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Correspondance, 1812-1876 — Tome 3 cover

Correspondance, 1812-1876 — Tome 3

Chapter 54: CCCXIV
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About This Book

A selection of personal letters that mix intimate family concerns, household and artistic errands, and engaged commentary on contemporary political unrest. The writer offers maternal counsel and practical instructions while urging prudence and civic commitment during moments of upheaval, and debates appointments, allies, and republican strategy. The correspondence alternates domestic detail with public polemic, presenting a voice attentive both to everyday management and to broader social and political change.

CCCXI

AU MÊME

Nohant, 4 août 1850.

Cher, j'ai reçu la trop courte visite de votre jeune et jolie amie Caroline. Je sais que sa soeur est ou a dû être auprès de vous. Qu'elles sont heureuses, ces Anglaises, de pouvoir courir où le coeur les pousse! Cela vous a donné un peu de bonheur et de consolation. Vous n'avez pas besoin qu'on vous dise que vous êtes aimé, estimé, vénéré; mais vous êtes sensible à l'affection, parce que vous la ressentez en vous-même.

Caroline m'a paru charmante. Elle m'a dit qu'Élisa était heureuse. Elles voient à Londres Louis Blanc, qui aime et estime infiniment toute la famille. Élisa me parle d'un journal où vous désirez que j'écrive. J'y ferai mon possible; mais je doute d'écrire désormais quelque chose qui ait le sens commun. J'écris mes Mémoires, parce que j'y parle du passé où j'ai vécu. Aujourd'hui, on ne vit plus en France; on est comme frappé de stupeur au bord d'un abîme, sans pouvoir faire un mouvement pour le fuir. Heureusement, cette stupeur même empêchera peut-être qu'on ne fasse un mouvement pour s'y jeter; mais que la vie qui s'écoule ainsi est lente et triste!

La supporter sans maudire la destinée humaine et sans méconnaître la Providence, c'est bien tout ce qu'on peut faire. Je défie qu'on se sente artiste, ou, si on l'est encore en face de la nature, je ne crois pas qu'on puisse être inspiré par les événements qui s'accomplissent sous nos yeux.

La douleur rend muet, l'indignation serait la seule corde vivante du coeur; mais la presse est bâillonnée, et je n'ai pas l'art de ne dire que la moitié de mon sentiment. Mon silence m'a bien été reproché depuis un an; mais il ne dépend pas de moi de le rompre. Je ne suis pas dans l'action, je suis sans illusion, sans personnalité qui m'enivre comme la plupart des hommes, sans responsabilité comme il vous est arrivé d'en avoir une terrible et sacrée à accepter.

Je n'ai jamais compris les poètes faisant des vers sur la tombe de leur mère et de leurs enfants. Je ne saurais faire de l'éloquence sur la tombe de la patrie. Le chagrin me serre le coeur quand je touche à une plume. La sérénité, la gaieté sont faciles en famille. Mais la douleur, comme la joie, rentre en moi-même quand je songe au public.

Ce public froid et lâche qui a laissé égorger la liberté et souiller la ville éternelle redevenue sainte, ce public égoïste, aveugle, ingrat, qui ne s'émeut pas aux exploits de la Hongrie et qui ne s'alarme pas même des efforts de la Russie et de l'Autriche, se réveillerait-il devant un livre, un journal, un écrit quelconque? Ce serait un devoir pourtant de poursuivre l'oeuvre par tous les moyens. Il y en a d'autres peut-être que celui-là, et je ne les néglige pas, je vous les dirai plus tard. Quant à écrire, discuter, prêcher, je crois que la mission des gens de lettres de ce temps-ci est finie ou ajournée en France, et que les plus sincères sont les plus taciturnes. C'est qu'on ne peut pas vivre et sentir isolément. On n'est pas un instrument qui joue tout seul. Ne fût-on qu'un orgue de Barbarie, il faut une main pour vous faire tourner. Cette main, cette impulsion extérieure, le vent qui fait vibrer les harpes écossaises c'est le sentiment collectif, c'est la vie de l'humanité qui se communique à l'instrument, à l'artiste.

Croyez-moi, ceux qui sont toujours en voix et qui chantent d'eux-mêmes sont des égoïstes qui ne vivent que de leur propre vie. Triste vie que celle qui n'est pas une émanation de la vie collective. C'est ainsi que bavarde, radote et divague ce pauvre Lamartine, toujours abondant en phrases, toujours ingénieux en appréciations contradictoires, toujours riche en paroles et pauvre d'idées et de principes; il s'enterre sous ses phrases et ensevelit sa gloire, son honneur peut-être, sous la facilité prostituée de son éloquence.

Ce que je vous dis là n'est-il pas votre sentiment, lorsque vous me dites qu'écrire pour le présent est chose tout à fait inutile? Mais vous pensez qu'il faut toujours écrire pour l'avenir. C'est bien ce qu'il vous faudra faire dans vos jours de repos, quoi que vous en disiez. Vous avez des faits à raconter, votre vie appartient à l'histoire, et rien ne vaut la parole de l'historien qui a fait l'histoire avant de l'écrire. Vos actes et vos proclamations sont là, je le sais; mais votre sentiment intime, vos espérances, vos douleurs, vos abattements même instruiront encore plus la postérité. La défaillance de Jésus sous les oliviers, les larmes de Jeanne Darc marchant au supplice sont l'attendrissement et l'enthousiasme éternels des âmes aimantes. Il y a en nous un foyer intime que nous devons laisser voir quand il est pur. Vous écrirez donc votre vie, je l'espère. Ce sera, d'ailleurs, le martyrologe des plus grands coeurs de l'Italie moderne, et nul comme vous ne tressera cette couronne qui leur est due.

Vos amies espèrent vous revoir en Angleterre dans quelques mois. Quand nous reverrons-nous en France?

Adieu, cher ami; écrivez-moi si vous avez le temps. Sinon, ne vous fatiguez pas. Je sais que votre coeur ne s'endort point; je tiens seulement, s'il vous est possible, à savoir que vous vivez, sans trop souffrir, et que vous savez bien que je vous aime, tendrement et éternellement.

J'ai reçu le volume dont vous me parlez: c'est un précieux et magnifique document historique.

CCCXII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

Nohant, 14 août 1850.

Je ne vous ai pas remercié en personne, monsieur, et vous me chagrinerez beaucoup si vous m'ôtez le plaisir de le faire de vive voix à Nohant, c'est-à-dire à la campagne, où l'on se parle mieux en un jour qu'à Paris en un an. Je ne suis plus sûre d'y aller avant la fin du mois. J'ai été malade, retardée, par conséquent dans mon lit.

Si vous pouviez venir d'ici au 25, j'en serais bien contente et reconnaissante. Si vous ne le pouvez pas, ayez l'obligeance de faire porter le paquet bien cacheté, chez M. Falampin (pardon pour le nom, ce n'est pas moi qui l'ai donné au baptême à ce brave homme), rue Louis-le-Grand, 33.

Je ne veux pas encore perdre l'espérance de vous voir ici avec votre père. Il me disait, ces jours-ci, qu'il y ferait son possible, à condition d'être embrassé de bon coeur. Dites-lui-que je ne suis plus d'âge à le priver et à me priver moi-même d'une si sincère marque d'amitié et que je compte bien le recevoir à bras ouverts. Si, tous deux, vous me privez de ce plaisir, au revoir donc à Paris, le mois prochain, si vous n'êtes pas repartis pour quelque Silésie ou autres environs.

Avant de vous serrer ici la main, en remerciement de votre bonté pour moi, je veux vous la serrer d'une manière toute désintéressée pour le joli livre que je suis en train de lire[1]. C'est charmant de retrouver Charlotte et Manon et Virginie et tous ces êtres qu'on aime tant et qu'on a tant pleurés! L'idée est neuve, singulière et paraît cependant toute naturelle à mesure qu'on lit. Il est impossible de s'en tirer plus adroitement et plus simplement. Si vous me gardez Paul et Virginie purs et fidèles, comme je l'espère, je vous remercierai doublement du plaisir de cette lecture. Vous avez réussi à faire parler Goethe sans qu'on s'en offusque. Au fait, il n'était pas meilleur que cela, et vous ne lui donnez pas moins de grandeur et d'esprit qu'il n'en savait avoir. J'entends crier un peu contre la hardiesse de votre sujet; mais, jusqu'à présent, je n'y trouve rien qui profane, rabaisse ou vulgarise ces types aimés ou admirés. J'attends la fin avec impatience. Adieu encore, et, de toute façon, à bientôt, et à vous de coeur.

