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Correspondance, 1812-1876 — Tome 3 cover

Correspondance, 1812-1876 — Tome 3

Chapter 91: CCCLI
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About This Book

A selection of personal letters that mix intimate family concerns, household and artistic errands, and engaged commentary on contemporary political unrest. The writer offers maternal counsel and practical instructions while urging prudence and civic commitment during moments of upheaval, and debates appointments, allies, and republican strategy. The correspondence alternates domestic detail with public polemic, presenting a voice attentive both to everyday management and to broader social and political change.

CCCXLII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME)
A PARIS

Paris. 2 février 1852.

Cher prince,

Le comte d'Orsay, qui est si bon, et qui cherche toujours ce qu'il peut annoncer d'agréable à ses amis, me dit aujourd'hui que vous avez de la sympathie, presque de l'amitié pour moi.

Rien ne peut me faire plus de bien; outre que je venais de lui dire que j'avais pour vous, et tout à fait ces sentiments-là, je sens en vous un appui sincère et dévoué pour ceux qui souffrent de l'affreuse interprétation donnée, par certains agents, aux intentions du pouvoir.

J'espère que vous pourrez obtenir la réparation de bien des erreurs, de bien des injustices, et je sais que vous le voulez. Ah! mon Dieu, comme il y a peu d'entrailles aujourd'hui! Vous en avez, vous, et vous en donnerez à ceux qui en manquent!

Vous êtes venu aujourd'hui pendant que j'étais chez M. d'Orsay; il m'a annoncé votre visite, je suis vite revenue chez moi, il était trop tard. Vous aviez fait espérer que vous reviendriez à six heures, mais vous n'avez pu revenir. J'en suis doublement désolée, et pour moi, et pour mes pauvres prisonniers de l'Indre, que je voudrais tant vous faire sauver. M. d'Orsay m'a dit que vous le pouviez, que vous aviez de l'autorité sur M. de Persigny. Je dois dire que M. de Persigny a été fort bon pour moi, et m'a offert des grâces particulières pour ceux de mes amis que je voudrais lui nommer. M. le président m'avait dit la même chose. Mes amis m'avaient tellement défendu de les nommer, que j'ai dû refuser les bontés de M. le président.

M. de Persigny, avec qui je pouvais me mettre plus à l'aise, ayant insisté, et me faisant écrire aujourd'hui pour ce fait, je crois pouvoir, sans compromettre personne, accepter sa bonne volonté comme personnelle à moi.

Si cela est humiliant pour quelqu'un, c'est donc pour moi seule, et j'accepte l'humiliation sans faux orgueil, voire avec un sentiment de gratitude sincère, sans lequel il me semble que je serais déloyale. J'ai donc écrit plusieurs noms, et je compte sur l'effet des promesses; mais mon but eût été d'obtenir pleine amnistie pour tous les détenus et prévenus du département de l'Indre[1]; c'est d'autant plus facile qu'il n'y a eu aucun fait d'insurrection, que toutes les arrestations sont préventives et qu'aucune condamnation n'a encore été prononcée. Il ne s'agit donc que d'ouvrir les prisons, conformément à la circulaire ministérielle, à tous ceux qui sont peu compromis, et que de faire rendre un arrêt de non-lieu, ou suspendre toute poursuite contre ceux qui sont un peu plus soupçonnés. Un mot du ministre au préfet en déciderait.

Les tribunaux, s'ils sont saisis de ces affaires, ce que j'ignore, sont d'aveugles esclaves.

M. de Persigny ne pouvait guère me promettre cela à moi; mais vous pourriez le demander avec insistance, et vous l'obtiendriez certainement.

Je n'ai pas besoin de vous dire que mon coeur en sera pénétré de reconnaissance et d'affection. C'est le vôtre qui plaidera en vous-même beaucoup mieux que moi.

Vous avez dit chez moi que vous partiez pour la campagne; j'espère que ma lettre vous y parviendra et que vous écrirez au ministre; vous le verrez aussi, à votre retour, n'est-ce pas, prince? et j'apprendrai aux habitants de mon Berry qu'il faut vous aimer comme je vous aime, moi, avec un coeur qui a l'âge maternel, c'est-à-dire celui meilleures affections.

GEORGE SAND.

[1] Victimes du coup d'État du 2 décembre 1851.

CCCXLIII

AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

Paris, 3 février 1852.

Prince,

Dans une entrevue où l'embarras, et l'émotion m'ont rendue plus prolixe que je ne me l'étais imposé, j'ai obtenu de vous des paroles de bonté qu'on n'oublie pas. Vous avez bien voulu me dire: «Demandez-moi telle grâce particulière que vous voudrez.»

J'ai eu l'honneur de vous répondre que je n'étais autorisée par personne à vous implorer. Je n'avais vu personne à Paris, vous étiez ma première visite.

Je n'aurais pu que vous importuner d'un détail en insistant sur les arrestations opérées dans ma province, et dont les conséquences ne me paraissent pas graves, puisque aucun fait d'insurrection ne s'est produit là, et qu'à supposer la pensée d'une résistance, il est impossible qu'on veuille châtier la pensée non suivie d'effet, Je pouvais le craindre en quittant cette province, où l'autorité semblait avoir pris à tâche de consterner et de désaffectionner la population par des rigueurs sans motifs sérieux. Mais, en vous écoutant me répondre avec tant de douceur et d'humanité, je ne pouvais plus conserver d'inquiétude, et je n'avais plus d'autre démarche à faire pour mes compatriotes de l'Indre, que celle de hâter leur élargissement par mes instances auprès de votre ministre.

Mais, si je me flatte de l'espoir d'obtenir aisément l'absolution pour des hommes qu'aucune décision n'a encore atteints, je ne suis pas sans effroi pour ceux sur le sort desquels il a été statué ailleurs d'une manière rigoureuse. J'en ai vu deux aujourd'hui que je sais complètement innocents, si c'est le fait de conspiration que l'on veut châtier, si ce n'est pas l'opinion… chose impossible, inouïe dans nos moeurs, dans les idées de notre génération, impossible cent fois dans le coeur du prince Louis-Napoléon. Je les ai trouvés résignés à leur sort et croyant, grâce au système excessif que vous venez de réprimer, à cette chose monstrueuse qu'ils étaient frappés pour leurs principes et non pour leurs actes. J'ai repoussé vivement cette supposition, qui m'était douloureuse après ce que je vous ai entendu dire. J'ai répété que j'avais foi en vous, et que la personnalité était inconnue au coeur d'un homme pénétré, comme vous l'êtes, d'une mission supérieure aux passions et aux ressentiments de la politique vulgaire.

J'ai dit que j'irais vous demander leur grâce ou la commutation de leur peine. Ils avaient dit non d'abord; ils ont dit oui, quand ils ont vu ma conviction. Ils m'ont autorisée à profiter de cette offre généreuse que vous m'avez faite et qu'il m'était si douloureux d'être forcée de refuser.

Maintenant, vous n'estimeriez pas ces deux hommes si je vous disais qu'ils rétracteront leurs principes, qu'ils abandonneront leurs sentiments. Ils ont toujours été, ils seront toujours étrangers aux conspirations, aux sociétés secrètes, et la forme absolue de votre gouvernement ne peut plus vous faire redouter l'émission publique de doctrines que vous ne toléreriez pas.

Je prends sur moi la dette de la reconnaissance.

Vous savez que, de ma part, elle sera profonde et sincère. Ne dédaignez pas un sentiment si rare en ce monde, et que vous trouverez peut-être dans les partis vaincus plus que dans ceux qui profitent de la victoire. Prince, je me souviens de vous avoir écrit à Ham que vous seriez empereur un jour, et que, ce jour-là, vous n'entendriez plus parler de moi. Vous voilà huit millions de fois plus haut placé qu'un empereur d'Allemagne ou de Russie, et pourtant je vous implore. Faites que je m'enorgueillisse de m'être parjurée.

