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Correspondance, 1812-1876 — Tome 4 cover

Correspondance, 1812-1876 — Tome 4

Chapter 10: CCCLXXIX
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About This Book

A collection of personal letters records the correspondent's life between home and city, blending affectionate family details, household and gardening routines, and responses to illness and bereavement with practical worries about money and local hardship. The correspondence also treats ongoing literary and theatrical projects, exchanges with fellow writers and publishers, and occasional political asides, combining candid everyday observation with reflections on work, friendship, and social obligations to create an intimate portrait of a writer balancing domestic responsibilities and public cultural engagement.

The Project Gutenberg eBook of Correspondance, 1812-1876 — Tome 4

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Title: Correspondance, 1812-1876 — Tome 4

Author: George Sand

Release date: October 29, 2004 [eBook #13875]
Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

Credits: Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.,

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, 1812-1876 — TOME 4 ***
GEORGE SAND

CORRESPONDANCE

1812-1876

IV
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3

1883

CCCLXX

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A VARSOVIE

Nohant, 3 janvier 1854.

Ma chère mignonne, je reçois ta lettre de nouvel an; j'étais bien sûre que tu penserais à moi, et je t'embrasse mille fois, en te souhaitant aussi tous les biens de ce monde, les vrais: le bonheur domestique, les bons amis, et un peu d'aisance en travaillant. Je vois que, pour le moment, tu vis comme une reine, au milieu des gâteries d'une excellente et charmante famille. Je te vois courant en traîneau, emmaillotée de fourrures princières et croyant rêver. Je vois aussi M. George écarquillant les yeux devant son arbre de Noël. Je te dirai que cette fête, perdue en France, s'est conservée à la Châtre; ce qui prouve encore une fois que le Berry est la croûte aux traditions. Nini, qui est avec moi depuis mon retour de Paris, a été invitée à passer les fêtes de Noël chez Angèle, qui a un joli garçon du même âge que Nini, un George aussi, qu'elle a adopté pour son petit mari et dont elle est positivement folle. Elle a donc vu l'arbre merveilleux et elle ne tarit pas sur ce chapitre.

Oui, j'avais reçu ta lettre à Paris, ma chère fille, et mon retard à te répondre est tout de ma faute: j'ai quitté Paris si enrhumée, que j'en étais imbécile. Arrivée ici, j'ai travaillé, jardiné et si bien rempli mon temps, que, fatiguée le soir d'avoir écrit ou pioché la terre toute la journée, j'allais me coucher, remettant mes lettres au lendemain.

Depuis que nous sommes littéralement enterrés sous la neige,—on en a rarement vu autant, dans ce pays-ci, que cette année!—je me fatigue encore davantage, pour combattre le froid, qui me rend ordinairement malade, et dont je triomphe par une santé comme je ne l'ai jamais eue. Plus de migraines, plus de douleurs, rien. Je dois cela à la fureur du jardinage, que je poursuis jusque dans les temps impossibles. En ce moment, je balaye la neige et je fais des forteresses avec Maurice; car tu sauras que Maurice a eu la gentillesse de venir avec Solange, par le temps le plus affreux, un ouragan, des tourbillons et du verglas, pour passer le jour de l'an avec moi et faire cette veillée que tu connais, où l'on se saute au cou, sur le coup de minuit, en échangeant des petits cadeaux. Ce jour heureux a été cependant bien attristé par la mort du pauvre Planet.

Mes enfants sont encore avec moi pour quelques jours, et je pense que Solange remmènera Nini, qui est devenue charmante, sauf quelques caprices. Elle est si drôle, qu'on la gâte malgré soi. Nous avons bien pensé à toi, chère fille, en nous embrassant tous. Aussi suis-je chargée de mille embrassades pour toi; mais je pense qu'on ne me laissera pas fermer ma lettre sans te les offrir directement. Notre petit Lambert n'est pas là, malheureusement, lui qui est le plus spirituel de la société.

