CCCLXVI
A MAURICE SAND, A PARIS
Nohant, 25 septembre 1853.
Cher vieux,
Le jour de notre arrivée, il a passé sur la route un pifferaro napolitain, que j'ai happé bien vite; ce n'était pas un fameux maître sonneur; mais sa musette est bien autrement belle de sons que les nôtres, et il jouait des airs qui avaient beaucoup de caractère. Il y avait avec lui deux musiciens de Venise sans aucune couleur locale, et un jeune homme qui dansait très joliment, très sérieusement, et les yeux baissés, des cachuchitas et des jotas, d'une manière si pareille aux paysans maïorquins, et il en avait si bien les airs et le type, que j'aurais juré que c'en était un. Il m'a dit qu'il était de Tolède et qu'il dansait à la manière des gens de son pays. Alors c'est absolument la même chose qu'à Maïorque.
Je ne crois pas du tout qu'on ait joué Nello à Bruxelles. Tout au contraire, Hetzel le retire parce qu'on n'a pas maintenu les acteurs qu'on lui avait promis.
Ne reste pas trop longtemps, mon Bouli; je t'embrasse comme je t'aime.
Tes petits camarades t'embrassent aussi.
CCCXLVII
A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A VARSOVIE
Nohant, 28. octobre 1853.
Ma chère mignonne, je suis bien contente de te savoir arrivée en bonne santé, et installée chez de si excellents parents. Embrasse mon Georget, qui écrit de si belles lettres et qui voyage comme un homme. Rien de nouveau depuis ton départ. Maurice Lambert et Manceau sont toujours ici; nous allons prendre notre volée pour Paris dans peu de jours, je pense. Nous attendons qu'on nous dise que Mauprat est près de passer.
Il paraît que les répétitions vont bien et qu'on prépare des décors superbes. Mademoiselle Fernand jouera Edmée. Elle va jouer aussi Claudie, que l'on reprend à l'Odéon. On a repris le Champi avec de nouveaux acteurs. La petite Bérengère, que tu as vue ici, a joué très bien Mariette. Thiron est parti avec Rachel pour la Russie; il fait partie de sa troupe. Peut-être le verrais-tu à Varsovie. Buthiaud a débuté très bien à l'Odéon. Le Pressoir va toujours bien Voilà toutes les nouvelles de théâtre nous concernant.
Moi, j'ai fait un roman, et une préface pour la nouvelle édition de Balzac. Voilà mon travail de ce mois-ci. Je me porte bien. Je travaille tous les jours à mon petit Trianon: je brouette des cailloux, j'arrache et je plante du lierre, je m'éreinte dans un jardin de poupée, et cela me fait dormir et manger on ne peut mieux. Nous avons eu des temps affreux; mais, depuis quelques jours, il fait chaud comme en été, et nous avons été aujourd'hui nous promener au Magnier.
Madame Fleury est partie avec ses filles pour rejoindre son mari à Bruxelles. Le pauvre Planet s'en va, lui, tout à fait. Il se promène encore un peu, et il est venu me voir hier, avec sa femme et son beau-père. Il se voit bien partir et fait ses adieux à tous ses amis avec sa bonté et son effusion ordinaires. Je ne le crois pas si près de sa fin que les médecins le prétendent; mais je crois bien qu'il n'en reviendra pas. C'est un vrai chagrin pour moi; car, après Rollinat, c'était le meilleur du pays.
L'empereur et l'impératrice ont été voir le Pressoir. L'empereur a beaucoup applaudi, l'impératrice a beaucoup pleuré. On s'inquiète fort de la guerre à Paris. Dans les campagnes, tu sais qu'on ne s'occupe que du temps qu'il fait. La vendange est à peu près nulle. La moisson a été mauvaise. Les noix ont gelé. Les pommes de terre sont malades. On craint un hiver très malheureux pour les pauvres, gêné pour tout le monde.
Comme nous voilà tout seuls en famille, le petit théâtre remplace le grand, et Maurice, avec Lambert, nous donne souvent des représentations de marionnettes. Ils ont fait encore des merveilles de décors et de costumes.
