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Correspondance, 1812-1876 — Tome 2 cover

Correspondance, 1812-1876 — Tome 2

Chapter 96: CCXL
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About This Book

The volume gathers personal letters written across the author's career, presenting a mixture of intimate confidences, literary commentary, and practical exchanges. Many letters outline creative plans and revisions while others record reactions to contemporary artistic and social debates. Frequent descriptions of travel, landscape, and rural routine provide sensory detail and seasonal observation. Interwoven reflections on love, moral belief, and friendship reveal evolving inner life alongside household matters. Tone shifts from playful and familiar to grave and contemplative, producing a portrait of an engaged writer whose private correspondence illuminates both daily cares and enduring preoccupations.

CCXXXI

A MADAME MARLIANI, A PARIS

Nohant, l4 novembre 1843.

Mon amie,

Ce que vous me dites de Leroux m'effraye et me fait mal, non pas le mot de M. Jean Reynaud, que je crois sincèrement et profondément jaloux de lui en toute chose. Vous l'avez appris d'ailleurs de madame Roland, qui peut avoir de bonnes et belles qualités, mais qui a aussi de vilains petits défauts, le commérage en première ligne. Vous ne croyez peut-être cela ni de l'un ni de l'autre; mais vous verrez quelque jour que je ne me trompe pas.

Ce qui m'inquiète, ce sont les vingt jours passés par vous sans voir Leroux; ce sont mes épreuves qu'il n'a pas corrigées. Je me moque bien de mes épreuves, comme vous pouvez penser; mais, pour qu'il les ait négligées, lui si bon pour moi, et si régulier à cette corvée, il faut qu'il ait eu, en effet, des préoccupations très grandes. J'ai reçu dernièrement une longue lettre de lui horriblement triste. La pénurie où il se trouvait pour l'achèvement de sa machine, et aussi sans doute pour les besoins de sa famille, est, je le sais, la cause de ses terreurs et de ses angoisses. Je lui ai envoyé aujourd'hui cinq cents francs. J'ai écrit à M. François de lui en remettre autant sur mon travail à la Revue. Mais cela n'est peut-être pas assez.

Je sais que vous êtes bien gênée cette année. Mais ne pouvez-vous cependant trouver quelque chose aussi au fond de vos tiroirs? Je ne me bornerai pas là pour ma part, malgré la gêne, les crises imprévues, les charges et les dettes. Je pressurerai les mailles de ma maigre bourse et les facultés lucratives de mon cerveau épuisé. Non, nous ne pouvons pas le laisser succomber. La machine réussira-t-elle ou non?

Ce n'est pas là ce qui m'occupe. Mais il ne faut pas que la lumière de son âme s'éteigne dans ce combat, il ne faut pas que l'effroi et le découragement l'envahissent, faute de quelques billets de banque. Confessez-le, arrachez-lui le secret de sa détresse. Sa timidité doit redoubler en raison des nombreux, services qu'il a déjà reçus de vous. Surmontez-la. Sachez aussi si François a pu lui remettre les autres cinq cents francs que je lui destinais tout de suite. Et, dans le cas contraire, avancez-les-moi pour une quinzaine seulement. En arrivant à Paris, j'aurai encore quelque chose à toucher.

Bonsoir, mon amie; donnez-moi de ses nouvelles: je ne puis supporter l'idée que ce flambeau peut s'éteindre et nous laisser dans les ténèbres.

A vous de coeur.

G.

Tout cela pour vous seule. Son malheur et notre dévouement sont notre secret à nous.

CCXXXII

A MAURICE SAND, A PARIS

Nohant, 16 novembre 1843

Mon chéri Bouli,

Ta lettre de mardi nous a donné un bon réveil. Ta soeur s'est mise à pleurer de grosses larmes en la lisant, et en disant d'une voix tout étouffée: «Maurice, il est ben mignon! «Si tu tiens à la lettre que je t'avais écrite sur elle, demande-la à Chopin. Elle était à vous deux, et elle ne lui a pas fait grand plaisir, à lui. Il l'a prise en mal, et je ne voulais pourtant pas le chagriner, Dieu m'en garde! Nous allons tous nous revoir et de bonnes bigeades à la ronde effaceront tous mes sermons.

Non, mon pauvre Mauricaud, je ne veux pas rester plus longtemps. La campagne est bella invan. J'ai plus soif de toi que de tout le reste, et je ne pourrais tenir une seconde fois à l'inquiétude de vous savoir tous deux malades en même temps. Mes affaires sont finies ou peu s'en faut.

Aujourd'hui, nous avons eu grande assemblée: Moulin, Fleury, Duteil, Hippolyte, Lamouche, son métayer, le père et la mère Meillant, leurs fils, Denis et Sylvinot, pour régler les articles du bail. Le père et la mère étaient assis dans le salon sur des fauteuils Le père écoutant, n'entendant et ne comprenant rien, mais représentant le fantôme de l'autorité paternelle; ne demandant pas d'explications, mais sanctionnant par sa présence les engagements que prenaient ses enfants pour lui, et en son seul nom. Denis très calme, très ferme, très juste, très droit, à la fois prudent et confiant, et disant de temps en temps: Silence! d'un ton doux mais absolu, à Sylvinot, qui a l'esprit, plus prompt que lui, qui comprend la procédure comme un notaire, et, tout en me montrant la plus grande confiance, frappait juste sur les tergiversations d'Hippolyte, et les mettait à néant; mais Denis reprenait: «J'arrangerons ça; silence!» Et Sylvinot de se taire comme par un ressort. La mère ne disait qu'un mot, toujours le même: «D'abord que nout'dame vous le promet! y a pas besun d'zou z'écrire.»

Selon elle, toutes ces écritures ne riment à rien et ne valent pas une promesse. Elle traiterait les affaires comme les Turcs. Cette famille des Meillant est vraiment un beau type de droiture, de gravité et de hiérarchie patriarcale dans la famille; ce n'est plus que là qu'on peut revoir ce que le passé a eu de grand et de simple, d'autant plus qu'avec une autorité à différents degrés, volontairement acceptée, et dont nul n'abuse, il y a égalité de droits, égalité d'héritage. C'est le bienfait du présent et la beauté du passé. Victor Hugo aurait dû voir quelque action aussi simple avant de faire ses fantastiques Burgraves. Le silence du vieux qui a l'air d'être plongé dans une espèce de divagation intérieure, de rêverie à moitié hors de ce monde, était beaucoup plus beau que celui qui sert des boeufs sur des plats d'or.

Il y avait double bail à examiner, celui de Polyte avec le père Lamouche (fermier à métayer) et celui de moi aux Meillant, le tout passant à ces derniers. Lamouche avec sa mine patibulaire faisait un contraste. Il avait l'air de ne rien comprendre, et, quand on lui disait: «Suivez-vous?» il répondait: «J'y comprends rin, c'est ça des affaires que j'y counais rin di tout.» Finesse de paysan pour faire ensuite à sa guise, en alléguant qu'on n'a pas compris, ou mal compris ses engagements. Denis le regardait avec ses yeux ronds en lui disant: «J'vous l'espliquerons bin, père Lamouche, ayez pas peur!» Je crois bien qu'en effet ledit Lamouche sera forcé de marcher droit avec eux, ce qu'il ne faisait guère avec Polyte, lequel avait beaucoup trop de faiblesse et de bonté. Je m'ôte là une épine du pied.

Nous travaillons toujours à organiser le journal la Conscience populaire, ou quelque chose comme ça. Je viens d'écrire à M. de Barbançois de venir dîner avec moi bien vite avant mon départ.

Je t'ai déjà répondu pour Solange, en ce qui concerne la pension. Elle y rentre sans humeur, et je lui promets de travailler à organiser ses études à la maison dans le courant de l'hiver. Elle paraît bien décidée à travailler, et (vois, ô miracle! jusqu'où va sa raison) elle dit qu'elle aimerait mieux retourner à la pension que de rester à la maison sans rien faire. Elle ne fait pourtant rien à proprement dire ici, si ce n'est de jouer du piano souvent; mais elle lit un peu, elle dessine un peu, et elle rêve beaucoup. Ses idées s'ouvrent, elle a l'air de se tâter et d'apercevoir enfin quelque chose à travers le brouillard. Elle s'en va avec regret, mais elle est assez heureuse de te revoir pour s'en consoler.

