CCXIX
A MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
Nohant, septembre 1842.
Monseigneur.
Mon nom est peut-être une mauvaise recommandation près de vous; mais, si, avec des croyances peut-être différentes des vôtres; je viens à vous, pleine de confiance, pour vous indiquer une bonne oeuvre à faire, il me semble que votre sagesse éclairée et votre esprit de charité peuvent m'accorder aussi quelque confiance et m'écouter avec douceur.
Il y a du moins un point qui rassemble les âmes engagées sur des routes diverses. C'est l'amour de la justice, et, comme toute justice émane de Dieu, peut-être ne suis-je pas une âme impie ni indigne de merci; c'est cet esprit de justice et de bonté que j'invoque, pour oser, sans être connue de vous, vous confier un secret et vous demander une grâce.
Monseigneur, il y a, dans une commune de campagne, un desservant très orthodoxe, nullement partisan de mes dissidences avec la lettre des lois de l'Église, et avec lequel, par conséquent, je ne suis pas intimement liée. Je respecte trop la sincérité et la fermeté de sa foi pour chercher à l'ébranler par de vaines discussions, et sa foi me paraît bonne et bien entendue, puisqu'elle ne produit que de bonnes et nobles actions. Les services et les soins à rendre aux paysans malades ou indigents me sont imposés par un peu d'aisance et par mon séjour au milieu d'eux. C'est ainsi que j'ai été à même d'apprécier la conduite pure et respectable de ce vertueux prêtre, et, le voyant béni de tous, me trouvant parfois en relations avec lui pour aviser au soulagement de certaines souffrances et misères, je puis attester que c'est là un homme irréprochable aux yeux de toutes les opinions.
Ces jours derniers, l'ayant rencontré dans une chaumière et revenant par le même chemin que lui, je remarquai qu'il était fort triste et abattu, et, l'ayant pressé de questions, j'obtins la confidence que je vais faire à Votre Grandeur. C'est un secret qui m'a été confié, et je ne le confierai jamais qu'à Elle, c'est lui dire que je compte absolument sur son honneur et sur sa religion pour ne point chercher à connaître le nom du prêtre dont il s'agit; car la démarche que je fais ici, je n'y suis point autorisée; je la prends dans un mouvement de mon coeur et dans une sorte d'inspiration que je crois bonne et sûre.
Il y a quelques années, ce desservant, touché du désespoir d'une vieille mère de famille dont le fils, homme d'honneur, mais accablé par de malheureuses affaires, allait être poursuivi et emprisonné pour dettes, céda aux conseils de la pitié, accorda pleine confiance aux preuves qu'on lui donnait, et s'engagea à servir de caution auprès des créanciers pour une pauvre somme de quatre mille francs. C'était plus qu'il ne possédait, ou, pour mieux dire, il ne possédait rien du tout. Mais, comme les créanciers demandaient alors une garantie plutôt que de l'argent; que le débiteur paraissait pouvoir s'acquitter en quelques années par son travail, le bon prêtre calcula que, toutes choses étant mises au pis, il pourrait lui-même, avec le temps et en se privant chaque année, arriver à faire face au désastre.
Malheureusement, le débiteur mourut peu après, ne laissant rien, et la dette retomba sur le prêtre, qui obtint un peu de temps, et qui, depuis deux ou trois ans, paye les intérêts sans avoir pu arriver à solder plus de deux cents francs sur le capital.
Maintenant, voici que les créanciers se montrent fort durs et fort pressés, qu'ils exigent ce capital sur l'heure, menacent de poursuites, de frais et de saisie, et, pour avoir exercé la charité, un prêtre respectable et excellent peut être d'un jour à l'autre exposé à un scandale, à une honte poignante.
Si j'avais eu quatre mille francs, j'aurais à l'instant même fait cesser l'inquiétude et la douleur de ce bon curé. Mais son histoire est la mienne, avec la différence que ce qui lui est arrivé une fois m'est arrivé plus de vingt fois, et que, dans la proportion de mes ressources aux siennes, je suis encore plus gênée et empêchée que lui. Ma position de femme, c'est-à-dire de mineure aux yeux de la loi (mineure de quarante ans, s'il vous plaît, monseigneur!), ne me permet pas d'emprunter, et je ne peux pas m'adresser à des amis. La plupart des miens sont pauvres; le peu de riches véritablement humains que j'ai rencontrés sont tellement épuisés d'aumônes et de charités, que c'est être indiscret que de recourir à eux encore une fois. Et puis je dois vous avouer que je suis liée en général avec des personnes de l'opposition la plus prononcée, et que, malheureusement, il y a de l'intolérance au fond de toutes les opinions de ce temps-ci. Tel qui se dépouillera pour un détenu politique de sa couleur ne s'intéressera point à un curé et ne comprendra pas que je m'y intéresse.
J'ai fait appel, sans les beaucoup connaître, à quelques personnes riches et pieuses, leur faisant entendre qu'il s'agissait d'un prêtre, et d'un prêtre aussi orthodoxe qu'elles pouvaient le désirer. On m'a répondu qu'on n'avait pas d'argent ou qu'on avait ses pauvres.
J'ai conseillé à mon desservant de s'adresser au prélat de son diocèse; mais d'autres le lui ont déconseillé, parce que monseigneur, dit-on, blâmerait l'action du prêtre charitable comme une légèreté, comme une imprudence, et que cet aveu pourrait lui faire du tort dans son esprit. Est-ce possible? la prudence humaine peut-elle parler, là où la pitié évangélique commande? Je ne comprends rien à cela, mais enfin je ne puis insister sur un avis où l'on croit voir de graves inconvénients. Dans cette perplexité, l'idée m'est venue de m'adresser tout droit à Votre Grandeur, parce qu'on m'a dit qu'Elle avait l'esprit élevé et l'âme véritablement apostolique. J'ai eu confiance, et j'ai osé. Je prévois bien que Votre Grandeur fait son devoir encore mieux que moi, encore mieux que tout le monde, et qu'Elle a quelque peine à satisfaire toutes les demandés nécessiteuses dont elle est accablée. Mais elle a de nombreuses et puissantes relations que je n'ai point, elle doit disposer de la bourse de beaucoup de personnes charitables, et il suffit d'un mot de sa bouche pour obtenir pleine croyance, tandis qu'une hérétique comme moi n'a point de crédit, et ne peut espérer d'être écoutée que par une àme aussi dégagée de soupçons et aussi saintement loyale que celle de Votre Grandeur.
Je la prie d'agréer l'hommage de mon profond respect.
GEORGE SAND.
CXX
A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
Paris, 12 novembre 1842.
Mon bon Charles,
Tu es excellent, et tes marrons le sont aussi. Nous les croquons à toutes les sauces, et cet échantillon du Berry, en même temps qu'il nous couvre de gloire aux yeux de nos convives, nous satisfait l'estomac en nous réjouissant le coeur. Solange surtout en fait son profit à belles dents, et madame Pauline les a trouvés si bons, que je lui en ai promis, de ta part, un joli sac que certainement tu ne lui refuseras pas.
Je te dirai que nous sommes occupés de cette grande et bonne Pauline, avec redoublement depuis son redébut aux Italiens. Je ne te dis rien de sa voix et de son génie, tu en sais aussi long que nous là-dessus; mais tu apprendras avec plaisir que son succès, un peu contesté dans les premiers jours, non par le public, mais par quelques coteries et boutiques de journalisme, a été, dans la Cenerentola aussi brillant et aussi complet que possible. Elle y est admirable, et, durant trois représentations de suite, on lui a fait répéter le finale. On remonte maintenant le Tancrède pour elle, et, les jours où elle ne chante pas, nous montons à cheval ensemble.