J'espère que je te donne un bulletin complet de nos faits et gestes. Réponds-moi pour tout ce qui t'occupe et t'intéresse. Écris-moi toujours ici; car je ne compte pas rester longtemps à Paris, et, d'ailleurs, on me renverra tes lettres.
Bonsoir, ma mignonne chérie; je t'embrasse mille fois. Maurice t'embrasse de tout son coeur.
CCCLXVIII
A MAURICE SAND, A PARIS
Nohant, 13 décembre 1853.
J'ai reçu ta lettre, mon vieux Bouli. J'étais inquiète, toujours à propos de pommes cuites! et j'avait écrit hier soir à Lambert de me donner de tes nouvelles.
Je suis contente que tu ailles bien. Je vois bien aussi. Il a fait aujourd'hui un temps charmant.
J'ai été avant-hier au spectacle de la Châtre entendre des chanteurs montagnards fort intéressants.
Je travaille avec zèle à une petite comédie qui m'intéresse. C'est pour le Gymnase.—Je cultive toujours les nymphes de Trianon; mais leurs eaux sont pourries. Ainsi finissent les nymphes en ce siècle de prose! Je ne me dégoûte pourtant pas de Trianon, parce que les mousses et le lierre sont de tous les temps et sont toujours prêts à renaître. Nini a une brouette et s'en va bruquant dans tous les arbres. Elle est très gentille et demande pourquoi tu es à Paris quand elle est à Nohant.
Rien de nouveau, qu'une lettre de Titine que je t'envoie. Travaille, amuse-toi et aime-moi. Je te bige mille fois.
CCCLXIX
A JOSEPH MAZZINI A LONDRES
Nohant, 15 décembre 1853.
Je n'ai pas cessé de vous chérir et de vous respecter, mon ami. Voilà tout ce que je peux vous dire; la certitude que toutes les lettres sont ouvertes et commentées doit nécessairement gêner les épanchements de l'affection et les confidences de la famille.
Vous dites que je suis résignée, c'est possible; j'ai de grandes raisons pour l'être, des raisons aussi profondes, à mes yeux, aussi religieuses et aussi philosophiques que vous paraissent celles qui vous défendent la résignation. Pourquoi supposez-vous que ce soit lâcheté ou épuisement? Vous m'avez écrit à ce sujet des choses un peu dures. Je n'ai pas voulu y répondre. Les affections sérieuses sont pleines d'un grand respect, qui doit pouvoir être comparé au respect filial. On trouve parfois les parents injustes, on se tait plutôt que de les contredire, on attend qu'ils ouvrent les yeux.
Quant aux allusions que vous regrettez de ne pas voir dans certains ouvrages, vous ne savez guère ce qui se passe en France, si vous pensez qu'elles seraient possibles. Et puis, vous ne vous dites peut-être pas que, quand la liberté est limitée, les âmes franches et courageuses préfèrent le silence à l'insinuation. D'ailleurs, la liberté fût-elle rétablie pour nous, il n'est pas certain que je voulusse toucher maintenant à des questions que l'humanité n'est pas encore digne de résoudre et qui ont divisé jusqu'à la haine les plus grands, les meilleurs esprits de ce temps-ci.
Vous vous étonnez que je puisse faire de la littérature; moi, je remercie Dieu de m'en conserver la faculté, parce qu'une conscience honnête, et pure comme est la mienne, trouve encore, en dehors de toute discussion, une oeuvre de moralisation à poursuivre. Que ferais-je donc si j'abandonnais mon humble tâche? Des conspirations? Ce n'est pas ma vocation, je n'y entendrais rien. Des pamphlets? Je n'ai ni fiel ni esprit pour cela. Des théories? Nous en avons trop fait et nous sommes tombés dans la dispute, qui est le tombeau de toute vérité, de toute puissance: Je suis, j'ai toujours été artiste avant tout; je sais que les hommes purement politiques ont un grand mépris pour l'artiste, parce qu'ils le jugent sur quelques types de saltimbanques qui déshonorent l'art. Mais vous, mon ami, vous savez bien qu'un véritable artiste est aussi utile que le prêtre et le guerrier; et que, quand il respecte le vrai et le bon, il est dans une voie où Dieu le bénit toujours. L'art est de tous les pays et de tous les temps; son bienfait particulier est précisément de vivre encore quand tout semble mourir; c'est pour cela que la Providence le préserve des passions trop personnelles ou trop générales, et qu'elle lui donne une organisation patiente et persistante, une sensibilité durable et le sens contemplatif où repose la foi invincible.