Elle te porte un cheret et une cape neufs. Quand tu n'en auras plus besoin, tu en feras cadeau à quelque bergère. Elle est venue me voir hier avec ce costume; elle était superbe, c'était Jeanne d'Arc enfant.

Bonsoir, mon mignon. J'espère qu'en voilà bien long cette fois. Jusqu'à mon départ, je ne t'écrirai plus que des petits billets, le temps me manquera. À jeudi.

Nous nous moquons de la Sologne, nous mettrons nos sabots et nous rirons des accidents. Je crois que nous devons être à Paris vers l'heure du dîner. Nous partons de Châteauroux à dix heures du soir.

Je t'embrasse mille et mille fois, et encore mille fois.

CCXXXIII

AU MÊME

Nohant, 28 novembre 1843.

Cher mignon,

Encore une journée en sabots, et une soirée de chiffres. Je m'abrutis, mais je me porte bien. J'ai été dans les champs avec Denis Meillant par une chaleur du moi de mai; j'avais une ombrelle et j'étais en nage. Ce n'est pas à Paris que vous avez un parieux temps. Après avoir recommencé l'examen et le devis des bergeries, étables, porcheries, et autres lieux plus ou moins parfumés, j'ai passé deux heures à faire retoiser les glacis de maître Prin. Nout p'tit monsieu, comme dit le père Lamouche, les avait bien fait toiser; mais nout p'tit monsieu est un badaud qui n'y voit que du feu. Maître Prin, qui n'est point sot, lui en avait fait voir, tant le long de notre pré qu'à la métairie, dix-huit toises de plus qu'il n'y en a réellement. Il a fallu décompter. Maître Prin se grattait l'oreille. Diable! dix-huit toises de mur, ça se voit pourtant, c'est assez long, ça ne se met pas dans la poche. Je me promets de me moquer un peu du p'tit monsieu, lequel m'a laissé sur une note de sa main ces dix-huit toises du mur bien et dûment attestées. Il y aune autre bêtise qu'on lui met sur le dos et que nous vérifierons.

Ce soir, j'ai eu à dîner Planet, Duteil, Fleury, Néraud et Duvernet. C'était la réunion décisive pour la fondation et le baptême de l'Éclaireur de l'Indre. C'était le comité de salut public. On parlait à tour de rôle. Planet a demandé plus de deux cents fois la parole. Il a fait plus de cinq cents motions. Fleury s'est mis en fureur, rouge comme un coq, plus de dix fois. Duteil était calme comme le Destin, Jules Néraud très ergoteur. Enfin, nous avons fini par nous entendre, et, tous comptes faits, recettes et dépenses, chaque patriote taxé au tarif de sa dose d'enthousiasme, le comité de salut public a décrété la création de l'Éclaireur, dont seront bien décrétés MM. Rochoux et Compagnie qui n'ont guère été acrétés à ce matin en recevant la Revue indépendante.

Au milieu de tout cela, comme c'est moi qui fais toutes les écritures, programmes, professions de foi et circulaires, je n'ai pas pu travailler, et je voudrais bien que tu fisses assavoir à maître Pernet ou François (décidément lequel est parti?) que je ne leur donnerai probablement pas de Comtesse de Rudolstadt pour le 10 décembre. C'est un peu leur faute.

Il était convenu avec M. François que, vu la longue tartine dédiée à Rochoux, on garderait la moitié dece numéro de la Comtesse pour la prochaine fois. Enfin, ils se passeront bien de moi pour un numéro; je ne peux pas faire l'impossible; mais il faut les prévenir afin qu'ils se précautionnent. Dis-leur aussi que nous ferons imprimer notre journal à Orléans. C'est meilleur marché, et nous y avons un correcteur d'épreuves, tout trouvé et très zélé, Alfred Laisné. Il faut seulement, mais plus que jamais, que Pernet ou François, François ou Pernet, nous trouve un rédacteur en chef, à deux mille francs d'appointements. Ce n'est guère plus que les gages du domestique de Chopin, et dire que, pour cela, on peut trouver un homme de talent!

Première mesure du comité de salut public: nous mettrons M. de Chopin hors la loi s'il se permet d'avoir des laquais salariés comme des publicistes.

Je suis toute gaie d'aller te revoir, mon enfant chéri, malgré le beau temps que je quitte, et les émotions de la politique berrichonne, qui m'ont coûté jusqu'ici plus de cigarettes que de dépense d'esprit. Je pars toujours après-demain, et, comme cette lettre ne partira que demain au soir, je n'aurai plus à t'écrire; j'arriverai le même jour que ma lettre. Adieu donc. J'emballe les confitures; j'ai peu de paquets, je n'en ai jamais moins eu. Pistolet n'en a pas. Françoise fait un poirat superbe[1]. Elle n'en dort pas, de l'idée qu'on mangera de son poirat à Paris!

La Sologne sera peut-être mauvaise. On peut manquer le convoi d'Orléans.
Mais on arrive toujours; ainsi dors en paix.

[1] Chausson aux poires, gâteau berrichon.

CCXXXIV

A M. CHARLES DOVERNET, A LA CHÂTRE

Nohant, 29 novembre 1843.

Certainement, mes amis, vous devez créer un journal. J'approuve grandement votre idée, et vous pouvez compter sur mon concours, 1° pour ma collaboration suivie, 2° pour ma part dans le cautionnement, 3° pour ma part de subvention annuelle, 4° pour le placement d'une cinquantaine d'exemplaires à Paris. Le chiffre de ces abonnements augmentera, j'espère, lorsque le journal aura paru.

Je regarde cet engagement comme un devoir, et j'espère que tous vos amis, tous les amis du pays s'emploieront ardemment à vous seconder. Outre toutes les bonnes raisons que vous faites valoir dans votre programme, il y a nécessité urgente à décentraliser Paris, moralement, intellectuellement et politiquement. La presse parisienne, absorbée par ses propres agitations, ou fatiguée, de combattre sur une trop vaste arène, abandonne en quelque sorte la province à ses luttes intérieures. Et, quand la province s'abandonne elle-même, quand elle n'est pas représentée par un journal indépendant, elle est livrée, pieds et poings liés, à tous les abus de pouvoir de l'administration salariée. Vous avez raison de le dire, c'est une honte. C'est renoncer lâchement à un des droits qui constituent la dignité humaine, c'est reculer devant un devoir social. Les conséquences pourraient en être graves pour le pouvoir, aussi bien que pour les classes dont le sentiment public n'a pas d'organe public. Soyez donc cet organe, n'hésitez pas. M. de Lamartine donne un noble exemple en contribuant de sa plume et de sa bourse au brillant succès du Bien public, de Macon. Ce journal de localité a déjà, dans l'opinion de la France, une plus grande valeur que la plupart des journaux de la capitale. Je ne doute pas que nous ne puissions obtenir de ce noble publiciste quelques articles pour notre Éclaireur, et j'ose compter sur le concours de quelques autres noms illustres et chers au pays. Les hommes de grand coeur et de grande intelligence sentiront tous que la vie politique et morale doit être réveillée et entretenue sur tous les points de la France. Nous avons dans notre province des éléments admirables pour seconder ce généreux projet. Il ne s'agit que de les réunir.

Littérairement, ce serait une oeuvre intéressante à tenter. Paris a passé son niveau un peu froid, un peu maniéré sur toutes les âmes, sur tous les styles. Chaque province a pourtant son tour d'esprit, son caractère particulier; cet effacement est regrettable. Ne serait-ce pas une sorte de rénovation littéraire que de voir tous ces éléments variés de l'intelligence française concourir, sous l'inspiration de l'idée commune de la pensée nationale, à élever un monument où chaque partie aurait sa valeur originale et distincte. L'héroïque Breton, le Normand généreux, le Provençal enthousiaste, et le Lyonnais éminemment synthétique, n'ont-ils pas chacun leur manière de sentir, leur forme d'expression, leur lumière individuelle pour ainsi dire?