GEORGE SAND.

[1] Le Régent Mustel.

CCCXIII

A M. ARMAND BARBÈS, A DOULLENS

Nohant, 27 août 1850

Mon ami bien-aimé,

Je n'ai reçu qu'il y a deux jours votre lettre du 5 courant. J'avais aussitôt résolu d'aller à Londres, d'y voir nos amis et d'essayer de faire ce que vous me conseillez. Mais des empêchements majeurs sont survenus déjà, et je ne saurais m'assurer de quelques jours de liberté. Et puis il s'est passé déjà trop de jours depuis votre lettre, et chacun doit avoir pris son parti. J'ai pourtant écrit à Louis Blanc, le seul sur lequel j'espère avoir non pas de l'influence morale, mais la persuasion du coeur et de l'amitié. Je lui ai parlé de vous et j'ai appuyé votre opinion sur la connaissance que j'ai du fait principal; c'est-à-dire qu'à lui seul il ne peut rien quant à présent. Je l'ai conjuré, pour le cas où il croirait devoir répondre, et où sa réponse serait peut-être déjà sous presse, de ménager la forme à l'avenir, de montrer une patience, un esprit de conciliation et de fraternité supérieur aux discussions de principes. Mais je n'espère rien de mes prières. Les hommes dans cette situation sont entraînés sur une pente fatale. Une voix s'élève pour les rappeler à la charité; mille autres voix étouffent celle-là pour souffler la colère et engager le combat. Je pense que, de votre côté, vous avez écrit. S'ils ne vous écoutent pas, qui écouteront-ils? Quant à Ledru-Rollin, je ne suis pas en relations avec lui; je suis presque sûre qu'une lettre de moi ne lui ferait aucun effet. Il déteste trop ceux qu'il n'aime pas. Je l'aurais vu, si j'avais pu faire ce voyage. Mais croyez que tout cela n'eût pas été d'un effet sérieux sur leurs dispositions intérieures. Vous savez bien comme moi que, derrière les dissidences de convictions, il y a trop de passion personnelle, et que l'orgueil de l'homme est trop puissant pour que la parole d'une femme le guérisse et l'apaise. Vous êtes un saint, vous; mais, eux, ils sont des hommes, ils en ont les orages ou les entraînements. Et puis je suis si découragée du fait présent, que je ne sens pas en moi la puissance de convaincre. Je vois que nous marchons à la constitutionnalité; quelle que soit la forme qu'elle revête, elle fera encore l'engourdissement de la France pendant quelque temps. Tant mieux, peut-être, car le peuple n'est pas mûr, et, malgré tout, il mûrit dans ce repos qui ressemble à la mort. Nous en souffrons, nous qui nous, élançons vers l'avenir avec impatience. Nous sommes les victimes agitées ou résignées de cette lenteur des masses. Mais la Providence ne les presse pas: elle nous a jetés en éclaireurs pour supporter le premier feu et périr, s'il le faut, aux avant-postes. Acceptons! L'armée vient derrière nous, lentement et sans ordre; mais enfin elle marche, et, si on peut la retarder, on ne peut pas l'arrêter.

Si j'avais pu aller en Angleterre, j'aurais été à Doullens, au retour. Mais les jours que j'ai à passer à Paris sont comptés maintenant, et ce ne sera pas encore pour cette fois. Dites-moi toujours, en attendant que je puisse réaliser un des plus chers rêves que je fasse, comment il faut s'y prendre pour vous voir. A qui demander l'autorisation? Et ne me la refusera-t-on pas? Adressez-moi toujours vos lettres à Nohant par la même voie que la dernière. Vous savez que M. Lebarbier de Tinan est dans une bonne position. Je pense que sa femme doit être près de lui maintenant à Angoulême. Borie est toujours en Belgique, bien triste, comme nous tous. Si vous voulez que je vous parle de moi, je vous dirai que j'ai beaucoup travaillé pour le théâtre, cette année, mais que la révocation de Bocage me retardera indéfiniment. Je ne veux pas séparer mes projets de ceux d'un artiste démocrate, brave et généreux, qu'on ruine brutalement, parce qu'il a commis le crime d'envoyer des billets gratis à des ouvriers, d'avoir des employés et des acteurs républicains, d'être républicain lui-même, d'avoir fait jouer «la Marseillaise», etc. Tels sont les considérants de sa révocation. Nous reprendrons quand même nos projets de moralisation douce et honnête, pour lesquels le théâtre est un grand moyen d'expansion, et nous viendrons à bout de prêcher l'honneur et la bonté, en dépit de la censure et des commissions.

J'ai toujours vécu à Nohant de la vie de famille, presque sans relations avec le dehors, depuis que je ne vous ai vu. Maurice ne me quitte point; c'est un bon fils, il vous aime et il vous embrasse tendrement.

Et vous, toujours calme, toujours tendre, toujours patient et sublime, vous pensez à nous quelquefois, n'est-ce pas, et vous nous aimez? C'est une des consolations et la plus pure gloire de ma vie, ne l'oubliez pas, que l'amitié que je vous porte et que vous me rendez.

M. Pichon n'est pas seulement originaire du Berry, il est presque natif de mon village. Sa famille, qui est une famille de paysans, demeure porte à porte avec nous. Aucante va bien et vous aime.

CCCXIV

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

Nohant, 25 septembre 1850.

Écrire aujourd'hui? Non, je ne pourrais pas. Cette situation est nauséabonde et je ne saurais trouver un mot d'encouragement à donner aux hommes de mon temps. Je ne suis plus malade, cependant; ma situation personnelle n'est point douloureuse et j'ai l'esprit calme, le coeur satisfait des affections qui m'entourent. Mais l'espérance ne m'est pas revenue et je ne suis pas de ceux qui peuvent chanter ce qui ne chante pas dans leur âme. L'humanité de mon temps m'apparaît comme une armée en pleine déroute, et j'ai la conviction qu'en conseillant aux fuyards de s'arrêter, de se retourner et de disputer encore un pouce de terrain, on ne fera que grossir de quelques crimes et de quelques meurtres l'horreur du désastre. Les bourreaux eux-mêmes sont ivres, égarés, sourds, idiots. Ils vont à leur perte aussi; mais plus on leur criera d'arrêter, plus ils frapperont, et, quant aux lâches qui plient, ils laisseront égorger leurs chefs, ils verront tomber les plus nobles victimes sans dire un mot. J'ai beau faire, voilà où j'en suis. Je me croyais malade et je me reprochais mes défaillances; mais je ne peux plus me faire un reproche de souffrira si bon escient. Je me trompe, peut-être; Dieu le veuille! Ce n'est pas à vous, martyr stoïque, que je veux, que je peux ou dois remontrer obstinément que j'ai raison. Mais, tout en respectant en vous cette vertu de l'espérance, je ne puis la faire éclore en moi à volonté. Rien ne me ranime, je ne sens en moi que douleur et indignation. Savez-vous la seule chose dont je serais capable? Ce serait une malédiction ardente sur cette race humaine si égoïste, si lâche et si perverse. Je voudrais pouvoir dire au peuple des nations: «C'est toi qui es le grand criminel; c'est toi, imbécile, vantard et poltron, qui te laisses avilir et fouler aux pieds; c'est toi qui répondras devant Dieu des crimes de la tyrannie; car tu pouvais les empêcher et tu ne l'as pas voulu, et tu ne le veux pas encore. Je t'ai cru grand, généreux et brave. Tu l'es en effet, sous la pression de certains événements et quand Dieu fait en toi des miracles. Mais, quand Dieu te fait sentir sa clémence, quand tu retrouves une heure de calme ou d'espérance, tu vends ta conscience et ta dignité pour un peu de plaisir et de bien-être, pour du repos, du vin et des illusions grossières. Avec des promesses de bien-être, de diminution d'impôts, on te mène où l'on veut. Avec des excitations à la souffrance, à l'héroïsme et au dévouement, qu'obtient-on de toi? Quelques holocaustes isolés que ta masse contemple froidement!»

