CCCXXV
A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
Nohant, 22 janvier 1851.
Oui, mon ami, je la reçois avec reconnaissance et avec bonheur, cette chère bague dont je n'ai pas besoin pour penser à vous tous les jours de ma vie, mais qui sera pour moi une relique sacrée dont mon fils héritera. Il en est digne; car il a la religion des souvenirs, comme nous.
En disant que je pense à vous tous les jours de ma vie, je ne me sers pas d'une formule vaine. Je mentirais si je disais que je pense tous les jours à tous mes amis. Mais, comme les chrétiens out certains bienheureux de préférence, auxquels ils s'adressent chaque soir dans leurs prières, je puis dire que j'ai certaines affections sérieuses sur cette terre et ailleurs, dont la commémoration se fait naturellement dans mon âme chaque fois qu'elle s'élève vers Dieu, dans la douleur et dans la foi. Oui, je vois bien qu'il faut que vous alliez en Italie tôt ou tard. Je sais bien que vous lui devez votre vie ou votre mort. C'est notre lot à tous de vivre ou de mourir pour nos principes. Pour vous, l'éventualité est plus prochaine en apparence que pour nous. Ce n'est pas moi qui vous dirai de craindre la souffrance, de reculer devant les périls, et d'éviter la mort. Je vous le dirais, d'ailleurs, sans vous ébranler. La douleur et l'effroi qui me serrent le coeur à cette idée, je ne dois même pas vous en parler; mais vous seriez mon propre fils, que je ne vous détournerais pas de votre devoir. Que nos amis soient parmi nous ou dans une meilleure vie, nous les sentons toujours en nous et nous les aimons de même; nous nous sommes dit cela l'un à l'autre et nous le pensons bien profondément. Pourtant, cette idée de séparation ici-bas répugne à la nature, et le coeur saigne malgré lui. Que Dieu nous donne la force de croire assez pour que cette douleur ne soit pas le désespoir! Mais enfin, fût-elle le désespoir, acceptons tout. L'âme a ses agonies et doit subir ses tortures, comme le corps.
Il faut que je vous dise maintenant que, depuis trois semaines, je suis fort tourmentée et indignée à cause de vous. Imaginez-vous que j'ai traduit en français voire lettre au pape, et que je l'ai accompagnée de réflexions qui, loin d'être violentes et subversives, sont, au contraire, chrétiennes et vraies. J'ai envoyé tout cela à Paris, pour que mes amis le fissent publier dans un journal. Je crois que la Réforme, qui est dans nos idées plus que les autres, l'aurait accepté sans objection; mais la Réforme n'a qu'un petit nombre de lecteurs, et je tenais à ce que votre lettre eût un certain retentissement en France, surtout dans un moment où notre Assemblée vient de discuter si pauvrement la question italienne, et où le jésuite Montalembert et autres cerveaux despotiques et étroits vous ont personnellement lancé leur anathème méprisable. Je tenais beaucoup à montrer que ces beaux chrétiens étaient des hérétiques, et vous un chrétien beaucoup plus sincère et plus orthodoxe. Eh bien, le Siècle a gardé mon manuscrit quinze jours et a fini par le rendre, en disant qu'il manquait de place pour le publier; ce qui n'est qu'un prétexte pour éviter de se compromettre dans l'esprit des bourgeois voltairiens. On a porté votre lettre et mes réflexions au Constitutionnel, qui a promis de les insérer, mais qui les tient depuis plusieurs jours sans en rien faire. De sorte que j'ignore si, comme le Siècle, il ne se ravisera pas. J'ai écrit hier pour leur dire que, s'ils étaient effrayés de mes idées, je les autorisais à les supprimer entièrement, pourvu qu'ils publiassent ma traduction de votre lettre. Nous verrons s'ils auront un peu de coeur et de courage; mais je suis honteuse pour la presse française non seulement que vous n'y ayez pas un défenseur spontané, mais encore qu'on ait tant de peine à laisser entendre une voix qui s'élève dans le désert pour dire que vous n'êtes ni un jacobin ni un impie.
Au reste, notre ami Borie, que vous avez vu chez moi, a pris plusieurs fragments de cette traduction et a fait de son côté un bon article, qu'il a envoyé au Journal du Loiret, en même temps que j'envoyais le mien avec la traduction complète à Paris. Il a mieux réussi que moi. Cet article a été publié, il y a quelques jours, et j'attends, pour vous l'envoyer, que j'y puisse joindre le mien. J'ai vu aujourd'hui Leroux, à qui j'ai remis un exemplaire de votre texte italien, et qui va s'en occuper sérieusement dans la Revue sociale. Il ne sera pas autant que moi de votre avis. Il rendra justice à la pureté et à l'élévation de vos idées et de vos sentiments; mais il est possédé aujourd'hui d'une rage de pacification, d'une horreur pour la guerre, qui va jusqu'à l'excès et que je ne saurais partager.
Blâmer la guerre dans la théorie de l'idéal, c'est tout simple; mais il oublie que l'idéal est une conquête, et qu'au point où en est l'humanité, toute conquête demande notre sang.
Il vous envoie probablement ses travaux quotidiens. Le voilà qui croit tenir la science religieuse, politique et sociale, et qui s'annonce avec beaucoup d'audace comme possédant un dogme, une organisation, un principe de subsistance; c'est beaucoup dire! Cette admirable cervelle a touché, je le crains, la limite que l'humanité peut atteindre. Entre le génie et l'aberration, il n'y a souvent que l'épaisseur d'un cheveu. Pour moi, après un examen bien sérieux, bien consciencieux, avec un grand respect, une grande admiration et une sympathie presque complète pour tous ses travaux, j'avoue que je suis forcée de m'arrêter, et que je ne puis le suivre dans l'exposé de son système. Je ne crois pas, d'ailleurs, aux systèmes d'application à priori. Il y faut le concours de l'humanité et l'inspiration de l'action générale. Enfin, lisez et dites-moi si j'ai tort et si vous le croyez dans le vrai. Je tiens beaucoup à votre jugement. J'en ai même besoin pour sonder encore le mien propre. Je vous demande donc de donner deux ou trois heures à cette lecture, et d'en consacrer encore une ou deux, s'il le faut, à résumer pour moi votre opinion. Ne craignez pas de me faire payer un gros port de lettre. Je n'ai pas encore discuté avec Leroux, j'étais tout occupée de l'écouter et de le faire expliquer. Et puis il était aujourd'hui dans une sorte d'ivresse métaphysique, et il n'eût rien entendu.
Adieu, mon ami; permettez-moi d'affranchir ce paquet, que je vais grossir de ma réponse à miss Hays. Je ne me souciais pas de répondre, je l'avoue. Une personne qui avait débuté par des altérations ne me paraissait pas très bien venue à me demander une consécration de la fidélité de sa traduction. Et puis il me semblait que mistress Ashurst, votre amie, ayant traduit aussi quelque chose, je ne devais pas créer à une autre un monopole. Je conclus de votre lettre que mistress Ashurst a renoncé à ce travail et je fais ce que vous me dites. Mais je vous envoie ma lettre à miss Hays, pour que, réflexion faite, vous en agissiez comme vous trouverez bon.
Adieu encore, mon ami et mon frère. Bénissez-moi, j'en vaudrai mieux.
GEORGE.
Mon fils et ses amis vous aiment.
CCCXXVI
A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE
Nohant, 24 janvier 1851
Ma chère fille,
J'ai reçu à Paris ta lettre de félicitation. Claudie a réussi, en effet, au delà de toute prévision. Succès de larmes, succès d'argent. Tous les jours, salle comble, pas un billet donné, pas même une place pour Maurice. La pièce est admirablement jouée. Bocage est magnifique; le public pleure, on se mouche comme au sermon. Enfin on dit que jamais, de mémoire d'homme, on n'a vu une première représentation comme celle qui a eu lieu et à laquelle je n'ai pas assisté. Tous mes amis sont bien contents, et Maurice aussi.