Peut-être n'entrerait-il pas dans vos desseins actuels de laisser savoir que c'est à moi, écrivain socialiste, que vous accordez la commutation de peine de deux socialistes. S'il en était ainsi, croyez à mon honneur, croyez à mon silence. Je ne confie à personne l'objet de cette lettre, et, satisfaite d'être fière de vos bontés dans le secret de mon coeur, je n'en dirai jamais l'heureux résultat, si telle est votre volonté.

GEORGE SAND.

Si vous ne repoussez pas ma prière, daignez me faire savoir le moment que vous m'accordez pour aller vous nommer les deux personnes qui m'intéressent.

CCCXLIV

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

Paris, 10 février 1852.

Mes amis,

Ne soyez pas inquiets du résultat de mes démarches. Autant qu'on peut être sûr des choses humaines, je le suis que nous gagnerons notre procès. Je vous dirai des choses qui vous étonneront bien, mais qu'il est inutile de confier au papier.

J'ai embrassé, ce soir, dans la rue, votre ami de Ribérac[1], libre pour vingt-quatre heures sur le pavé de Paris, et partant cette nuit pour Bruxelles, avec un autre dont vous verrez le nom dans les journaux.

La personne que vous savez a été, à cet égard, d'un chevaleresque accompli, et il y a autour de cela des circonstances qui ébranleront toutes vos idées sur son compte, et qui, pour le mien, m'enchaînent sérieusement par une estime personnelle en dehors de toutes les idées politiques; invariables chez moi, comme vous pensez bien.

Il faut, en effet, beaucoup de prudence et de discrétion en ce qui me concerne. Je ne crains nullement de me compromettre pour mon compte; mais je peux faire quelque bien à ceux qui souffrent, et il est inutile de susciter des difficultés. Je crois que je les vaincrais toutes, mais cela me retarderait.

Bonsoir, chers enfants; je n'ai pas le temps d'écrire, mais écrivez-moi et dites-moi qui sort ou ne sort pas.

Je vous embrasse de coeur.

Merci pour mon vieux chien. Vous êtes bons de l'aimer. Je n'ai pas encore perdu l'habitude de le chercher derrière moi à chaque instant.

[1] Marc Dufraisse.

CCCXLV

AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE

Paris, 13 février 1852

Prince,

Permettez-moi de mettre sous vos yeux une douloureuse supplique: celle de quatre soldats condamnés à mort, qui, dans leur profonde ignorance des choses politiques, ont choisi un proscrit pour leur intermédiaire auprès de vous. La femme du proscrit, qui ne demande et n'espère rien pour sa propre infortune et qui ne connaît pas plus que moi les signataires de la pétition, m'écrit, en me l'envoyant, quelques lignes fort belles, qui vous toucheront plus, j'en suis certaine, que ne le ferait un plaidoyer de ma part. La pauvre ouvrière désolée, réduite à la misère avec trois enfants, malade elle-même, mais muette et résignée, est loin de croire que j'oserai vous faire lire ses fautes d'orthographe. Moi, je ne voulais plus vous importuner; mais, quand j'ai vu qu'il s'agissait de la peine de mort, et nullement des malheurs de mon parti vaincu, j'ai senti qu'un moment d'hésitation m'ôterait le peu de sommeil qui me reste.

Je n'ai pas pu refuser non plus de vous présenter la supplique du malheurenx Emile Hogat, qui m'a été remise en l'absence et de la part du prince Napoléon-Jérôme. C'est ce prince qui m'avait dit, au moment où, pour la première fois, j'allais vous aborder en tremblant: «Oh! pour bon, il l'est. Ayez confiance!» C'était un encouragement si bien fondé, que je lui en dois de la gratitude. Et, à propos de la triple grâce que vous m'avez accordée, je voudrais vous dire quelque chose qui vous intéressera et vous satisfera, j'en suis bien sûre. J'en ai même plusieurs à vous dire, c'est mon devoir, et, cette fois, je n'aurai pas à vous demander pardon de vous les avoir dites.

Quand vous aurez un instant à perdre, comme on dit dans le monde, accordez-le-moi, vous me trouverez toujours prête à en profiter avec une vive reconnaissance.

GEORGE SAND

Noms des condamnés à mort: Duchauffour, Lucas (Jean-César), Mondange,
Guillemin, soldats au 3e régiment de chasseurs d'Afrique.

CCCXLVI

AU MÊME

Paris, 20 février 1852.

Prince,

J'étais bien résolue à ne plus vous importuner, mais votre bienveillance m'y contraint, et il faut que je vous en remercie du fond du coeur. M. Emile Rogat est en liberté, MM. Dufraisse et Greppo sont à l'étranger, et les quatre malheureux soldats dont je me suis permis de vous envoyer la supplique sont graciés, j'en suis certaine, sans m'en informer. Mais vous m'avez aussi accordé la commutation de peine de M. Luc Desages, gendre de M. Pierre Leroux, condamné à dix ans de déportation; vous avez permis qu'il fût simplement exilé, et, avec votre autorisation, j'avais annoncé cette bonne nouvelle à sa famille.

Cet ordre de votre part n'a pas eu son exécution, ce doit être ma faute! Je vous ai donné un renseignement inexact. Il a été condamné par la commission militaire de l'Allier, à Moulins, et non pas à Limoges comme j'avais eu l'honneur de vous le dire.

Prince, daignez réparer d'un mot ma déplorable maladresse, et l'erreur plus déplorable encore d'un jugement inique.

Ah! prince, mettez donc bientôt le comble à mon dévouement pour votre personne, phrase de cour qui sous ma plume est une parole sérieuse. Votre politique, je ne peux l'aimer, elle m'épouvante trop pour vous et pour nous. Mais votre caractère personnel, je puis l'aimer, je le dois, je le dis à tous ceux que j'estime. Faites cette conversion plus étendue, dans les limites où vous avez opéré la mienne, cela vous est facile. Aucune âme de quelque prix ne transformera son idéal d'égalité en une religion de pouvoir absolu.

Mais tout homme de coeur, pour qui vous aurez été juste ou clément en dépit de la raison d'État, s'abstiendra de haïr votre nom et de calomnier vos sentiments. C'est de quoi je peux répondre à l'égard de ceux sur qui j'ai quelque influence. Eh bien, au nom de votre propre popularité, je vous implore encore pour l'amnistie; ne croyez pas ceux qui ont intérêt à calomnier l'humanité, elle est corrompue, mais elle n'est pas endurcie. Si votre clémence fait quelques ingrats, elle vous fera mille fois plus de partisans sincères. Si elle est blâmée par des coeurs sans pitié, elle sera aimée et comprise par tout ce qui est honnête dans tous les partis.

Et, aujourd'hui, accordez-moi, prince, ce que deux fois vous m'avez fait sérieusement espérer. Ordonnez l'élargissement de tous mes compatriotes de l'Indre. Parmi ceux-là, j'ai plusieurs amis, mais que justice soit faite à tous; puisque personne ne s'est déclaré contre vous, ce n'est que justice. Qu'on sache que ce que vous m'avez dit est vrai: «Je ne persécute pas la croyance, je ne châtie pas la pensée.»

Que cette parole, remportée dans mon coeur de l'Elysée et qui m'a presque guérie, reste en moi comme une consolation au milieu de mon effroi politique. Que les partis qui vous trahissent en feignant de vous servir ne nous disent plus: «Ce n'est pas notre faute, le pouvoir est implacable.» Que les intrigants qui se pressent dans l'ombre de votre drapeau ne nous fassent pas entendre qu'ils attendent des princes plus généreux qui achèteront les coeurs par l'amnistie. Prenez cette couronne de la clémence; celle-là, on ne la perd jamais.

Ah! cher prince, on vous calomnie affreusement à toute heure, et ce n'est pas nous qui faisons cela. Pardon, pardon, de mon insistance! qu'elle ne vous lasse pas; ce n'est plus un cri de détresse seulement, c'est un cri d'affection, vous l'avez voulu. Mais, en attendant cette amnistie que vos véritables amis nous promettent, faites que votre générosité soit connue dans nos provinces; connaissez ce que dit le peuple qui vous a proclamé: «Il voudrait être bon, mais il a de cruels serviteurs et il n'est pas le maître. Notre volonté est méconnue en lui, nous avons voulu qu'il fût tout-puissant, et il ne l'est pas.»

