WeRead Powered by ReaderPub
Correspondance, 1812-1876 — Tome 3 cover

Correspondance, 1812-1876 — Tome 3

Chapter 30: CCXC
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A selection of personal letters that mix intimate family concerns, household and artistic errands, and engaged commentary on contemporary political unrest. The writer offers maternal counsel and practical instructions while urging prudence and civic commitment during moments of upheaval, and debates appointments, allies, and republican strategy. The correspondence alternates domestic detail with public polemic, presenting a voice attentive both to everyday management and to broader social and political change.

CCLXXXVII

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

Nohant, 30 septembre 1848.

Ami,

Je ne sais si vous avez reçu deux lettres que je vous ai écrites à Milan, l'une pendant nos horribles événements de juin, l'autre, quelque temps après. Comme je vous sais plein de courage pour écrire à ceux qui vous aiment, je présume, si vous ne m'avez pas répondu, que vous n'avez rien reçu. Dieu sait quels obstacles peuvent être entre nous! Je n'en verrais le motif de la part d'aucune police européenne; car nous sommes désormais de ceux qui conspirent au grand jour. Mais, enfin, nous vivons dans un temps où toutes choses ne s'expliquent pas. Si vous recevez celle-ci, ayez la bonté de me faire savoir, ne fût-ce que par un mot, que vous savez que je pense à vous.

Heureusement, j'ai eu de vos nouvelles par Eliza Ashurst. Presque toutes les lettres que vous avez écrites à ses parents lui ont été adressées à Paris, d'où elle me les a envoyées ici, d'où, enfin, je les renvoie à Londres. Vous voyez que vos petits bouts de papier circulent beaucoup et intéressent plus d'une famille. J'ai donc su vos malheurs, vos douleurs, vos agitations; je n'avais pas besoin de les lire pour les apprécier. Je n'avais qu'à interroger mon propre coeur pour y trouver toutes vos souffrances, et je sais que vous avez dû ressentir aussi les miennes. Ce qui s'est passé à Milan est mortel à mon âme, comme ce qui s'est passé à Paris doit être déchirant pour la vôtre. Quand les peuples combattent pour la liberté, le monde devient la patrie de ceux qui servent cette cause. Mais votre situation est plus logique et plus claire que la nôtre, quoiqu'il y ait au fond les mêmes éléments. Vous avez l'étranger devant vous et les crimes de l'étranger s'expliquent comme la lutte du faux et du vrai. Mais nous qui avons tout recouvré en février, et qui laissons tout perdre, nous qui nous égorgeons les uns les autres sans aller au secours de personne, nous présentons au monde un spectacle inouï.

La bourgeoisie l'emporte, direz-vous, et il est tout simple que l'égoïsme soit à l'ordre du jour. Mais pourquoi la bourgeoisie l'emporte-t-elle, quand le peuple est souverain, et que le principe de sa souveraineté, le suffrage universel, est encore debout? Il faut enfin ouvrir les yeux, et cette vision de la réalité est horrible. La majorité du peuple français est aveugle, crédule, ignorante, ingrate, méchante et bête; elle est bourgeoise enfin! Il y a une minorité sublime dans les villes industrielles et dans les grands centres, sans aucun lien avec le peuple des campagnes, et destinée pour longtemps à être écrasée par la majorité vendue à la bourgeoisie. Cette minorité porte dans ses flancs le peuple de l'avenir. Elle est le martyr véritable de l'humanité. Mais, à côté d'elle et autour d'elle, le peuple, même celui qui combat avec elle en de certains jours, est monarchique. Nous qui n'avons pas vu les journées de juin, nous avons cru, jusqu'à ce moment, que les faubourgs de Paris avaient combattu pour le droit au travail. Sans doute, tous l'ont fait instinctivement; mais voici des élections nouvelles qui nous donnent le chiffre des opinions formulées. La majorité est à un prétendant, ensuite à un juif qui paye les votes, et enfin, en nombre plus limité, aux socialistes. Et, pourtant, Paris est la tête et le coeur des socialistes. De leur côté, les chefs socialistes ne sont ni des héros ni des saints. Ils sont entachés de l'immense vanité et de l'immense petitesse qui caractérisent les années du règne de Louis-Philippe.

Aucune idée ne trouve la formule de la vie. La majorité de la Chambre vote la mort du peuple, et le peuple en masse ne se lève pas sous le drapeau de la République. Il faut à ceux-ci un empereur, à ceux-là des rois, à d'autres des révélateurs bouffis et des théocrates. Nul ne sent en lui-même ce qu'il est et ce qu'il doit être. C'est une effrayante confusion, une anarchie morale complète et un état maladif où les plus courageux se découragent et souhaitent la mort.

La vie sortira, sans aucun doute, de cette dissolution du passé, et quiconque sait ce que c'est qu'une idée ne peut être ébranlé dans sa foi, en tant que principe. Mais l'homme n'a qu'un jour à passer ici-bas, et les abstractions ne peuvent satisfaire que les âmes froides. En vain nous savons que l'avenir est pour nous; nous continuons à lutter et à travailler pour cet avenir que nous ne verrons pas. Mais quelle vie sans soleil et sans joies! quelle lourde chaîne à porter! quels ennuis profonds! quels dégoûts! quelle tristesse! Voilà le pain trempé de larmes qu'il nous faut manger. Je vous avoue que je ne puis accepter de consolations et que l'espérance m'irrite. Je sais aussi bien que qui que ce soit qu'il faut aller en avant; mais ceux qui me disent que c'est pour traverser en personne de plus riantes contrées, sont des enfants qui se croient assurés de vivre un siècle. J'aime mieux qu'on me laisse dans ma douleur. J'ai bien la force de boire le calice, je ne veux pas qu'on me dise qu'il est de miel quand j'y vois le sang et les larmes de l'humanité.

J'ai vu votre amie Eliza. Elle est venue passer quelques jours ici. Nous avons beaucoup parlé de vous; mais je vous dirai tout franchement qu'elle m'a fait un effet tout opposé à celui que vous avez produit sur moi. Après vous avoir vu, je vous ai aimé beaucoup plus qu'auparavant, tandis qu'avec elle, c'est le contraire. Elle est très bonne, très intelligente, elle doit avoir de grandes qualités. Mais elle est infatuée d'elle-même, elle a le vice du siècle, et ce vice ne me trouve plus tolérante comme autrefois; depuis que je l'ai vu, comme un vilain ver, ronger les plus beaux fruits et porter son poison sur tout ce qui pouvait sauver le monde. Je crains que la lecture de mes romans ne lui ait été mauvaise et n'ait contribué, en partie, à l'exalter dans un sens qui n'est pas du tout le mien. L'homme et la femme sont tout pour elle, et la question de sexe, dans une acception où la pensée de l'homme ni celle de la femme ne devrait s'arrêter exclusivement, efface chez elle la notion de l'être humain, qui est toujours le même être et qui ne devrait se perfectionner ni comme homme ni comme femme, mais comme âme et comme enfant de Dieu. Il résulte de cette préoccupation, chez elle, une sorte d'état hystérique dont elle ne se rend pas compte, mais qui l'expose à être la dupe du premier drôle venu. Je crois sa conduite chaste, mais son esprit ne l'est pas et c'est peut-être pire. J'aimerais mieux qu'elle eût des amants et n'en parlât jamais que de n'en point avoir et d'en parler sans cesse. Enfin, après avoir causé avec elle, j'étais comme quelqu'un qui a mangé un mauvais aliment et qui souffre de l'estomac. J'ai été sur le point de le lui dire, et c'était peut-être mon devoir. Mais je m'apercevais que cela l'irriterait et je n'étais pas sûre de lui faire utilement de la peine.