Moi, je ne nie suis pas laissée détempser par tous ces compliments. J'ai passé huit jours-là-bas, et je reviens ici reprendre un travail qui m'intéresse plus que celui qui est terminé. Le travail en train a des attraits que l'on ne sait pas et qui l'emportent sur celui du travail accompli et livré au public. Et puis, cette vie de Paris, tu sais comme je l'aime peu et comme elle me fatigue. Je me trouve ici mieux que partout ailleurs.
J'attends Maurice dans quelques jours. Je travaille à la belle surprise que nous voulons lui faire et qui est presque prête. C'est la suppression du mur qui séparait le théâtre du billard. A présent, ces deux pièces sont jointes par une belle arcade. Le public n'en dépassera pas la limite et verra à distance l'effet dans la partie de la salle qu'il occupait autrefois.
Sur les côtés, les coulisses sont artistement prolongées et imitent des loges grillées, où les acteurs (sans être vus du public) seront bien assis et assisteront à la pièce, quand ils ne seront pas en scène. Le billard roulera sur des bandes de bois qui permettront qu'on le place le long de la fenêtre, et toute la salle de billard pourra être pleine de spectateurs.
La toile ne s'ouvre plus en deux, elle monte sur un cylindre. Enfin, c'est un bijou que notre petit théâtre, et on y fera encore les épreuves des pièces destinées aux grandes scènes de Paris, et tu viendras encore y faire les jeunes premières. Maurice ne s'attend à rien de tout cela.
J'ai vu à Paris, ma tante, toujours forte et gaie; mon oncle, Clotilde, tous bien portants et me parlant de toi.
Bonsoir, ma mignonne; j'embrasse Bertholdi de tout mon coeur, pour son contentement à la lecture des journaux qui lui ont appris le succès de Claudie; je l'embrasse aussi pour toi et pour lui, ça fait trois. Toi, je te bige mille fois, ainsi que mon petit amour de George.
CCCXXVII
A LA MEME
Nohant, 17 février 1851.
Ma chère mignonne,
Il y a bien longtemps que je veux t'écrire. J'ai été très souffrante de crampes d'estomac et occupée pardessus la tête. Je suis heureuse de toutes des bonnes nouvelles que tu me donnes de ton petit George d'abord, et puis de tes succès dans le monde musical Mais pourquoi ne m'as-tu pas déjà écrit le résultat de ton concert à Nancy?
Il ne faut pas attendre mes réponses pour m'écrire et me tenir au courant de ce qui t'intéresse.
Tu sais bien que je m'y intéresse aussi, moi, et que j'aime à te suivre jour par jour. Si je ne suis pas exacte, ce n'est pas ma faute.
Je suis assez malade, mais non pas dangereusement, et cela n'empêche pas les comédies d'aller leur train et la maison d'être gaie comme de coutume. Nous avons en plus, pour quelques jours, un architecte du gouvernement, qui est venu pour faire réparer l'église de Vic; car tu sauras que cette église est classée parmi les monuments historiques. Cela t'étonne un peu, n'est-ce pas?
Eh bien, cette grange, cette masure si nue, si laide, si insignifiante, elle est au nombre des choses rares et précieuses. Notre nouveau curé, en grattant les murs pour les nettoyer, a découvert, sous trois couches de badigeon, dans le choeur et dans le sanctuaire, des fresques romanes du XIe siècle au moins. J'en ai porté des croquis à Paris, je les ai montrés aux gens compétents et l'église a été classée.
Ces peintures sont barbares, comme tu penses, mais très curieuses, et cela intéressera beaucoup ton mari quand il les verra.
Il n'y a que cela de nouveau ici. Borie est à Bruxelles bien installé. Il vous écrit probablement. Les Duvernet vont bien et me parlent toujours de toi. Maurice et Lambert te disent mille amitiés de grand coeur. Nous t'aimons toujours bien, sois-en sûre, et tu es toujours ma fille chérie.
Embrasse bien Bertholdi et mon George pour moi et pour nous tous.
CCCXXVIII
M. CHARLES PONCY, A TOULON.
Nohant, 16 mars 1851.
Cher enfant, je vous ai écrit certainement depuis mon retour de Paris; je vous ai dit que j'y avais passé seulement huit jours, et que j'étais de retour ici à la fin de janvier. Je ne vous ai pas envoyé Claudie, il est vrai; elle n'était pas imprimée encore. Je vous l'envoie. Accusez-m'en réception, ainsi que de ma lettre; car il me semble que la poste n'est pas bien fidèle. Je ne vous mets rien sur la première page, vous savez que la poste s'y oppose.
Ce succès de Claudie, dont vous me faites compliment, a été coupé par la moitié, au beau milieu. Des intrigues de théâtre que je ne sais pas, des directeurs endettés, ruinés, forcés d'obéir à je ne sais quelles volontés (le ministère, dit-on, sous jeu), m'ont suscité de tels empêchements, qu'à la quarantième représentation environ, j'ai dû retirer ma pièce pour qu'elle ne fût pas tuée par le mauvais vouloir. Elle avait fait pourtant gagner beaucoup d'argent à ce théâtre ruiné, et, la veille encore, la salle était pleine. Je ne sais pas ce qu'il y a dans ces arcanes de la coulisse. Je laisse la gouverne à mon ami Bocage, qui fait de son mieux, mais qui ne peut lutter contre le diable. J'ai donc retiré fort peu d'argent de Claudie. Nous comptions sur cent représentations, et nous sommes loin de compte. Nous aviserons à la faire jouer sur un théâtre plus honnête, s'il y en a, et je prépare une autre pièce; car, mes petites dettes payées, me voilà pauvre comme devant et travaillant toujours sans pouvoir me reposer.
Je voudrais vous écrire longuement. C'est impossible ce soir, et je veux pourtant vous répondre par le courrier.
Je ne connais pas M. Lugi Bordèse. S'il a fait quelque chose sur des paroles de moi, s'il m'a écrit, si je lui ai répondu, je n'en ai pas souvenance. Donc, en tout cas, je ne le connais guère. Je ne sais pas quelle affaire il vous propose; je ne connais pas du tout ces arrangements de publication musicale. Renseignez-vous et ne livrez pas légèrement votre avoir littéraire, sans savoir de quoi il s'agit. Savez-vous que, si Claudie m'avait rapporté dix mille francs nets, mes dettes payées, je comptais vous dire de venir bien vite bâtir un atelier à Maurice? Je ne voulais pas vous le dire avant de savoir si je le pourrais, et j'ai bien fait de ne pas porter vos idées et vos projets sur ce travail, puisque, mes dettes payées, il ne me reste pas un centime. C'est donc pour une autre pièce, si elle réussit sous le rapport des écus, et pour une autre année probablement, si vous êtes libre quand je serai riche. Il faut aussi que je rentre dans la disposition d'une petite maison que j'ai dans le village, et qui est louée à bail, jusqu'en novembre prochain. Je la ferai arranger proprement pour que vous y puissiez loger, si nos projets se réalisent; car, maintenant, avec les arrangements que Maurice a faits dans la grande maison, les amis qui y sont à demeure et le théâtre, il ne me resterait pas un coin grand comme la main pour loger votre famille. Si j'avais eu ce logement libre, je vous aurais fait venir cet hiver pour le calorifère, dont je ne pouvais plus me passer, et que j'ai fait construire par un homme du pays. Mais je n'aurais pas pu vous séparer deux mois, n'est-ce pas? de Désirée et de Solange, et je n'aurais pas voulu vous mettre tous les trois sur un lit de sangle, dans une soupente. Cette question-là m'a empêchée de suivre mon désir, et même de vous en parler.
Espérons que tout ne sera, pas bouleversé en 1852, comme les bourgeois le prétendent. Je crois, au contraire, qu'on ne bouleversera pas assez! Alors, nous pourrons passer six mois ensemble en famille. Dans ce moment, j'emprunte une somme à intérêts pour faire, à mes frais, la publication de mes oeuvres complètes, à quatre sous la livraison. Ce sera enfin le moyen de populariser des ouvrages faits en grande partie pour le peuple, mais que, grâce aux spéculations stupides et aristocratiques des éditeurs, les bourgeois seuls ont lus. C'est une grande affaire dont je confie le soin à Hetzel. S'en tirera-t-il; et m'en tirerais-je moi même? A la garde de Dieu! Je crois que c'était un devoir, le principal devoir de ma vie, et je le remplis à mes risques et périls.
