CCLXXVI
AU MÊME
Paris, 21 avril 1848.
Ne t'inquiète pas. Tu ne m'as pas dit quelles raisons tu avais eues pour casser ton conseil, mais il aurait fallu commencer par là.
Quoi qu'il en soit, je te réponds que tu n'auras pas le dessous; j'ai parlé de cela à Ledru-Rollin, qui m'a dit que probablement tu n'avais pas agi ainsi par caprice, que sans doute il y avait nécessité, et que tu devais être appuyé et soutenu. Je viens d'écrire à Fleury un peu ferme là-dessus; ne te laisse pas émouvoir par les récriminations et les menaces.
Tout homme qui agit révolutionnairement en ce moment-ci, qu'il soit membre du gouvernement provisoire ou maire de Nohant-Vic, trouve la résistance, la réaction, la haine, la menace. Est-ce possible autrement, et aurions-nous grand mérite à être révolutionnaires si tout allait de soi-même, et si nous n'avions qu'à vouloir pour réussir? Non, nous sommes, et nous serons peut-être toujours dans un combat obstiné.
Ai-je vécu autrement depuis que j'existe, et avons-nous pu croire que trois jours de combat dans la rue donneraient à notre idée un règne sans trouble, sans obstacle et sans péril? Nous sommes sur la brèche à Paris comme à Nohant. La contre-révolution est sous le chaume comme sous le marbre des palais. Allons toujours! ne t'irrite pas, tiens ferme, et surtout habitue tes nerfs à cet état de lutte qui deviendra bientôt un état normal. Tu sais bien qu'on s'accoutume à dormir dans le bruit. Il, ne faut jamais croire que nous pourrons nous arrêter. Pourvu que nous marchions en avant, voilà notre victoire et notre repos.
La fête de la Fraternité a été la plus belle journée de l'histoire. Un_ million d'âmes,_ oubliant toute rancune, toute différence d'intérêts, pardonnant au passé, se moquant de l'avenir, et s'embrassant d'un bout de Paris à l'autre au cri de Vive la fraternité! c'était sublime. Il me faudrait t'écrire vingt pages pour te raconter tout ce qui s'est passé, et je n'ai pas cinq minutes. Comme spectacle, tu ne peux pas t'en faire d'idée. Tu en trouveras une relation bien abrégée dans le Bulletin de la République et dans la Cause du peuple. La reçois-tu, à propos? J'ai affaire à la plus détestable boutique d'éditeurs qu'il y ait; ils n'envoient pas les numéros et s'étonnent, de ne pas recevoir d'abonnements. Je vais changer tout cela.
Mais, pour revenir à cette fête, elle signifie plus que toutes les intrigues de la journée du 15. Elle prouve que le peuple ne raisonne pas tous nos différends, toutes nos nuances d'idées, mais qu'il sent vivement les grandes choses et qu'il les veut. Courage donc! demain peut-être, tout ce pacte sublime juré par la multitude sera brisé dans la conscience des individus; mais, aussitôt que la lutte essayera de reparaître, le peuple (c'est-à-dire tous) se lèvera et dira:
—Taisez-vous et marchons!
Ah! que t'ai regretté hier! Du haut de l'arc de l'Étoile le ciel, la ville, les horizons, la campagne verte, les dômes des grands édifices dans la pluie et dans le soleil, quel cadre pour la plus gigantesque scène humaine qui se soit jamais produite! De la Bastille, de l'Observatoire à l'Arc de triomphe et au delà et en deçà hors de Paris, sur un espace de cinq lieues, quatre cent mille fusils pressés comme un mur qui marche, l'artillerie, toutes les armes de la ligne, de la mobile, de la banlieue, de la garde nationale, tous les costumes, toutes les pompes de l'armée, toutes les guenilles de la sainte canaille, et toute la population de tout âge et de tout sexe pour témoin, chantant, criant, applaudissant, se mêlant au cortège. C'était vraiment sublime. Lis les journaux, ils en valent la peine; tu aurais été fou de voir cela! Je l'ai vu pendant deux heures, et je n'en avais pas assez; et, le soir, les illuminations, le défilé des troupes, la torche en main, une armée de feu, ah! mon pauvre garçon, où étais-tu? J'ai pensé à toi plus de cent fois par heure. Il faut que tu viennes au 5 mai, quand même on devrait brûler Nohant pendant ce temps-là.
Adieu; je t'aime
CCLXXVII
AU CITOYEN CAUSSIDIÈRE, PRÉFET DE POLICE
Nohant, 20 mai 1848.
Citoyen,
J'étais, le 15 mai, dans la rue de Bourgogne, mêlée à la foule, curieuse et inquiète comme tant d'autres, de l'issue d'une manifestation qui semblait n'avoir pour but qu'un voeu populaire en faveur de la Pologne. En passant devant un café, on me montra à la fenêtre du rez-de-chaussée une dame fort animée, qui recevait une sorte d'ovation de la part des passants et qui haranguait la manifestation. Les personnes qui se trouvaient à mes côtés m'assurèrent que cette dame était George Sand; or je vous assure, citoyen, que ce n'était pas moi, et que je n'étais dans la foule qu'un témoin de plus du triste événement du 15 mai.
Puisque j'ai l'occasion de vous fournir un détail de cette étrange journée, je veux vous dire ce que j'ai vu.
La manifestation, était considérable, je l'ai suivie pendant trois heures. C'était une manifestation pour la Pologne, rien de plus pour la grande majorité des citoyens qui l'avaient augmentée de leur concours durant trajet, et pour tous ceux qui l'applaudissaient au passage. On était surpris et charmé du libre accès accordé à cette manifestation jusqu'aux portes de l'Assemblée. On supposait que des ordres avaient été donnés pour laisser parvenir les pétitionnaires; nul ne prévoyait une scène de violence et de confusion au sein de la représentation nationale. Des nouvelles de l'intérieur de la Chambre arrivaient au dehors. L'Assemblée, sympathique au voeu du peuple, se levait en masse pour la Pologne et pour l'organisation du travail, disait-on. Les pétitions étaient lues à la tribune et favorablement accueillies.
Puis, tout à coup, on vint jeter à la foule stupéfaite la nouvelle de la dissolution de l'Assemblée et la formation d'un pouvoir nouveau dont quelques noms pouvaient répondre au voeu du groupe passionné qui violentait l'Assemblée en cet instant, mais nullement, j'en réponds, au voeu de la multitude. Aussitôt cette multitude se dispersa, et la force armée put, sans coup férir, reprendre immédiatement possession du pouvoir constitué.
Je n'ai point à rendre compte ici des opinions et des sympathies de telle ou telle fraction du peuple qui prenait part à la manifestation; mais toute voix en France a le droit de s'élever en ce moment pour dire à l'Assemblée nationale: «Vous avez traversé heureusement un incident inévitable en temps de révolution, et, grâce à la Providence, vous l'avez traversé sans effusion de sang humain. Dans le désordre d'idées où cet événement va vous jeter durant quelques jours, prouvez, citoyens, que vous pouvez maîtriser votre émotion et ne pas perdre la notion d'une équité supérieure aux troubles passagers de la situation.
«Ne confondez point l'ordre, ce mot officiel du passé, avec la méfiance qui aigrit et provoque. Il vous est bien facile de maintenir l'ordre sans porter atteinte à la liberté. Vous n'avez pas droit sur la liberté, conquête du peuple, et, comme ce n'est pas le peuple, que c'est une très petite fraction du peuple qui vous a outragés le 15 mai, vous ne pouvez pas, vous ne devez pas châtier la France de la faute commise par quelques-uns, en restreignant les droits et les libertés de la France.
«Prenez garde, et n'agissez pas sous l'influence de la réaction; car ce n'est pas le 15 mai que vous avez couru un danger sérieux, c'est aujourd'hui, derrière le rempart de baïonnettes qui vous permet de tout faire. Le danger pour vous, ce n'est pas d'affronter une émeute parlementaire. Tout homme investi d'un mandat comme le vôtre doit envisager de sang-froid le passage de ces petites tempêtes; mais le danger sérieux, c'est de manquer au devoir que ce mandat vous impose, en faisant entrer la République dans une voie monarchique ou dictatoriale; c'est d'étouffer le cri de la France, qui vous demande la vie, et à laquelle un retour vers le passé donnerait la mort; c'est enfin de préparer, par crainte de l'anarchie partielle dont vous venez de sortir sains et saufs, une anarchie générale que vous ne pourriez plus maîtriser.»
