Oui, disons-nous encore, les masses seront inspirées! Mais à quelle condition? à la condition d'être éclairées. Éclairées sur quoi? sur tout, sur la vérité, sur la justice, sur l'idée religieuse, sur l'égalité, la liberté et la fraternité, sur les droits et sur les devoirs, en un mot.
Ici, entamez la discussion, si vous voulez; nous vous écouterons. Dites-nous où le droit finit, où le devoir commence, dites-nous quelle liberté aura l'individu et quelle autorité la société? quelle sera la politique, quelle sera la famille, quelles seront les répartitions du travail et du salaire, quelle sera la forme de la propriété? Discutez, examinez, posez, éclaircissez, émettez tous les principes, proclamez votre doctrine et votre foi sur tous ces points. Si vous possédez la vérité, nous serons à genoux devant vous. Si vous ne l'avez pas, mais que vous la cherchiez de bonne foi, nous vous estimerons et ne vous contredirons qu'avec le respect qu'on doit à ses frères.
Mais, quoi! au lieu de chercher ces discussions dont les masses tiennent peut-être quelques solutions vagues (qui n'attendent pour s'éclaircir qu'un problème bien posé), au lieu de dire chaque jour au peuple les choses profondes qui doivent le faire méditer sur lui-même et de lui indiquer les principes d'où il tirera ses institutions, vous vous bornez à de vagues formules qui se contredisent les unes les autres et sur lesquelles vous ne voulez pas plus vous expliquer que des mages ou des oracles antiques? vous vous bornez à une guerre âcre et sans goût, sans esprit, sans discussion approfondie avec certains hommes et certaines choses? Il est possible qu'un journal de votre espèce soit nécessaire pour réveiller un peu la colère chez les mécontents et pour jeter quelque terreur dans l'âme des gouvernants; mais ce n'est qu'un instrument grossier. Qu'il fonctionne donc! Nous l'apprécions à sa juste valeur et nous tenons sur la réserve pour ne pas ébranler une des forces de l'opposition, qui n'en a pas de reste; mais ce n'est, à nos yeux comme aux yeux du peuple, qu'une force aveugle; et, quand ceux qui font jouer cette machine, cette catapulte informe, s'imaginent être à la fois et le peuple et l'armée, nous les renvoyons à leurs éléphants et à leurs pièces de bois, comme de vrais machinistes qu'ils sont. Vous dites à cela: «Un journal qui paraît tous les jours, et qui est exposé à toute la rigueur des lois de septembre, ne peut pas, comme un ouvrage philosophique de longue haleine, soulever des discussions sur le fond des choses; l'opposition de tous les instants, ne peut être qu'une guerre de fait à fait.»
A la bonne heure; mais, si vous êtes des hommes capables, les futurs représentants de la France, comme vous le prétendez, pourquoi ne faites-vous pas faire cette opposition, nécessaire mais grossière, par vos domestiques? Si vous ne vous fiez qu'à votre activité, à votre courage et à votre désintéressement (on vous accorde ces trois choses, et c'est beaucoup), eh bien! faites, mais ne niez pas qu'on puisse faire une critique plus sérieuse, plus pénétrante, portant au coeur des choses que vous ne faites qu'effleurer. Ne niez pas qu'on doive discuter la doctrine politique et l'appuyer sur les bases qui sont indispensables à toute société, l'unité de croyance. Au lieu de railler et de rejeter les idées fondamentales, encouragez-les, apportez les vôtres, si vous en avez, comme vous le dites; unissez-vous du moins par le coeur à ceux qui veulent travailler au temple, dont vous ne faites que le chemin de fer.
Eh quoi! au lieu de cela, au lieu de les regarder comme vos frères, vous les raillez, vous les outragez, vous feignez de les dédaigner et de savoir mieux qu'eux ce que vous ne comprenez seulement pas! Eh bien! peu nous importe, et ce silence glacé de part et d'autre ne sera pas rompu par nous les premiers. Mais, le jour où vous manquerez de cette prudence, vous trouverez peut-être à qui parler. En attendant, vous êtes bien pleutres; car nous attaquons vos doctrines, nous nous en prenons à votre maître Carrel, nous interrogeons votre pensée d'il y a dix ans, et il n'y en a pas un de vous qui ait un mot à répondre. Ce prétendu dédain de la part de gens de votre force est bien comique en vérité, et ne peut pas nous offenser; mais il donne à croire que vous êtes de grands hypocrites et des ambitieux bien personnels, vous qui prenez tant d'ombrage de ce que vous appelez notre concurrence; vous qui dénoncez les autres journaux d'opposition dont vous craignez aussi la concurrence, comme n'ayant pas satisfait aux lois sur le timbre; vous qui ne vivez que de haine, de petitesse, d'envie et de morgue. Nous vous savons par coeur, et, si nous ne vous dénonçons pas à l'opinion publique, c'est parce que vous n'êtes pas assez forts pour faire beaucoup de mal, et parce qu'il y a bien autre chose à faire à cette heure que de s'occuper de vous.
Cette boutade va te faire croire qu'il y a une guerre acharnée couvant dans nos coeurs contre le National et sa docte cabale. Je puis te donner ma parole d'honneur que, depuis que je t'ai quitté, voici la première fois que j'en parle. Vivant au fond de mon cabinet, et ne voyant Leroux, qui travaille de même dans son coin, que quelques instants au bureau, pour nous entendre sur notre rédaction avec Viardot, et écrire quelques lettres d'administration intérieure, nous n'apprenons le mauvais vouloir et les petites menées du National que pour rire un peu du toupet avec lequel, partant de trois abonnés, et assurés seulement de trois rédacteurs (qui sont nous trois), exposés aux injures et à la fureur de tous les journaux, nous nous mettons en pleine mer sans nous soucier du lendemain. Nous nous sentons si forts de conviction, que, quand même personne ne nous écouterait, comme il ne s'agit ici ni d'argent ni de gloire, nous serions sûrs d'avoir fait notre devoir, obéi à une volonté intérieure qui nous enflamme, et laissé quelques vérités écrites qui mettront, un jour, quelques hommes sur la voie d'autres vérités.
En arrangeant tout au plus mal, voilà ce qui peut nous arriver de pis, et c'est encore assez beau pour donner du courage. Aussi j'en ai plus que je ne m'en suis senti à aucune époque de ma vie, et j'éprouve un calme que n'altéreront pas, je te le promets, les déclamations fougueuses que je viens de t'écrire contre ton National. Pourquoi me contiendrais-je avec toi quand il me prend fantaisie de jurer un peu? Cela soulage et ne prouve que l'ardeur avec laquelle je voudrais mettre la main sur ton coeur pour le disputer au diable. Quand, par hasard, dans la rue ou dans le salon de madame Marliani, où je mets le nez une fois par semaine, j'entends quelque hérésie contre ma foi, ou quelque cancan contre nos personnes, je n'en perds pas un point de mon ourlet, car j'ourle des mouchoirs à ces moments-là, et on ne me prendra pas par mes paroles avec les indifférents: à ceux-là, on parle par la voie de la presse; s'ils n'écoutent pas, qu'importe? Mais, puisque j'ai une nuit de disponible et que je ne la retrouverai peut-être pas d'ici à deux ou trois mois, j'en ai profité pour babiller avec foi, pour le dire que tu n'as pas le sens commun, quand tu dis: «Je suis un homme d'action; à quoi bon perdre le temps en réflexions?» C'est une grosse erreur, que de croire qu'il y a des hommes purement d'action, et des hommes purement de réflexion. Quel homme eut plus d'action que Napoléon? s'il n'eût pas fait de bonnes et profondes réflexions à la veille de chaque bataille, il n'en eût pas tant gagné. Il est vrai qu'il réfléchissait plus vite que nous; mais il n'en réfléchissait que davantage. Qu'est-ce qu'une action sans réflexion, sans méditation antérieure? Il y a un proverbe qui dit: Où vont les chiens? Et tu sais qu'on a écrit et discuté avec une plaisante gravité, pour savoir si les chiens, en marchant devant eux, à droite, à gauche, avec cet air sérieux et affairé qui leur est propre, avaient un but, une idée, ou s'ils étaient mus par le hasard.
