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Correspondance, 1812-1876 — Tome 2 cover

Correspondance, 1812-1876 — Tome 2

Chapter 51: CXCV
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About This Book

The volume gathers personal letters written across the author's career, presenting a mixture of intimate confidences, literary commentary, and practical exchanges. Many letters outline creative plans and revisions while others record reactions to contemporary artistic and social debates. Frequent descriptions of travel, landscape, and rural routine provide sensory detail and seasonal observation. Interwoven reflections on love, moral belief, and friendship reveal evolving inner life alongside household matters. Tone shifts from playful and familiar to grave and contemplative, producing a portrait of an engaged writer whose private correspondence illuminates both daily cares and enduring preoccupations.

CXCIII

À LA MÊME

Marseille, 28 avril 1839.

Il y a bien longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles, ma chérie; je ne suis pas habituée à cela, et j'en suis vraiment inquiète. Auriez-vous fait comme moi? sériez-vous malade?

J'ai vu avant-hier madame Nourrit[1], avec ses six enfants, et le septième près de venir… Pauvre malheureuse femme! quel retour en France! accompagnant ce cadavre, qu'elle s'occupe elle-même de faire charger, voiturer, déballer comme un paquet! Elle m'a semblé avoir le courage stoïque des grandes douleurs; pas de larmes, peu de paroles, et des mots profonds. Elle est belle encore, très brune, mais terriblement fatiguée par tant de couches, tant de souffrances, et un si épouvantable malheur. Ses enfants (dont cinq filles) sont charmants, bien tenus, l'air intelligent et bon, ressemblant presque tous à leur père.

On a fait ici au pauvre mort un très maigre service funèbre, l'évêque rechignant. C'était dans la petite église de Notre-Dame-du-Mont. Je ne sais pas si les chantres l'ont fait exprès, mais je n'ai jamais entendu chanter plus faux. Chopin s'est dévoué à jouer de l'orgue, à l'élévation; quel orgue! un instrument faux, criard, n'ayant de souffle que pour détonner. Pourtant votre petit en a tiré tout le parti possible! Il a pris les jeux les moins aigres et il a joué les Astres, non pas d'un ton exalté et glorieux comme faisait Nourrit, mais d'un ton plaintif et doux, comme l'écho lointain d'un autre monde. Nous étions là deux ou trois tout au plus qui avons vivement senti cela et dont les yeux se sont remplis de larmes.

Le reste de l'auditoire, qui s'était porté là en masse et avait poussé la curiosité jusqu'à payer cinquante centimes la chaise (prix inouï pour Marseille!), a été fort désappointé; car on s'attendait à ce que Chopin fît un vacarme à tout renverser et brisât pour le moins deux ou trois jeux d'orgue. On s'attendait aussi à me voir, en grande tenue, au beau milieu du choeur: que sais-je? On ne m'a point vue du tout; j'étais caché, dans l'orgue, et j'apercevais, à travers la balustrade, le cercueil de ce pauvre Nourrit. Vous souvenez-vous comme je l'embrassai de grand coeur chez Viardot, la dernière fois que nous le vîmes? Qui pouvait s'attendre à le retrouver sous un drap noir, entre des cierges?

J'ai passé cette journée bien tristement, je vous assure. La vue de sa femme et de ses enfants m'a fait encore plus de mal. J'avais le coeur si gros et je craignais tant de pleurer devant elle, que je ne pouvais lui dire un mot.

Bonsoir, chère amie; j'espère que cette lettre se croisera avec une de vous. Je pense que vous aurez reçu Gabriel. Je compte sur l'argent que j'ai demandé à Buloz pour quitter Marseille. Tout y est plus cher qu'à Paris, et mon voyage très lent et très précautionneux me coûtera gros, comme on dit.

Adieu, ma chérie; je vous embrasse tendrement.

[1] Veuve du célèbre ténor de ce nom, qui venait de se suicider à Naples.

CXCIV

A LA MÊME

Marseille, 20 mai 1839.

Mon amie,

Nous arrivons de Gênes, par une tempête affreuse. Le mauvais temps nous a tenus en mer le double du temps ordinaire; quarante heures d'un roulis tel que je n'en avais vu depuis longtemps. C'était un beau spectacle, et, si tout mon monde n'eût été malade, j'y aurais pris un grand plaisir.

Gênes n'a rien perdu à mes yeux de ce qu'elle était dans mes souvenirs: magnifiques peintures, nature admirable, palais et jardins échafaudés les uns sur les autres, avec ce caractère tout particulier qui lui est propre.

Pendant que nous essuyions cet orage, vous étiez, vous autres tous, préoccupés d'orages bien plus sérieux que nous ignorions. Nous avons appris, en arrivant chez le docteur Cauvière (où nous nous reposons de nos fatigues), tout ce qui s'était passé en France durant notre absence. Au delà de la frontière, il y a comme une muraille de la Chine, entre les nouvelles de la civilisation et l'immobilité du vieux monde. Mais ces nouvelles sont tristes. Encore des victimes généreuses et folles inutilement sacrifiées! encore du temps perdu! encore un bon coup de vent pour la monarchie, en, attendant le naufrage inévitable, mais trop tardif!

Nous partons après-demain matin pour Nohant. Adressez-moi là votre prochaine lettre; nous y serons dans huit jours. Ma voiture est arrivée de Châlon à Arles, par bateau et nous nous en irons en poste, tout tranquillement, couchant dans les auberges comme de bons bourgeois.

On me cherche la brochure de l'abbé de Lamennais; mais on ne la trouve pas encore. Marseille est très arriérée. Le docteur Cauvière lit l'Encyclopédie[1] et se passionne pour Leroux et Raynaud avec une ardeur libérale et philosophique qui le rajeunit de quarante ans. Il va dans toute la ville prônant cette doctrine, et il me remercie de l'avoir initié. Il rêve de venir a Paris, rien que pourvoir Leroux, qu'il se reproche de n'avoir pas connu plus tôt.

C'est un bien digne homme que ce docteur; je le quitte avec regret; mais j'ai besoin de retrouver une vie plus assise.

Je n'aime plus les voyages ou plutôt je ne suis plus dans les conditions où je pouvais les aimer. Je ne suis plus garçon; une famille est singulièrement peu conciliable avec les déplacements fréquents.

Je vous écrirai dès mon arrivée à Nohant; faites, ma chérie, que j'y trouve une lettre de vous.

[1] Cette Encyclopédie nouvelle ne fut pas continuée.

CXCV

A LA MÊME

Nohant, 3 juin 1839.

Oui, chère amie, je suis chez moi, bien enchantée de pouvoir enfin me reposer, une bonne fois, de cette vie de paquets et d'auberges que je traîne depuis six mois sur les chemins et sur les mers. Nous sommes arrivés sains et saufs, et Maurice a fait la stupéfaction du Berry par la métamorphose qui s'est opérée eu lui. C'est presque un jeune homme à présent, et je crois que le voilà entré à pleines voiles dans la vie. Ces pauvres enfants sont si heureux d'être à la campagne, que cela fuit plaisir à voir.

Que me dites-vous donc, chère amie, d'efforts à tenter, et d'étendard à lever? Mon Dieu, j'ai la conviction que ni les hommes ni les femmes n'ont la maturité convenable pour proclamer une loi nouvelle. La seule expression complète du progrès de notre siècle est dans l'Encyclopédie, n'en doutez pas. M. de Lamennais est un vaillant champion qui combat en attendant, pour ouvrir la route, par de grands sentiments et de généreuses idées, à ce corps d'idées qui ne peut pas encore se répandre, vu qu'il n'est pas encore complètement formulé. Avant que les disciples se mettent à prêcher, il faut que les maîtres aient achevé d'enseigner. Autrement, ces efforts disséminés et indisciplinés ne feraient que retarder le bon effet de la doctrine. Moi, je ne puis aller plus vite que ceux de qui j'attends la lumière. Ma conscience ne peut même embrasser leur croyance qu'avec une certaine lenteur; car, je l'avoue à ma honte, je n'ai guère été jusqu'ici qu'un artiste, et je suis encore à bien des égards et malgré moi un grand enfant.

Ayez patience, cher grand coeur. Calmez votre tête ardente, ou du moins nourrissez-la d'espoir et de confiance. De meilleurs jours viendront; c'est déjà une consolation de les pressentir et de les attendre avec foi.

Au milieu de tout cela, j'ai eu hier une journée de larmes, en recevant votre lettre. La mort de Gaubert[1] ne m'affecte pas pour lui. Il croyait fermement comme moi à une existence meilleure que celle-ci. Il l'a méritée, il la possède à l'heure qu'il est. Mais j'ai pleuré pour moi, sur cette longue séparation qui s'est faite entre nous. Il est si utile pour l'âme et si bienfaisant pour le coeur de vivre sous l'égide de vrais amis! Et celui-là était un des meilleurs, un de ceux que j'estimais le plus haut et sur lequel je pouvais le plus compter! Je le retrouverai, voilà ce qui me soutient; je me suis endormie hier soir tout en pleurs et m'entretenant avec lui aussi intimement que s'il était là.