GEORGE SAND
CCLXXVIII
AU CITOYEN THÉOPHILE THORÉ, A PARIS.
Nohant, 24 mai 1848.
Mon cher Thoré,
Voyez si vous ayez quelques mots à retrancher ou à-ajouter, pour ce qui vous concerne, dans les premières lignes de la lettre que je vous adresse; ces premières lignes sont une réponse à certaines gens qui disent que je me suis sauvée pour n'être pas arrêtée. Comme je ne pouvais pas craindre la moindre chose, je n'avais point à me sauver et je suis fort aisée à trouver à. Nohant.
Vous avez raison de faire comme vous faites. La raison du plus brave est toujours la meilleure. Mais soyez prudent en ce qui concerne nos amis. On m'a envoyé quelques numéros de la Vraie République; après quoi, on s'est arrêté, et, depuis deux jours, je ne reçois plus rien. C'est déplorable, cette négligence! Il est impossible d'écrire à propos dans un journal qu'on ne lit pas.
J'ignore à quelles personnes appartient l'avenir, je n'ai que la passion de l'idée, et je crains bien que l'idée ne soit paralysée pour longtemps. Vive l'idée quand même!
A vous.
GEORGE SAND.
CCLXXIX
AU CITOYEN LEDRU-ROLLIN, A PARIS
Nohant, 28 mai 1848.
Cher concitoyen,
Vous ne savez pas que j'écris dans un journal qui vous est hostile, à vous personnellement moins qu'à tout autre, mais qui se fâche de beaucoup de choses et de beaucoup de gens sans que je sois solidaire de toutes les sympathies et de toutes les antipathies de la Rédaction en chef. Vous n'avez pas le temps de lire les journaux sans doute; mais vous aviez naguère celui de causer de temps en temps quelques minutes avec moi, et je vous impose de me lire; ce qui, j'espère, ne vous prendra guère plus de minutes qu'à l'ordinaire.
C'est parce que probablement vous ne savez pas que je rédige dans la Vraie République que je veux que vous le teniez de moi; et ce que je veux que vous sachiez aussi, c'est que je n'accepte pas la responsabilité des attaques contre les personnes; c'est pour cela que je signe tout ce que j'y écris.
Lorsque j'ai consenti à cette collaboration, la lutte ne s'était pas dessinée; en la voyant naître, j'ai vainement essayé de la tempérer. Mais l'événement du 15 mai est venu, et il y aurait eu lâcheté de ma part à me retirer. Voilà pourquoi je reste attachée à un journal qui vous traite collectivement de Roi, de Consul, de Directoire, etc., et qui vous reproche de rester au pouvoir quand Barbès est en prison. Cela me fait une position fausse et que je dois subir dans mon petit coin, comme beaucoup d'autres la subissent sur un plus grand théâtre. Je reste persuadée que vous ne devez pas abandonner le terrain à la réaction sans avoir essayé de la briser. Mais je ne puis pas dire cela dans ce journal. Ce serait inopportun et imprudent; ce serait peut-être agir contrairement à la voie que vous avez résolu de suivre, quant aux moyens.
En fait de politique proprement dite, je suis on ne peut plus incapable, vous le savez. Mais je vous demande une chose, c'est de me faire signe quand vous consentirez à ce que je dise dans ce même journal, qui vous attaque, et où je garderai toujours le droit d'émettre mon avis sous ma responsabilité personnelle, ce que je sais et ce que je pense de votre caractère, de votre sentiment politique et de votre ligne révolutionnaire.
Si vous n'avez pas le temps d'y songer, je ne vous en voudrai point et je ne me croirai pas indispensable votre justification auprès de quelques personnes dont le jugement ne vous est pas indispensable non plus. Mais, pour l'acquit de ma conscience, de mon affection, je me dois (au risque de faire l'importante) de vous dire cela; vous le comprendrez comme je vous le donne, de bonne foi et de bon coeur.
On me dit ici que j'ai été compromise dans l'affaire du 15 mai. Cela est tout à fait impossible, vous le savez. On me dit aussi que la commission exécutive s'est opposée à ce que je fusse poursuivie. Si cela est, je vous en remercie personnellement; car ce que je déteste le plus au monde, c'est d'avoir l'air de jouer un rôle pour le plaisir de me mettre en évidence. Mais, si l'on venait à vous accuser de la moindre partialité à mon égard, laissez-moi poursuivre, je vous en supplie. Je n'ai absolument rien à craindre de la plus minutieuse enquête. Je n'ai rien su ni avant ni pendant les événements, du moins rien de plus que ce qu'on voyait et disait dans la rue. Mon jugement sur le fait, je ne le cache pas, je l'écris et je le signe; mais je crois que ce n'est pas là conspirer.
Adieu et à vous de tout mon coeur.
GEORGE SAND.
CCLXXX
AU CITOYEN THÉOPHILE THORÉ, A PARIS.
Nohant, 28 mai 1848
Cher Thoré,
Je vous enverrai de la copie, non pas une éclatante protestation comme vous me disiez, mais la suite (et non la fin) de la protestation de toute ma vie.
Quant à l'affaire du 15, je passerai à côté. Elle est accomplie, je n'ai plus le droit de la blâmer puisqu'elle est vaincue, et je garderai le silence sur les hommes qui l'ont soulevée et que nous n'aimons pas. Seulement je, peux vous dire, à vous, que, lorsque j'appris, dans la foule, ce bizarre mélange de noms, jetés en défi à l'avenir, je rentrai chez moi décidée à ne pas me faire arracher un cheveu pour des Raspail, des Cabet et des Blanqui. Tant que ces hommes s'inscriront sur notre bannière, je m'abstiendrai. Ce sont des pédants et des théocrates; je ne veux point subir la loi de l'individu et je m'exilerai le jour où nous ferons la faute de les amener au pouvoir.
Ne me dites point de n'avoir pas peur, ce mot-là n'est pas français. Je suis trop lasse de la vie pour éviter une occasion de la perdre, trop ennemie de la propriété pour ne pas désirer de m'en voir débarrassée trop habituée à la fatigue et au travail pour comprendre les avantages du repos.
Mais ma conscience est craintive et je pousse loin le scrupule quand il s'agit de conseiller et d'agiter le peuple dans la rue. Il n'est point de doctrine trop neuve et trop hardie; mais il ne faut pas jouer avec l'action. Je connais, tout comme un homme, l'émotion du combat et l'attrait du coup de fusil. Dans ma jeunesse, j'aurais suivi le diable s'il avait commandé le feu. Mais j'ai appris tant de choses depuis, que je crains beaucoup le lendemain de la victoire. Sommes-nous mûrs pour rendre un bon compte à Dieu et aux hommes? Je dis nous, parce que je ne puis, dans ma pensée, nous séparer du peuple. Eh bien! le peuple n'est pas prêt, et, en le stimulant trop, nous le retardons; c'est là un fait qui n'est pas très logique; le fait l'est si rarement! Mais il est réel, et cela est encore plus sensible en province qu'à Paris.
Barbès est un héros, il raisonne comme un saint, c'est-à-dire fort mal quant aux choses de ce monde. Je l'aime tendrement et je ne saurais comment le défendre, parce que je ne puis admettre qu'il ait eu le droit, au nom du peuple, dans cette triste journée. Ceux qu'on a appelés des factieux étaient, en effet, plus factieux qu'on ne pense. Dans l'ordre politique, ils l'étaient moins que l'Assemblée nationale; mais, dans l'ordre moral et intellectuel, ils l'étaient, n'en doutez pas.
Ils voulaient imposer au peuple, par la surprise, par l'audace (par la force, s'ils l'avaient pu), une idée que le peuple n'a pas encore acceptée. Ils auraient établi la loi de fraternité non comme Jésus, mais comme Mahomet. Au lieu d'une religion, nous aurions eu un fanatisme. Ce n'est pas ainsi que les vraies idées font leur chemin. Au bout de trois mois d'une pareille usurpation philosophique, nous aurions été, non pas républicains, mais cosaques. Est-ce que ces chefs de secte, en supposant même qu'ils eussent eu avec eux seulement chacun dix mille hommes et que l'exaltation de leurs forces réunies eût suffi à tenir Paris contre la province pendant quelques semaines, est-ce que ces chefs de secte se seraient supportés entre eux? Est-ce que Blanqui aurait subi Barbès? Est-ce que Leroux aurait toléré Cabet? Est-ce que Raspail vous aurait accepté? Quelle bataille au sein de cette association impossible! Vous eussiez été forcés de faire bien plus de fautes que le gouvernement provisoire, vous n'auriez pu convoquer une assemblée et vous auriez déjà l'Europe sur les bras.