On croit peut-être que nous n'avons pas notre couleur, nous autres? On se tromperait fort. Le Berrichon, simple dans ses manières, calme dans son langage, mais d'humeur indépendante et narquoise, apporterait, dans la circulation des idées, cet admirable bon sens qui caractérise le coeur de la France. Remarquez qu'un journal de localité en serait infailliblement l'expression vive et franche, quels qu'en fussent les rédacteurs; il y a dans le contact des habitants quelque chose qui se reflète dans le plus simple exposé des faits, des besoins et des voeux d'une province. L'existence d'un journal donne du mouvement à l'esprit, on se rapproche, on parle, on pense tout haut; et naturellement chaque numéro résume les impressions générales. C'est ainsi que tout le monde produit le journal; oui, le véritable rédacteur, c'est tout le monde. Il doit donc y avoir une sorte d'amour-propre public, bon à encourager, dans la création d'un journal de localité, manifestation intéressante et significative de l'esprit du pays.

Comptez sur mon zèle à vous seconder et ne craignez pas de mettre mon nom en avant, si vous croyez qu'il vous soit une garantie auprès de quelques personnes sympathiques. Je ne vous ferai pas défaut, de même que je m'effacerais entièrement de la rédaction, si vous jugiez mon concours inopportun.

Tout à vous de coeur.

GEORGE SAND.

CCXXXV

M. F. GUILLON, A PARIS

Paris, 14 février 1844.

M'en voulez-vous, mon cher monsieur Guillon, de vous avoir montré la crinière d'un vieux lion? c'est qu'il faut bien que je vous le dise, George Sand n'est qu'un pâle reflet de Pierre Leroux, un disciple fanatique du même idéal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole, toujours prêt à jeter au feu toutes ses oeuvres, pour écrire, parler, penser, prier et agir sous son inspiration. Je ne suis que le vulgarisateur à la plume diligente et au coeur impressionnable, qui cherche à traduire dans des romans la philosophie du maître. Otez-vous donc de l'esprit que je suis un grand talent. Je ne suis rien du tout, qu'un croyant docile et pénétré.

D'aucuns, comme on dit en Berry, prétendent que c'est l'amour qui fait ces miracles. L'amour de l'âme, je le veux bien, car, de la crinière du philosophe, je n'ai jamais songé à toucher un cheveu et n'ai jamais eu plus de rapports avec elle qu'avec la barbe du Grand Turc.

Je vous dis cela pour que vous sentiez bien que c'est un acte de foi sérieux, le plus sérieux de ma vie, et non l'engouement équivoque d'une petite dame pour son médecin ou son confesseur. Il y a donc encore de la religion et de la foi en ce monde. Je le sens en mon coeur comme vous le sentez dans le vôtre.

Maintenant réfléchissez bien. Nous ne nous sommes parlé que ce soir. Les autres entrevues out été consacrées à examiner les possibilités de l'affaire, et, si mes amis du Berry me confirment mes pouvoirs, il n'y a pas de difficultés matérielles à notre association.

Mais il y a les difficultés intellectuelles et morales qui peuvent naître de la doctrine, sans laquelle nous ne ferons rien d'utile et de bon; il faut donc que nous soyons d'accord sur ce point que, vous et moi, nous ne fassions qu'une tête et qu'une conscience. Je n'ai pas d'amour-propre, je ne crois en aucune chose valoir et peser plus que vous. Je ne voudrais jamais rien exiger. Je voudrais seulement qu'à nous deux nous fissions la tierce juste et non la dissonante.

Devant l'excellent M. de Pompéry, je n'aurais pas osé vous parler du fond de ma croyance. Il discute trop, la discussion me fatigue, et je trouve que c'est du temps perdu, quand on n'a pas quelque but à poursuivre ensemble. Seule, je ne me suis pas senti l'autorité de vous dire que je crois plus à l'eau de la source où j'ai puisé ma vie qu'à celle où vous avez puisé de votre côté. J'ai voulu que vous vissiez ma loi vivante, et je l'avais prié d'être bien net avec vous, parce qu'une heure de cette parole claire et pleine vous montre mieux mon être que ce que je ne saurais dire moi-même. Ce n'est donc pas un interrogatoire ou un examen auquel on vous a soumis: c'est un livre qu'on a ouvert devant vous, afin que vous sachiez bien ce qui est là, et que, s'il vous répugne d'y étudier la vita nuova, vous puissiez reprendre votre liberté d'examen et refuser de vous associer à notre genre d'utopie.

Voyez bien, tâtez-vous. De mon caractère dans les relations de la vie, vous n'aurez jamais à vous plaindre; mais, de ma manière de comprendre l'action sociale, il est possible que vous ne puissiez plus vous accommoder. Vous n'avez pas bien lu Leroux, vous n'avez pas lu les dernières pages de la Comtesse de Rudolstadt, autrement vous n'auriez pas été étonné d'entendre ce que vous avez entendu ce soir. I1 ne faut pas que vous partiez pour un monde inconnu, sans vous y sentir appelé par les instincts du coeur et de l'intelligence Repensez-y et ne faites cette campagne qu'avec le sentiment qu'elle est bonne et utile; car il y a des politiques et des socialistes dits pratiques qui jugent Leroux un rêveur dangereux, et moi une franche bête de croire en lui, tandis qu'en entrant dans la réalité, dans les moyens, j'aurais plus d'argent de mes éditeurs et plus de louanges dans les journaux.

Nous voilà! Vous nous connaissez un peu mieux; écrivez-moi quand vous aurez fait votre examen de conscience et fixé votre jugement sur nous.

Tout à vous.

G. SAND.

CCXXXVI

A. M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

Paris, 16 février 1844.

Je crois que je vous ai trouvé un rédacteur! Encore trois jours pendant lesquels je veux le voir, l'examiner, l'interroger, et toutes les conditions de bon vouloir, de talent et de noble caractère se trouveraient remplies, si tout ce qu'on me dit, et tout ce que je lis de lui n'est pas démenti par son langage et sa tenue. Je vous écrirai en détail sur son compte, aussitôt que l'épreuve sera faite.

L'idée de Delatouche doit nous inspirer beaucoup de reconnaissance. Mais, entre nous, vous ne devez y acquiescer qu'en désespoir de cause. Fleury, découragé et décourageant, s'en va tout penaud. Mais je vous dis, moi, qu'il n'y a point lieu à tout ce découragement. Le monde est triste, mais l'humanité n'est pas perdue.

Si Delatouche et moi faisons le journal ici, il y aura plus de succès et d'abonnés à Paris qu'en Berry. Le Berry sera peut-être le prétexte, le cadre et le moyen de faire une très jolie feuille d'opposition. Mais est-ce là le but? S'agit-il d'avoir du succès pour Delatouche et moi, ou s'agit-il de moraliser et d'éclairer notre province? J'aurais compris que nous commençassions le journal, lui et moi, en attendant un rédacteur, pour lancer le brûlot et peloter en attendant partie. Mais le fonder de la sorte irrévocablement me paraît une espèce d'apostasie. Je ferai à cet égard tout ce que vous voudrez; mais je crois que vous serez de mon avis. Désespérer de trouver un rédacteur est un véritable enfantillage. On m'en propose trois ce soir. Mais j'espère que je tiens le bon, et, si je me trompe, je continuerai mes recherches et mes épreuves.

Ne découragez et n'effrayez donc personne. Ne dites pas non à Delatouche. Hésitez, prétextez la difficulté de réunir tout d'un coup la majorité des votes. Mais laissez-moi agir dans mon sens et dans celui de notre premier mouvement, qui était le meilleur. Je vous aurai des abonnements ici quand nous aurons pris forme et couleur par notre rédacteur et notre prospectus. Je travaille déjà à charpenter ce prospectus, j'en ferai faire un au rédacteur, un à Delatouche s'il le faut, et, des trois, nous en ferons un que vous verrez et approuverez s'il y a lieu.

Pour cela, il faudra nous réunir à Orléans peut-être dans une quinzaine, peut-être plus tôt, pour aviser à tout.

Mille tendresses à tous.

GEORGE.

CXXXVII

A M.F. GUILLON, A PARIS

Paris, 25 février 1844

Mon cher monsieur Guillon,

J'attends toujours la réponse du comité berrichon.

Je ne veux pas répondre à vos belles et bonnes lettres, avant d'avoir à vous dire: «Reprenons la dispute pour marcher «ensemble» ou bien «On nous sépare. Gardons chacun notre idéal.»

