CLXXIX
A MADAME D'AGOULT, A BELLAGIO, MILAN
Nohant, 16 octobre 1837.
Chère princesse,
Voilà la cinquième fois que je vous écris. Il est décidé que mes lettres ne vous arriveront pas. Peut-être, à la faveur de celle de Charlotte[1], arriverai-je à vous faire arriver celle-ci. Notre excellente consulesse vous dit mes aventures; je ne vous parlerai donc pas de moi, qui suis tranquillement réinstallée à Nohant, les pieds sur mes chenets, attendant le nouvel assaut par lequel il plaira à dame Fortune de me tirer de mon repos spleenétique.
Mais vous, chère Marie, vous êtes enfin heureuse. La douce Italie vous a guéri l'âme et le corps. Vous habitez mon cher lac de Côme, sur les bords duquel j'ai promené jadis mes pas errants et ma mélancolie botanique. Je suis parfois tentée de réaliser mes capitaux comme Robert Macaire et d'aller vous trouver; mais, là-bas, je ne travaillerais pas, et le galérien est à la chaîne. Si Buloz lui permet de se promener, c'est sur parole, et la parole est le boulet que le forçat traîne au pied. Et puis, si le coeur est chaud, le climat l'est toujours assez; si l'âme est pure, le ciel l'est aussi. Tout prend au dehors la couleur de l'être intérieur, et la grande poésie serait de transformer la nature en soi, au lieu de chercher à se transformer en elle.
Je tombe dans le Pierre Leroux, et pour cause. Il était ici ces jours derniers. Charlotte et moi faisions le projet romanesque de lui élever ses enfants et de le tirer de la misère à son insu. C'est plus difficile que nous ne pensions. Il a une fierté d'autant plus invincible qu'il ne l'avoue pas et donne à ses résistances toute sorte de prétextes. Je ne sais pas si nous viendrons à bout de lui. Il est toujours le meilleur des hommes, et l'un des plus grands. Il a été voir Béranger à Tours et va revenir ensuite je ne sais pour combien de temps.
Il est très drôle, quand il raconte son apparition dans votre salon de la rue Laffitte. Il dit:
—J'étais tout crotté, tout honteux. Je me cachais dans un coin. Cette dame est venue à moi et m'a parlé avec une bonté incroyable. Elle était bien belle!
Alors je lui demande comment vous étiez vêtue, si vous êtes blonde ou brune, grande ou petite, etc. Il répond:
—Je n'en sais rien, je suis très timide; je ne l'ai pas vue.
—Mais comment savez-vous si elle est belle?
—Je ne sais pas; elle avait un beau bouquet, et j'en ai conclu qu'elle devait être belle et aimable.
Voilà bien une raison philosophique! qu'en dites-vous?
Adieu, chère et adorable princesse. Embrassez Valaisan pour moi, et mettez mon coeur à vos pieds en guise de chancelière dans vos promenades sur le lac.
Cachetez vos lettres avec des pains à cacheter et sans devise. La police est une institution respectable et sainte, qui veut, qui peut et qui doit lire les lettres. Les devises sanscrites lui sont suspectes, et, comme elle n'a pas le temps de décacheter avec soin, elle met au rebut les lettres qu'elle déchire.
Sainte police, faites votre devoir! La sûreté des empires repose sur vous; recevez mes hommages et l'assurance de mon dévouement.
[1] Madame Charlotte Marliani.
CLXXX
A FRANZ LISZT, A GÈNES
Nohant, 28 janvier 1838.
Vous avez pris bien au sérieux, chers enfants, quelques paroles insignifiantes de ma dernière lettre, que je ne me rappelle même pas, qu'il me serait, par conséquent, difficile d'expliquer, et que je n'expliquerais sans doute pas mieux, si vous me les remettiez sous les yeux. Vous savez que Piffoël n'est pas obligé de savoir ni ce qu'il dit, ni ce qu'il a voulu dire. Le condamner à rendre raison de tout ce qu'il avance, annonce et décide, serait de la plus haute injustice; car Dieu a créé le genre humain pour s'efforcer de trouver un sens aux paroles de Piffoël. Il n'a point créé Piffoël pour dire des paroles sensées au genre humain.
Mieux que personne, les Fellows devraient savoir que rien de ce que dit ou écrit Piffoël ne prouve quoi que ce soit. Peut-être que, lorsque Piffoël vous écrivit la dernière fois, l'astre Costiveness, cet astre funeste, sous l'influence duquel Fellows et Piffoëls sont nés, dardait sa lumière sur l'horizon de Piffoël. Peut-être que Piffoël avait mal au foie, que ses pois ne voulaient pas cuire, que Buloz avait mal payé, ou que Mallefille avait eu de l'esprit.
Ah! à propos de Mallefille! je voudrais bien savoir pourquoi Mirabella semble me rendre responsable des bêtises qu'il lui écrit.—Comme si j'étais chargée de lire les lettres de Mallefille, de les comprendre, de les commenter, de les corriger ou de les approuver! Dieu merci, je ne suis pas forcée de donner de l'esprit à ceux qui en manquent. Je n'en ai pas trop pour moi-même, et, si quelqu'un peut en donner à Mallefille (à qui cela ne ferait certes pas de mal), c'est la princesse et non le docteur Piffoël, qui se creuse vainement la tête pour comprendre quelque chose à cet incident bizarre.
Mallefille écrit une lettre à la princesse; cette lettre est bête, ce qui ne m'étonne pas du tout. Croyant que la princesse était fort habituée aux lettres de Mallefille, et ne prétendant nullement les endosser, je donne accès à ladite lettre dudit Mallefille dans une lettre de moi à la princesse. Je n'en prends, pardieu, pas connaissance. J'ai assez de lettres bêtes à lire tous les jours! Si celle de Mallefille se trouve encore plus bête ce jour-là que les autres jours, il me semble qu'on me doit des remerciements pour l'avoir mise dans la mienne et pour avoir épargné à la princesse de payer trente sons pour une lettre bête.
Maintenant, je demande, quand on se laisse écrire par Mallefille, de quoi diable on a le droit de se plaindre? Quand on connaît Mallefille et son style, on doit s'attendre, à tout! Ah! sacrédié! il ne me manquerait plus que cela, de former Mallefille au style épistolaire! Je sais bien, pour mon compte, que je trouverai toujours ses lettres ravissantes, car j'espère bien n'en lire jamais une seule. Je l'aime de toute mon âme. Il peut me demander la moitié de mon sang; mais qu'il ne me demande jamais de lire une de ses lettres. Qu'il mette ma montre au mont-de-piété, qu'il me lise un chapitre de Barchou, qu'il danse, qu'il chante, qu'il me fasse la cour, tout ce qu'il voudra! mais, pour l'amour de Dieu, qu'il ne m'écrive jamais; car le lire et lui répondre, voilà jusqu'où mon amitié ne peut s'élever.
Entre nous, je ne sais pas si Mallefille a été maussade avec la princesse, mais je puis vous dire qu'elle n'a pas d'ami plus sûr et plus dévoué. Je puis lui dire ce qu'elle savait avant moi, c'est qu'il n'existe pas d'être meilleur, plus loyal et plus sincère. Eût-il écrit vingt lettres cent fois plus bêtes à Marie, elle ferait bien de les lui pardonner en faveur de l'affection profonde qu'il lui porte; ce qui vaut mieux que le plus beau style.
Ce pauvre garçon est tout étonné de la réponse foudroyante de la princesse, et le voilà qui s'en prend à moi et me demande pourquoi, depuis trois mois qu'il est ici, je ne lui ai pas appris à écrire. Merci bien! C'est assez d'être obligée de le nourrir, et Dieu sait à quelle consommation cela entraîne! Nous pourrions bien habiter une île déserte pendant vingt ans; je réponds qu'il en sortirait sans avoir reçu de moi une seule leçon de rédaction. J'aimerais mieux bâtir une ville, j'aimerais mieux apprendre la métaphysique, j'aimerais mieux écouter pérorer Schoelcher que d'enseigner une chose que je fais si mal pour mon compte et que d'avoir un écolier doué d'aussi heureuses dispositions.