Ce désaccord entre votre pensée et celle des fonctionnaires qui s'acharnent sur leur proie dans les provinces, jette la consternation dans tous les esprits; on commence à croire le pouvoir encore faible en haut, en le voyant toujours si violent en bas. J'ose vous parler de mon département parce que là, par ma position, je suis beaucoup mieux renseignée que la police sur les actes de mon parti; parce que je vois là une véritable guerre à la conscience intime, une révoltante persécution que vous ne savez pas et dont vous ne voulez pas.

On insulte, on tente d'avilir; on exige des flatteries et des promesses de ceux qu'on élargit. Quel fond peut-on faire, hélas! sur ceux qui mentent pour se racheter? Ah! ce n'est pas ainsi que vous pardonnez, vous, à vos ennemis personnels, et je sais à présent que vous présenter comme tel un homme qu'on veut sauver, c'est assurer sa grâce. Mais je ne peux pas mentir, même pour cela, et, cette fois, je vous implore pour des hommes qui n'attendent de vous qu'une mesure d'équité et de haute protection contre vos ennemis et les leurs.

Veuillez agréer, prince, l'expression de mon respectueux attachement, et dites sur mon pauvre Berry une parole qui me permette d'y être écoutée quand j'y parlerai de vous selon mon coeur.

GEORGE SAND.

CCCXLVII

A M. JULES HETZEL, A PARIS

Paris, 20 février 1852

Mon ami,

J'aime autant vous savoir là-bas qu'ici, malgré les embarras, si peu faits pour mon cerveau et ma santé, où votre absence peut me laisser. Ici rien ne tient à rien. Les grâces ou justices qu'on obtient, sont, pour la plupart du temps, non avenues, grâce à la résistance d'une réaction plus forte que le président, et aussi grâce à un désordre dont il n'est plus possible de sortir vite, si jamais on en sort. La moitié de la France dénonce l'autre. Une haine aveugle et le zèle atroce d'une police furieuse se sont assouvis. Le silence forcé de la presse, les on dit, plus sombres et plus nuisibles aux gouvernements absolus que la liberté de contredire, ont tellement désorienté l'opinion, qu'on croit à tout et à rien avec autant de raison pour faire l'un que l'autre. Enfin, Paris est un chaos, et la province une tombe. Quand on est en province et qu'on y voit l'annihilation des esprits, il faut bien se dire que toute la sève était dans quelques hommes aujourd'hui prisonniers, morts ou bannis. Ces hommes ont fait, pour la plupart, un mauvais usage de leur influence, puisque les espérances matérielles, données par eux, une fois anéanties avec leur défaite, il n'est resté dans l'âme des partisans qu'ils avaient faits, aucune foi, aucun courage, aucune droiture.

Quiconque vit en province croit donc et doit croire le gouvernement fort et prenant sa base sur une conviction, sur une volonté générale, puisque les résistances n'y comptent pas une sur mille, et encore sont-ce des résistances timides et affaissées sous le poids de leur impuissance morale. En arrivant ici, j'ai cru qu'il fallait subir temporairement, avec le plus de calme et de foi possible en la Providence, une dictature imposée par nos fautes mêmes.

J'ai espéré que, puisqu'il y avait un homme tout-puissant, on pouvait approcher de son oreille pour lui demander la vie et la liberté de plusieurs milliers de victimes (innocentes à ses yeux mêmes, pour la plupart). Cet homme a été accessible et humain en m'écoutant. Il m'a offert toutes les grâces particulières que je voudrais lui demander, en me promettant une amnistie générale pour bientôt; J'ai refusé les grâces particulières, je me suis retirée en espérant pour tous. L'homme ne posait pas, il était sincère, et il semblait qu'il fût de son propre intérêt de l'être. J'y suis retournée une seconde et dernière fois, il y a quinze ou vingt jours pour sauver un ami personnel de la déportation et du désespoir (car il était au désespoir). J'ai dit en propres termes (et j'avais écrit en propres termes pour demander l'audience) que cet ami ne se repentirait pas de son passé, et ne s'engagerait à rien pour son avenir; que je restais en France; moi, comme une sorte de bouc émissaire qu'on pourrait frapper quand on voudrait. Pour obtenir la commutation de peine que je réclamais, pour l'obtenir sans compromettre et avilir celui qui en était l'objet, j'osai compter sur un sentiment généreux de la part du président, et je le lui dénonçai comme son ennemi personnel incorrigible. Sur-le-champ, il m'offrit sa grâce entière. Je dus la refuser au nom de celui qui en était l'objet, et remercier en mon nom. J'ai remercié avec une grande loyauté de coeur, et, de ce jour, je me suis regardée comme engagée à ne pas laisser calomnier complaisamment devant moi; le côté du caractère de l'homme qui a dicté cette action. Renseignée sur ses moeurs, par des gens qui le voient de près depuis longtemps et qui ne l'aiment pas, je sais qu'il n'est ni débauché, ni voleur, ni sanguinaire. Il m'a parlé assez longuement et avec assez d'abandon pour que j'aie vu en lui certains bons instincts et des tendances vers un but qui serait le nôtre.

Je lui ai dit: «Puissiez-vous y arriver! mais je ne crois pas que vous ayez pris le chemin possible. Vous croyez que la fin justifie les moyens; je crois, je professe la doctrine contraire. Je n'accepterais pas la dictature exercée par mon parti. Il faut bien que je subisse la vôtre, puisque je suis venue désarmée vous demander une grâce; mais ma conscience ne peut changer; je suis, je reste ce que vous me connaissez; si c'est un crime, faites de moi ce que vous voudrez.»

Depuis ce jour-là, le 6 février, je ne l'ai pas revu; je lui ai écrit deux fois pour lui demander la grâce de quatre soldats condamnés à mort, et le rappel d'un déporté mourant. Je l'ai obtenue. J'avais demandé pour Greppo et pour Luc Desages, gendre de Leroux, en même temps que pour Marc Dufraisse. C'était obtenu. Greppo et sa femme out été mis en liberté le lendemain. Luc Desages n'a pas été élargi. Cela tient, je crois, à une erreur de désignation que j'ai faite en dictant au président son nom et le lieu du jugement. J'ai réparé cette erreur dans ma lettre, et, en même temps, j'ai plaidé pour la troisième fois la cause des prisonniers de l'Indre. Je dis plaidé, parce que le président, et ensuite son ministre, m'ayant répondu sans hésiter qu'ils n'entendaient pas poursuivre les opinions et la présomption des intentions, les gens incarcérés comme suspects avaient droit à la liberté et allaient l'obtenir. Deux fois, on a pris la liste; deux fois, on a donné des ordres sous mes yeux, et dix fois dans la conversation, le président et le ministre m'ont dit, chacun de son côté, qu'on avait été trop loin, qu'on s'était servi du nom du président pour couvrir des vengeances particulières, que cela était odieux et qu'ils allaient mettre bon ordre à cette fureur atroce et déplorable.

Voilà toutes mes relations avec le pouvoir, résumées dans quelques démarches, lettres et conversations, et, depuis ce moment, je n'ai pas fait autre chose que de courir de Carlier à Piétri, et du secrétaire du ministre de l'intérieur à M. Baraguay, pour obtenir l'exécution de ce qui m'avait été octroyé ou promis pour le Berry, pour Desages, puis pour Fulbert Martin, acquitté et toujours détenu ici; pour madame Roland, arrêtée et détenue; enfin, pour plusieurs autres que je ne connais pas et à qui je n'ai pas cru devoir refuser mon temps et ma peine, c'est-à-dire, dans l'état où j'étais, ma santé et ma vie.