Elle a pour vous, du reste, une sorte d'adoration, un culte, dont vous devez lui savoir gré, car il est sincère et profond. Mais encore, en me parlant de vous, elle m'a impatientée sans le savoir. Elle voulait avoir mon opinion sur le sentiment que vous avez pour les femmes, et, pour me débarrasser d'une si sotte question, je lui ai dit un peu brusquement que vous ne deviez pas les aimer du tout, que vous n'en aviez pas le temps; et qu'avant les femmes il y avait pour vous les hommes, c'est-à-dire l'humanité, qui comprend les deux sexes à un point de vue plus élevé que celui des passions individuelles. Là-dessus, elle s'est animée et m'a parlé de vous comme d'un héros de roman, ce qui me blessait et m'ennuyait énormément. Enfin, une véritable Anglaise, prude sans pudeur; et c'est aussi un véritable Anglais, car l'esprit n'a pas de sexe, et chaque Anglais se croit le plus bel homme de la plus belle nation qu'il y ait au monde.

Et, pourtant, je sens qu'il faut de l'indulgence avec ces heureux êtres qui trouvent encore, dans les petites satisfactions ou dans les petites illusions de leur amour-propre, un refuge contre le malheur des temps. Nous sommes bien à plaindre, nous qui ne pouvons plus vivre en tant qu'individus et qui sommes dans l'humanité en travail, comme les vagues dans la mer battues de l'orage.

Vous avez revu votre soeur et votre mère, c'est toujours cela de pris! Je ne vous parle pas de mes chagrins domestiques. Ils sont toujours les mêmes et ne changeront pas. Mon intérieur est du moins tranquille et doux, mon fils toujours bon et calme; et les deux autres enfants que vous connaissez, laborieux et affectueux autour de moi. Je ne demande rien à Dieu pour moi-même, je ne le prie même pas de me préserver des cuisantes douleurs qui me viennent d'ailleurs. Je lui demande d'ôter aux autres les peines dont je souffre. Mais c'est encore lui demander plus que sa terrible loi n'a voulu accorder à notre race infortunée.

Adieu, ami; je vous aime.

G. SAND.

CCLXXXVIII

À M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULÊME

Nohant, 14 octobre 1848.

Monsieur,

Les idées que je vous ai exprimées au courant de la plume dans ma dernière lettre sont trop incomplètes pour être publiées. On peut faire sans cérémonie un échange d'idées par lettres; mais il ne faut soumettre au public que ce qu'on a travaillé de son mieux et cela, non par respect de soi-même et vanité d'écrivain, mais par respect pour l'idée même qu'on doit présenter sous la meilleure forme possible. Je m'occupe en ce moment, avec un de mes amis, d'un travail aussi complet, et pourtant aussi court et aussi simple que nous pouvons le résumer, sur la question que je vous ai exposée rapidement dans ma lettre. Cette brochure[1] paraîtra incessamment et je vous en enverrai plusieurs exemplaires. Si le principe développé ainsi vous paraît juste et satisfaisant, vous pourrez, par l'action que vous exercez autour de vous, lui donner une extension et l'appuyer de preuves nouvelles; car une idée n'est à personne et son application est l'oeuvre de tous.

Je vous remercie des paroles affectueuses et sympathiques que vous m'adressez personnellement. Mes sentiments n'ont de valeur que parce qu'ils répondent au sentiment des âmes généreuses, et qu'ils le confirment comme ils sont confirmés par lui.

Agréez, monsieur, pour vous et vos amis, l'expression de mon dévouement fraternel.

GEORGE SAND

Je rouvre ma lettre pour répondre à une question que vous m'adressiez, et j'y répondrai mal, parce que je suis comme vous dans de grandes incertitudes en face du fait politique. D'abord, je pense être d'accord avec vous sur ce point: l'institution de la présidence est mauvaise et c'est une sorte de restauration demi-monarchique. Ensuite (le président accordé), faut-il qu'il soit nommé par le peuple ou par l'Assemblée nationale? En principe, il doit être nommé par le peuple, tous les démocrates sont d'accord là-dessus; car le contraire est le rétablissement du suffrage à deux degrés.

Mais, en fait, des républicains très sincères ont voté pour la nomination par l'Assemblée, pensant que les besoins de la politique exigeaient cette infraction au principe. Moi, j'avoue que je déteste ce qu'on appelle aujourd'hui la politique, c'est-a-dire cet art maladroit, peu sincère et toujours déjoué dans ses calculs par la fatalité ou la Providence, de substituer à la logique et à la vérité des prévisions, des ressources, des transactions, la raison d'État des monarchies, en un mot. Jamais l'instinct du peuple ne ratifiera les actes de la politique proprement dite, parce que l'instinct populaire est grand quand Dieu souffle sur lui, tandis que l'esprit de Dieu est toujours absent de ces conciliabules d'individus où l'on fabrique avec de grands moyens de si petits expédients.

Pourtant, le peuple va se tromper et manquer de lumière et d'inspiration dans le choix de son président. Du moins, on le prévoit et on craint l'élection du prétendant. Qu'y faire? En lui laissant son droit, on lui laisse au moins l'intelligence et la foi du principe, et il vaut mieux qu'il en fasse, au début, un mauvais usage que s'il perdait la notion de son droit et de son devoir en secondant avec prudence et habileté les exigences de la politique.

S'il fait un mauvais choix, il pourra aussi le défaire, au lieu que, s'il ne fait pas de choix du tout, il n'y aura pas de raison pour qu'il ne subisse pas celui qu'on aura fait à sa place.

[1] Travailleurs et Propriétaires, par Victor Borie.

CCLXXXIX

À M. ARMAND BARBÈS, AU DONJON DE VINCENNES

Nohant, 1er novembre 1848.

Cher ami,

Je suis toute triste et consternée de n'avoir pas de vos nouvelles depuis si longtemps. Je sais que vous vous portez bien (si on ne me trompe pas pour me rassurer!). Mais je suis inquiète quand même, parce que j'espérais que vous pourriez m'écrire, et apparemment vous ne l'avez pas pu. N'avez-vous pas reçu une lettre de moi, une seule; car on ne m'a pas fourni, depuis, d'autre occasion, et d'autre moyen de vous écrire. Je n'ose vous rien dire; d'ailleurs, que vous dirais-je que vous ne sachiez aussi bien que moi? Les événements sont tristes et sombres partout; mais l'avenir est toujours clair et beau pour ceux qui ont la foi. Depuis mai, je me suis mise en prison moi-même dans ma retraite, qui n'est point dure et cruelle, comme la vôtre, mais où j'ai peut-être eu plus de tristesse et d'abattement que vous, âme généreuse et forte! j'y ai même été moins en sûreté; car on m'a fait beaucoup de menaces. Vous savez que la peur n'est point mon mal, et nous sommes de ceux pour qui la vie n'est pas un bien, mais un rude devoir à porter jusqu'au bout.

Cependant, ces cris, ces menaces me faisaient mal, parce que c'était l'expression de la haine, et c'est là notre calice.

Être haï et redouté par ce peuple pour qui nous avons subi physiquement ou moralement le martyre depuis que nous sommes au monde! Il est ainsi fait et il sera ainsi tant que l'ignorance sera son lot. Pourtant, on me dit que partout il commence à se réveiller, et en bien des endroits on crie aujourd'hui: «Vive Barbès!» là où l'on criait naguère (et c'étaient souvent les mêmes hommes): «Mort à Barbès!»—Eh! mon Dieu, me disais-je, ce martyre, il l'a déjà subi mille et mille fois, et il l'a cherché à tous les instants de sa vie. C'est sa destinée d'être le plus haï et le plus persécuté, parce qu'il est le plus grand et le meilleur.»

Je fais souvent des châteaux en Espagne, c'est la ressource des âmes brisées. Je m'imagine que, quand vous sortirez d'où vous êtes, vous viendrez passer un an ou deux chez moi. Il faudra bien que nous nous tenions tous cois, sous le règne du président, quel qu'il soit; car la partie, comme vous l'entendiez, est perdue pour un peu de temps. Le peuple veut faire un nouvel essai de monarchie mitigée: il le fera à ses dépens, et cela l'instruira mieux que tous nos efforts. Pendant ce temps-là, nous reprendrons des forces dans le calme, nous apprendrons la patience dans les moyens, les partis s'épureront et l'écume se séparera de la lie. Enfin, la nation mûrira, car elle est moitié verte et moitié pourrie… Et peut-être que, dans cet intervalle, nous aurons les seuls moments de bonheur que vous et moi aurons connus dans notre vie. Il nous sera permis de respirer, et l'air de mes champs, l'affection et les soins de ma famille vous feront une nouvelle santé et une nouvelle vie…

Laissez-moi faire ce rêve. Il me console et me soutient dans l'épreuve que vous subissez.