Je n'ai rien ajouté et rien retranché aux bons renseignements que j'avais donnés de vous. La réponse décidera de notre querelle; car ou le comité acceptera d'emblée votre éclectisme religieux et politique, ou il repoussera sans appel la tentative de philosophie que je voulais faire avec vous. Comme il s'agit de marcher tous ensemble, je n'insisterai pas contre un refus qui serait motivé sur vos antécédents. Je trouverais le refus injuste, peut-être; mais je ne penserais pas devoir vous exposer à des suspicions fâcheuses pour vous; pour moi, qui vous cautionnerais moralement; pour le comité, qui ne respecterait pas comme il convient la personne du rédacteur.

Enfin, nous voici avec nos systèmes et nos rêveries dans l'attente d'un dénouement réel, et je ne fais aucune autre démarche pour trouver un autre rédacteur. Voilà pourquoi je n'ose point insister, ni vous défendre, ni vous tourmenter; car, si nous ne devons pas entrer en campagne sous le même drapeau, à quoi bon nous essayer à mêler nos nuances? Vous avez beaucoup de richesses à perdre et je n'ai rien à vous donner. Mon fanatisme serait une arme dont vous vous serviriez peut-être mal pour combattre le mal, et je ne sais pas si votre calme pratique ne m'ôterait pas tout mon élan. Je vois bien que vous nous jugez un peu creux et un peu fous. C'est bien vite nous refuser la science sociale. Nous n'avons encore rien dit et rien formulé en fait de moyens.

Mais, de ce que nous n'acceptons pas certaines formules qui ne nous sont pas sympathiques, qui nous semblent manquer d'âme, de religion et de dévouement, il n'est pas dit que nous repoussions toute autre application que la doctrine de Fourier. C'est parce qu'elle n'applique nullement nos principes, quoi que vous en disiez, que nous ne l'aimons pas et que nous ne la voulons pas. Vous conciliez ces principes et les nôtres avec beaucoup d'art et de talent. Mais, à votre insu, c'est une conciliation spécieuse; car la doctrine de l'industrialisme attrayant, comme on l'entend dans le fouriérisme; n'est pas dépourvue de principes. Elle en a, et nous les trouvons antireligieux, et nous les sentons non pas seulement inconciliables, mais opposés diamétralement aux nôtres.

Je n'entends pas, puisque vous vous en défendez si bien, vous ranger dans certaine série déterminée: peut-être êtes-vous injuste, vous, de nous classer parmi les rêveurs impuissants.

Mais, puisque vous ne nous accordez que la possession d'un tiers de vérité, voyez quel chemin il faudrait faire à vous ou à moi pour reconnaître que l'un de nous résume en lui la trinité? Vous croyez la tenir cette triplicité d'aspect de la vérité. Et, moi, je crois l'entrevoir. Mais nous ne la plaçons pas dans les mêmes choses; et je crois qu'au début, lorsque le bon et sincère M. de Pompéry nous présentait l'un à l'autre comme tout semblables l'un à l'autre, nous n'avions pas aperçu les buissons et les fossés que nous avions à franchir pour lui donner raison.

N'importe, je ne refuse pas d'essayer; mais n'essayons pas de sauter ces barrières avant de savoir si nous avons ensuite un chemin à suivre ensemble; car, si cela n'est pas, mieux vaut nous examiner lentement pour nous retrouver un jour dans un chemin mieux cherché et mieux tracé.

Peut-être alors aurez-vous mieux compris Leroux; peut-être aussi aurai-je mieux étudié Fourier, et alors nous nous entendrons sans faire violence à nos sympathies et à cette sorte d'instinct que l'artiste comme le politique doit beaucoup respecter en lui-même. Si, comme vous le croyez, tout concourt au but, si nos forces de répulsion, fussent-elles inintelligentes et injustes jusqu'à un certain point, sont les foyers mêmes de notre courage et le secret de notre puissance, quoi qu'il en résulte, croyez bien que je rends justice à votre intelligence et à votre loyauté, et que je ne regrette point de vous avoir causé quelques soucis d'esprit.

Tout ce qui nous fait examiner, rêver et raisonner notre vie morale est une étude salutaire, et j'espère que vous ne m'en voudrez pas de vous avoir traité en homme de conscience et de réflexion.

Tout à vous.

G. SAND.

CCXXXVIII

A M. ALEXANDRE WEILL, A PARIS

Paris, 4 mars 1844.

Monsieur,

Je n'ai pas de facultés pour la discussion, et je fuis toutes les disputes, parce que j'y serais toujours battue, eussé-je dix mille fois raison. J'ai craint de manquer à ce que l'on se doit entre humains, en ne vous répondant pas, et je suis très fâchée de l'avoir fait si vous prenez ma lettre pour une attaque à votre conviction et à votre caractère. Vous croyez, par exemple, que je vous refuse le coeur, et je n'ai pas songé à cela. Je n'ai aucun droit de douter du vôtre, surtout après les luttes que vous avez soutenues. Voilà à quoi mènent les discussions; on s'attache aux mots, et chaque mot demanderait un commentaire. Je crois comprendre qu'en niant Dieu, et l'amour divin, qui est une des faces de la Divinité, vous portez dans la recherche de ces hautes vérités une intelligence froide. Je ne dis pas pour cela que vous manquiez d'affection et de charité dans vos relations avec l'humanité. Votre coeur prend une route, et votre esprit une autre route, tandis que ce ne serait pas trop des deux réunis, pour chercher le vrai Dieu, que je n'explique pas du tout et que je ne conçois pas comme vous m'en attribuez la formule. Pendant quatre pages, vous prêchez à beaucoup d'égards quelqu'un qui n'avait pas besoin de tout cela pour rejeter l'idolâtrie de votre Jéhovah juif et de notre bon Dieu catholique. Mais je crois en Dieu et en un Dieu bon, et toute l'Allemagne réunie à toute la France ne me l'ôterait pas du coeur.

Je serais fort peinée que vous crussiez nos coeurs et nos portes fermées systématiquement à tout ce qui lutte en Allemagne contre l'ennemi commun. Mais, si vous êtes tous comme vous; si, dans votre ardeur spinoziste, vous nous appelez devant votre tribunal, et vous demandez compte de notre oeuvre, sans nous laisser la liberté de la concevoir selon nos forces et nos aptitudes, en nous déclarant stupides, hypocrites et infâmes de ne pas marcher sur les mêmes chemins que vous, vous êtes plus despotes, plus intolérants et plus inquisiteurs que Moïse et Dominique. Faites vos livres et tuez le faux christianisme comme vous l'entendrez; à qui refuse-t-on ici le choix des moyens? mais ne faites pas de persécution à domicile, ne provoquez pas les gens tranquilles et amis de la modestie; cela serait tout à fait contraire au goût français, dans lequel vous ferez bien de vous retremper un peu, si vous voulez qu'on profite en France de votre talent, de vos études et de votre zèle.

Je vous ai écrit ces deux lettres à bonne intention pour ne pas manquer à la déférence et à la politesse, mais non pour combattre en champ clos votre philosophie. Si j'étais guerrier, je n'irais pas à la guerre pour le plaisir de frapper au hasard et pour satisfaire un caprice belliqueux. La guerre des idées demande un bien autre calme, et, selon moi, un sentiment d'humilité et de charité religieuses que vous méprisez au suprême degré. Ainsi nous ne disputerons pas davantage, s'il vous plaît. Nos armes ne sont, pas égales. Je n'admets ni les compliments ni 1es injures, et je refuse la compétence à quiconque, hors de l'enthousiasme qui fait tout oublier, se charge de me démontrer par la raillerie et le dédain qu'il est en possession de l'unique vérité. Au reste, votre confiance en vous-même se calmera bien vite ici, et je ne m'inquiète pas de votre avenir. Vous avez trop d'esprit pour ne pas reconnaître bientôt qu'il faut affirmer avec plus de bienveillance et de sympathie, quelque hardie et courageuse que soit l'affirmation.

J'ai l'honneur d'être votre servante.

CCXXXIX

A MESSIEURS PLANET, FLEURY, DUVERNET, DUTEIL, A LA CHÂTRE

Paris, 20 mars 1844.