Bonsoir, cher enfant; je vous embrasse de coeur, ainsi que Désirée et
Solange. Maurice vous embrasse aussi.
Borie est en Belgique et m'écrit souvent.
CCCXXIX
A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS
Nohant, 11 avril 1851.
Votre lettre m'a beaucoup touchée, monsieur, et, dans le service que vous ont rendu les miennes, je vois quelque chose de providentiel entre Dieu, vous et moi. Je n'ai pas l'habitude de répondre à cette foule de lettres oiseuses et inutiles qu'on écrit à toutes les personnes un peu connues dans les arts, et auxquelles le temps et la raison ne permettent pas de donner une attention sérieuse. Mais la première que je reçus de vous me prouva, par sa modestie et sa sagesse, que je devais faire une de ces rares exceptions qu'on est heureux de signaler, et, autant qu'il m'a été possible, j'ai répondu aux discrets et généreux appels de votre esprit délicat et sensé. Je m'en applaudis doublement aujourd'hui en apprenant que mon estime et ma sympathie vous ont assuré celles d'un homme généreux dans des circonstances funestes[1]. Faites savoir, je vous prie à M. Francisco Cardozzo de Mello, s'il est toujours aux îles du Cap-Vert, que je suis de moitié dans la reconnaissance que vous lui portez. Elle lui est due de ma part, puisque c'est un peu à cause de moi qu'il vous a si bien traité. Mais son bon coeur a été le premier mobile de sa bonne action, et votre mérite en sera la récompense. Si mes sentiments peuvent y ajouter quelque chose, soyez-en l'interprète auprès de lui.
Vous ne me dites pas ce que vous allez faire à Manille[2]. Croyez que je m'intéresserai cependant à tout ce qui vous concerne et que j'aurai beaucoup de satisfaction à recevoir de vos nouvelles. Je vous envie beaucoup d'avoir la jeunesse et la liberté qui permettent ces beaux voyages, traversés, sans doute, de périls, de souffrances et de désastres, mais où la vue des grands spectacles de la nature et des richesses de la création apportent de si nobles dédommagements. Je pense que vous prendrez beaucoup de notes et que vous tiendrez un journal qui vous permettra de donner une bonne relation de vos voyages.
Ces vastes excursions, de quelque côté qu'on les envisage, et le mieux est de les envisager sous tous les côtés à la fois, ont toujours un puissant intérêt, et vous y trouverez des ressources pour l'avenir. Occupez-vous d'histoire naturelle; n'y fussiez-vous pas très versé, vos collections et vos observations auront leur utilité. Pour ma part, je vous demande des insectes et des papillons; les plus humbles, les plus chétifs, me seront encore une richesse; et, comme je connais quelques amateurs, je pourrais, à votre retour, vous procurer d'agréables relations.
La meilleure manière d'apprêter les papillons et les insectes, c'est de ne pas chercher à les préparer. Quand le papillon est tué et piqué dans une longue épingle, ses ailes se ferment et il se dessèche ainsi. On peut donc en apporter une quantité, debout côte à côte dans une boîte assez petite; et, pourvu qu'ils soient bien plantés et ne se touchent pas, ils ne courent aucun risque. A leur arrivée, on les ramollit, on les ouvre, et on les étale par des procédés très simples, dont je me chargerai. Il faut coller un petit morceau de camphre à chaque coin de la boîte. Vous pourriez aussi apporter des chrysalides de papillons et d'insectes dans du son. Il en meurt, et il en éclôt mal à propos bon nombre dans la traversée; mais il en arrive toujours quelques-unes qu'on fait éclore ici par une chaleur artificielle et qui donnent des individus superbes. Mais ce à quoi je tiens beaucoup plus qu'à mes papillons, c'est à recevoir de vos nouvelles, et, si je puis vous être utile en quoi que ce soit, veuillez vous souvenir de moi.
Adieu, monsieur; mes meilleurs voeux vous accompagnent, et je demande à
Dieu qu'ils vous portent encore bonheur.
Tout à vous,
GEORGE SAND.
[1] A la suite du naufrage du navire le Rubens, sur les récifs de
l'île de Bona-Vista.
[2] Possession espagnole en Malaisie.
CCCXXX
A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE
Nohant, 5 juin 1851.
Chère enfant,
J'ai été passer quinze jours à Paris; j'en suis revenue depuis environ quinze jours; j'en ai rapporté la grippe, dont je suis guérie par ces dernières chaleurs, mais qui m'a bien fatiguée. Je n'ai pu la soigner, ni me coucher, ni m'arrêter un instant au milieu de mes courses et de mes ennuis de théâtre. Au milieu de tout cela, le profond chagrin de la mort de ma pauvre petite tante m'est tombé sur la tête comme un coup de foudre. J'étais depuis cinq jours à Paris, je n'avais pas eu une minute pour aller la voir. Je lui avais envoyé une loge pour voir la première représentation de Molière. Elle était morte la veille. Afin de ne pas m'accabler et me mettre hors-d'état de veiller à mes affaires, Clotilde n'avait rien voulu me faire savoir. Pendant la représentation, cachée dans les coulisses, je voyais les avant-scènes et la loge que j'avais destinée à ma tante remplie de figures étrangères. Cela m'étonnait et m'inquiétait beaucoup, quoique je n'eusse pas de motifs d'inquiétude. Les acteurs me disaient: «Qu'est-ce que vous avez donc à vous tourmenter de cette loge? Pensez donc à votre pièce! Ça va bien, on applaudit.» Je n'y faisais pas attention, j'avais une idée fixe pour ma pauvre tante. Cependant, le lendemain matin, ce pressentiment était dissipé, je me disais qu'il y avait eu quelque changement dans la distribution des loges, et mon premier moment de liberté fut pour aller chez Clotilde et de là, à Chaillot. Clotilde était à la campagne. Je demande si ma tante est à Paris. «Madame Maréchal? me répond le portier. On l'a enterrée ce matin.» Voilà comment se brise une affection de toute la vie, une affection filiale, je peux dire; car j'aimais ma tante comme si elle m'avait mise au monde, Elle était ma mère autant que ma mère; elle m'avait nourrie de son lait autant que ma mère; elle m'aimait, je crois, autant que sa fille; et elle était si bonne, si égale, si douce, si gaie, si jeune de santé, d'esprit et de coeur! Je ne l'ai pleurée que dans la surprise du premier moment, et j'ai continué à faire mes affaires, mes corvées, et à traîner ma fièvre et ma toux, qui m'ont pris juste à ce moment-là, je ne sais par quelle coïncidence, je sais que ma tante avait un grand âge, je savais que je devais m'attendre à la perdre et à l'apprendre comme cela quelque jour, puisque nous vivions à quatre-vingts lieues de distance. Mais, c'est égal, la résignation ne console pas, et l'idée qu'une chose est inévitable ne la rend pas moins amère. J'y pense et j'y penserai tous les jours de ma vie, pour me dire que, maintenant, je suis tout à fait orpheline. Je ne l'étais pas encore tant qu'elle vivait. Elle a pensé à moi jusqu'au dernier jour de sa vie; sa dernière parole a été: «Donnez-moi donc un journal, pour que je voie si on joue ce soir la pièce d'Aurore. Je veux y aller.» Pendant que la bonne allait chercher ce journal, elle a jeté un cri: on l'a trouvée sans parole, sans connaissance, foudroyée d'une apoplexie pulmonaire, dit-on (je ne sais pas ce que c'est), et, une heure après, elle expirait dans les bras de Clotilde, sans comprendre et sans souffrir, à ce qu'on assure. Dieu veuille qu'elle n'ait pas pu savoir qu'elle quittait la vie! Elle l'aimait, elle se trouvait heureuse partout et toujours. Cette manière de finir est encore un bonheur; mais il aurait pu, il aurait dû arriver dix ans plus tard. Ou bien, il faudrait que des êtres si excellents, si doux, si inoffensifs et si aimables ne finissent jamais. On se retrouve ailleurs, je le crois, je l'espère. Sans cela, il vaudrait mieux ne pas vivre que de passer sa vie à s'aimer pour se perdre à jamais.