Nous cultivons aussi le billard; j'en ai un joli petit, que je loue vingt francs par mois, dans mon salon, et, grâce à la bonne amitié, nous nous rapprochons, autant que faire se peut, dans ce triste Paris, de la vie de Nohant. Ce qui nous donne un air campagne, aussi, c'est que je demeure dans le même square que la famille Marliani, Chopin dans le pavillon suivant, de sorte que, sans sortir de cette grande cour d'Orléans, bien éclairée et bien sablée, nous courons, le soir, les uns chez les autres, comme de bons voisins de province. Nous avons même inventé de ne faire qu'une marmite, et de manger tous ensemble, chez madame Marliani; ce qui est plus économique et plus enjoué de beaucoup que le chacun chez soi. C'est une espèce de phalanstère qui nous divertit et où la liberté mutuelle est beaucoup plus garantie que dans celui des fouriéristes.
Voilà comme nous vivons cette année, et, si tu viens nous voir, tu nous trouveras, j'espère, très gentils.
Solange est en pension, et sort tous les samedis jusqu'au lundi matin. Maurice a repris l'atelier con furia, et moi, j'ai repris Consuelo, comme un chien qu'on fouette; car j'avais tant flâné pour mon déménagement et mon installation, que je m'étais habituée délicieusement à ne rien faire. J'espère que je te donne sur nous tous les détails que tu peux désirer.
Quant à notre Revue, nous sommes en train de la reconstituer, et j'espère qu'après le numéro qui paraîtra ce mois-ci, nous nous mettrons à flot. Tu me dis de lui mettre l'éperon au ventre, cela ne dépend pas de moi. Dans ce bas monde, le zèle et le courage ne sont rien sans l'argent. Je n'en ai point, je n'en ai pas mis dans l'affaire, et Leroux et moi n'y sommes que pour notre travail. La mise de fonds s'épuisait avant que les bénéfices eussent pu être sensibles. Nous devions chercher à doubler notre capital pour continuer, nous avons fait mieux: nous l'avons triplé, et peut-être allons-nous le quadrupler. En même temps, nous laissons les droits de propriété et les peines de la direction à nos bailleurs de fonds. Cette direction, jointe au travail de la rédaction et à la direction matérielle de l'imprimerie, était une charge effroyable, pesant tout entière sur la tête et les bras de Leroux. Viardot, occupé des voyages, des engagements et des représentations de sa femme, n'y pouvait apporter une coopération active ni suivie.
Le peu que nous avons fait jusqu'ici est donc un tour de force, et, moi qui vois les choses de près, loin d'éperonner avec impatience mon pauvre philosophe, j'admire qu'il ait pu s'en tirer, sans manquer à paraître tous les mois, et en y poursuivant de difficiles et magnifiques travaux de politique sociale. Enfin le numéro de janvier sera fait sous la conduite de nos deux nouveaux associés (peut-être de nos trois associés), et nos noms disparaîtront de la couverture, parce que nous aurons un gérant signataire, qui, moyennant le cautionnement,—autre affaire grave que nous éludions, faute d'argent, en ne paraissant qu'une fois par mois,—fera marcher notre Revue par quinzaines régulières. Viardot s'arrange et se concerte avec eux pour sa part de propriété, et nous restons comme rédacteurs principaux. Prenez donc patience avec nos dernières lenteurs. Si vous comptez vos numéros et la matière énorme qu'ils renferment, vous verrez que nous vous en avons donné plus que nous ne vous en promettions. Renouvelez vos abonnements, et, si vous êtes contents de notre honnêteté de principes, comptez que la Revue ne changera pas de ligne, vu que nos associés sont des condisciples zélés et incorruptibles des mêmes doctrines.
Maintenant, parle-moi de toi comme je te parle de moi; tu me dois cela en retour de mon bavardage. Je vois que tu as toujours une prédilection pour le beau pays romantique de Vijon. Heureux homme qui peux, vivre où tu veux et comme tu veux! Malgré tout ce que j'invente ici pour chasser le spleen que cette belle capitale me donne toujours, je ne cesse pas d'avoir le coeur enflé d'un gros soupir quand je pense aux terres labourées, aux noyers autour des guérets, aux boeufs briolés par la voix des laboureurs, et à nos bonnes réunions, rares il est vrai, mais toujours si douces et, si complètes.
Il n'y a pas à dire quand on est né campagnard, on ne se fait jamais au bruit des villes. Il me semble que la boue de chez nous est de la belle boue, tandis que celle d'ici me fait mal au coeur. J'aime beaucoup mieux le bel esprit de mon garde champêtre que celui de certains visiteurs d'ici. Il me semble que j'ai l'esprit moins lourd quand j'ai mangé la fromentée de la mère Nannette que lorsque j'ai pris du café à Paris. Enfin, il me semble que nous sommes tous parfaits et charmants là-has, que personne n'est plus aimable que nous, et que les Parisiens sont tous des paltoquets.
Viens nous voir, cependant ici, comme tu en avais le dessein. Cela me fera du bien pour ma part, et, en embrassant les joues fleuries de ma grosse Eugénie, il me semble que j'embrasserai sainte Solange, notre patronne, en personne. Dis à cet infâme Gaulois de m'écrire un peu, et dis-moi si ma pauvre petite Laure est mieux portante. Parle-moi aussi de Duteil et d'Agasta, dont je ne sais rien et qui, de près ni de loin, ne me donnent signe de vie.
Vous êtes bien gentils d'avoir fait quelque chose pour nos pauvres incendiés. De notre côté, nous méditons une petite soirée chantante où madame Pauline fera la quête pour les pauvres avec des notes irrésistibles. En réunissant chez nous une vingtaine de personnes à nous connues, nous ferons une petite somme, et je remplirai le déficit, s'il y a lieu. Enfin j'espère que nos désolés n'auront rien perdu.
Bonsoir, cher vieux ami; mille baisers à ta femme et à tes chers enfants. Dis à Eugénie de m'aimer, et vous deux, n'en perdez pas l'habitude, je ne saurais pas m'en passer.
A toi.
GEORGE.
Cour d'Orléans, 5, rue Saint-Lazare.
Amitiés et poignées de main de la part de Viardot, de Chopin et de mes enfants. Pauline adore le Berry et les Berrichons. Elle y reviendra certainement l'automne prochain.
CCXXI
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Paris, 21 janvier 1843.
Mon cher Poncy,
J'ai reçu presque en même temps un jeune ami à vous dont je n'ai pas retenu le nom et qui m'a remis une lettre de vous en me promettant de venir chercher la réponse (je ne l'attends pas, car il y a déjà plusieurs jours d'écoulés), et M. Paul Gaymard, qui m'a remis votre portrait et les poésies dont vous l'aviez chargé il y a déjà longtemps. J'étais en affaire et je n'ai pu recevoir ce dernier qu'une minute; mais je lui ai fait promettre de revenir me voir, et nous parlerons de vous.
Vous vous plaignez beaucoup de mon silence, mon cher enfant, et pourtant je vous avais averti de la difficulté que j'éprouvais à écrire des lettres, ayant la vue abîmée, point de loisir, et surtout ce qu'on appelle une grande paresse à écrire, par suite d'une habitude que j'ai eue toute ma vie de correspondre à de très rares intervalles, même avec mes plus anciens et mes plus chers amis. J'ai là-dessus toute une théorie qui demanderait trop de temps pour être exposée dans une lettre, et qui ne vous persuaderait point, puisque vous êtes dans cet âge et dans cette disposition à l'expansion que j'ai fermée en moi à clef, comme un tiroir contenant ce qu'on a de plus précieux, et ce qu'on ne doit ouvrir que quand on en peut tirer le bonheur d'autrui. Que pourrais-je donc tirer d'utile pour vous de mon tiroir (puisque la métaphore y est, laissons-la)? Serait-ce de la louange? Vous n'en manquez pas, et je crains même que vous n'en ayez un peu trop autour de vous. Je trouve, dans la manière dont vous me parlez de vous-même, une confiance un peu exaltée dont je voudrais vous voir rabattre pour travailler vos vers plus consciencieusement et à tête refroidie, le lendemain de l'inspiration.
Voyons ce qu'il y aurait dans le tiroir encore: de l'amitié, de la sympathie? un véritable intérêt? sans doute, vous savez que le coffre en est plein, et, si vous étiez comme moi, vous ne devriez pas aimer à abuser dans les mots des plus saintes choses du monde, en faisant trop prendre l'air aux reliques de l'âme.