Mes amis,

Leroux part pour Boussac, où il va installer sa famille. Il passe par la Châtre et vous remettra cette lettre. M. Victor Borie, un jeune homme dont j'ai parlé à Planet et qui est ami de Jules Leroux, à quitté, pour quinze jours, Tulle, où il fait un journal républicain. Il renoncerait à sa position, qui est faite et dont il n'est pas dégoûté, pour se dévouer à une oeuvre quelconque à laquelle je m'intéresserais.

J'ignore s'il accepterait votre contrôle pour le journal. Dans le principe, lorsque je lui en ai fait parler, il pensait n'avoir affaire qu'à moi. C'est moi qui aurais subi ce contrôle, et lui par contre-coup. Au reste, tout cela lui fut proposé vaguement, éventuellement et il répondit en deux mots que, si je le regardais comme nécessaire au journal que j'étais alors censée fonder, il était tout à ma disposition.

Maintenant, il est encore possible que, vous voyant, vous entendant, vous connaissant et se concertant avec vous, il puisse s'associer à vous pour être notre rédacteur, dans les conditions où vous le désirez. Vous savez que je ne vous impose plus personne, et que je n'exclus personne, c'est bien entendu. Mais je m'intéresse toujours à votre oeuvre, quoique j'aie à peu près renoncé à vous aider dans votre choix et je ne crois pas devoir vous laisser échapper une bonne occasion. De tous ceux que vous avez vus et qui vous out été proposés, M. Borie serait le plus propre à l'emploi. C'est un homme dont je puis vous répondre comme loyauté, comme caractère et comme intelligence. Il est dans la politique plus que moi, à coup sûr; mais je ne craindrais pas d'être solidaire de tout ce qu'il avancerait, ni de lui laisser contrôler ce que je ferais, parce que je suis sûre de la pureté de ses intentions, et du bon sens de ses vues.

Maintenant donc, voyez-le, pendant le temps qu'il doit passer à Boussac, et sachez si vous pouvez vous accommoder de lui, et lui de vous.

Je n'ai pas besoin de vous recommander la bonne hospitalité envers Leroux pendant son passage à la Châtre. Bonsoir, mes chers enfants. Tout à vous de coeur.

G. SAND.

CCXL

A. M. PLANET, A LA CHÂTRE

Paris, avril 1844.

Mon cher enfant,

Est-ce décidé, que vous avez choisi M. Borie? Vous avez bien fait; car c'est le seul moyen, je crois, d'être imprimé à Boussac, et il ne faut pas vous plaindre que ce soit une condition imposée par Pierre ou plutôt par Jules Leroux. Jules Leroux, homme d'idées austères et d'un caractère très ferme, n'étant pas votre ami, vous connaissant à peine, n'eût jamais voulu être l'ouvrier d'un journal contraire à ses principes; dans le doute même, dans l'attente de ce que serait l'esprit du journal, il ne se fût pas engagé â l'imprimer.

Je conçois tout cela, et trouve ce scrupule fort respectable. Il y a donc eu là condition, à ce que je vois. Mais je ne digère pas votre mot d'imposé. On n'impose rien à des gens qui vous demandent un service et qui sont parfaitement libres de s'adresser ailleurs.

Si ce mot me choque, appliqué aux Leroux, il me choque bien plus appliqué à moi-même; et peu s'en faut qu'il ne m'engage à envoyer le journal au diable.

Qu'est-ce que cela signifie? Depuis quand est-ce que j'impose quelque chose, parce que je ne veux pas me laisser imposer un travail inutile ou antipathique? Je crois avoir assez fait pour l'obligeance et l'amitié en vous écrivant, en vous répétant que, quelque journal que vous fissiez (à moins qu'il ne fût juste-milieu ou carliste), je vous donnerais des articles; mais j'ajoutais que je vous en donnerais plus ou moins, selon que vous suivriez une ligne plus ou moins rapprochée de la mienne. Est-ce là imposer quelque chose? Et, quand je dis: «Si vous prenez un tel, je serai active et zélée, au lieu d'être complaisante et tolérante (je serai solidaire de votre tendance au lieu de me retirer de la solidarité),» vous m'écrivez par trois ou quatre fois (Fleury dans sa lettre d'hier, et toi dans celle d'aujourd'hui), que je vous impose un rédacteur?

Je ne suis pas contente de cette façon d'être comprise, je te le dis franchement; finasser ou dominer me sont également antipathiques, et je ne comprends pas que, désirant de moi, non une inspiration et une direction, mais une pure et simple collaboration d'amitié, et, étant sûrs de ce dernier point, qui paraissait vous convenir beaucoup mieux que mon dévouement pour l'être moral du journal et mon identification avec cette oeuvre commune, vous veniez me dire aujourd'hui que, pour avoir ma participation complète, vous sacrifiez vos sympathies, votre confiance, et que vous vous laissez imposer quelqu'un que vous jugez sans lumières et sans capacité.

Si c'est là votre pensée et votre conduite, vous n'êtes pas des hommes, vous tournez sur vous-mêmes comme des girouettes, sans savoir quel vent vous pousse. Duvernet m'a écrit au moment de ton retour de Paris, que vous étiez enchantés de moi, que vous me trouviez admirable d'avoir renoncé à rédiger votre journal, comme si ce n'était pas un sacrifice d'avoir offert de le rédiger, et comme si c'en était un d'y renoncer!

Ne dirait-on pas que l'Éclaireur de l'Indre est le consulat de la république; que j'ai voulu faire un coup d'État, un 18 brumaire, en offrant mon temps et ma peine; et qu'ensuite j'ai abdiqué, comme Sylla, pour le salut de la patrie! Tout cela est comique, mais d'un comique triste et qui me peine; car je ne croyais pas qu'il y eût tant d'amour-propre en jeu dans cette affaire. Ainsi, il y a eu lutte entre nous, et c'est moi qui triomphe? s'il en est ainsi, j'en suis, pardieu! bien fâchée, et je demande à abdiquer bien vite. Je croyais, en me proposant, sauver le journal qui ne marchait pas. Je croyais, en me retirant, sauver encore le journal qui ne pouvait marcher avec moi.

Un jour, vous me dites que vous ne pouvez rien sans moi. Je m'offre pieds et poings liés. Un autre jour, vous me dites que vous avez une autre route que la mienne, que je ne saurais pas ce qui convient, que je m'y prendrais mal, que j'effaroucherais l'abonné, que je vous couvrirais de ridicule, que je vous effacerais. Maintenant, quand j'ai accepté cette exclusion de bon coeur, en restant attachée, par amitié pour vos personnes, à la partie purement littéraire de la rédaction, vous m'écrivez de nouveau que, pour avoir mieux de moi, vous acceptez à regret et à contre-coeur, le rédacteur que je vous impose!

Au diable! je ne sais plus ce que vous voulez de moi, et je vous supplie de n'en rien vouloir du tout, vous me rendrez service; car, si le journal doit exister sans moi d'après vos principes, pourquoi me fait-il le sacrifice incroyable de se laisser imposer un rédacteur?

Je crois, Dieu me damne, que vous faites de la diplomatie avec moi? Moi, je ne saurais jamais et je ne voudrais jamais en faire avec vous. Je demande donc, avant de passer outré, l'explication de ce reproche amer, malgré le miel dont vous le couvrez.

Quel diable de journal allons-nous faire, si vous pensez d'une façon et que je pense d'une autre, si vous me suiviez à regret, en disant qu'il l'a bien fallu?

Dans tout cela, je ne vous conçois pas, je vous trouve irrésolus, enfants, et injustes au dernier point. Vous n'avez eu ni le courage de m'accepter, ni celui de me repousser. J'aurais voulu franchement l'un ou l'autre, et mon amitié, aussi bien que mon estime pour vous, eût grandi dans un cas comme dans l'autre.

Ravisez-vous donc, s'il en est temps; prenez le rédacteur que vous préférez, faites-vous imprimer, ou à Guéret, si vous vous entendez avec M. Legrand, ou à Orléans, comme vous avez toujours cru pouvoir le faire, et ne me faites aucune concession. Je n'en veux pas, je n'en ai pas besoin pour rester votre ami et votre collaborateur. Si vous êtes dans un système politique, comme vous le pensez, si vous vous rattachez à un parti existant, si vous avez foi à ce parti et à ce système, quel si grand besoin avez-vous de moi? Deux ou trois feuilletons suffiront pour vous attirer quelques abonnés de plus, et c'est tout ce que je me préparais à faire.