Laissons Mallefille et sa lettre. Je lui déclare bien que jamais je ne lui donnerai de place dans les miennes pour lui insérer quoi que ce soit de son cru, vers ou prose, français ou chinois. Revenons à la vôtre, qui est tout à fait bonne et tendre, mon cher Fellow, et qui me donne une nouvelle preuve très inutile, mais très douce, de votre amitié. Si j'avais pu prévoir que ma lettre pût vous affliger, j'en aurais bien fait ce qu'on devrait faire de toutes celles de Mallefille. En vérité, vous avez attaché trop d'importance à ce projet de vous écrire moins souvent. Était-ce donc à l'état de résolution pour l'avenir, ou n'était-ce pas plutôt à l'état d'excuse pour le passé? Je n'en sais rien; mais, quoi qu'il en soit et quoi qu'il en ait été, il suffirait que le ralentissement de ma correspondance avec Marie lui causât le moindre chagrin ou le moindre regret pour que toute ma paresse fût dissipée en un clin d'oeil et pour que je lui écrivisse tous les jours si elle le voulait. Jamais aucune tristesse ne lui viendra de moi par ma faute, je l'espère. Si cela arrivait, il faudrait qu'elle fît ce qu'il y a toujours de mieux, à faire en pareil cas: s'expliquer pour le présent et pardonner pour le passé. Voilà tout ce que je puis répondre à votre lettre, que je ne comprends pas bien, à cause de mon peu de mémoire, mais qui me touche infiniment, et que je me réjouis bien de savoir fondée sur rien de ma part.
Bonsoir, cher ami. J'ai bien de la peine à tenir ma plume. Le malheureux Piffoël est affligé d'un rhumatisme dans le bras droit. N'allez pas prendre ceci pour une nouvelle excuse de ne pas vous écrire. Voilà le dégel; j'espère bien que, dans huit jours, je serai guérie.
Je ne vous dis rien de la part de Mallefille; il se tirera des pattes blanches de la princesse comme il l'entendra. Pauvre diable! je ne voudrais pas être dans sa peau; j'aimerais mieux être une carpe dans les griffes d'un beau chat.
Les Piffoëls vous embrassent.
CLXXXI
A MADAME D'AGOULT, A GÈNES
Nohant, mars 1838.
Chère Marie,
Pardonnez-moi ma paresse ou, pour mieux dire, mon travail. Il m'a fallu mener de front, pendant deux mois, une espèce de chose inavouable que vous trouverez dans la Revue des deux mondes et que je vous conseille de ne pas lire. Je viens de recevoir la lettre fantastique du maestro, et je relis avec remords et reconnaissance les lettres aimables et toujours ravissantes de la princesse, restées sans réponse. La princesse connaît bien mon infirmité et sait y compatir,
Il ne faut pas qu'elle punisse mon silence par le sien et que, faute de mes maussades épîtres, elle me prive des siennes, qui sont ce qu'il y a de plus adorable dans le monde en fait de lettres. Le châtiment ne serait pas proportionné à l'offense. Et puis disons encore que la princesse m'a vue secouer ma paresse au temps où je la voyais spleenétique, et où je croyais (c'était elle qui, par ses gracieusetés, me donnait cette présomption) que mon babil pouvait la distraire, la consoler et la fortifier. Pour cela, il ne me fallait ni grande sagesse ni bel exemple, car je n'aurais su où prendre l'un et l'autre: il suffisait de lui dire ce qu'elle était, de la faire connaître à elle-même, de lui montrer tous les trésors qu'elle renfermait en elle et qu'elle niait en elle-même. Dans ce temps-là, je lui écrivais que je ne me sentirais plus appelée à lui écrire désormais; car il me semble qu'elle est calme, heureuse et forte. Pour parler comme mon ami Pierre Leroux, je dirai: Ma mission est remplie. Elle revendrait de la philosophie et du courage, voire de la gaieté, au sublime docteur Piffoël lui-même.
Merci donc, mille fois merci, mes chers et bons enfants, des bonnes choses que vous me dites de vous-mêmes. Je vous remercie de vous aimer comme vous le faites. Je vous remercie d'être heureux, et je vous remercie de me le dire. Vous savez que, de tous les biens que vous me souhaitez sans cesse, celui-là est le plus grand que vous puissiez me faire.—Il est bien possible que j'aille vous rejoindre quelque jour en Italie. Cependant ce voyage, que j'avais arrangé pour le printemps prochain, me paraît moins certain maintenant quant à la date. Mon procès avec mes éditeurs, que je voudrais terminer auparavant, est porté au rôle pour le mois de juillet ou d'août. Si je suis forcée de m'en occuper, je ne pourrai passer les monts qu'en automne. Une fois en Italie, j'y veux rester au moins deux ans pour les études de Maurice, qui s'adonne définitivement à la peinture et qui aura besoin de séjourner à Rome.
En attendant, il travaille ici avec le frère de Mercier[1], qui est un assez laborieux maître de dessin et ne manquant pas de talent. Mallefille, qui a la bonté de donner des leçons d'histoire et de philosophie au susdit mioche, se tire très bien de son préceptorat provisoire. Maurice s'est assez fortifié. Il a un petit cheval très comique et fait des lancers épouvantables avec Mallefille, qui est devenu un assez bon écuyer, domptant Bignat, lequel Bignat je ne monte plus, parce qu'il est devenu terrible. Il a doublé de volume, de force et d'ardeur depuis qu'il n'a plus le bonheur de porter la princesse. La douleur de son départ l'a jeté dans une telle exaspération, qu'il désarçonne tous ses cavaliers.
A propos de Bignat, j'ai fait à Mallefille, de votre part, les plus sérieux reproches. Il s'accuse grandement et vous écrira demain. Par ces détails, vous pourrez voir, chers Fellows, que mon intérieur n'a rien de bien intéressant à offrir à votre attention. Il est paisible et laborieux. J'entasse romans sur nouvelles et Buloz sur Bonnaire; Mallefille entasse drames sur romans, Pélion sur Ossa; Mercier, tableaux sur tableaux; Tempète[2], bêtises sur bêtises; Maurice, caricatures sur caricatures, et Solange, cuisses de poulet sur fausses notes. Voilà la vie héroïque et fantastique qu'on mène à Nohant.
Nous n'avons ni lago di Como, ni Barchou, ni jeunes filles chantant la polenta, ni sublimes accords du maestro, ni cathédrale de Milan, ni princesse, ni déesse; mais nous avons la mèche de Rollinat, les refrains rococo de Boutarin[3], le nez du Gaulois[4], les sabots du Malgache[5], le souvenir de Lasnier, les lettres de maître Emmanuel[6], l'avocat, et la barbe de Mallefille, qui a sept pieds de long. Tout cela fait une jolie constellation.
[1] Mercier, statuaire, l'auteur du médaillon de George Sand.
[2] Mademoiselle Rollinat.
[3] Duteil.
[4] Fleury.
[5] J. Neraud.
[6] Arago.
CLXXXII
AU MAJOR ADOLPHE PICTET, A GENÈVE
Paris, octobre 1838.
Cher major,
Votre conte[1] est un petit chef-d'oeuvre. Je ne sais pas si c'est parce que nulle part je ne me suis sentie aussi finement tancée et aussi affectueusement comprise; mais nulle part il ne me semble avoir été jugée avec tant de sagesse et louée avec tant de charme.
Hoffmann n'aurait pas désavoué la partie poétique de ce conte, et, quant à la partie philosophique, il ne se fût jamais élevé si haut avec tant de clarté et de véritable éloquence. Je vous jure que jamais rien ne m'a fait plaisir dans ma vie en fait de louanges. Cela tenait non point à ma modestie (car je viens de découvrir, grâce à vous, que j'en manque beaucoup), mais aux éloges reçus, toujours ou grossièrement boursouflés ou abominablement stupides. Pour la première fois je respire cet encens auquel les dieux mêmes, dit-on, ne sont pas insensibles.