Troisièmes reliques du tiroir: des avis, des avertissements, des sermons affectueux dans l'occasion? Eh bien! si vous récapitulez, vous verrez que j'ai déjà maintes fois ouvert le tiroir pour vous écrire quand cela était utile. Je vous ai envoyé, pour commencer, l'amitié, l'intérêt, la sympathie, l'approbation, la louange sincère et méritée; et puis, ensuite, les sermons affectueux et des avis pleins de sollicitude. Si je le rouvrais toutes les semaines pour vous approuver, je vous donnerais de la vanité, et je vous ferais du mal. Si je le rouvrais de même pour vous sermonner; je vous causerais du découragement, et vous ferais encore du mal. Des lettres de bons procédés, de politesse ou de convenance, je n'en ai pas besoin, ni vous non plus. Je ne sais donc pas pourquoi vous m'écrivez, avec tant de vivacité, des plaintes si douloureuses sur mon silence et mon oubli. Je vois que vous êtes dans une période d'expansion excessive. Vous êtes tout jeune, vous êtes méridional, vous êtes poète, cela s'explique. Eh bien! mon enfant, faites des vers, de beaux vers. Jetez votre coeur à pleines mains à votre compagne, à votre mère, à vos amis et à vos camarades. Mais, avec moi, si vous voulez que votre attachement vous profite, soyez plus calme, plus sérieux et plus patient; car j'ai une nature très concentrée, très froide extérieurement, très réfléchie et très silencieuse. Si vous ne me comprenez pas, je ne vous serai bonne à rien. Mon amitié tranquille et rarement expansive vous blessera sans vous convaincre, et je serais pour votre vie une agitation, au lieu d'être un bienfait.
Puisque nous voilà sur ce sujet, j'ai deux reproches à vous faire d'une nature assez délicate, et je veux que vous preniez Désirée pour seule confidente et pour juge, avec votre mère, si vous voulez, je suis sûre qu'elles ont plus de droiture et de sens qu'aucune dame de nos salons. Voici mes reproches: lisez les en riant, mais aussi en prenant la résolution de vous observer. C'est une querelle de pure littérature ture que je vous fais, une guerre de mots, une chicane sur les expressions.
Vous ne vous apercevez pas qu'en m'exprimant une effusion filiale qui me touche et qui m'honore, vous vous servez de mots qui, mal interprétés, seraient le langage de la passion la plus exaltée. J'ai quarante ans; j'ai toute la raison qu'on doit avoir à mon âge. Loin de moi donc la sotte pruderie de croire que j'ai à me défendre d'une idée folle de la part de qui que ce soit. Ma vie est sérieuse, mes affections sont sérieuses, et mon jugement l'est aussi. Mais je vis parmi des gens calmes aussi, qui, ne connaissant pas l'enthousiasme méridional, où ne se rappelant pas celui de leur propre jeunesse, ne comprendraient rien à vos lettres si je les leur montrais. Je brûle donc vos lettres aussitôt que je les ai lues, en riant de cette précaution que vous me forcez de prendre, mais aussi en m'étonnant un peu que, vous qui êtes poète, c'est-à-dire artiste dans le choix des mots, ouvrier en fait de langue, comme on dit aujourd'hui, vous fassiez, sans vous en apercevoir, de tels contresens.
Mon fils m'apporte toutes mes lettres le matin à mon réveil, et c'est lui qui me les lit; lui aussi est d'un caractère tranquille, peu expansif, mais solidement affectueux. Si une de vos dernières lettres avait été ouverte par lui, je ne sais ce qu'il en aurait pensé; mais je crois bien qu'il m'aurait demandé si vous n'êtes pas un peu fou, et j'aurais été obligée de lui répondre: «Oui, mon enfant, tous les poètes le sont.»
Encore un sermon: c'est le tiroir aux sermons, aujourd'hui. Vous adressez à Juana l'Espagnole et à diverses autres beautés fantastiques des vers que je n'approuve pas. Êtes-vous un poète bourgeois, ou un poète prolétaire? Si vous êtes le premier des deux, vous pouvez chanter toutes les voluptés et toutes les sirènes de l'univers, sans en avoir jamais connu une seule. Vous pouvez souper, en vers, avec les plus délicieuses houris, ou avec les plus grandes gourgandines, sans quitter le coin de votre feu et sans voir d'autres beautés que le nez de votre portier. Ces messieurs font ainsi et ne riment que mieux. Mais, si vous êtes un enfant du peuple, et le poète du peuple, vous ne devez pas quitter le chaste sein de Désirée pour courir après des bayadères et chanter leurs bras voluptueux.
Je trouve là une infraction à la dignité de votre rôle. Le poète du peuple a des leçons de vertu à donner à nos classes corrompues, et, s'il n'est pas plus austère, plus pur et plus aimant le bien que nos poètes, il est leur copiste, leur singe et leur inférieur. Car ce n'est pas seulement l'art d'arranger les mots qui fait un grand poète: c'est là l'accessoire, c'est là l'effet d'une cause.—La cause doit être un grand sentiment, un amour immense et sérieux de la vertu, de toutes les vertus; une moralité à toute épreuve, enfin une supériorité d'âme et de principes qui s'exhale dans ses vers à chaque trait, et qui fasse pardonner à l'inexpérience de l'artiste, en faveur de la vraie grandeur de l'individu. Il me semble que vous éparpillez parfois votre âme, ou du moins votre muse à tous les vents. Dans votre premier volume, vous aviez exprimé l'amour d'une manière si chaste et si touchante! on voyait Désirée, la jeune et honnête fille du peuple, la vierge; de votre choix! Je vous en prie, supprimez Juana du prochain volume, et, si vous conservez ces vers:
…. J'aime toutes les femmes,
Parce que le Poète aime toutes les fleurs.
n'en faites pas du moins la devise de votre vie; parce qu'il vous arriverait bientôt, de n'aimer plus aucune femme et de ne plus sentir le parfum des fleurs.
Vous n'en êtes point là, Dieu merci! vous aimez Désirée, vous la chantez encore, chantez-la toujours, et n'en chantez pas d'autres, maintenant qu'elle est à vous. On voit que vous l'aimez véritablement; car les vers que vous mettez dans sa bouche sont les plus charmants de votre dernier envoi; au lieu que dans ceux que vous m'avez envoyés sur une belle Espagnole, il y avait de l'affectation, des efforts, et point de feu véritable. Enfin, voulez-vous être un vrai poète, soyez un saint! et, quand votre coeur sera sanctifié, vous verrez comme votre cerveau vous inspirera.
Je suis très contente de l'envoi que vous me faites par M. Paul Gaymard.
Presque tout est bon, et il y a des choses vraiment belles.
Votre Sonnet est bien fait; votre Enfant endormi, votre Bouquet de violettes, etc., etc., sont de charmantes choses. Dans la lettre de Béranger à M. Ortolan, dont vous m'envoyez la copie, je vois bien qu'il est de mon avis, et qu'il ne voudrait pas que vous publiassiez un second volume, avant qu'un progrès remarquable se fût accompli en vous. Je veux demander à Béranger une entrevue dont vous serez le seul objet, et lui montrer votre nouveau recueil, afin qu'il m'aide à savoir si vous êtes dans cette bonne veine de progrès. Je n'ose m'en remettre à moi-même. Je ne fais pas de vers et crains d'être, quant à la forme, un mauvais juge. Il me fixera à cet égard, et, s'il approuve la publication, pendant que j'ai encore trois mois à passer ici, je m'en occuperai. Mais je n'ai pas tout ce que vous m'avez adressé d'après vos listes; j'ai lieu de penser qu'un paquet a été perdu. Dans notre petite ville du Berry, nous avons un buraliste fort négligent, et toutes nos lettres ne nous arrivent pas toujours. En outre, j'avais confié à M. Leroux plusieurs de vos feuillets, afin qu'il choisît une pièce qui conviendrait à la Revue indépendante. Il a choisi celle à Béranger, que vous avez dû voir imprimée avec la correction d'un ou deux mots que je me suis permis d'atténuer, les trouvant un peu boursouflés, et la suppression d'une ou deux strophes qui ne valaient pas les autres. En me rendant les manuscrits, bien qu'il m'eût promis de ne rien égarer, il en a, je crois, oublié une partie chez lui, et je crains de n'avoir pas le tout, ou d'en avoir laissé moi-même quelques feuillets à la campagne, dans mon secrétaire. Je ne retrouve pas une des pièces que j'aimais le mieux, des vers à propos d'une fête d'ouvriers, où vous parlez du Christ, etc. Ainsi faites-moi recopier par quelqu'un de vos amis, si vous n'avez pas le temps de le faire vous-même, tout ce que vous avez composé, avant et depuis l'envoi par M. Paul Gaymard. Cet envoi se compose de: le Muiron et la Belle-Poule, Catarina la folle, A Charles Ferrand, Vendredi saint, Torrents, Mathilde, le Pécheur du lac, Sonnet, Matinée en rade, Tableau, Ma pensée, Nuit en mer, le Forçat, Vers à M. Paul Gaymard, A madame N***, A Méry, Dèlire, Courdouan, Promenade sur mer, l'Avarice, l'Enfant endormi, Ressemblance, le Bal aux Anglais, Bouquet de violettes.