Il est certain que pas même les animaux les plus stupides, pas même les polypes n'ont d'action sans but. Comment l'homme aurait-il une action quelconque sans une volonté, et une volonté sans une pensée, et une pensée sans un sentiment, et un sentiment sans une réflexion, et, par conséquent, une action sans le jeu de toutes ses facultés? Plus tu te poseras en homme d'action, plus tu affirmeras que la réflexion occupe en toi une grande part d'existence; à moins que tu ne fusses fou, ou le séide d'un parti qui dicte sans expliquer et qui commande sans convaincre. Non, cela n'est point: aucun parti, à l'heure où nous vivons, n'a de tels séides, et tu es l'homme le moins séide que je connaisse.
Agis donc comme tu voudras dans la sphère d'activité présente où t'entraîne ce qu'on appelle l'opinion républicaine. Tu n'y feras pas un pas qui ne soit accompagné chez toi de doute et d'examen. Ainsi ne crains pas de lire de la philosophie. Tu verras qu'elle abrège singulièrement les irrésolutions. Quand elle est bonne et qu'elle pénètre, elle devient comme la table de Pythagore apprise par coeur. On n'a plus à supputer sur ses doigts; les lents calculs de l'expérience deviennent inutiles à répéter. Ils sont acquis a la mémoire, à l'ordre du cerveau, à la faculté de conclure. Il n'y a pas un seul homme tant soit peu complet et fort, et capable de prendre vite et bien un parti, de dominer un instant son individualité, là où il n'y a pas, comme dit le grand Diderot, cette Minerve tout armée à l'entrée du cerveau.
Tout ceci est pour te dire que tu me fais écrire là une lettre bien inutile pour ton instruction, puisqu'en lisant plus attentivement, et plutôt deux fois qu'une, les excellents et admirables articles de Leroux dans notre Revue, tu aurais trouvé la réponse même aux pourquoi que tu m'adresses.
Ensuite, si tu étais descendu dans ta propre réflexion avec une complète naïveté, tu te serais trouvé beaucoup plus grand (capable que tu es de pénétrer dans les profondeurs de la vérité) que tu ne crois l'être en disant: «Je ne suis qu'un homme d'action.» Un homme d'action, c'est Jacques Cherami, qui porte une lettre et ne sait pas pour quoi ni pour qui; ne te rapetisse pas. Tu as beaucoup rêvé, beaucoup senti; tu m'as dit, durant ces derniers temps que j'ai passés là-has, des choses trop remarquables comme grand sentiment de coeur et grande droiture d'esprit en politique, pour que je te croie un ouvrier de la vigne du seigneur Thomas, ce bon vigneron qui saurait si bien dire: Adieu paniers, vendanges sont faites!
Bonsoir, cher ami; lis ma lettre à Fleury et à ta femme, si cela peut l'intéresser, mais à personne autre, je t'en prie; je serais désolée qu'on me crût occupée à cabaler contre le National, parce que je fais une Revue qu'il ne veut pas annoncer. Dieu me garde de faire cette sale petite guerre du journalisme! je n'ai pas un mot à répondre à tous ceux qui me demandent: «Pourquoi le National se sépare-t-il de vous?» Je leur dis que je n'en sais rien.—Silence donc là-dessus. Embrasse ta femme et tes enfants pour moi.
Hélas! je crois que je t'écris pour tout l'hiver! Je n'ai pas le temps de causer et de me laisser aller. Écris-moi toujours; mais ne discutons plus, cela n'avance à rien. Si la Revue t'embête, en fin de compte, ne va pas croire que je trouve mauvais que tu la lâches. Nous avons des abonnés et nous n'imposons rien, même à nos meilleurs amis. J'ai la certitude qu'un jour, on lira Leroux comme on lit le Contrat social. C'est le mot de M. de Lamartine. Ainsi, si cela t'ennuie aujourd'hui, sois sûr que les plus grandes oeuvres de l'esprit humain en ont ennuyé bien d'autres qui n'étaient pas disposés à recevoir ces vérités dans le moment où elles ont retenti. Quelques années plus, tard, les uns rougissaient de n'avoir pas compris et goûté la chose des premiers. D'autres, plus sincères, disaient: «Ma foi, je n'y comprenais goutte d'abord, et puis j'ai été saisi, entraîné et pénétré.» Moi, je pourrais dire cela de Leroux précisément. Au temps de mon scepticisme, quand j'écrivais Lélia, la tête perdue de douleurs et de doutes sur toute chose, j'adorais la bonté, la simplicité, la science, la profondeur de Leroux; mais je n'étais pas convaincue. Je le regardais comme un homme dupe de sa vertu. J'en ai bien rappelé; car, si j'ai une goutte de vertu dans les veines, c'est à lui que je la dois, depuis cinq ans que je l'étudié, lui et ses oeuvres. Je te supplie de rire au nez des paltoquets qui viendront te faire des Hélas! sur son compte. Tu vois que je ne te traite pas en paltoquet, et que je le défends chaudement près de toi. Adieu encore. Aime-moi toujours un peu. Je suis très contente du moral de Jean[2], mais non de son physique: ses mains ont horreur de l'eau.
Tu ne m'as pas dit un mot d'Horace. Pour cela, je te permets de n'en penser de bien ni aujourd'hui ni jamais. Tu sais que je ne tiens pas à mon génie littéraire. Si tu n'aimes pas ce roman, il faut ne pas te gêner de me le dire. Je voudrais te dédier quelque chose qui te plût, et je reporterais la dédicace au produit d'une meilleure inspiration.
G.
[1] De la Revue indépendante. [2] Domestique.
CCXI
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Paris, 27 avril 1842.
Mon enfant,
Vous êtes un grand poète, le plus inspiré et le mieux doué parmi tous les beaux poètes prolétaires que nous avons vus surgir avec joie dans ces derniers temps. Vous pouvez être le plus grand poète de la France un jour, si la vanité, qui tue tous nos poètes bourgeois, n'approche pas de votre noble coeur, si vous gardez ce précieux trésor d'amour, de fierté et de bonté qui vous donne le génie.
On s'efforcera de vous corrompre, n'en doutez pas; on vous fera des présents, on voudra vous pensionner, vous décorer peut-être, comme on l'a offert à un ouvrier écrivain de mes amis, qui a eu la prudence de deviner et de refuser. Le ministre de l'instruction publique, qui s'y connaît bien[1], a déjà flairé en vous le vrai souffle, la redoutable puissance du poète. Si vous n'eussiez chanté que la mer et Désirée, la nature et l'amour, il ne vous eût pas envoyé une bibliothèque. Mais l'Hiver aux riches, la Méditation sur les toits, et d'autres élans sublimes de votre âme généreuse, lui ont fait ouvrir l'oreille. «Enchaînons-le par la louange et les bienfaits, s'est-il dit, afin qu'il ne chante plus que la vague et sa maîtresse.»
Prenez donc garde, noble enfant du peuple! vous avez une mission plus grande peut-être que vous ne croyez. Résistez, souffrez; subissez la misère, l'obscurité, s'il le faut, plutôt que d'abandonner la cause sacrée de vos frères. C'est la cause de l'humanité, c'est le salut de l'avenir, auquel Dieu vous a ordonné de travailler, en vous donnant une si forte et si brûlante intelligence…
Mais non! le fils du riche est de nature corruptible; l'enfant du peuple est plus fort, et son ambition vise plus haut qu'aux distinctions et aux amusements puérils du bien-être et de la vanité. Souvenez-vous, cher Poncy, du mouvement qui vous fit crier:
Pourquoi me brûles-tu, ma couronne d'épines?
C'était un mouvement divin.
Eh bien! beaucoup ont crié de même dans ce siècle de corruption et de faiblesse. On leur a donné de l'or et des honneurs; leur couronne d'épines a cessé de les brûler. Aussi ce ne sont pas là des Christs, et malgré le bruit qu'on fait autour d'eux, la postérité, les remettra à leur place.
Faites-vous une place que la postérité vous confirme. Soyez le seul, parmi tous les grands poètes de notre temps, qui sache tenir sous ses pieds le démon de la vanité, comme l'archange Michel.