Est-ce que, dans la lettre que Leroux vous a remise, je vous imposais quoi que ce soit? est-ce que Leroux a pu vous parler d'autre chose que de la possibilité d'un plus ou d'un moins d'adhésions et de concours de ma part? Fleury dit qu'il vous a fait entendre… Je crois que vous entendez peu quand vous avez l'esprit prévenu,

Voilà que je te donne un galop, mon Planet; ça ne m'empêche pas de t'aimer tendrement, et les autres aussi. Mais vous me suspectez, vous me tiraillez, vous m'accusez, il faut bien que je me défende, chaudement, comme je sens.

Quoi qu'il arrive, je ne pourrai pas faire grand'chose avant le 15 ou le 20 mai. Il faut que je donne un roman à Véron fin d'avril, ou que je paye un dédit de dix mille francs. Il faut que je reste jusqu'au 15 mai pour le conseil de révision de Maurice.

J'ai des affaires à ne savoir où donner de la tête. Je ne dors pas cinq heures, et vous m'avez ôté, avec vos chicanes, l'enthousiasme qui fait des miracles. Je t'embrasse et je t'aime.

GEORGE SAND.

CCXLI

A MADAME MARLIANI, A PARIS

Nohant, juin 1844.

Chère amie,

Nous nous portons tous bien; mais tout le monde ici est consterné, et il y a de quoi s'affliger de voir tant de malheureux ruinés par l'inondation. De mémoire d'homme, on n'avait jamais rien vu de pareil dans nos paisibles contrées. Nos ruisseaux sont devenus subitement des fleuves, avec un courant furieux et des vagues comme celles de la mer. Les routes ont été interceptées hier par ces filets d'eau, devenus aussi larges que la Loire et aussi rapides que le Rhône.

M. et madame Viardot, qui s'étaient mis en route pour Paris, n'ont pu traverser un pont-écluse, l'eau qui passe sous la voûte s'étant mise à passer par-dessus, effaçant toute trace de pont et de chemin. Ils sont revenus ici ce matin, et nous les garderons quelques jours encore. Tous les foins de rivière sont perdus, et, ce qui ajoute aux désastres, c'est l'odeur fétide que le retour du soleil donne à ces herbes pourries. Les plus beaux prés sont devenus de vastes marécages infects, et il y a beaucoup à craindre de graves maladies, et en grand nombre, avant qu'il soit peu. Nous sommes dans un endroit plus élevé et isolé des rivières; ainsi n'ayez pas d'inquiétude pour nous. Ces exhalaisons ne nous arrivent pas.

Mais que de misérables vont avoir la mort de leurs proches à pleurer après la ruine de leurs subsistances de l'année! Enfin, je m'effraye peut-être à tort, peut-être que la Providence ne se montrera pas irritée plus longtemps. Mais tout cela est bien triste, et on ne sait pas encore combien de noyés il faudra compter.

J'espère que vous êtes à Paris et que vous ne songez pas à aller à la campagne tant que dureront ces bouleversements de l'atmosphère. Si je n'aimais pas la campagne de passion, je me repentirais d'y être venue; mais quoi qu'il arrive, je ne peux pas m'empêcher de me sentir ici l'esprit et le corps plus libres et plus vivants. Quelque temps qu'il fasse, nous courons, nous montons à cheval; Solange s'en trouve bien.

Écrivez-nous, bonne amie; dites-nous que vous ne souffrez plus du tout et que vous prenez la vie le moins mal possible.

J'ai vu Leroux hier au soir. Il imprime l'Éclaireur; il aurait voulu des avances plus considérables que celles qu'on a pu lui faire. Il se plaint un peu de tout le monde et ne veut pas comprendre que sa prétendue persévérance n'inspire de confiance à personne. Il dit qu'on le regarde apparemment comme un malhonnête homme en pensant qu'il peut manquer à sa parole. Que lui répondre? A qui a-t-on plus donné, plus confié, plus pardonné?

Tout cela déchire le coeur quand on a fait son possible pour lui et souvent plus que le possible. Sa position est toujours précaire et difficile. Cependant, voilà le pain assuré; mais voudront-ils s'en nourrir? On lui assure de quatre à cinq mille francs par an.

La poste part, adieu encore. Nous vous aimons tous, vous le savez.

CCXLII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 12 septembre 1844.

«J'ai toujours désiré qu'un poète fit, sous un titre tel que celui-ci: la Chanson de chaque métier, un recueil de chansons populaires, à la fois enjouées, naïves, sérieuses et grandes, simples surtout, faciles à chanter, et sur un rythme auquel pussent s'adapter des airs connus, bien populaires, ou des airs nouveaux faciles à composer. Ou, à défaut de musique, que ces chants fussent si coulants et si simplement écrits, que l'ouvrier simple, sachant à peine lire, pût les comprendre et les retenir. Poétiser, anoblir chaque genre de travail, plaindre en même temps l'excès et la mauvaise direction sociale de ce travail, tel qu'on l'entend aujourd'hui, ce serait faire une oeuvre grande, utile et durable. Ce serait enseigner au riche à respecter l'ouvrier, au pauvre ouvrier à se respecter lui-même.

«Il y a des états plus ou moins nobles en apparence, plus ou moins pénibles en réalité. Chacun demanderait au poète un examen approfondi, des réflexions sérieuses, un jugement particulier à la fois poétique, et philosophique; et il y aurait, avec l'unité de forme, une variété infinie dans un tel sujet. Il y a dix ans que j'y rêve. Si Béranger l'avait voulu, il aurait pu faire ces chansons-là de main de maître. C'est un sujet que j'ai conseillé à plusieurs jeunes poètes et qui les a tous effrayés, parce qu'ils n'avaient pas l'inspiration et la sympathie qu'il faut pour cela.

«Un poète prolétaire devrait l'avoir. Poncy aurait la grandeur et l'enthousiasme. Mais, pour plier son talent un peu recherché et brillanté à l'austère simplicité indispensable à ce genre de poésies, il lui faudrait travailler beaucoup, renoncer à beaucoup d'effets chatoyants, et à beaucoup d'expressions coquettes qu'il affectionne. Serait-il capable d'une si grande réforme? Sans cette réforme pourtant, l'ouvrage dont je parle n'aurait aucune valeur, aucun charme pour le petit peuple, et, le dirai-je? aucune nouveauté aux yeux des connaisseurs; car il s'agirait de faire quelque chose que personne n'a jamais fait encore. Il l'a fait à sa manière (et c'était une manière admirable), pour se peindre lui-même dans son état de maçon; mais il faudrait être encore plus simple, tout à fait simple.

«Le simple est ce qu'il y a de plus difficile au monde: c'est le dernier terme de l'expérience et le dernier effort du génie. N'est-il pas encore trop jeune pour donner ces touches fermes et nettes, qui paraissent si faciles, que chacun se dit: «J'en aurais fait autant,» et que personne cependant ne peut le faire qu'un grand artiste? Le Postillon, le Forgeron, la Lavandière, le Maçon, le Colporteur, le Ciseleur, le Couvreur, la Chanteuse des rues, la Brodeuse, la Fleuriste, le Jardinier, le Fossoyeur, le Ménétrier du village, le Charpentier, etc., etc., etc., quelle foule inépuisable de types variés et qui tous pourraient être embellis ou plaints par le poète!

«Il faudrait faire aimer toutes ces figures, même celles dont le premier aspect repousse, et inspirer une pitié tendre pour ceux qu'on ne pourrait admirer comme des êtres utiles et courageux. Moi, je résumerais le tout dans une dernière chanson intitulée: la Chanson de la misère, et qui commencerait tout, bonnement ainsi:

Je suis dame misère…

«Il faudrait, pour la plupart de ces chansons, renoncer à l'alexandrin et choisir un rythme court et facile à l'oreille.»

Voilà, mon cher enfant, les idées que j'avais jetées sur le papier, il y a quelque temps, étant malade et fatiguée. Je le suis encore plus aujourd'hui et ne puis compléter ni éclaircir mon explication. Vous y suppléerez par votre vive intelligence; ou bien mon projet vous paraîtra puéril, et, dans ce cas, n'y donnez aucune attention; car il se peut qu'il n'entre en rien dans votre manière de sentir et de travailler.