Oui, je voudrais réveiller le peuple de sa torpeur et de sa honte, l'indigner sur lui-même, le faire rougir de son abaissement, et je retrouverais peut-être encore des lueurs d'éloquence que l'idée de sa colère inintelligente, la presque certitude d'être massacrée par lui le lendemain, ferait éclore plus ardentes et plus fécondes. Ce qui me retient, c'est un reste de compassion. Je ne sais pas dire à l'enfant qui se noie: «C'est ta faute!» Je pense aux souffrances et aux misères de ce peuple coupable et si cruellement puni.

Je n'ai plus la force de lui jeter à la face l'anathème qu'il mérite. Alors je m'arrête, je me retourne vers la fiction et je fais, dans l'art, des types populaires tels que je ne les vois plus, mais tels qu'ils devraient et pourraient être. Dans l'art, cette substitution du rêve à la réalité est encore possible. Dans la politique, toute poésie est un mensonge auquel la conscience se refuse. Mais l'art ne se fait pas à volonté non plus, c'est fugitif, et la conscience d'un devoir à remplir ne force pas l'inspiration à descendre. La forme du théâtre, étant nouvelle pour moi, m'a un peu ranimée dernièrement, et c'est la seule étude à laquelle j'aie pu me livrer depuis un an.

Ce sera peut-être inutile. La censure, qui laisse un libre cours aux obscénités révoltantes du théâtre, ne permettra peut-être pas qu'on prêche l'honnêteté avec quelque talent, aux hommes, aux femmes et aux enfants du peuple. J'ai refusé d'être jouée au Théâtre-Français; je veux aller au boulevard avec Bocage. On ne nous y laissera pas aller probablement: plus on aura la certitude que nous y voulons porter une prédication évangélique sous des formes douces et chastes, plus on nous en empêchera. Mais, si nous voulions y porter le scandale de la gaudriole, les couplets obscènes du vaudeville, les gentillesses divertissantes du bon temps, de la Régence, nous aurions le champ libre comme les autres.

Me retournerai-je vers la contemplation des faits? me réjouirai-je de l'amélioration des moeurs? me dirai-je qu'il est indifférent d'y contribuer ou non, pourvu que le bien se fasse et que le vrai bonheur sourie autour de soi? C'est en vain que je chercherais cette consolation dans le milieu où je vis. Le peuple des provinces est affreusement égoïste. Le paysan est ignorant; mais l'artisan qui comprend, qui lit et qui parle est dix fois plus corrompu à l'heure qu'il est Cette révolution avortée, ces intrigues de la bourgeoisie, ces exemples d'immoralité donnés par le pouvoir, cette impunité assurée à toutes les apostasies, à toutes les trahisons, à toutes les iniquités, c'est là, en fin de compte, l'ouvrage du peuple, qui l'a souffert et qui le souffre. Une partie de nos ouvriers tremble devant le manque d'ouvrage et se borne à hurler tout bas des menaces fanfaronnes. Une autre partie s'hébète dans le vin. Une autre encore rêve et prépare de farouches représailles, sans aucune idée de reconstruction après avoir fait table rase. Les systèmes, dites-vous? Les systèmes n'ont guère pénétré dans les provinces. Ils n'y ont fait ni bien ni mal, on ne s'en inquiète point, et il vaudrait mieux qu'on les discutât et que chacun forgeât son rêve. Nous ne sommes pas si avancés! Payera-t-on l'impôt, ou ne le payera-t-on pas? Voilà toute la question. On ne se tourmente même pas des encouragements dont l'agriculture, sous peine de périr, ne peut plus se passer.

On ne sait ce que signifient les promesses de crédit faites par la démocratie. On n'y croit point. Toute espèce de gouvernement est tombée dans le mépris public, et le prolétaire qui dit sa pensée la résume ainsi: Un tas de blagueurs, les uns comme les autres; il faudra tout faucher!

Sans doute il y a des groupes qui croient et comprennent encore; mais la vertu n'est point avec eux beaucoup plus qu'avec les autres. L'esprit d'association est inconnu. La presse est morte en province, et le peuple n'a pas compris qu'avec des sous on faisait des millions.

L'article du second numéro du Proscrit sur l'organisation de la presse démocratique est rigoureusement vrai pour signaler le mal, et parfaitement inutile pour y porter remède. Il est facile de démontrer ce qu'on peut faire; il est impossible de faire éclore du dévouement là où il n'y en a pas; notre Travailleur[1] est ruiné. Notre ami le rédacteur est en prison. Sa femme et ses enfants sont dans la misère. Nous sommes trois ou quatre qui nous cotisons pour tout le désastre. Les bourgeois du parti sont sourds, le peuple du parti, plus sourd encore. Le banquet donné à Ledru-Rollin il y a deux ans, et qui paraissait si beau, si spontané, si populaire, qui l'a payé? Nous. Et c'est toujours ainsi. Il importe peu quant à l'argent; mais le dévouement, où est-il? Une masse va à un banquet comme à une fête qui ne coûte rien. On s'amuse, on crie, on se passionne, on en parle huit jours, et puis on retombe, et c'est à qui dira qu'il y a été entraîné, et qu'il ne savait pas de quoi il s'agissait.

Regarderai-je ailleurs? Je verrai des provinces un peu plus braves sans résultat meilleur. Est-ce à la Montagne que nous chercherons le produit de toutes les opinions socialistes? Est-ce à Paris, dans les faubourgs décimés par la guerre civile, et tremblants devant une armée qu'on sait bien n'être pas ce qu'on croyait? Non, nulle part, j'en suis malheureusement sûre! Il y a un temps d'arrêt. Le sentiment divin, l'instinct supérieur ne peut périr; mais il ne fonctionne plus. Rien n'empêchera l'invasion de la réaction. Nous ne devons qu'aux divisions de ces messieurs et à leurs intrigues, qui se combattent, d'avoir encore le mot de république et le semblant d'une constitution. La coalition des rois étrangers, la discipline de leurs armées, instruments aveugles chez eux comme chez nous, l'égoïsme et l'abrutissement de leurs peuples, qui, là comme ici, laissent faire, trancheront la question entre les trois dynasties qui se disputent le trône de France.

Voilà, hélas! que je dis ce que je ne voulais pas dire. Savez-vous que je n'ose plus écrire à mes amis que je n'ose plus parler à ceux qui sont près de moi, dans la crainte de détruire les dernières illusions qui les soutiennent? Je devrais ne pas écrire; car j'ai la certitude qu'on lit toutes mes lettres; du moins, toutes celles que je reçois ont été décachetées et portent la trace grossière de mains qui ne cherchent pas même à cacher l'empreinte de leur violation. On surprend nos espérances pour les déjouer, on surprend nos découragements pour s'en réjouir. Toutes les administrations publiques sont remplies de gens qui ont mérité les galères. On n'ose plus confier cent francs à la poste. Rien ne sert de se plaindre; pourvu que les voleurs pensent bien, ils ont l'impunité.

Voilà la France! le peuple le sait, cela lui est indifférent. Que voulez-vous qu'on dise aux pouvoirs pour les faire rougir? que voulez-vous qu'on dise aux opprimés, pour les réveiller?

Il faudrait pouvoir écrire avec le sang de son coeur et la bile de son foie, le tout pour faire plus de mal encore; car il est des heures où l'homme est comme un somnambule qui court sur les toits.

Si on crie pour l'avertir, on le fait tomber un peu plus vite.

Et cependant vous agissez, vous écrivez. Vous le devez, puisque vous êtes soutenu par la foi. Mais, dussiez-vous me haïr et me rejeter, je sens qu'il m'est impossible d'avoir la foi, de bonne foi.