Je ne veux pas altérer en vous la sainte reconnaissance que vous portez sans doute à l'auteur de votre préface; mais ce bon homme ne vous a pas compris Il a eu peur de vous. Il vous a donné de mauvais conseils et de pauvres louanges. Quand je parlerai de vous au public, j'espère en parler un peu mieux. Quand vous ferez un nouveau recueil, je vous prie de me prendre pour, votre éditeur et de me confier le soin de faire votre préface.
Adieu; jamais mot ne fut d'un sens plus profond pour moi que celui-là, et jamais je ne l'ai dit avec plus d'émotion. A Dieu votre avenir, à Dieu votre vertu, à Dieu le salut de votre âme et de votre vraie gloire! que tout votre être et toute votre vie restent dans ses mains paternelles, afin que les hypocrites et les mystificateurs ne souillent pas son oeuvre.
Si vous voulez m'écrire, bien que je sois ennemie par nature et par habitude du commerce épistolaire, je sens que j'aurai du bonheur à recevoir vos lettres et à y répondre. Je pars pour la campagne dans huit jours. Mon adresse sera: La Châtre, département de l'Indre, jusqu'à la fin d'août.
Tout à vous.
Votre morceau sur le Forçat m'a fait pleurer. Quelle société! point d'expiation! point de réhabilitation! rien que le châtiment barbare!
[1] M. Villemain.
CCXII
A M. EDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS
Paris, 20 avril 1842.
Je vous dois mille remerciements, monsieur, pour l'appréciation généreuse et sympathique que vous avez faite de mes écrits dans la Phalange. Vous avez donné à mon talent beaucoup plus d'éloges qu'il n'en mérite; mais la droiture et l'élévation de votre coeur vous ont porté à cet excès de bienveillance envers moi, parce que vous ayez reconnu en moi la bonne intention. Pax hominibus bonae voluntatis, c'est ma devise, et le seul latin que je sache; mais, avec cette certitude au fond de l'âme, d'avoir toujours eu la bonne intention, je me suis consolée et des injustices d'autrui, et de mes propres défauts.
Je viens maintenant vous prouver ma reconnaissance (mieux que par des phrases, selon moi), en vous demandant une grâce. C'est de lire le petit volume que je vous envoie et dans lequel vous trouverez, la révélation d'un prodigieux talent de poète. Si ce poète-maçon de vingt ans vous paraît, au premier coup d'oeil, procéder un peu à la façon de Victor Hugo, en faisant beaucoup d'arène ne jugez pas trop, vite et lisez tout. Vous verrez, une pièce intitulée Méditation sur les toits qui est bien ingénieuse et bien belle. Une autre, intitulée l'Hiver aux riches, qui est forte de sentiments populaires. Et une appelée le Forçat, où la pitié est profonde sous l'expression de l'horreur et de l'effroi. Ce vers:
Si son âme pour moi devenait expansive!
en dit plus qu'il n'est gros. Partout ailleurs, vous trouverez le sentiment d'un amour vrai et noble. Et puis de la peinture abondante, vigoureuse, souvent désordonnée à force d'être chaude de tons.
Je suis sûre que vous voudrez encourager un talent si bien trempé, si sauvagement fort, et que vous en serez frappé comme je le suis. Bien que je ne connaisse ni le poète ni personne qui s'intéresse à lui, je veux faire quelques efforts pour le faire connaître et je commence par vous. Si vous voulez en parler dans la Phalange et dans les autres journaux où vous écrivez, peut-être vous ferez un acte de justice, et trouverez à lui donner de bons conseils afin qu'il comprenne où doit être l'âme de son talent, et l'emploi de son génie.
Recevez encore l'expression, de ma gratitude bien sincère. Je sais que ce n'est pas à ma personnalité que je la dois; car il n'en est pas de moins aimable et de moins attrayante. Mais je la dois à l'amour du vrai et du juste, qui établit entre nous des rapports plus certains et plus solides que ceux du monde et des conversations.
Toute à vous.
G. SAND.
CCXIII
A MADEMOISELLE DE ROZIÈRES, A PARIS
Nohant, 9 mai 1842.
Mignonne,
Vite à l'ouvrage! Votre maître, le grand Chopin, a oublié (ce à quoi il tenait pourtant beaucoup) d'acheter un beau cadeau à Françoise, ma fidèle servante, qu'il adore, et il a bien raison.
Il vous prie donc de lui envoyer, tout de suite, quatre aunes de dentelle haute de deux doigts au moins dans le prix de dix francs l'aune; de plus, un châle de ce que vous voudrez dans le prix de quarante francs. Nos paysannes portent ces châles en fichu, en faisant plusieurs plis retenus par une épingle sur la nuque, et en laissant descendre la pointe jusqu'au-dessous de la taille, et les côtés jusqu'au-dessus du coude, très croisés sur la poitrine. C'est donc plutôt un grand fichu qu'un châle, mais avec de la frange tout autour, quand elles sont en grande tenue. Il faut une bordure dans le dessin, ou un semis, ou encore un châle uni. Vous comprenez qu'une rayure en biais n'irait pas avec ce déploiement régulier sur le dos. Vous pouvez le prendre ou en soie ou en laine, peut-être en cachemire français léger.
Quant à la couleur, comme Françoise porte le deuil toute sa vie en qualité de veuve berrichonne, il faut que ce soit un châle de deuil; mais le deuil de nos paysannes admet le gros bleu, le gris, le gros vert, le violet, le brun, le puce et le marron. Toutes les autres couleurs sont proscrites. Un seul point rouge serait une abomination.
Voilà le superbe cadeau que vous demande votre honoré maître, avec un empressement digne de l'ardeur qu'il porte dans ses dons, et de l'impatience qu'il met dans les petites choses.
Nous autres, Maurice et moi, qui sommes de grands philosophes, nous vous déclarons que, si vous ne nous envoyez pas excessivement vite cinq billes de billard, nous vous écrirons un torrent d'injures, et nous mettrons Carillo[1] à feu et à sang. Nous avons trouvé notre billard desséché, les queues gelées, les billes écorchées, et tout l'attirail endommagé. Nous avons pris nos précautions pour beaucoup de choses; mais nous n'avions pas prévu que nos billes seraient marquées de la petite vérole. Il faut que les rats aient fait de beaux carambolages cet hiver. Ainsi, mademoiselle, faites-nous acheter cinq billes pour la partie russe, deux blanches, une rouge, une jaune et une bleue. Priez M. Gril de nous faire cette emplette, lui qui est un fameux joueur de billard, puisqu'il m'a battue plusieurs fois. Dites-lui, pour sa gouverne, que le billard est grand, non pas énorme, mais assez grand, pour que les billes ne soient pas de la première petitesse, ni de la première grosseur. S'il pouvait, en même temps, nous acheter d'excellents procédés, il mettrait le comble à ses bienfaits. Je ne suis pas contente de ceux que j'ai emportés: ils sont trop durs. Je les ai pris chez Plenel, boulevard Saint-Martin; avis pour n'y pas retourner. Mais, sur le même boulevard, il y a des marchands de billards à choisir.
Tout le monde vous fait de tendres amitiés. Moi, je vous embrasse de toute mon âme, ma bonne petite fille. Je vous envoie un bon de cent francs pour nos emplettes, au cas que vous soyez, comme je suis presque toujours, sans le sou, à l'heure dite; c'est faire injure peut-être à votre esprit d'ordre; mais, quant à moi, j'y suis si habituée, que je n'en rougis plus.
G.
[1] Le chien de mademoiselle de Rozières.
CCXIV
A MADAME MARLIANI, A PARIS
Nohant, 26 mai 1842.
Vous êtes bien bonne et bien mignonne de m'écrire souvent. Ne vous lassez pas, chère amie, quand même je serais paresseuse, c'est-à-dire fatiguée; car, après avoir fait, chaque nuit, six heures de pieds de mouche, je suis bien aveuglée et bien roidie du bras droit pour écrire quelques lignes dans la journée. Pardonnez-moi quand je suis en retard, et sachez toujours bien que je pense à vous, que je parle de vous, et que je cause avec vous en rêve.