Je crois à ce qu'il y a de bon en moi, parce que vous me le montrez, pour ainsi dire, paternellement, et, quant à ce qu'il y a d'absurde, j'en suis amusée et réjouie au dernier point, parce que, là, je vois ce que j'ai tant cherché en vain dans ce monde: la bienveillance, la justice, la raison et la bonté se donnant la main.
Croyez, cher major, que je n'étais pas par nature aussi folle que je le suis devenue par réaction. Si j'eusse eu, dans ma jeunesse, des amis éclairés et tendres à la fois, j'eusse fait quelque chose de bon; mais je n'ai trouvé que des fous ou des insensibles et, naturellement, j'ai préféré les premiers. Je sais qu'à ma place vous en eussiez fait autant, à supposer que vous eussiez pu jamais, même le jour de votre naissance, avoir autant d'ignorance et de crédulité que j'en avais à vingt-cinq ans!
Les réflexions philosophiques qui terminent l'action de votre conte m'ont vivement frappée. La cinquième, la neuvième, la dix-neuvième, la vingt-cinquième, la vingt-neuvième et la dernière me sont restées et me resteront dans l'esprit comme, dans mon enfance, certains versets de la Bible ou certaines maximes des vieux sages. Elles me plaisent d'autant plus qu'elles m'arrivent dans un moment où je suis plus disposée à les entendre: je suis un peu plus vieille qu'il y a deux ans, et je crois que je suis en voie de me réconcilier, ou de vouloir bien me réconcilier avec mes contraires.
Je ne crois pas que la nature de mon esprit me porte jamais à mordre assez à la philosophie pour prendre une initiative quelconque. Mais peut-être arriverai-je à comprendre plusieurs choses que je ne savais pas. Pourvu que je ne sois pas obligée de travailler, je consens à faire tous les progrès imaginables. Il me manquera toujours le chalumeau de l'analyse; mais, si, au lieu de dissoudre mon cristal, le chalumeau veut bien diriger sa flamme de manière à l'éclairer, le cristal pourra réfléchir cette lumière-là, tout comme une autre.
Malheureusement, ceci ne sert de rien hors du monde intellectuel, et la fatalité des bosses fait que la montagne de l'imagination, dominant toujours par son antériorité d'occupation les petites collines que le raisonnement essaye d'élever alentour, je risque fort de n'acquérir de bon sens pratique que la dose nécessaire pour voir que je n'ai pas le sens commun; mais n'est-ce pas déjà quelque chose?
Quand cela ne servirait qu'à me préserver de la morgue qui dessèche le coeur de mes confrères les poètes et à comprendre les amicales remontrances des esprits généreux! Ce serait un grand bonheur déjà, ce serait un sens de plus et un tourment de moins. Je me pique d'être peu tourmentée par la vanité, et je me flatte aussi de n'avoir pas un coeur de cristal et des amis de carton. Vous ne le croyez pas non plus, n'est-ce pas, cher major? et votre chalumeau ne vous a jamais montré en moi aucune affectation de sentiments? Ce que j'admire, c'est que vous connaissiez tout ce que je connais, tandis que, moi, je ne pourrai jamais qu'entrevoir ce que vous voyez clairement.
La pensée est donc bien supérieure au sentiment puisqu'elle le possède et n'en est pas possédée? C'est beau! mais je me console d'être à distance; car, de la sphère où je suis, je contemple votre étoile et j'en rêve des merveilles sans y apercevoir aucune tache. Vous qui, avec la lunette, y entrez comme chez vous, vous y voyez peut-être des ravins, des précipices et des volcans qui vous la gâtent quelquefois ou du moins qui vous y rendent le trajet difficile. C'est comme pour la musique: je crois y trouver des jouissances infinies, que le travail de la science émousserait beaucoup, si j'étais musicienne.
Adieu, bon major; je vous récrirai à propos de tout cela; car j'ai encore beaucoup à vous dire de moi; et, puisque vous êtes si bienveillant, je ne finirai pas Leila[2] sans vous demander beaucoup de choses. Je ne sais pas si mon écriture est lisible, même pour un homme habitué au sanscrit.
Adieu et merci mille fois. Vous seriez bien aimable de me donner de vos nouvelles ici, rue Grange-Batelière, 7. J'y serai encore une quinzaine et il est possible, probable même, que nous allions passer l'été en Suisse. La santé de mon fils est meilleure; mais les médecins lui ordonnent un climat frais en été et chaud en hiver. Nous serons donc bientôt à Genève et ensuite à Naples. Dites-moi dans quelle partie, bien sauvage et bien pittoresque de vos montagnes, je pourrais aller travailler; je voudrais un climat modéré pour Maurice, et pour moi des paysans parlant français. Les environs de Genève ne me paraissent pas assez énergiques comme paysage, et je voudrais fuir les Anglais, les buveurs d'eaux, les touristes, etc., etc.
—Je voudrais encore vivre à bon marché, car j'ai gagné deux procès et je suis ruinée.
Votre livre m'a été apporté par un inconnu que je n'ai pas reçu: j'étais au lit avec mon rhume et ma fièvre, ni plus ni moins que la princesse Uranie. Je ne sais si c'était un simple messager ou un de vos amis; je l'ai fait prier de repasser et n'en ai plus entendu parler.
Tout à vous.
[1] Une Course à Chamonnix, par le major Pictet.
[2] Il s'agit de la nouvelle édition de Lélia, augmentée d'un volume
publié en 1839.
CLXXXIII
A M. JULES BOUCOIRAN. A NIMES
Lyon, 23 octobre 1838.
Cher Boucoiran,
Je serai à Nîmes le 25 au soir ou le 26 au matin. Ne vous occupez pas de me faire arriver (je ne sais si je quitterai le bateau à Beaucaire ou à Avignon, cela dépendra des heures), mais occupez-vous, dès à présent; de me faire repartir. Il faut que je sois à Perpignan le 29 au soir ou le 30 au matin. Retenez-moi donc à la diligence trois places de coupé et une d'intérieur. Prévenez l'administration que j'ai beaucoup de bagages; que je ne veux rien laisser en arrière; que je ne pars pas sans mon bagage complet, composé de trois malles et cinq ou six autres paquets peu considérables. Si toutes ces conditions ne peuvent être remplies par la diligence de manière à me faire arriver à Perpignan le 29 au soir ou le 30 au matin, il faut, mon enfant, que vous me procuriez une voiture de louage, et je prendrai la poste. Il faudrait aussi me trouver un moyen de renvoyer cette voiture sans payer autant pour le retour que pour le voyage.
Afin d'aplanir les difficultés de tout cela, faites un peu valoir les hautes protections dont je suis munie, passeport du ministère, dispense des douanes, lettres pour tous les consuls, mes relations avec M. Molé, avec M. Conte[1], etc., etc. Enfin, faire mousser mon importance, qui est, du reste, bien établie par les papiers dont je suis munie. En province, les protections siéent bien aux pauvres diables de voyageurs. Elles aplanissent les obstacles et donnent zèle et confiance aux administrations.
Je suis bien fâchée, cher enfant, de vous donner ces embarras, bien fâchée surtout de ne pas rester plus longtemps avec vous; mes affaires m'ont tenue esclave du jour de départ de Paris, et maintenant j'ai pris rendez-vous à Perpignan avec Mendizabal, ministre d'Espagne, qui m'est tout à fait indispensable pour m'installer en Espagne. Ainsi, je compte sur vous pour me faire arriver à temps. S'il faut passer une nuit en diligence, Maurice s'y résignera; car ce sera la seule du voyage, et nous allons très doucement jusque chez vous. Nous voici à Lyon sans aucune fatigue. Nous en repartons après-demain 25.
Adieu et à bientôt, cher ami. Nous vous embrassons tendrement.
GEORGE.
[1] Directeur général des postes.
CLXXXIV
A MADAME MARLIANI, A PARIS
Perpignan, novembre 1838.
Chère bonne,
Je quitte la France dans deux heures. Je vous écris du bord de la mer la plus bleue, la plus pure, la plus unie; on dirait d'une mer de Grèce, ou d'un lac de Suisse par le plus beau jour. Nous nous portons bien tous.