Il y a eu un temps où mon idée sur la Chanson de tous les métiers était si nette et si vive, que, si j'avais su faire des vers, je l'aurais réalisée sous le feu de l'inspiration. Depuis, je l'ai souvent expliquée en courant et fait comprendre à des gens qui ne savaient pas ou qui ne voulaient pas s'en servir. Maintenant, elle s'est beaucoup effacée, surtout devant la crainte de vous indiquer une voie qui ne serait pas la vôtre et qui vous mènerait de travers. Et puis, je peux de moins en moins m'exprimer dans des lettres. J'ai tant de travail, d'ailleurs, que je ne puis écrire à mes amis que les jours où la maladie m'empêche d'écrire pour mon compte. Aussi je leur écris toujours fort obscurément et dans une grande défaillance d'esprit.

Dites à Désirée mille tendres bénédictions de ma part, pour elle et pour sa Solange, et de la part de ma Solange aussi. Mon fils est à Paris.

Vos vers sur la vérité et sur la réalité me semblent très beaux, très touchants et très bien faits, sauf deux ou trois. L'idée est bien soutenue, sauf deux ou trois strophes où elle languit et devient un pen vague. Mais elle se relève bien et la fin est très belle. Courage!

CCXLIII

A M. LEROY PRÉFET DE L'INDRE

Nohant, ce 24 novembre 1844,

Monsieur le préfet,

Je vous dois des remerciements pour l'obligeance que vous m'avez témoignée tout en vous occupant charitablement de Fanchette[1]. La bonne volonté que vous voulez bien m'exprimer à cette occasion me trouve reconnaissante, et je ne craindrai pas de m'adresser à vous lorsque j'aurai à solliciter votre appui pour quelque malheureux.

Mais vos généreuses offres à cet égard sont accompagnées de quelques réflexions auxquelles il m'est impossible de ne pas répondre, et, bien que la lettre dont mon ami M. Rollinat m'a donné communication ne me soit pas adressée, je crois plus sincère et plus poli d'y répondre directement que d'en charger un tiers, quelle que soit l'intimité qui me lie à M. Rollinat.

Vous accusez l'Éclaireur, que je ne dirige pas, que je n'influence pas davantage, mais auquel je prête mon concours, de mensonge et de grossièreté envers vous. Je ne suis pas chargée de défendre mes amis auprès de vous, je ne veux les désavouer en rien; mais ne suis pas solidaire de leurs actes et de leurs écrits. J'ai fait mes réserves à cet égard, et j'ai dû ce respect à leur indépendance; mais, si vous désirez savoir mon opinion sur la polémique personnelle en politique, je suis prête à vous le dire, et vous crois digne qu'on vous parle franchement.

Je ne m'occupe point de cette polémique, mes goûts et surtout mon sexe m'en détournent. Une femme qui s'attaquerait à des hommes dans des vues de ressentiment et d'antipathie serait peu brave.

Les hommes ont pour dernière ressource, quand ils se croient outragés, d'autres armes que la plume, et, comme je ne veux pas me battre en duel, je ne me servirai jamais de la faculté d'exprimer mes sentiments que pour des causes générales ou pour la défense de quelque malheur. Mes griefs particuliers ne m'ont jamais fait publier une ligne contre qui que ce soit, et je ne suis pas d'humeur à changer de système. Quelques autres considérations qui tiennent à mon expérience m'éloignent encore de la polémique de parti. Je trouve que l'esprit du gouvernement est odieux et lâche à l'égard de la presse indépendante; mais, avant de condamner les mandataires du pouvoir, je voudrais être mieux renseignée, sur la manière dont ils obéissent à leur consigne, que je ne l'ai été dans l'affaire de l'Éclaireur. Selon ma manière de voir, un fonctionnaire dans votre position ne devrait pas être personnellement mis en cause, à moins qu'il n'eût outrepassé son mandat, comme l'a fait, à ce qu'il me semble, mon neveu M. de Villeneuve préfet d'Orléans. Je plains les administrateurs en général plus que je ne les condamne, et voici pourquoi:

Je suis certaine qu'ils n'obéissent qu'avec regret et répugnance à plusieurs de leurs attributions secrètes, et qu'ils rougiraient de se faire hommes de parti de leur propre impulsion. Mais les gouvernements s'efforcent sans cesse d'avilir la dignité et l'intégrité de leur magistrature, en les faisant complices de leurs passions. C'est par là qu'ils leurs ôtent la confiance et les sympathies de leur administrés. C'est un grand crime et une lourde faute dans laquelle tombent tous les gouvernements absolus de fait ou d'intention. Le gouvernement est donc le coupable, lâchement caché derrière vous. Le devoir de votre position est de nier ses torts et d'en assumer la responsabilité. Triste nécessité que vous ne pouvez pas m'avouer, monsieur; mais, moi, je sais ce dont je parle et c'est le secret de ma tolérance envers les hommes publics.

Si mes amis de l'Éclaireur ont été moins calmes, vous ne devez pas vous en étonner beaucoup et vous n'avez guère le droit de vous en fâcher. En acceptant les fonctions que vous occupez, vous avez dû prévoir qu'une guerre systématique et inévitable, provoquée par vous à la première occasion, allumerait une guerre moins froide, mais une guerre ostensible. J'ai prévu dès le commencement que mes amis seraient entraînés à cette guerre, et j'ai regretté que vous, qu'on dit homme de bien, fussiez obligé d'en jeter les premiers tisons. Vous aimez à faire le bien, vous devez souffrir quand on vous condamne à faire le mal.

Quant à moi, par les raisons que je vous ai exposées, je ne me serais pas chargée de vous accuser. Mais vous dites, monsieur le préfet, que, lorsque Messieurs de l'Éclaireur vous feront de mauvais compliments, vous serez certain que je n'y suis pour rien. Vous n'aurez pas de peine à le croire, je ne dicte rien, j'aime mieux écrire moi-même, c'est plus tôt fait, et je signe tout ce que j'écris. Il est fort possible que j'aie à m'occuper des actes administratifs de ma localité, et de quelque malheur particulier à propos des malheurs publics. Je regarderai toujours comme un devoir de prendre le parti du faible, de l'ignorant et du misérable, contre le puissant, l'habite et le riche, par conséquent contre les intérêts de la bourgeoisie, contre les miens propres, s'il le faut; contre vous-même, monsieur le préfet, si les actes de votre administration ne sont pas pas toujours paternels. Vous ne pouvez ni me craindre ni m'attribuer la sottise de vous faire une menace; mais je manquerais à toute loyauté si je ne répondais par ma bonne foi à la bonne foi de vos expressions. Dans vos attributions involontaires d'homme politique, moi qui déplore l'alliance monstrueuse de l'homme de parti et du magistrat, je ne me sens pas le courage de vous blâmer, puisque vous n'êtes pas libre de me répondre comme homme de parti, forcé que vous êtes d'agir comme tel en secret. Comme magistrat, vous serez toujours libre de vous disculper si l'on se trompe, parce que là tous vos actes sont publics. Je fais ces réserves pour l'acquit de ma conscience; car je crois fermement, d'après votre conduite dans l'affaire des enfants trouvés, que nous n'aurons qu'à louer votre justice et votre humanité.

Maintenant, monsieur le préfet, vous dirai-je à mon tour que je ne vous rends pas solidaire des injures et des grossièretés qui me sont adressées par le Journal de l'Indre? Si cela ne rentrait pas dans le secret de vos obligations et de vos moyens, je pourrais vous accuser sévèrement, et vous dire que je n'influence pas même l'Éclaireur, tandis que vous gouvernez le journal de la préfecture, de par vos fonctions gouvernementales. Or il m'est revenu qu'on m'y sommait un peu brutalement de répondre à de fort beaux raisonnements que je n'ai pas lus, et qu'irrité de mon silence, on m'y traitait vaillamment de philanthrope à tant la phrase, ou quelque chose de semblable. J'ai beaucoup ri de voir le scribe gagé de la préfecture accuser de spéculation le collaborateur gratuit de l'Éclaireur. Vous pouvez faire savoir à votre champion officieux, monsieur le préfet, qu'il se donne un mal inutile et que je ne lui répondrai jamais. J'ai été provoquée par de plus gros messieurs, et, depuis douze ans que cela dure, je n'ai pas encore trouvé l'occasion de me fâcher. Seulement je pense que ce que je disais tout à l'heure des femmes qui ne doivent pas attaquer, à cause de leur impunité dans certains cas, serait applicable relativement à certains hommes. Je suis bien persuadée que vous ne lisez pas le journal de la préfecture: vous êtes de trop bonne compagnie pour cela. Pourtant cela rentre dans les nécessités désagréables de votre administration, et, si vous ne lavez pas de temps en temps la tête à vos gens, ils feront mille maladresses.