Merci pour la réponse à Calamatta; je crois que c'est tout ce qu'il désire.

Adieu, mon ami; je suis navrée, mais je vous aime et vous admire toujours.

[1] Journal qui se publiait à Châteauroux.

CCCXV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 26 septembre 1850.

Mon cher enfant,

Vous me demandez si cela me sourirait, de vous fournir de quoi faire votre édition à bon marché. Oui, certes, rien ne me sourirait plus que de vous servir. Mais, pour ce mois-ci, c'est-à-dire pour le mois où nous allons entrer, je ne puis vous rien promettre. J'ai dix mille francs à verser pour une dette d'honneur que rien au monde ne peut reculer. Je ne suis pas dans la position des propriétaires aisés, qui peuvent toujours emprunter tant qu'ils ont un petit capital au soleil. Je suis femme, c'est-à-dire mineure, séparée de mon mari légalement, et cependant toujours sous sa dépendance pour les affaires d'argent, tant les lois protègent mon sexe! Je ne peux pas donner d'hypothèque sur ma propriété. Forcée d'emprunter pour les autres, dans des moments difficiles, je ne l'ai pu qu'en me servant, pour sauver mes amis et mes parents pauvres, de la caution d'autres parents moins pauvres. Mais cette caution les expose à perdre leur argent, si je meurs sans avoir payé. Mon mari et mon gendre n'auraient aucun scrupule d'invoquer la loi, et de leur laisser tout perdre. L'honneur de Maurice serait leur refuge; mais Maurice aussi peut mourir. Il y a donc danger pour qui me prête, et ces amis moins pauvres dont je vous parle sont loin d'être riches. Ma conscience m'ordonne donc d'éteindre toutes mes dettes aussitôt que je reçois quelque argent de mes éditeurs. Et voilà comme quoi je tire toujours le diable par la queue. Me voici dans une de ces crises financières qui se renouvellent deux ou trois fois par an. D'ici à quinze jours, il faut que je ramasse, en redemandant, à droite et à gauche, ce qu'on me doit en détail, et j'espère arriver à faire cette somme de dix mille francs. Et puis il faut payer aussi les intérêts. Mes rentrées ne sont pas toutes certaines, il s'en faut! Je ne sais donc pas si je pourrai disposer de quatre cents francs à la fois. Je vous en garantis cent pour un pressant besoin, et le reste peu à peu. Est-ce que votre imprimeur ne peut vous faire cette avance? Hetzel va revenir d'Allemagne. S'il est à même de payer ce qu'il me redoit, cela ira tout seul. Mais le sera-t-il? J'arrive de Paris, où lesdites affaires m'ont forcée d'aller chercher un recouvrement qui m'a manqué. Je ne suis revenue que depuis deux jours. C'est ce qui vous explique le retard de ma réponse.

J'ai deux pièces de théâtre en portefeuille. Le succès du Champi m'a mise en passe de gagner de l'argent. Le Théâtre-Français et tous les autres théâtres m'ont fait des offres, avec promesses de primes payées d'avance. Tout cela est bien joli. Mais j'ai tout refusé pour attendre que Bocage, qui est destitué arbitrairement, persécuté injustement, et que la réaction voudrait ruiner, ait acquis la direction d'un autre théâtre (non subventionné) ou qu'il remonte sur les planches comme artiste, et qu'il puisse, avec mes pièces, dicter pour lui des conditions honorables et avantageuses. Cela me laisse sans profit pour le moment. Mais peut-on, dans cette société-ci, respecter la délicatesse des sentiments et faire des affaires! Non. Les honnêtes gens sont condamnés à être gueux. Bien entendu que je cache ma gêne à Bocage; car il refuserait de la prolonger. Mais ma gêne, c'est bel et bon; elle m'empêche d'agir selon mes goûts; elle ne me prive pas de l'aisance accoutumée, et la vôtre est plus grave. Elle peut vous priver du nécessaire. Un mot donc, si vous arrivez là le mois prochain, et je vous expédie un autre petit billet, en attendant mieux.

Une autre cause de gêne, c'est notre journal le Travailleur, que l'on a tué à force de procès et d'amendes. Le rédacteur, un de nos meilleurs amis, brave prolétaire instruit, et du plus noble caractère, est en prison pour huit mois, sa femme et ses cinq enfants sans ressources. Eh bien, tout retombe sur nous, c'est-à-dire sur quatre ou cinq amis et sur moi! Quand on fait un journal démocratique chez nous, tout le monde souscrit, tout le monde promet. A l'heure de payer, il n'y a plus personne, et la cause ferait lâchement banqueroute, le rédacteur, martyr de la cause, pourrirait en prison, si nous n'étions pas là. C'est avec de continuelles défections de ce genre qu'on nous épuise. Ce qu'il y a de plus triste là dedans, ce n'est pas qu'on nous ruine: cela n'est rien; c'est que le peuple ne sache pas s'imposer le plus petit sacrifice pour sauver et protéger l'organe de ses intérêts et de ses besoins. Ils sont fiers et jaloux de leur journal; avec un sou par semaine, ils le relèveraient. Mais le sou du pauvre, les sous avec lesquels les prêtres, les moines et les missionnaires font des millions, on les donne au fanatisme, on les donne à la débauche, on les refuse à la cause républicaine. C'est bien décourageant, vous en conviendrez. Je crains qu'il n'en arrive autant avec votre édition populaire, et que ceux-là qui devraient la dévorer, ceux-là pour qui vous avez travaillé et souffert, ne vous abandonnent avec ingratitude. Le temps est mauvais, affreux. L'humanité subit une crise déplorable. Les pouvoirs sont lâches et corrompus, le peuple est abattu, aveugle, et laisse tout faire. On dit que nous sortirons, de là en 1852; que le travail qui s'accomplit mystérieusement éclatera pour sauver la République. J'avoue que je le désire plus que je ne l'espère, et que je me sens malade de découragement en voyant celui de mes semblables.

Bonsoir, cher enfant. Embrassez pour moi tendrement Désirée et Solange.
Je vous aime et vous bénis.

CCCXVI

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

Nohant, 15 octobre 1850.

Mon ami,

Je n'ai pas subi d'influences, vous vous trompez. Je vis dans une retraite trop absolue pour cela. Je vous ai refusé avant d'avoir reçu un mot de Louis Blanc, et, entre ma première et ma seconde lettre à vous, je n'ai rien reçu de lui qui ait pu agir sur ma résolution.

Louis Blanc n'a pas refusé, que je sache, son concours à l'oeuvre du Proscrit. C'est vous qui me disiez qu'il voulait rester en dehors, et, d'après lui, on ne l'aurait même pas consulté. Il ne résulte point de sa lettre à moi qu'il soit décidé à se séparer hautement de cette nuance du parti. Il me semble au contraire, que, si on l'avait bien voulu, il s'y serait joint, tout en faisant loyalement ses réserves quant à l'avenir. La doctrine de l'abstention, si on peut appeler ainsi ce que je vous disais, m'est toute personnelle, et, si je l'ai attribuée à Louis Blanc, c'est en réponse à ce que vous me disiez de lui. Vous êtes plus près de lui que moi, pour connaître ses intentions et ses dispositions. Faites donc un effort pour le rapprocher de votre centre d'action, si vous le jugez utile, et qu'il se prononce.

Il me dit, et je le connais sincère et ferme, qu'il saura toujours mettre de côté les questions personnelles devant l'accomplissement d'un devoir. Qu'il juge donc lui-même de son devoir politique. Là, je ne suis point compétente. S'il connaissait comme moi l'antipathie de Ledru-Rollin pour ses idées et pour sa personne, il n'agirait jamais de concert avec lui en quoi que ce soit. Mais ce n'est pas moi qui me charge de répéter ce que j'entends. Vous trouveriez d'ailleurs que c'est une misérable chose que de se soucier de cela; moi aussi, au point de vue de la rancune d'amour-propre. Mais, au point de vue de la raison, je ne concevrais guère qu'il soit dans la logique du devoir de se jeter dans un filet qui vous attend pour vous étrangler.