Envoyez-moi donc tout le reste, ce sera plus tôt fait que de nous consulter par lettres sur ce que j'ai et sur ce qui me manque. Faites-en un paquet, et mettez-le à la diligence, enveloppé de plusieurs papiers forts, et en le faisant enregistrer au bureau.
Bonsoir, mon cher Poncy; soyez heureux et courageux.
Je vous demande pour mon compte de faire souvent des vers sur votre métier, ce sont les plus originaux de votre plume. Vous y mettez un mélange de gaieté forte et de tristesse poétique que personne ne pourrait trouver, à moins d'être vous. Les trois ou quatre strophes de l'Épître à Béranger, où vous parlez de votre truelle, avec tant de naïveté et de philosophie, ont un tour robuste et frais qui vous constitue une individualité véritable. Ce sont aussi les strophes qu'on a remarquées et goûtées ici, où il y a tant de poètes, où l'on publie tant de milliards de vers par semaine; où l'on est si blasé, si ennuyé de poésie, si difficile et si moqueur; ici, où l'on a tout chanté, le ciel, la mer, l'amour, l'orage, la solitude, la rêverie, enfin tout ce que chantent les poètes, on ne connaît pas la poésie du peuple, et c'est la Revue indépendante qui a osé la découvrir un beau matin.
Si vous voulez n'être pas perdu dans la foule des écriveurs, ne mettez donc pas l'habit de tout le monde; mais paraissez dans la littérature avec ce plâtre aux mains qui vous distingue et qui nous intéresse, parce que vous savez le rendre plus noir que notre encre. Ceci est une pure question littéraire. Mais, je le répète, soyez homme du peuple jusqu'au fond du coeur, et, si vous vous préservez de la vanité et de la corruption des classes moyennes ou supérieures, comme on les appelle, tout ira bien. Autrement votre force ne s'étendra pas au delà d'un certain point et ne passera pas les limites du clocher.
CCXXII
A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY
Paris, 21 février 1843.
Eh! bien, mon cher vieux, si tout est prévu, examiné et conclu, tant mieux. Je désire et j'espère le bonheur de ta fille, et le tien, par conséquent. Je serai toute disposée à accueillir avec amitié mon neveu Simonnet, et, s'il est parfait pour sa femme, je l'aimerai de tout mon coeur.
Tu as dû recevoir la caisse: elle est partie depuis trois jours.
Je ne sais pas encore si Pierret ira à la noce. Maurice vient de lui écrire pour l'engager à faire la route avec lui; car, enfin, Maurice, gagné par tes instances, et par la considération de trouver son père à Montgivray, a obtenu de son patron[1] une permission de huit jours. Il partira d'ici à vendredi prochain, et sera de retour le samedi, au plus tard, de l'autre semaine. Il te dira ses travaux, et je te demande ta parole d'honneur de ne pas le retenir plus longtemps et même de le faire partir au jour dit, s'il se laissait entraîner par le plaisir d'être avec vous. Il est en plein dans l'anatomie, science indispensable à acquérir vite; car, emporté par sa facilité, s'il n'apprend le dessin bien vite et scrupuleusement, il se gâtera et fera de la drogue toute sa vie.
Cette étude à l'école pratique, au milieu de cinquante carabins dépeçant chacun une pauvre charogne humaine, lui répugne beaucoup. Cependant, il en a pris son parti, et même il est dans un bon train maintenant. Je crains beaucoup pour lui l'entraînement de distraction que cette noce va lui causer. Il doit concourir pour une place aux Beaux-Arts dans quinze jours; et, s'il n'est pas en mesure, il ne sera pas admis. Je te l'envoie donc en te priant bien sérieusement de faire entendre raison à son père là-dessus. Maurice est dans les deux ou trois années qui vont décider de son avenir, à savoir s'il sera un artiste ou un amateur. Tu me diras qu'il peut vivre sans être un artiste. Mais quelle différence dans la vie d'un homme, de savoir faire en maître ce qu'on a appris, ou de rester écolier! Il faut que, cette année, maître Maurice épouse dame Peinture pour tout de bon; nous voilà occupés tous deux de l'établissement de nos enfants, chacun à sa manière. Aide-moi à chapitrer Maurice sur ce point.
Bonsoir, mon vieux; mille compliments et mille caresses à la bonne petite Léontine. En me disant qu'elle reçoit la récompense de sa simplicité, tu en fais un bel éloge, et qu'elle mérite. Mille et mille tendresses à Émilie. Je t'embrasse. Tous nos amis te Félicitent.
[1] Eugène Delacroix.
CCXXIII
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Paris, 26 février 1843.
Mon cher enfant,
J'ai reçu votre lettre ce matin, et non vos corrections de la Belle-Poule, ni l'autre pièce dont vous me parlez. Vos vers sont dans les mains de Béranger, qui a fait un peu de difficulté pour se charger de l'examen et du conseil. Il trouvait la chose délicate et craignait de vous affliger en étant tout à fait franc et sévère. Je lui ai dit que c'était, au contraire, le plus grand service qu'il pût vous rendre et que vous en seriez reconnaissant; que vous n'aviez ni l'entêtement ni l'orgueil chagrin des autres poètes, et que vous saviez préférer un ami à un flatteur. Je vous donnerai sa réponse dès que je l'aurai. Tout en parlant avec lui de la publication de votre second volume, voici quel a été son avis: «Je n'entends pas plus que vous les affaires de librairie; et lui, les entend très bien, ainsi que les chances de succès.»
Il pense que les vers, quelques beaux et nouveaux qu'ils soient, out peu de retentissement à Paris, où tout le monde en publie et où le public, inondé de ce déluge, ne se donne pas la peine de les regarder. De beaux vers ne sont accueillis que par un certain nombre d'amateurs assez restreint. Il faut que ce soient des gens de goût, à existence douce et tranquille. Il y a peu de ces gens-là ici. Il y en a de moins en moins tous les jours. Si vous voyiez cette vie affairée, matérielle et avide d'argent ou de grossiers plaisirs, vous en seriez consterné.
Mais revenons à l'avis de Béranger. Il dit que, si vous vous faisiez imprimer en province, les frais seraient moindres de moitié et les placements plus faciles, l'ouvrage étant sous la main et vos souscriptions sur place. Vous pourriez, si l'impression était exécutée proprement (car, ici, c'est une considération pour les libraires), nous en envoyer un certain nombre qu'on ferait prendre à un éditeur en tâchant qu'il vous volât le moins possible. Pierrotin ne vous volerait pas du tout; mais il fera difficulté de se charger d'une petite affaire, lui qui, en ayant fait de très grandes avec un assez beau succès, n'aime plus aujourd'hui que les entreprises à nombreuses livraisons suivies. Nous verrions bien pour cela.