Vous viendrez me voir, n'est-ce pas, ma chérie? Il va faire si beau à Nohant. Nos provinces du Nord sont réellement si belles après qu'on a vu cette aride et poudreuse Provence, que je me figure à présent que j'habite un Éden, et je vous y convie comme si vous deviez en être aussi enchantée que moi. Mais, au fond, je sais bien que vous y viendrez pour moi, et pour vivre avec un être qui vous aime, et qui, en fait de femmes, n'estime et n'aime complètement que vous.

Je vous fâche peut-être; car vous croyez à la grandeur des femmes et vous les tenez pour meilleures que les hommes. Moi, ce n'est pas mon avis. Ayant été dégradées, il est impossible qu'elles n'aient pas pris les moeurs des esclaves, et il faudra encore plus de temps pour les en relever, qu'il n'en faudra aux hommes pour se relever eux-mêmes. Quand j'y songe, moi aussi, j'ai le spleen; mais je ne veux pas trop vivre dans le temps présent. Dieu a mis autour de nous, en attendant que nous ne fassions tous qu'une seule famille, des familles partielles, bien imparfaites et bien mal organisées encore, mais dont les douceurs sont telles, qu'elles nous donnent tout le courage nécessaire pour attendre et pour espérer. Ne nous laissons donc pas trop abattre parle mal général. N'avons-nous pas des affections profondes, certaines, durables? n'est-ce pas une source immense de consolations? n'y puiserons-nous pas la force de supporter les folies et les turpitudes du genre humain? Vous avez votre Manoël, cet homme que vous aimez par-dessus tout et qui vous aime avec toute l'ardeur d'un premier amour? Ne vous plaignez pas trop; c'est une âme admirable, plus je l'ai vu, plus j'ai compris, combien vous deviez vous chérir l'un l'autre, et cette charmante gaieté qui vous sauve de tout, ne vient pas, comme vous le prétendez quelquefois, d'un fond de légèreté qui serait en vous. Je crois, au contraire, que vous avez l'esprit fort sérieux; mais vous possédez dans votre intérieur un fond de bonheur inaltérable, et c'est là le secret de votre grande philosophie à beaucoup d'égards.

Bonjour, chère bonne; écrivez-moi souvent. Aimez-moi toujours. Grondez Emmanuel de ce qu'il ne m'écrit jamais. Embrassez tendrement pour moi votre bon Manoël et parlez de moi à tous nos vrais amis.

Je vous envoie une lettre pour le frère de Gaubert; vous aurez la bonté de la lui faire remettre.

[1] Le docteur Gaubert aîné.

CXCVI

A.M. GIRERD, A NEVERS.

Paris, octobre 1839.

Mon bon frère,

Il y a des siècles que je veux t'écrire et je vis dans un tourbillon d'affaires et de travail si assommant, que j'attends toujours une heure de calme pour causer avec toi. C'est un bonheur que je ne voudrais pas empoisonner par mille sottes interruptions et mille tristes préoccupations.

Mais qu'une lettre est peu de chose et dit mal ce qu'on se dirait dans le bon laisser aller du coin du feu! Tu devrais bien, maintenant que je suis enfin installée chez moi à Paris, venir y faire une promenade, et passer quelques bonnes journées avec moi. Tu me trouverais dans un mouvement perpétuel; mais tu serais avec moi dans le mouvement, et ton amitié y porterait le calme et la joie dont j'ai si souvent besoin. Il me semble que nous aurions tant à nous raconter!

L'existence change si souvent et si complètement de face, dans le temps où nous sommes! Nous nous retrouverions changés tous deux à bien des égards sans doute, mais fidèles toujours au sentiment du devoir et a la vieille et sainte amitié. Je suis un peu inquiète pourtant de ton long silence. Serais-tu plus triste qu'autrefois? Si tu l'es, pourquoi ne me le dis-tu pas? Je me flatte aussi parfois de l'idée que tu n'as plus rien à me dire parce que tu es heureux.

Comment ne le serais-tu pas, avec une si admirable compagne, de charmants enfants, tant d'amitiés et d'estimes solides?

Enfin, quoi que tu aies à me dire, écris-moi. Tu me gâtais autrefois, tu me pardonnais de longs silences, et tu m'en réveillais toujours le premier. Ma paresse à écrire t'a-t-elle découragé? Non. Tu sais bien que cet affreux métier, d'écrivassier vous fait prendre en aversion la seule vue de l'encre et du papier. Et puis, en s'écrivant, on s'explique et on se résume toujours mal. On écrit sous l'impression du moment: triste à la mort. Ce n'est pas toujours vrai; car, une heure plus tard, on eût été calme et résigné. Où bien, on se dit plein d'espoir et de force, et ce n'est pas plus vrai; parce que, une heure plus tôt, on eût été faible et lâche. Quand on se voit, c'est autre chose. On a le temps de se montrer sous tous ses aspects, on se reconnaît, et l'on reçoit une impression plus certaine, plus durable et plus efficace par conséquent. Vraiment, tu devrais bien venir ici. Nous nous en trouverions bien tous deux, et mes enfants auraient tant de joie à te voir! Laisse-moi dans ce bon rêve et donne-moi l'espoir qu'il se réalisera.

Bonsoir, bon vieux; aime-moi toujours comme je t'aime.

G. SAND.

CXCVII

A GUSTAVE PAPET, A ARS

Paris, janvier 1840.

Mon cher vieux,

Je suis enfin installée rue Pigalle, 16, depuis deux jours seulement, après avoir bisqué, ragé, pesté, juré contre les tapissiers, serruriers, etc., etc. Quelle longue, horrible, insupportable affaire que de se loger ici!

Enfin, c'est terminé.

Au milieu de tout cela, j'ai fait une comédie qui, une fois faite, ne m'a plus semblé bonne et que je ne veux pas même proposer au comité des Français. J'aime mieux attendre le résultat du drame[1].

C'est décidément madame Dorval, qui entre aux Français dans deux mois au plus tard, et qui va commencer mes répétitions tout de suite. Elle vient de débuter à la Renaissance. Elle est plus belle que jamais et ses adversaires eux-mêmes en conviennent.

J'ai tenu bon: j'ai poussé Buloz; j'ai été chez le ministre; j'ai renversé toutes les barrières et j'ai imposé au Théâtre-Français madame Dorval, qui n'en est pas plus contente pour cela.

Quant à nos personnes, elles sont assez florissantes. Les enfants vont à merveille, moi bien.

Adieu, mon bon vieux; je t'embrasse en te recommandant de venir voir ma pièce. Je t'avertirai à temps, et tu auras un pied-à-terre chez moi. Mille amitiés à ton père. Les enfants t'embrassent.

GEORGE.

[1[ Cosima.

CXCVIII.

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY

Paris, 27 février 1840.

Mon cher vieux,

Tu ne m'écris donc plus? que deviens-tu? plaides-tu? as-tu reçu les papiers que tu demandais?

Mon drame est toujours à la veille d'entrer en répétition. Je commence à croire que cette veille-là est celle du jugement dernier. Ils sont tous en révolution à la cour du roi Pétaud. Le comité se prend aux cheveux avec le ministère. On parle de dissolution de société. Le ministre veut donner sa démission, prétendant qu'il aimerait mieux gouverner une bande d'anthropophages que les comédiens du Théâtre-Français. Buloz perd l'esprit qui lui reste, et, moi, je tâche d'attendre avec patience la fin de la bataille.

Pour couronner tous mes ennuis, j'aurai peut-être une sifflade de première classe et force pommes plus ou moins cuites. Enfin, vogue la galère! Que j'aie un succès ou une chute, j'irai me reposer à Nohant de la vie de Paris, à laquelle je ne me fais pas et ne me ferai, je crois, jamais.

Du reste, tout va bien. Maurice passe ses journées à l'atelier et fait des progrès. Solange prend force leçons et perd beaucoup de temps à sa toilette. Elle tombe dans une coquetterie dont je te prierai de te moquer beaucoup quand tu la verras, pour la corriger.

Le gros Grzymala est toujours amoureux de toutes les belles et roule ses gros yeux à la grande Borgnotte et à la petite Jacqueline.

Ta divine Dorval s'impatiente de ne pas voir commencer sa pièce. Elle a joué Clotilde comme un ange et comme un diable. Madame Marliani est toujours dans la philosophie jusqu'aux oreilles. Maurice s'en est radicalement guéri.

Adieu, mon vieux; écris-moi donc. Il me semble qu'il n'y a plus de Berry, que Nohant et Montgivray se sont effondrés comme dans le Tremblement de terre de la Martinique qu'on voit à la Porte Saint-Martin, où tous les noirs sont engloutis par douzaines, tandis que tous les blancs se sauvent: ce qui n'est pas infiniment vraisemblable; mais qui satisfait le patriotisme du parterre éclairé.