Adieu. L'ami, l'ami qui vous porte ma lettre, essayera de vous voir. S'il ne le peut, il essayera de vous la faire tenir et de me rapporter un mot de vous. Mon fils vous embrasse tendrement et nous vous aimons.

GEORGE.

CCXC

À JOSEPH MAZZINI, À LONDRES

Nohant, 22 novembre 1848.

Mon ami,

Je vous croyais rentré en Italie, je ne savais où vous prendre; cette énergique proclamation de vous, que j'ai lue dans les journaux, n'indiquait point où vous étiez. Vous avez une existence difficile à suivre matériellement, et le coeur seul s'attache à vos pas, au milieu de mille anxiétés douloureuses.

Comment pouviez-vous croire que vous m'aviez fâchée? Est-ce jamais possible? Non, non, je ne le crois pas. Vous me gronderiez bien fort que je baisserais la tête, reconnaissant que vous en avez le droit et le devoir. Mais, bien loin de là, votre avant-dernière lettre était pleine de tendresse et de douceur comme toutes les autres, et vous ne songiez qu'à me consoler et à m'encourager. Quand je ne vous écris pas, dans le doute de votre situation, c'est par une crainte instinctive de vous compromettre si vous vous trouviez dans des circonstances plus périlleuses que de coutume. Tenez-moi donc toujours au courant, ne fût-ce que par un mot. De mon côté, je vous écrirai un mot seulement pour vous dire que je pense à vous, quand je craindrai que ma pensée sur les événements ne vous arrive mal à propos. Mais vous le savez bien, que je pense à vous sans cesse, et, pour ainsi dire, à toute heure. Votre souvenir n'est-il pas lié à toutes mes pensées sur le présent et l'avenir de l'humanité? N'êtes-vous pas un de ces travailleurs infatigables du grand-oeuvre des temps modernes? Ouvriers qui peuvent bien se compter entre eux; car ceux de la douzième heure forment les masses et il en est peu qui ne se corrompent pas ou ne se rebutent pas, au milieu de tant de revers!

Sans doute l'avenir est à nous; mais irons-nous jusqu'à l'avenir? Peu importe! dites-vous; oui, peu importe pour nous qui sommes dévoués. Mais combien souffrent sans comprendre, et sans pouvoir s'adjurer eux-mêmes! combien succombent dans le pèlerinage, et comment ne pas pleurer amèrement sur les mourants qu'on laisse derrière soi! Notre route est semée de cadavres, et, tandis que l'ennemi fait des cadavres véritables par le fer et le feu, nous sommes environnés de découragements et de désespoirs qui s'asseyent au bord du chemin et refusent d'aller plus loin.

L'état moral de la France, en ce moment, est une retraite de Russie. Les soldats sont pris de vertige et se battent entre eux pour mourir plus vite. Voyez les socialistes divisés, exaspérés, furieux, au moment où toutes les nuances de l'idée démocratique devraient se réunir et se retourner contre l'ennemi commun!

Mais il y a là dedans quelque chose de fatal. Ce ne sont pas seulement les orgueilleux et les intolérants qui ne savent quel nom opposer à celui du prétendant: ce sont les âmes honnêtes et modestes, ce sont les serviteurs les mieux disciplinés de la cause, qui reculent effrayés devant une adhésion à donner au proconsul algérien, au mitrailleur des faubourgs. Lui seul peut nous sauver, dit-on. Sauver notre parti, peut-être! Encore c'est très douteux, d'après sa conduite récente. Mais le peuple est-il un parti? Et cet homme a-t-il la moindre intelligence des besoins du peuple, la moindre sympathie pour ses souffrances, la moindre pitié pour ses égarements?

Si nous lui opposons Ledru-Rollin, quelle garantie nous donne ce caractère impressionnable et capricieux dont on ne saurait dire, depuis le 4 mai, s'il est pour le peuple ou pour une certaine bourgeoisie démocratique qui n'est pas le peuple, et qui manque d'intelligence au premier chef!

Je vais vous envoyer la constitution de Leroux. C'est savant, ingénieux, et très bon à lire dans un temps de calme et de spéculation philosophique. Mais toutes ces formes symboliques, et ces systèmes a priori ne répondent en rien aux besoins, aux possibilités du moment. C'était facile â tourner en ridicule, on l'a fait, et cet écrit n'a servi à rien. Proudhon est bien plus fort que lui dans les théories absolues et personnelles. Mais c'est l'esprit de Satan, et malheur à nous si nous mettons ainsi l'idéal à la porte! Leroux en a trop; mais, pour n'en point avoir du tout, Proudhon n'est pas plus praticable.

Ces esprits-là en cherchent trop long. Il n'en faudrait pas tant pour nous sauver. Je vous enverrai une brochure de Lamennais, et ce que je pourrai rassembler ici, avec un livre que mon ami Borie vient de faire et dont j'ai écrit l'introduction. Vous m'en direz votre avis.

Je ne veux pas vous parler des événements de l'Italie et de ceux qui particulièrement vous intéressent. Il me semble qu'il ne le faut pas, par prudence pour vous. Vous me tiendrez au courant, tant que vous pourrez, et vous savez si je m'y intéresse, si je me tourmente, si je m'afflige et si j'espère et souffre comme vous et avec vous!

Mes enfants vous aiment et me chargent de vous le dire. J'ai toujours hors de la maison, les mêmes douleurs de famille. Je travaille, j'attends le 10 décembre comme tout le monde. Il y a là un gros nuage, ou une grande mystification, et il faut s'avouer impuissant devant cette fatalité politique d'un nouvel ordre dans l'histoire: le suffrage universel.

Adieu, ami.

A vous de toute mon âme.

GEORGE.

CCXCI

À M. ARMAND BARBÈS, AU DONJON DE VINCENNES

Nohant, 8 décembre 1848.

Cher ami,

Voilà trois ou quatre lettres que je vous écris, que je fais porter à Paris, et qu'on ne trouve pas le moyen de vous faire passer, apparemment parce qu'on s'y prend mal, ou qu'il y a entre vous et moi un guignon particulier. Je vous envoie la dernière, pour que vous voyiez que je n'ai pas cessé de penser à vous.

Cette fois, on m'assure qu'on réussira à vous faire tenir ma lettre. Ce qui fait que je n'insiste pas trop, c'est que je n'ai rien de pressé et de particulier à vous dire en fait de politique. Sur ce chapitre-là, je sais ce que vous pensez et vous savez ce que je pense. Ce à quoi je tiens, c'est que vous ne croyiez pas que je vous oublie un seul instant, vous le meilleur de tous. Ce qui se passe au dehors, vous le savez sans doute.

Je présume que vous n'êtes pas privé de journaux, bien qu'après tout, ce serait peut-être un bonheur d'ignorer combien une partie de la France est absurde, aveugle, égarée en ce moment-ci. Mais, malgré l'engouement pour l'Empire, qui est le mauvais côté de l'esprit public, il y a, d'autre part, un changement sensible, un progrès réel dans les idées. Cela est surtout frappant dans nos provinces, où les questions de personnes s'amoindrissent pour faire place, je ne dirai pas à des questions, mais à des besoins de principes. Je ne suis guère contente, pour ma part, de nos socialistes: ces divisions, ces fractionnements sentent l'orgueil et l'intolérance, défauts inhérents au rôle d'homme à idées, et que je leur ai toujours reproché, vous le savez. Mais la volonté de Dieu est que nous marchions ainsi et que nos disputes servent à l'instruction du peuple, puisque nous ne savons pas l'instruire par de meilleurs exemples. Pourvu que ce but soit atteint, qu'importe que tels ou tels laissent un nom plus ou moins pur!