En attendant, dites-moi si cette publication chez vous offre les meilleures chances que Béranger croit y voir. Les dépenses qu'on vous a fait faire pour votre premier volume me paraissent exorbitantes, et, si on les réduisait de moitié, vos profits seraient doubles. Je pense que vous trouverez facilement un éditeur qui ferait les frais, à charge de se rembourser avec des bénéfices modestes sur la vente; ou plutôt un imprimeur libraire; car je ne sais s'il y a des imprimeurs proprement dits en province. De plus, j'enverrais ma préface à lui, tout comme à un éditeur de Paris. Je ne sais pas pourquoi vous ne retireriez pas de cette production tout le bénéfice possible. Vous allez être père et un peu d'argent ne vous sera pas de trop.
J'écrirais dans deux ou trois villes du Nord et du Centre, où je ferais prendre quelques douzaines d'exemplaires à des amis qui pourraient les répandre ou les placer chez des libraires. De votre côté, vous devez pouvoir le faire aussi. Répondez donc à tout cela. Enfin, en dernier cas, si nous attendions un ou deux mois, je suis presque sûre d'un nouveau procédé d'imprimerie que M. Pierre Leroux a découvert et qu'il va mettre en pratique, au moyen duquel nous aurions des livres imprimés avec une économie merveilleuse de frais. Si nous en étions là, tout irait de soi-même, sans que vous eussiez à vous occuper. Nous vous imprimerions de nos propres mains; car nous ne pensons pas à moins que simplifier l'imprimerie à ce point.
La machine est faite, notre grand inventeur prend ses brevets, et nous la verrons fonctionner, je crois, la semaine prochaine. Si vous pouvez vous procurer la Revue indépendante, vous y verrez, au numéro du 25 janvier dernier, un bel article de Leroux sur cette invention.
Dites-moi, mon cher enfant, si vous connaissez tous les écrits philosophiques de Pierre Leroux? Sinon, dites-moi si vous vous sentez la force d'attention pour les lire. Vous êtes jeune et poète. Je les ai lus et compris sans fatigue, moi qui suis femme et romancier. C'est dire que je n'ai pas une bien forte tête pour ces matières.
Pourtant, comme c'est la seule philosophie qui soit claire comme le jour et qui parle au coeur comme l'Évangile, je m'y suis plongée et je m'y suis transformée; j'y ai trouvé le calme, la force, la foi, l'espérance et l'amour patient et persévérant de l'humanité: trésors de mon enfance, que j'avais rêvés dans le catholicisme, mais qui avaient été détruits par l'examen du catholicisme, par l'insuffisance d'un culte vieilli, par le doute et le chagrin qui dévorent, dans notre temps, ceux que l'égoïsme et le bien-être n'ont pas abrutis ou faussés. Il vous faudrait peut-être un an, peut-être deux, pour vous pénétrer de cette philosophie qui n'est pas bizarre et algébrique comme les travaux de Fourier, et qui adopte et reconnaît tout ce qui est vrai, bon et beau dans toutes les morales et sciences du passé et du présent.
Ces travaux de Leroux ne sont pas volumineux; quand on les a lus, on a besoin de les porter en soi, d'interroger son propre coeur sur l'adhésion qu'il y donne; enfin, c'est toute une religion, à la fois ancienne et nouvelle, dont on a besoin de se pénétrer et qu'il faut couver avec tendresse. Bien peu de coeurs s'y sont rendus complètement; il faut être foncièrement bon et sincère pour que la vérité ne vous offense pas. Enfin, si vous vous sentez cette volonté de comprendre l'humanité et vous-même, vous aurez une tête affermie, de la certitude, et le feu de votre poésie s'y rallumera tout entier. Vous en ferez verbalement l'explication et l'abrégé à Désirée, et vous verrez que son coeur de femme s'y plongera. Je dois vous dire cependant que ce sont des travaux incomplets, interrompus, fragmentés. La vie de Leroux a été trop agitée, trop malheureuse, pour qu'il pût encore se compléter. C'est là ce que ses adversaires lui reprochent. Mais une philosophie, c'est une religion, et une religion peut-elle éclore comme un roman ou comme un sonnet dans la tête d'un homme?
Les grands poèmes épiques de nos pères ont été l'ouvrage de dix et de vingt années. Une religion n'est-elle pas toute la vie d'un homme? Leroux n'est qu'à la moitié de sa carrière. Il porte en lui, des solutions dont le coeur lui donne la certitude, mais dont la définition et la preuve pour les autres hommes demandent encore d'immenses travaux d'érudition, et des années de méditation. Quoi qu'il en soit, ces admirables fragments suffisent pour mettre un esprit droit et une bonne conscience dans la voie de la vérité. De plus, c'est la religion de la poésie. Si vous y mordez, vous ferez un jour la poésie de la religion.
Dites, et je vous enverrai tout ce qu'il a écrit. Vous vivrez là-dessus comme un bon estomac sur du bon pain de pur froment. La poésie ira son train, et vous réserverez, chaque semaine, une ou deux heures solennelles, où vous entrerez dans ce temple élevé à la vraie divinité.
Vous y associerez Désirée, doucement, sans la déranger de son culte, si elle est attachée au catholicisme. Son esprit fera une synthèse sans qu'elle sache ce que c'est qu'une synthèse, et un jour viendra où vous prierez ensemble sur le bord de cette mer où vous ne faites qu'aimer et chanter. Quand vous aurez une foi solide et éclairée à vous deux, vous verrez que l'âme de la plus simple femme vaut celle du plus grand poète, et qu'il n'est point de profondeurs ni de mystères, dans la science divine, pour les coeurs purs et les consciences paisibles.
C'est alors vraiment que vous évangéliserez vos frères les travailleurs, et que vous ferez d'eux d'autres hommes. Aspirez à ce rôle que vous avez commencé par votre intelligence et que vous ne finirez que par une haute vertu. Point de vertu sans certitude; point de certitude sans examen et sans méditation. Calmez votre jeune sang, et, sans refroidir votre imagination, portez-la vers le ciel, sa patrie! Les merveilles de la terre qui agitent votre curiosité, les voyages lointains qui tentent votre inquiétude, ne vous apprendront rien de ce qui peut vous grandir. Croyez-moi, moi qui ai voyagé comme cet homme dont le poète a dit:
Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.
Bonsoir, mon enfant; le matin arrive. Je vais me reposer. Embrassez pour moi Désirée et dites-lui qu'elle me rendra heureuse de donner à son enfant le nom de l'un des miens.
Répondez-moi et surtout n'affranchissez pas vos lettres; vous me feriez de la peine. Laissez-moi affranchir les miennes quand j'y pense, et ne les montrez pas, si ce n'est à Désirée.
CCXXIV
A MADAME CLAIRE BRUNNE. A PARIS
Nohant, 18 mai 1843.
Je ne sais point mentir à qui me parle franchement, et je crois, madame, que, dans ce cas-là, la politesse est une raillerie ou une lâcheté. J'ai bien dit, il est vrai, que votre manière d'être ne m'était pas sympathique, à cause d'une grande tension de l'amour-propre que j'ai cru remarquer en vous, et qui est la maladie de presque tous les esprits, supérieurs de notre époque.
Mes besoins de coeur me portent vers la simplicité et le naturel, plus que vers l'intelligence orgueilleuse. Je n'ai peut-être pas ces vertus que j'aime tant, et ce n'est pas pour vous faire croire que je les ai, que je vous dis mon estime pour elles. Mais ce que j'ai dit est littéralement vrai. J'en ai besoin, je les cherche, et je crains les âmes là où je ne les sens pas. Si vous attachez quelque prix (comme vous avez la bonté de me l'exprimer) «à l'opinion que j'ai pu prendre de vous», je ne pense pas qu'une opinion aussi peu examinée en moi-même, et conçue aussi brusquement, je l'avoue, doive être, cette fois, à vos yeux, d'une grande importance.
J'ai ouï dire du bien de vous, et je ne me suis point permis de juger autre chose que votre extérieur et vos discours. Il est vraisemblable que mes préventions se seraient évanouies si je vous avais connue davantage. Mais je me sens si peu aimable, j'ai l'esprit si paresseux, si éloigné du brillant et de l'animation que vous aimez, que j'aurais craint de ne vous voir jamais à l'aise avec moi. Et puis, enfin, je ne me suis jamais imaginé que vous me feriez l'honneur de vous apercevoir d'un peu de sympathie de plus ou de moins de ma part.