La réaction ne partirait pas de la bourgeoisie, qu'il est toujours facile d'intimider quand on a le peuple avec soi: elle partirait du peuple même, qui est indépendant et fier à l'endroit de ses croyances plus qu'à celui de son existence matérielle, et qui ne veut pas qu'on violente son ignorance quand il n'a que de l'ignorance à opposer au progrès.
Puisque vous êtes seul et caché, mon pauvre enfant, je puis causer avec vous et vous ennuyer quelques instants. C'est toujours une manière de passer le temps. Pardonnez-moi donc de le faire et de vous sermonner un peu. Vous êtes trop vif et trop dur à l'endroit des personnes. Vous vous pressez trop d'accuser, de traduire devant l'opinion publique les hommes qui out l'air d'abandonner ou de trahir notre cause. Les hommes sont faibles, incertains, personnels, je le sais, et il n'en est pas un depuis le 24 février qui n'ait été au-dessous de sa tâche. Mais nous-mêmes, en les condamnant au jour le jour, nous avons été au-dessous de la nôtre. Nous ayons fait trop de journalisme à la manière du passé, et pas assez de prédication comme il convenait à une doctrine d'avenir. Cela fait, en somme, de la mauvaise politique, inefficace quand elle n'est pas dangereuse. Ce n'est pas l'intelligence qui vous a manqué, à vous, personnellement; car, au milieu de votre fougue, vous arrivez toujours à toucher très juste le point sensible de la situation.
Mais un peu plus de formes (à mes yeux, la véritable politesse est l'esprit de charité), un peu moins de précipitation à déclarer traîtres les irrésolus et les étourdis, n'eût pas nui à votre propagande.
Nous avons tous fait des sottises, disait Napoléon au retour de l'île d'Elbe. Eh bien! nous pouvons nous dire cela les uns aux autres aujourd'hui, et, quand on fait cet aveu de bonne foi, on n'est que plus unis et plus forts. Vous-même, vous dites, dans un des numéros que je reçois aujourd'hui: Nos amis d'hier, qui le seront encore demain. C'est donc vrai, qu'il ne faut pas se brouiller avec ceux qui ont combattu avec nous hier et qui reviendront combattre avec nous demain, quand la réaction sur laquelle ils croient pouvoir agir les chassera du pouvoir.
Voyez-vous, je ne crois pas, moi, qu'on devienne, du jour au lendemain, un misérable et un apostat; et pourtant, notre vie, surtout dans un temps de crise comme celui-ci, est si flottante, si difficile, si troublée, qu'en nous jugeant au jour le jour, on peut aisément nous trouver en faute. Eh bien! on n'est jamais juste envers son semblable quand on le juge ainsi sur une suite variable de faits journaliers. Il faut voir l'ensemble.
Il y a un mois, je me sentais fort montée contre M. de Lamartine, je doutais de sa loyauté, je le voyais courant à la présidence suprême. Il a pourtant compromis, perdu peut-être, sa popularité bourgeoise pour conserver sa popularité démocratique. Vous direz que c'est une vanité mieux entendue; soit! il a toujours eu le goût de faire le bon choix, et le plus courageux dans ce moment-ci. Aujourd'hui, il me semble bien, comme à vous, que Ledru-Rollin devrait se retirer du pouvoir, et, j'ai de plus fortes raisons que vous encore pour le penser.
Mais j'attends, et je compte que le bon élan lui viendra quand il verra clairement la situation. Je le connais, il a du coeur, il a des entrailles, et, de ce qu'il ne voit pas comme nous en ce moment, il ne résulte pas qu'il ne sente pas comme nous quand la grande fibre populaire nous montrera clairement à tous le chemin qu'il faut prendre.
J'en connais d'autres que vous accusez et qui ont bonne intention pourtant. N'accusons donc pas, je vous en supplie, au nom de l'avenir de notre pauvre République, que nos soupçons et nos divisions déchirent dans sa fleur! Ne varions pas pour cela sur les principes. Ne vous gênez pas pour dire aux hommes, même à ceux que vous aimez, qu'ils se trompent, et ne perdez rien de votre vigueur de discussion sur les idées, sur les faits mêmes. Ce que je vous demande en grâce, c'est de ne pas condamner les intentions, les motifs, les caractères. Eussiez-vous raison, ce serait, je le répète, de la mauvaise politique, surtout dans la forme, comme en a fait la Réforme contre le National, du temps de l'autre.
Voilà le tas de lieux communs que j'aurais voulu vous dire de vive voix, avant toutes ces catastrophes, et ce que je disais quelquefois à Barbès. Mais on n'avait pas le temps de se voir, et c'était un mal. Il faut quelquefois entendre le lieu commun, il a souvent la vérité pour lui.
C'est cette absence de formes et de procédés, que j'appellerai, si vous voulez, le savoir-vivre intellectuel, qui me choque particulièrement dans l'affaire du 15. Le peuple a, par-dessus tout, ce savoir-vivre d'aspiration qui rend ses moeurs publiques injurieuses aux nôtres dans le moment où nous vivons. Cela est bien prouvé depuis le 24 février. Nous l'avons vu, dans toutes les manifestations, communier en place publique avec ses ennemis et sacrifier toutes ses haines légitimes, tous ses ressentiments fondés, à l'idée de fraternité ou de générosité. Certes, nous autres, nous n'en faisons pas volontiers autant dans nos relations particulières. Eh bien! le peuple porte au plus haut point le respect des relations publiques. Le 15 mai, il se dirige sur le palais Bourbon avec des intentions pacifiques (sauf les meneurs). On le laisse passer. Soit préméditation, soit inspiration, les baïonnettes disparaissent devant lui. Il avance, il va jusqu'à la porte en chantant et en riant. La tête du défilé forçait les grilles, le milieu n'en savait rien (j'y étais). On se croyait admis, reçu à bras ouverts par l'Assemblée. Je ne le pensais pas, moi; je jugeais que la crainte du sang répandu avait engagé la bourgeoisie à faire contre mauvaise fortune, sinon bon coeur, du moins bonne mine, et j'entendais dire autour de moi qu'on n'abuserait pas de ce bon accueil, qu'on montrerait la force du nombre, et qu'on défilerait décemment, paisiblement en respectant l'Assemblée pour lui apprendre à respecter le peuple. Vous savez le reste; la masse n'a point pénétré, elle est restée calme dans l'attente d'un résultat qu'elle ne prévoyait pas, et tout ce qui a eu le malheur d'entrer dans l'enceinte maudite, s'y est conduit sans dignité, sans ordre et sans force véritable. Tout a fui, à l'approche des baïonnettes. Est-ce qu'une révolution doit fuir? Ceux qui avaient quelque chose d'arrêté dans l'esprit, si toutefois il y avait, de ceux-là, devaient périr là. C'eût été du moins une protestation. Je vous jure que, si j'y fusse entrée, je n'en serais pas sortie vivant (je me suppose homme).
Ce n'est donc ni une protestation ni une révolution, ni même une émeute. C'est tout bonnement un coup de tête, et Barbès ne s'y est trompé que parce qu'il a voulu s'y tromper. Chevalier de la cause, comme vous l'appelez très bien, il s'est dit qu'il fallait se perdre pour elle et avec elle. Honneur à lui toujours! mais malheur à nous! Notre idée s'est déconsidérée dans la personne de certains autres. Ce n'est pas le manque de succès qui la condamne: tant s'en faut. Mais c'est le manque de tenue et de consentement général. On avait mené là, par surprise et à l'aide d'une tromperie, des gens qui n'y comprenaient goutte, et il y a là dedans quelque chose de très contraire au caractère français, quelque chose qui sent la secte, quelque chose enfin que je ne puis souffrir et que je désavouerais hautement, si Barbès, Louis Blanc et vous n'aviez pas été forcés d'en subir la conséquence fatale.
Voilà, mon cher ami, tout ce que j'avais besoin de vous dire, et ne faites pas fi du sentiment d'une femme. Les femmes et les enfants, toujours désintéressés dans les questions politiques, sont en rapport plus direct avec l'esprit qui souffle d'en haut sur les agitations de ce monde. J'écrirai dans la Vraie République quand même, et sans y mettre aucune condition morale. Mais, au nom de la cause, au nom de la vérité, je vous demande d'avoir le feu non moins vif, mais plus pur, la parole non moins hardie mais plus calme. Les grandes convictions sont sereines. Ne vous faites point accuser d'ambition personnelle. On suppose toujours que la passion politique cache cette arrière-pensée chez les hommes. Enfin, écoutez-moi, je vous le demande, sans craindre que vous m'accusiez de présomption. J'ai pour moi l'enfance de l'âme et la vieillesse de l'expérience. Mon coeur est tout entier dans ce que je vous dis; quand vous me connaîtrez tout de bon, vous saurez que vous pouvez vous confier aveuglément à l'instinct de ce coeur-là.