Veille à ce que maître Pierre[1] me sème et me plante les légumes que j'aime, et non ceux qui se vendent le mieux, et à ce qu'il ne laisse pas geler mes fleurs.

Je t'embrasse, ainsi que Léontine[2] et ta femme, à qui j'envie le plaisir de passer l'hiver à la campagne. Je ne connais rien de plus triste, de plus noir et de plus sale que Paris dans ce temps-ci, et j'y ai le spleen.

[1] Pierre Moreau, jardinier et domestique à Nohant. [2] Léontine Chatiron, nièce de George Sand.

CXCIX

A M. CALAMATTA, A BRUXELLES

Paris, 1er mai 1840.

Cher Carabiacai,

J'ai été huée et sifflée comme je m'y attendais. Chaque mot approuvé et aimé de toi et de mes amis, a soulevé des éclats de rire et des tempêtes d'indignation. On criait sur tous les bancs que la pièce était immorale, et il n'est pas sûr que le gouvernement ne la défende pas. Les acteurs, déconcertés par ce mauvais accueil, avaient perdu la boule et jouaient tout de travers. Enfin la pièce a été jusqu'au bout, très attaquée et très défendue, très applaudie et très sifflée. Je suis contente du résultat et je ne changerai pas un mot aux représentations suivantes.

J'étais là, fort tranquille et même fort gaie; car on a beau dire et beau croire que l'auteur doit être accablé, tremblant et agité: je n'ai rien éprouvé de tout cela, et l'incident me paraît burlesque. S'il y a un côté triste, c'est de voir la grossièreté et la profonde corruption du goût. Je n'ai jamais pensé que ma pièce fût belle; mais je croirai toujours qu'elle est foncièrement honnête et que le sentiment en est pur et délicat. Je supporte philosophiquement la contradiction; ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais dans quel temps nous vivons et à quelles gens nous avons affaire. Laissons-les crier! nous n'aurions plus rien à faire, s'ils n'étaient ce qu'ils sont.

Console-toi de mon accident. Je l'avais prévenu, tu le sais, et j'étais aussi calme et aussi résolue la veille que je le suis le lendemain.

Si la pièce n'est pas défendue, je crois qu'elle ira son train et qu'on finira par l'écouter. Sinon, j'aurai fait ce que je devais et je recommencerai à dire ce que je veux dire toute ma vie, n'importe sous quelle forme. Reviens-nous bientôt. Tu me manques comme une partie essentielle de ma vie.

A toi de coeur.

GEORGE.

CC

A CHOPIN, A PARIS

Cambrai, 13 août 1840.

Cher enfant,

Je suis arrivée à midi bien fatiguée; car il y a quarante-cinq lieues et non trente-cinq de Paris jusqu'ici. Nous vous raconterons de belles choses des bourgeois de Cambrai. Ils sont beaux, ils sont bêtes, ils sont épiciers; c'est te sublime du genre. Si la Marche historique ne nous console pas, nous sommes capables de mourir d'ennui des politesses qu'on nous fait. Nous sommes logés comme des princes; mais quels hôtes, quelles conversations, quels dîners! nous en rions quand nous sommes ensemble; mais, quand nous sommes devant l'ennemi, quelle piteuse figure nous faisons! je ne désire plus vous voir arriver; mais j'aspire à m'en aller bien vite, et je commence à comprendre pourquoi vous ne voulez pas donner de concerts. Il serait possible que Pauline Viardot ne chantât pas après-demain, faute d'une salle. Nous repartirions peut-être un jour plus tôt. Je voudrais être déjà loin des Cambrésiens et des Cambrésiennes.

Bonsoir. Je vais me coucher, je tombe de fatigue.

Aimez votre vieille comme elle vous aime.

G. S.

CCI

A MAURICE SAND, A PARIS

Cambrai, samedi soir 15 août 1840.

Cher toutou,

Je t'aime, je me porte bien, je me couche tôt et je me lève idem. Aujourd'hui, nous avons été voir une manufacture, une cathédrale et la Marche historique, qui serait une chose belle et curieuse de loin. Mais j'étais trop près et j'ai vu que c'était fort sale et déguenillé. Il y avait pourtant quelques beaux costumes, mais peu d'ensemble et rien d'exact.

Nos hôtes nous ont régalés d'un dîner de quarante personnes, vrai gueuleton de province, trois heures à table et de l'esprit de gendarme à mort. Puis une soirée dansante, dans un superbe salon. Voilà tout ce qu'il y a à dire de la société; j'y ai rencontré une demi-douzaine de personnes qui prétendaient me connaître et que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam. Un vrai tas de particuliers. Il y aurait de bonnes scènes de moeurs de province à faire sur l'intérieur de nos hôtes, bonnes gens, excellents, mais gendarmes! un gendarme, deux gendarmes, trois, quatre, six, huit, quarante gendarmes! c'est curieux dans son genre.

Demain, le concert est à onze heures du matin, ce qui caractérise la vie cambrésienne. Ma présence en cette bonne ville est une des moins désagréables apparitions que j'aie faites en province. Je crois que personne n'y avait jamais entendu prononcer mon nom, ce qui me met fort à l'aise.

On nous dit qu'il y a ici dans une église, un Rubens, Descente de croix.—La véritable! disent-ils; celle d'Anvers est, selon eux, une copie. Cela me fait l'effet d'une blague indigène. Nous irons tout de même voir ça, après le concert. Après-demain, autre concert, toujours à onze heures du matin, et, le soir, nous repartons. Je revole dans les bras de mes mignons, pour les biger à mort.

Recevrai-je de vos nouvelles demain? Je le voudrais bien. Bonsoir, mes chéris. Dis à ma grosse d'être sage, afin que je puisse, l'emmener si je refais un voyage. Qu'elle soit bonne; car, si madame Marliani se plaint d'elle, j'aurai moins de plaisir à l'embrasser.

Bonsoir, mille baisers, à mardi.

TA VIEILLE.

CCII

AU MÊME, A GUILLERY, PRÈS NÉRAC

Paris, 4 septembre 1840.

Mon enfant chéri,

Nous nous portons bien. Nous ayons reçu ta lettre, que nous attendions avec impatience, tu peux bien le croire. Je suis très reconnaissante envers Levassor de t'avoir un peu égayé en route et surtout au départ; car c'était le moment difficile. Moi aussi, j'avais le coeur bien gros; mais je ne voulais pas attrister davantage le commencement d'un voyage où tu t'amuseras, j'espère, et qui te fera du bien.

Donne-toi du mouvement puisque tu es à même, et fortifie-toi. Reviens ici rassasié de plaisir, afin de pouvoir reprendre le travail un peu plus ardemment que par le passé. Je ne veux pas t'écrire des reproches. J'espère que tu feras des réflexions sérieuses sur le temps que tu as perdu et que tu seras résolu à le regagner. Il ne te reste pas beaucoup d'années à flâner avant d'être un homme.

Boucoiran nous est arrivé avant-hier, et Rollinat hier, tous deux bien désolés de ne pas te trouver à Paris. Rollinat demeure chez nous. Nous avons été voir hier, encore une fois, les Michel-Ange et, dans le même palais des beaux-arts, les échantillons du génie de l'école ingriste. C'est pitoyable sous tous les rapports. Il y a un Prométhée enchaîné qui est textuellement copié de celui de Flaxmann; c'est un peu trop sans gêne. Somme toute, l'école n'est pas en progrès, et la concurrence n'est pas décourageante pour ceux qui veulent entrer dans la carrière.

Nous avons eu ici de grands étalages de troupes. On a fioné le gendarme et cuissé le garde national. Tout Paris était en émoi, comme s'il s'agissait d'une révolution. Il n'y a rien eu, sinon quelques passants assommés par les sergents de ville.

Il y avait des endroits de Paris où il était dangereux de circuler, ces messieurs assassinant à droite et à gauche pour le plaisir de se refaire la main. Chopin, qui ne veut rien croire, a fini par en avoir la preuve et la certitude.

Madame Marliani est de retour. J'ai dîné chez elle avant-hier avec l'abbé de Lamennais. Hier, Leroux a dîné ici. Chopin t'embrasse mille fois. Il est toujours qui qui qui mè mè mè; Rollinat fume comme un bateau à vapeur. Solange a été sage pendant deux ou trois jours; mais, hier, elle a eu un accès de fureur. Ce sont les Reboul, des voisins anglais; gens et chiens, qui l'hébètent. Je les vois partir avec joie. Mais je crois bien que je serai forcée de la mettre en pension si elle ne veut pas travailler. Elle me ruine en maîtres qui ne servent à rien.