Tout mon monde va bien. J'ai reçu votre lettre, jointe et collée par l'encre à celle de Leroux; c'était un bon jour pour moi de vous recevoir tous deux à la fois. J'aurais voulu me mettre sous la même enveloppe pour être plus avec vous. Le vieux doit être content de moi à l'heure qu'il est. Il aura reçu mon envoi. J'ai reçu aussi le même jour des nouvelles de Pauline[1], qui devait chanter le Barbier dans quatre ou cinq jours, ayant réussi à s'organiser tant bien que mal une troupe. Elle me paraît enchantée de l'Espagne, de la bonne réception qu'on lui a faite, du beau soleil et du mouvement dont elle avait besoin. Elle partira ensuite pour l'Andalousie et reviendra par Nohant.
Que je suis donc heureuse pour vous de savoir le gros Manoël sur le point de vous revenir: le retrouverai-je à Paris à la fin d'août? je le voudrais bien. S'il retourne en Espagne auparavant, vous devriez le reconduire jusqu'à Nohant; de là, il reprendrait la malle-poste de Toulouse ou de Bordeaux à volonté. Promettez-moi d'y songer et d'y tâcher.
Je suis tout émerveillée des gracieusetés du souverain d'Enrico; mais je défends à ce grand homme réhabilité de se laisser enivrer par la faveur royale: je le prie de rester à son métier et de ne plus songer à ses canons. C'était jadis un homme terrible, vous en avez fait une femme charmante. Il est beaucoup plus joli et plus heureux ainsi.
Qu'est-ce que vous me dites, que Pététin est fâché de n'avoir pas été pris au sérieux par moi? Je le prends, au contraire, plus au sérieux qu'il ne voudrait. Je le prends pour un bon et excellent jeune homme qui veut faire le vieux chien, qui a la singulière manie de se faire grognon, misanthrope et sceptique, quand il a le coeur jeune et généreux en dépit de lui-même. Eh! mon Dieu, croit-il avoir le monopole des ennuis, des déceptions et des chagrins? Est-ce que nous n'avons pas battu tous ces chemins-là? est-ce que nous ne savons pas bien ce que c'est que la vie? Je le sais mieux que lui; j'ai six, huit ou dix ans de plus, et je sais bien aussi que, quand on n'est pas né sombre et haineux, on ne le devient pas, quel que soit le fardeau du mal personnel. J'ai tant souffert pour mon compte, que je ne m'effraye plus de voir souffrir. Mes idées ne sont plus à l'épouvante, à la plainte et à la compassion ardente. Je dis comme vous: «Plus loin, plus loin! ne nous arrêtons pas; allons au bout.»
Et, depuis que je sens la main de la vieillesse s'étendre sur moi, je sens un calme, une espérance et une confiance en Dieu que je ne connaissais pas dans l'émotion de la jeunesse. Je trouve que Dieu est si bon, si bon de nous vieillir, de nous calmer et de nous ôter ces aiguillons de personnalité qui sont si âpres dans la jeunesse! Comment! nous nous plaignons de perdre quelque chose, quand nous gagnons tant, quand nos idées se redressent et s'étendent, quand notre coeur s'adoucit et s'élargit, et quand notre conscience, enfin victorieuse, peut regarder derrière elle et dire: «J'ai fait ma tâche, l'heure de la récompense approche!»
Vous me comprenez, vous, chère amie. Je vous ai vue franchir cette planche où le pied des femmes tremble et trébuche; vous la passez gaiement, et vos soucis, quand vous en avez, ont une cause moins puérile que ces vains regrets d'un âge qui n'est plus à regretter dès qu'il est passé. Qu'ont-ils à se plaindre, ceux qui sont encore dans la vie que j'avais hier? Craignent-ils de ne pas vieillir? Est-ce que chaque phase de notre vie n'a pas ses forces, ses richesses, ses compensations? Il faut vivre comme on monte à cheval; être souple, ne pas contrarier la monture mal à propos, tenir la bride d'une main légère, courir quand le vent souffle et nous presse, aller au pas quand le soleil d'automne nous y invite. Dieu a bien fait les choses, et, lui aidant, les hommes arriveront à les comprendre.
Voilà ce qui me passe par la tête en pensant à Pététin et à tant d'autres que je sais et qui passeront le torrent en disant: «Je le croyais plus furieux.»
Bonsoir, ma bonne chérie. Mille tendresses à mon Gaston, et à vous mille caresses de coeur. Écrivez-moi.
[1] Pauline Viardot.
CCXV
A M. ANSELME PÉTÉTIN, A PARIS
Nohant, 30 mai 1842.
Cher Gengiskan,
Si vous êtes fâché contre moi, vous avez tort, je le pense. Je ne suis pas curieuse, ni désoeuvrée, ni taquine, quoi que vous en disiez. C'est vous qui êtes taquin: si vous voulez avoir bonne mémoire, vous vous rappellerez que c'est toujours vous qui m'avez attaquée, tantôt sur ma dureté de coeur à propos de bottes, tantôt sur mon égoïsme à propos de rien. Je ne me suis jamais défendue.
Il m'est absolument indifférent d'être jugée froide. A l'âge que j'ai, ce n'est pas d'un mauvais goût, et mon amour-propre, sur ces choses-là, est peut-être plus accommodant que le vôtre; car vous m'avez dit, souvent des choses assez brutales à brûle-pourpoint et je ne m'en suis jamais fâchée. Je vous voyais les nerfs irrités et j'aimais mieux vous juger malade que mauvais chien.
Peut-être aviez-vous des intentions hostiles en jetant toutes ces pierres dans mon jardin. Je ne le croyais pas et je vous répondais sans humeur; je le pense un peu à présent, en voyant que vous avez été blessé de réponses fort peu féroces selon moi, et qui convenaient plus à vos déclamations contre la Providence et la race humaine que de longues, âpres et inutiles discussions: vous vouliez peut-être les soulever entre nous; car vous attaquiez sans cesse les points les plus sensibles et les plus sacrés de nos croyances, sans charité aucune, et, peut-être pourrais-je dire, sans le moindre égard pour moi.
Je faillis une ou deux fois m'y laisser prendre. Mais je me suis arrêtée, en voyant que vous n'étiez pas l'homme de vos théories et que votre coeur donnait un continuel démenti à vos blasphèmes. De la part d'un méchant, elles ne m'eussent pas laissée aussi calme; ou bien c'eût été le calme du mépris. Mais je me suis souvenue du noble et malheureux Alceste, et je vous ai simplement dit que vous étiez malade, en d'autres termes, misanthrope.
C'est donc bien offensant? je ne le savais pas. Je me croyais autorisée à faire cette réflexion par l'espèce de dédain avec lequel vous débitiez vos hérésies à deux doigts de mon nez. J'ai eu la bêtise de croire que c'était de l'abandon de votre part; mais ce n'était pas chez vous affaire de confiance et vous ne m'autorisiez pas, dites-vous, à vous plaindre. Eh bien! mon vieux, je m'en abstiendrai devant vous, et, quand madame Marliani viendra me parler de vous, je la prierai de ne pas vous redire mon opinion sur votre maladie. Je ne sais pourquoi elle l'a fait, je ne l'y avais pas autorisée.
Je ne me souviens pas de ce que je lui ai écrit; ce n'était pas une réponse à votre attaque, comme vous le pensez. Je ne croyais pas que vous l'eussiez chargée de me faire le reproche que j'ai repoussé. Quoi qu'elle vous ait répété de ma lettre, je ne crains pas qu'elle vous offense, à moins que vous ne soyez fou; car je suis sûre de n'avoir jamais eu ni un mauvais sentiment, ni une mauvaise pensée à votre égard.
Maintenant, si vous continuez à m'en vouloir, tant pis pour vous! vous manquerez à la raison et à la justice. Vous me donnez une leçon un peu rêche. Elle ne me pique point, parce que je ne la mérite pas. Vous me croyez dure parce que je ne suis pas coquette. Je ne répondrai pas, parce que c'est toujours une sotte chose de se laisser aller à parler de soi. Ceux qui out besoin de cela pour nous connaître ne nous aiment point, et ceux qui nous aiment nous devinent. Je ne vous reproche pas l'espèce d'antipathie qui, malgré plusieurs choses aimables, perce dans votre lettre. Vous faites profession de haïr Dieu d'abord et ensuite tous les hommes; je serais bien vaine de vouloir être exceptée, et vous ne vous trompez guère en disant que je ne vaux pas mieux que le premier venu.