Chopin est arrivé hier soir à Perpignan, frais comme une rose, et rose comme un navet; bien portant d'ailleurs, ayant supporté héroïquement ses quatre nuits de malle-poste. Quant à nous, nous avons voyagé lentement, paisiblement, et entourés, à toutes les stations, de nos amis, qui nous ont comblés de soins.
M. Ferraris, sur la recommandation de Manoël[1], a été très aimable pour moi, et m'a paru être un excellent homme, absolument dans la même position que Manoël. Repoussé à Venise et à Trieste par le gouvernement autrichien, il attend sa destitution philosophiquement; car, à Perpignan, il s'ennuie à avaler sa langue. Il a gardé un très doux souvenir à votre mari, et a appris de moi avec joie qu'il est heureux dans son ménage et amoureux de sa femme.
Vous avez dû recevoir de mes nouvelles de Nîmes et un panier de raisins. Je n'ai rien reçu de vous, et je serais inquiète si je n'avais de vos nouvelles par Chopin.
Notre navigation s'annonce sous les plus heureux auspices, comme on dit: le ciel est superbe, nous avons chaud, et nous voudrions, pour être tout à fait contents de notre voyage, que vous fussiez avec nous.
Adieu, chère; mille tendresses à Marliani, poignées de main bien affectueuses à Enrico.
Rappelez-moi à tous nos bons amis et donnez-leur de mes nouvelles. Je passerai huit jours à Barcelone. Dites à Valdemosa que je voyage avec son ami, qui est un charmant garçon.
Adieu, chère amie; adieu. Aimez-moi comme je vous aime, du fond de l'âme, et notre cher Manoël aussi.
GEORGE.
Écrivez-moi, sous le couvert de senor Francisco Riotord, junto à
San-Francisco, En Palma de Mallorca.
[1] M. Marliani.
CLXXXV
A LA MÊME
Palma de Mallorca, 14 novembre 1838.
Chère amie,
Je vous écris en courant; je quitte la ville et vais m'installer à la campagne: j'ai une jolie maison meublée, avec jardin et site magnifique, pour cinquante francs par mois. De plus, j'ai, à deux lieues de là, une cellule, c'est-à-dire trois pièces et un jardin plein d'oranges et de citrons, pour trente-cinq francs par an, dans la grande chartreuse de Valdemosa!
Valdemosa bipède vous expliquera ce que c'est que Valdemosa chartreuse; ce serait trop long à vous décrire.
C'est la poésie, c'est la solitude, c'est tout ce qu'il y a de plus artiste, de plus chiqué sous le ciel; et quel ciel! quel pays! nous sommes dans le ravissement.
Nous avons eu un peu de peine à nous installer, et je ne conseillerais à personne de le tenter dans ce pays-ci, à moins de s'y faire annoncer six mois d'avance. Nous avons été favorisés par un concours de circonstances uniques. Si une famille venait après nous, je crois qu'elle ne trouverait rien à habiter; car, ici, on ne loue rien, on ne prête rien, on ne vend rien. Il faut tout commander, et tout se fait lentement. Si l'on veut se permettre le luxe exorbitant d'un pot de chambre, il faut écrire à Barcelone.
Valdemosa, en nous parlant des facilités et du bien-être de son pays, nous a horriblement blagués. Mais le pays, la nature, les arbres, le ciel, la mer, les monuments dépassent tous mes rêves: c'est la terre promise, et, comme nous avons réussi à nous caser assez bien, nous sommes enchantés.
Enfin notre voyage a été le plus heureux et le plus agréable du monde, et, comme je l'avais calculé avec Manoël, je n'ai pas dépensé quinze cents francs depuis mon départ de Paris jusqu'ici. Les gens de ce pays sont excellents et très ennuyeux. Cependant, le beau-frère et la soeur de Valdemosa sont charmants, et le consul de France est un excellent garçon qui s'est mis en quatre pour nous.
Adieu, chère; je vous écrirai plus longuement une autre fois. Aujourd'hui, je suis écrasée par le tintamarre de mon installation à la campagne.
Je vous aime tous deux et vous embrasse de toute mon âme; Adieu encore, écrivez-moi.
CLXXXVI
A LA MÊME
Palma de Mallorca, 14 décembre 1838.
Chère amie,
Vous devez me trouver bien paresseuse. Moi, je me plaindrais aussi de la rareté de vos lettres, si je ne savais comment vont les choses ici. Vous ne vous en doutez guère, vous autres! Ce bon Manoël, qui se figurait qu'en sept jours on pouvait correspondre avec Paris!
D'abord, sachez que le bateau à vapeur de Palma à Barcelone a pour principal objet le commerce des cochons. Les passagers sont en seconde ligne. Le courrier ne compte pas. Qu'importe aux Mayorquins les nouvelles de la politique ou des beaux-arts? le cochon est la grande, la seule affaire de leur vie. Le paquebot est censé partir toutes les semaines; mais il ne part en réalité que quand le temps est parfaitement serein et la mer unie comme une glace. Le plus léger coup de vent le fait rentrer au port, même lorsqu'on est à moitié route. Pourquoi? Ce n'est pas que le bateau ne soit bon et la navigation sûre. C'est que le cochon a l'estomac délicat, il craint le mal de mer. Or, si un cochon meurt en route, l'équipage est en deuil, et donne au diable journaux, passagers, lettres, paquets et le reste. Voilà donc plus de quinze jours que le bateau est dans le port; peut-être partira-t-il demain! voilà vingt-cinq jours et plus que Spiridion voyage; mais j'ignore si Buloz l'a reçu. J'ignore s'il le recevra.
Il y a encore d'autres raisons de retard que je ne vous dis pas, parce que toute réflexion sur la poste et les affaires du pays sont au moins inutiles. Vous pouvez les pressentir et les dire à Buloz. Je vous prie même de lui faire parler à ce sujet; car il doit être dans les transes, dans la terreur, dans le désespoir! Spiridion doit être interrompu depuis un siècle; à cela je ne puis rien. J'ai pesté contre le pays, contre le temps, contre la coutume, contre les cochons. J'ai un peu pesté contre ce cher Manoël, qui m'a dépeint ce pays comme si libre, si abordable, si hospitalier. Mais à quoi bon les plaintes et les murmures contre les ennemis naturels et inévitables de la vie? Ici, c'est une chose; là, une autre; partout, il y a à souffrir.
Ce qu'il y a de vraiment beau ici, c'est le pays, le ciel, les montagnes, la bonne santé de Maurice, et le radoucissement de Solange. Le bon Chopin n'est pas aussi brillant de santé. Son piano lui manque beaucoup. Nous en avons enfin reçu des nouvelles aujourd'hui. Il est parti de Marseille, et nous l'aurons peut-être dans une quinzaine de jours. Mon Dieu, que la vie physique est rude, difficile et misérable ici! c'est au delà de ce qu'on peut imaginer.
J'ai, par un coup du sort, trouvé à acheter un mobilier propre, charmant pour le pays, mais dont un paysan de chez nous ne voudrait pas. Il a fallu se donner des peines inouïes pour avoir un poèle, du bois, du linge, que sais-je? depuis un mois, que je me crois installée, je suis toujours à la veille de l'être. Ici, une charrette met cinq heures pour faire trois lieues; jugez du reste! Il faut deux, mois pour confectionner une paire de pincettes. Il n'y a pas d'exagération dans ce que je vous dis. Devinez, sur ce pays, tout ce que je ne vous dis pas! Moi, je m'en moque; mais j'en ai un peu souffert, dans la crainte de voir mes enfants en souffrir beaucoup.
Heureusement mon ambulance va bien. Demain, nous partons pour la chartreuse de Valdemosa, la plus poétique résidence de la terre. Nous y passerons l'hiver, qui commence à peine et qui va bientôt finir. Voilà le seul bonheur de cette contrée. Je n'ai de ma vie rencontré une nature aussi délicieuse que celle de Mayorque.