Bonjour, mon enfant; écris-moi bien souvent. Je ne suis pas habituée à me passer de toi, j'ai besoin de recevoir de tes nouvelles. Nous t'embrassons tous; moi, je te presse mille fois contre mon coeur.

Je suis contente de mes nouveaux domestiques, surtout du garçon, qui est un excellent sujet. Mais j'ai tant de guignon, que je vais le perdre: il est conscrit et on l'appelle à son poste.

CCIII

AU MÊME, A GUILLERY, PRÈS NÉRAC.

Paris, 20 septembre 1840

Mon enfant,

J'ai reçu ta seconde lettre de Guillery. Je suis heureuse d'apprendre que tu te portes bien et que tu t'amuses. Ne sois pas imprudent avec ton petit cheval; songe que tu n'es pas encore un bien fameux cavalier, et ne galope pas trop fort dans les sables. Il y a quelquefois en travers des sentiers, des racines qu'on ne peut pas voir et dans lesquelles les chevaux se prennent les pieds. Alors le meilleur cheval peut s'abattre et vous lancer en avant, comme Emmanuel, qui a fait, devant toi, une si dure cabriole. Mon pauvre père a été tué comme cela. Je sais bien que, si on pensait à tous ces accidents qui peuvent arriver, on ne ferait jamais rien et qu'on serait d'une poltronnerie stupide. Mais il y a une dose de prudence et de bon sens qui se concilie très bien avec la hardiesse et le plaisir. Tu sais mon système là-dessus. Je suis très brave et je ne me fais jamais de mal; c'est une habitude à prendre. Tout cela, c'est pour te dire de tenir toujours bien ton cheval en main, de ne pas te porter en avant quand tu galopes. Le poids du corps du cavalier en arrière donne de la force et de l'attention aux jarrets du cheval, et de la liberté à ses épaules. Enfin, il faut multiplier les points de contact, comme dit cet admirable M. Génot.

Nous allons toujours au manège, Solange et moi, et Calamatta, qui est de retour, y a fait sa rentrée avec éclat sur ce joli cheval rouge que tu as monté quelquefois. Je monte de temps en temps Sylvio, le grand cheval qui, sauf ton respect, faisait un jour des bruits étranges quand M. Latry[1] le talonnait. Il est bête comme une oie et dur comme un chien; mais il obéit bien à l'éperon et s'enlève avec beaucoup de force et d'aplomb. Je l'aime assez, quoiqu'il m'écorche un peu le jarret. Il y a maintenant un amour de cheval, fin, léger, ardent, toujours dansant, ne ruant jamais. C'est ma passion, et M. Latry trouve que je l'avantage très bien. Solange n'ose pas encore le monter, mais cela viendra. Elle s'escrime sur la Légère et sur Diavolo.

En voilà assez sur les chevaux; mais, pour ne pas sortir des bêtes, je te dirai que notre ami Rey a lâché un nouveau mot plus beau que béat et plantureux, c'est grelu. Ce que cela veut dire, je ne me mêle pas de l'apprendre; car, quand on parle comme un livre, on n'a pas besoin d'être compris. Rey fait le bonheur de Rollinat, qui s'éveille la nuit, à ce qu'il prétend, pour rire en pensant à ses mots. Cela en inspire à Rollinat par émulation. Il a trouvé le caméléopard girafé, et bien d'autres. Tu vois qu'il cultive toujours le style fleuri et la métaphore plantureuse.

Balzac est venu dîner avant-hier. Il est tout à fait fou. Il a découvert la rose bleue, pour laquelle les sociétés d'horticulteurs de Londres et de Belgique ont promis cinq cent mille francs de récompense (qui dit, dit-il). Il vendra, en outre, chaque graine cent sous, et, pour cette grande production botanique, il ne dépensera que cinquante centimes. Là-dessus, Rollinat lui dit naïvement:

—Eh bien, pourquoi donc ne vous y mettez-vous pas tout de suite?

A quoi Balzac a répondu:

—Oh! c'est que j'ai tant d'autres choses à faire! mais je m'y mettrai un de ces jours.

Nous avons été voir la Méduse, dont Delacroix nous avait tant parlé; c'est en effet un beau mélodrame. Le décor et la mise en scène des deux derniers actes sont superbes. La scène du radeau fait vraiment illusion, et rend jusqu'à la couleur de Géricault d'une manière étonnante. Je voudrais bien qu'on le donnât encore quand tu reviendras.

Voilà tout ce que nous avons vu depuis ma dernière lettre; je passe toutes mes nuits sur le Tour de France[2], qui touche à sa fin.

Bonsoir, mon Bouli. Il fait en ce moment un orage du diable, et tu ne l'entends pas; car tu ronfles sans doute plus fort que lui. Adieu; mille baisers. Écris-moi.

[1] Professeur d'équitation. [2] Le Compagnon du tour de France.

CCIV

A M. HIPPOLYTE CHATIRON

Mon cher vieux,

Viens nous voir, tu ne me gêneras en rien. Solange s'arrangera avec Léontine. Il y a de quoi les coucher et loger toutes deux, chambres, lits et matelas, sans me faire d'embarras. Avertis-moi seulement deux jours d'avance, pour que Moreau joue du balai au second étage, et voilà tout.

Si tu me réponds de me faire passer l'été à Nohant moyennant quatre mille francs, j'irai. Mais je n'y ai jamais été sans y dépenser quinze cents francs par mois, et, comme, ici, je n'en dépense pas la moitié, ce n'est ni l'amour du travail, ni celui de la dépense, ni celui de la gloire qui me fait rester. J'ignore si j'ai été pillée; mais je né sais guère le moyen de ne pas l'être avec mon caractère et ma nonchalance, dans une maison aussi vaste et avec un genre de vie aussi large que celui de Nohant. Ici, je puis voir clair; tout se passe sous mes yeux comme je l'entends et comme je le veux. A Nohant, entre nous soit dit, tu sais qu'avant que je sois levée, il y a souvent douze personnes installées à la maison. Que puis-je faire? Me poser en économe, on m'accusera de crasse; laisser les choses aller, je n'y puis suffire. Vois si tu trouves à cela un remède.

A Paris, il y a une indépendance admirable, on invite qui l'on veut, et, quand on ne veut pas recevoir, on fait dire par son portier qu'on est sorti. Pourtant je déteste Paris sous tous les autres rapports, j'y engraisse de corps et j'y maigris d'esprit. Toi qui sais comme j'y vis tranquille et retirée, je ne comprends pas que tu me dises, comme tous nos provinciaux, que j'y suis pour la gloire. Je n'ai point de gloire, je n'en ai jamais cherché, et je m'en soucie comme d'une cigarette. Je voudrais humer l'air et vivre en repos. J'y parviens, mais tu vois et tu sais à quelles conditions.

M. Dudevant écrit à son fils:

«J'ai une bonne nouvelle à t'apprendre. Madame de Boismartin[1] est morte.»

Après quoi, il lui annonce que la pauvre vieille a légué à Solange une belle montre en or avec une chaîne pareille.—«Mais Solange est trop jeune, ajoute-t-il, pour avoir un bijou semblable et je le garde jusqu'à ce qu'elle soit grande. Quant à toi, continue-t-il, tu as hérité de vingt napoléons pour que tu puisses acheter une montre pareille à celle de ta soeur. Vois si tu veux une montre ou bien si tu veux un cheval arabe.—Ce qui signifie: «Compte sur ton héritage et bois de l'eau; tu auras ou une montre de chrysocale, ou un cheval de cinquante écus. Le reste, je le garde jusqu'à ce que tu sois grand.» Et, là-dessus, il signe comme toujours: Ton bon père, et lui annonce, pour ses étrennes, six pots de confitures dont il engage Solange à goûter, toujours pour ses étrennes. C'est à mourir de rire.

Maurice est furieux. Il n'y a pas de mal à ce qu'il ouvre un peu les yeux et voie par lui-même les procédés de son bon père. Du reste, je suis très contente du gamin. Il travaille comme un nègre, et Delacroix m'a dit que, quoiqu'il fût le plus nouveau de l'atelier, il était déjà le plus fort. Il dit qu'il sera un grand peintre, s'il continue à le vouloir; et, quand Delacroix, qui est très féroce avec ses élèves, dit de pareilles choses, c'est bon signe. Ce succès a encouragé Maurice. Il passe ses journées à l'atelier, où, après avoir travaillé quatre heures au modèle, il fait deux heures d'anatomie avec un professeur que les élèves se sont donné en se cotisant et qui leur fait un cours complet à l'École de médecine.

À cinq heures, il rentre et prend, un jour, une leçon d'italien; l'autre jour, une leçon de littérature française avec un jeune homme très distingué qui l'intéresse beaucoup. Après dîner, jusqu'à minuit, il se remet au dessin, soit à copier des gravures des anciens maîtres, soit à composer des sujets qui sont pleins d'imagination et de mouvement. Tout ce travail lui fait grand bien et rabote son caractère sans qu'il s'en aperçoive. Il oublie un peu la toilette et met tout son argent en gravures et en plâtres. Son père aurait grand tort de lui retenir ses quatre cents francs. Mais il les retiendra, tout en lui faisant les phrases les plus banales du monde pour l'engager à devenir un Raphaël ou un Michel-Ange.