Pour récompense, on me dit et on m'écrit de tous côtés: «Vous vous compromettez, vous vous perdez, vous vous déshonorez, vous êtes bonapartiste! Demandez et obtenez pour nous; mais haïssez l'homme qui accorde, et, si vous ne dites pas qu'il mange des enfants tout crus, nous vous mettons hors la loi.»

Cela ne m'effraye nullement, je comptais si bien là-dessus! Mais cela m'inspire un profond mépris et un profond dégoût pour l'esprit de parti, et je donne de bien grand coeur, non pas au président, qui ne me l'a pas demandée, mais à Dieu, que je connais mieux que bien d'autres, ma démission politique, comme dit ce pauvre Hubert. J'ai droit de la donner, puisque ce n'est pas pour moi une question d'existence.

Je sais que le président a parlé de moi avec beaucoup d'estime et que ceci a fâché des gens de son entourage. Je sais qu'on a trouvé mauvais qu'il m'accordât ce que je lui demandais; je sais que l'on me tordra le cou de ce côté-là si on lui tord le sien, ce qui est probable. Je sais aussi qu'on répand partout que je ne sors pas de l'Élysée et que les rouges accueillent l'idée de ma bassesse avec une complaisance qui n'appartient qu'à eux; je sais, enfin, que, d'une main ou de l'autre, je serai égorgée à la première crise. Je vous assure que ça m'est bien égal, tant je suis dégoûtée de tout et presque de tous en ce monde.

Voilà l'historique qui vous servira à redresser des erreurs si elles sont de bonne foi. Si elles sont de mauvaise foi, ne vous en occupez pas, je n'y tiens pas. Quant à ma pensée présente sur les événements, d'après ce que je vois à Paris, la voici:

Le président n'est plus le maître, si tant est qu'il l'ait été vingt-quatre heures. Le premier jour que je l'ai vu, il m'a fait l'effet d'un envoyé de la fatalité. La deuxième fois, j'ai vu l'homme débordé qui pouvait encore lutter. Maintenant, je ne le vois plus; mais je vois l'opinion et j'aperçois de temps en temps l'entourage: ou je me trompe bien, ou l'homme est perdu, mais non le système, et à lui va succéder une puissance de réaction d'autant plus furieuse, que la douceur du tempérament de l'homme sacrifié n'y sera plus un obstacle. Maintenant le peuple et la bourgeoisie, qui murmurent et menacent à qui mieux mieux, sont-ils d'accord pour ressaisir la République? ont-ils le même but? le peuple veut-il ressaisir le suffrage universel? la bourgeoisie veut-elle le lui accorder? qui se mettra avec ou contre l'armée si elle égorge de nouveau les passants dans les rues?

Que ceux qui croient à des éléments de résistance contre ce qui existe espèrent et désirent la chute de Napoléon! Moi, ou je suis aveugle ou je vois que le grand coupable, c'est la France, et que, pour le châtiment de ses vices et de ses crimes, elle est condamnée à s'agiter sans solution durant quelques années, au milieu d'effroyables catastrophes.

Le président, j'en reste et j'en resterai convaincue, est un infortuné, victime de l'erreur et de la souveraineté du but. Les circonstances, c'est-à-dire les ambitions de parti, l'ont porté au sein de la tourmente. Il s'est flatté de la dominer; mais il est déjà submergé à moitié et je doute qu'à l'heure qu'il est, il ait conscience de ses actes.

Adieu, mon ami; voilà tout pour aujourd'hui. Ne me parlez plus de ce qu'on dit et écrit contre moi. Cachez-le-moi; je suis assez dégoûtée comme cela et je n'ai pas besoin de remuer cette boue. Vous êtes assez renseigné par cette lettre pour me défendre s'il y a lieu, sans me consulter. Mais ceux qui m'attaquent méritent-ils que je me défende? Si mes amis me soupçonnent, c'est qu'ils n'ont jamais été dignes de l'être, qu'ils ne me connaissent pas, et alors je veux m'empresser de les oublier.

Quant à vous, cher vieux, restez où vous êtes jusqu'à ce que cette situation s'éclaircisse, ou bien, si vous voulez venir pour quelque temps, dites-le-moi. Baraguay-d'Hilliers ou tout autre peut, je crois, demander un sauf-conduit pour que vous veniez donner un coup d'oeil à vos affaires. Mais n'essayons rien de définitif avant que le danger d'un nouveau bouleversement soit écarté des imaginations.

GEORGE SAND.

CCCXLVIII

A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA PRISON DE CHÂTEAUROUX

Paris, 24 février 1852.

Mon cher ami, je vous remercie de votre bonne lettre. Elle m'a fait un grand plaisir. On ne me soupçonne donc pas parmi vous? À la bonne heure, je vous en sais gré, et je puiserai dans cette justice de mes compatriotes un nouveau courage. Ce n'est pas la même chose ici. Il y a des gens qui ne peuvent croire au courage du coeur et au désintéressement du caractère; et on m'abîme par correspondance dans les journaux étrangers. Qu'importe, n'est-ce pas?

Si je vous voyais, je vous donnerais des détails sur mes démarches et sur mes impressions personnelles, qui vous intéresseraient; mais je peux les résumer en quelques lignes qui vous donneront la mesure des choses.

Le nom dont on s'est servi pour accomplir cette affreuse boucherie de réaction n'est qu'un symbole, un drapeau qu'on mettra dans la poche et sous les pieds le plus tôt qu'on pourra. L'instrument n'est pas disposé à une éternelle docilité. Humain et juste par nature, mais nourri de celle idée fausse et funeste que la fin justifie les moyens, il s'est persuadé qu'on pouvait laisser faire beaucoup de mal pour arriver au bien, et personnifier la puissance dans un homme pour faire de cet homme la providence d'un peuple.

Vous voyez ce qui adviendra, ce qui advient déjà de cet homme. On lui cache la réalité des faits monstrueux qu'on accomplit en son nom, et il est condamné à la méconnaître pour avoir méconnu la vérité dans l'idée. Enfin, il boit un calice d'erreurs présenté à ses lèvres, après avoir bu le calice d'erreurs présenté à son esprit, et, avec la volonté personnelle du bien rêvé, il est condamné à être l'instrument, le complice, le prétexte du mal accompli par tous les partis absolutistes. Il est condamné à être leur dupe et leur victime. Dans peu, j'en ai l'intime et tragique pressentiment, il sera frappé pour faire place à des gens qui ne le vaudront certainement pas, mais qui prennent le soin de le faire passer pour un despote implacable (sous d'hypocrites formules d'admiration), afin de rendre sa mémoire responsable de tous les crimes commis par eux à son insu.

Il me paraît essayer maintenant d'une dictature temporaire dont il espère pouvoir se relâcher. Le jour où il l'essayera, il sera sacrifié, et, pourtant, s'il ne l'essaye pas bientôt, la nation lui suscitera une résistance insurmontable. Je vois l'avenir bien noir; car l'idée de fraternité est étouffée pour longtemps par le système d'infamie, de délation et de lâche vengeance qui prévaut. La pensée de la vengeance entre nécessairement bien avant dans les coeurs, et que devient, hélas! le sentiment chrétien, le seul qui puisse faire durer une république!

Je ne sais, quant à nous, pauvres persécutés du Berry, ce qui sera statué sur notre sort. J'ai plaidé notre cause au point de vue de la liberté de conscience, et je le pouvais en toute conscience, puisque nous n'avons rien fait en Berry contre la personne du président depuis les événements de décembre. Il m'a été répondu qu'on ne poursuivait pas les pensées, les intentions, les opinions, et cependant on le fait, et cependant je ne vois pas la réalisation des promesses qu'on m'a faites. On me dit, ailleurs, que c'est fourberie et jésuitisme.