Or l'entourage de Ledru attend celui de Louis Blanc pour lui rendre cet office. Ce qui est arrivé arrivera.

Vous pensez, mon ami, que je vois trop la question de personnes; mais enfin les personnes représentent des principes, et, vous-même, vous voyez bien que vous êtes arrêté devant Louis Blanc par une formule. Il dit: A chacun suivant ses besoins. C'est le premier terme d'une formule triple bien simple, et qui est dans l'esprit de chacun. Vous admettez le second terme: A chacun suivant ses oeuvres.

Le troisième sera celui des saint-simoniens, qui ne valait rien, isolé et exclusif, mais qui a sa valeur et son droit, joint aux deux autres: A chacun suivant sa capacité.

Oui, je crois qu'il faut admettre ces trois termes pour arriver à un résumé complet de la doctrine sociale. Mais je ne vois pas que Louis Blanc, qui s'est attaché particulièrement à la première question, se soit prononcé contre les deux autres, et je crois cette première indispensable pour que les deux autres puissent exister. A l'homme épuisé, mourant de misère, d'ignorance et d'abrutissement, il faut le pain avant tout. Tant qu'on ne voudra s'occuper du pain qu'après tout le reste, l'homme mourra au physique et au moral. Je ne vois pas, d'ailleurs, dans la formule simple de Louis Blanc une solution matérialiste.

Qu'on développe et qu'on dise: «A chacun suivant les besoins de son estomac, de son coeur et de son intelligence.» Ou bien: «A chacun selon son appétit, sa conscience et son génie.» C'est toujours la même chose.

Ici, je suis d'accord avec Leroux, qui est parti de là pour composer un étrange système de triade où mon intelligence ne peut le suivre.

Vous voyez bien que je ne suis pas plus en désaccord de principes avec vous qu'avec Louis Blanc, et je ne saisis pas même le combat que ces formules, posées d'une manière ou de l'autre, peuvent se livrer dans votre esprit ou dans le sien. Ou je ne suis pas assez intelligente pour le comprendre, ou la différence est imaginaire et tient à des préventions toutes politiques, ou bien encore vous ne vous êtes pas assez interrogés et compris l'un l'autre. C'est le défaut des formules. Il y a un moment où le sentiment général, étant un, les admet comme l'expression d'une vérité irréfutable dans la pratique; mais, tant qu'elles planent dans la sphère des discussions métaphysiques, elles prennent, pour les divers esprits, diverses significations mystérieuses, et on se dispute sur des mots sans tomber d'accord sur l'idée. Toutes les fois que j'ai entendu démolir Louis Blanc, c'est au moyen d'inductions qui n'étaient nullement, selon moi, la déduction de ses formules.

Quant à moi, je vous avoue que je suis si lasse, si ennuyée, si fatiguée, si affligée de voir les faits entravés toujours par des mots, et le fond sacrifié à la forme, que je ne m'occupe plus du tout des formules, et que, si j'en avais trouvé une, j'en ferais bien bon marché. Ce qui m'occupe aujourd'hui, ce qui fait que vous me croyez en dissidence avec vous quand je ne pense pas y être, c'est le caractère, l'intuition, la volonté des hommes; je me demande à quel but ils marchent, et cela me suffit. Eh bien, on crée un centre, on lui donne un journal, un manifeste pour organe.

Votre manifeste est beau et juste, à ce qu'il me semble. S'il était isolé, je ne ferais pas de réserves; mais il est encadré par un groupe, qui croit devoir s'en prendre au socialisme de Louis Blanc de l'impuissance politique et sociale du gouvernement provisoire. Pour moi, ce groupe se trompe. Ce groupe met à sa tête un homme que j'estime comme particulier, auquel je ne crois pas comme homme politique; et, avec cela, on se prononce assez ouvertement contre un homme au caractère duquel je crois fermement; ma conscience me défend de joindre ma signature à ces signatures.

Il y a plus, Louis Blanc y apporterait la sienne, que je ne le suivrais pas, parce que je sais des choses qu'il ne sait peut-être pas, parce que je me souviens de choses que je ne dois pas dire, les ayant surprises au laisser-aller de l'intimité.

Aimez-moi donc comme si de rien n'était, mon ami, et, de ce que je ne fais pas un acte que vous me conseillez de faire, n'y voyez pas une différence de sentiments et de principes: voyez-y seulement une manière différente d'apprécier un fait passager.

Ce qui me fait rester calme devant vos tendres reproches, c'est la profonde conviction que, si vous étiez moi, vous feriez ce que je fais.

Il y a plus, si vous étiez à ma place, vous seriez communiste comme je le suis, ni plus ni moins, parce que je crois que vous n'avez jugé le communisme que sur des oeuvres encore incomplètes, quelques-unes absurdes et repoussantes, dont il n'y a pas même à se préoccuper. La vraie doctrine n'est pas exposée encore et ne le sera peut-être pas de notre vivant. Je la sens profondément dans mon coeur et dans ma conscience, il me serait impossible probablement de la définir, par la raison qu'un individu ne peut pas marcher trop en avant de son milieu historique, et que, eussé-je la science et le talent qui me manquent, je n'aurais pas pour cela la divine clef de l'avenir. Tant de progrès paraissent impossibles qui seront tout simples dans un temps moins reculé que nous ne pensons! Mon communisme suppose les hommes bien autres qu'ils ne sont, mais tels que je sens qu'ils doivent être.

L'idéal, le rêve de mon bonheur social, est dans des sentiments que je trouve en moi-même, mais que je ne pourrais jamais faire entrer par la démonstration dans des coeurs fermés à ces sentiments-là. Je suis bien certaine que, si je fouillais au fond de votre âme, j'y trouverais le même paradis que je trouve dans la mienne. Je dis avec vous que c'est irréalisable quant à présent; mais la tendance qui y entraîne les hommes malgré eux, et dont quelques-uns se rendent compte, dès à présent plus ou moins bien, comment et pourquoi la maudire et la repousser?

Bonsoir, ami; la nuit vient, et je ne veux point discuter davantage. Je ne crois pas qu'il en soit besoin, vous me connaissez et me comprenez de reste. Si nous ne marchons point du même pas, je crois que c'est toujours sur le même chemin que nous sommes; seulement vous faites une étape, à laquelle je ne crois pas devoir m'arrêter. Vous me retrouverez non loin, et, si votre tentative a été heureuse, que Dieu en soit béni, et vous aussi.

GEORGE.

CCCXVII

A M. SULLY-LÈVY, ARTISTE DRAMATIQUE, À PARIS

Nohant, 18 novembre 1850.

Je vous remercie de votre bon souvenir, mon cher enfant, et vous remercie encore de votre obligeance pour nous. Je compte bien que ce ne sera pas la dernière fois que nous la mettrons à l'épreuve, et que cela me fournira l'occasion de vous être utile autant que je le désire.

Pour le moment, mon pouvoir n'est pas grand à la Porte-Saint-Martin, puisque, après y avoir trouvé peu de bonne grâce pour engager les acteurs indispensables à ma pièce, j'ai été forcée de me retourner vers un autre théâtre. Et je ne sais pas encore auquel Hetzel se sera fixé. Si ce ministère continue, j'aurai toujours de la peine à faire de l'art comme je l'entends; car partout je trouve des gens que mon nom épouvante et des influences qui me traversent. N'importe, j'arriverai par la patience; Je suis en pourparler au Vaudeville pour notre Nello[1].

Si j'y peux quelque chose, est-il entendu que vous aimeriez à jouer sur ce théâtre et dans cette pièce? Je pense aller bientôt à Paris; fixez vos désirs sur quelque point, et j'espère que je pourrai vous aider à les réaliser.

Je vous ai promis une lettre pour Rachel. Je vous l'envoie; c'est elle qui pourrait tout, si elle voulait.

Tout le monde désire vous revoir et s'applaudit de vous connaître, et moi, à la tête de ma troupe d'enfants, je vous serre les mains, de tout mon coeur.