Le vôtre, grâce au ciel, sera toujours un symbole de grandeur et de sainte abnégation. Si vous aviez de l'orgueil, cela vous consolerait de votre martyre; mais l'orgueil n'est pas votre fait, vous êtes au-dessus de lui, et vous ne pouvez vous consoler que par l'espérance de jours meilleurs pour l'humanité.

Ces jours viendront; les verrons-nous? qu'importe? Travaillons toujours. Moi, je prends aisément mon parti de tous les déboires personnels. Mais j'avoue que je manque de courage pour la souffrance de ceux que j'aime, et que, depuis le 15 mai et le 25 juin, j'ai l'âme abattue par votre captivité et par les malheurs du prolétaire. Je trouve ce calice amer et voudrais le boire à votre place.

Adieu; écrivez-moi si vous pouvez, ne fût-ce qu'un mot. Je fais toujours le rêve que vous viendrez ici et que vous consentirez à vous reposer pendant quelque temps de cette vie terrible que vous endurez avec trop de stoïcisme. Je ne comprends rien aux lenteurs ou plutôt à l'inaction du pouvoir en ce qui vous concerne. Il me semble que vous devez être acquitté infailliblement si vous daignez dire la vérité de vos intentions, et répondre un mot à vos accusateurs.

Maurice me charge de vous dire qu'il vous aime. Si vous saviez comme nous parlons de vous en famille! Adieu encore.

Votre soeur,

GEORGE.

CCXCII

A M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULÊME

Nohant, 13 février 1849.

Permettez-moi, citoyen de défendre le travail de mon ami auprès des vôtres et de vous-même[1]. Il ne me semble pas que ce travail soit incomplet à son point de vue et vous en seriez plus satisfait si vous vous détachiez du vôtre, comme j'ai été obligée de le faire pour le mien propre. Mais remarquez bien que ce petit livre, est, quoique sous une forme modeste, un livre de philosophie, l'examen d'un principe, bien plutôt qu'un livre de pratique sociale, d'économie politique.

Il s'agissait de poser ce principe et de savoir s'il était juste, s'il était admissible. Il vous paraît tel puisque vous acceptez la préface. Le livre n'est que le développement historico-philosophique de ce principe, que je répète ici pour mieux nous entendre:

La propriété est de deux natures. Il y a une propriété commune, il y a une propriété individuelle.

Lorsqu'en causant, nous arrivâmes à cette formule, M. Borie et moi, notre premier cri fut celui: «Il n'y a guère d'idées nouvelles, et ce que nous avons trouvé là, n'est probablement qu'une réminiscence. Si nous avions tous nos souvenirs bien présents, nous verrions que nous avons lu cela dans les philosophes de toute l'humanité.»

Quant à moi, je n'ai pas d'instruction, quoique j'aie beaucoup lu. Mais je manque de précision dans la mémoire. M. Borie, étant beaucoup plus jeune, eut plus de facilité à retrouver les textes que je n'en aurais eu, et c'est pourquoi il fit très vite ce travail, que j'aurais fait très lentement. Il me semble aussi que son point de départ, car ses opinions ne sont pas absolument les miennes, donnait plus de force à son raisonnement sur la propriété commune. On devait l'accepter mieux de la part d'un esprit hostile au communisme absolu que de la mienne; car, moi, j'ai longtemps cru au communisme absolu de la propriété et peut-être que, même en admettant une propriété individuelle, comme je le fais aujourd'hui, je ferais cette dernière part si petite, que peu de gens s'en contenteraient.

Maintenant, ce que vous reprochez à M. Borie, c'est de n'avoir pas donné un moyen pratique, en définissant d'une manière nette et absolue, ce qui est du domaine de la propriété individuelle et ce qui est de celui de la propriété commune. Voilà où, je crois, l'auteur devait s'arrêter dans un petit ouvrage de cette nature; car les moyens sont toujours une chose arbitraire, une chose essentiellement discutable et modifiable, une chose enfin qui, proposée aujourd'hui par un individu, devient aussitôt beaucoup meilleure si beaucoup d'individus prennent le temps de l'examiner et de la perfectionner. La nature des moyens, selon moi, importe fort peu à priori; et la nature des principes nous est très nécessaire.

Croyez-vous que, le jour où les hommes seront d'accord sur les principes de justice et de fraternité, ils seront à court de moyens? Croyez-vous donc que, même dans ce moment-ci, les moyens n'abondent pas? Est-ce l'intelligence de la pratique qui fait défaut en France? Nullement. Il y a des moyens à remuer à la pelle, et, si nous avions une Assemblée législative composée de socialistes intelligents (certes on en trouverait bien assez pour remplir le Palais-Bourbon), on verrait plus d'un homme de génie apporter son moyen. Ces moyens différeraient; mais, si la même religion sociale unissait les intelligences, on s'entendrait, et, d'amendements en amendements, on formulerait des lois équitables et vraies qui sauveraient la société.

Croyez-vous qu'en fait de moyens, Proudhon n'ait pas, dans sa banque, de quoi rendre la vie matérielle à ce corps épuisé? Et croyez-vous qu'il n'y ait pas d'autres grandes intelligences financières qui végètent dans l'obscurité, par impuissance de se produire? Je dis donc que proposer un moyen pur et simple est une chose puérile, si on ne se sent pas spécialement l'homme du moyen, et si on n'a pas, en outre, le moyen de propager son moyen. C'est dans un concile social, ou du haut d'un journal très répandu, ou du droit d'une grande capacité pratique, qu'on peut venir proposer un système pratique. Mais disséminer le travail des esprits sur une multitude de propositions isolées, c'est ce que je désapprouve.

C'est cette multitude de systèmes pratiques qui nous a empêchés d'en suivre un seul au début de la Révolution. En ce moment, Proudhon parle, et, bien qu'il ne s'inquiète point des principes qui nous préoccupent, je suis d'avis qu'il nous faut l'étudier attentivement et nous tenir prêts à le seconder, s'il est seulement dans la route, ou sur la pente du vrai dans la pratique; car autre chose est de cultiver en soi une religion, et autre chose est de la pratiquer dans la communauté et le consentement de ses semblables. Il faut bien que chacun fasse une concession pour arriver à l'accord qui seul rend la pratique possible, et c'est ce que ferait probablement Proudhon, s'il se trouvait dans un concile organisateur, en présence d'esprits de sa force, agissant vers un but commun.

Je ne sais pas si je me fais bien comprendre; mais, si vous ne me comprenez pas, il y a de ma faute. Voici ce que je veux dire en résumé: C'est que nous devons travailler sérieusement à dégager en nous les principes, et qu'en même temps nous devons nous faire très accessibles et très modestes devant les moyens proposés. Nous devons ne point croire que nous ayons chacun un moyen qui est le seul, et nous bien persuader que les moyens ne se trouvent qu'en commun et par la discussion pacifique. L'erreur de Proudhon, c'est de croire que tout est dans un moyen. Hélas! ce moyen, fût-il parfait, tombe dans le vide, s'il est offert à une majorité récalcitrante. Mais il est bon peut-être que Proudhon ait cette croyance étroite qui concentre sa force intellectuelle.

Quelques hommes ont cette étroitesse de vues et deviennent grands par cela même. Témoin Voltaire et tant d'autres, qui, à force de rejeter ce qu'ils croyaient inutile, se sont rendus utiles et puissants dans leur spécialité. Laissons grandir les hommes pratiques parmi nous et gardons-nous de croire qu'il n'en faille point. Mais gardons-nous également de nous croire tous des hommes pratiques; car, bien qu'il y en ait en France maintenant plus qu'à aucune autre époque, c'est encore et ce sera peut-être toujours une précieuse minorité, par rapport à la population.

Voilà pourquoi je n'ai pas vu avec regret que M. Borie s'arrêtât précisément devant le moyen; s'il a en lui un moyen, c'est après un autre genre de travail, c'est dans un ouvrage spécial qu'il doit l'exposer, s'il le juge à propos. Mais nous n'en sommes pas encore, en France, à ce point de pouvoir présenter simultanément la théorie et l'application. Pierre Leroux y a échoué, malgré son génie.