Je n'ai pas grand'chose à te dire de Molière, Le public a applaudi la pièce; mais on ne l'a jouée que douze fois. Bocage dit que le directeur n'a pas voulu la faire prendre. Le directeur était, je crois, en pleine déconfiture, le théâtre est fermé. Bocage ne s'accorde pas avec les théâtres où il n'est pas le maître. On y est très voleur, c'est vrai; mais Bocage est un peu terrible avec eux, et je crois qu'il faudra, ou que j'attende qu'il ait un théâtre à lui, ou que je change mes batteries si je veux gagner quelque argent avec mes pièces. Mais. je n'ai pas le coeur à te parler beaucoup de cela aujourd'hui. Je t'enverrai la pièce quand je l'aurai reçue. Je me suis remise au travail, espérant, de l'avenir et de meilleures combinaisons, de meilleurs résultats. Bonsoir, ma chère fille; je t'attends au mois d'août. Je t'aime; j'embrasse mon petit George et Bertholdi. Écris-moi souvent. Maurice t'embrasse; les jeunes gens le saluent très amicalement et humblement. Sois toujours heureuse à ta manière, toi; c'est la bonne!
CCCXXXI
A MADAME CAZAMAJOU, A CHÂTELLERAULT
Nohant, 6 juin 1851.
Oui, chère soeur, c'est une grande douleur pour nous, et c'est à présent que nous sommes tout à fait orphelines; car nous avions conservé, malgré nos cheveux blancs, une seconde mère qui nous chérissait d'un coeur toujours jeune. Elle était si jeune de santé aussi, que ce coup imprévu est bien cruel.
Elle devait aller le soir au théâtre pour voir cette pièce nouvelle de moi; elle avait reçu sa loge, elle se portait on ne peut mieux. Elle disait à son ouvrière: «Allez me chercher un journal, que je voie si on joue ce soir la pièce de ma nièce.» Ç'a été sa dernière parole. On l'a retrouvée mourante sur son fauteuil. Elle a expiré une heure après dans les bras de Clotilde, sans souffrir et sans rien comprendre. Clotilde n'a rien voulu me faire savoir, à cause des occupations où je me trouvais. Le soir, pendant la première représentation, j'étais dans les coulisses, j'apercevais la loge d'avant-scène où elle devait être. J'y voyais des figures étrangères, je m'en inquiétais; j'avais un pressentiment affreux, je ne pensais pas plus à ma pièce que si elle était d'un autre. Le lendemain matin, je cours chez Clotilde, et j'apprends de son portier la triste nouvelle. Je ne peux pas te dire le mal que cela m'a fait. La fièvre et la grippe m'ont prise instantanément. Je suis comme toi, je ne m'écoute guère. J'ai traîné cette vilaine maladie sans me coucher et ne m'en suis trouvée débarrassée qu'il y a deux jours, par une journée de forte chaleur, la seule que nous ayons encore eue ici depuis le printemps.
Le succès de Molière a été bon comme approbation du public, mais nul d'argent. Les théâtres du boulevard sont vides dès qu'il fait beau, et on a joué ma pièce trop tard dans la saison morte. Le théâtre était d'ailleurs en déconfiture, à ce qu'il paraît; car il a fermé brusquement ces jours-ci, et on le reconstitue, je ne sais si c'est avec la même direction.
Je vais tenter autre chose. Il faut s'attendre à bien du travail perdu dans cette partie.
Je viens de recevoir une lettre que le colonel d'Oscar écrit au général Baraguey d'Hilliers, et que ledit général m'a renvoyée pour me faire voir qu'on promettait positivement qu'Oscar passerait maréchal des logis. J'espère, sans être certaine, et je voudrais dire cette bonne nouvelle à Oscar. Mais tu m'annonces qu'ils vont partir, et tu ne m'apprends pas où ils vont. Est-ce qu'ils reviennent en France? Ce n'est pas probable. Les spahis ne quittent jamais l'Afrique; je t'envoie toujours une petite lettre pour lui. Fais-la-lui passer, si tu sais où il est, et change l'adresse, s'il y a lieu. Bonsoir, chère soeur; je t'embrasse mille fois, ainsi que notre bon Cazamajou, que j'aime de tout mon coeur. Maurice vous embrasse aussi tous les deux bien tendrement. Il est revenu de Paris avec moi; c'est le seul qui n'ait pas eu la grippe. Les autres enfants d'ici te présentent leurs respects. J'attends Solange dans quelques jours. Elle est très gentille pour moi à présent, malgré la froideur et la raideur du fond. Mais elle est comme cela, il faut bien aimer ses enfants comme ils sont. Sa petite est charmante. Son mari a des travaux et gagne de l'argent.
Adieu encore, chère amie.
Ta soeur.
CCCXXXII
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 6 juin 1851.
Mon enfant, je suis heureuse de l'amélioration de votre sort. Enfin, voilà du pain quotidien. C'est si cruel d'avoir du coeur, des bras, de l'âme, et de ne pouvoir les occuper pour nourrir ceux qu'on aime! La manière dont vous avez été élu est charmante. C'est une vraie victoire.
J'étais à Paris quand cette lettre est arrivée ici; je l'ai trouvée à mon retour. J'avais la grippe et une grosse fièvre que je traînais depuis quinze jours à Paris, n'ayant pas un instant pour me reposer. Votre seconde lettre, me confirme votre satisfaction. Une bonne santé à vous trois! avec cela, tout va donc bien de votre côté. J'ai retrouvé hier un petit imprimé de vous, intitulé Lieds. Je ne l'avais pas vu. On reçoit ici les lettres, journaux et imprimés, le matin. On m'apporte les lettres dans mon lit; mais, les imprimés, sous prétexte de lire les journaux, mes jeunes gens les égarent ou les laissent traîner quelquefois, ce qui revient au même. Si bien que j'ai retrouvé le vôtre en fouillant dans une masse de rebuts où il n'aurait pas dû être. Il y a de charmantes choses dans ces Lieds, et je vois que la vie réelle, à laquelle il faut bien que, riche ou pauvre, on donne la meilleure partie de son temps, n'éteint pas en vous le feu sacré. Si la poésie ne fait pas venir le pain à la maison, du moins elle y conserve la vie de l'âme, et cela, joint aux tendres affections du coeur et de la famille, est encore un grand présent du bon Dieu.
J'oublie de vous parler de Molière.—Non, les tracasseries de la censure n'ont été que vaines menaces. Il n'y avait rien dans la pièce à quoi le mauvais vouloir pût se prendre. Je vous l'enverrai en quatre actes, comme elle a été jouée, et en cinq actes, comme je l'avais faite. Vous y trouverez bien de l'impartialité historique. Vous verrez seulement une scène où, après que divers personnages ont bu à la santé du roi et de la reine, des princes de la Fronde; un chasseur, à ses chiens; une gardeuse d'oies, à ses oies, Molière boit à la santé du peuple. Voilà le mot que la censure voulait absolument ôter. J'ai tenu bon; je les ai défiés d'interdire la pièce. Je les ai priés de le faire, leur disant que jamais plus belle occasion ne se présenterait pour moi de proclamer le jugement et les vertus de la censure. Ils ont cédé, et le mot est resté. Ils sont très bêtes, ces gens-là! si bêtes, qu'on est forcé d'en avoir pitié!
Le public des premières représentations a très bien accueilli ce Molière. Mais je dois dire, entre nous, que le public des boulevards, ce public à dix sous qui doit être le peuple, et à qui j'ai sacrifié le public bien payant du Théâtre-Français, ne m'a pas tenu compte de mon dévouement. Le peuple est encore ingrat ou ignorant. Il aime mieux les meurtres, les empoisonnements, que la littérature de style et du coeur. Enfin, c'est encore le peuple du boulevard du crime, et on aura de la peine à l'améliorer comme goût et comme morale. La pièce, délaissée par ce public-là, n'a eu que douze représentations, peu suivies par lui, et soutenues seulement par les lettrés et les bourgeois. C'est triste à dire. Il ne faut même pas le dire, et surtout il ne faut pas se décourager. La perte d'argent n'est qu'un désagrément; la perte de travail moral, le dévouement inutile sont des chagrins dont il ne faut pas se trop préoccuper; et il n'y a qu'un mot qui serve En avant! en avant!—Bonsoir, chers enfants, Désirée, Solange; je vous embrasse de toute mon âme.