Je me défends seulement d'avoir été mauvaise pour vous. Mes paroles n'ont même pas pu être dures, puisque mon intention ne l'était pas. Votre lettre me prouve que vous êtes encore plus malade que je ne le pensais, soit dit, sans vous offenser, pour la dernière fois. Vous me faites même un peu l'effet de friser l'hypocondrie; vous êtes heureusement assez jeune pour la combattre et vous en distraire. Vieux, vous en serez guéri par la force des choses. La jeunesse a un sentiment très âpre de personnalité, orgueilleuse dans le triomphe, amère et colère dans la chute, douloureuse dans l'inaction. Cela est bien; car, sans cela, elle n'agirait pas; quand l'âge de l'action est passé, la personnalité s'efface, et l'on se console d'avoir trop ou trop peu agi, quand on peut se dire qu'on a fait de son mieux, que l'action nous a emporté ou que l'inaction nous a surmonté par la force des circonstances extérieures, indépendantes de notre volonté.
On se réconcilie alors avec soi-même, on se soumet au jugement des hommes et à la volonté de Dieu; c'est alors qu'on cesse d'être personnel et que la vie des autres reprend, à nos yeux, sa véritable importance, son effet salutaire et doux. Il est vrai que, pour arriver en vieillissant à cet oubli de l'individualisme excessif, qui est le stimulant et le tourment de la jeunesse, il faut pouvoir se rappeler qu'on a été très sincère, et très ferme dans ses bonnes intentions.
Donc, quand je dis que vous serez tranquille sur vos vieux jours, je ne vous fais pas d'insulte et je ne traite pas avec mépris votre mal présent. Je ne crois pas à l'heureuse vieillesse des vilaines gens. Je pense, au contraire, que leur âme va toujours s'aigrissant et que leur enfer est en ce monde. Vous me direz que le monde n'est peuplé que de ces gens-là. Eh! mon Dieu, je l'ai cru, je l'ai dit de même, tant qu'il a été en leur pouvoir de me faire souffrir. Et pourquoi avaient-ils ce pouvoir? c'est que je le leur donnais par la susceptibilité de mon amour-propre. Je ne pensais qu'à me battre avec eux, et guère à les plaindre; la pitié vient quand l'orgueil s'en va, elle change le point de vue, et, si elle rend parfois plus triste encore, c'est une tristesse douce et où l'espérance vient trouver place. N'allez pas me croire douce, bonne et tendre pour avoir pensé et dit cela. C'est encore chez moi à l'état de découverte, et, dans la pratique, je ne vaux encore rien; j'attends avec impatience qu'il ne me reste pas un cheveu noir sur la tête. Alors, j'en suis sure, je n'aurai plus un sentiment injuste dans le coeur; je verrai les hommes non méchants, mais ignorants et faibles, en réalité, comme je les aperçois déjà par la théorie. Et vous aussi, vous les verrez tels, et tout ce qui vous paraît absurde dans mon optimisme, vous l'aurez trouvé vous-même, et reconnu vrai.
Votre jeunesse furibonde et hautaine me rappelle la mienne, et vous ne pouvez inventer aucun blasphème nouveau pour moi. Si je vous racontais jusqu'où j'ai poussé la haine de toute chose et l'horreur de la vie, j'aurais l'air de vous faire des romans.
J'avais un ami, un vrai Pylade qui m'a surnommé son Oreste, pour m'avoir vue aux prises avec les Euménides, et pourtant je n'avais tué ni père ni mère. Il avait bien raison de ne me pas prendre au sérieux; car je me rêvais aussi méchante que les autres hommes, horriblement méchants à mes yeux. Il avait coutume de me dire: «Tu es malade, bien malade!» C'est peut-être à force de m'entendre répéter ce mot, qu'il m'est venu sur les lèvres, en vous voyant dans vos accès. Je n'y ai pas mis plus d'insolence que ne le faisait mon pauvre Pylade, le plus calme et le plus patient des hommes! Vous me direz que je n'ai pas l'honneur d'être votre Pylade. Je voudrais pouvoir être celui de tous les hommes qui souffrent et leur faire le bien que mon ami m'a fait.
Vous direz encore que cette amitié universelle est la preuve de mon mauvais coeur. Il se peut, mais je ne le savais pas; qu'elle vous irrite et vous offense, au lieu de vous calmer, je vous en garderai votre part, et, pour vous la prouver, puisque c'est le moyen, je ne vous la témoignerai pas davantage. Sur ce, ô commandeur des non-croyants! pardonnez-moi, ne me tuez pas en duel, et remettez dans votre poche un de vos sujets de chagrin les plus mal fondés. Charlotte, qui vous aime, a cru bien faire en vous parlant de moi. Elle s'est trompée, ne l'agitez pas avec cela. Je ne lui en parlerai seulement pas. Elle a eu de bonnes intentions; car, elle, elle a un coeur affectueux, vous ne pouvez pas le nier.
Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Nous travaillons et cultivons Euripide, Eschyle et Sophocle pour le quart d'heure, dans des traductions sans doute fort plates, mais qui nous laissent encore voir que ces gens-là avaient quelque talent pour leur temps, comme on dirait à la cour.
Moi, je m'occupe à avoir mal à la tête et aux yeux. Je ne sais si vous pourrez me lire. J'aurais mieux fait, pour ma santé, d'avoir le coeur de rocher dont vous me gratifiez, de vous laisser grogner tout votre saoul, que de m'endommager le nerf optique à vous répondre si longuement.
Pardieu! je suis bien bête, et je devrais avoir les profits de l'égoïsme, puisque j'en ai les honneurs.
Toute à vous.
G.S.
CCXVI
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 23 juin 1842.
Mon cher Poncy,
Je ne vous écris qu'un mot, en attendant que je puisse vous écrire davantage. J'ai, depuis six semaines, d'affreuses douleurs dans la tête, produites par l'effet de la lumière sur les yeux. J'ai une peine bien grande à fournir mon travail à la Revue indépendante, et, quatre ou cinq jours par semaine, je suis forcée de m'enfermer dans l'obscurité comme une chauve-souris; je vois alors le soleil et la nature par les yeux de l'esprit et par la mémoire; car, pour les yeux du corps, ils sont condamnés à l'inaction, ce qui m'attriste et m'ennuie prodigieusement.
Je recevrai avec grand plaisir M. Paul Gaymard, voilà ce que je voulais vous répondre sans tarder.
Et puis, maintenant, je vous dis bien vite que j'ai reçu vos deux lettres; que vos poésies sont toujours belles et grandes; que votre Fête de l'Ascension est une promesse bien sainte et bien solennelle de ne jamais briser la coupe fraternelle où vous buvez, avec les hommes de la forte race, le courage et la douleur.