Dites à Valdemosa que je n'ai pas pu voir beaucoup sa famille, car j'ai passé tout le temps à la campagne; mais, depuis cinq ou six jours, je suis revenue à Palma, où j'ai revu sa mère, sa soeur et son beau-frère. Ils sont charmants pour nous. Son beau-frère est très bien et plus distingué que le pays ne le comporte. Sa soeur est très gentille et chante à ravir. Dites aussi à M. Remisa que je le remercie beaucoup de m'avoir recommandée à M. Nunez, homme excellent, tout à fait simpatico. Veuillez le prévenir que, selon sa permission, j'ai pris, chez Canut y Mugnerat, trois mille francs payables à vue dans trente jours sur lui Remisa, à Paris.
Les gens du pays sont, en général, très gracieux, très obligeants; mais tout cela en paroles. On m'a fait signer cette traite dans des termes un peu serrés, comme vous voyez, tout en me disant de prendre dix ans si je voulais, pour payer. Je ne comptais pas être obligée de dépenser tout d'un coup mille écus pour monter un ménage à Mallorca (ménage qu'on aurait en France pour mille francs). Je voulais envoyer à Buloz beaucoup de manuscrit; mais, d'une part, accablée de tant d'ennuis matériels, je n'ai pu faire grand-chose; et, de l'autre, la lenteur et le peu de sûreté des communications font que Buloz n'est peut-être pas encore nanti. Vous connaissez Buloz: «Pas de manuscrit, pas de Suisse.» Je vois donc M. Remisa m'avançant trois mille francs pour deux ou trois mois, et, quoique ce soit pour lui une misère, pour moi c'est une petite souffrance. Mon hôtel de Narbonne ne rapporte rien encore, et je ne sais où en sont mes fermages de Nohant. Dites-moi si je puis, sans indiscrétion, accepter le crédit de M. Remisa dans ces termes; sinon, veuillez mettre mon avoué en campagne, afin qu'il me trouve de quoi rembourser au plus tôt.
J'écrirai à Leroux, de la chartreuse, à tête reposée. Si vous saviez ce que j'ai à faire! Je fais presque la cuisine. Ici, autre agrément, on ne peut se faire servir. Le domestique est une brute: dévot, paresseux et gourmand; un véritable fils de moine (je crois qu'ils le sont tous). Il en faudrait dix pour faire l'ouvrage que vous fait voire brave Marie. Heureusement, la femme de chambre que j'ai amenée de Paris est très dévouée et se résigne à faire de gros ouvrages; mais elle n'est pas forte, et il faut que je l'aide. En outre, tout coûte très cher, et la nourriture est difficile quand l'estomac ne supporte ni l'huile rance, ni la graisse de porc. Je commence à m'y faire; mais Chopin est malade toutes les fois que nous ne lui préparons pas nous-mêmes ses aliments. Enfin, notre voyage ici est, sous beaucoup de rapports, un fiasco épouvantable.
Mais nous y sommes. Nous ne pourrions en sortir sans nous exposer à la mauvaise saison et sans faire coup sur coup de nouvelles dépenses. Et puis j'ai mis beaucoup de courage et de persévérance à me caser ici. Si la Providence ne me maltraite pas trop, il est à croire que le plus difficile est fait et que nous allons recueillir le fruit de nos peines. Le printemps sera délicieux, Maurice recouvrera une belle santé; il se flatte d'avoir un jour des mollets; moi, je travaillerai et j'instruirai mes enfants, dont heureusement les leçons, jusqu'ici, n'ont pas trop souffert. Ils sont très studieux avec moi. Solange est presque toujours charmante depuis qu'elle a eu le mal de mer; Maurice prétend qu'elle a rendu tout son venin.
Nous sommes si différents de la plupart des gens et des choses qui nous entourent, que nous nous faisons l'effet d'une pauvre colonie émigrée qui dispute son existence à une race malveillante ou stupide. Nos liens de famille en sont plus étroitement serrés, et nous nous pressons les uns contre les autres avec plus d'affection et de bonheur intime. De quoi peut-on se plaindre quand le coeur vit? Nous en sentons plus vivement aussi les bonnes et chères amitiés absentes. Combien votre douce intimité et votre coin de feu fraternel nous semblent précieux de loin! autant que de près, et c'est tout dire.
Adieu, bien chère amie; embrassez pour moi votre bon Manoël, et dites à nos braves amis tout ce qu'il y a de plus tendre.
CLXXXVII
A LA MÊME
Valdemosa, 15 janvier 1839.
Chère amie,
Même silence de vous, ou même impossibilité de recevoir de vos nouvelles. Je vous adresse la dernière partie de Spiridion par la famille Flayner, qui est, je crois, la voie la plus sûre. Ayez la bonté de le faire passer tout de suite à Buloz et de vous faire rembourser le port, qui ne sera pas mince et qui regarde le cher éditeur.
Nous habitons la chartreuse de Valdemosa, endroit vraiment sublime, et que j'ai à peine le temps d'admirer, tant j'ai d'occupations avec mes enfants, leurs leçons, et mon travail.
Il fait ici des pluies dont on n'a pas idée ailleurs: c'est un déluge effroyable! l'air en est si relâché, si mou, qu'on ne peut se traîner; on est réellement malade. Heureusement Maurice se porte à ravir; son tempérament ne craint que la gelée, chose inconnue ici. Mais le petit Chopin est bien accablé et tousse toujours beaucoup. J'attends pour lui avec impatience le retour du beau temps; qui ne peut tarder. Son piano est enfin arrivé à Palma; mais il est dans les griffes de la Douane, qui demande cinq à six cents francs de droits d'entrée et qui se montre intraitable.
Ah! comme Marliani connaissait peu l'Espagne quand il me disait que les douanes n'étaient rien! Elles sont exécrables, au contraire. Pour connaître l'Espagne, il faudrait y aller tous les matins. Ce qu'on y voyait hier n'est pas ce qu'on y voit aujourd'hui, et Dieu sait ce qu'on y verra demain! Je vous avoue que je ne me faisais pas une idée de cette désorganisation de l'esprit humain; c'est un spectacle vraiment affligeant.
Heureusement, comme je vous le dis, chère, je n'ai pas le temps d'y penser: je suis plongée avec Maurice dans Thucydide et compagnie; avec Solange, dans le régime indirect et l'accord du participe. Chopin joue d'un pauvre piano mayorquin qui me rappelle celui de Bouffé dans Pauvre Jacques. Ma nuit se passe, comme toujours, à gribouiller. Quand je lève le nez, c'est pour apercevoir, à travers la lucarne de ma cellule, la lune qui brille au milieu de la pluie sur les orangers, et je n'en pense pas plus long qu'elle.
Adieu, chère bonne; je suis heureuse, quand même la pluie, quand même l'Espagne, quand même le travail, mais non pas quand même votre absence.
J'embrasse votre Manoël. Amitiés à M. de Bonne-chose, que j'aime, comme vous savez, de tout mon coeur, et mille bénédictions au cher Enrico.
Parlez-moi de tous nos amis; je n'ai de nouvelles de personne, sauf de
Grzymala.
CLXXXVIII
A M. DUTEIL, A LA CHATRE
De la chartreuse de Valdemosa, trois lieues de Palma, île Majorque, 20 janvier 1839.
Cher Boutarin,
Tu ne m'écris donc pas?
Peut-être m'écris-tu et que je ne reçois rien; car j'ai l'agrément, ici, de voir la moitié de ma correspondance aller je ne sais où!
Je suis véritablement au bout du monde, quoiqu'à deux jours de mer de la France. Les temps sont si variables autour de notre île, et la civilisation, qui fait les prompts rapports, est si arriérée autour de Palma et dans toute l'Espagne, qu'il me faut deux mois pour avoir des réponses à mes lettres.