On m'a beaucoup conseillé de me cacher aussi; mes amis m'ont écrit de Paris que je serais arrêtée. Je n'en crois rien et j'attends. Je ne suis pas très en sûreté non plus ici. Les bourgeois out fait accroire aux paysans que j'étais l'ardent disciple du père Communisme, un gaillard très méchant qui brouille tout à Paris et qui veut que l'on mette à mort les enfants au-dessous de trois ans et les vieillards au-dessus de soixante. Cela ressemble à une plaisanterie, c'est pourtant réel. Hors de ma commune, on le croit et on promet de m'enterrer dans les fossés. Vous voyez où nous en sommes. Je vis, pourtant tranquille, et je me promène sans qu'on me dise rien. Jamais les hommes n'ont été si fervents… en paroles. Mais quelle lâche et stupide éducation les habiles donnent aux simples!
Bonsoir! cachez-vous encore. Vous n'auriez rien à craindre d'une instruction; mais on vous ferait perdre du temps, et cette réaction passera vite quant au fait actuel. Je crois que; quant au fait général, elle pourra durer quelques mois. Les vrais républicains se sont trop divisés, le mal est là.
Écrivez-moi et brûlez ma lettre. Courage et fraternité.
G. SAND.
CCLXXXI
AU CITOYEN ARMAND BARBÈS, AU DONJON
DE VINCENNES
Nohant, 10 juin 1848.
Je n'ai reçu votre lettre qu'aujourd'hui 10 juin, cher et admirable ami. Je vous remercie de cette bonne pensée, j'en avais besoin; car je n'ai pas passé une heure, depuis le 15 mai, sans penser à vous et sans me tourmenter de votre situation. Je sais que cela vous occupe moins que nous; mais enfin il m'est doux d'apprendre qu'elle est devenue matériellement supportable. Ah! oui, je vous assure que je n'ai pas goûté la chaleur d'un rayon de soleil sans me le reprocher, en quelque sorte, en songeant que vous en étiez privé. Et moi qui vous disais: «Trois mois de liberté et de soleil vous guériront!»
On m'a dit que j'étais complice de quelque chose, je ne sais pas quoi, par exemple. Je n'ai eu ni l'honneur ni le mérite de faire quelque chose pour la cause, pas même une folie ou une imprudence, comme on dit; je ne savais rien, je ne comprenais rien à ce qui se passait; j'étais là comme curieux, étonné et inquiet, et il n'était pas encore défendu, de par les lois de la République, de faire partie d'un groupe de badauds. Les nouvelles les plus contradictoires traversaient la foule. On a été jusqu'à nous dire que vous aviez été tué. Heureusement, cela était démenti au bout d'un instant par une autre version. Mais quelle triste et pénible journée!
Le lendemain était lugubre. Toute cette population armée, furieuse ou consternée, le peuple provoqué, incertain, et à chaque instant, des légions qui passaient, criant à la fois: Vive Barbès! et A bas Barbès! Il y avait encore de la crainte chez les vainqueurs. Sont-ils plus calmes aujourd'hui après tout ce développement de terrorisme? j'en doute.
Enfin, je ne sais par quel caprice, il paraît qu'on voulait me faire un mauvais parti, et mes amis me conseillaient de fuir en Italie. Je n'ai pas entendu de cette oreille-la. Si j'avais espéré qu'on me mît en prison près de vous, j'aurais crié: Vive Barbès! devant le premier garde national que j'aurais trouvé nez à nez. Il n'en aurait peut-être pas fallu davantage; mais, comme femme, je suis toujours forcée de reculer devant la crainte d'insultes pires que des coups, devant ces sales invectives que les braves de la bourgeoisie ne se font pas faute d'adresser au plus faible, à la femme, de préférence à l'homme.
J'ai quitté Paris, d'abord parce que je n'avais plus d'argent pour y rester, ensuite pour ne pas exposer Maurice à se faire empoigner; ce qui lui serait arrivé s'il eût entendu les torrents d'injures que l'on exhalait contre tous ses amis et même contre sa mère, dans cet immense corps de garde qui avait remplacé le Paris du peuple, le Paris de Février. Voyez quelle différence! Dans tout le courant de mars, je pouvais aller et venir seule dans tout Paris, à toutes les heures, et je n'ai jamais rencontré un ouvrier, un voyou qui, non seulement ne m'ait fait place sur le trottoir, mais qui encore ne l'ait fait d'un air affable et bienveillant. Le 17 mai, j'osais à peine sortir en plein jour avec mes amis: l'ordre régnait!
Mais c'est bien assez vous parler de moi. Je n'ose pourtant pas vous parler de vous: vous comprenez pourquoi. Mais, si vous pouvez lire des journaux, et si la Vraie République du 9 juin vous est arrivée, vous aurez vu que je vous écrivais en quelque sorte avant d'avoir reçu votre lettre. Ne faites attention dans cet article qu'au dernier paragraphe. Le reste est pour cet être à toutes facettes qu'on appelle le public, la fin était pour vous.
Ah! mon ami, que votre foi est belle et grande! Du fond de votre prison, vous ne pensez qu'à sauver ceux qui paraissent compromis, et à consoler ceux qui s'affligent. Vous essayez de me donner du courage, au rebours de la situation normale qui me commande de vous en donner. Mon Dieu, je sais que vous n'en avez pas besoin, vous n'en avez que trop. Moi, je n'en ai pas pour les autres. Leurs malheurs me brisent, et le vôtre m'a jetée dans un grand abattement; j'ai peur de l'avenir, j'envie ceux qui n'ont peur que pour eux-mêmes et qui se préoccupent de ce qu'ils deviendront. Il me semble que le fardeau de leur angoisse est bien léger, au prix de celui qui pèse sur mon âme.
Je souffre pour tous les êtres qui souffrent, qui font le mal ou le laissent faire sans le comprendre; pour ce peuple qui est si malheureux et qui tend toujours le dos aux coups et les bras à la chaîne. Depuis ces paysans polonais qui veulent être Russes, jusqu'à ces lazzaroni qui égorgent les républicains; depuis ce peuple intelligent de Paris, qui se laisse tromper comme un niais, jusqu'à ces paysans des provinces qui tueraient les communistes à coups de fourche, je ne vois qu'ignorance et faiblesse morale en majorité sur la face du globe. La lutte est bien engagée, je le sais. Nous y périrons, c'est ce qui me console. Après nous, le progrès continuera. Je ne doute ni de Dieu ni des hommes; mais il m'est impossible de ne pas trouver amer ce fleuve de douleurs qui nous entraîne, et où, tout en nageant, nous avalons beaucoup de fiel.
Adieu, cher ami et frère. Borie vous aime, allez! et Maurice aussi! Ils sont ici près de moi. Si nous étions à Paris, nous irions vous voir, vous nous auriez déjà vus, vous pouvez bien le croire, et, aussitôt que nous irons, vous nous verrez.
Adieu, adieu; écrivez-moi si vous pouvez, et sachez bien que vous avez en moi une soeur, je ne dis pas aussi bonne, mais aussi dévouée que l'autre.
G. S.
CCLXXXII
A JOSEPH MAZZINT, A MILAN
15 juin 1848.
Que peuvent faire ceux qui out consacré leur vie à l'idée d'égalité fraternelle, qui ont aimé l'humanité avec ardeur, et qui adorent dans le Christ le symbole du peuple racheté et sauvé? que peuvent faire les socialistes, en un mot, lorsque l'idéal quitte le sein des hommes, lorsque l'humanité s'abandonne elle-même, lorsque le peuple méconnaît sa propre cause? N'est-ce point ce qui menace d'arriver aujourd'hui, demain peut-être?
Vous avez du courage, ami; c'est-à-dire que vous garderez l'espérance. Moi, je garderai ma foi: l'idée pure et brillante, l'éternelle vérité sera toujours dans mon ciel, à moins que je ne devienne aveugle. Mais l'espoir, c'est la croyance à un prochain triomphe de la foi, et je ne serais pas sincère si je disais que cette disposition de mon àme ne s'est point modifiée depuis deux mois.