CCCXXXIII
A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE.
Paris, 25 octobre 1851
Mon cher ami, je suis très touchée de vos éloges, car ils sont très affectueux, et très flattée de vos vers.
En réponse à des vers qu'il lui avait adressés, après une représentation, à Nohant, de Nello, joué plus tard à l'Odéon, sous le titre de Maître Favilla. car ils me semblent très beaux. Je ne m'y connais guère, quoique je ies aime beaucoup. Mais ceux-là me paraissent pleins d'idées, et la forme en est belle, à coup sûr. Maintenant, est-ce que je mérite tout cela? Non certainement; mais, si vous le pensez de moi, sans en être vaine, j'en suis reconnaissante.
Je vois que vous êtes bien pénétré de la vérité dont j'ai fait ma méthode et mon but dans l'art, et je trouve que vous la dites mieux dans vos vers que je ne saurais la raisonner dans ma prose. C'est que la vérité, c'est l'idéal, dans l'ordre abstrait, comme le réel, c'est le mensonge. Dieu tolère le réel et ne l'accepte pas; comme nous, nous aspirons vers l'idéal et ne l'atteignons pas. Il n'en existe pas moins, l'idéal, puisqu'il doit devenir réalité dans le sein de Dieu, et même, espérons-le pour l'avenir du monde, réalité sur la terre.
Je vous réserve depuis longtemps un exemplaire de mon oeuvre complète illustrée, non pas pour vous condamner à tout lire, mais pour que vous l'ayez de moi en souvenir de moi. J'attends, pour vous en commencer l'envoi, qu'il y ait des volumes parus en parties brochées; car ces feuilles volantes sont fort incommodes et deviennent tout de suite malpropres.
Embrassez Angèle et vos enfants pour moi, s'ils sont près de vous, et gardez-moi tous deux bonne place dans votre coeur. J'y tiens, vous le savez.
GEORGE SAND.
CCCXXXIV
A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE
Nohant, 6 décembre 1851.
Chère enfant, rassure-toi. Je suis partie de Paris, le 4 au soir, à travers la fusillade, et je suis ici avec Solange, sa fille, Maurice, Lambert et Manceau, depuis hier matin. Le pays est aussi tranquille qu'il peut l'être, au milieu d'événements si imprévus. Cela tue mes affaires, qui étaient en bon train. N'importe! tant d'autres souffrent en ce monde, qu'on n'a pas le droit de s'occuper de soi-même.
Je t'embrasse mille fois. J'ai laissé tous nos amis bien portants à Paris. Maurice t'embrasse de coeur, et les enfants aussi. Bonjour et tendresses à Bertholdi et à mon petit George. N'aie pas d'inquiétude.
CCCXXXV
A M. SOLLY-LÉVY, A PARIS
Nohant, 24 décembre 1851.
Mon cher monsieur Lévy, j'avais bien l'intention de vous voir à Paris. Dans les premiers jours, ne pouvant trouver une heure de loisir, je ne vous écrivais pas, comptant le faire aussitôt que ma pièce serait jouée[1] et mes autres affaires éclaircies. Je devais passer une quinzaine à Paris. Les événements sont survenus. Je n'avais aucune inquiétude pour mon compte et je voulais rester. Mais je me suis inquiétée pour Maurice, que j'avais laissé à Nohant. Le mouvement des provinces était à craindre; nous aimons beaucoup le peuple, et, à cause de cela, pour rien au monde nous ne lui eussions conseillé de se soulever, a supposer que nous eussions eu de l'influence. Je ne sais si les autres socialistes pensent comme moi, mais je ne voyais pas dans le coup d'État une issue plus désastreuse que dans toute autre tentative du même genre, et je n'ai jamais pensé que les paysans pussent opposer une résistance utile aux troupes réglées. Ce n'est pas que le peuple ne puisse faire quelquefois des miracles; mais, pour cela, il faut une grande idée, un grand sentiment, et je ne crois pas que cela existe chez les paysans à l'heure qu'il est. Ils se soulèvent donc pour des intérêts, et, dans le moment où nous vivons, leur intérêt n'est pas du tout de se soulever. Je craignais donc un soulèvement,—non pas chez nous, nos paysans sont trop bonapartistes, mais non loin de nous, dans les départements environnants, et un passage où l'on se trouve compromis entre les gens qu'on aime et qu'on blâme, et ceux qu'on n'aime pas, mais qu'on ne veut pas voir opprimer et maltraiter. La position eût été délicate et je voulais y être. Je suis donc partie un peu au milieu des balles, le 3 décembre, avec ma fille et ma petite-fille, et j'attends que la situation soit un peu détendue et la méfiance moins grande pour retourner achever mes affaires à Paris. Ici, on a fait beaucoup d'intimidation injuste et inutile, selon moi; car je suis presque certaine que personne ne voulait bouger. On a arrêté beaucoup de gens qui n'eussent rien dit et rien fait, si on les eût laissés tranquilles. Espérons qu'on se lassera de ces rigueurs, là où elles ne peuvent produire rien de bon, et où vraiment elles n'étaient pas nécessaires.
Quand je retournerai à Paris, je compte donc bien vous le faire savoir et vous prier de venir me voir. Si j'avais pu vous être utile, car j'ai, en toute occasion, pensé à vous, j'aurais bien su trouver le temps de vous en avertir. Mais je n'ai pas une seule fois trouvé le joint. Je n'ai placé ni Nello ni l'autre pièce. J'allais arranger quelque chose quand il a fallu tout laisser en train. Si mes trois pièces eussent été mises à flot, j'aurais bien trouvé, j'espère, le moyen de vous faire entrer dans un des trois théâtres. J'espère que ce moment reviendra favorable; mais je voudrais, avant tout, savoir ce que vous désirez. Vous m'avez dit qu'on vous avait offert un engagement au Vaudeville, et que cela ne vous convenait pas. Vous voudriez jouer le drame, et commencer, m'avez-vous dit, par la Porte-Saint-Martin; or vous savez que je n'ai pu m'arranger avec ce théâtre, parce qu'on m'a refusé d'engager mademoiselle Fernand.
Je regrette d'avoir encore si peu de crédit; j'espère que je finirai par en avoir un peu plus, et comptez bien que tout ce qui dépendra de moi pour vous être agréable, je le ferai de tout mon coeur.
Bonsoir et à bientôt, mon cher monsieur; mes enfants vous serrent cordialement la main, et Émile Aucante compte vous écrire bientôt.
Tout à vous.
[1] Le Mariage de Victorine.
CCCXXXVI
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS
Paris, 3 janvier 1852.
Prince,
J'ai regardé comme une si grande preuve d'obligeance et de bonté de coeur la peine que vous avez prise de venir trouver une vieille malade, que je n'aurais pas osé vous prier d'y revenir.
Ma fille me dit que j'ai eu tort de douter de la franche sympathie avec laquelle vous eussiez accepté mon invitation. Croyez bien que ce n'est pas de vous que je douterai jamais, et, pour preuve, je m'enhardi à vous dire que, si cette pauvre demeure et cette triste figure ne vous font point peur, l'une et l'autre seront ranimées et consolées par votre bonne amitié Mille grâces encore.
GEORGE SAND
CCCXXXVII
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Paris, 4 janvier 1852.
Mes très chers enfants,
Je vous remercie de vos gentilles et bonnes lettres, et de tout ce que vous me souhaitez d'heureux. A supposer que je puisse être bien heureuse au milieu de tant de désolations et d'inquiétudes, il me faudrait encore vous savoir heureux pour l'être entièrement. Mais nous vivons dans un temps où l'on ne peut se souhaiter les uns aux autres qu'une bonne dose de courage pour affronter l'inconnu et traverser le doute.
L'espérance reste toujours au fond du coeur de l'homme; mais, comme la clarté de cette petite lampe qui veille en nous est faible et tremblotante dans ce moment-ci! Les huit millions dévotes apprendront-ils au président que sa force est dans le peuple et qu'il faut s'appuyer sur la démocratie dans l'exercice de sa puissance, comme à son point de départ?