Remarquez bien. Il y a plus d'un moyen de définir la propriété individuelle et la propriété commune. Proudhon vous dira que tout cela est concilié par son système. Un autre vous proposera une banque hypothécaire; je crois que ce serait le rêve de M. Borie, par exemple, et je connais plusieurs personnes qui croient aussi à ce moyen sous diverses formes. Un troisième viendra et vous parlera de l'impôt progressif; un quatrième, de moyens plus modestes, mais qui seraient immédiatement applicables si l'Assemblée nationale avait seulement un peu de foi et de volonté, la communauté dans le système des chemins de fer par l'État, les assurances mutuelles sous diverses formes, et, toutes, tendant à constituer un fonds social réel; car nous en avons déjà un fictif qui repose sur l'impôt, mais qui est mal assis et ne profite qu'aux riches.

Vous voyez que voilà bien des moyens, et je crois que tous sont bons. Si j'avais la capacité financière, je suis sûre que j'en trouverais dix autres à vous proposer. Je dis qu'ils sont tous bons par eux-mêmes et qu'ils seraient excellents en venant se fondre dans un système consenti par la nation. Mais où est le consentement? Les riches ne veulent pas, et les pauvres ne savent pas. Un principe se formule en trois mots, et s'appuie sur des raisons purement philosophiques. Ces raisons peuvent être facilement acceptées de tous, parce que ce qui est vrai et beau saisit presque tout le monde; qui osera dire que Socrate, Jésus, Confucius et les autres grands révélateurs se sont trompés? Mais, quand on arrive au fait palpable, chacun a son avis, et il faut bien consulter tout le monde pour agir.

Voilà pourquoi les pensées de colère doivent être refoulées en nous, par le sentiment même de la fraternité et de la justice. Nous sommes bien forcés, si nous aimons l'humanité, de la respecter et de regarder comme sacrée la liberté qu'elle a de se tromper.

Eh quoi! Dieu souffre cette erreur et nous ne la souffririons pas? Pourquoi vous indigner contre les riches? Est-ce que les riches seraient à craindre, si les pauvres étaient détachés de l'avarice et du préjugé? Les riches ne font tout ce mal que parce que le peuple tend le cou. Si le peuple connaissait son droit, les riches rentreraient dans la poussière et nous aurions si peu à les redouter, que personne ne se donnerait la peine de les haïr. Notre obstacle n'est pas là; il est parmi nous, et nos plus implacables adversaires, à cette heure, sont, à une imperceptible minorité près, ceux-là mêmes que nous voulons défendre et sauver. Patience donc! Quand le peuple sera avec nous, nous n'aurons plus d'ennemis et nous serons trop puissants pour ne pas être encore une fois généreux.

Quant à moi, je ne veux pas écrire au courant de la plume pour le public en ce moment-ci, et c'est précisément pour ne pas me laisser entraîner par l'émotion. Je ne suis pas toujours aussi calme que je le parais. J'ai du sang dans les veines tout comme un autre, et il y a des jours où l'indignation me ferait manquer à mes principes, à la religion qui est au fond de mon âme. J'obéis donc à la prudence, comme vous le dites fort bien, mais ce n'est pas à cause de moi. Je n'ai pas cette qualité-là pour ce qui concerne ma sécurité personnelle; mais la passion fait du mal aux autres; elle est un mauvais enseignement, un magnétisme funeste. J'ai assez de vertu pour me taire, je n'en aurais pas assez pour parler toujours avec douceur et charité. Or croyez bien que la charité seule peut nous sauver.

Cette lettre est toute confidentielle pour vous et vos amis. Mon nom est, à cause du XVIe Bulletin, un épouvantail pour les réactionnaires, et des relations avouées avec moi pourraient vous compromettre sérieusement, je dois vous en prévenir. Si quelque chose dans mes lettres pouvait vous paraître utile à dire, je vous autorise, pleinement, puisque vous avez un journal, à le reproduire comme venant de vous; car ce ne sont pas les choses que je dis qui effrayent et irritent les gens, c'est mon nom.

En ce qui me concerne, j'ai été forcée de refuser à plusieurs amis d'être leur collaborateur, et, si j'écrivais dans votre journal, cela m'attirerait des chagrins personnels.

Recevez, citoyen, l'assurance de mes sentiments de fraternité.

G. SAND.

[1] Travailleurs et propriétaires.

CCXCIII

A M. ARMAND BARBÈS, A BOURGES

Nohant, 14 mars 1849

Cher ami,

J'avais reçu votre lettre du mois de décembre. N'en soyez point inquiet. Si je ne vous ai pas écrit depuis, c'est que j'espérais aller à Paris, et j'aurais bien préféré vous voir; mais je n'ai pu quitter mon île de Robinson. En outre, malgré cette apparence de sérénité dont on doit l'exemple ou la consolation à ceux qu'on aime et qui vous voient de près, j'ai été sous le coup d'un accablement physique et moral que je n'aurais pu vous cacher en vous écrivant.

J'ai eu ensuite la volonté d'aller à Bourges, et j'ai eu à subir des luttes domestiques pour ne pas le faire. Je n'ai cédé que devant cette considération que tous s'accordaient à me présenter: «Vous êtes, me disait-on, la bête noire, le bouc émissaire du socialisme. On veut que vous conspiriez sans cesse, et plus vous vous tenez coite, plus on vous accuse. Si vous allez à Bourges, on cherchera tous les moyens de vous vexer.» A quoi je répondais que cela m'était bien égal; mais on ajoutait aussitôt que «la malveillance de certain parti rejaillirait d'autant sur vous et augmenterait vos chances de condamnation».

J'ai peine à le croire. Je ne puis me persuader que l'on s'occupe de moi à ce point, ni que nos adversaires eux-mêmes soient assez lâches et assez méchants pour reporter sur vous la haine qu'on leur suppose pour moi. M'a-t-on trompée pour me soustraire à quelque péril imaginaire? Mais il a fallu céder, mon fils se mettant de la partie, et me disant aussi une chose qui m'a paru la seule vraisemblable. C'est que, sans respect pour mon âge ni pour le sérieux de notre destinée et des circonstances, les journaux de la réaction s'empareraient du fait de ma présence à Bourges pour calomnier et profaner la plus sainte des amitiés, par d'ignobles insinuations. Cela, c'est dans l'ordre, et nous savons de quoi ils sont capables. Un journal rédigé par des dévots et des prêtres ne publiait-il pas, il y a quelques années, que j'avais l'habitude de m'enivrer à la barrière avec Pierre Leroux?

Je me serais encore moquée, pour ma part, de ces outrages stupides sur lesquels je suis tout à fait blasée; mais on me remontrait que cela, venant jusqu'à vous, vous affligerait profondément dans votre amitié pour moi, et qu'au lieu de vous avoir porté quelques consolations, j'aurais été pour vous une nouvelle occasion d'indignation et de douleur.

Je vous devais toute cette explication; car mon premier mouvement était d'aller vous voir et embrasser votre digne soeur, et nos premiers mouvements sont toujours un cri de la conscience autant que du coeur. Les réflexions de mes amis et de mes proches m'ont ébranlée, vous serez juge entre nous.

Je ne vous ai écrit qu'un mot par Dufraisse, et rien par Aucante. J'ignorais s'ils parviendraient jusqu'à vous et s'ils pourraient vous remettre une lettre. Dufraisse devait m'écrire à cet égard, en arrivant à Bourges. Il l'a peut-être fait, mais je n'ai rien reçu; il y a peut-être un cabinet noir installé pour la circonstance. De sorte que je serais encore sans nouvelles particulières de vous, si ce bon Emile Aucante n'eût réussi à vous voir. Il m'a dit que vous aviez bon visage et que vous vous disiez tout à fait bien portant.