Ce n'est pas le seul inconvénient du pays. Il en a d'innombrables, et pourtant c'est le plus beau des pays. Le climat est délicieux. À l'heure où je t'écris, Maurice jardine en manches de chemise, et Solange, assise par terre sous un oranger couvert de fruits, étudie sa leçon d'un air grave. Nous avons, des rosés en buissons et nous entrons dans le printemps. Notre hiver a duré six semaines, non froid, mais pluvieux à nous épouvanter. C'est un déluge! La pluie déracine les montagnes; toutes les eaux de la montagne se lancent dans la plaine; les chemins deviennent des torrents. Nous nous y sommes trouvés pris, Maurice et moi. Nous avions été à Palma par un temps superbe. Quand nous sommes revenus le soir, plus de champs, plus de chemins, plus que des arbres pour indiquer à peu près où il fallait aller. J'ai été véritablement fort effrayée, d'autant plus que le cheval nous a refusé service, et qu'il nous a fallu passer la montagne à pied, la nuit, avec des torrents à travers les jambes. Maurice est brave comme un César. Au milieu du chemin, faisant contre fortune bon coeur, nous nous sommes mis à dire des bêtises. Nous faisions semblant de pleurer, et nous disions: «J'veux m'en aller cheux nous, dans noute pays de la Châtre, l'oùs'qu'y a pas de tout ça! »
Nous sommes installés depuis un mois seulement et nous avons eu toutes les peines du monde. Le naturel du pays est le type de la méfiance, de l'inhospitalité, de la mauvaise grâce et de l'égoïsme. De plus, ils sont menteurs, voleurs, dévots comme au moyen âge. Ils font bénir leurs bêtes, tout comme si c'étaient des chrétiens. Ils ont la fête des mulets, des chevaux, des ânes, des chèvres et des cochons. Ce sont de vrais animaux eux-mêmes, puants, grossiers et poltrons; avec cela, superbes, très bien costumés, jouant de la guitare et dansant le fandango. La classe monsieur est charmante. C'est le genre Adolphe. L'industriel tient le milieu entre Peigne-de-buis et Robin-Magnifique[1]. Le prolétaire est un composé de Bonjean et du père Janvier[2]. Si Chabin[3] venait ici, il ferait un ravage de coeurs et serait capable de passer pour un aigle.
Moi, je passe pour vouée au diable, parce que je ne vais pas à la messe, ni au bal, et que je vis seule au fond de ma montagne; enseignant à mes enfants la clef des participes et autres gracieusetés. Au reste, nous sommes bien admirablement logés. Nous avons pris une cellule dans une grande chartreuse, ruinée à moitié, mais très commode et bien distribuée dans la partie que nous habitons. Nous sommes plantés entre ciel et terre. Les nuages traversent notre jardin sans se gêner et les aigles nous braillent sur la tête. De chaque côté de l'horizon, nous voyons la mer. En face une plaine de quinze à vingt lieues; laquelle plaine nous apercevons au bout d'un défilé de montagnes d'une lieue de profondeur. C'est un site peut-être unique en Europe. Je suis si occupée, que j'ai à peine le temps d'en jouir. Tous les jours, je fais travailler mes enfants pendant six ou sept heures; et, selon ma coutume, je passe la moitié de la nuit à travailler pour mon compte.
Maurice se porte comme le pont Neuf. Il est fort, gras, rosé, ingambe. Il pioche le jardin et l'histoire avec autant d'aisance l'un que l'autre. Mais, mon Dieu! pendant que je me réjouis à te parler de nous et à te dire des bêtises; n'es-tu pas dans le chagrin? Vous êtes dans l'hiver jusqu'au cou, vous autres! Ma pauvre Agasta n'est-elle pas malade? Dieu veuille que ma lettre vous trouve tous bien portants et disposés à rire!
Quand je songe combien j'aurais voulu décider Agasta à venir avec moi ici, je vois que, d'une part, j'aurais bien fait de réussir à cause du climat; mais, de l'autre, il y aurait eu bien des inconvénients. La vie est dure et difficile. On ne se figure pas ce que l'absence d'industrie met d'embarras et de privations dans les choses les plus simples. Nous avons été au moment de coucher dans la rue. Ensuite, l'article médecin est soigné! Ceux de Molière sont des Hippocrates en comparaison de ceux-ci. La pharmacie à l'avenant. Heureusement nous n'en avons pas besoin; car, ici, on nous donnerait de l'essence de piment pour tout potage. Le piment est le fond de l'existence mayorquine. On en mange, on en boit, on en plante, on en respire, on en parle, on en rêve. Et ils n'en sont pas plus gaillards pour cela! Du moins, ils n'en ont pas l'air!
Adieu, mon Boutarin; je t'embrasse, toi, Agasta et les chers enfants. Donne de mes nouvelles à nos amis. Je les aime, je pense à eux aussi bien à Palma qu'à Nohant. Mais comment leur écrire, quand je n'ai le temps ni de dormir, ni de manger, ni de prendre l'air avec un peu de laisser aller. C'est une grande tâche pour moi d'élever mes enfants moi-même. Plus je vais, plus je vois que c'est la meilleure manière et qu'avec moi, ils en font plus dans un jour qu'ils n'en feraient en un mois avec les autres. Solange est toujours éblouissante de santé.
Tous les deux vous embrassent.
G. S.
[1] Petits commerçants de la Châtre. [2] Vignerons de la Châtre. [3] Pharmacien de la Châtre.
CLXXXIX
A MADAME MARLIANI, A PARIS.
Valdemosa, 22 février 1839.
Chère amie,
Vous dites que je ne vous écris pas. Moi, il me semble que je vous écris plus que vous ne m'écrivez, d'où il faut conclure que, de part et d'autre, nos lettres n'arrivent pas toujours. Il est vrai qu'on peut s'aimer sans s'écrire. Mais, avec vous, chère amie, c'est toujours un plaisir pour moi; vous êtes tellement moi-même, que je pourrais peut-être oublier de vous écrire, m'imaginant que vous m'entendez et me comprenez sans que je m'explique; mais jamais ce ne sera un travail pour moi; car nous nous connaissons si bien, qu'un mot nous suffit pour nous entendre. Ainsi je vous dis: Rien de neuf. Et vous vous reportez a mon ancienne lettre, vous me voyez à ma chartreuse de Valdemosa, toujours sédentaire et occupée le jour à mes enfants, la nuit à mon travail. Au milieu de tout cela, le ramage de Chopin, qui va son joli train et que les murs de la cellule sont bien étonnés d'entendre.
Le seul événement remarquable depuis cette dernière lettre, c'est l'arrivée du piano tant attendu! Après quinze jours de démarches et d'attente, nous avons pu le retirer de la douane moyennant trois cent francs de droits. Joli pays! Enfin il a débarqué sans accident, et les voûtes de la chartreuse s'en réjouissent. Et tout cela n'est pas profané par l'admiration des sots: nous ne voyons pas un chat.
Notre retraite dans la montagne, à trois lieues de la ville, nous a délivrés de la politesse des oisifs.
Pourtant nous avons eu une visite, et une visite de Paris! c'est M. Dembowski, Italiano-Polonais que Chopin connaît et qui se dit cousin de Marliani, à je ne sais quel degré. C'est un voyageur modèle, courant à pied, couchant dans le premier coin venu, sans souci des scorpions et compagnie, mangeant du piment et de la graisse avec ses guides. Enfin, de ces gens à qui l'on peut dire: Bien du plaisir! Il a été très étonné de mon établissement dans les ruines, de mon mobilier de paysan, et surtout de notre isolement, qui lui semblait effrayant.
Le fait est que nous sommes très contents de la liberté que cela nous donne, parce que nous avons à travailler; mais nous comprenons très bien que ces intervalles poétiques qu'on met dans sa vie ne sont que des temps de transition, un repos permis de l'esprit avant qu'il reprenne l'exercice des émotions. Je vous dis cela dans le sens purement intellectuel; car, pour la vie du coeur, elle ne peut cesser un instant et je sens que je vous aime autant ici qu'à Paris. Mais, l'idée de revivre à Paris m'épouvante, après ce bon silence et cet imperturbable calme de ma retraite. Et puis, en même temps, l'idée de vivre toujours ici, sans me retremper au spectacle d'anciens progrès de l'humanité me ferait l'effet de la mort; car vous ne pouvez pas vous figurer ce que c'est qu'un peuple arriéré. De loin, on le croit poétique, on imagine l'âge d'or, des moeurs patriarcales:—quelle erreur! La vue de pareils patriarches vous réconcilie avec le siècle, et on voit bien clairement que, si nous valons peu encore, ce n'est pas parce que nous en savons trop, mais que c'est parce que nous en savons trop peu.
