dans ma voiture avec moi, le lieutenant de gendarmerie, l'huissier, etc., le reste à cheval. Juge quelle escorte! quelle sortie de Nérac! quel étonnement! La ville et les faubourgs sont sur pied. Deux malheureuses calèches de poste, qui se trouvaient par là et s'en allaient tranquillement aux eaux des Pyrénées, ont l'air d'être mes voitures de suite. Quant à moi, je suis une princesse espagnole et j'accomplis je ne sais quelle révolution..

De longtemps, Nérac ne verra ses habitants aussi bouleversés, aussi abîmés dans leurs commentaires, aussi dévorés d'inquiétude et de curiosité. Enfin, nous arrivons à Guillery. Mon mari était déjà prévenu; déjà les apprêts de sa fuite étaient faits. Mais on cerne la maison; les recors procèdent, et Dudevant, devenu doux et poli, amène Solange par la main jusqu'au seuil de sa royale demeure, après m'avoir offert d'y entrer: ce que je refuse gracieusement. Solange a été mise dans mes mains comme une princesse à la limite des deux États. Nous avons échangé quelques mots agréables, le baron et moi. Il m'a menacé de reprendre son fils par autorité de justice, et nous nous sommes quittés charmés l'un de l'autre. Procès-verbal a été dressé sur le lieu. Revenus à Nérac, nous avons passé la journée à la sous-préfecture, où l'on a été charmant pour nous.

Le lendemain, la fureur m'a prise d'aller revoir les Pyrénées. J'ai renvoyé mon escorte et j'ai été avec Solange jusqu'au Marborée, l'extrême frontière de France. La neige et le brouillard, la pluie et les torrents ne nous ont laissé voir qu'à demi le but de notre voyage, un des sites les plus sauvages qu'il y ait dans le monde. Nous avons fait ce jour-là quinze lieues à cheval, Solange trottant comme un démon, narguant la pluie et riant de tout son coeur, au bord des précipices épouvantables qui bordent la route. Nature d'aigle! Le quatrième jour, nous étions de retour à Nérac, où nous avons encore passé un jour. Puis nous sommes revenues tout d'un trait à Nohant, où je ne te trouve pas!

Est-ce que tu ne reviens pas bientôt? Et ma chère Agasta, où est-elle? Guérit-elle? Se plaît-elle à la Rochelle? En ce cas, qu'elle y reste encore et que son plaisir, son bien-être, sa santé passent avant tout. Mais, si elle a envie de revenir, j'en ai parbleu bien plus envie qu'elle. Je ne comprends pas Nohant sans Duteil et sans Agasta. C'est la Thébaïde, c'est la Tartarie, c'est la mort. Toutes mes affaires sont en désarroi et mon cerveau en débâcle. Si tu avais été ici, Boutarin! on ne m'aurait pas enlevé ma fille.

Entre nous soit dit, Marie-Louise et Papet ont seuls montré de l'énergie, et on les a paralysés en les traitant de fous! Cela m'a porté un grand coup de couteau en travers du coeur.

La société! toujours et partout la société!

Mon vieux, c'est comme ça. Il n'y a que les vagabonds comme nous qui échappent à la gelée.

Maintenant, j'attends Maurice, que j'ai laissé à Paris chez des amis sûrs, et qui arrivera ici demain. Il ne veut pas me quitter. Sa santé est toujours chancelante. Toutes ces agitations font beaucoup de mal à mon pauvre enfant. Je me ferai couper par morceaux plutôt que de le lâcher.

Mais tout cela m'a laissé un malaise et une inquiétude vraiment maladive. Je ne dors pas. A tout instant, je me réveille en sursaut, croyant entendre mes enfants crier après moi. Ce n'est pas vivre. Je donnerais je ne sais quoi pour que tu fusses là. Il me semble que je serais rassurée. Mais ne cède pas à cette faiblesse Ne reviens qu'autant que cela était dans tes vues.

Adieu, vieux Boutarin.

Adieu, chère et trois fois chère Agasta. Je vous aime tous deux plus que je ne peux vous le dire.

[1] Marie-Louise Rollinat, institutrice de Solange.