Maintenant, pourquoi et comment pensez-vous que le calme de la volonté soit la satisfaction de l'égoïsme? À un pareil reproche, je n'aurais rien à répondre, je vous l'avoue; je ne saurais dire que ceci: Je ne le mérite pas. Mon coeur est transparent comme ma vie, et je n'y vois point pousser de champignons vénéneux que je doive extirper; si cela m'arrive, je combattrai beaucoup, je vous le promets, avant de me laisser envahir par le mal.
Je répondrai à M. Linton dans quelques jours. C'est une affaire, en somme, et il faut que je m'occupe de cette affaire, c'est-à-dire que je consulte, que je relise des traités: le tout pour savoir si je ne suis pas empêchée pour clause entendue ou sous-entendue, dont je ne me souviens pas. Sous le rapport des intérêts matériels, je suis restée dans un idiotisme absolu; aussi j'ai pris un homme d'affaires qui se charge de tout le positif de ma vie; je désire être à même de satisfaire M. Linton et de répondre à ses bonnes intentions. Adieu, mon ami, ne me croyez pas changée, pour vous, ni pour quoi que ce soit.
GEORGE
FIN DU TOME TROISIÈME
TABLE
1848
CCLXIV. A Maurice Sand. 18 février.
CCLXV. Au même. 23 février.
CCLXVI. Au même. 24 février.
CCLXVII. A M. Girerd. 6 mars.
CCLXVIII. A M. Charles Poncy. 9 mars.
CCLXIX. A M. Chartes Duvernet. 14 mars.
CCLXX. A Maurice Sand. 18 mars.
CCLXXI. Au même. 24 mars.
CCLXXII. A M. de Lamartine. avril.
CCLXXIII. A M. Charles Delaveau. 13 avril.
CCLXXIV. A Maurice Sand. 17 avril.
CCLXXV. Au même. 19 avril.
CCLXXVI. Au même. 21 avril.
CCLXXVII. Au citoyen Caussidière. 20 mai.
CCLXXVIII. Au citoyen Théophile Thoré. 24 mai.
CCLXXIX. Au citoyen Ledru-Rollin. 28 mai.
CCLXXX. Au citoyen Théophile Thoré. 28 mai.
CCLXXXI. Au citoyen Armand Barbès. 10 juin.
CCLXXXII. A Joseph Mazzini. 15 juin.
CCLXXXIII. A madame Marliani. juillet.
CCLXXXIV. A M. Girerd. 6 août.
CCLXXXV. Au même. 7 août.
CCLXXXVI. A M. Edmond Plauchut. 24 septembre.
CCLXXXVII. A Joseph Mazzini. 30 septembre.
CCLXXXVIII. A M. Edmond Plauchut. 24 octobre.
CCLXXXIX. A M. Armand Barbès. 1er novembre.
CCXC. A Joseph Mazzini. 2 novembre.
CCXCI. A M. Armand Barbès. 8 décembre.
1849
CCXCII. A M. Edmond Plauchut. 13 février.
CCXCIII. A M. Armand Barbès. 14 mars.
CCXCIV. A Joseph Mazzini. 15 mars.
CCXCV. A M. Théophile Thoré. 29 mars.
CCXCVI. A Maurice Sand. 13 mai.
CCXCVII. A M. Théophile Thoré. 26 mai.
CCXCVIII. A Maurice Sand. 12 juin.
CCXCIX. A Joseph Mazzini. 23 juin.
CCC. Au même. 5 juillet.
CCCI. A M. Ernest Périgois. juillet.
CCCII. A M. Charles Poncy. juillet.
CCCIII. A. Joseph Mazzini. 12 juillet.
CCCIV. Au même. 26 juillet.
CCCV. A M. Armand Barbès. 21 septembre.
CCCVI. A Joseph Mazzini. 10 octobre.
CCCVII. A mademoiselle H.L. octobre.
CCCVIII. A Joseph Mazzini. 5 novembre.
1850
CCCIX. A M. X*** (Eugène de Mirecourt). janvier.
CCCX. A Joseph Mazzini. 10 mars.
CCCXI. Au même. 4 août.
CCCXII. A M. Alexandre Dumas fils. 14 août.
CCCXIII. A M. Armand Barbès. 27 août.
CCCXIV. A Joseph Mazzini. 25 septembre.
CCCXV. A M. Charles Poncy. 26 septembre.
CCCXVl. A Joseph Mazzini. 15 octobre.