Mais je ne veux pas vous attrister par mes réflexions; je ne veux pas faire rêver et soupirer Désirée et endormir l'aimable Solange, qui, heureusement pour elle, ne comprend pas encore ce que c'est que la vie. Donnez, mon bon Charles un tendre baiser à ces deux chères créatures, et dites-leur que je les bénis comme mes enfants.
Toujours écrasée de travail et tout à fait malade, je vais devant moi, faisant ma tâche de chaque jour.
Ayons la foi, mes amis, et comptons sur la bonté de Dieu, ici-has et là-haut.
Je vous embrasse de coeur. Mes enfants vous embrassent aussi et vous aiment.
CCCXXXVIII
AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Paris, 22 janvier 1852.
Prince,
Je vous ai demandé une audience; mais, absorbé comme vous l'êtes par de grands travaux et d'immenses intérêts, j'ai peu d'espoir d'être exaucée. Le fussé-je d'ailleurs, ma timidité naturelle, ma souffrance physique et la crainte de vous importuner ne me permettraient probablement pas de vous exprimer librement ce qui m'a fait quitter ma retraite et mon lit de douleur. Je me précautionne donc d'une lettre, afin que, si la voix et le coeur me manquent, je puisse au moins vous supplier de lire mes adieux et mes prières.
Je ne suis pas madame de Staël. Je n'ai ni son génie ni l'orgueil qu'elle mit à lutter contre la double force du génie et de la puissance. Mon âme, plus brisée ou plus craintive, vient à vous sans ostentation et sans raideur, sans hostilité secrète; car, s'il en était ainsi, je m'exilerais moi-même de votre présence et n'irais pas vous conjurer de m'entendre.
Je viens pourtant faire auprès de vous une démarche bien hardie de ma part; mais je la fais avec un sentiment d'annihilation si complète, en ce qui me concerne, que, si vous n'en êtes pas touché, vous ne pourrez pas en être offensé. Vous m'avez connue fière de ma propre conscience, je n'ai jamais cru pouvoir l'être d'autre chose; mais, ici, ma conscience m'ordonne de fléchir, et, s'il fallait assumer sur moi toutes les humiliations, toutes les agonies, je le ferais avec plaisir, certaine de ne point perdre votre estime pour ce dévouement de femme qu'un homme comprend toujours et ne méprise jamais.
Prince, ma famille est dispersée et jetée à tous les vents du ciel. Les amis de on enfance et de ma vieillesse, ceux qui furent mes frères et mes enfants d'adoption sont dans les cachots ou dans l'exil: votre rigueur s'est appesantie sur tous ceux qui prennent, qui acceptent ou qui subissent le titre de républicains socialistes.
Prince, vous connaissez trop mon respect des convenances humaines pour craindre que je me fasse ici, auprès de vous, l'avocat du socialisme tel qu'on l'interprète à de certains points de vue. Je n'ai pas mission pour le défendre, et je méconnaîtrais la bienveillance que vous m'accordez, en m'écoutant, si je traitais à fond un sujet si étendu, où vous voyez certainement aussi clair que moi. Je vous ai toujours regardé comme un génie socialiste, et, le 2 décembre, après la stupeur d'un instant, en présence de ce dernier lambeau de société républicaine foulé aux pieds de la conquête, mon premier cri a été: «O Barbès, voilà la souveraineté du but! Je ne l'acceptais pas même dans ta bouche austère; mais voilà que Dieu te donne raison et qu'il l'impose à la France, comme sa dernière chance de salut, au milieu de la corruption des esprits et de la confusion des idées. Je ne me sens pas la force de m'en faire l'apôtre; mais, pénétrée d'une confiance religieuse, je croirais faire un crime en jetant dans cette vaste acclamation un cri de reproche contre le ciel, contre la nation, contre l'homme que Dieu suscite et que le peuple accepte.» Eh bien, prince, ce que je disais dans mon coeur, ce que je disais et écrivais à tous les miens, il vous importe peu de le savoir sans doute; mais, vous qui ne pouvez pas avoir tant osé en vue de vous-même, vous qui, pour accomplir de tels événements, avez eu devant les yeux une apparition idéale de justice et de vérité, il importe bien que vous sachiez ceci: c'est que je n'ai pas été seule dans ma religion à accepter votre avènement avec la soumission qu'on doit à la logique de la Providence; c'est que d'autres, beaucoup d'autres adversaires de la souveraineté du but ont cru de leur devoir de se taire ou d'accepter, de subir ou d'espérer. Au milieu de l'oubli où j'ai cru convenable pour vous de laisser tomber vos souvenirs, peut-être surnage-t-il un débris que je puis invoquer encore: l'estime que vous accordiez à mon caractère et que je me flatte d'avoir justifié depuis par ma réserve et mon silence.
Si vous n'acceptez pas en moi ce qu'on appelle mes opinions, mot bien vague pour peindre le rêve des esprits, ou la méditation des consciences, du moins, je suis certaine que vous ne regrettez pas d'avoir cru à la droiture, au désintéressement de mon coeur. Eh bien, j'invoque cette confiance qui m'a été douce, qui vous l'a été aussi dans vos heures de rêveries solitaires; car on est heureux de croire, et peut-être regrettez-vous aujourd'hui votre prison de Ham, où vous n'étiez pas à même de connaître les hommes tels qu'ils sont. J'ose donc vous dire: Croyez-moi, prince, ôtez-moi votre indulgence si vous voulez, mais croyez-moi, votre main armée, après avoir brisé les résistances ouvertes, frappe en ce moment, par une foule d'arrestations, préventives, sur des résistances intérieures inoffensives, qui n'attendaient qu'un jour de calme ou de liberté pour se laisser vaincre moralement. Et croyez, prince, que ceux qui sont assez honnêtes, assez purs pour dire: «Qu'importe que le bien arrive par celui dont nous ne voulions pas? pourvu qu'il arrive, béni-soit-il!» c'est la portion la plus saine et la plus morale des partis vaincus; c'est peut-être l'appui le plus ferme que vous puissiez vouloir pour votre oeuvre future. Combien y a-t-il d'hommes capables d'aimer le bien pour lui-même, et heureux de lui sacrifier leur personnalité si elle fait obstacle apparent? Eh bien, ce sont ceux-là qu'on inquiète et qu'on emprisonne sous l'accusation flétrissante—ce sont les propres termes des mandats d'arrêt—«d'avoir poussé leurs concitoyens à commettre des crimes». Les uns furent étourdis, stupéfaits de cette accusation inouïe; les autres vont se livrer d'eux-mêmes; demandant à être publiquement justifiés. Mais où la rigueur s'arrêtera-t-elle? Tous les jours, dans les temps d'agitation et de colère, il se commet de fatales méprises; je ne veux en citer aucune, me plaindre d'aucun fait particulier, encore moins faire des catégories d'innocents et de coupables; je m'élève plus haut, et, subissant mes douleurs personnelles, je viens mettre à vos pieds toutes les douleurs que je sens vibrer dans mon coeur, et qui sont celles de tous. Et je vous dis: Les prisons et l'exil vous rendraient des forces vitales pour la France; vous le voulez, vous le voudrez bien certainement, mais vous ne le voulez pas tout de suite. Ici, une raison, toute de fait, une raison politique vous arrête: vous jugez que la terreur et le désespoir doivent planer quelque temps sur les vaincus, et vous laissez frapper en vous voilant la face. Prince, je ne me permettrai pas de discuter avec vous une question politique, ce serait ridicule de ma part; mais, du fond de mon ignorance et de mon impuissance, je crie vers vous, le coeur saignant et les yeux pleins de larmes:
—Assez, assez, vainqueur! épargne les forts comme les faibles, épargne les femmes qui pleurent comme les hommes qui ne pleurent pas; sois doux et humain, puisque tu en as envie. Tant d'êtres innocents ou malheureux en ont besoin! Ah! prince, le mot «déportation», cette peine mystérieuse, cet exil éternel sous un ciel inconnu, elle n'est pas de votre invention; si vous saviez comme elle consterne les plus calmes et les hommes les plus indifférents. La proscription hors du territoire n'amènera-t-elle pas peut-être une fureur contagieuse d'émigration que vous serez forcé de réprimer. Et la prison préventive, où l'on jette des malades, des moribonds, où les prisonniers sont entassés maintenant sur la paille, dans un air méphitique, et pourtant glacés de froid? Et les inquiétudes des mères et des filles, qui ne comprennent rien à la raison d'État, et la stupeur des ouvrières paisibles, des paysans, qui disent: «Est-ce qu'on met en prison des gens qui n'ont ni tué ni volé? Nous irons donc tous? Et cependant, nous étions bien contents quand nous avons voté pour lui.»