C'est un bonheur pour moi au milieu de ma tristesse et de mes inquiétudes; car l'avenir nous appartient et il faut que vous soyez avec nous pour le voir. Soignez-vous donc et n'usez pas vos forces. Tenez-vous toujours calme. Il n'est plus de longues oppressions à craindre désormais. Il n'est plus besoin de conspirations sous le ciel. Le ciel conspire, et, nous autres humains, nous n'avons plus qu'à nous laisser porter par le flot du progrès. Il est bien rapide maintenant et toutes ces persécutions dont nous sommes l'objet ont enfin une utilité manifeste, immédiate. Ah! votre sort est beau, ami, et, si vous n'en étiez pas plus digne que nous tous, je vous l'envierais. Vous êtes peut-être l'homme le plus aimé et le plus estimé des temps modernes en France, malgré les terreurs des masses ignorantes suscitées par la perfidie de ceux que vous savez.

Tout ce qui a un peu de lumière dans l'esprit et de droiture dans l'âme se tourne vers vous comme vers le nom entièrement pur, et le symbole de l'esprit chevaleresque de la France républicaine. Vous ne vous préservez de rien, vous, quand tous les autres se mettent à l'abri. Aussi vous traitent-ils de fou, ceux qui ne peuvent vous imiter. Mais, selon moi, vous êtes le seul sage et le seul logique, comme vous êtes le meilleur et le plus loyal. Quelqu'un vous comparait hier devant moi à Jeanne d'Arc, et, moi, je disais qu'après la pureté de Robespierre l'incorruptible (mais le terrible!), il fallait dans nos fastes révolutionnaires quelque chose de plus pur encore, Barbès, tout aussi ferme et aussi incorruptible, mais irréprochable dans ses sentiments de franchise et d'humanité.

Je vous dis tout cela, et pourtant, je n'accepte pas le 15 mai. Ce que j'en ai vu par mes yeux n'était qu'une sorte d'orgie improvisée, et je savais que vous ne vouliez point de cela. Le peuple a, en principe, selon moi, le droit de briser sa propre représentation, mais seulement quand cette expression perfide de sa volonté brise le principe par lequel elle est devenue souveraineté nationale. Si cette Assemblée eût repoussé la République au 4 mai, même si elle se fût constituée, en principe, république aristocratique, si elle eût voulu détruire le suffrage universel et proclamer la monarchie, croyez-moi, le 15 mai aurait été un grand jour et nous ne serions pas où nous en sommes. Mais, quelque mal intentionnée que fût déjà la majorité de cette Assemblée, il n'y avait point encore de motifs suffisants pour que le peuple recourût à ce moyen extrême.

Aussi le peuple se tint-il tranquille, tandis que les clubs seuls agissaient, et nous savons bien que, dans ces mouvements de la portion la plus bouillante des partis, il y a des ambitions d'une part et des agents de provocation de l'autre. Vous rappelez-vous que les jours qui précédèrent ce malheureux jour, je me permettais de vous calmer autant qu'il était en moi.

J'aurais voulu plus de douceur et de patience dans les formes de notre opposition en général. Je trouvais nos amis trop prompts au soupçon, à l'accusation, à l'injure. Je croyais ces représentants modérés meilleurs qu'ils ne paraissaient, je me persuadais que c'étaient pour la plupart des hommes faibles et timides, mais honnêtes dans le fond, et qui accepteraient la vérité si on venait à bout de la leur exposer sans passion personnelle, et en ménageant leur amour-propre encore plus peut-être que leurs intérêts. Je me trompais probablement sur leur compte; car la manière dont ils ont agi depuis prouve qu'avec ou sans le 15 mai, avec ou sans les journées de juin, ils eussent ouvert les bras à la réaction plus volontiers qu'à le démocratie. Mais, n'importe quelle eût été leur conduite, nous n'aurions pas à nous faire le reproche d'avoir compromis pour un temps, par trop de précipitation, le sort de la République.

En somme, je veux vous le dire franchement, et je crois être certaine que c'est aussi voire pensée, le 15 mai est une faute, et plus qu'une faute politique, c'est une faute morale. Entre l'idolâtrie hypocrite des réactionnaires pour les institutions-bornes, et la licence inquiète des turbulents envers les institutions encore mal affermies, il y a un droit chemin à suivre.

C'est le respect pour l'institution qui consacre les germes évidents du progrès, la patience devant les abus de fait, et une grande prudence dans les actes révolutionnaires qui peuvent nous faire, j'en conviens, sauter par-dessus ces obstacles, mais qui peuvent aussi nous rejeter bien loin en arrière et compromettre nos premières conquêtes, comme cela nous est arrivé. Ah! si nous avions eu des motifs, suffisants, le peuple eût été avec nous! mais nous n'avions encore que des prétextes, comme ceux qu'on cherche pour se battre avec un homme dont la figure vous déplaît. Il est bien vrai que la figure d'un homme et ses paroles montrent et prouvent ce qu'il est, et qu'un jour ou l'autre, s'il est un coquin, l'honnête homme aura le droit de le châtier. Mais il faut qu'il y ait eu des actions bien graves et bien concluantes, autrement, notre précipitation est un procès de tendance, une injustice contre laquelle la conscience humaine se révolte. Voilà pourquoi les clubs ont été seuls au 15 mai.

Au milieu de tout cela, vous, décidé comme moi à attendre tout du temps, et de la maturité de la question sociale (vous l'aviez dit devant moi, l'avant-veille, à votre club), vous avez fait ce que j'eusse probablement fait à votre place; on vous a dit: «C'est une révolution, le peuple le veut, le peuple triomphe; abandonnez-le ou marchez avec lui.» Vous avez accepté l'erreur et la faute du peuple, et vous avez voulu suivre son mouvement pour l'empêcher d'abuser de sa force s'il était, vainqueur, ou pour périr avec lui s'il était foudroyé.

J'oserai vous dire que je regrette que vous n'ayez pas voulu accepter les débats: vous ne vous seriez pas défendu, il n'y a pas de danger qu'on vous y prenne, pauvre cher martyr! mais vous auriez eu l'occasion de faire entendre des paroles utiles. Il est vrai qu'il vous eût fallu peut-être séparer votre cause de celle de certains coaccusés, lesquels, plus coupables peut-être que vous, se défendent bel et bien aujourd'hui. Je ne puis être juge de vos motifs personnels, et j'ai d'avance la certitude que vous avez pris, comme à l'ordinaire, le plus noble et le plus généreux parti.

Ce que je n'ai jamais bien compris et ce que vous m'expliquerez seulement quand nous nous verrons,—car, jusque-là, soyez tranquille, j'accepterai tout de vous avec la confiance la plus absolue dans vos intentions,—c'est le vote du milliard. Vous pensez bien que je ne m'occupe pas de la chose en elle-même; mais je ne comprends pas bien l'opportunité politique de cet appel, rémunératoire en un pareil moment.

Les représentants réactionnaires eussent-ils voté sous le coup de la peur comme en prairial, ils devaient certainement agir ensuite comme leurs pères, c'est-à-dire provoquer un contre-coup et se parjurer le plus tôt possible. La dissolution de l'Assemblée par la force me paraîtrait plus logique, si je reconnaissais qu'on en eût eu le droit à ce moment-là. Mais pourquoi cette proposition d'impôt au milieu d'un tumulte encore sans issue et sans couleur arrêtée? Était-ce pour sauver l'Assemblée, en lui offrant ce moyen de transaction avec la masse irritée? Était-ce pour apaiser cette masse et l'empêcher de demander davantage?

C'est là, je crois, le grand grief des réactionnaires contre vous, car le fait d'aller à l'hôtel de ville pour maîtriser ou diriger un mouvement accompli pour ainsi dire malgré vous, est un acte dont les plus hostiles devraient vous innocenter dans leur propre intérêt. Ils ne vous pardonneront pas le milliard, et vous ne voulez point qu'ils vous pardonnent rien, je le conçois. J'ai été bien tourmentée du désir de prendre ouvertement votre défense dans un écrit spécial, auquel j'aurais donné, dans un moment décisif, le plus de retentissement possible; mais il aurait fallu que vous y consentissiez d'abord, et j'en doutais; d'autre part, il aurait fallu savoir à fond ce que vous vouliez dire de tout cela au public indépendant. Je me suis trouvée dans un cercle vicieux; car, selon toute apparence, une défense, au point de vue de mon amitié et de ma sollicitude, vous eût déplu, et une défense, selon toute la portée de votre franchise, vous eût fait condamner d'avance par ceux de qui dépend aujourd'hui votre liberté. Je me suis trouvée bien malheureuse de ne pouvoir rien faire pour vous prouver mon affection et mon admiration, sans risquer de vous nuire ou de vous déplaire. Peut-être ai-je une propension de caractère vers des moyens plus réguliers et plus lents que ceux que vous accepteriez dans la pratique.