J'ai la certitude que ce n'est pas cela. C'est quelque chose de pis pour nous, peut-être. C'est impuissance. On a donné une hécatombe à la réaction: on ne peut plus la lui arracher.—Pourtant j'espère encore pour nous de mon plaidoyer, et j'espère pour tous de la nécessité d'une amnistie prochaine. On la promet ouvertement. On obtient facilement à titre de grâce; mais, comme personne de chez nous ne demande ainsi, je n'ai qu'à faire le rôle d'avocat sincère, et à démentir, autant qu'il m'est possible, les calomnies de nos adversaires.

Adieu, cher ami; brûlez ma lettre; je la lirais au président; mais un préfet ne la lui lirait pas, et y trouverait le prétexte à de nouvelles persécutions. Je ne vous exhorte pas au courage et à la patience: je sais que vous n'en manquez pas. Ma famille se joint à moi pour vous embrasser de coeur. Espérons nous revoir bientôt.

CCCXLIX

A M. CALAMATTA, A BRUXELLES.

Paris, 24 février 1852.

Mon ami,

Ce qu'on t'a dit qu'il m'avait dit est vrai, du moins dans les termes que tu me rapportes; mais il ne faut pas se flatter. Je n'ai pas le droit, moi, de suspecter la sincérité des intentions de la personne. Il me semble qu'il y aurait une grande déloyauté à invoquer ces sentiments chez elle et à les déclarer perfides, après que je leur dois le salut de quelques-uns.

Mais, en mettant à part tout ce qu'on peut dire et penser contre ou pour cette personne, il me paraît prouvé maintenant qu'elle est ou sera bientôt réduite à l'impuissance, pour s'être livrée à des conseils perfides, et pour avoir cru qu'on pouvait faire sortir le bon (dans le but) du mal (dans les moyens).

Son procès est perdu aussi bien que le nôtre; qu'en résultera-t-il? des malheurs pour tous! S'il y avait un maître en France, on pourrait espérer quelque chose; ce maître-là pouvait être le suffrage universel, quelque dénaturé et dévié qu'il fût de son principe; quelque aveugle et pressé de travailler à son bonheur matériel que fût le peuple, on pouvait se dire: «Voilà un homme qui résume et représente la résistance populaire à l'idée de liberté; un homme qui symbolise le besoin d'autorité temporaire que le peuple semble éprouver: que ces deux volontés soient d'accord et, par le fait, ce sera la dictature du peuple, une dictature sans idéal mais non pas sans avenir, puisqu'en acquérant le bien-être dont il est privé, le peuple acquerra forcément l'instruction et la réflexion.

Il m'a semblé, il me semble encore, bien que je n'aie pas revu la personne depuis le 5 février, que les électeurs et l'élu sont assez d'accord sur le fond des choses; mais tous deux ignorent les moyens, et s'imaginent que le but justifie tout. Ils ne voient pas que le jeu des instruments qu'ils emploient, et la fatalité, se montrent ici plus justes et plus logiques qu'on ne pouvait s'y attendre. Les instruments trahissent, paralysent, corrompent, conspirent et vendent. Voilà ce que je crois, et je m'attends à tout, excepté au triomphe prochain de l'idée fraternelle et chrétienne, sans laquelle nous n'aurons pas de république durable. Nous passerons par d'autres dictatures, Dieu sait lesquelles! Quand le peuple aura fait de douloureuses expériences, il s'apercevra qu'il ne peut pas se personnifier dans un homme et que Dieu ne veut pas bénir une erreur qui n'est plus de notre siècle.

En attendant, c'est nous, républicains, qui serons encore victimes de ces orages. Probablement, nous serions sages si nous attendions, pour rappeler le peuple à ses vrais devoirs, qu'il comprît ses erreurs et qu'il se repentît de lui-même de nous avoir considérés comme une poignée de scélérats qu'il fallait abandonner, livrer, dénoncer aux fureurs de la réaction.

Bonsoir, mon ami; je t'embrasse et regrette bien que tu sois toujours là-bas quand je suis ici. Ma santé ne se rétablit pas encore, je me suis beaucoup fatiguée pour obtenir jusqu'ici beaucoup moins qu'on ne m'avait promis; je m'en prends surtout au désordre effrayant qui règne dans cette sinistre branche de l'administration, et à la préoccupation où les élections tiennent le pouvoir. Je crois que l'amnistie viendra ensuite. Si elle ne vient pas, je recommencerai mes démarches pour arracher du moins à la souffrance et à l'agonie le plus de victimes que je pourrai; on m'en récompense par des calomnies, c'est dans l'ordre, et je n'y veux pas faire attention.

On joue une nouvelle pièce de moi la semaine prochaine, une pièce gaie et bouffonne[1] que j'ai faite avec la mort dans l'âme, les directeurs de théâtre refusant mes pièces, sous prétexte qu'elles rendent triste. Ces pauvres spectateurs! ils ont le coeur si tendre! ils sont si sensibles, ces bons bourgeois! Il faut prendre garde de les rendre malades!

Bonsoir encore, cher ami; je t'envoie cette lettre par une occasion sûre. Embrasse ta chère Peppina pour moi. Maurice est très fier de ton compliment.

[1] Les Vacances de Pandolphe.

CCCL

AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

Paris, mars 1852.

Prince,

Ils sont partis pour le fort de Bicêtre, ces malheureux déportés de Châteauroux, partis enchaînés comme des galériens, au milieu des larmes d'une population qui vous aime et qu'on vous peint comme dangereuse et féroce. Personne ne comprend ces rigueurs. On vous dit que cela fait bon effet; on vous ment, on vous trompe, on vous trahit!

Pourquoi, mon Dieu, vous abuse-t-on ainsi? Tout le monde le devine et le sent, excepté vous. Ah! si Henri V vous renvoie en exil ou en prison, souvenez-vous de quelqu'un qui vous aime toujours, bien que votre règne ait déchiré ses entrailles et qui, au lieu de désirer, comme les intérêts de son parti le voudraient peut-être, qu'on vous rende odieux par de telles mesures, s'indigne de voir le faux rôle qu'on veut vous faire dans l'histoire, à vous qui avez le coeur grand autant que la destinée.

A qui plaisent donc ces fureurs, cet oubli de la dignité humaine, cette haine politique qui détruit toutes les notions du juste et du vrai, cette inauguration du règne de la terreur dans les provinces, le proconsulat des préfets, qui, en nous frappant, déblayent le chemin pour d'autres que vous? Ne sommes-nous pas vos amis naturels, que vous avez méconnus pour châtier les emportements de quelques-uns? Et les gens qui font le mal en votre nom, ne sont-ils pas vos ennemis naturels? Ce système de barbarie politique plaît à la bourgeoisie, disent les rapports. Ce n'est pas vrai. La bourgeoisie ne se compose pas de quelques gros bonnets de chef-lieu qui ont leurs haines particulières à repaître, leurs futures conspirations à servir. Elle se compose de gens obscurs qui n'osent rien dire, parce qu'ils sont opprimés par les plus apparents, mais qui ont des entrailles et qui baissent les yeux avec honte et douleur en voyant passer ces hommes dont on fait des martyrs et qui, ferrés comme des forçats sous l'oeil des préfets, tendent avec orgueil leurs mains aux chaînes.

On a destitué à la Châtre un sous-préfet, j'en ignore la raison; mais le peuple dit et croit que c'est parce qu'il a ordonné qu'on ôtât les chaînes et qu'on donnât des voitures aux prisonniers.

Les paysans étonnés venaient regarder de près ces victimes. Le commissaire de police criait au peuple:. «Voilà ceux qui out violé et éventré les femmes!»

Les soldats disaient tout bas: «N'en croyez rien! on n'a pas violé, on n'a pas éventré une seule femme. Ce sont là d'honnêtes gens, bien malheureux. Ils sont socialistes, nous ne le sommes pas; mais nous les plaignons et nous les respectons.» A Châteauroux, on a remis les chaînes. Les gendarmes qui ont reçu ces prisonniers à Paris ont été étonnés de ce traitement.