La grosse est fort sage à la pension, à ce qu'on dit. Je ne m'en aperçois guère à la maison. Elle se porte bien toujours. Dieu veuille qu'elle devienne un peu moins hérisson en grandissant! Quand je vois Léontine, qui n'était pas commode, douce et bonne comme elle l'est à présent, j'espère que Solange tournera de même quelque jour.

Si je ne vais pas à Nohant cette année, il faudra que tu boives le bourgogne de ma cave, voilà tout le remède que j'y vois. Je voudrais pourtant y aller; car j'ai de Paris plein le dos. Si on nous fortifie surtout, nous allons tourner à l'imbécillité et à l'abrutissement le plus odieux. Apprêtons-nous à payer de jolis impôts, à perdre le bois de Boulogne, à voir les républicains du National donner la main aux culottes de peau de l'Empire. Tout, cela est ignoble et révoltant. Cela s'est fait au milieu de telles intrigues, qu'on ne comprend plus rien à ce malheureux pays. Le peuple souffre de plus en plus, et la débauche des riches va son train.

Il faut voir les théâtres regorger de prostituées dansant le cancan avec cette noble population bourgeoise qui se laisse insulter par le monde entier, qui souffre les trahisons de son gouvernement infâme, et qui cuve son vin et sa honte sur les marches des mauvais lieux. Si le peuple ne s'endort pas sous le fardeau, tout cela est bon, parce que c'est le craquement révolutionnaire qui se fait tout doucement. Mais, mon Dieu, il faudra que ce peuple ait bien du coeur, de l'énergie et de la vertu, si tout ce poison qui découle sur lui ne le corrompt pas.

Bonsoir, mon vieux; viens toujours nous voir. Je t'embrasse.

[1] Dame de compagnie de feu la baronne Dudevant.

CCV

A M. L'ABBÉ DE LAMENNAIS, A SAINTE-PÉLAGIE

Paris, février 1841.

Ce à quoi je tiens avant tout, monsieur, c'est que vous ne croyiez point qu'un sot amour propre blessé pût jamais me faire abjurer les sentiments d'affection et de respect que je vous ai voués. Quand même j'aurais eu la certitude que vous aviez voulu m'adresser du fond de votre prison une leçon incisive, comme on me l'a donné à entendre de toutes parts, je l'aurais acceptée, non pas sans douleur, mais du moins sans amertume.

Le bon ami Gaubert[1] a dû vous le dire, et je suis sûre qu'au fond de votre coeur vous n'en avez jamais douté. Je crois, je persiste à croire que je suis fort desservie auprès de vous, et on aurait pu m'attribuer de telles paroles ou de telles pensées, qu'elles eussent fermé votre âme à toute estime et à toute confiance envers tout ce qui ne porte pas de barbe au menton.

Je sais autour de vous des gens qui ne se font pas faute de me calomnier avec un acharnement qui m'afflige sans m'irriter, parce que cette haine gratuite me parait tenir de l'hypocondrie et presque de la démence. Quelquefois, dans les plus folles déclamations, il y a une sorte d'habileté (c'est un caractère de la maladie appelée haine) qui impose aux âmes les plus nobles et aux esprits les plus fermes. Je n'ai jamais pu penser que cette sorte d'anathème, lancé par vous sans exception sur notre sexe, fût une action lâche et méchante.

J'ose à peine répéter les mots dont vous vous servez dans votre indignation généreuse, quand je songe que c'est vous qui êtes en cause, vous, monsieur, qui êtes l'objet d'une vénération religieuse de ma part, et de celle de tout ce qui m'entoure. Si j'avais jugé ainsi votre sévérité, je n'aurais jamais eu besoin de l'explication que vous voulez bien me donner; car je n'aurais jamais eu le moindre doute sur vos intentions.

J'ai craint seulement, je le répète, un de ces mouvements de colère paternelle que vous éprouvez quand vous croyez la justice et la vérité méconnues, et que, grâce à Dieu et heureusement pour notre siècle, vous ne savez pas réprimer. Soyez certain que, si telle eût été votre inspiration, quoique je ne me sentisse pas frappée avec clairvoyance et justice, à certains égards j'aurais respecté votre pensée et votre intention, comme je respecte tout ce qui vient de vous.

Je dis à certains égards; car, au manque de logique et de raisonnement que vous nous reprochez, je puis vous jurer, par l'affection que je vous porte, qu'en ce qui me concerne personnellement, je reconnais de bon coeur et très gaiement que vous avez grandement raison. Le reproche m'eût blessée dans le cas où j'aurais eu la prétention d'être ce que je ne suis pas, et j'avoue n'avoir jamais compris qu'on pût mettre son bonheur ou sa dignité à sortir de son rôle.

Cela posé (et vous connaissez à ce sujet ma sincérité), j'oserai vous dire que je ne suis pas convaincue de l'infériorité des femmes, même sous ce rapport-là. Dirai-je en avoir rencontré qui eussent été capables de vous écouter, de vous suivre et de vous comprendre des heures entières? Je n'ai pas le droit de l'affirmer: ce serait m'attribuer la compétence d'un pareil jugement; mais, dans mon instinct et dans ma conscience, je le crois. Il est vrai que ces femmes-là ont vécu à l'ombre comme des fleurs et n'ont point porté de pétitions à la Chambre.

Ne me trouvez-vous pas, monsieur, bien imbue, aujourd'hui, de l'esprit de corps? C'est très désintéressé de ma part; car je n'ai fait aucune étude sérieuse sur mon intelligence et je n'ai jamais été mue que par le sentiment. En outre, j'ai beaucoup plus souffert de l'absurdité et de la malice des femmes que de celles des hommes.

Mais j'ai toujours attribué cette infériorité de fait, qui existe en général, à l'infériorité qu'on veut consacrer éternellement en principe pour abuser de la faiblesse, de l'ignorance, de la vanité, en un mot de tous les travers que l'éducation nous donne. Réhabilitées à demi par la philosophie chrétienne, nous avons besoin de l'être encore davantage.

Comme nous vous comptons parmi nos saints, comme vous êtes le père de notre Église nouvelle, nous sommes toutes désolées et toutes découragées quand, au lieu de nous bénir et d'élever notre intelligence, vous nous dites un peu sèchement: «Arrière, mes bonnes filles, vous êtes toutes de vraies sottes!»

Je réponds pour mes soeurs: «C'est la vérité, maître; mais enseignez-nous à ne plus être sottes!»

Le moyen n'est pas de nous dire que le mal tient à notre nature, mais qu'il résulte de la manière dont votre sexe nous a gouvernées jusqu'ici. Si nous demandons à Dieu l'intelligence, il nous la donnera peut-être, sans nous donner pour cela de la barbe, et alors vous serez bien attrapés à votre tour.

Il me faut bien du courage pour plaisanter avec vous, monsieur, lorsque mon coeur est navré des souffrances que vous endurez dans la prison. Si je l'ose, c'est parce que je connais votre inaltérable sérénité, ce fond de gaieté que vous avez, et qui est à mes yeux la plus admirable preuve de votre bonté et de votre candeur.

Vous avez voulu subir ce martyre: c'est bien de la bonté que vous avez pour une génération si légère et si froide. Tout en vous admirant, je ne puis vous approuver d'exposer votre santé et votre vie pour toute cette race qui ne vous vaut pas. Enfin, Dieu ne se fera pas le complice de vos bourreaux, et, malgré vous, il vous rendra à nos voeux, à notre dévouement et à notre respectueuse amitié.

GEORGE SAND.

[1] Le docteur Gaubert jeune.

CCVI

A M. AUGUSTE MARTINEAU DESCHENEZ, A ALGER

Nohant, 16 juillet 1841.

Non, mon cher enfant, je ne t'oublie pas, et je ne t'ai pas ôté mon amitié. Mais je n'écris plus à personne; ce que je dis non pour me justifier, mais pour que tu ne te croies pas plus maltraité que mes autres vieux amis. Je suis coupable envers vous tous, et mon horreur pour les lettres est aussi grande que mon dégoût des belles-lettres. J'aime pourtant à en recevoir des gens que j'aime, belles ou non. Mais je ne sais plus répondre, je ne peux plus me résumer en quatre lignes comme autrefois, comme on le peut et comme on le fait quand on est jeune.

Je ne le suis plus du tout, et apparemment mon cerveau s'est étrangement compliqué, puisque je ne peux plus rendre compte de moi à moins d'un volume que je t'épargne, et tu dois m'en savoir gré.