Je vois l'Europe civilisée se précipiter, par l'ordre de la Providence, dans la voie des grandes luttes. Je vois l'idée de l'avenir aux prises avec le passé. Ce vaste mouvement est un immense progrès, après les longues années de stupeur qui ont marqué un temps d'arrêt dans la forme des sociétés opprimées. Ce mouvement, c'est l'effort de la vie qui veut sortir du tombeau et briser la pierre du sépulcre, sauf à se briser elle-même avec les débris. Il serait donc insensé de désespérer; car, si Dieu même a soufflé sur notre poussière pour la ranimer, il ne la laissera pas se disperser au vent. Mais est-ce une résurrection définitive vers laquelle nous nous élançons, ou bien n'est-ce qu'une agitation prophétique, un tressaillement précurseur de la vie, après lequel nous dormirons, encore un peu de temps, d'un sommeil moins lourd, il est vrai, mais encore accablés d'une langueur fatale? Je le crains.
Quant à la France, la question est arrivée à son dernier terme et se pose sans détour, sans complication, entre la richesse et la misère. Elle pourrait encore se résoudre pacifiquement; les prétendants ne sont point des incidents sérieux, ils s'évanouiront comme des bulles d'écume à la surface du flot. La bourgeoisie veut régner. Depuis soixante ans, elle travaille à réaliser sa devise: Qu'est-ce que le tiers état? rien. Que doit-il être? tout. Oui, le tiers état veut être tout dans l'État, et le 24 février l'a débarrassé de l'obstacle de la royauté. Il est donc indubitable que la France sera désormais une république, puisque, d'une part, la classe la plus pauvre et la plus nombreuse aime cette forme de gouvernement, qui lui ouvre les portes de l'avenir, et que, de l'autre, la classe la plus riche, la plus influente, la plus politique trouve son compte à une oligarchie.
Le suffrage universel fera justice, un jour, de cette prétention du tiers état. C'est une arme invincible dont le peuple n'a pas encore su faire usage et qui s'est retournée contre lui-même dans un premier essai. Son éducation politique se fera plus vite qu'on ne pense et l'égalité progressive, mais ininterrompue dans sa marche, peut et doit sortir du principe de sa souveraineté de droit. Voilà le fait logique, tel qu'il se présente de lui-même. Mais les déductions logiques sont-elles toujours la loi régulière de l'histoire des hommes? Non! le plus souvent, il y a une autre logique que celle du fait général: c'est celle du fait particulier, qui jette le désordre dans l'ensemble, et, chez nous, le fait particulier, c'est l'inintelligence de la situation dans la majorité du tiers état.
Cette inintelligence peut rendre violente et terrible notre nouvelle révolution, et, par des essais de domination liberticide, exaspérer la souffrance des masses. Alors la marche solennelle du temps est rompue. La misère excessive n'appelle plus sa souffrance vertu, mais abjection. Elle invoque le secours de sa propre force, elle dépossède violemment le riche et engage une lutte extrême où la souveraineté du but lui semble justifier tous les moyens. Époques funestes dans la vie des peuples, que celles où le vainqueur, pour avoir abusé, devient à son tour le vaincu!
Les socialistes du temps où nous vivons ne désirent point les solutions du désespoir. Instruits par le passé, éclairés par une plus haute intelligence de la civilisation chrétienne, tous ceux qui méritent ce titre, à quelque doctrine sociale qu'ils appartiennent, répudient pour l'avenir le rôle tragique des vieux jacobins, et demandent à mains jointes à la conscience des hommes de s'éclairer et de se prononcer pour la loi de Dieu.
Mais l'idée du despotisme est, par sa nature, tellement identique à l'idée de la peur, que la bourgeoisie tremble et menace à la fois. Elle s'effraye du socialisme à ce point de vouloir l'anéantir par la calomnie et par la persécution, et, si quelque parole prévoyante s'élève pour signaler le danger, aussitôt mille voix s'élèvent pour crier anathème sur le fâcheux prophète.
«Vous provoquez à la haine, s'écrie-t-on, vous appelez sur nous la vengeance. Vous faites croire au peuple qu'il est malheureux, vous nous désignez à ses fureurs. Vous ne le plaignez que pour l'exciter. Vous lui faites savoir qu'il est pauvre parce que nous sommes riches.» Enfin ce que le Christ prêchait aux hommes de son temps, la charité, l'amour fraternel, est devenu une prédication incendiaire, et, si Jésus reparaissait parmi nous, il serait empoigné par la garde nationale comme factieux et anarchiste.
Voilà ce que je crains pour la France, ce Christ des nations, comme on l'a appelée avec raison dans ces derniers temps. Je crains l'inintelligence du riche et le désespoir du pauvre. Je crains un état de guerre qui n'est pas encore dans les esprits, mais qui peut passer dans les faits, si la classe régnante n'entre pas dans une voie franchement démocratique et sincèrement fraternelle. Alors, je vous le déclare, il y aura une grande confusion et de grands malheurs, car le peuple n'est pas mûr pour se gouverner seul. Il y a dans son sein de puissantes individualités, des intelligences à la hauteur de toutes les situations; mais elles lui sont inconnues, elles n'exercent pas sur lui le prestige dont le peuple a besoin pour aimer et croire. Il n'a point confiance en ses propres éléments, il vient de le prouver dans les élections de toute la France; il croit trouver des lumières au-dessus de lui, il aime les grands noms, les célébrités, quelles qu'elles soient.
Il chercherait donc encore ses sauveurs parmi les bourgeois prétendus démocrates, socialistes ou autres, et il serait encore trompé; car, sauf quelques exceptions peut-être, il n'existe point en France un partie démocratique éclairé suffisamment pour exercer une dictature de salut public. S'en remettrait-il à la sagesse ou à l'inspiration d'un seul? Ce serait reculer et faire abstraction de tout le progrès de l'humanité depuis vingt ans.
Nul homme ne sera supérieur à un principe, et le principe qui doit donner la vie aux sociétés nouvelles, c'est le suffrage universel, c'est la souveraineté de tous. Ce n'est donc qu'avec le concours de tous, avec la bourgeoisie réactionnaire, comme avec la bourgeoisie démocratique, comme avec les socialistes, que le peuple doit se gouverner. Il lui faut, pour s'éclairer, la lutte pacifique et légale de tous ces éléments divers.
Qu'une majorité démocratique et sociale se dessine dans le sein de notre Assemblée, et nous sommes sauvés avec le temps; mais, que ce soit une majorité définitivement réactionnaire et marchant à son but, la dissolution de l'ordre social commence, l'insolente chimère d'une république oligarchique s'évanouit dans une crise extrême, et le hasard s'empare pour longtemps des destinées de la France.
Voilà ce qu'il n'est point permis de dire en France, à l'heure qu'il est sans s'attirer la haine des partis. La réaction appelle cette prévoyance un appel à la guerre civile. Le parti modéré sourit d'un air capable et méprise souverainement toute autre solution que celle qu'il prétend avoir et qu'il n'a point. Chaque coterie philosophico-politique a son homme, son fétiche qui pourrait sauver la République à lui tout seul et dont il n'est point permis de douter. Chaque ambitieux satisfait devient optimiste à l'instant même; l'ambitieux mécontent déclare que la République est perdue, faute de son concours.
Au milieu de ces tiraillements de l'intérêt personnel, la foi au principe s'efface ou du moins l'intelligence de ce principe s'amoindrit dans les esprits. Toutes les frayeurs, comme tous les appétits de pouvoir, convergent vers le même but, le respect de la représentation nationale, l'appel jaloux à son omnipotence. Mais ce n'est point un respect sincère, ce n'est point une foi sérieuse. Cette Assemblée, qui représente bien un principe, n'est pas un principe en action. C'est quelque chose de creux comme une formule; c'est l'image de quelque chose qui devrait être; chaque nuance de l'opinion trouve là quelques noms propres qu'elle préconise; mais tout bas chacun se dit: «Excepté Pierre, Jacques et Jean, tous ces représentants ne représentent rien.»
Le nom propre est l'ennemi du principe, et pourtant il n'y a que le nom propre qui émeuve le peuple. Il cherche qui le représentera, lui, l'éternel représenté, et il cherche, dans les individualités extrêmes, ceux-ci M. Thiers, ceux-là M. Cabet, d'autres Louis Bonaparte, d'autres Victor Hugo, produit bizarre et monstrueux du vote, et qui prouve combien peu le peuple sait où il va et ce qu'il veut.