Peut-être même ne vous en seriez-vous jamais aperçue, si des propos désobligeants pour vous, et malveillants pour moi, ne vous eussent forcée d'y prêter attention. Je pourrais peut-être m'excuser d'avoir exprimé mon sentiment, en vous disant, à vous, que j'y ai été provoquée et encouragée par des personnes qui vous ménageaient bien moins que moi, et qui, en vous répétant mes paroles (si tant est qu'elles les aient répétées sans les amplifier), ont oublié de faire mention des leurs propres, dans le compte rendu.
Je vous remercie, madame, de l'envoi de vos deux volumes; je n'ai encore lu qu'Ange de Spola, et je vous en dirai mon avis avec la même sincérité, puisque vous l'avez provoqué de bonne foi. Ce n'est point un roman ordinaire, et, sur les cinq cents ou six cents romans de femme que j'ai feuilletés depuis dix ans, c'est un des trois ou quatre que j'ai pu lire en entier. Au fait, ce n'est point un roman; vous-même l'avez qualifié d'étude. Il manque essentiellement des qualités qui font un roman animé. Mais il a toutes celles d'une étude bien faite. C'est une énigme qui se dévoile peu à peu, et dont le mot n'est pas assez proclamé. Votre Ange cherche la grandeur et la vertu, et vous montrez, avec beaucoup d'élévation, que, sans grandeur et sans idéal, il n'y a pas d'amour possible pour une âme élevée. Seulement les ténèbres qui remplissent la vie douloureuse de cet Ange, vous ne les dissipez que faiblement.
On voit bien que, dans ce pauvre et mesquin petit milieu du grand monde où vous avez enfermé son existence, l'Ange a dû mourir de froid et d'ennui, sans avoir vu clair un seul jour. Mais vous, l'auteur, vous qui jugez et racontez, vous deviez nous dire mieux ce qui lui a tant manqué. Vous nous l'eussiez dit en nous montrant dans Georges de Savenay un véritable homme; mais nous l'avons à peine connu. Il est brave et compatissant, il est bel esprit et homme de lettres. Mais quoi encore? quels sont ces grandes idées, ces nobles sentiments, que vous nous dites qu'il possède, et qu'il ne nous laisse pas apercevoir? On dirait que vous avez craint d'effaroucher et d'épouvanter les salons où la vie de votre Ange s'est étiolée, en nous montrant la figure d'un homme de bien tel que vous devez la concevoir et pouvez la peindre.
Je vous prie, madame, de me pardonner ces observations, et d'être bien certaine que je ne me les permettrais pas, si votre talent et votre caractère ne me semblaient en valoir la peine; car c'est une peine, madame, que de dire la vérité qu'on pense, et c'est le plus grand acte de courage que nos amis aient le droit de nous demander.
Agréez, madame, l'expression de mes sentiments distingués.
GEORGE SAND.
CCXXV
A MAURICE SAND, A GUILLERY
Nohant, 6 juin 1843.
Mon cher enfant,
Je suis heureuse que tu t'amuses et que tu prennes du bon temps. Quoique tu me manques beaucoup, j'en ferais le sacrifice aussi longtemps que tu le désirerais, mais tu sais que le travail et le maître doivent passer avant tout.
Je reçois ce matin une lettre de Delacroix. Il sera ici dans quinze jours, le 20 au plus tard. Ainsi tu n'as pas de temps à perdre pour revenir; car tu auras besoin de te reposer un jour ou deux avant d'aller d'ici, avec le cabriolet, au-devant de ton patron. Tu savais bien que tu n'avais guère qu'une quinzaine de jours devant toi quand tu as entrepris ce voyage. Arrive donc de ton côté et fais provision d'ardeur pour le travail.
Songe à ne pas te laisser accaparer trop longtemps. Tu ne fais rien, tu t'habitues à ne rien faire, ce qui est pire. Donne pourtant à ton père le temps convenable et sois gentil avec lui. Montre-lui que je ne t'ai pas si mal élevé.
Je suis toute triste de ton absence. On ne vit pas pour soi, et on ne peut se passer de ceux qu'on aime. Personne cependant n'a plus de courage que moi pour se suffire comme on dit vulgairement. Mais se suffire n'est que tuer le temps et tromper la tristesse. La maison est bien grande sans toi, mon pauvre Bouli, et les soirées seraient bien longues si je ne me plongeais dans les bouquins.
Je suis dans la franc-maçonnerie jusqu'aux oreilles; je ne sors pas du Kadosh, du Rose-Croix et du Sublime Écossais. Il va en résulter un roman des plus mystérieux. Je t'attends pour retrouver les origines de tout cela dans l'histoire d'Henri Martin, les templiers, etc.
Je reçois une lettre anonyme d'un Slave de la Moravie qui me remercie des réflexions que ma plume gracieuse sème par-ci, par-là sur l'histoire de Bohème, et qui me promet la reconnaissance de la race slave depuis la mer Égée jusqu'à sa SOEUR glaciale. Tu pourras donner ce nom à Solange quand elle ne sera pas sage.
Bonsoir! reviens, porte-toi bien. J'attends de tes nouvelles avec impatience.
CCXXVI
A MADAME MARLIANI, A PARIS
Nohant, 13 juin 1843.
Chère amie,
Il est vrai que je ne vous ai pas écrit depuis bien des jours. J'ai eu d'horribles migraines et je n'ai rien donné à la Revue pour le numéro du 10, ce qui vous prouve que j'ai laissé moisir mon encrier et que j'ai été tout à fait hors de combat. Cet affreux temps ne contribue pas peu à m'accabler. Nous aussi, nous faisons du feu tous, les jours. Malgré ce triste printemps, je ne peux pas dire qu'excepté vous et mes amis, je regrette Paris, ou, pour mieux dire, que je regrette Paris pour lui-même. Rien que de voir courir les nuages, les arbres plier sous le vent, et la pluie battre les vitres, je me sens à la campagne, je vois, un grand horizon, je ne quitte pas ma robe de chambre de la journée, je n'entends pas de sonnette dans mon antichambre, personne ne me fait compliment de mes ouvrages; enfin, j'oublie entièrement que je suis madame Sand, et le peu de gens que je vois ne l'ont, je crois, jamais su. Cela compense bien la pluie.
Mais ce qui n'a pas de compensation, c'est votre éloignement, et, pour surcroît dans ce moment-ci, celui de Maurice, dont je ne suis guère habituée à me passer. Je m'absorbe dans la lecture et j'arrive à oublier où je suis, à me persuader que je vais entendre Enrico sonner la cloche et que le dîner va nous réunir. Je vois en rêve la culotte à carreaux et le paletot crasseux du matin, de cet aimable être. J'entends mon bon Gaston faire la trompette avec son nez pendant que vous allongez le bout des doigts en criant: Polvo! Je ne me console, lorsque j'aperçois mon erreur, qu'en pensant que la M*** et le P*** sont peut-être là auprès de vous; et que, si j'y étais, l'une se croirait obligée de me parler littérature et l'autre philosophie transcendante.
Enfin, vous viendrez à Nohant avec Manoël, Gaston Rico, et alors, comme nous n'aurons ni philosophailleurs ni romançaillières, rien ne nous empêchera de mener une vie de cocagne.
Qu'est-ce que c'est que ces troubles d'Espagne? Est-ce quelque chose ou n'est-ce rien comme le plus souvent? Vous n'êtes pas inquiète, j'espère et vous espérez toujours Manoël. Embrassez-le pour moi quinze fois au moins quand vous lui écrirez.
Parlez-moi de notre cher Leroux et parlez-lui de moi. Dites-lui de m'envoyer des livres, s'il peut en trouver encore sur la franc-maçonnerie. J'y suis plongée jusqu'aux oreilles. Dites-lui aussi qu'il m'a jetée là dans un abîme de folies et d'incertitudes, mais que j'y barbote avec courage, sauf à n'en tirer que des bêtises. Dites-lui, enfin, que je l'aime toujours, comme les dévotes aiment leur doux Jésus.