Le fait est que ne puis plus dire si je suis triste ou gaie, forte ou abattue. Je n'en sais plus rien. Je suis triste ou contente selon les choses extérieures communes à nous tous; mais je n'ai plus aucune initiative avec ma vie. Elle me mène, je ne la gouverne plus. Et ce n'est pas chagrin de ma part, c'est indifférence de moi-même. Cela est venu avec les années et l'embonpoint; l'apathie naturelle y a contribué, et peut-être l'influence d'une époque où aucune de mes sympathies et de mes croyances n'est réalisée ni réalisable.

Tu vois bien que je ne suis pas amusante et que je te parle de choses où tu n'entends rien. Car, Dieu merci, tu es jeune, tu aimes la vie, tu y trouves des souffrances ou des plaisirs personnels assez vifs pour que tu te sentes vivre. Enfin, tes idées n'ont pas encore pris une direction qui te rende la société antipathique. Peut-être même ne la prendront-elles jamais, et je ne sais pas pourquoi tu te souviens que j'existe, moi qui ne suis pas de ce monde et qui n'y pose qu'une patte, m'élançant avec les trois autres dans un avenir dont tu ne te soucies guère, et tu fais bien.

Amuse-toi donc! je ne te plains pas, quoique je conçoive tes heures d'ennui et de souffrance là-bas. Mais enfin tu auras vu l'Afrique, et le présent, qui te déplaît souvent, aura son prix quand il sera entré dans le passé. Maurice, qui ne rêve que peinture et qui fait vraiment des progrès, voudrait bien être à ta place. Nous sommes à Nohant depuis un mois, et nous y jouissons d'un temps détestable, par suite d'un petit imbécile de tremblement de terre qui est venu nous abîmer notre pauvre été.

Solange est en pension et va venir ici passer ses vacances très prochainement.

Maurice t'embrasse. Rapporte-lui de ton Afrique tout ce que tu pourras, tout ce que tu voudras, fussent de vieilles semelles arabes, ou une mèche de crins de cheval: il trouvera que cela a du caractère et du chic.

Bonsoir, mon cher Benjamin; reviens bientôt. Nous nous retrouverons, j'espère, à Paris, où je retournerai à l'automne. En attendant, ne crois pas que je t'aie mis de côté dans mes affections: à cet égard-là, je n'ai pas changé. Mais je suis devenue diablement sérieuse et ennuyeuse.

Que Dieu soit avec toi et te donne du soleil, de l'insouciance et des émotions à doses mesurées. C'est ce que je puis te souhaiter de mieux.

A toi de coeur.

G. S.

CCVII

A MADAME MARLIANI, A PARIS

Nohant, 13 août 1841.

Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, chère belle et bonne. J'ai eu toutes mes nuits absorbées par le travail et la fatigue. J'ai passé tous les jours avec Pauline[1] à me promener, à jouer au billard, et tout cela me fait tellement sortir de mon caractère indolent et de mes habitudes paresseuses, que, la nuit, au lieu de travailler vite, je m'endors bêtement à chaque ligne. C'est une lutte très pénible, je vous assure, et pourtant, comme je suis déjà fort en retard avec Buloz, qui me tourmente, il n'y a pas moyen de céder au sommeil. Je me flatte toujours de m'éveiller à force de café et de cigarettes, afin d'arriver, vers trois heures du matin, à la fin de ma tâche et de pouvoir alors écrire le peu de lettres qui me tiennent au coeur. Mais je crois que le café est devenu pour moi de l'opium et que le tabac m'abrutit; car, avant d'avoir fait trois pages de mon roman, je bâille à me démettre la mâchoire, et, à la fin de la tâche, je tombe sur mon oreiller, comme si Enrico venait de me faire un discours sur les fourtifications.

Je crois bien que mon roman ne sera guère plus amusant que lui: il est impossible de s'ennuyer aussi mortellement d'écrire, sans que le lecteur en fasse autant. Avec cela, je suis forcée de relire tous mes anciens romans pour les corrections de l'édition nouvelle[2]. Jugez quel plaisir de remâcher les points et les virgules d'une trentaine de volumes! Je crains sortir de là dans le dernier degré de l'idiotisme.

Pauline me quitte le 16. Maurice part le 17 pour aller chercher sa soeur, qui doit être ici le 23. Elle ira vous voir si, dans la journée du 21 (jour de sa sortie de pension et de son départ pour Nohant), elle en trouve le temps au milieu des paquets et des commissions. Comme elle sera rue Pigalle, si vous passez par là, vous seriez bien bonne d'entrer. Je serais sûre d'avoir de vos nouvelles, par des yeux qui vous auraient vue.

Au reste, Gaubert m'écrit que vous êtes guérie, mais que vous pouvez retomber si vous ne vous préservez pas. Encore une fois, et non pas pour la dernière, car je vous le rabâcherai toujours, chère amie, soignez-vous donc, et songez que vous n'avez pas le droit de vous moquer de vous-même quand vous êtes si nécessaire à votre gros Manoël, à moi, à nous tous.

Vous ferez certainement bien d'aller en Normandie, et ensuite de venir à Nohant. J'espère que l'automne sera beau. C'est une saison qui, en Berry, ne manque jamais de nous dédommager. Pourvu que cette année de banqueroute ne me donne pas un démenti! Enfin, vous savez que ma baraque est saine et bien close. Vous y serez encore dans de meilleures conditions de santé qu'à Paris. Manoël y trouverait à chasser, puisqu'il aime la chasse, et vous devriez y amener par les oreilles le petit Gaston, qui cultive les bécasses, et à qui nous en fournirions de toute espèce. Viardot passe toutes ses journées à braconner, avec mon frère et Papet; car la chasse n'est pas encore ouverte, et ils bravent les lois divines et humaines. Pauline lit avec Chopin des partitions entières au piano. Elle est toujours bonne et charmante comme vous la connaissez. Sa grossesse ne l'incommode pas du tout; je suis désolée de ne pouvoir la garder plus longtemps. Mais elle retourne en Angleterre pour un festival.

Bonsoir, chère bonne amie. N'imitez donc pas ma paresse, et écrivez-moi un peu plus souvent. Dites-moi ce que vous faites et où je dois vous écrire si vous quittez Paris.

Je vous embrasse mille fois.

A vous de coeur.

GEORGE.

Vous m'avez envoyé, par la poste, une petite brochure de M. Jognet, qui portait quelques mots écrits par lui à la main sur la couverture. En conséquence de quoi, j'ai payé trois francs de port! Dites à Enrico de ne pas me faire payer ses oeuvres aussi cher quand il me les enverra!

[1] Pauline Viardot. [2] Première édition in-12. Perrotin, 1841-1842.

CCVIII

A MADEMOISELLE DE ROZIÈRES, A PARIS

Nohant, 22 septembre 1841.

Chère amie,

Je ne comprends pas que vous m'accusiez de vous accuser, quand je vous approuve et vous plains de toute mon âme. Si je ne vous ai pas écrit, c'est que je ne savais où vous adresser ma lettre, et, comme le motif de votre absence était une chose fort secrète, comme on ne sait jamais ce que peut devenir une lettre qui ne va pas directement à la personne absente, je voulais attendre votre retour à Paris pour vous écrire. Je vous réponds ce soir à la hâte, ne voulant pas attendre la lettre de Solange, qui mettra bien deux ou trois jours à tailler et retailler sa plume, et ne voulant pas vous laisser dans le mauvais sentiment de doute que vous avez sur moi.

J'ai passé la nuit à corriger des épreuves, la tête m'en craque; je ne vous dirai donc que deux mots. Parlez-moi à coeur ouvert si cela vous soulage, je ne me fais pas fort de vous consoler: je crois que vos douleurs sont grandes et qu'il n'est au pouvoir de personne de les guérir. Mais, si vous sentez le besoin de les dire, aucune affection ne recevra vos épanchements avec plus de sollicitude que la mienne.

Où avez-vous pris que je pouvais vous blâmer? et par où êtes-vous blâmable? Je ne suis pas catholique, je ne suis pas du monde. Je ne comprends pas une femme sans amour et sans dévouement à ce qu'elle aime. Soyez aussi prudente que possible, pour que ce monde hypocrite et méchant ne vous fasse pas perdre l'extérieur et le nécessaire de l'existence matérielle.

Mais votre vie intérieure, nul n'a droit de vous en demander compte. Si je puis quelque chose pour vous aider à lutter contre les méchants, vous me le direz dans l'occasion, et vous me trouverez toujours. Bonsoir, amie; parlez-moi de vous, de lui, de votre santé à tous deux. Ce que vous me faites pressentir me laisse dans un grand effroi. Est-il plus malade? est-ce vous qui le seriez?