La question est pourtant facile à éclairer pour le peuple: «Être ou ne pas être;» mais il ignore les moyens. On a suscité, pour l'éblouir et lui donner le vertige, le grand fantôme du mensonge politique, et, quand je dis le mensonge, c'est faire trop d'honneur à l'élément bizarre et ridicule qui fait mouvoir l'opinion de la France en ce moment. Nous avons un mot trivial que vous traduirez par quelque équivalent dans votre langue: c'est le canard politique. Tous les matins, une histoire merveilleuse, absurde, ignoble le plus souvent, part de je ne sais quels cloaques de Paris et fait le tour de la France, agitant les populations sur son passage, leur annonçant un sauveur nouveau, ou un ogre prêt à les dévorer, les livrant à de folles espérances ou à de sottes frayeurs, et se personnifiant, par une mystérieuse solidarité, dans les individus qui plaisent ou déplaisent aux diverses localités. Ce peuple intelligent mais crédule et impressionnable, on travaille ainsi à l'abrutir; mais, comme ce n'est pas facile, on ne réussit qu'à l'exalter et à le rendre fou. Aussi nulle part il n'est tranquille, nulle part il ne comprend. Ici, il crie: «À bas la République! et vive l'égalité!» Ailleurs: «À bas l'égalité! et vive la République!».
D'où peut sortir la lumière, au milieu d'un tel conflit d'idées fausses et de formules menteuses? De belles et nobles lois peuvent seules expliquer à la foule que la République est non pas la propriété de telle ou telle classe, de telle ou telle personne, mais la doctrine du salut de tous.
Qui fera ces lois? Une Assemblée vraiment nationale. La nôtre malheureusement subit toutes les préventions et cède à toutes les influences qui font la perte des monarchies.
Vous voyez, ami, combien il est difficile à une société de se transformer sans combat et sans violence. Et pourtant notre idéal, à nous autres, c'était d'arriver à cette transformation sans discorde civile, sans cette guerre impie des citoyens d'une même nation les uns contre les autres. Je vous confesse que, la royauté mise de côté, après ce court et glorieux élan du peuple de Paris, qu'on ne peut pas appeler un combat, mais qui fut bien plutôt une manifestation puissante où quelques citoyens se sont offerts à Dieu et à la France comme une hécatombe sacrée, mon âme ne s'était pas cuirassée au point d'envisager sans horreur l'idée de la guerre sociale. Je ne la croyais pas possible, et elle ne l'est point, en effet, de la part de ce peuple magnanime où les idées sociales out assez pénétré pour le rendre éminemment pacifique et généreux. Bourgeoisie aveugle et ingrate, qui ne voit point que ces idées l'ont sauvée en février et qui essaye de tourner contre les socialistes une rage factice, excitée par elle dans le sein du peuple! Caste insensée, téméraire comme une royauté expirante, qui joue sa dernière partie, qui cherche son appui, comme les monarques d'hier, dans la force matérielle, et qui, depuis trois mois, travaille à sa propre perte avec une ardeur déplorable!
D'un bout de la France à l'autre, cette caste se donne le mot d'ordre et ne craint pas de jeter un cri de mort contre ceux qu'elle appelle des factieux, sans songer que ce même peuple, qu'elle provoque contre lui-même, peut perdre en un jour le fruit d'une civilisation morale acquise depuis vingt ans, et redevenir, sous le coup de la peur, du soupçon et de la colère, le peuple terrible à tous, le peuple de 93, qui fut la gloire farouche de son temps et qui serait la honte sanglante de la cause nouvelle!
Espérons encore que notre peuple sera plus fort et plus grand que les passions funestes qu'on s'efforce de réveiller en lui. Espérons qu'il restera sourd à ces agents provocateurs qui veulent l'agiter à leur profit et qui s'imaginent qu'après l'avoir déchaîné contre nous, il ne se retournerait pas contre eux le lendemain. Il ne tient pas à la bourgeoisie réactionnaire que le peuple de France n'agisse comme les lazzaroni de Naples.
Mais ce complot impie échouera, Dieu interviendra et peut-être la caste des riches ouvrira-t-elle aussi les yeux. Nous, les amis de l'humanité, nous ne voulons pas que les riches soient punis, nous disons après Jésus: «Qu'ils se convertissent et qu'ils vivent!»
Prions pour qu'il en soit ainsi. Ah! qu'ils nous connaissent mal, ceux qui nous croient leurs ennemis et leurs juges implacables! Comment ne savent-ils pas qu'on ne peut pas aimer le peuple sans haïr le mal que commettrait le peuple! comment ne voient-ils pas que l'oeuvre qu'ils accomplissent, en cherchant à rendre le peuple brutal et sanguinaire, nous est mille fois plus douloureuse que tout le mal qu'ils pourraient nous faire à nous-mêmes! Nous aimons le peuple comme notre enfant; nous l'aimons comme on aime ce qui est malheureux, faible, trompé et sacrifié; comme on aime ce qui est jeune, ignorant, pur encore, et portant en soi le germe d'un avenir idéal. Nous l'aimons comme on aime la victime innocente, disputée à la fatalité éternelle; comme on aime le Christ sur la croix, comme on aime l'espérance, comme on aime l'idée de la justice, comme on aime Dieu dans l'humanité! Peut-on aimer ainsi et vouloir que l'objet d'un tel amour s'avilisse dans la misère ou se souille dans le pillage?
Demandez à la mère si elle souhaite que l'enfant de ses entrailles devienne un bandit et un assassin!
Et pourtant voilà ce dont on nous accuse. On dit que nos idées d'égalité fraternelle sont le tocsin du meurtre et de l'incendie, et; en disant cela, on sonne aux oreilles du peuple le tocsin du délire, on lui signale d'invisibles ennemis qu'on lui conseille d'étrangler. On marque la porte de nos maisons, on voudrait une Saint-Barthélemy d'hérétiques nouveaux, on lui crie: «Tue! afin qu'il n'y ait plus personne entre toi, peuple, et nous, bourgeoisie, et alors nous compterons ensemble.»
Le peuple ne tuera pas. Eh! que m'importerait à moi qu'il me tuât, si mon sang pouvait apaiser la colère du ciel et même celle de la bourgeoisie? Mais le sang enivre et répand dans l'atmosphère une influence contagieuse. Le meurtre rend fou. L'injure même, les mauvaises paroles, les cris de menace tuent moralement ceux qui les exhalent. L'éducation de la haine est une école d'abrutissement et d'impiété qui finit par l'esclavage. Bourgeois, bourgeois! rentrez en vous-mêmes. Parlez-nous de charité et de fraternité; car, après que vous aurez tué moralement le peuple, vous vous trouverez en face des cosaques, des lazzaroni de Naples et des paysans de la Gallicie!
CCLXXXIII
A MADAME MARLIANI, A PARIS
Nohant, juillet 1848.
Merci, mon amie; j'aurais été inquiète de vous si vous ne m'aviez pas écrit; car, au désastre général, on tremble, d'avoir à ajouter quelque désastre particulier. On souffre et on craint dans tous ceux qu'on aime. Je suis navrée, je n'ai pas besoin de vous le dire, et je ne crois plus à l'existence d'une république qui commence par tuer ses prolétaires. Voilà une étrange solution donnée au problème de la misère. C'est du Malthus tout pur.
Comment! miss Ashurst est arrivée au milieu de cette tragédie? Pauvre enfant! elle est venue assister aux funérailles de notre honneur. Elle est venue trop tard: elle n'aura pas vu la République. Embrassez-la pour moi; je suis contente qu'elle soit chez vous et j'ai la certitude que vous serez contentes l'une de l'autre. Je voudrais bien pouvoir vous aller embrasser toutes deux. Mais, d'ici à quelque temps, outre que je serais peut-être hors d'état de me conduire prudemment à Paris, il faut que je tienne en respect par ma présence une bande considérable d'imbéciles de la Châtre qui parlent tous les jours de venir mettre le feu chez moi.
Ils ne sont braves ni au physique ni au moral, et, quand ils viennent se promener par ici, je vais au milieu d'eux, et ils m'ôtent leur chapeau. Mais, quand ils ont passé, ils se hasardent à crier: A bas les communisques! Ils espéraient me faire peur et s'aperçoivent enfin qu'ils n'y réussissent pas. Mais on ne sait à quoi peuvent les pousser une douzaine de bourgeois réactionnaires qui leur font sur moi les contes les plus ridicules. Ainsi, pendant les événements de Paris, ils prétendaient que j'avais caché chez moi Ledru-Rollin, deux cents communistes et quatre cents fusils!