Nous rejouons demain Nello avec le troisième acte tout refait. C'est le vieux Frantz qui fait votre rôle.

[1] Joué au théâtre de l'Odéon, sous le titre de Maître Faville.

CCCXVIII

M. ARMAND BARBÈS, A BELLE-ISLE-EN-MER

Nohant, 28 novembre 1850.

De quoi donc vous alarmez-vous ainsi, mon ami? Vraiment; vous êtes le seul en France, à croire qu'un soupçon sur votre compte soit possible. Tout le monde voit ici la vérité; elle est trop grossière de la part du pouvoir pour imposer même aux esprits les plus bornés. C'est une exception en votre faveur, c'est-à-dire une aggravation de peine. Ce pouvoir, eût-il eu l'infâme pensée de vouloir vous exposer aux méfiances de vos frères, n'a ici qu'une déception dont la honte retombe sur lui. J'avoue que je rougirais pour vous d'avoir à vous défendre contre de si fantastiques apparences. Non, non, il est des hommes placés trop haut pour qu'un plaidoyer en leur faveur ne soit pas une sorte d'outrage gratuit, La France entière me répondrait dans son coeur: «De quoi vous mêlez-vous?» Vos ennemis eux-mêmes souriraient des perplexités de votre grande âme et de mon indiscrète sollicitude pour une réputation que nul ne peut atteindre, et que, dans l'avenir comme dans le présent, le monde entier honore ou subit. Les méchants la subissent avec rage, ils s'en vengent en vos qualifiant de jacobin. Eh bien, ceci ne vous fâche pas, puisque vous savez ce que cela signifie dans leur appréciation. Quant à la trahison, je vous assure qu'ils n'ont pas même espéré le faire croire. Ils ont voulu vous séparer des autres victimes pour ôter peut-être au reste de l'hécatombe le prestige qui s'attachait à votre nom.

Calmez-vous, mon frère; vous êtes trop modeste, trop humble de croire à une atteinte possible portée à votre caractère. S'il existe dans les murs de Belle-Isle, s'il a existé dans ceux de Doullens des esprits assez malades, des coeurs assez aigris pour vous accuser (et cela même, j'en doute), soyez certain que ces hallucinations de la souffrance et de la colère n'ont pas dépassé le mur des cachots où elles sont trop expiées. Mais vous, homme fort, ne vous laissez pas amoindrir, dans le sanctuaire de votre raison supérieure, par des illusions du même genre. Ne croyez pas que la plainte amère et folle qui pourrait sortir contre vous de ces tristes murs aurait le moindre écho en France. Souvenez-vous que vous êtes notre force, à nous, et que vous seul pourriez nous l'ôter, en doutant de vous-même. Soyez tranquille, si une insulte parlait de je ne sais quels bourbiers de la réaction, nous ne la laisserions pas passer, et, tout en la méprisant, nous l'écraserions. Mais cette insulte ne viendra pas, et nous ne devons même pas supposer qu'elle puisse venir; ce n'est pas quand il s'agit de vous qu'il faut aller au-devant d'un semblant de soupçon.

Vous avez dû recevoir une lettre de Louis Blanc et une de Landolphe que je vous ai fait passer par M. P… Soutenez les vivants dans leur lutte, vous qui êtes déjà à moitié dans le ciel. Et que ce calme de la tombe illustre où l'on vous tient enfermé vous conserve comme Jésus dans la sienne. Songez à en sortir vivant et fort; car le jour viendra de lui-même, et nous aurons encore besoin de vous dans le monde des souffrances et des passions.

Donnez-moi de vos nouvelles. Je crains que vous ne soyez réellement malade sans vouloir l'avouer, et que tout cela ne soit le résultat très naturel et très impartial d'une consultation de médecins. Vous avez peut-être été assez malade à ce moment-là pour qu'on n'ait pas voulu prendre la responsabilité d'aggraver trop votre état par le transfèrement. Je ne crois pas que personne ait demandé grâce pour vous. Ce ne pourrait être qu'un ami maladroit; mais c'est fort invraisemblable qu'on vous aime et qu'on agisse malgré vous. L'inquiétude que j'éprouve a saisi tout le monde. Rassurez-nous. Conservez-vous. Il le faut, et pour la cause et pour ceux qui, comme moi, vous chérissent de toute leur âme.

GEORGE.

CCCXIX

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

Nohant, novembre 1850.

Mon ami,

Je vous envoie la lettre que vous m'avez ordonnée pour miss Hays. Je suis bien paresseuse pour répondre à toutes ces formules qui s'adressent au nom plus qu'à l'âme, et j'y réponds si bêtement, que je ferais mieux de me taire. Mais vous l'avez voulu, et, comme je donnerais mon sang pour vous, je ne me fais pas un mérite die répandre un peu d'encre. Cela me fait penser que vous ne m'avez jamais demandé d'écrire à madame Ashurst, et que, celle-là, vous la nommez toujours votre amie. Elle doit donc être meilleure que toutes les autres, et, en ce cas; parlez-lui de moi et dites-lui pour moi tout ce que je ne sais pas écrire. Vous le lui direz mieux et elle le comprendra. Ce que vous estimez, ce que vous aimez, je l'aime et je l'estime aussi. Quant à l'honorable John Minter Morgan, je lui fais un grand salut; mais, en parcourant son ouvrage, je suis tombée sur un éloge si naïf de M. Guizot et du King of the French, que je n'ai pu m'empêcher de rire.

C'est assez vous parler des autres. Permettez-moi de vous parler de vous et de vous dire tout bonnement ce que j'en pense, à présent que je vous ai vu. C'est que vous êtes aussi bon que vous êtes grand, et que je vous aime pour toujours. Mon coeur est brisé, mais les morceaux en sont encore bons, et, si je dois succomber physiquement à mes peines avant de vous retrouver, du moins j'emporterai dans ma nouvelle existence, après celle-ci, une force qui me sera venue de vous. Je suis fermement convaincue que rien de tout cela ne se perd, et qu'à l'heure de mon agonie, votre esprit visitera le mien, comme il l'avait déjà fait plusieurs fois avant que nous eussions échangé aucun rapport extérieur.

Tout ce que vous m'avez dit sur les vivants et sur les morts est bien vrai, et c'est ma foi que vous me résumiez. A présent que vous êtes parti, quoique nous ne nous soyons guère quittés pendant ces deux jours, je trouve que nous ne nous sommes pas assez parlé! Moi surtout, je me rappelle tout ce que j'aurais voulu vous demander et vous dire. Mais j'ai été un peu paralysée par un sentiment de respect que vous m'inspirez avant tout. Croyez pourtant que ce respect n'exclut pas la tendresse, et que, excepté votre mère, personne n'aura désormais des élans plus fervents envers vous et pour vous.

J'espère que vous me donnerez de vos nouvelles de Paris, si vous en avez le temps. Je suis en dehors des conditions de l'activité, je ne puis rien pour vous, que vous aimer; mais Dieu écoute ces prières-là, et elles ne sont pas sans fruit.

Adieu, mon frère; quand vous souffrez, pensez à moi et appelez mon âme auprès de la vôtre. Elle ira.

Ma famille d'enfants et d'amis vous envoie ses voeux sincères.

GEORGE.

CCCXX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

Nohant, décembre 1850.

Mes enfants, envoyez-moi deux objets dont j'ai le plus pressant besoin: une dinde et Muller[1].

Une dinde! la meilleure que vous aurez, morte ou vive! il nous arrive des truffes; mais on va aux épinettes, pas de dinde! on va dans le village, pas de dinde! Il faudrait attendre à samedi pour n'en pas trouver de bonne, peut-être. Envoyez-nous ce que vous aurez, et, quand les truffes auront suffisamment parfumé l'intérieur de ladite volaille, venez la manger avec nous. Je crois que, par ce temps humide, trois jours seront le maximum. Nous sommes à jeudi: venez donc samedi ou dimanche; qu'Eugénie fixe elle-même, d'après ses notions culinaires, le jour convenable.