Faites beaucoup de poésies de ce genre, afin qu'elles aillent au coeur du peuple et que la grande voix que le ciel vous a donnée pour chanter au bord de la mer ne meure pas sur les rochers, comme celle de la Harpe des tempêtes. Prenez dans vos robustes mains la harpe de l'humanité et qu'elle vibre comme on n'a pas encore su la faire vibrer. Vous avez un grand pas à faire (littérairement parlant) pour associer vos grandes peintures de la nature sauvage avec la pensée et le sentiment humain. Réfléchissez à ce que je souligne ici. Tout l'avenir, toute la mission de votre génie sont dans ces deux lignes. C'est peut-être une mauvaise formule de ce que je veux exprimer; mais c'est celle qui me vient dans ce moment, et, telle qu'elle est, c'est le résumé de mes impressions et de mes réflexions sur vous. Méditez-la, et, si elle vous suffit pour comprendre ce que j'attends de vos efforts, donnez-m'en vous-même l'explication et le développement dans votre réponse. C'est peut-être une énigme que je vous propose. Eh bien, c'est un travail pour votre intelligence. Si vous n'entendez pas la solution comme je l'entends, rappelez-moi ma formule, et je vous la développerai de mon côté dans ma prochaine lettre. Au reste, la difficulté que je vous propose, d'associer (en d'autres termes) le sentiment artistique et pittoresque avec le sentiment humain et moral, vous l'avez instinctivement résolue d'une manière admirable en plusieurs endroits de vos poésies. Dans toutes celles où vous parlez de vous et de votre métier, vous sentez profondément que, si l'on a du plaisir avoir en vous l'individu parce qu'il est particulièrement doué, on en a encore plus à le voir maçon, prolétaire, travailleur. Et pourquoi? c'est parce qu'un individu qui se pose en poète, en artiste pur, en Olympie, comme la plupart de nos grands hommes bourgeois et aristocrates, nous fatigue bien vite de sa personnalité. Les délires, les joies et les souffrances de son orgueil, la jalousie de ses rivaux, les calomnies de ses ennemis, les insultes de là critique: que nous importent toutes ces choses dont ils nous entretiennent, avec leur comparaison des chênes et des champignons vénéneux poussés sur leur racine?—comparaison ingénieuse, mais qui nous fait sourire parce que nous y voyons percer la vanité de l'homme isolé, et que les hommes ne s'intéressent réellement à un homme qu'autant que cet homme s'intéresse à l'humanité. Ses souffrances ne trouvent d'intérêt et de sympathie qu'autant qu'elles sont subies pour l'humanité. Son martyre n'a de grandeur que lorsqu'il ressemble à celui du Christ; vous le savez, vous le sentez, vous l'avez dit. Voilà pourquoi votre couronne d'épines vous a été posée sur le front. C'est afin que chacune de ces épines brûlantes fit entrer dans votre front puissant une des souffrances et le sentiment d'une des injustices que subit l'humanité. Et l'humanité qui souffre, ce n'est pas nous, les hommes de lettres; ce n'est pas moi, qui ne connais (malheureusement pour moi peut-être) ni la faim ni la misère; ce n'est pas même vous, mon cher poète, qui trouverez dans votre gloire et dans la reconnaissance de vos frères, une haute récompense de vos maux personnels; c'est le peuple, le peuple ignorant, le peuple abandonné, plein de fougueuses passions qu'on excite dans un mauvais sens, ou qu'on refoule, sans respect de cette force que Dieu ne lui a pourtant pas donnée pour rien. C'est le peuple livré à tous les maux du corps et de l'âme, sans prêtres d'une vraie religion; sans compassion et sans respect de la part de ces classes éclairées (jusqu'à ce jour), qui mériteraient de retomber dans l'abrutissement, si Dieu n'était pas tout pitié, tout patience et tout pardon.
Me voilà un peu loin de la concision que je me promettais en commençant ma lettre, et je crains que vous n'ayez autant de peine à déchiffrer mon écriture que moi à la voir. N'importe, je ne veux pas laisser mon idée trop incomplète. Je vous disais donc que vous aviez résolu la difficulté toutes les fois que vous avez parlé du travail. Maintenant il faut marier partout la grande peinture extérieure à l'idée même de votre poésie. Il faut faire des marines: elles sont trop belles pour que je veuille vous en empêcher; mais il faut, sans sacrifier la peinture, féconder par la comparaison ces belles pièces de poésie si fortes et si colorées. Vous avez rencontré parfois l'idée; mais je ne trouve pas que vous en ayez tiré tout le parti suffisant. Ainsi la plupart de vos marines sont trop de l'art pour l'art, comme disent nos artistes sans coeur. Je voudrais que cette impitoyable mer, que vous connaissez et que vous montrez si bien, fût plus personnifiée, plus significative, et que, par un de ces miracles de la poésie que je ne puis vous indiquer, mais qu'il vous est donné de trouver, les émotions qu'elle vous inspire, la terreur et l'admiration, fussent liées à des sentiments toujours humains et profonds. Enfin il faut ne parler aux yeux de l'imagination que pour pénétrer dans l'âme plus avant que par le raisonnement. Pourquoi cette éternelle colère des éléments? cette lutte entre le ciel et l'abîme, le règne du soleil qui pacifie tout; pourquoi la rage, la force, la beauté, le calme? Ne sont-ce pas là des symboles, des images en rapport avec nos rages intérieures, et le calme n'est-il pas une des figures de la Divinité? Voyez Homère! comme il touche à la nature! il est plus romantique que tous nos modernes; et pourtant cette nature si bien sentie et si bien dépeinte n'est qu'un inépuisable arsenal où il trouve des comparaisons pour animer et colorer les actes de la vie divine et humaine. Tout le secret de la poésie, tous ses prodiges sont là. Vous l'avez senti dans la Barque échouée, dans la Fumée qui monte des toits, etc. Je voudrais que vous le sentissiez dans toutes les pièces que vous faites; c'est par là qu'elles seraient complètes, profondes, et que l'impression en serait ineffaçable. Hugo a senti cela quelquefois; mais son âme n'est pas assez morale pour l'avoir senti tout à fait et à propos. C'est parce que son coeur manque de flamme que sa muse manque de goût. L'oiseau chante pour chanter, dit-on. J'en doute.
Il chante ses amours et son bonheur, et c'est par là qu'il est en rapport avec la nature. Mais l'homme a plus à faire, et le poète ne chante que pour émouvoir et faire penser.
J'espère qu'en voilà assez pour une aveugle. Je crains que mon écriture ne vous communique ma cécité.
Adieu, cher Poncy. Suppléez par votre intelligence à tout ce que je vous dis si mal et si obscurément. Solange et Maurice vous lisent et vous aiment. Maurice a presque votre âge, je crois. Il a dix-neuf ans; c'est un peintre. Il est doux, laborieux, calme comme la mer la plus calme. Solange a quatorze ans; elle est grande, belle et fière. C'est une créature indomptable et une intelligence supérieure, avec une paresse dont on n'a pas d'idée. Elle peut tout et ne veut rien. Son avenir est un mystère, un soleil sous les nuages. Le sentiment de l'indépendance et de l'égalité des droits, malgré ses instincts de domination, n'est que trop développé en elle. Il faudra voir comment elle l'entendra et ce qu'elle fera de sa puissance. Elle est très flattée de votre envoi et l'a collé clans son album avec les autographes les plus illustres.
Avez-vous un numéro de la Ruche populaire où mon ami Vinçard rend compte de vos Marines? Le Progrès du Pas-de-Calais, rédigé par mon ami Degeorge, doit avoir fait aussi un article. Enfin, la Phalange m'en a promis un. Si vous n'êtes pas à même de vous procurer ces journaux, dites-le-moi, je vous les ferai envoyer; J'ai écrit à mon éditeur Perretin de vous faire passer un exemplaire d'Indiana, et un de tous ceux de la nouvelle édition, à mesure qu'ils paraîtront.
Quant aux vers que vous m'adressez, je les garde pour moi jusqu'à nouvel ordre. J'y suis sensible et j'en suis fière. Mais il ne faut pas les publier dans le prochain recueil; cela me gênerait pour le pousser comme je veux le faire. J'aurais l'air de vous gouter parce que vous me louez… Les sots n'y verraient pas autre chose, et diraient que je travaille à m'élever des autels. Cela ferait tort à votre succès, si on peut appeler succès la voix des journaux. Mais, toute mauvaise qu'elle est, il la faut jusqu'à un certain point.
Adieu encore, et à vous de coeur.
Ne vous donnez pas la peine de recopier les vers que vous m'avez envoyés. Je ne les égare pas, et, si je vous demande des changements et des corrections, à ceux-là et aux autres, vous aurez bien assez d'ouvrage. Ne vous fatiguez donc pas à écrire plus qu'il ne faut. Je lis parfaitement bien votre écriture. Si je suis sévère pour le fond, il faudra que vous soyez courageux et patient. Il ne s'agit pas de faire un second volume aussi bon que le premier. En poésie, qui n'avance pas recule. Il faut faire beaucoup mieux. Je ne vous ai pas parlé des taches et des négligences de votre premier volume. Il y avait tant à admirer et tant à s'étonner, que je n'ai pas trouvé de place dans mon esprit pour la critique. Mais il faut que le second volume n'ait pas ces incorrections. Il faut passer maître avant peu. Ménagez votre santé pourtant, mon pauvre enfant, et ne vous pressez pas. Quand vous n'êtes pas en train, reposez-vous et ne faites pas fonctionner le corps et l'esprit à la fois, au delà de vos forces. Vous avez bien le temps, vous êtes tout jeune, et nous nous usons tous trop vite. N'écrivez que quand l'inspiration vous possède et vous presse.