Le général Canrobert n'a vu personne. On le disait envoyé par vous pour réviser les sentences rendues par l'ire des préfets et la terreur des commissions mixtes, pour s'entretenir avec les victimes et se méfier des fureurs locales. Trois de vos ministres me l'avaient dit, à moi; je le disais à tout le monde, heureuse d'avoir à vous justifier. Comment ces missi dominici, à l'exception d'un seul, ont-ils rempli leur mission? Ils n'ont vu que les juges, ils n'ont consulté que les passions, et, pendant qu'une commission de recours en grâce était instituée et recevait les demandes et les réclamations, vos envoyés de paix, vos ministres de clémence et de justice aggravaient ou confirmaient les sentences que cette commission eût peut-être annulées.

Pensez à ce que je vous dis, prince, c'est la vérité. Pensez-y cinq minutes seulement! Un témoignage de vérité, un cri de la conscience qui est en même temps le cri d'un coeur reconnaissant et ami, valent bien cinq minutes de l'attention d'un chef d'État.

Je vous demande la grâce de tous les déportés de l'Indre, je vous la demande à deux genoux, cela ne m'humilie pas. Dieu vous a donné le pouvoir absolu: eh bien, c'est Dieu que je prie, en même temps que l'ami d'autrefois. Je connais tous ces condamnés: il n'y en a pas un qui ne soit un honnête homme, incapable d'une mauvaise action, incapable de conspirer contre l'homme qui, en dépit des fureurs et des haines de son parti, leur aura rendu justice comme citoyen et leur aura fait grâce comme vainqueur.

Voyons, prince, le salut de quelques hommes obscurs, devenus inoffensifs; le mécontentement d'un préfet de vingt-deux ans qui fait du zèle de novice et de six gros bourgeois tout au plus, pauvres mauvaises gens égarés, stupides, qui prétendent représenter la population, et que la population ne connaît seulement pas, ne sont-ce pas là de grands sacrifices à faire quand il s'agit pour vous d'une action bonne, juste et puissante?

Prince, prince, écoutez la femme qui a des cheveux blancs et qui vous prie à genoux; la femme cent fois calomniée, qui est toujours sortie pure, devant Dieu et devant les témoins de sa conduite, de toutes les épreuves de la vie, la femme qui n'abjure aucune de ses croyances et qui ne croit pas se parjurer en croyant en vous. Son opinion laissera peut-être une trace dans l'avenir.

Et vous aussi, vous serez calomnié! et, que je vous survive ou non, vous aurez une voix, une seule voix peut-être dans le parti socialiste qui laissera sur vous le testament de sa pensée. Eh bien, donnez-moi de quoi me justifier auprès des miens, d'avoir eu espoir et confiance en votre âme. Donnez-moi des faits particuliers, en attendant ces preuves éclatantes que vous m'avez fait pressentir pour l'avenir et que mon coeur, droit et sincère, n'a pas repoussées comme un leurre, comme une banale parole de commisération pour ses larmes.

CCCLI

AU MÊME

Paris, mars 1852.

Prince,

Je vous remercie du fond du coeur des grâces que vous avez daigné accorder à ma requête.

Accordez-moi, accordez à vous-même, à votre propre coeur, celle des treize déportés de l'Indre, condamnés par la commission mixte de Châteauroux. Ils ont adressé en vain leur recours à la commission des grâces. Ils m'écrivent que le général Canrobert, qui n'a voulu voir à Châteauroux que les autorités, contrairement à ce qui m'avait été dit de sa mission par trois de vos ministres, leur est annoncé comme devant les voir au fort de Bicêtre, où ils ont été transférés.

Est-ce le moment d'invoquer la soumission, quand ils viennent, ces malheureux, d'être ferrés comme des forçats sous les yeux du préfet et de traverser ainsi la France, eux, hommes honorables et incapables de la pensée d'une mauvaise action? Cet affreux système qui assimile la présomption de l'opinion politique, aux crimes les plus abjects, ne voulez-vous pas qu'il cesse, et qu'on cesse de croire que vous l'avez autorisé, que vous l'avez connu?

Prince, faites voir que vous avez le sens délicat de l'honneur français. N'exigez pas que vos ennemis—si toutefois ces vaincus sont vos ennemis—deviennent indignes d'avoir été combattus par vous. Rendez-les à leurs familles sans exiger qu'ils se repentent; de quoi? d'avoir été républicains? Voilà tout leur crime. Faites qu'ils vous estiment et vous aiment. C'est un gage bien plus certain pour vous que les serments arrachés par la peur.

Croyez-en le seul esprit socialiste qui vous soit resté personnellement attaché, malgré tous ces coups frappés sur son Église. C'est moi, le seul à qui l'on n'ait pas songé à faire peur, et qui, n'ayant trouvé en vous que douceur et sensibilité, n'a aucune répugnance à vous demander à genoux la grâce de mes amis.

CCCLII

A M. ALPHONSE FLEURY, A LA CHÂTRE.

Nohant, 5 avril 1852.

Mon ami,

Ta volonté soit faite! Je n'insiste pas, et je ne t'en veux pas, puisque tu obéis à une conviction. Mais je la déplore en un sens, et je veux te dire lequel, afin que nous sachions nous comprendre à demi-mot désormais.

Le point culminant de ton raisonnement est celui-ci: Il faut de grandes expiations et de grands châtiments. La notion du droit ne peut renaître que par des actes terribles de justice.

En d'autres termes, c'est la dictature que tu crois légitime et possible entre nos mains, c'est la rigueur, c'est le châtiment, c'est la vengeance.

Je veux, je dois te dire que je me sépare entièrement de cette opinion et que je la crois faite pour justifier ce qui se passe aujourd'hui en France. Le gouvernement de tous a toujours été et sera toujours l'idéal et le but de ma conscience. Pour que tous soient initiés à leurs droits et à leurs propres intérêts, il faut du temps, il en faut cent fois plus que nous ne l'avions prévu en proclamant le principe souverain du suffrage universel. Il a mal fonctionné, tant pis pour nous et pour lui-même. Que nous lui rendions demain son libre exercice, il se tournera encore contre nous, cela est évident, certain. Vous en conclurez, je pense, qu'il faut le restreindre ou le détruire momentanément pour sauver la France. Je le nie; je m'y refuse. J'ai sous les yeux le spectacle d'une dictature. J'ai vu celle de M. Cavaignac, qui, je m'en souviens bien, ne t'a pas choqué autant que celle-ci, et qui ne valait certes pas mieux. J'en ai assez; je n'en veux plus. Toute révolution prochaine, quelle qu'elle soit, ne s'imposera que par ces moyens, qui sont devenus à la mode et qui tendent à passer dans nos moeurs politiques.

Ces moyens tuent les partis qui s'en servent. Ils sont condamnés par le ciel, qui les permet, comme par les masses, qui les subissent. Si la République revient sur ce cheval-là, elle devient une affaire de parti qui aura son jour comme les autres, mais qui ne laissera après elle que le néant, le hasard et la conquête par l'étranger. Vous portez donc dans vos flancs, vous autres qui êtes irrités, la mort de la France. Puissiez-vous attendre longtemps le jour de rémunération que vous croyez souverain et que je crois mortel! J'espère que les masses s'éclaireront jusque-là, en dépit de tout, qu'elles comprendront que leurs souffrances sont le résultat de leurs fautes, de leur ignorance et de leur corruption, et que, le jour ou elles seront aptes à se gouverner elles-mêmes, elles renieront des chefs qui reviendraient vers elles avec la terreur en croupe.

Jusque-là, nous souffrirons, soit! nous serons victimes, mais nous ne serons pas bourreaux. Il est temps que cette vieille question que Mazzini ressuscite soit vidée: la question de savoir s'il faut être politique ou socialiste. Il prononce qu'il faut être désormais purement politique. Je prononce dans mon âme qu'il faut être, quant à présent, socialiste non politique, et l'expérience des années qui viennent de s'écouler me ramène à mes premières certitudes. On ne peut être politique aujourd'hui sans fouler aux pieds le droit humain, le droit de tous. Cette notion du vrai droit ne peut pas s'incarner dans la conscience d'hommes qui n'ont pas d'autre moyen pour le faire prévaloir que de commencer par le violer. Quelque honnêtes, quelque sincères qu'ils soient, ils cessent de l'être dès qu'ils entrent dans l'action contemporaine. Ils ne peuvent plus l'être, à peine de recommencer l'impuissance du gouvernement provisoire. La logique du fait les contraint à admettre le principe des jésuites, de l'inquisition, de 93, du 18 brumaire et du 2 décembre. Qui veut la fin veut les moyens. Ce principe est vrai en fait, faux en morale, et un parti qui rompt avec la morale ne vivra jamais en France, malgré l'apparence d'immoralité de cette nation troublée et fatiguée.