Personne ici n'a su que vous étiez absente, je n'en ai rien dit. Je crois que, s'il y a eu et s'il y a encore des cancans, ils viennent de M. F…, qui écrit toutes les semaines et qui cause toujours, par ses lettres (je ne sais si elles contiennent des nouvelles ou des ragots), un notable changement dans l'humeur. Je ne connais ce monsieur que de vue; mais je le crois écorché vif et toujours prêt à en vouloir à tout le monde de ses propres disgrâces. Ce caractère est peut-être plus digne de pitié que de blâme; mais il fait bien du mal à l'autre, qui a la peau si délicate, qu'une piqûre, de cousin y fait une plaie profonde.

Mon Dieu, n'y a-t-il pas assez de maux véritables, sans en créer d'imaginaires?

A vous de coeur et à toujours.

CCIX

A LA MÊME, AU CHÂTEAU DE MERVILLY PAR ORBEC (CALVADOS)

Nohant, 15 octobre 1841.

Chère amie,

Je me décide à retourner à Paris à la fin du mois, pour faire un bail relatif à la patraque de maison que j'ai à Paris, rue de la Harpe, et dont je veux régler les revenus. Je tâcherai d'arranger mes autres affaires de manière à passer quelques mois près de vous. Ainsi ne faites pas mon oraison funèbre, et gardez-moi cette bonne et chaude amitié qui ferait revivre les morts.

Il est bien vrai que j'ai été sur le point de m'ensevelir à Nohan pour cet hiver, comme les marmottes dans la neige. Mes affaires ne sont pas plus brillantes; mais je retrouve parfois le courage de travailler pour suppléer aux revenus et je fais mon possible pour ne point me tenir éloignée de mes enfants.

Vous seriez venue me voir, chère bonne, je me le dis avec reconnaissance; mais j'aime mieux aller vous voir, parce que ce sera pour plus longtemps. Et puis nous sommes voisines maintenant, et, si vous voulez n'être pas trop mondaine, j'irai bien souvent jaser et fumer avec vous. Au reste, si je vous prie d'être bien sage et bien retirée, ce n'est pas tant pour moi (qui aime mieux vous voir dans le tourbillon que de ne pas vous voir du tout) qu'à cause de vous et de votre santé, que l'air, la campagne et l'absence de tracasseries ont rétablie, comme je m'y attendais bien. Cette, vie de Paris nous tend les nerfs et nous tue à la longue. Ah! que je le hais, ce centre des lumières! je n'y mettrais jamais les pieds, si les gens que j'aime voulaient prendre la même résolution.

N'attendez pas Horace dans la Revue: Buloz exigeait des corrections que je n'ai pas voulu faire et je l'ai envoyé paître.

Qu'est-ce que cette réaction en Espagne? est-ce un puff politique? est-ce une affaire qui peut entraîner ce malheureux pays dans de nouveaux désastres? O familles royales! quel exemple de vertus domestiques vous savez donner! c'est chez vous seules qu'on voit le frère s'armer contre le frère et la mère contre la fille! Jusques à quand ces champignons vénéneux couronnés épuiseront-ils, à leur profit, tous les sucs de l'humanité!

Mais je vous écris cela pendant que vous êtes dans le sein de votre famille, catholique et royaliste, je crois, Ne discutez pas inutilement, chère amie. On ne se corrige pas quand on n'a pas été formé de bonne heure aux idées de progrès. Pourvu qu'on soit bon, c'est beaucoup. Je crois que vous m'avez toujours dit que vos soeurs vous aimaient: je m'en réjouis parce qu'elles seront forcées d'aimer en vous le monstre révolutionnaire et progressif.

Bonsoir donc, bonne et chère amie. Embrassez pour moi mon gros Manoël quand vous lui écrirez, et ce scélérat de petit Gaston quand vous le verrez.

J'ai encore Solange avec moi; je la ramènerai à Paris. Maurice part pour Nérac et viendra bientôt me rejoindre. Arrivez aussi de votre Normandie, afin que Paris me semble supportable.

Papet est au fond des forêts, dans Erymanthe pour le moins, chassant le sanglier. Chopin est à Paris, et il est retombé, comme il dit, dans ses triples croches.

A vous.

G.

CCX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

Paris, 27 septembre 1841.

Il y a plusieurs jours que je veux t'écrire; mais la fatigue a été trop forte depuis une quinzaine. Tu verras par notre prochain numéro[1] que j'ai barbouillé bien du papier. A peine ai-je donné une dizaine de jours aux barbouillages, qu'il en faut passer quatre ou cinq à la correction des épreuves. Et puis la correspondance pour ladite Revue et mes affaires personnelles, qui sont toujours arriérées et qui prennent encore une huitaine. Tu vois ce qu'il me reste de jours, ce mois-ci, pour songer à ce que je vais dire dans le numéros suivant. Heureusement que je n'ai plus à chercher mes idées: elles sont éclaircies dans mon cerveau; je n'ai plus à combattre mes doutes: ils se sont dissipés comme de vains nuages devant la lumière de la conviction; je n'ai plus à interroger mes sentiments: ils parlent chaudement au fond de mes entrailles et imposent silence à toute hésitation, à tout amour-propre littéraire, à toute crainte du ridicule.

Voilà à quoi m'a servi, à moi, l'étude de la philosophie, et d'une certaine philosophie, la seule claire pour moi, parce qu'elle est la seule qui soit aussi complète que l'est l'âme humaine aux temps où nous sommes arrivés. Je ne dis pas que ce soit le dernier mot de l'humanité; mais, quant à présent, c'en est l'expression la plus avancée.

Tu demandes pourtant à quoi sert la philosophie et tu traites de subtilités inutiles et dangereuses la connaissance de la vérité cherchée, depuis que l'humanité existe, par tous les hommes, et arrachée brin à brin, filon par filon, du fond de la mine obscure, par les hommes les plus intelligents et les meilleurs dans tous les siècles. Tu traites un peu cavalièrement l'oeuvre de Moïse, de Jésus-Christ, de Platon, d'Aristote, de Zoroastre, de Pythagore, de Bossuet, de Montesquieu, de Luther, de Voltaire, de Pascal, de Jean-Jacques Rousseau, etc., etc., etc.! Tu sabres à travers tout cela, peu habitué que tu es aux formules philosophiques. Tu trouves dans ton bon coeur et dans ton âme généreuse des fibres qui répondent à toutes ces formules et tu t'étonnes beaucoup, qu'il faille prendre la peine de lire dans un langage assez profond la doctrine qui légitime, explique, consacre, sanctifie et résume tout ce que tu as en toi de bonté et de vérité acquise et naturelle. L'oeuvre de la philosophie n'a pourtant jamais été et ne sera jamais autre chose que le résumé le plus pur et le plus élevé de ce qu'il y a de bonté, de vérité et de force répandu dans, les, hommes à l'époque où chaque philosophe l'examine. Qu'une idée de progrès, qu'une supériorité d'aperçus et une puissance d'amour et de foi dominent cette oeuvre d'examen (et comme qui dirait de statistique morale et intellectuelle), des richesses acquises précédemment et contemporainement par les hommes, et voilà une philosophie. Les brouillons du journalisme qui attendent apparemment qu'on les amuse avec des prophéties d'almanach, s'écrient: «Vous ne nous dites rien de neuf.» Les braves gens comme toi, disent: «Nous sommes aussi instruits que vous!» Tant mieux! alors donnez-nous un millier ou seulement une centaine de gens comme vous, et nous régénérons le monde. Mais, comme, jusqu'ici, on ne nous a guère fait le plaisir de nous dire que nous insistions trop sur des vérités reconnues; comme nous entendons, au contraire, ces paroles partir de tous côtés: «Nous savons bien que Jésus, Rousseau et compagnie ont prêché la charité et la fraternité; nous avons entendu parler de cela et ne savons pourquoi vous revenez sur ces choses dont personne ne veut et dont nous ne voulons pas!» comme ce ne sont pas seulement les nobles, les prêtres et les bourgeois qui nous tiennent ce langage, mais encore certains républicains, et le National en tête, nous avons lieu de penser que nous ne faisons pas une oeuvre si étroite qu'elle en a l'air, ni si facile qu'elle te semble, ni si inutile que le National fait semblant de le croire. Certaines autres classes n'en jugent pas ainsi et ne s'aperçoivent pas trop que cette vieille fraternité que nous prêchons et, cette jeune égalité que nous cherchons à rendre possible, le plus prochainement possible, soient des vérités banales, acceptées, triomphantes, et dont il soit inutile de se préoccuper. Ces classes, mécontentes et inquiètes, croient, au contraire, que nos vérités rebattues n'ont jamais préoccupé les gens qui n'y trouvaient pas leur profit; et les institutions faites pour la bourgeoisie le prouvent, je crois, un peu.