CCXVII
AU MÊME
Nohant, 24 août 1842
Mon cher poète,
J'ai trouvé vos deux lettres au retour d'un voyage que je viens de faire à Paris, pour mes affaires, c'est-à-dire pour celles de notre Revue. Je suis toujours malade, et mes yeux me refusent le service. Ne croyez donc pas, si je ne vous réponds pas exactement, qu'il y ait de ma faute. Mon travail même est sans cesse interrompu et repris avec de pénibles efforts souvent infructueux.
Je crois qu'à certains égards, vous avez progressé. Vos idées s'enchaînent, se symbolisent et se complètent mieux. Mais je veux vous avertir avec la franchise et l'autorité maternelles que vous voulez bien m'accorder: vous négligez la forme et l'expression, au lieu de les corriger. Je ne vous ai pas fait de reproche pour votre volume imprimé, je n'ai fait d'attention sérieuse qu'à l'inspiration extraordinaire et à l'innéité, l'abondance de talent, qui s'y révèlent à chaque page. Je savais bien qu'à chaque page il y avait ou une incorrection de langage ou une métaphore manquant de justesse, ou un trait dont le goût n'était pas pur. Si vous voulez faire une seconde publication ayant les mêmes qualités et les mêmes défauts que la première, vous le pouvez. Je suis à votre service pour m'en occuper avec autant de zèle et de dévouement que s'il s'agissait de votre chef-d'oeuvre. Mais, si vous écoutez les conseils de mon amitié sérieuse et sévère, vous ne publierez vos nouvelles poésies que lorsque vous y reconnaîtrez vous-même plus de qualités et moins de défauts que dans les premières.
Vous êtes si jeune, qu'il ne vous est pas permis de ne pas faire chaque année un progrès sensible. Or, je trouve, dans les pièces que vous m'avez envoyées, plus de qualités, il est vrai, mais aussi plus de défauts que dans votre volume. Je ne m'en étonne pas, et même je vous dirai que je m'y attendais. C'est une phase inévitable de la transformation qui se fait dans l'esprit d'un poète comme d'un artiste. J'étudie ces phases dans la peinture que fait mon fils, et je les ai étudiées sur moi-même dans ma jeunesse. Tant qu'on est dans l'heureux âge de progresser, on perd à chaque instant d'un côté ce qu'on gagne de l'autre. De ce que cela est inévitable, il n'en faut pas moins s'observer, s'efforcer, s'examiner et se corriger. Dans la peinture, on étudie les grands modèles. Dans la littérature, il en faut faire autant. Je voudrais que vous prissiez du repos pour quelque temps, puisque vous-même, au milieu de vos fatigues et de vos chagrins domestiques, vous en sentez le besoin. Il faudra lire beaucoup d'ancienne littérature, du Corneille, du Bossuet, du Jean-Jacques Rousseau; même du Boileau comme antidote à un certain débordement d'expressions et de métaphores romantiques dont on abuse aujourd'hui, et dont vous abusez souvent.
Je ne veux pas que vous vous effaciez, que vous cessiez d'être moderne et romantique pour vous faire classique et ancien. Mais il n'y a pas de danger que cela vous arrive. Vous êtes riche à revendre, et il ne s'agit plus que de savoir choisir et ordonner vos richesses. Comme jeune homme et poète ardent, vous manquez souvent de goût: cette chose si fine, qu'elle est indéfinissable, que je ne pourrais jamais vous dire en quoi elle consiste, et que, sans elle, pourtant, il n'y a point d'art ni de vraie poésie. Si vous n'en aviez pas du tout, je n'essayerais pas de vous conseiller d'en avoir: ce serait bien inutile; mais c'est parce que vous en avez beaucoup et grandement que je vous avertis de penser maintenant au triage. Je vous détaillerais bien, vers par vers, vos succès et vos chutes en ce genre. Ainsi, les quatre vers qui terminent l'Échappée de mer sont une comparaison extrêmement hardie, et cependant juste, heureuse et belle. Mais quand, par un néologisme audacieux, vous faites le verbe zigzaguer, vous ne réussissez qu'à peindre aux yeux vivement une chose matérielle, et, au lieu de l'embellir par l'expression (ce qui est le devoir inexorable de la poésie), vous la rabaissez à un terme vulgaire et incorrect, vous manquez au goût. Vous peignez un spectacle grandiose: ne cessez pas d'être grandiose; vous voulez dire naïvement une chose naïve: soyez naïf. Zigzaguer n'est ni l'un ni l'autre. Si je vous analysais vos vers un par un, je vous ennuierais, je vous effrayerais peut-être, et mon avis n'est pas qu'on reprenne un travail mot à mot pour le refaire péniblement. Il vaut mieux passer à un autre et s'observer en le faisant. Vous auriez même près de vous un conseil assidu et sévère, qu'il vous fatiguerait, et glacerait peut-être votre inspiration. Je ne veux faire ce triste métier avec vous que quand vous serez résolu à imprimer. Alors vous m'enverrez le tout, et, si vous le voulez, je ferai le travail d'élaguer et d'indiquer à un nouvel examen de vous ce qui ne me paraîtra pas bien. Mais, dans l'état de fatigue et d'agitation où vous êtes, le plus sage serait de travailler moins souvent et d'apprendre davantage. Je vous blâme beaucoup d'avoir une correspondance qui vous prend du temps. Je n'en ai pas, moi. Une fois par mois; j'écris une douzaine de lettres, tant pour mes amis que pour mes affaires, et je reçois au moins cent lettres par mois.
Mais elles sont le fait de l'oisiveté, de la curiosité et de la vanité. Je n'ai garde d'y répondre, quand je n'y vois aucune utilité pour moi ou pour les autres. Cela me fait des ennemis. Je m'y résigne, ne pouvant l'éviter et n'ayant pas le moyen de payer une secrétaire pour la satisfaction d'autrui. Vous avez mieux à faire, mon cher enfant, que de gaspiller votre temps si rare, et vos forces si nécessaires, à de menues expansions de banale correspondance où l'on est toujours poussé par le besoin de parler de soi. Quand vous avez une heure de reste le soir, lisez donc de bons vers et de bonne prose, et, sans vous attacher à imiter aucun auteur, vous prendrez, sans vous en apercevoir, l'habitude d'un goût plus sévère et d'une pureté de forme plus soutenue.
Quant aux lettres que vous m'écrivez, mon cher poète, et que je reçois toujours avec un vrai plaisir, ne vous demandez pas si elles sont bien écrites. Elles le sont. Votre coeur y parle, et le lecteur n'y cherche pas autre chose.
Si vous avez le courage de faire ce que je vous dis, avant peu de mois, vous vous réveillerez un beau jour ayant beaucoup acquis, et, sans vous en rendre compte peut-être, vous aurez trouvé des formes irréprochables pour rendre vos pensées nobles et chaleureuses.
Mais le travail, la maladie, la misère, me direz-vous? Oh! je sais bien ce que c'est. Si vous comptez vivre de votre plume, et progresser en même temps, je vous dirai que c'est trop pour commencer, et qu'il faut vous résigner, pendant quelques années encore, à choisir entre le profit et le progrès du talent. Si vous étiez malade tout à fait et dans l'impossibilité de travailler des bras, j'espère que vous seriez assez bon fils pour me le dire et ne pas rougir d'un service, si tant est qu'on puisse appeler service un moment d'aide si doux à l'ami qui peut le procurer.
Vous avez bien fait de repousser du pied l'or dont vous me parlez, si c'était de cet or de mauvais aloi que nous savons bien et qui souille le coeur et la main. Mais l'aide d'un coeur ami, c'est autre chose. J'espère que vous le comprendrez comme moi.
Adieu, mon cher Poncy. Du courage! croyez qu'il m'en faut beaucoup pour vous sermonner comme je fais.
A vous, de coeur.
J'ai encore un mot à vous dire. Ne montrez jamais mes lettres qu'à votre mère, à votre femme, ou à votre meilleur ami. C'est une sauvagerie et une manie que j'ai au plus haut degré. L'idée que je n'écris pas pour la personne seule à qui j'écris, ou pour ceux qui l'aiment complètement, me glacerait sur-le-champ le coeur et la main. Chacun a son défaut. Le mien est une misanthropie d'habitudes extérieures, quoique, au fond, je n'aie guère d'autre passion maintenant que l'amour de mes semblables; mais ma personnalité n'a que faire dans les faibles services que mon coeur et ma foi peuvent rendre en ce monde.