D'autres, mieux intentionnés, mais aussi bêtes, accouraient au milieu de la nuit pour me dire que ma maison était cernée par des brigands, et ils le croyaient si bien, qu'ils m'ont amené la gendarmerie. Heureusement, tous les gendarmes sont mes amis et ne donnent pas dans les folies qui pourraient me faire empoigner un beau matin sans forme de procès. Les autorités sont pour nous aussi; mais, si on les change, ce qui est possible, nous serons peut-être un peu persécutés. Tous mes amis ont quitté le pays, à tort selon moi. Il faut faire face à ces petits orages, éclaboussures inévitables du malheur général.
Bonsoir, amie. Quels jours de larmes et d'indignation! J'ai honte aujourd'hui d'être française, moi qui naguère en étais si heureuse! Quoi qu'il arrive, je vous aime.
GEORGE.
CCLXXXIV
A M. GIRERD, REPRÉSENTANT DU PEUPLE A L'ASSEMBLÉE NATIONALE, A PARIS
Nohant, 6 août 1848.
Mon ami,
Je suis en effet l'auteur du XVIe Bulletin, et j'en accepte toute la responsabilité morale. Mon opinion est et sera toujours que, si l'Assemblée nationale voulait détruire la République, la République aurait le droit de se défendre, même contre l'Assemblée nationale.
Quant à la responsabilité politique du XVIe Bulletin, le hasard a voulu qu'elle n'appartînt à personne. J'aurais pu la rejeter sur M. Ledru-Rollin, de même qu'on aurait fort bien pu ne pas rejeter sur moi la responsabilité morale. Mais, dans un moment où le temps manquait à tout le monde, j'aurais cru, moi, manquer à ma conscience, si j'avais refusé de donner quelques heures du mien à un travail gratuit autant comme argent que comme amour-propre. C'était la première et ce sera probablement la dernière fois de ma vie que j'aurai écrit quelques lignes sans les signer.
Mais, du moment que je consentais à laisser au ministre la responsabilité d'un écrit de moi, je devais accepter aussi la censure du ministre, ou des personnes qu'il commettait à cet examen. C'était une preuve de confiance personnelle de ma part envers M. Ledru-Rollin, la plus grande qu'un écrivain qui se respecte puisse donner à un ami politique.
Il avait donc, lui, la responsabilité politique de mes paroles, et les cinq ou six Bulletins que je lui ai envoyés ont été examinés. Mais le XVIe Bulletin est arrivé dans un moment où M. Élias Regnault, chef du cabinet, venait de perdre sa mère. Personne n'a donc lu, apparemment, le manuscrit avant de l'envoyer à l'imprimerie. J'ignore si quelqu'un en a revu l'épreuve. Je ne les revoyais jamais, quant à moi.
Un moment de désordre dans le cabinet de M. Élias Regnault, désordre qu'il y aurait cruauté et lâcheté à lui reprocher, a donc produit tout ce scandale, que, pour ma part, je ne prévoyais guère et n'ai jamais compris jusqu'à présent.
Comme, jusqu'à ce fameux Bulletin, il n'y avait pas eu un mot à retrancher dans mes articles, ni le ministre, ni le chef du cabinet n'avaient lieu de s'inquiéter extraordinairement de la différence d'opinion qui pouvait exister entre nous.
Apparemment, M. Jules Favre, secrétaire général, qui, je crois, rédigeait en chef le Bulletin de la République, était absent, ou préoccupé aussi par d'autres soins. Il est donc injuste d'imputer au ministre ou à ses fonctionnaires le choix de cet article parmi trois projets rédigés sur le même sujet dans des nuances différentes. Je n'ai pas le talent assez souple pour tant de rédactions et c'eût été trop exiger de mon obligeance que de me demander trois versions sur la même idée. Je n'ai jamais connu trois manières de dire la même chose, et je dois ajouter que le sujet ne m'était point désigné.
Une autre circonstance que je me rappelle exactement et qu'il est bon d'observer, c'est que l'article avait été envoyé par moi le mardi 12 avril, alors qu'il n'était pas plus question, dans mon esprit, des événements du 16, que dans les prévisions de tous ceux qui vivent comme moi en dehors de la politique proprement dite. Par suite de la préoccupation douloureuse du chef du cabinet, cet article n'a paru que le 16: c'est dire assez que, dans l'agitation où se trouvaient alors les esprits, on a voulu à tort donner, à des craintes que j'avais émises d'une manière générale, une signification particulière.
Voilà ma réponse aux explications que tu me demandes. Pour ma part, il m'est absolument indifférent qu'on incrimine mes pensées: je ne reconnais à personne le droit de m'en demander compte et aucune loi n'autorise à chercher au fond de ma conscience si j'ai telle ou telle opinion. Or un écrit que l'on compte soumettre à un contrôle avant de le publier, et que dans cette prévision, on ne se donne le soin ni de peser, ni de relire, est un fait inaccompli, ce n'est rien de plus qu'une pensée qui n'est pas encore sortie de la conscience intime.
Mais peu importe ce qui me concerne. Je devais seulement à la vérité et à l'amitié de te raconter ce qui entoure ce fait, c'est-à-dire la part qu'on accuse certaines personnes d'y avoir prise.
Si le XVIe Bulletin a été un brandon de discorde entre républicains, ce que j'étais loin d'imaginer durant les cinq à dix minutes que je passai à l'écrire, il ne fut pas écrit du moins en prévision ou en espérance de l'événement du 15 mai, que je n'approuve en aucune façon. Je crois que tu me connais assez pour savoir que, si je l'avais approuvé avant et pendant, ce ne serait pas l'insuccès qui me le ferai désavouer après.
À toi de coeur, mon ami.
GEORGE SAND.
CCLXXXV
AU MÊME
Nohant, mardi 7 août 1848.
Mon ami,
Quoique bien malade, je t'ai écrit hier pour te donner, vite, les explications que tu me demandais et que tu désirais peut-être, par amitié pour moi, pouvoir donner à quelques personnes. Il y a assez longtemps qu'on m'ennuie avec ce XVIe Bulletin. J'ai dédaigné de répondre à toutes les attaques indirectes des journaux de la réaction. Ma réponse, conforme à l'exacte vérité, est dans la lettre que je t'ai envoyée hier et dont je t'autorise à faire l'usage que tu jugeras convenable, soit en la communiquant, soit en la faisant imprimer dans un journal de notre opinion. J'aurais pu l'écrire plus tôt; mais je voulais laisser à M. Ledru-Rollin le soin de désavouer ce Bulletin comme il l'entendrait; les explications que le rapport prétend avoir reçues de hauts fonctionnaires ne sont pas conformes à la vérité, et tu comprendras qu'il me plaise peu de passer pour son rédacteur payé, apparemment, puisqu'on suppose que j'envoyais divers projets, parmi lesquels on choisissait la nuance, je tiens à garder l'attitude qui me convient comme écrivain, et à laquelle je n'ai jamais manqué, ni comme dignité, ni comme modestie, ni comme désintéressement.
Avise donc de toi-même; car je prends ici conseil de toi, sur ce que tu dois faire de ma lettre. Je désire rétablir la vérité en ce qui me concerne, et c'est aussi défendre M. Ledru-Rollin que de me défendre moi-même. C'est la seule occasion convenable peut-être que j'aurai de le faire; car, le rapport oublié, il serait de mauvais goût de ramener sur moi l'attention pour un fait personnel, comme vous dites à l'Assemblée. Peut-être aussi faut-il attendre que M. Ledru-Rollin s'en explique lui-même? Confères-en avec lui, ce sera utile, et montre-lui mes lettres si tu veux.
Je te remercie, mon vieux frère, d'avoir pensé à moi tout de suite; j'étais bien sûre que tu aurais ce soin-là.