Ainsi je suis bien embarrassée de vous dire combien de temps encore je resterai ici. Concevez-vous rien à ce qui s'y passe? Maroto ne vous paraît-il pas vendu à la reine? Ce pays est destiné à se dévorer lui-même. Je ne serais pas étonnée que don Carlos, traqué en Espagne, vint se réfugier à Mayorque. Il y serait reçu comme le Messie. Il y relèverait les couvents, il y ramènerait les moines, et tout le monde serait content. Ces imbéciles-là ne font que pleurer leurs frocards et regretter la très sainte inquisition. Les paysans ne savent pas ce que c'est qu'Isabelle ou Christine. Ils disent le roi, ce qui veut dire don Carlos, et ils se croient gouvernés par lui.
Écrivez-moi, quand même nos lettres mettraient beaucoup de temps en route, quand même quelques-unes se perdraient de part et d'autre. J'ai besoin que vous me disiez toujours que vous m'aimez, quoique je le sache bien.
Dites à Leroux que j'élève Maurice dans son Évangile. Il faudra qu'il le perfectionne lui-même, quand le disciple sera sorti de page. En attendant, c'est un grand bonheur pour moi, je vous jure, que de pouvoir lui formuler mes sentiments et mes idées. C'est à Leroux que je dois cette formule, outre que je lui dois aussi quelques sentiments et beaucoup d'idées de plus. Quand vous verrez l'abbé de Lamennais, serrez-lui bien la main pour moi, et rappelez-moi à tous nos amis, selon la mesure que nous avons faite à chacun d'eux et qui est la même pour vous et moi.
CXC
A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
Marseille, 8 mars 1839.
Cher Pylade,
Me voici de retour en France, après le plus malheureux essai de voyage qui se puisse imaginer. Au prix de mille peines et de grandes dépenses, nous étions parvenus à nous établir à Mayorque, pays magnifique, mais inhospitalier par excellence. Au bout d'un mois, le pauvre Chopin, qui, depuis Paris, allait toujours toussant, tomba plus malade et nous fîmes appeler un médecin, deux médecins, trois médecins, tous plus ânes les uns que les autres et qui allèrent répandre, dans l'île, la nouvelle que le malade était poitrinaire au dernier degré. Sur ce, grande épouvante! la phtisie est rare dans ces climats et passe pour contagieuse. Joignez à cela l'égoïsme, la lâcheté, l'insensibilité et la mauvaise foi des habitants. Nous fumes regardés comme des pestiférés; de plus, comme des païens; car nous n'allions pas à la messe. Le propriétaire de la petite maison que nous avions louée nous mit brutalement à la porte et voulut nous intenter un procès, pour nous forcer à recrépir sa maison infectée par la contagion. La jurisprudence indigène nous eût plumés comme des poulets. Il fallut être chassé, injurié, et payer. Ne sachant que devenir, car Chopin n'était pas transportable en France, nous fumes heureux de trouver, au fond d'une vieille chartreuse, un ménage espagnol que la politique forçait à se cacher là, et qui avait un petit mobilier de paysan assez complet. Ces réfugiés voulaient se retirer en France: nous achetâmes le mobilier le triple de sa valeur et nous nous installâmes dans la chartreuse de Valdemosa: nom poétique, demeure poétique, nature admirable, grandiose et sauvage, avec la mer aux deux bouts de l'horizon, des pics formidables autour de nous; des aigles faisant la chasse jusque sur les orangers de notre jardin, un chemin de cyprès serpentant du haut de notre montagne jusqu'au fond de la gorge, des torrents couverts de myrtes, des palmiers sous nos pieds; rien de plus magnifique que ce séjour!
Mais on a eu raison de poser en principe que, là où la nature est belle et généreuse, les hommes sont mauvais et avares. Nous avions là toutes les peines du monde à nous procurer les aliments les plus vulgaires que l'île produit en abondance, grâce a la mauvaise foi insigne, à l'esprit de rapine des paysans, qui nous faisaient payer les choses à peu près dix fois plus que leur valeur, si bien que nous étions à leur discrétion, sous peine de mourir de faim. Nous ne pûmes nous procurer de domestiques, parce que nous n'étions pas chrétiens et que personne d'ailleurs ne voulait servir un poitrinaire! Cependant nous étions installes tant bien que mal. Cette demeure était d'une poésie incomparable; nous ne voyions âme qui vive; rien ne troublait notre travail; après deux mois d'attente et trois cents francs de contribution, Chopin avait enfin reçu son piano, et les voûtes de la cellule s'enchantaient de ses mélodies. La santé et la force poussaient à vue d'oeil chez Maurice; moi, je faisais le précepteur sept heures par jour, un peu plus consciencieusement que Tempête (la bonne fille que j'embrasse tout de même de bien grand coeur); je travaillais pour mon compte la moitié de la nuit. Chopin composait des chefs-d'oeuvre, et nous espérions avaler le reste de nos contrariétés à l'aide de ces compensations. Mais le climat devenait horrible à cause de l'élévation de la chartreuse dans la montagne. Nous vivions au milieu des nuages, et nous passâmes cinquante jours sans pouvoir descendre dans la plaine: les chemins s'étaient changés en torrents, et nous n'apercevions plus le soleil.
Tout cela m'eût semblé beau, si le pauvre Chopin eût pu s'en arranger. Maurice n'en souffrait pas. Le vent et la mer chantaient sur un ton sublime en battant nos rochers. Les cloîtres immenses et déserts craquaient sur nos têtes. Si j'eusse écrit la la partie de Lélia qui se passe au monastère, je l'eusse faite plus belle et plus vraie. Mais la poitrine de mon pauvre ami allait de mal en pis. Le beau temps ne revenait pas. Une femme de chambre que j'avais amenée de France et qui, jusqu'alors, s'était résignée, moyennant un gros salaire, à faire la cuisine et le ménage, commençait à refuser le service comme trop pénible. Le moment arrivait où, après avoir fait le coup de balai et le pot-au-feu, j'allais aussi tomber de fatigue; car, outre mon travail de précepteur, outre mon travail littéraire, outre les soins continuels qu'exigeait l'état de mon malade, et l'inquiétude mortelle qu'il me causait, j'étais couverte de rhumatismes.
Dans ce pays-là, on ne connaît pas l'usage des cheminées; nous avions réussi, moyennant un prix exorbitant, à nous faire faire un poêle grotesque, espèce de chaudron en fer, qui nous portait à la tête, et nous desséchait la poitrine. Malgré cela, l'humidité de la chartreuse était telle, que nos habits moisissaient sur nous. Chopin empirait toujours, et, malgré toutes les offres de services que l'on nous faisait à la manière espagnole, nous n'eussions pas trouvé une maison hospitalière dans toute l'île. Enfin nous résolûmes de partir à tout prix, quoique Chopin n'eût pas la force de se traîner. Nous demandâmes un seul, un premier, un dernier service! une voiture pour le transporter à Palma, où nous voulions nous embarquer. Ce service nous fut refusé, quoique nos amis eussent tous équipage et fortune à l'avenant. Il nous fallut faire trois lieues dans des chemins perdus en birlocho, c'est-à-dire en brouette!
En arrivant à Palma, Chopin eut un crachement de sang épouvantable; nous nous embarquâmes le lendemain sur l'unique bateau à vapeur de l'île, qui sert à faire le transport des cochons à Barcelone. Aucune autre manière de quitter ce pays maudit. Nous étions en compagnie de cent pourceaux dont les cris continuels et l'odeur infecte ne laissèrent aucun repos et aucun air respirable au malade. Il arriva à Barcelone crachant toujours le sang à pleine cuvette, et se traînant comme un spectre. Là, heureusement, nos infortunes s'adoucirent! Le consul français et le commandant de la station française maritime nous reçurent avec l'hospitalité et la grâce qu'on ne connaît pas en Espagne. Nous fûmes transportés à bord d'un beau brick de guerre, dont le médecin, brave et digne homme, vint tout de suite au secours du malade et arrêta l'hémorragie du poumon au bout de vingt-quatre heures.