Donc, la dictature est illégitime, devant Dieu et devant les hommes; elle n'est pas plus légitime aux mains d'un roi que dans celles d'un parti révolutionnaire, Elle a sa légitimité fatale dans le passé, elle ne l'a plus dans le présent. Elle l'a perdu le jour où la France a proclamé le principe du suffrage universel. Pourquoi? Parce qu'une vérité, n'eût-elle vécu qu'un jour, prend son rang et son droit dans l'histoire. Il faut qu'elle s'y maintienne, au prix de tous les tâtonnements, de toutes les erreurs dont son premier exercice est entaché et entravé inévitablement; mais malheur à qui la supprime, même pour un jour! Là reparaît le grand sens des masses, car elles abandonnent celui qui commet cette profanation; là est toute la cause de l'indifférence avec laquelle le peuple a vu violer sa représentation au 2 décembre. Elle n'était pas encore le produit du suffrage restreint; mais elle avait décrété la mort du suffrage universel, et le peuple s'est plus volontiers laissé prendre à l'appât d'un faux suffrage universel, qui du moins n'avait pas été débaptisé, et dont il n'a pas compris les restrictions mentales.

«Mais, me diras-tu peut-être, je ne suis pas de ceux qui voudraient revenir avec la dictature et la suppression ou la restriction du suffrage universel.» Pour ce qui te concerne, j'en suis persuadée; mais alors je te déclare que tu es impuissant, parce que tu es illogique. Cette nation-ci n'est pas républicaine, et, pour qu'elle le devînt, il faudrait la liberté de la propagande; plus que cette liberté, car elle ne sait pas lire et n'aime pas à écouter. Il faudrait l'encouragement donné d'en haut à la propagande; il faudrait peut-être la propagande imposée par l'État. Fort bien! Quel sera le gouvernement assez fort pour agir ainsi? Une dictature révolutionnaire, je n'en vois pas d'autre. Qui la créera? une révolution? Soit. Faite par qui? Par nous, que la majorité du vote repousse et sacrifie? Ce ne pourra être alors que par une conspiration, par un coup hardi, par un hasard heureux, par une surprise, par les armes. Combien y resterons-nous? Quelques mois pendant lesquels, pour préparer le bon résultat du suffrage, nous ferons de la terreur sur les riches, et par conséquent de la misère sur les pauvres. Et les pauvres ignorants voudront de nous? Allons donc! Un ouvrier a dit une belle parole en mettant trois mois de misère au service de l'idée; mais est-ce qu'il y a eu de l'écho en France? est-ce que le pauvre ne sera pas toujours pressé de se débarrasser, par le vote, d'un pouvoir qui l'effraye et qui ne peut pas lui donner des satisfactions immédiates, quoi qu'il ose et quoi qu'il fasse? Non, cent fois non, on ne peut pas faire une révolution sociale avec les moyens de la politique actuelle; ce qui a été vrai jusqu'ici est devenu faux, parce que le but de cette révolution est une vérité qui n'a pas encore été expérimentée sur la terre, et qu'elle est trop pure et trop grande pour être inaugurée par les moyens du passé, et par nous-mêmes, qui sommes encore à trop d'égards les hommes du passé. Nous en avons la preuve sous les yeux. Voici un système qui, au fond, porte en lui-même un principe de socialisme matérialiste qu'il ne s'avoue pas, mais qui est sa destinée propre, son innéité fatidique, son unique moyen d'être, quoi qu'il fasse pour s'y soustraire et pour caresser les besoins d'aristocratie qui le rongent lui-même. Le jour où il laissera trop peser la balance de son instinct aristocratique, il sera perdu. Il faut qu'il caresse le peuple ou qu'il périsse. Il le sait bien et il frémit sur sa base à peine jetée dans le sol. Pourquoi ce pouvoir est-il impossible à consolider sans violence et sans faiblesse? Car il offre le spectacle de ces deux extrêmes qui se touchent toujours et partout. C'est parce qu'il est l'oeuvre des souvenirs du passé, impuissant à entraver comme à fonder l'avenir, et à obtenir un autre résultat que le désordre moral et le chaos intellectuel. Si l'ordre matériel réussit a s'y faire, et j'en doute, quel sera le progrès véritable? Aucun, selon moi, dont l'avenir puisse lui savoir gré. À présent que je le regarde et que je le juge avec calme, je vois son oeuvre et son rôle dans l'histoire. Il est une nécessité matérielle des temps qui l'ont produit. Il est une véritable lacune dans le sens providentiel des événements humains.

Il y a des jours, des mois, des années dans la vie des individus, comme dans celle des nations, où la destinée semble endormie et la Providence insensible à nos maux et à nos erreurs. Dieu semble s'abstenir, et nous sommes forcés, par la fatigue et l'absence de secours extérieurs, de nous abstenir nous-mêmes de travailler à notre salut; sous peine de précipiter notre ruine et notre mort, nous sommes dans une de ces phases. Le temps devient le seul maître, le temps qui au fond, n'est que le travail invincible de cette mystérieuse Providence voilée à nos regards. Je prendrai un exemple plus saisissant et je comparerai le peuple, que nous avons essayé d'éclairer, à un enfant très difficile à manier, très aveugle, assez ingrat, fort égoïste et innocent, en somme, de ses propres fautes, parce que son éducation a été trop tardive et ses instincts trop peu combattus; un véritable enfant, en un mot: tous se ressemblent plus ou moins. Quand tous les moyens ont été tentés, dans l'étroite limite où de sages parents peuvent lutter contre la société corrompue qui leur dispute et leur arrache l'âme de cet enfant, n'est-il pas des jours où nous sentons qu'il faut le laisser à lui-même et espérer sa guérison de sa propre expérience? Dans ces jours-là, n'est-il pas évident que nos exhortations l'irritent, le fatiguent et l'éloignent de nous? Crois-tu qu'une oeuvre de persévérance et de persuasion comme celle de sa conversion peut s'accomplir par la menace et la violence? L'enfant s'est donné à de mauvais conseils, à de perfides amis. Faut-il venir sous ses yeux frapper, briser, anéantir ceux qui l'ont accaparé? Sera-ce un moyen, de reconquérir sa confiance? Bien loin de là! il les plaindra, il les pleurera comme des victimes de notre fureur jalouse et il leur pardonnera tout le mal qu'ils lui auront fait, par l'indignation que lui causera celui que nous leur ferons. Le moyen le plus sûr et le plus naïvement logique n'est-il pas, quand nous nous sentons complètement supplantés par eux, de laisser l'enfant égaré, souffrir de leurs trahisons et s'éclairer sur leur perfidie?

Il n'y a plus que le sentiment moral, le sentiment fraternel, le sentiment évangélique qui puisse sauver cette nation de sa décadence. Il ne faut pas croire que nous sommes à la veille de la décadence: nous y sommes en plein, et c'est se faire trop d'illusions que d'en douter; mais l'humanité ne compte plus ses revers et ses conquêtes par périodes de siècles. Elle marche à la vapeur aujourd'hui et quelques années la démoralisent, comme quelques années la ressuscitent. Nous entrons dans le Bas-Empire à pleines voiles; mais c'est à pleines voiles que nous en sortirons. Les idées vraies sont émises pour la plupart, laissons-leur le temps de s'incarner, elles ne sont encore que dans les livres et sur les programmes. Elles ne peuvent pas mourir, elles veulent, elles doivent vivre; mais attendons, car si nous bougeons dans les circonstances fatales où nous sommes, et où nous sommes par notre faute, nous allons les engourdir encore et mettre à leur place, des intérêts matériels et des passions violentes. Arrière ces mots de haine et de vengeance qui nous assimilent à nos persécuteurs. La haine et la vengeance ne sont jamais sanctifiées par le droit, elles sont toujours une ivresse, l'exercice maladif de facultés brutales et incohérentes. Il n'en peut sortir que du mal, le désordre, l'aveuglement, les crimes contre l'humanité, et puis la lassitude, l'isolement, l'impuissance.