Thoré me reprochait, dit-on, ma tolérance et mon optimisme dans les faits. Je ne crois pourtant pas être en désaccord avec vous en théorie, et je reste sur ce souvenir d'un dernier soir d'entretien dans ma mansarde, où vous rejetiez l'idée d'une dictature pour notre parti, parce que la dictature était impossible sans la terreur, et la terreur impossible par elle-même en France désormais.

Nous avons bien la preuve de cette impossibilité, aujourd'hui que nous voyons la nation se républicaniser et se socialiser plus rapidement et plus généralement, sous l'arbitraire de la réaction, que nous n'avons réussi à le faire quand nous avions le haut du pavé. Il nous faut donc reconnaître que les temps, sont changés, que la terreur, moyen extrême, qui n'a pas fait triompher nos pères, et qui n'a eu, après tout, qu'une courte durée suivie d'une longue et profonde réaction, n'est plus au nombre des moyens sur lesquels les révolutionnaires d'aucun parti puissent compter. Il reçoit en ce moment son coup de grâce entre les mains de nos adversaires; Dieu soit loué, que ce soit entre les leurs et non entre les nôtres!

Vous disiez dans cette mansarde, je m'en souviens bien: «La terreur! cela se supporterait maintenant un mois tout au plus, et, après, nous aurions peut-être vingt ans de monarchie.» En! bien, nous pouvons aujourd'hui retourner la question. Cavaignac nous a fait une terreur militaire au point de vue de la République bourgeoise. Le socialisme s'est, pour ainsi dire, joint à la réaction royaliste et impérialiste pour le renverser. Cette réaction nous fait à son tour une petite terreur dans le goût de 1815. Le socialisme, la montagne, l'armée, le peuple, tout gronde contre elle, même les modérés, même une partie de la bourgeoisie. On n'attend plus que le réveil et le désabusement du paysan pour souffler sur cette force dérisoire. Et alors, si jusque-là nous avons le bonheur de résister aux provocations, si nous avons la force et la vertu de subir pour un temps les persécutions et la misère, nous n'aurons plus besoin de cette arme impuissante et dangereuse de la terreur.

Les Français jouissent depuis un quart de siècle d'une sorte de liberté, constitutionnelle, qui est une hypocrisie, j'en conviens, si on songe à l'avenir, mais qui est du moins une réalité si on la compare au passé. Leurs moeurs se sont faites à cette liberté; seulement avec eux, il faut tenir la balance égale entre le plus et le moins: plus les effraye, et voilà leur faiblesse; mais moins les révolte, et là est leur force contre tous les moyens empruntés au passé.

Je ne suis pas d'accord avec tous mes amis sur ce point. Plusieurs rêvent les moyens du passé pour l'avenir; vous savez si je respecte et si je défends le passé; mais je crois être dans la vérité en constatant que le présent diffère essentiellement, et qu'il ne nous faut rien recommencer, rien copier, mais, tout inventer et tout créer. Je suis bien d'accord avec eux sur la souveraineté du but, et le proverbe «Qui veut la fin veut les moyens» est vrai. Seulement, il ne faut pas l'étendre jusqu'à dire aujourd'hui: «Qui veut une fin d'avenir et de progrès veut les moyens du passé,» parce que le passé est toujours rétrograde, quoi qu'on fasse.

Mais je me suis laissé entraîner à vous parler de ce qui devrait rester étranger à notre correspondance; car vous êtes assez livré à vos pensées, et vous auriez besoin en prison de témoignages de tendresse beaucoup plus que de discussions politiques. Je m'étais promis de ne vous en jamais fatiguer, et vous vous souvenez qu'à Paris même, j'aurais voulu que ceux qui vous aiment vous parlassent au moins deux heures par jour de la pluie et du beau temps, pour vous forcer à vous reposer l'esprit. Si j'ai fait la faute que je reprochais aux autres, c'est pour n'y plus revenir, et c'est par suite d'un besoin que j'éprouve de me résumer avec vous en ce moment solennel qui va peut-être nous séparer encore pour un temps, je ne dirai pas plus ou moins long, mais plus ou moins court.

Faites-moi donner un moyen de pouvoir correspondre avec vous d'une manière prompte et discrète autant que possible, partout où vous serez.

Le livre que je vous ai envoyé a un autre mérite que celui de l'édition Elzévir, c'est l'oeuvre d'un premier chrétien persécuté par le vieux monde, alors que le christianisme et la papauté elle-même représentaient le progrès et l'avenir. C'est l'oeuvre d'un prisonnier et d'un martyr. Il y a de belles choses et un mélange de christianisme et de paganisme assez curieux, c'est-à-dire l'idée chrétienne et la force païenne, ce qui marque un temps de transition comme le nôtre. Je ne sais pas si vous êtes plus latiniste que moi; ce ne serait pas dire beaucoup plus que zéro. Mais ce latin est facile, et le latin est une langue qu'on se remet toujours à comprendre en peu de jours. Ensuite, c'est un de ces livres à consulter plus qu'à lire, et enfin je vous l'ai envoyé comme je vous aurai envoyé une bague, n'ayant que cela de portatif sous la main. Si vous avez besoin de livres pour de bon, faites-le moi dire, et je vous enverrai ce que vous désirerez.

Adieu; ne me répondez que quand vous avez le désir et le besoin. C'est un bonheur pour moi qu'une lettre de vous; mais je ne veux pas que ma joie vous coûte un effort ou une fatigue.

Aucante, qui a vu votre soeur, ne me fait pas espérer qu'elle puisse venir me voir. J'en éprouve un vif regret. Dites-le-lui bien; mais qu'elle me laisse l'espérance de la connaître dans des temps meilleurs, et viennent bientôt ces jours-là! Je sais que c'est une femme d'un caractère admirable et qui vous aime comme vous devez être aimé. Je vous charge de l'embrasser pour moi, elle ne peut point refuser l'intermédiaire. Je vous charge aussi de me rappeler au souvenir du brave citoyen Albert, votre compagnon de malheur et de courage, et de lui serrer pour moi la main d'aussi bon coeur et avec autant de foi et d'espérance que je la lui ai serrée au Luxembourg.

Maurice vous embrasse tendrement, Borie aussi. J'ai reçu de Paris ce matin une longue lettre de Marc Dufraisse, qui m'avait promis de me rendre bon compte de vous et qui m'en donne douze pages. Vous voyez si nous nous occupons de vous.

Adieu encore, ami. Faites que je puisse vous écrire quelquefois. Je ne vous recommande pas le courage, vous n'en avez que trop pour ce qui vous concerne. Rappelez-vous seulement que je vous aime du meilleur de mon âme.

GEORGE.

CCXCIV

A JOSEPH MAZZINI, A FLORENCE.

Nohant, 5 mars 1849.

Mon ami,

Je reçois aujourd'hui votre lettre de Florence. Je vous ai écrit à Florence à l'adresse de M. Cajali, il y a plusieurs jours. Êtes-vous bien sûr de me donner sans distraction et sans erreur les adresses que vous m'indiquez? Vous m'avez désigné M. Cajali dans deux lettres différentes, à Marseille et à Florence. Est-ce vous qui preniez ce nom, ou bien est-ce un ami qui a ces deux domiciles? Ne manquez pas à l'avenir d'être très précis; car je crois que mes lettres se perdent ou éprouvent des retards.