Quelques-uns m'ont fait beaucoup de peine sans le savoir, en parlant et en écrivant sur ma personne, mes faits et gestes, même en bien et avec bonne intention. Respectez la maladie d'esprit de celle que vous appelez votre mère.
CCXVIII
A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
Nohant, 23 août 1842
Mademoiselle,
J'ai reçu à Paris, où je viens de passer quelques jours, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire il y a deux mois. Je répondrais mal à la confiance dont vous m'honorez si je n'essayais pas de vous dire mon opinion sur votre situation présente. Cependant, je suis un bien mauvais juge en pareille matière, et je n'ai point du tout le sens de la vie pratique. Je vous prie donc de regarder le jugement très bref que je vais vous soumettre comme une synthèse d'où je ne puis redescendre à l'analyse, parce que les détails de l'existence ne se présentent à moi que comme des romans plus ou moins malheureux et dont la conclusion ne se rapporte qu'à une maxime générale: changer la société de fond en comble.
Je trouve la société livrée au plus affreux désordre, et, entre toutes les iniquités que je lui vois consacrer, je regarde, en première ligne, les rapports de l'homme avec la femme établis d'une manière injuste et absurde. Je ne puis donc conseiller à personne un mariage sanctionné par une loi civile qui consacre la dépendance, l'infériorité et la nullité sociale de la femme. J'ai passé dix ans à réfléchir là-dessus, et, après m'être demandé pourquoi tous les amours de ce monde, légitimés ou non légitimés par la société, étaient tous plus ou moins malheureux, quelles que fussent les qualités et les vertus des âmes ainsi associées, je me suis convaincue de l'impossibilité radicale de ce parfait bonheur, idéal de l'amour, dans des conditions d'inégalité, d'infériorité et de dépendance d'un sexe vis-à-vis de l'autre. Que ce soit la loi, que ce soit la morale reconnue généralement, que ce soit l'opinion ou le préjugé, la femme, en se donnant à l'homme, est nécessairement ou enchaînée ou coupable.
Maintenant, vous me demandez si vous serez heureuse par l'amour et le mariage. Vous ne le serez ni par l'un ni par l'autre, j'en suis bien convaincue. Mais; si vous me demandez dans quelles conditions autres je place le bonheur de la femme, je vous répondrai que, ne pouvant refaire la société, et sachant bien qu'elle durera plus que notre courte apparition actuelle en ce monde, je la place dans un avenir auquel je crois fermement et où nous reviendrons à la vie humaine dans des conditions meilleures, au sein d'une société plus avancée, où nos intentions seront mieux comprises et notre dignité mieux établie.
Je crois à la vie éternelle, à l'humanité éternelle, au progrès éternel; et, comme j'ai embrassé à cet égard les croyances de M. Pierre Leroux, je vous renvoie à ses démonstrations philosophiques. J'ignore si elles vous satisferont, mais je ne puis vous en donner de meilleures: quant à moi, elles ont entièrement résolu mes doutes et fondé ma foi religieuse.
Mais, me direz-vous encore, faut-il renoncer, comme les moines du catholicisme, à toute jouissance, à toute action, à toute manifestation de la vie présente, dans l'espoir d'une vie future? Je ne crois point que ce soit là un devoir, sinon, pour les lâches et les impuissants. Que la femme, pour échapper à la souffrance et à l'humiliation, se préserve de l'amour et de la maternité, c'est une conclusion romanesque que j'ai essayée dans le roman de Lélia, non pas comme un exemple à suivre, mais comme la peinture d'un martyre qui peut donner à penser aux juges et aux bourreaux, aux hommes qui font la loi et à ceux qui l'appliquent. Cela n'était qu'un poème, et, puisque vous avez pris la peine de le lire (en trois volumes), vous n'y aurez pas vu, je l'espère, une doctrine. Je n'ai jamais fait de doctrine, je ne me sens pas une intelligence assez haute pour cela. J'en ai cherché une; je l'ai embrassée. Voilà pour ma synthèse à moi; mais je n'ai pas le génie de l'application, et je ne saurais vraiment pas vous dire dans quelles conditions vous devez accepter l'amour, subir le mariage et vous sanctifier par la maternité.
L'amour, la fidélité, la maternité, tels sont pourtant les actes les plus nécessaires, les plus importants et les plus sacrés de la vie de la femme. Mais, dans l'absence d'une morale publique et d'une loi civile qui rendent ces devoirs possibles et fructueux, puis-je vous indiquer les cas particuliers où, pour les remplir, vous devez céder ou résister à la coutume générale, à la nécessité civile et à l'opinion publique? En y réfléchissant, mademoiselle vous reconnaîtrez que je ne le puis pas, et que vous seule êtes assez éclairée sur votre propre force et sur votre propre conscience, pour trouver un sentier à travers ces abîmes, et une route vers l'idéal que vous concevez.
A votre place, je n'aurais, quant à moi, qu'une manière de trancher ces difficultés. Je ne songerais point à mon propre bonheur. Convaincue que, dans le temps où nous vivons (avec les idées philosophiques que notre intelligence nous suggère et la résistance que la législation et l'opinion opposent à des progrès dont nous sentons le besoin), il n'y a pas de bonheur possible au point de vue de l'égoïsme, j'accepterais cette vie avec un certain enthousiasme et une résolution analogue en quelque sorte à celle des premiers martyrs. Cette abjuration du bonheur personnel une fois faite sans retour, la question serait fort éclaircie. Il ne s'agirait plus que de chercher à faire mon devoir comme je l'entendrais. Et quel serait ce devoir? Ce serait de me placer, au risque de beaucoup de déceptions, de persécutions et de souffrances, dans les conditions où ma vie serait le plus utile au plus grand, nombre possible de mes semblables. Si l'amour parle en vous, quel sera, avec une telle abnégation, le but de votre amour? Faire le plus de bien possible à l'objet de votre amour. Je n'entends pas par là lui donner les richesses et les joies qu'elles procurent: c'est plutôt le moyen de corrompre que celui d'édifier. J'entends lui fournir les moyens d'ennoblir son âme, et de pratiquer la justice, la charité, la loyauté. Si vous n'espérez pas produire ces effets nobles et avoir cette action puissante sur l'être que vous aimez, votre amour et votre fortune ne lui feront aucun bien. Il sera ingrat, et vous serez humiliée.
Si l'espoir de la maternité parle en vous, quel sera (toujours avec l'abnégation) le but de votre espoir? Ce sera de vous placer dans les conditions les plus favorables à l'éducation de vos enfants, aux bons exemples et aux bons préceptes que vous devez leur fournir.
Enfin, si le désir de donner le bon exemple à votre entourage parle en vous, examinez d'abord si votre entourage est susceptible d'être impressionné et modifié par un bon exemple, et, s'il en est ainsi, cherchez les conditions dans lesquelles vous lui donnerez ce bon exemple.
Ici s'arrête nécessairement mon instruction. Si vous me disiez d'appliquer à votre place ces trois préceptes, je ferais peut-être tout de travers. Je crois avoir une bonne conscience et de bonnes intentions. Mais je n'ai aucune habileté de conduite, et je me suis mille fois trompée dans l'action. Je crois que vous avez un meilleur jugement, et que, si vous, vous servez de ma théorie, vous sortirez des incertitudes où vous êtes plongée. La préoccupation où vous êtes d'une satisfaction personnelle que je crois impossible d'assurer est l'obstacle qui vous arrête, et, si vous vous sentez la foi et le courage de l'écarter la lumière se fera dans votre intelligence.
Je n'ai pas lu les ouvrages que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer. Ils ont été égarés dans un déménagement avec d'autres livres, et je n'ai jamais pu les retrouver. Si vous aviez la bonté de renouveler votre envoi, j'y consacrerais les premières heures de liberté que j'aurai. Je vous demande pardon de mon griffonnage, j'ai la vue fort altérée. J'écris bien rarement des lettres et avec beaucoup de peine.
Agréez, mademoiselle, l'expression de mon estime bien particulière et de mes sentiments distingués.
GEORGE SAND.
Je serai à Paris vers le 25 septembre. Veuillez adresser à la Revue indépendante.