Agréez mes explications, monsieur le préfet, avec le bon goût d'un homme d'esprit; car, lorsque je me permets de vous écrire ainsi, c'est à M. Leroy que je m'adresse, et»le collaborateur de l'Éclaireur n'y est pour rien, vous le voyez, non plus que M. le préfet de l'Indre; nous parlons de ces personnes-là; mais celle qui a l'honneur de vous présenter ses sentiments les plus distingués c'est:

GEORGE SAND.

[1] George Sand a écrit la touchante histoire de cette pauvre fille idiote, que la soeur supérieure de l'hôpital de la Châtre traitait avec tant d'inhumanité.

CCXLIV

A M. XXX…, CURÉ DE XXX…;

Nohant, 13 novembre 1844

Monsieur le desservant,

Malgré tout ce que votre circulaire a d'éloquent et d'habile, malgré tout ce que la lettre dont vous m'honorez a de flatteur dans l'expression, je vous répondrai franchement, ainsi qu'on peut répondre à un homme d'esprit.

Je ne refuserais pas de m'associer à une oeuvre de charité, me fût-elle indiquée par le ministère ecclésiastique. Je puis avoir beaucoup d'estime et d'affection personnelle pour des membres du clergé, et je ne fais point de guerre systématique au corps dont vous faites partie. Mais tout ce qui tendra à la réédification du culte catholique trouvera en moi un adversaire, fort paisible à la vérité (à cause du peu de vigueur de mon caractère et du peu de poids de mon opinion), mais inébranlable dans sa conduite personnelle. Depuis que l'esprit de liberté a été étouffé dans l'Église, depuis qu'il n'y a plus, dans la doctrine catholique, ni discussions, ni conciles, ni progrès, ni lumières, je regarde la doctrine catholique comme une lettre morte, qui s'est placée comme un frein politique au-dessous des trônes et au-dessus des peuples. C'est à mes yeux un voile mensonger sur la parole du Christ, une fausse interprétation des sublimes Évangiles, et un obstacle insurmontable à la sainte égalité que Dieu promet, que Dieu accordera aux hommes sur la terre comme au ciel.

Je n'en dirai pas davantage; je n'ai pas l'orgueil de vouloir engager une controverse avec vous, et, par cela même, je crains peu d'embarrasser et de troubler votre foi. Je vous dois compte du motif de mon refus, et je désire que vous ne l'imputiez à aucun autre sentiment que ma conviction. Le jour où vous prêcherez purement et simplement l'Évangile de saint Jean et la doctrine de saint Jean Chrysostôme, sans faux commentaire et sans concession aux puissances de ce monde, j'irai à vos sermons, monsieur le curé, et je mettrai mon offrande dans le tronc de votre église; mais je ne le désire pas pour vous: ce jour-là, vous serez interdit par votre évêque et les portes de votre temple seront fermées.

Agréez, monsieur le curé, toutes mes excuses pour ma franchise, que vous avez provoquée, et l'expression particulière de ma haute considération.

GEORGE SAND.

CCXLV

A M. LOUIS BLANC, A PARIS

Nohant, novembre 1844.

Mon cher monsieur Blanc,

Mes vives et profondes sympathies pour l'oeuvre de la Réforme et pour les personnes qui lui ont imprimé une direction à la fois sociale et politique, ne datent pas d'aujourd'hui. Peut-être que l'art m'a manqué pour l'exprimer et le loisir pour le prouver. Mais ce n'est ni l'intention ni le dévouement.

Il y a deux parties dans la lettre si flatteuse que vous avez bien voulu m'écrire. Il y a un appel à ma collaboration littéraire: par ma volonté, elle est assurée à la Réforme autant que les nécessités réelles et inévitables de ma vie me permettront de lui consacrer ses heures. Il y a aussi un appel plus intime à ma confiance et à mon zèle. Je répondrai franchement; Je vous estime trop pour n'être que polie; j'ai assez de conviction pour risquer de voir rompre un lien dont mon coeur serait pourtant si heureux.

Je n'ai pas besoin de vous dire que votre probité politique et votre générosité personnelle à tous me sont aussi bien prouvées que ce que je sens dans ma propre conscience. Je n'ai pas besoin d'ajouter que je reconnais vos talents et que je voudrais les avoir pour mon propre compte et pour l'expression de mes croyances. Et, malgré tout cela, je ne suis pas certaine encore que ma collaboration, même purement littéraire, puisse vous convenir sans examen. Attendez donc encore un peu pour me la faire promettre; car je ne suis que trop disposée à m'engager.

L'Éclaireur publie dans ce moment une série de pauvres réflexions qui me sont venues, il y a quelque temps, après avoir causé avec un homme politique, M. Garnier-Pagès[1], homme qui m'a paru excellent et que je n'ai pas quitté sans lui serrer la main de bon coeur, mais avec lequel je n'étais pas du tout d'accord. Je destinais ces réflexions à moisir avec bien d'autres dans le fond de mon tiroir. Mes amis de l'Éclaireur, à qui je disais que M. Garnier-Pagès m'avait battue à plat, mais que je lui avais répondu après qu'il avait été parti, ont voulu lire et publier cette réponse, qui s'adresse à eux aussi bien qu'à lui. J'y ai changé quelques mots, et c'est tout. C'est peu de chose et je ne vous en recommande pas la lecture; mais, si vous voulez savoir l'état de mon esprit, il faut pourtant que vous ayez la patience de jeter les yeux sur le troisième article. Mon cerveau n'en est que là, et je crains que vous ne trouviez mon éducation politique bien incomplète et mes curiosités religieuses un peu indiscrètes. Il ne me déplairait point d'être mieux endoctrinée. Je ne suis pas obstinée pour le plaisir de l'être, et, si vous me dites ce qu'il y a derrière les mots socialisme, philosophie et religion, que la Réforme emploie souvent, je vous dirai franchement si cela me saisit tout à fait ou seulement un peu.

Je ne vous demande pas un dogme, ni un traité de métaphysique: je ne le comprendrais peut-être pas plus que ma mère, la fille du peuple, ne comprit le compliment politique qu'elle débita à Bailly et à Lafayette à l'hôtel de ville, en leur offrant une couronne au nom de son district. Mais je vous ferai deux ou trois questions bien bêtes, et, si vous n'en riez pas trop, vous pouvez compter sur le peu que je sais faire. Je suis trop vieille pour que le seul éclat du génie, du courage et de la renommée m'entraînent; mais je suis encore femme par l'esprit, c'est-à-dire qu'il faut que j'aie la foi pour avoir le courage.

Je trouve votre appel aux pétitions excellent et j'y travaillerai ici de tout mon pouvoir en poussant mes paresseux d'amis. Si je puis faire autre chose, indiquez-le moi.

Ne dites pas à ces messieurs combien je suis absurde dans ma réponse: remerciez-les pour moi et dites-leur combien je désire faire ce qu'ils me demandent. J'attends impatiemment le dernier volume de votre histoire[2] que votre oublieux de frère m'avait promis. Je lis dans l'Éclaireur un fragment admirable. Ce jeune homme dont vous racontez si bien les coups de tête, Louis-Napoléon Bonaparte, m'a envoyé une brochure de sa façon qui complète le portrait que vous faites de lui. Personne ne peint comme vous. Il faut que vous nous donniez une histoire de l'Empire, ou, ce que j'aimerais encore mieux, une histoire de la Révolution. Cette histoire n'a pas été faite; pas plus que celle de Jésus-Christ.

Dans quinze jours, je serai à Paris et je veux que vous me parliez de la Réforme et de la politique.

Toute à vous de coeur.

[1] Articles sur la Politique et le Socialisme. [2] L'Histoire de Dix ans.