Maintenant, Dieu merci, je puis vous écrire sous votre nom. C'est le signe de la liberté en Italie, et ce nom est comme celui de la République elle-même, qui se montre ou se cache, selon que Dieu se manifeste aux hommes par le patriotisme, ou se retire de leur coeur. Ah! mon cher Joseph! il s'est accompli de grandes choses chez vous et en partie grâce à vous, depuis la dernière lettre que je vous ai écrite. J'ignorais alors les événements de la Toscane, et tout ce qui se prépare en Piémont. Rome isolée me faisait trembler. Tout dépend désormais du courage et de la foi de votre peuple.

Nos journaux de la réaction sont infâmes sur cette question italienne, comme ils le sont d'ailleurs pour tout mouvement de la vie dans l'humanité. Ceux de notre couleur demandent en vain l'intervention contre les Autrichiens et les Russes, qui menacent l'étincelle naissante de nos libertés. Le gouvernement est sourd et muet. Traître ou stupide, on ne sait trop lequel des deux.

La fatalité qui poursuit cette époque, c'est que les mouvements du salut ne se font pas simultanément. Si l'Italie s'était soulevée ainsi en février! si on eût proclamé la République à Rome en même temps que Vienne chassait l'empereur! et si, maintenant, la France se réveillait et imposait silence aux aristocraties perfides! Enfin, ce jour d'élan unanime viendra, et alors les royautés en auront fini pour toujours. Quelle que soit l'issue de votre République italienne, ce qu'elle fait aujourd'hui ne sera pas perdu, et votre oeuvre portera ses fruits d'une manière durable avant qu'un siècle se soit écoulé. Maintenant, il dépend des hommes que Dieu se laisse arracher ce miracle dès à présent. La flèche est lancée; si elle manque le but, ce ne sera toujours pas votre faute, à vous homme de persévérance et d'abnégation, et vous n'avez pas de raisons pour ne pas rester tranquille et plein de foi dans l'avenir et dans vous-même, quand même il vous faudrait encore voir un nouveau temps d'arrêt. Nous étions, nous sommes, nous serons dans la vérité, et alors, pourquoi nous attrister sur nous-mêmes? Donnons tout ce qui est en nous, et mourons en regardant devant nous; car tout ce qui est tombé derrière est tombé utilement.

Je suis tentée de vous gronder d'avoir de temps en temps des doutes sur moi, lorsque vous me demandez si je suis mécontente de vous. C'est la suite du procès que vous voulez de temps en temps vous faire à vous-même, pauvre cher saint homme que vous êtes! Vous vous accusez quand l'humanité hésite ou recule, comme si c'était votre faute comme si vous n'aviez pas toujours été sur la brèche le premier et le plus exposé. Vous êtes trop bon et trop grand pour ne pas être triste et timoré. Que ne puis-je vous donner un peu de cet orgueil que les autres ont de trop! Vous souffririez moins. Mais cette humilité de votre coeur fait qu'on vous aime autant qu'on vous estime, je dirais qu'on vous admire, si ce n'était à vous que je le dis. Vous ne le croiriez peut-être pas, tant vous êtes simple et doux. Croyez, au moins, que je vous aime de toute mon âme et n'en doutez jamais, ou je croirai que vous ne m'aimez plus.

Mon fils et nos amis vous embrassent.

Écrivez-moi.

CCXCV

A M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS

Nohant, 29 mars 1849.

Mon cher ami,

Il faut que je n'écrive point socialisme et fasse le mort pour le moment. Ce n'est pas un engagement que j'ai pris, comme bien vous pensez, mais c'est une contrainte volontaire que je m'impose pour sauver une existence qui m'est plus chère que la mienne. Je vous, dirais cela si nous pouvions causer ensemble.

Attendez-moi donc quelque temps sans parler de moi. Mon bâillon tombera bientôt, j'espère. Ne vous inquiétez point de l'affaire matérielle en ce qui me concerne. Je crois avoir été plus que payée du travail que j'ai fait pour le journal, et j'espère bien, quand la liberté me sera rendue, n'être plus dans les mêmes embarras d'argent, et n'avoir plus à vous en demander pour ma collaboration. Il y a longtemps que je me reproche de n'avoir pas reçu de vos nouvelles directement, regret que vous ne m'auriez pas causé si je vous avais écrit moi-même. J'ai été triste et malade, et je n'ai pas su me défendre d'un effroyable abattement après juin. Cela s'est dissipé pourtant, et j'ai fait un nouveau bail avec la patience et la foi dans l'avenir. Pourtant, les événements officiels ne sont pas plus riants. Barbès à Bourges, l'Italie perdue ou trahie, Proudhon condamné, la réaction triomphante sur toute la ligne! Mais cela n'empêche pas l'idée de faire son chemin, et, jusque dans les provinces les plus arriérées, le peuple s'indigne contre le pouvoir, et de grandes protestations se préparent, non pour les prochaines élections, c'est trop tôt, mais pour un temps qui n'est pas si éloigné qu'on le croirait, à ne voir que la surface des choses.

Courage donc! L'humanité gagnera son procès. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai suivi vos persécutions et votre espèce d'acquittement avec le plus vif intérêt. Vous ne doutez pas de mes sentiments pour vous et de l'encouragement fraternel que je voudrais vous apporter sans cesse, si, Dieu merci, cela ne vous était point parfaitement inutile, puisque vous avez la persévérance et la foi plus que personne.

Tout à vous de coeur.

G. SAND.

Mon fils se rappelle à votre souvenir.

CCCXVI

A MAURICE SAND, A PARIS

Nohant, 13 mai 1849.

Mon enfant,

Je crois que tu devrais revenir sauf à retourner ensuite s'il ne se passe rien de tout ce que le monde appréhende. Je ne m'inquiète pas follement; mais je vois bien que la situation est plus tendue qu'elle ne l'a jamais été, et, non seulement par les journaux, mais encore par toutes les lettres que je reçois, je vois que le pouvoir veut absolument en venir aux mains. Il fera de telles choses que le peuple, qui est un être collectif et un composé de mille idées et de mille passions diverses, ne pourra probablement continuer ce miracle de rester calme et uni comme un seul homme en présence des provocations insensées d'une faction qui joue son va-tout. La lutte sera terrible; il y a tant de partis ennemis les uns des autres qu'on ne peut en prévoir l'issue, et qu'il y aura peut-être de plus horribles méprises, s'il est possible, de plus sanglants malentendus qu'en juin. Si la République rouge donne, elle donnera jusqu'à la mort; car c'est la République européenne qui est en jeu avec elle contre l'absolutisme européen. Voilà du moins ce que je crois, et cela peut éclater d'un moment à l'autre. Tu ne lis pas les journaux peut-être; mais, si tu suivais les discussions orageuses de l'Assemblée, tu verrais que chaque jour, chaque heure fait naître un incident qui est comme un brandon lancé sur une poudrière.

Reviens donc, je t'en prie; car je n'ai que toi au monde, et ta fin serait la mienne. Je peux encore être d'une petite utilité à la cause de la vérité; mais, si je te perdais, bonsoir la compagnie! Je n'ai pas le stoïcisme de Barbès et de Mazzini. Il est vrai qu'ils sont hommes et qu'ils n'ont pas d'enfants. D'ailleurs, selon moi, ce n'est point par le combat, par la guerre civile que nous gagnerons en France le procès de l'humanité. Nous avons le suffrage universel: malheur à nous si nous ne savons pas nous en servir; car lui seul nous affranchira pour toujours, et le seul cas où nous ayons le droit de prendre les armes, c'est celui où l'on voudrait nous retirer le droit de voter.

Mais ce peuple, si écrasé par la misère, si brutalisé par la police, si provoqué par une infâme politique de réaction, aura-t-il la logique et la patience vraiment surhumaines d'attendre l'unanimité de ses forces morales? Hélas! je crains que non. Il aura recours à la force physique. Il peut gagner la partie; mais c'est tant risquer pour lui, qu'aucun de ceux qui l'aiment véritablement ne doit lui en donner le conseil et l'exemple. Pour n'être ni avec lui ni contre lui, il faut n'être pas à Paris. Reviens donc, si tu m'en crois; j'estime qu'il est temps. Ramène aussi Lambert, je le lui conseille, et je serai plus tranquille de vous voir tous ici.

Je t'embrasse, mon enfant, et te prie de penser à moi.