Si donc, convaincu, comme tu l'es, que les masses sont toutes initiées au pourquoi, au parce que et au par conséquent de l'avenir et du passé, viens un peu te mettre à l'oeuvre avec nous, tu verras que tu n'as guère connu les masses jusqu'ici. Tu les verras pleines d'ardeur et de trouble, animées, pour la plupart, de ces bons et grands sentiments sans lesquels ni Leroux, ni toi, ni moi ne les aurions (puisque rien n'est isolé dans l'ordre moral ou physique de l'humanité). Mais aussi tu verras d'énormes obstacles, de coupables résistances, des intérêts obstinés et égoïstes, et ce qui, dans ces masses, domine les unes et les autres, un vague inconcevable dans la pensée et dans les croyances; une incertitude effrayante, mille fantaisies, mille rêves contradictoires; tous les bons voulant le bien, et à peine trois dans chaque million d'hommes étant d'accord sur un même point, parce que, s'il y a partout, comme tu le remarques fort bien, l'instinct du vrai et du juste, nulle part cet instinct n'est arrivé à l'état de connaissance et de certitude. Et comment cela serait-il possible quand l'histoire offre un chaos où tous les hommes, jusqu'ici, se sont perdus, avant d'y trouver la notion profondément politique, philosophique et religieuse du progrès indéfini? notion que tous les esprits un peu conséquents de ce siècle ont enfin adoptée sans restriction, même ceux qu'elle contrarie dans leurs intérêts présents.

De nombreux et admirables travaux, des conclusions émanées de plusieurs points de vue opposés en apparence, mais se rencontrant sur le principal, ont fait passer cette notion dans l'âme humaine, et tu l'as reçue presque en naissant, sans te demander, enfant ingrat, quelle mère céleste t'avait inoculé cette vie nouvelle, que tes pères n'ont pas eue, et que tu légueras plus large et plus complète à tes enfants lorsque tu l'auras portée en toi et fécondée de ta propre essence. Cette mère de l'humanité, que les bons devraient chérir et vénérer, c'est la philosophie religieuse. Et vous appelez cela le pont aux ânes, au lieu d'avouer que, sans elle, sans cette clarté versée peu à peu, jour par jour en vous, vous seriez des sauvages!

Je vais te poser une question sans réplique: Pourquoi n'es-tu pas un avide et grossier possesseur de terres, dur au pauvre, sourd à l'idée de progrès, furieux contre le mouvement d'égalité qui se fait parmi les hommes? cependant tu es le contraire de cet homme-là. Qui t'a rendu ainsi? qui t'a enseigné, dès ton enfance, que l'égoïsme est odieux, et qu'une grande pensée, un beau mouvement du coeur font plus de bien à toi et aux autres que l'argent et la prospérité matérielle? Est-ce l'idée révolutionnaire répandue en France depuis 93? Non, à moins que ce ne fût d'une façon indirecte; car nous ne la comprenions guère quand nous étions enfants, cette révolution qui inspirait autour de nous tant d'horreur aux uns, tant de regret aux autres. Qui donc détachait mystérieusement nos jeunes âmes de l'égoïsme un peu prêché et un peu déifié, il faut en convenir, dans toutes nos familles? N'était-ce pas tout bonnement l'idée chrétienne, c'est-à-dire le reflet lointain d'une philosophie antique passée à l'état de religion, comme toutes des philosophies un peu profondes? Et, après, quand nous avons été émeutiers et bousingots (de coeur, si nous ne l'avons été de fait), qui nous poussait au désir de ces luttes et au besoin de ces émotions? Était-ce, comme on l'a dit des républicains d'alors, l'ambition?

Nous ne savions pas seulement ce que c'était que l'ambition; c'était l'idée révolutionnaire de 93 qui se réveillait en nous à l'âge où on lit la philosophie du dix-huitième siècle, et où l'on commence à se passionner pour cette ère d'application incomplète, et funeste à beaucoup d'égards, mais grande et saine en résultats, qui mène de Jean-Jacques à Robespierre.

Et, aujourd'hui, pourquoi sommes-nous encore agités d'un besoin d'action et d'un zèle fanatique, sans savoir où nous prendre et par quel bout commencer, et à qui nous joindre, et sur quoi nous appuyer? car, voyons, savons-nous, avons-nous su, depuis, dix ans, tout cela? Si nous l'avions su, nous n'en serions pas où nous en sommes. Eh bien! ce qui nous rend toujours si ardents à une révolution morale dans l'humanité, c'est le sentiment religieux et philosophique de l'égalité, d'une loi divine, méconnue depuis que les hommes existent; reconnue enfin et conquise en principe, mais obscure, mais plongée à demi dans le Styx, mais niée et repoussée par les nobles, les prêtres, le souverain, la bourgeoisie et la bourgeoisie démocratique elle-même! Le National! Nous savons bien sa pensée, mieux que vous, et j'ai un peu ri, je te l'avoue, du jésuitisme que le bon gros Thomas a dû employer dans sa lettre, pour vous faire rentrer dans son filet; demi-farceur, demi-jobard, flouant un peu les autres (en politique s'entend, et non en fait d'argent), afin de se consoler d'être floué en plein lui-même!

D'où je conclus à te demander, mon enfant, toi dont je connais le coeur à fond, toi que je sais aussi romanesque que moi devant ces idées d'égalité que l'on a cru trop longtemps bonnes pour don Quichotte, et qui commencent à le devenir pour tous, je te demande, dis-je, qui t'a fait partisan de l'égalité, sincèrement et profondément?

Sont-ce les doctrines du National? Il n'en a pas, il n'en a jamais eu, même du temps de Carrel, qui était leur maître à tous. Il ne laisse aller sa pensée de temps en temps que pour dire que l'égalité, comme toi et moi l'entendons, est impossible, sinon abominable. Dupoty, cette malheureuse victime d'un odieux coup d'État de la patrie, était aristocrate et rougissait des partisans qu'on lui a supposés. Il n'avait même pas le mérite d'être coupable de sympathie pour ces pauvres fous du communisme que l'on peut blâmer tout bas, et que le National a insultés et flétris jusque sous le couteau de la patrie! lâche en ceci! car, si le communisme avait fait une révolution, c'est-à-dire lorsqu'il en fera une, et ce sera malheureusement trop vite, le National sera à ses pieds: comme Carrel lui-même, qui, le 26 juillet, traitait la révolution de «sale émeute», et qui en parlait très différemment le 1er août. Doutez-vous de cela? vous le verrez! souvenez-vous de ceci seulement: que nous marchons vite, bien vite, et qu'il n'y a pas de temps à perdre, pas un jour, pas une heure, pour dire au peuple ce qu'il faut lui dire.

Là gît le lièvre. Michel, qui est l'homme certainement le plus intelligent de ce parti du National, le Malgache et toi (qui, Dieu merci! n'es du parti que faute d'en avoir trouvé un qui soit l'expression de ton coeur), vous voilà disant: «Faisons une révolution, nous verrons après.»

Nous, nous disons: «Faisons une révolution; mais voyons tout de suite ce que nous aurons à voir après.»

Le National dit: «Ces gens sont fous, ils veulent des institutions. Eux! des sectaires, des philosophes, des rêveurs! leurs institutions n'auront pas le sens commun.»

Nous disons: «Ces gens sont aveugles, ils veulent agiter le peuple, avec des institutions déjà vieillies, à peine modifiées, et nullement appropriées aux besoins et aux idées de ce peuple, qu'ils ne connaissent pas et qui les connaît aussi peu.»

Le National dit: «Voyons-les donc, leurs belles institutions! Ah! ils nous parlent philosophie? que veulent-ils faire avec leur philosophie? Jean-Jacques a tout dit; Robespierre, tout essayé. Nous continuerons l'oeuvre de Rousseau et de Robespierre.»

Nous disons: «Vous n'avez ni lu Rousseau, ni compris Robespierre, et cela parce que vous n'êtes pas philosophes, et que Robespierre et Rousseau étaient deux philosophes. Vous ne pourrez pas appliquer leur doctrine parce que vous ne savez ni ce que l'un a voulu dire, ni ce que l'autre a voulu faire. Vous croyez, par la guerre au dehors et la force au dedans, donner de la gloire à la France et à votre parti? Le peuple n'a pas besoin de gloire, il a besoin de bonheur et de vertu. Si cela ne peut s'acheter que par la guerre, il fera la guerre et vous prendra peut-être pour généraux, si vous faites vos preuves d'autre chose que de combattre le très petit combat à la plume; mais, tout en faisant la guerre, la France voudra des institutions, et ce n'est pas vous qui le ferez, vous en êtes incapables. Votre ignorance, votre inconséquence, votre violence et votre vanité, nous sont hautement manifestées par chaque ligne que vous écrivez, même sur les moindres matières. Qui donc fera ces lois? un Messie? nous n'y croyons pas. Des révélateurs? nous ne les avons pas vus apparaître. Nous? nous ne lisons pas dans l'avenir et ne savons pas quelle forme matérielle devra prendre la pensée humaine à un moment donné. Qui donc fera ces lois? Nous tous, le peuple d'abord, vous et nous, par-dessus le marché. Le moment inspirera les masses.