Je crois que tu dois blâmer, toi, l'homme de la douceur et de la prudence généreuse, la brutalité du XVIe Bulletin. Pardonne-moi ce péché, que je ne puis appeler un péché de jeunesse. Je ne reviendrai pas sur ce que je t'ai écrit hier du fait non accompli dans ma réflexion, et pourtant accompli par le vouloir d'un hasard singulier. Ma défense, la-dessus, n'est point trop métaphysique, elle est simple et même naïve, je crois. Mais, après tout, je ne me repens pas bien sincèrement, je le le confesse, de cette énormité. Je suis sincère en te disant que je n'ai jamais donné dans le 15 mai. L'Assemblée n'avait pas mérité d'être traitée si brutalement. Le peuple n'avait pas droit ce jour-là. Il ne s'agissait pas pour lui de sauver la République par ces moyens extrêmes qu'il n'a mission d'employer, que dans les cas désespérés. D'ailleurs, il n'était pas là, le peuple, puisqu'on ne s'est pas battu. Quelques groupes socialistes n'ont pas le droit d'imposer leur système à la France qui recule; mais, quand je disais, dans l'abominable XVI^{e} Bulletin, que le peuple a droit de sauver la République, j'avais si fort raison, que je remercie Dieu d'avoir eu cette inspiration si impolitique. Tout le monde l'avait aussi bien que moi; mais il n'y avait qu'une femme assez folle pour oser l'écrire. Aucun homme n'eût été assez bête et assez mauvaise tête pour faire tomber de si haut une vérité si banale. Le hasard, qui est quelquefois la Providence, s'est trouvé là pour que l'étincelle mît le feu. J'en rirais sur l'échafaud si cela devait m'y envoyer. Le bon Dieu est quelquefois si malin!
Mais que M.-Ledru-Rollin s'en défende, je le veux de tout mon coeur, et je l'y aiderai tant qu'il voudra. Je l'eusse fait plus tôt s'il ne m'eût dit que cela n'en valait pas la peine. Pourtant, puisque l'accusation de ce fait prend place dans les choses officielles, hâtons-nous de dire la vérité. Ce que je n'accepte pas, c'est que M. Elias Regnault, ou quelque autre (je ne sais pas qui), arrange la vérité à sa manière.
Je t'envoie une lettre que j'ai reçue le 8 ou le 10 juin d'un Anglais qui n'est pas précisément de mes amis, mais qui m'est sympathique. Remets-la à Louis Blanc, et qu'il juge si elle peut lui être utile. S'il veut des détails sur le caractère et la position de M. Milnes, M. de Lamennais lui en donnera d'excellents, et, s'il y avait lieu à l'appel en témoignage, je suis sûre qu'il le ferait de bon coeur. C'est un homme de vérité et de sincérité, quoique un peu sceptique. Au reste, sa lettre le peint tout entier.
Bonsoir, ami et frère. Toujours à toi.
GEORGE SAND.
CCLXXXVI
A M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULÈME
Nohant, 24 septembre 1848
Monsieur,
Je viens bien tard répondre à une lettre que vous m'avez écrite le 19 juillet dernier. Vous me l'aviez adressée à Paris, et, par un concours de circonstances trop long à vous expliquer ici, je ne l'ai reçue que depuis peu de jours avec un paquet d'autres lettres.
Vous me demandez si le socialisme combattait en juin à Paris. Je le crois, bien qu'aucun de mes amis, parmi les ouvriers, n'ait cru devoir prendre part à cette lutte effroyable. J'étais déjà ici à cette époque et je n'ai rien vu par moi-même: je ne puis donc juger que par induction. Je crois que le socialisme a dû combattre dans toutes ses nuances, parce qu'il y a de tout dans ce grand peuple de Paris, et même des combinaisons d'idées et de doctrines que nous ne connaissons pas.
Mais je ne crois pas que le socialisme ait suscité le mouvement ni qu'il l'ait dirigé. Je doute qu'il l'eût dominé et réglé si les insurgés eussent triomphé. Il y a eu, je crois, toute sorte de désespoirs dans cette mêlée, et, par conséquent, toute sorte de fantaisies; car le désespoir en a, vous le savez, comme les maladies extrêmes. L'élection de Louis Bonaparte à côté de celle de Raspail, doit nous expliquer un peu aujourd'hui la confusion de l'événement de juin.
En somme, il y a un grand fait qui domine tout, et je vous l'explique assez par le mal de désespoir. Le désespoir ne peut pas raisonner, il ne peut pas attendre. Là est le malheur. Le peuple n'a pas eu confiance en l'Assemblée nationale, et, aujourd'hui, nous voyons bien que son instinct ne l'avait pas trompé; car l'Assemblée nationale, sauf une minorité républicaine méritante, et une infiniment petite minorité socialiste, enterre toutes les questions vitales de la démocratie.
Mais ce n'est point par le combat que le peuple triomphera d'ici à longtemps. On a trop effrayé la bourgeoisie propriétaire. Elle croit qu'on veut tout lui ravir, l'argent et la vie, et elle trouve de l'appui dans la majorité du peuple, qui craint aussi pour l'ombre de propriété qu'elle possède ou qu'elle rêve. Je crois que la question est retardée parce qu'elle est mal posée de part et d'autre.
Il y a, selon moi, deux espèces de propriétés: la propriété individuelle et la propriété sociale. Les bourgeois ne veulent reconnaître que la première; certains socialistes, poussés à l'extrême par cette monstrueuse négation de la propriété sociale, ne veulent reconnaître que la seconde.
Cependant plus les sociétés se civilisent et se perfectionnent, plus elles étendent le fonds commun, pour faire contrepoids à l'abus et à l'excès de la propriété individuelle. Mais il doit aussi y avoir une borne à cette extension de la propriété commune; autrement, la liberté individuelle et la sécurité de la famille périraient.
Aussi le ministre Duclerc avait une pensée vraiment sociale en voulant donner à l'État le monopole des chemins de fer et des assurances contre l'incendie. C'étaient des mesures parfaitement logiques et qui devaient s'étendre à mesure que la société en aurait recueilli le bénéfice. Ainsi tout ce qui concerne les voies de communication, les routes, les canaux et les richesses qui, de leur nature, sont communes à tous, les grandes mesures financières portant sur les hypothèques et qui peuvent mettre l'argent à bon marché, tout cela devra être socialisé avec le temps, pourvu que la bonne volonté y soit. Mais elle n'y est pas, la vérité ayant été outrepassée par les écoles socialistes qui vont jusqu'à ôter à l'individu, sa maison, son champ, son jardin, son vêtement et même sa femme.
La peur, une peur pusillanime et furieuse en même temps, s'est emparée de la bourgeoisie. Et puis les spéculateurs qui, sous la dernière monarchie, se sont emparés de ces richesses communes (et c'est en ce sens que Proudhon a raison de dire que la propriété, c'est le vol), ne veulent point restituer à la communauté ce qui est essentiellement du domaine commun. S'ils pouvaient, comme sous la féodalité, posséder les ponts, les chemins, les rivières, les maisons et même les hommes, ils trouveraient cela fort légitime, tant ils font peu, vis-à-vis de la communauté, la distinction du tien et du mien.
Le peuple qui s'est battu en juin avait-il compris cette distinction? On le croirait à cause du fait de la dissolution des ateliers nationaux, qui a servi de cause ou de prétexte. Il semble qu'il ait pris les armes pour maintenir son droit au travail. Mais le fait accompli se présente si confusément et, je le répète, les dernières élections de Paris sont si bizarres, qu'on ne sait plus que penser de la masse.
Est-ce par haine de la dictature de Cavaignac qu'on ambitionne celle d'un neveu de Napoléon? Comment le savoir? Nous nous agitons dans une fournaise, et il est malheureux que le peuple ne connaisse pas sa vraie force. Elle est dans le suffrage universel qui le met toujours à même de réparer ses fautes et de refaire sa constitution. Mais l'excès de sa souffrance la lui fait méconnaître, et, dans les orages qu'il soulève, dans les voeux étranges qu'il émet lors des élections, il compromet le principe même de sa souveraineté.
Cavaignac a peut-être combattu le peuple pour lui conserver, malgré lui, cette inviolable souveraineté. Je ne sais. Il faut croire cela pour ne pas le haïr de s'être fait, en apparence, l'exécuteur des hautes-oeuvres de la bourgeoisie.
Voilà, monsieur, mes idées sur notre malheur. Elles sont assez vagues, comme vous voyez; car on n'a pas l'esprit bien lucide quand le coeur est si profondément déchiré. La foi dans l'avenir ne doit jamais être ébranlée par ces catastrophes; car l'expérience est un fruit amer et plein de sang; mais comment ne pas souffrir mortellement du spectacle de la guerre civile et de l'égorgement du peuple?
Je vous remercie de la citation de Pascal que vous m'envoyez.—Elle est bien belle, en effet, et bien frappante. Vous me demandez dans quel journal j'écris. Je n'écris nulle part en ce moment du moins, je ne puis dire ma pensée sous l'état de siège. Il faudrait faire aux prétendues nécessités du temps des concessions dont je ne me sens pas capable. Et puis mon âme a été brisée, découragée pendant quelque temps. Elle est encore malade et je dois attendre qu'elle soit guérie.
Agréez, monsieur, et faites agréer à vos amis, l'expression de mes sentiments fraternels.