Ah! prince, mon cher prince d'autrefois, écoutez l'homme qui est en vous, qui est vous et qui ne pourra jamais se réduire, pour gouverner, à l'état d'abstraction. La politique fait de grandes choses sans doute; mais le coeur seul fait des miracles. Écoutez le vôtre, qui saigne déjà. Cette pauvre France est mauvaise et farouche à la surface, et, pourtant, la France a sous son armure un coeur de femme, un grand coeur maternel que votre souffle peut ranimer. Ce n'est pas par les gouvernements, par les révolutions, par les idées seulement que nous avons sombré tant de fois.
Toute forme sociale, tout mouvement d'hommes et de choses seraient bons à une nation bonne. Mais ce qui s'est flétri en nous, ce qui fait qu'en ce moment, nous sommes peut-être ingouvernables par la seule logique du fait; ce qui fait que vous verrez peut-être échapper la docilité humaine à la politique la plus vigoureuse et la plus savante, c'est l'absence de vertu chrétienne, c'est le dessèchement des coeurs et des entrailles. Tous les partis ont subi l'atteinte de ce mal funeste, oeuvre de l'invasion étrangère et du refoulement de la liberté nationale; partant, de sa dignité.
C'est ce que, dans une de vos lettres, vous appeliez le développement du ventre, l'atrophie du coeur. Qui nous sauvera, qui nous purifiera, qui amollira nos instincts sauvages? Vous avez voulu résumer en vous la France, vous avez assumé ses destinées, et vous voilà responsable de son âme bien plus que de son corps devant Dieu. Vous l'avez pu, vous seul le pouvez; il y a longtemps que je l'ai prévu, que j'en ai la certitude, et que je vous l'ai prédit à vous-même lorsque peu de gens y croyaient en France. Les hommes à qui je le disais alors, répondaient:
—Tant pis pour nous! nous ne pourrons pas l'y aider, et, s'il fait le bien, nous n'aurons ni le plaisir ni l'honneur d'y contribuer. N'importe! ajoutaient-ils, que le bien se fasse, et qu'après, l'homme soit glorifié!
Ceux qui me disaient cela, prince, ceux qui sont encore prêts à le dire, il en est qu'en votre nom, on traite aujourd'hui en ennemis et en suspects.
Il en est d'autres moins résignés sans doute, moins désintéressés peut-être, il en est probablement d'aigris et d'irrités, qui, s'ils me voyaient en ce moment implorer grâce pour tous, me renieraient un peu durement. Qu'importe à vous qui, par la clémence, pouvez vous élever au-dessus de tout! qu'importe à moi qui veux bien, par le dévouement, m'humilier à la place de tous! Ce serait de ceux-là que vous seriez le plus vengé si vous les forciez d'accepter la vie et la liberté, au lieu de leur permettre de se proclamer martyrs de la cause.
Est-ce que ceux qui vont périr à Cayenne ou dans la traversée ne laisseront pas un nom dans l'histoire, à quelque point de vue qu'on les accepte? Si, rappelés par vous, par un acte non de pitié mais de volonté, ils devenaient inquiétants (ces trois ou quatre mille, dit-on) pour l'élu de cinq millions, qui blâmerait alors votre logique de les vouloir réduire à l'impuissance? Au moins, dans cette heure de répit que vous auriez donnée à la souffrance, vous auriez appris à connaître les hommes qui aiment assez le peuple pour s'annihiler devant l'expression de sa confiance et de sa volonté.
Amnistie! amnistie bientôt, mon prince! Si vous ne m'écoutez pas, qu'importe pour moi que j'aie fait un suprême effort avant de mourir? Mais il me semble que je n'aurai pas déplu à Dieu, que je n'aurai pas avili en moi la liberté humaine, et surtout que je n'aurai pas démérité de votre estime, à laquelle je tiens beaucoup plus qu'à des jours et à une fin tranquilles. Prince, j'aurais pu fuir à l'étranger lorsqu'un mandat d'amener a été lancé contre moi, on peut toujours fuir; j'aurais pu imprimer cette lettre en factum pour vous faire des ennemis, au cas où elle ne serait, pas même lue par vous. Mais, quoiqu'il en arrive, je ne le ferai pas. Il y a des choses sacrées pour moi, et, en vous demandant une entrevue, eu allant vers vous avec espoir et confiance, j'ai dù, pour être loyale et satisfaite de moi-même, brûler mes vaisseaux derrière moi et me mettre entièrement à la merci de votre volonté.
GEORGE SAND.
CCCXXXIX
A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
Nohant, 23 janvier 1852.
Cher ami,
Je vais à Paris après m'être assurée des intentions qu'on pouvait avoir à mon égard. Elles sont rassurantes, on m'a même expédié un laissez-passer signé Maupas. Je ne veux pas écrire le principal but de mon voyage; je te le dirai si je te vois auparavant ou au retour. Mais tu peux le deviner. Si je ne réussis pas, je n'aurai du moins rien empiré, et j'aurai fait mon devoir à mes risques et périls.
Je suis dans l'embarras et dans l'inquiétude pour ce billet de six mille francs. Nécessairement, quoique l'affaire reste bonne et solide, les événements ont imprimé un temps d'arrêt à la vente, juste au moment où les bénéfices, consacrés jusqu'ici à payer tous les frais, allaient devenir nets pour moi. Quelque bien qu'elle aille durant le mois prochain, le caissier doute que je puisse restituer les six mille francs au 8 mars. J'en avais trois mille de réservés sur ma bourse particulière; mais ce voyage qu'il faut que je fasse me les laissera-t-il intacts? J'en doute, si, comme il est probable, ma négociation prend un certain temps. Donc, le plus sûr, c'est que tu me fasses renouveler le billet, à ton beau-père en payant l'intérêt.—S'il marque la plus légère défiance ou contrariété (ce qu'à Dieu ne plaise je ne voudrais t'attirer!), déplace ma dette et fais-la porter sur quelque autre point pour un an. J'ignore si les événements ont rendu ces transactions difficiles. S'il en était ainsi et qu'on craignît que je ne fusse exilée ou emprisonnée,—j'ai maintenant la certitude du contraire,—je pourrais offrir une délégation sur mes fermages de Nohant, en cas de départ sérieux.
Bonsoir, cher ami. J'embrasse mille fois Eugénie. Si tu arrives avant que je sois partie, viens me voir. Il me semble que cela serait utile, et cela me ferait grand plaisir.
G. S.
Voulez-vous donner l'hospitalité à mon pauvre Marquis[1]?
Si vous avez des livraisons détachées de mon édition illustrée, renvoyez-les-moi, je vous envoie tout ce qui a paru broché. Un exemplaire pour vous, un pour Muller, un pour madame Fleury.
[1] Petit chien havanais.
CCCXL
AU MÊME
Paris, 30 janvier 1852.
J'agis, je cours. Ça va bien. J'ai été reçue on ne peut mieux, et des poignées de main de cette dame en veux-tu en voilà! Demain, je tâcherai de faire régler l'affaire. Le Gaulois et autres de là-bas[1] me désavouent, me défendent de les nommer. Sont-ils bêtes de craindre quelque bêtise de ma part! Mais, fichtre, qu'ils parlent pour eux! Il y en a bien d'autres qui ne seront pas fâchés de revenir coucher dans leur lit, ne fût-ce que le Vigneron[2].