Muller! J'ai besoin tout de suite de lui pour remettre au net la chanson du père Rémy et d'autres airs berrichons; Bocage attend. On va jouer Claudie à la Porte-Saint-Martin: grands acteurs, peut-être Bocage, traité superbe pour moi, etc.; enfin, ça paraît lancé.

Vite Muller! vite la dinde! j'envoie le cabriolet pour l'un et pour l'autre.

Je vous embrasse,

GEORGE

Pouvez-vous me renvoyer ce que vous avez lu des Mémoires?

[1] Muller Strubing, réfugié politique, savant musicien, qui était en ce moment l'hôte de la famille Duvernet.

CCCXXI

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

Nohant, 24 décembre 1850.

Mon ami,

Je crois que je vais vous faire plaisir en vous disant Qu'on a retrouvé, dans un coin de la chambre que vous avez habitée ici, une bague qui doit vous appartenir et vous être chère. Si j'en juge par la devise: Ti conforti amor materno, ce doit être un don de votre mère, et vous croyez sans doute l'avoir perdue. Je l'ai serrée précieusement, et, quand vous m'indiquerez une occasion sûre, je vous l'enverrai. Faut-il, en attendant, la faire remettre à M. Accursi?

J'ai reçu votre lettre au pape, elle est fort belle. Mais votre voix sera-t-elle écoutée? N'importe, après tout! D'autres que le pape liront cette lettre et ranimeront leur zèle et leur patriotisme pour entraîner ou combattre le zèle ou la tiédeur des princes. Les bonnes pensées sont déjà de bonnes actions, et vous n'avez que de ces pensées-là.

Je suis vivement touchée de tout ce que vous me dites de bon et d'affectueux de la part de vos amies. Remerciez-les pour moi de leur affectueuse hospitalité. J'y répondrais avec empressement si j'étais libre. Mais, avant de l'être, il faut que je passe toute une année dans les chaînes. J'ai conclu un marché, un véritable marché, pour travailler un an entier et recevoir une somme. Je jouissais depuis quelques années d'une sorte d'indépendance; mais, l'âge d'établir les enfants étant venu, et, moi n'ayant jamais su épargner en refusant d'assister autant de gens qu'il m'était possible, je me suis vue dans la nécessité de penser sérieusement au prix matériel du travail de l'art. Comme, au reste, ce travail dont je vous ai parlé me plaît[1] et était depuis longtemps un besoin moral pour moi, j'aurais mauvaise grâce à me plaindre, tandis que des millions d'hommes accomplissent des travaux rebutants et antipathiques pour une rétribution insuffisante à leurs premiers besoins. Je regarde même ce que je fais, au point de vue de l'argent, comme un devoir que je continue à remplir pour soulager des gens plus pauvres que moi, puisque, jusqu'à ce jour, je leur ai tout donné, sans penser à ma propre famille; et, pour cela, je suis blâmée par les esprits positifs. Je vais donc réparer mes fautes, qui n'étaient pourtant pas grandes, à mon sens, puisque j'avais réussi à donner cent cinquante mille francs à ma fille. Et il me semblait qu'avec cela on pouvait vivre.

Tout cela n'est rien, mon ami; c'est pour vous dire seulement que je ne bougerai pas de ma campagne que je n'aie accompli ma tâche et satisfait à toutes les exigences justes ou injustes. Je me porte bien maintenant, et, si je suis triste, du moins, je suis calme. J'ai appris à être gaie à la surface; ce qui, en France, à l'heure qu'il est, est comme une question de savoir-vivre. Quelle étrange époque que celle où tout est sur le point de se dissoudre de fond en comble, et où c'est être blessant et cruel de s'en apercevoir!

Parlez-moi de temps en temps, mon ami. Votre voix me soutiendra, et la vibration en est restée dans mon coeur bien pure et bien consolante. Vous, vous n'avez pas besoin qu'on vous recommande le courage et la patience, vous en avez pour nous tous. Vous avez besoin d'être aimé, parce que c'est un besoin des âmes complètes, et comme un instinct de justice religieuse qui leur fait demander aux autres l'échange de ce qu'elles donnent. Comptez que, pour ma part, je suis portée autant par la sympathie que par le devoir à vous aimer comme un frère.

A vous,

G. S.

[1] Il s'agissait de ses Mémoires.

CCCXXII

A MAURICE SAND, A PARIS.

Nohant, 24 décembre 1850.

Cher mignon, je t'écris encore par Mancel le Vieil; car je ne sais pas si tu demeures au n° 1, 3, 5 ou 7. C'est curieux, ni Lambert ni moi ne nous en souvenons. J'ai, sur mon carnet, 5 ou 7, et dans mon souvenir à moi, 1 ou 3. Je ne veux pas que le facteur aille crier ton nom chez tous les portiers de la place et de la rue Furstemberg. Envoie-moi ton numéro; car, si Manceau et toi ne vous voyez pas tous les jours, ça pourrait retarder des lettres pressées.

J'ai reçu ta seconde. Je te vois posant l'auteur à ma place, sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin. Ce soir, nous avons fait un paquet d'airs berrichons, de boeufs, de jougs, de charrettes (dessinés) que nous envoyons à Bocage. Dis-lui que j'ai retrouvé une mine de musique dans le sieur Jean Chauvet, maçon qui fait des trous dans mon mur, pour le calorifère. Pour charmer ses ennuis, il chantait sans s'apercevoir que je l'écoutais. Il chante juste et avec le vrai chic berrichon; je l'ai emmené au salon et j'ai noté trois airs dont un fort joli; après quoi, je l'ai fait bien boire et manger, là, tout son saoul. Il a été retrouver ses camarades, et, leur faisant tâter sa chemise toute trempée de sueur, il leur a dit: «J'ai jamais tant peiné de ma vie! c'te dame et ce monsieur (c'était Muller) m'ont fait asseoir sur une chaise; et puis les v'là de causer et de se disputer à chaque air que je leur disais; et v'là qu'ils disaient que je faisais du bémol, du si, du sol, du diable, que j'y comprenais rien, et j'avais tant d'honte que je pouvais pus chanter. Mais, tout de même, je suis bien content, parce que, puisque je sais du bémol, du si, du sol et du diable, j'ai pas besoin d'être maçon. Je m'en vas aller à Paris, où on me fera bin boire, bin manger pour écouter mes chansons.»

Là-dessus, tous les autres maçons se sont mis à gueuler dans les corridors pour me faire entendre qu'ils savent tous chanter, depuis le maître maçon, qui chante du Donizetti comme un savetier, jusqu'au goujat, qui imite assez bien le chant du cochon. Mais ça ne me touche pas, et chacun envie le sort de Jean Chauvet.

Le calorifère va vite. On monte aujourd'hui l'appareil dans la cave, et c'est très ingénieux. M. Montelier dîne avec nous le dimanche, et nous régale des histoires les plus espérituelles. Mais, c'est égal, il est intelligent en diable dans sa partie. C'est un ouvrier très fort, et plein d'amour-propre, ce qui fait qu'il ne rate pas ses travaux. Cependant ne chantons pas victoire, le calorifère ne fonctionne pas encore!

La Tournite fait des vol-au-vent succulents, des meringues mirobolantes, et, comme tu aimes ses fricots, tout est pour le mieux.

Mais revenons à Claudie. Si le père Fauveau et le Ronciat sont mauvais, ne te gêne pas pour le bien dire à Bocage, et tâche qu'il ait un ensemble comme pour le Champi. Surveille bien la mise en scène du chariot, la tenue et l'aiguillée du boiron, que ça soit naïf et ne fasse pas rire. Dis à Bocage que, s'il ne joue pas, ça me fera bien de la peine. Mais je crois qu'il jouera et qu'il veut seulement se faire prier. Prie-le donc sérieusement; il fait la coquette, mais n'aie pas l'air de t'en apercevoir.