CCCXVII. A M. Sully-Lévy. 18 novembre.
CCCXVIII. A M. Armand Barbès. 28 novembre.
CCCXIX. A Joseph Mazzini. novembre.
CCCXX. A M. Charles Duvernet. décembre.
CCCXXI. A Joseph Mazzini. 24 décembre.
CCCXXII. A Maurice Sand. 24 décembre.
CCCXXIII. A M. Charles Poncy. 25 décembre.
1851
CCCXXIV. A Maurice Sand. 9 janvier.
CCCXXV. A Joseph Mazzini. 22 janvier.
CCCXXVI. A madame de Bertholdi. 24 janvier.
CCCXXVII. A la même. 17 février.
CCCXXVIII. A M. Charles Poncy. 16 mars.
CCCXXIX. A M. Edmond Plauchut. 11 avril.
CCCXXX. A madame de Bertholdi. 5 juin.
CCCXXXI. A madame Cazamajou. 6 juin.
CCCXXXII. A M. Charles Poncy. 6 juin.
CCCXXXIII. A M. Ernest Périgois. 25 octobre.
CCCXXXIV. A madame de Bertholdi. 6 décembre.
CCCXXXV. A M. Sully-Lévy. 24 décembre.
CCCXXXVI. A S.A. le prince Napoléon (Jérôme). 3 janvier.
1852
CCCXXXVII. A M. Charles Poncy. 4 janvier.
CCCXXXVIII. Au prince Louis-Napoléon. 20 janvier.
CCCXXXIX. A M. Charles Duvernet. 22 janvier.
CCCXL. Au même. 30 janvier.
CCCXLI. Au chef du cabinet de l'intérieur. 1er février.
CCCXLII. A S.A. le prince Napoléon (Jérôme). 2 février.
CCCXLIII. Au prince Louis-Napoléon. 3 février.
CCCXLIV. A M. Charles Duvernet. 10 février.
CCCXLV. Au prince Louis-Napoléon. 12 février.
CCCXLVI. Au même. 20 février.
CCCXLVII. A M. Jules Hetzel. 22 février.
CCCXLVIII. A M. Ernest Périgois. 24 février.
CCCXLIX. A M. Calamatta. 24 février.
CCCL. Au prince Louis-Napoléon. mars.
CCCLI. Au même. mars.
CCCLII. A M. Alphonse Fleury. 5 avril.
CCCLIII. A Joseph Mazzini. 23 mai.
CCCLIV. À mademoiselle Leroyer de Chantepie. 2 juin.
CCCLV. Au prince Louis-Napoléon. 28 juin.
CCCLVI. A M. Ernest Périgois. 31 août.
CCCLVII. A Maurice Sand. 14 septembre.
CCCLVIII. A S.A. le prince Napoléon (Jérôme). 26 novembre.
CCCLIX. A M. Armand Barbès. 18 décembre.
1853
CCCLX. A M. Théophile Sylvestre. 6 janvier.
CCCLXI. A M. Charles Duvernet. 30 janvier.
CCCLXII. A S.A. le prince Napoléon (Jérôme). 8 février.
CCCLXIII. A Maurice Sand. 16 février.
CCCLXIV. A M. et madame Ernest Périgois. mars.
CCCLXV. A M. Sully-Lévy. juin.
CCCLXVI. A Maurice Sand. 25 septembre.
CCCLXVII. A madame de Bertholdi. 28 octobre.
CCCLXVIII. A Maurice Sand . 13 décembre.
CCCLXIX. A Joseph Mazzini. 15 décembre.
FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME.
End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 3, 1812-1876, by George Sand