Je n'ai pas le temps de vous écrire autre chose sinon que ma santé est meilleure, que ma pièce est reçue à bras ouverts, que je cours le jour et que je travaille la nuit, que j'ai vu Eugène, qui me paraît sage et gentil, que je vous embrasse et que je vous aime.
Silence sur mes démarches.
[1] Les exilés réfugiés à Bruxelles. [2] Patureau, dit Francoeur.
CCCXLI
A M. LE CHEF DU CABINET AU MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR
Paris, 1er février 1852.
Monsieur,
Ayez l'obligeance de vouloir bien rappeler à M. de Persigny que je lui ai demandé l'élargissement des personnes arrêtées ou poursuivies à la Châtre. Elles sont trois: M. Fleury, ex-représentant, absent; M. Périgois et M. Emile Aucante, prisonniers. Je demande l'abandon de l'instruction commencée contre elles, et je la demande comme un acte de justice, puisque je puis répondre sur ma tête de ces trois personnes, comme n'ayant en rien justifié les soupçons formulés contre elles.
J'ai nommé aussi M. Lebert, notaire, compromis plus sérieusement et coupable, selon l'acte d'accusation, d'avoir rassemblé les habitants de sa commune avec l'intention de les insurger. Je puis encore répondre des intentions de M. Lebert, homme d'ordre, de science et de haute moralité. Il a eu la résolution d'empêcher des actes de violence et de protéger, par son influence et sa fermeté, la propriété et les personnes que menaçait l'insurrection annoncée des communes voisines. Si j'avais été à sa place, j'en eusse fait autant, et je suis très peu partisan des insurrections de paysans.
Voilà ce que j'ai demandé à M. le ministre, non comme une faveur du gouvernement que mes amis ne m'ont point autorisée à accepter, mais comme un acte de justice dont ma conscience peut attester la nécessité morale. Mais, pour moi, si je dois accepter cet acte de justice politique comme une faveur personnelle de M. de Persigny, oh! je ne demande pas mieux, et c'est de tout mon coeur que je lui en serai personnellement reconnaissante, ainsi qu'à vous, monsieur, qui voudrez-bien joindre votre voix à la mienne, j'en suis certaine.
Heureuse d'obtenir de sa confiance en ma parole l'élargissement de mes plus proches voisins, je n'ai pourtant pas renoncé à plaider auprès de lui la cause de mon département tout entier. C'est dans ce but que je me suis permis de l'importuner de ma parole, toujours très gauche et très embarrassée. Priez-le, monsieur, de se souvenir qu'au milieu de mon gâchis naturel, je lui ai posé une question à laquelle il a répondu en homme de coeur et d'intelligence: Poursuivez-vous la pensée?—Non, certes.
Eh bien, parmi les nombreux prisonniers qui sont détenus à Châteauroux et à Issoudun, plusieurs peut-être ont eu la pensée de prendre les armes pour défendre l'Assemblée. Je ne sais pas si elle en valait beaucoup la peine; mais enfin c'était une conviction sincère de leur part, et, avant que la France se fût prononcée d'une manière imposante pour l'autorité absolue, le gouvernement pouvait considérer ceci comme une lutte ardente à soutenir, mais non comme un crime à châtier de sang-froid. La lutte a cessé; le gouvernement, à mesure qu'il s'éclairera sur ce qui s'est passé en France depuis les journées de décembre, aura horreur des vengeances personnelles auxquelles la politique a servi de prétexte, et reconnaîtra qu'il est perdu dans l'opinion s'il ne les réprime. Il reconnaîtra aussi que, là où ces vengeances se sont exercées, elles ont eu un double but, celui de satisfaire de vieilles haines, et celui de rendre impossible un gouvernement qu'elles trahissaient en feignant de le servir. Je ne nommerai jamais personne à M. de Persigny; mais il s'éclairera et verra bien!
En attendant, M. le ministre m'a dit qu'il ne punissait pas la pensée, et je prends acte de cette bonne parole, qui m'a ôté tout le scrupule avec lequel je l'abordais. Je ne sais pas douter d'une bonne parole, et c'est dans cette confiance que je lui dis que personne n'est coupable dans le département de l'Indre. Initiée naturellement, par mes opinions et la confiance que l'on m'accorde, à toutes les démarches des républicains, je sais qu'on s'est réuni, en petit nombre, qu'on s'est consulté, qu'on a attendu les nouvelles de Paris, et qu'à celle de l'abstention volontaire du peuple, chacun s'est retiré chez soi en silence. Je sais que, partie de Paris au milieu du combat, je suis venue dire à mes amis: «Le peuple accepte, nous devons accepter.» Je ne m'attendais guère à les voir arrêtés par réflexion quinze jours après, et, parmi eux, ceux de la Châtre, qui n'avaient été à aucune réunion, attendant mon retour, peut-être, pour savoir la vérité.
S'il en était autrement, si ce que je dis là n'était pas vrai, je n'aurais pas quitté ma retraite, où personne ne m'inquiétait, et mon travail littéraire, qui me plaît et m'occupe beaucoup plus que la politique, pour venir faire à M. le président et à son ministre un conte perfide et lâche. Je me serais tenue en silence dans mon coin, me disant que la guerre est la guerre, et que qui va à la bataille doit accepter la mort ou la captivité. Mais, en présence d'injustices si criantes, ma conscience s'est révoltée, je me suis demandé s'il était honnête de se dire: «Tant mieux que la réaction soit odieuse, tant mieux que le gouvernement soit coupable; on le haïra d'autant plus, on le renversera d'autant mieux.» Non! j'ai horreur de ce raisonnement, et, s'il est politique, alors je n'entends rien à la politique et ne suis pas née pour y jamais rien comprendre.
En attendant, le mal se fait et la souffrance tue le corps et l'âme. Le malheur aigrit les esprits. La défaite exaspère les uns, le triomphe enivre les autres, les haines de parti s'enveniment, les moeurs deviennent affreuses, les relations humaines fratricides.
Non, il n'est pas possible de se réjouir de cela et d'y applaudir dans son coin. En souhaitant que nos adversaires politiques soient le moins coupables envers nous, je crois être plus républicaine, plus socialiste que jamais.
M. de Persigny, chargé de la noble mission de réparer, de consoler, d'apaiser, et joyeux d'en être chargé, j'en suis certaine, appréciera mon sentiment et ne voudra pas que son nom, celui du prince auquel il a dévoué sa vie, soient le drapeau dont Les légitimistes et les orléanistes (sans parler des ambitieux qui appartiennent à tous les pouvoirs) se servent pour effrayer les provinces, par l'insolent triomphe des plus mauvaises passions.
Voilà mon plaidoyer, monsieur; je suis un avocat si peu exercé, et la crainte d'ennuyer et d'importuner est si grande chez moi, que je n'ose pas l'adresser directement à M. le ministre. Mais, comme c'est la première fois, la dernière fois j'espère, que je vous importune, vous, monsieur, je vous demande en grâce de le résumer pour le lui présenter. Il sera plus clair et plus convaincant dans votre bouche.
Qui sait si je ne pourrai pas vous rendre un jour même service de coeur et de conviction.
Les destins et les flots sont changeants. J'ai passé bien des heures, en mars, et en avril 1848, dans le cabinet où M. de Persigny m'a fait l'honneur de me recevoir. J'y allais faire pour le parti qui nous a renversé ce que je fais aujourd'hui pour celui qui succombe. J'y ai plaidé et prié souvent, non pour faire ouvrir des prisons, elles étaient vides, mais pour conserver des positions acquises, pour modérer des oppositions obstinées mais inutiles, pour protéger des intérêts non menacés, mais effrayés. J'y ai demandé et obtenu bien des aumônes pour des gens qui m'avaient calomniée et persécutée. Je ne suis pas dégoûtée de mon devoir, qui est, avant tout, je crois, de prier les forts pour les faibles, les vainqueurs pour les vaincus, quels qu'ils soient et dans quelque camp que je rue trouve moi-même.
Agréez, monsieur, mes excuses pour cette longue lettre, et mes remerciements pour la patience que vous aurez eue de la lire jusqu'au bout. Permettez-moi d'espérer que vous accorderez votre aide généreuse et sympathique à des intentions dont la droiture ne saurait être soupçonnée.