Je suis bien contente que Delacroix t'ait encouragé, cette fois. S'il faut que tu ailles en Belgique et en Hollande, eh bien, tu iras au printemps. Pourquoi pas? Ça peut te faire du bien, certainement, et ça t'intéressera. Si j'avais de l'argent, j'irais bien avec toi; mais il faut que je pense à en gagner et non à en dépenser; car je voudrais te faire faire ton atelier. Ça te serait si commode et si agréable! M. Monteller a fait un très bon plan, tout pareil à celui dont tu avais marqué les dimensions, mais simple et, il me semble, mieux entendu que celui de M. Regnault. Il dit que ça ne coûtera que moitié de ce que disait M. Regnault. Il établit ses dépenses, et dit que, s'il s'en charge, en quatre mois, il pourra te mettre la clef dans la main. c'est-à-dire tout terminé, vitrage, chauffage, boiseries, peintures, tout en un mot.

Bonsoir, mon cher mignon; je t'embrasse de toute mon âme. Le Paloignon[1] t'embrasse et part le 17. Lambrouche t'embrasse et attendra ou que j'aille à Paris, si la pièce va vite, ou que Manceau vienne me tenir compagnie, si la pièce va plus loin; car je ne voudrais pas rester inutilement des semaines à Paris dans ce moment-ci, où les capitaux ne pleuvent pas encore. Écris-moi le plus souvent que tu pourras. Marquis a été triste le jour de ton départ et il a flairé Paloignon, qui avait pris ta place à table, puis s'en est allé, d'un air de dégoût.

P.S.—Paloignon s'est endormi encore aujourd'hui dans son pavillon. Il est venu dîner à l'entremets. Il devient très violent et très pédant au domino. Hier au soir, il voulait tuer Aucante, parce que celui-ci ne bouchait pas la pose.

Je viens de recevoir une charmante lettre d'Emmanuel. Va donc le voir. Parle-lui de nous, de Claudie, etc. Il demeure toujours rue Neuve-des-Petits-Champs, 55. Dis à Manceau de lui porter une épreuve de mon portrait. Voici ce qu'il me dit; lis-le à Manceau:

«Et, à propos, je viens d'entendre dire qu'on a vu un chef-d'oeuvre à Paris: la gravure de ton portrait de Couture, gravure superbe d'un des jeunes artistes commensaux de Nohant (quel charmant calembour!). Est-ce que, par hasard, tu te figures que je ne veux pas une des premières épreuves?»

N'oublie pas de porter un Gribouille à Camille et d'envoyer une épreuve de mon portrait, quand ça se pourra, à Clotilde et à ma tante.

[1] Sobriquet du peintre Villevieille, paysagiste distingué, mort tout jeune.

CCCXXIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 25 décembre 1850.

Cher enfant,

Je suis toute malade depuis quinze jours et'accablée d'une grosse correspondance pour la pièce qu'on va jouer à Paris un de ces jours. Je dois m'y rendre aussitôt après la première représentation, si la pièce ne tombe pas; auquel cas je n'ai pas besoin de m'en occuper plus après qu'auparavant. Mais, pour le moment, il faut répondre à mille questions de détail, et j'en ai la tête cassée. J'aime bien à écrire, à composer; j'aime bien mon art, mais je n'en aime pas le métier, et tout ce qui est relatif à l'exécution matérielle m'est odieux. J'ai un ami dévoué, et des plus compétents, qui s'en occupe à ma place et qui joue même le principal rôle, bien qu'il ait renoncé au théâtre.

C'est Bocage, qui se donne un mal affreux pour moi, et que je suis obligée de seconder par correspondance, n'ayant pas le courage de me fourrer en personne dans cette pétaudière.

Maurice est à Paris, qui fait de la peinture et attend l'Exposition (laquelle s'ouvre aujourd'hui). Je suis seule ici avec le petit Lambert, que vous ne connaissez pas, je crois, quoiqu'il soit avec nous depuis six ans. Mais je crois qu'il était absent quand vous êtes venu. C'est le plus gentil de mes enfants, et il a beaucoup de talent pour la peinture. Mais nous sommes comme des corps sans âme quand Maurice n'est pas ici.

Je travaille tant que je peux, mais je ne peux guère, étant souffrante et sans cesse interrompue par des lettres pressées, et mille détails d'affaires et d'intérieur. Les artistes et les poètes n'ont jamais le temps de faire ce qu'ils préfèrent à toute autre occupation, soyez-en convaincu. Les banalités du monde en distrayent beaucoup. Les soins de l'intérieur, qui ne sont, après tout, que les soucis et les devoirs de la famille, en dérangent d'autres qui n'ont pourtant pas a se faire le reproche de sacrifier aux vanités d'ici-bas.

Vous enragez, vous, avec vos chiffres et cette dure nécessité de penser au pain du corps avant celui de l'âme! C'est peut-être un rude bienfait de la Providence, qui nous prive de nos joies intellectuelles pour nous en rendre la jouissance plus complète et plus féconde quand, par hasard, nous pouvons la saisir au vol.

Vous ne me parlez plus de votre édition des chansons. Avez-vous épuisé toute la première? Après ma pièce, si elle me rapporte quelques sous, je pourrai vous prendre d'autres exemplaires, s'il vous en reste sur les bras.

Bonsoir, mon cher fils. Impossible de vous écrire plus longtemps; je suis trop fatiguée. Mais je pense toujours à vous, et je vous aime toujours, et j'aime toujours Désirée et Solange, que j'embrasse de toute mon âme. Augustine est venue passer les vacances avec nous. Elle est heureuse; elle a un bon mari, un bel enfant; elie est à Lunéville, où elle vit passablement avec la modeste place de son mari et les leçons de musique qu'elle donne.

Boris est en Angleterre. Mais nous n'avons pas de ses nouvelles depuis assez longtemps. Aucante est ici ce soir. Il vous serre les mains. C'est un brave jeune homme.

Voici le jour de l'an qui approche. Dites tout ce qu'il y a de plus gentil à Désirée pour moi ce jour-la, et je la charge de vous répondre aussi, pour moi, tout ce qu'il y a de plus affectueux, et que Solange vous donne à tous deux un baiser de ma part à votre réveil.

CCCXXIV

A MAURICE SAND, A PARIS

Nohant, 9 janvier 1851

Mon enfant,

Tu me dis aujourd'hui que tout va bien pour Claudie et qu'on va jouer. Arage m'écrit, de son côté, que le bruit court que ça va à la diable et qu'il va y avoir un procès. Je pense qu'il est mal informé et que tu l'es bien. Cependant, s'il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'il a entendu dire, tâche d'empêcher ça. Je ne veux pas être fourrée dans trente-six procès à la fois. Je les déteste; la solution n'en est jamais équitable, pour ceux qui, comme moi, ne s'en occupent pas, et cela me donne, à mon début dans la carrière dramatique, une apparence de chicanerie qui m'est désagréable. Dis à Bocage que je n'en veux absolument pas, pour mon compte.

J'irai à la seconde ou à la troisième représentation, c'est-à-dire aussitôt que je saurai que la première est un fait accompli; car, de se fier au jour annoncé, même la veille, tu vois si c'est possible, et ce qui me serait arrivé si j'avais compté sur le 28.

Tâche donc de savoir positivement de Bocage si c'est vrai ou faux qu'on joue ma pièce; car, si cela doit traîner un an, et un procès ne dure pas moins (c'est même court), il vaut mieux que tu reviennes ici. Mais qu'il réfléchisse que ces coups de tête-là sont une ruine pour moi; que le premier effet d'un procès sera de me faire interdire par la direction le droit de faire jouer d'autres pièces avant la fin du procès, et qu'il peut y en avoir pour dix-huit mois et deux ans; ce sera comme pour le Champi, dont nous n'entendrons plus parler avant 1852, et qui serait à nous si on n'avait pas cassé les vitres.

Ne le blesse pas, ne le tourmente pas pour le passé. Ce qui est fait est fait, et il ne faut pas revenir sur les faits accomplis; mais, pour ce qui est à faire, on peut se préserver, et, encore une fois, je veux que la pièce soit jouée telle quelle, et qu'elle tombe, plutôt que d'être conquise au prix d'un procès.

Bonsoir, mon cher mignon; je t'embrasse de toute mon âme.