Bonsoir, chère. J'attends Maurice et mon frère dans quinze jours. Je n'ai pas de nouvelles de Papet. Dites à Pététin de se bien porter et de songer à venir nous voir. Je vais écrire à Delacroix. Soignez-vous, accourez sitôt qu'il fera beau, cela ne peut plus tarder.
CCXXVII
A M. LE COMTE JAUBERT[1], DÉPUTÉ DU CHER A BOURGES
Nohant, juillet 1843.
Je vous remercie beaucoup, monsieur, de l'aimable envoi du vocabulaire berrichon, et je vous sais gré surtout d'avoir fait ce travail intéressant et sympathique. Il y avait bien longtemps que je projetais une grammaire, une syntaxe, et un dictionnaire de notre idiome, que je me pique de connaître à fond. Je me serais bornée à la localité que j'habite, croyant, comme je le crois encore (pardonnez-moi cette prétention), que nous parlons ici le berrichon pur et le français le plus primitif. C'est la lecture attentive de Pantagruel, dont l'orthographe, d'ailleurs, est identiquement semblable à notre prononciation, qui m'a donné cette conviction, peut-être un peu téméraire. Le travail que vous avez fait est plus étendu, par conséquent meilleur, plus important et plus utile. Mais, en étendant votre récolte, vous avez perdu quelques richesses de détail. Ainsi vos verbes ne sont pas complets comme les nôtres, ou peut-être vous n'avez pas voulu compléter votre conjugaison du verbe manger. Nous avons le subjonctif que je mangisse; première personne du pluriel que je mangissienge. Vous voyez que nous avons tous les temps, et que nous avons sujet d'être un peu pédants et de faire les puristes.
Cependant nous ne ferons pas comme fait l'Académie. Nous ne vous volerons rien, et nous ne vous contesterons rien, que l'orthographe et le sens exact de quelques mots. De plus, je me propose de vous envoyer une centaine de mots que vous examinerez, et dont quelques-uns certainement vous plairont, soit que vous fassiez plus tard un appendice à votre vocabulaire, soit que, comme amateur éclairé, il vous paraisse amusant de les connaître. Je suis en train de les bien examiner de mon côté, pour en établir l'orthographe; car nos paysans ont une prononciation très accentuée. Ils prononcent qui tchi. Ainsi dans leurs pronoms démonstratifs, qui sont très riches, ils disent: quaqui-la, celui-ci; quaqui-là là, celui-là; et quaqui-là là là, celui-là plus loin ou là-has; et ils prononcent quatchi-là, quatchi-là, là, et quatchi-là là là, ce qui ne manque pas de caractère, comme vous-voyez: au féminin, qualchi-là, qualchi-là là, etc. Nous avons bien quelques chiens frais qui se permettent de dire: c'te'lui-là, c'tella-là. Mais ce sont, comme dit Montaigne, façons de parler champisses et mauvaises, et nos puristes les traitent avec mépris.
Je me permettrai une seule critique sur votre manière d'orthographier bouffoi, bouffouet et tous les mots de pareille composition. Nous prononçons bouffé (nous disons plus élégamment bouffret), et je crois qu'il est conforme à cette prononciation, ainsi qu'à la bonne orthographe, d'écrire bouffouer, comme les vieux auteurs, qui écrivaient dressouer, draggouer. Notre prononciation est si bonne, que, sans elle, nous aurions perdu le sens de plusieurs mots propres. Ainsi nous avons une commune qui s'appelle, en chien frais et dans tous les actes et registres civils, la L'oeuf, nos paysans s'obstinent à lui donner son véritable nom: l'Alleu.
Mais voici bien assez de critiques. Je vous dois les plus sincères éloges pour la réhabilitation et le nouveau lustre que vous donnez à notre idiome, à nos figures, et à quelques mots qui sont de création indigène et dont rien ne peut traduire la finesse. Fafiot, fafioter, berdin (qu'il faut écrire, je crois bredin, parce que nous disons beurdin, comme peurnez, prenez, bourdouiller, bredouiller, deurser, dresser), sont des nuances d'ironie très fines, et je défie l'Académie tout entière de nous en donner l'équivalent. Il me faudra bien des phrases pour me faire connaître un caractère, que le simple adjectif de fafiot me fera voir à l'instant. Mais, monsieur, vous ne connaissez pas le vasivasat, en bonne orthographe vas-y vas-à, l'homme incertain, timide, un peu fafiot, mais plus indécis encore et dont la peinture est complète dans un mot. Je vous supplie de ne pas dédaigner ce mot-là, et de lui rendre un jour son droit de cité, comme disent nos prétentieux critiqués modernes, à tout propos. Il est vrai que vous m'avez appris galope science que j'ignorais et que je trouve admirable, par le temps qui court. Mais comment avez-vous été induit en erreur au point de traduire diversieux par divertissant? Diversieux signifie capricieux, mobile, changeant. C'est l'homme de Montaigne, ondoyant et divers. Les Berrichons qui prennent ce mot dans une autre acception font une faute énorme, et c'est à vous de les redresser.
Maintenant, monsieur, je compte écrire plus sérieusement, et sans aucune des critiques que je me permets ici, quelques lignes dans ma Revue indépendante, sur votre intéressant Vocabulaire et la spirituelle notice qui le précède. Comme vous avez modestement gardé l'anonyme en le publiant, je craindrais de commettre une indiscrétion en vous nommant; je vous prie donc de me faire savoir vos intentions à cet égard et de me permettre d'annoncer du moins le livre et de remercier l'auteur.
Agréez, monsieur, l'expression de ma gratitude pour votre envoi et pour les choses gracieuses que vous voulez bien y joindre, ainsi que l'assurance de mes sentiments distingués.
GEORGE SAND.
[1] Auteur du Vocabulaire du Berry, par un amateur de vieux langage, 1812.
CCXXVIII
A MADAME MARLIANI, A ORBEC (CALVADOS)
Nohant, 2 octobre 1843.
Chère bonne amie, j'arrive d'un petit voyage aux bords de la Creuse, à travers de fort petites montagnes, mais très pittoresques, et beaucoup plus impraticables que les Alpes, vu qu'il n'y a guère ni chemins ni auberges. Nous avons grimpé partout tant à pied qu'à cheval ou à âne. Nous avons couché sur la paille et nous ne nous sommes jamais mieux portés que pendant ces hasards et ces fatigues. Enfin, nous avons fait une bonne partie, pour nous reposer de trois jours et trois nuits de bals et fêtes rustiques à l'occasion du mariage de Françoise.[1]
Vous me pardonnerez d'avoir été si longtemps sans vous écrire; vous me laissiez sur une lettre de Londres, où vous paraissiez si incertaine de vos projets, que je ne savais plus où vous prendre. Vous voilà enfin sortie de la perfide Albion, et vous reposant dans la bonne Normandie, avec la plus chère de vos soeurs et le gros Manoël, que j'embrasse tendrement en attendant le rendez-vous général à Paris.
J'ai eu la visite de Mendizabal, un beau soir, au moment où je ne l'attendais guère, comme bien vous pensez. Il a passé ici trois heures, une à dîner et à bavarder, deux à entendre chanter Pauline, et à faire faire à Chopin toutes les charges de son répertoire. Il est parti à minuit, toujours actif, brave, jovial et entreprenant; allant soi-disant prendre les eaux des Pyrénées, mais songeant plutôt, selon moi, à remuer encore quelque chose à la frontière d'Espagne. Puisse-t-il y combattre efficacement les succès éphémères du parti de Christine, et se jeter dans les bras du parti réellement progressif et populaire, si toutefois ce parti existe, et si (au cas où il existerait) Mendizabal ne serait pas trop vieux pour le comprendre.