Mon Dieu, les excès de notre première révolution ne nous ouvriront-ils jamais les yeux? Les passions n'y ont-elles pas joué un rôle si violent, qu'elles y ont tué l'idée, et que Robespierre, après avoir débuté par flétrir la peine de mort, en arrive à la regarder comme une nécessité politique? Il croyait tuer le principe de l'aristocratie en détruisant toute une caste! Une caste nouvelle s'est formée le lendemain, et, aujourd'hui, cette caste ressuscite l'Empire, après avoir cédé la place à celle de la Restauration, que Robespierre n'avait pu empêcher de lui survivre et de procréer!

93! cette grande chose que nous ne sommes pas de taille à recommencer, a cependant avorté, grâce aux passions, et vous parlez de garder vos passions comme un devoir de conscience! Cela est insensé et coupable. Croyez-vous que, le lendemain du jour où vous vous serez bien vengés, le peuple sera meilleur et plus instruit, et que vous pourrez lui faire goûter les douceurs de la fraternité? Il sera cent fois pire qu'aujourd'hui. Restez donc dehors, vous qui n'avez que de la colère à son service.

Mieux vaut qu'il réfléchisse dans l'esclavage que d'agir dans le délire, puisque son esclavage est volontaire, et que vous ne pouvez l'en affranchir qu'en le prenant par la surprise et la violence d'un coup de main. Mieux vaut que les prétendants se dévorent entre eux, plutôt que des révolutions prétoriennes s'accomplissent. Le peuple n'est pas disposé à y intervenir. Elles passeront sur sa tête et s'affaisseront sur ses propres mines. Alors le peuple s'éveillera de sa méditation, et, comme il sera le seul pouvoir survivant, le seul pouvoir qu'on ne peut pas détruire dès qu'il a commencé à respirer véritablement, il mettra par terre, sans fureur et sans vengeance, tous ces fantômes d'un jour qui ne pourront plus conspirer contre lui.

Mais cela ne fait, pas les affaires des hommes d'action de ce temps-ci. Ils ne veulent pas s'abstenir, ils ne veulent pas attendre. Il leur faut un rôle et du bruit. S'ils ne font rien, ils croient que la France est perdue. La plupart d'entre eux ne se sont-ils pas imaginé qu'ils avaient sauvé la société dans les horribles journées de juin, en abandonnant la populace au sabre africain? La populace ne l'a pas oublié, elle ne veut plus d'aucun parti, elle s'abstient, c'est son droit. Elle se méfie, elle en a sujet. Elle ne veut plus de politique, elle subit le premier joug venu et s'arrange pour ne pas se faire écraser dans la lutte, puisque c'est son destin éternel. Elle n'est pas si égoïste que l'on croit, elle voit plus loin, dans son épais bon sens, que nous dans nos agitations fiévreuses. Elle attend son jour, elle sent que les hommes d'aucun parti ne veulent ou ne peuvent le lui hâter. Elle sait qu'elle se fût fait mitrailler en décembre au profit de Changarnier, que Cavaignac et consorts eussent fait jonction avec une bonne partie de la bourgeoisie. Nous tombions dans ce pouvoir oligarchique et militaire; j'aime autant celui-ci. Je suis aussi bête et aussi sage que le peuple: je sais attendre.

Et allons au fond du coeur humain. Pourquoi sais-je-attendre? Pourquoi la majorité du peuple français sait-elle attendre? Ai-je le coeur plus dur qu'un autre? Je ne crois pas. Ai-je moins de dignité qu'un homme de parti? J'espère que non. Le peuple souffre-t-il moins que vous autres? J'en doute fort. Sommes-nous sur des roses dans ce pays-ci? Nous ne nous en apercevons guère.

Pourquoi êtes-vous plus pressés que nous? C'est que vous êtes pour la plupart des ambitieux: les uns des ambitieux de fortune, de pouvoir et de réputation; les autres, comme toi, des ambitieux d'honneur, d'activité, de courage et de dévouement; noble ambition sans doute que celle-là, mais qui n'en a pas moins sa source dans un besoin personnel d'agir à tout prix et de croire à soi-même plus qu'il n'est toujours sage et légitime d'y croire. Vous avez de l'orgueil, honnêtes gens que vous êtes! vous êtes peu chrétiens! vous croyez que rien ne peut se faire sans vous, vous souffrez quand on vous oublie, vous vous dégoûtez quand on vous méconnaît. Les vanités qui vous coudoient vous abusent, vous chauffent et vous exploitent. Vous avez vécu à l'aise dans cette Assemblée constituante qui a commencé à égorger le socialisme sans s'en douter, ou plutôt en le voulant un peu; car vous ne vous disiez pas encore socialistes à cette époque, vous vous êtes retrempés plus tard dans le programme de la Montagne, qui est votre meilleure action, votre seul ouvrage durable; mais il était trop tard et trop tôt pour que cela produisit un bien immédiat, vous aviez déjà fait divorce à votre insu avec le sentiment populaire, que vous eussiez voulu féconder, et qui s'éteignait dans la méfiance; pour se jeter dans la passion ou se laisser tomber dans l'inertie. Vous avez pourtant fait pour le mieux; selon vos lumières et vos forces; mais vous étiez poussés par les passions autant que par les principes, et vous avez commis tous plus ou moins, dans un sens ou dans l'autre, des fautes inévitables; qu'elles vous soient mille fois pardonnées!

Je ne suis pas de ceux qui s'entr'égorgent dans les bras de la mort. Mais je dis que vous ne pouvez plus rien avec ces passions-là. Votre sagesse, par conséquent votre force, serait de les apaiser en vous-mêmes, pour attendre l'issue du drame qui se déroule aujourd'hui entre le principe de l'autorité personnelle et le principe de la liberté commune: cela mériterait d'être médité à un point de vue plus élevé que l'indignation contre les hommes. Les hommes! faibles et aveugles instrumens de la logique des causes!

Il serait bon de comprendre et de voir, afin d'être meilleurs, pour être plus forts; au lieu de cela, vous vous usez, vous vous affaiblissez à plaisir dans des émotions ardentes et dans des rêves de châtiment que la Providence, plus maternelle et plus forte que vous, ne mettra jamais, j'espère, entre vos mains.

Adieu, mon ami! d'après toute cette philosophie que j'avais besoin de me résumer et de te résumer en rentrant dans le repos de la campagne, tu vas croire que je m'arrange fort bien de ce qui est, et que je ne souffre guère dans les autres. Hélas! je ne m'en arrange pas, et j'ai vu plus de larmes, plus de désespoirs, plus de misères, dans ma petite chambre de Paris, que tu n'en as pu voir en Belgique. Là, tu as vu les hommes qui partent; moi, j'ai vu les femmes qui restent! Je suis sur les dents après tant de tristesses et de fatigues dont il a fallu prendre ma part, après tant de persévérance et de patience dont il a fallu m'armer pour aboutir à de si minces allègements. Je ne m'en croyais pas capable; aussi j'ai failli y laisser mes os. Mais le devoir porte en soi sa récompense. Le calme s'est fait dans mon âme, et la foi m'est revenue. Je me retrouve aimant le peuple et croyant à son avenir comme à la veille de ces votes qui pouvaient faire douter de lui, et qui ont porté tant de coeurs froissés à le mépriser et à le maudire!

Je t'embrasse et je t'aime.