De ce moment, il a été de mieux en mieux. Le consul nous fit transporter à l'auberge dans sa voiture. Chopin s'y reposa huit jours, au bout desquels le même bâtiment à vapeur qui nous avait amenés en Espagne nous ramena en France. Au moment où nous quittions l'auberge à Barcelone, l'hôte voulait nous faire payer le lit où Chopin avait couché, sous prétexte qu'il était infecté et que la police lui ordonnait de le brûler!
L'Espagne est une odieuse nation! Barcelone est le refuge de tout ce que l'Espagne a de beaux jeunes gens, riches et pimpants. Ils viennent se cacher là derrière les fortifications de la ville, qui sont très fortes en effet, et, au lieu de servir leur pays, ils passent le jour à se pavaner sur les promenades sans songer à repousser les carlistes qui sont autour de la ville, à la portée du canon, et qui rançonnent leurs maisons de campagne. Le commerce paye des contributions à don Carlos, aussi bien qu'à la reine. Personne n'a d'opinion, on ne se doute pas de ce que peut être une conviction politique. On est dévot, c'est-à-dire fanatique et bigot, comme au temps de l'inquisition. Il n'y a ni amitié, ni foi, ni honneur, ni dévouement; ni sociabilité. Oh! les misérables! que je les hais et que je les méprise!
Enfin, nous sommes à Marseille. Chopin a très bien supporté la traversée. Il est ici très faible, mais allant infiniment mieux sous tous les rapports, et dans les mains du docteur Cauvière, un excellent homme et un excellent médecin, qui le soigne paternellement et qui répond de sa guérison. Nous respirons enfin, mais après combien de peines et d'angoisses!
Je ne t'ai pas écrit tout cela avant la fin. Je ne voulais pas t'attrister, j'attendais des jours meilleurs. Les voici enfin arrivés. Dieu te donne une vie toute de calme et d'espoir! Cher ami, je ne voudrais pas apprendre que tu as souffert autant que moi durant cette absence.
Adieu; je te presse sur mon coeur. Mes amitiés à ceux des tiens qui m'aiment, à ton brave homme de père.
Écris-moi ici à l'adresse du docteur Cauvière, rue de Rome, 71.
Chopin me charge de te bien serrer la main de sa part. Maurice et Solange t'embrassent. Ils vont à merveille. Maurice est tout à fait guéri.
CXCI
AU MÊME
Marseille, 23 mars 1839.
Cher ami,
Que de malheurs! quelle fatalité sur toi! sur moi, par conséquent! Mon coeur saigne de toutes tes douleurs; mais celle-là m'est personnelle aussi. Je l'aimais profondément, ton digne père, et je savais que j'avais en lui un ami au-dessus de tous les préjugés et de toutes les calomnies. Un grand coeur plein d'affections généreuses et nourrissant la foi de l'idéal.
Celui-là est de notre religion, n'en doute pas; nous le retrouverons dans une vie meilleure. Mais que celle-ci est longue et amère! quelle qu'elle soit, nous devons la supporter; nous avons des devoirs à remplir. Peut être la fatalité est-elle fatiguée de nous frapper. Lors même qu'elle ne le serait pas, il nous faut boire le calice jusqu'à la lie. Quoi qu'il arrive de ce misérable procès dont la sentence pèse sur ta tête, tu n'auras pas de lâche faiblesse, n'est-ce pas, Pylade, mon cher, mon meilleur ami?
Il faut que tu m'en renouvelles la promesse, que tu m'en fasses le serment. Je sais qu'il y a de quoi dépasser les forces humaines; mais, jusqu'ici, tu as eu des forces plus qu'humaines pour lutter. D'ailleurs, il y a encore un autre sentiment que le devoir, c'est l'amitié. Tu ne voudrais pas m'abandonner, moi qui ai encore tant d'années à souffrir, et qui n'ai trouvé jusqu'ici qu'une chose inaltérable, certaine, absolue, ton amitié pour moi, et la mienne pour toi.
Ce sentiment a été un Éden où je me suis toujours réfugiée, par la pensée, contre tout le reste, contre tout ce qui m'a blessée, trahie ou quittée. Malgré les malheurs qui t'accablent, il me semble toujours qu'une main providentielle te conduit vers moi pour que nos jours d'automne s'écoulent dans une sainte sérénité. Les liens les plus orageux, comme les plus paisibles, les plus funestes comme les plus sacrés, se dénouent ou se brisent autour de nous; c'est pour nous rapprocher sans doute.
A présent, qui pourrait nous désunir? Une horrible injustice de l'opinion, la perte de ton état, la honte, la misère? Non! ce seraient, au contraire, des choses qui hâteraient le terme de ton exil dans cette vallée de douleurs et d'iniquités pour te rapprocher de mon coeur.
Je te le répète, quoi qu'il arrive, souviens-toi que j'existe et que tu es la moitié de ma vie. Tu n'as pas besoin d'argent, tu n'as pas besoin de considération, tu as un asile contre la pauvreté, et une source inépuisable d'estime en moi.
Tu perds une famille, mais tu en as une autre qui t'attend, et qui désire ta venue.
Adieu; aime-moi comme je t'aime, tu pourras tout supporter!
Mes enfants t'embrassent tendrement.
CXCII
À MADAME MARLIANI, À PARIS
Marseille, 22 avril 1839.
Chère bonne amie,
Il y a plusieurs jours que je ne vous ai écrit: j'ai subi le mistral et j'ai eu de la fièvre, par suite d'un gros rhume qui est cependant à peu près guéri. Me revoilà sur pied.
J'ai été aussi occupée de déménager d'une auberge dans l'autre. Malgré tous ses soins et toutes ses recherches, le bon docteur n'a pu me trouver un coin de campagne pour y passer le mois d'avril.
Je m'ennuie assez de cette ville de marchands et d'épiciers, où la vie de l'intelligence est parfaitement inconnue; mais j'y suis encore claquemurée pour tout le mois d'avril.
Les jours de mistral, nous nous entourons de paravents (car le vent coulis est ici souverainement installé dans toutes les chambres) et nous travaillons, chacun à sa besogne. Aussitôt que le soleil luit, nous allons à la promenade entre deux murailles et enveloppés d'un nuage de poussière. Cependant nous arrivons à quelque beau point de vue et nous respirons. Vous voyez que notre existence est d'une innocence et d'une simplicité primitives.
Au mois de mai, nous serons à Nohant, et, si vous êtes gentille, vous tiendrez votre promesse d'y venir au-devant de nous. Nous retournerions tous ensemble à Paris, au commencement de juin. Si Marliani était de retour de ses grandes courses, cela lui ferait un grand bien, de respirer à Nohant. Il aime la campagne, lui, et je lui tiendrais tête pour les plaisirs champêtres, tandis que vous philosopheriez au piano avec Chopin.—Il ne s'amuse guère à Marseille; mais il se résigne à guérir patiemment.
Dites à Buloz de se consoler! Je lui fais une espèce de roman dans son goût; il le recevra en même temps que le Mickieiwiez et pourra l'imprimer auparavant. Mais il faudra qu'il paye l'un et l'autre comptant, et qu'avant tout il fasse paraître la Lyre[1].
Au reste, ne vous effrayez pas du roman au goût de Buloz, j'y mettrai plus de philosophie qu'il n'en pourra comprendre. Il n'y verra que du feu, la forme lui fera avaler le fond.
Écrivez-moi souvent, chère; vos lettres me donnent un peu de vie. Ici, pour peu que je mette le nez à la fenêtre sur la rue et sur le port, je me sens devenir pain de sucre, caisse de savon, ou paquet de chandelles.
[1] Les Sept Cordes de la lyre.