Pauline est repartie d'ici avec sa mère et sa fille, il y a quinze jours. Elle part pour la Russie le 5 octobre, avec Viardot, qui se plaint toujours comme un pot cassé. Enfin, elle a un superbe engagement pour l'hiver avec Rubini et Tamburini, un autre pour le printemps à Vienne. Sa voix est magnifique, sa santé consolidée; elle est même engraissée, et supporte la fatigue comme un diable. Elle n'a fait que courir les bois et danser la bourrée tout le temps qu'elle a passé ici.
Malgré le froid qui commence à piquer fort, je tâcherai de rester ici jusqu'à la fin d'octobre pour mettre ordre à quelques affaires. Ensuite, nous nous retrouverons au phalanstère de la cité d'Orléans avec un nouveau plaisir.
J'espère que toutes vos courses vous auront fait grand bien; profitez-en le plus longtemps possible. Le froid des champs est moins pernicieux que celui de Paris.
Bonsoir, chère; rappelez-moi au souvenir de votre soeur chérie. Battez ferme, pour moi, sur le dos d'Enrico, et aimez-moi toujours, car je vous aime pour toujours.
G. SAND.
[1] Françoise Meillant, ancienne domestique de madame Sand.
CCXXIX
A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
Nohant, 8 octobre 1843.
Mon cher Charles,
Arnault l'imprimeur à consenti à imprimer cinq cents exemplaires de Fanchette, pour une somme fort minime, à départir entre les gens de bonne volonté, mais dont je me chargerais au besoin, pourvu que ce ne fût pas trop ostensiblement. On m'accuserait de vanité littéraire, de haine politique ou d'amour du scandale si j'avais l'air de pousser, à une publicité particulière dans la localité. Cela m'est parfaitement égal, quant à moi, mais diminuerait peut-être dans quelques esprits la bonne impression que la lecture du fait a produite.
L'indignation est bonne aux humains et c'est ce qui leur manque le plus dans ce temps-ci. Si on pouvait susciter un peu de ce sentiment chez les ouvriers et les artisans de la Châtre, cela les rendrait meilleurs; ne fût-ce qu'un quart d'heure, ce serait toujours cela! Je serais donc flattée d'émouvoir ce public-là un instant; et je crois que quiconque sait épeler peut comprendre le style trivial de Blaise Bonnin.
Que ne pouvons-nous faire un journal! Je vous fournirais une série de lettres du même genre, où les moindres sujets, traités avec bonne foi, avec moquerie ou avec colère, feraient quelque impression sur les gens du petit état, et tu sais que ce sont ceux-là qui m'occupent. Les plus bêtes d'entre eux sont plus éducables, selon moi, que les plus, fameux d'entre nous, par la même raison qu'un enfant inculte peut tout apprendre, et qu'un vieillard savant et habile ne peut plus réformer en lui aucun vice, aucune erreur. Ceci ne s'applique qu'à notre génération; ce serait nier l'avenir, et Dieu m'en préserve! Tout le monde se corrigera, grands et petits. Mais, si nous donnons aujourd'hui quelques leçons aux petits, je suis persuadée qu'ils nous le rendront bien un jour.
Laissons la discussion et parlons de Fanchette, de la vraie Fanchette; rien ne nous empêche, que je sache, d'ouvrir une petite souscription pour elle. Cela lui ferait du bien, et cela augmenterait le scandale, chose qui n'est pas mauvaise non plus. Mon idée était de faire vendre une partie des exemplaires de son histoire à bas prix, et à son profit; on aurait distribué l'autre gratis à des artisans.
Vois, cependant, si l'une des bonnes oeuvres ne paralyserait pas l'autre; car nos bienfaiteurs de l'humanité n'aiment pas à donner deux fois. Confères-en avec le Gaulois.
Papet m'a ouvert largement sa bourse d'avance. A qui remettrait-on la gestion de la petite somme que nous pourrions faire? Pour cela, il faudrait savoir en quelles mains on va mettre Fanchette. Si c'est aux soeurs de l'hôpital, ne sera-t-elle pas victime de leur ressentiment? ne devrait-on pas l'en retirer? Je pourrais bien la confier dans mon village à quelque femme honnête et pauvre qui trouverait son compte à la bien soigner.
En faire les frais n'est pas ce qui m'embarrasse; mais il serait bon que ce ne fût pas, en apparence, un acte particulier de ma seule compassion, mais le concours de plusieurs, du plus grand nombre possible, d'indignations généreuses. Réponds, qu'en penses-tu? et, si mon idée est bonne, comment faut-il la réaliser? Faut-il demander l'autorisation de sauver Fanchette à ceux qui l'ont perdue? Ce serait drôle!
Bonsoir, mon cher enfant. Embrasse Eugénie pour moi, et viens me dire ta réponse avec le Gaulois s'il a le temps, ou sans lui.
Ne m'oublie pas auprès de madame Duvernet.
GEORGE.
CCXXX
A MAURICE SAND; A PARIS
Nohant, 17 octobre 1843.
Mon enfant,
Sois donc tranquille, je n'irai pas en prison, je n'aurai pas de procès. Il n'y a pas de danger, je n'y ai pas donné matière, je n'ai nommé personne, et, d'ailleurs, cela mettrait trop au jour la vérité. On ne s'y frottera pas. Je n'ai pas envie de chercher le danger; s'il m'atteignait, je le prendrais comme il faut; mais nous sommes si sûrs de l'impossibilité de ce procès, que nous avons ri de tes craintes.
Voilà trois jours qui se sont passés, depuis deux heures de l'après-midi jusqu'au soir, en conciliabules, en brouillons de lettres, en délibérations, toujours pour constater et prouver de plus en plus l'histoire de Fanchette, que chaque renseignement rend plus certaine, plus évidente, et nous n'avons pas laissé passer une parole de ma réponse sans la peser dix fois, afin de ne laisser aucune prise ni à la contradiction ni au procès.
Delaveau et Boursault sont venus me donner renseignements et attestations; nous publions l'enquête; enfin nous sommes tranquilles et tu peux dormir sur les deux oreilles. Moi, j'ai la tête cassée de cette Fanchette.
Maintenant nous sommes en train d'organiser un journal pour la Châtre. La seule difficulté était d'avoir un imprimeur qui voulut faire de l'opposition. M. François a levé l'obstacle en se chargeant de faire imprimer à Paris. Fleury en est comme un fou. Il fait des chiffres, des comptes, des listes, des projets, et François part demain matin, s'il trouve de la place dans la voiture d'Issoudun, ou, dans le jour, par celle de Châteauroux. Je ne lui remets pas de lettre pour toi, tu auras celle-ci plus tôt par la poste.
Rassure-toi sur la Revue indépendante. Je connais à fond leur position maintenant, et je suis satisfaite. Quand même François la quitterait, Pernet la continuerait. Il est en position pour cela, et n'a pas besoin de scandale; mon nom surtout n'en a pas besoin pour leurs affaires. Ils sont honnêtes et désintéressés, et pécheraient plutôt par défaut d'âpreté au gain et au succès que par ces défauts-là. D'ailleurs, je ne ferai jamais un pas de plus que je ne voudrai en toute chose, et je n'ai pas de raison pour subir une autre influence que celle de mon bonnet.
Je me suis reposée ces deux nuits de tout le bavardage de la journée, et je ne sais pas si j'aurai le temps de retravailler avant mon départ; car me voici dans le détail des comptes et règlements, et je n'ai plus l'esprit qu'aux paquets, aux malles et au départ.
La semaine prochaine, le bail sera un autre ennui. Ta chambre ne sent plus que le mortier, les arbres sont plantés, l'escalier, de la cave est presque fait. Il n'y a que l'affaire du remboursement des dix mille francs qui ne soit pas encore réglée. Il faut que Fleury aille à Châteauroux pour cela.
Dis-moi si Chopin n'est pas malade; ses lettres sont courtes et tristes. Soigne-le, s'il est plus souffrant. Remplace-moi un peu. Lui, me remplacerait avec tant de zèle auprès de toi, si tu étais malade.
Bonsoir, mon cher enfant. Écris-moi.
TA MAMAN.
Je décachète ma lettre pour te dire qu'elle n'est pas partie ce soir.
Thomas est arrivé trop tard. Tu en recevras deux à la fois.