Bonsoir, mon enfant chéri. J'embrasse Georget sur ses grosses joues roses et je le charge d'embrasser pour moi les beaux enfants de Marie[1].

Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sûre qu'on t'aime ici de loin comme de près.

[1] Belle-soeur de madame de Bertholdi.

CCCLXXI

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

Nohant, 16 janvier 1854

Mon cher gros,

Je sais que Solange t'avait écrit une lettre de folies au jour de l'an. Si je ne m'en suis pas mêlée, c'est qu'en dépit de l'arrivée et de la présence de mes enfants, j'avais le coeur triste. Nous avons perdu, en effet, le meilleur de notre groupe d'amis; le plus dévoué, le plus généreux, le plus actif Berrichon qui ait existé, je crois.

Je te remercie, mon cher vieux, de tes souhaits de nouvel an, je n'ai pas besoin de te dire que je te souhaite aussi la meilleure destinée possible en ce triste monde, où nous ne sommes pas toujours sur des roses et où il faut courage, travail, patience et volonté; résignation surtout! car nous avons beau faire, quand la mort frappe sur ceux que nous aimons, la cruelle qu'elle est se bouche les oreilles!

Je n'ai pas de nouvelles de l'affaire du pauvre Defressine[1]. Demande à
M. Bixio si le prince s'en occupe et s'il y peut quelque chose.

Tu nous avais promis, de par ta science agricole et économique, que le blé n'augmenterait pas. Il augmente affreusement et il y a beaucoup de misère ici. Heureusement, le froid n'a pas persisté; car nous étions au bout de nos fagots, et les pauvres faisaient triste mine. Le bois augmente toujours et, qui pis est, il est rare. Nous sommes obligés d'en abattre pour nous chauffer et de le brûler vert.

Voyons, je m'imaginais, que, depuis que tu faisais dans un journal savant, nous n'allions plus manger que des ananas et des oranges; que le vin allait pousser sur les tuiles des toits et le pain tout cuit dans les champs. Je vois bien que tu es un gros paresseux et que tu laisses tout aller à la diable.

Aucante, que j'attendais hier pour mettre sa lettre dans la mienne, me dit ce soir qu'il t'a répondu au sujet des livres: ainsi je n'ai plus à te parler que de tes chutes, qui me paraissent trop multipliées, et je commence à craindre une démolition. Tâche donc de faire vite fortune, afin d'aller toujours en voiture, et surtout de venir nous voir.

Je me livre au jardinage avec furie, par tous les temps, cinq heures par jour, avec Nini à côté de moi, piochant et brouettant aussi. Cela m'abrutit beaucoup, et la preuve, c'est que, tout en bêchant et ratissant, je me mets à faire des vers. Les premiers que je livrerai à la publicité me sont venus à propos de ce pauvre cher Planet, et je les ai faits tout en bêchant et en pleurant. Je ne les fais imprimer que dans le journal d'Arnaud[2], n'ayant plus l'Éclaireur, hélas! et j'en interdis la reproduction; car je ne me pique pas de savoir faire de bons vers, et je ne voudrais pas, à propos d'une tristesse sérieuse et vraie, servir d'aliment à une discussion littéraire. Je les ai faits pour moi d'abord, et puis je me suis dit que, la police ayant interdit aux amis du cher mort de prononcer un mot d'éloge privé sur sa tombe, une petite poésie où il n'y a pas la moindre allusion politique remplacerait, autant que possible, l'hommage du coeur qu'il n'a pas été permis de lui décerner.

Je t'enverrai cela, tu le donneras à ceux de ses plus proches amis que tu connais, en les prévenant bien que cela n'a pas la prétention d'être autre chose qu'un ex-voto. Bonsoir, mon cher vieux; écris-nous souvent. Nous t'embrassons de coeur.

[1] Déporté à Lambessa après le coup d'État de 1851. [2] Le directeur de l'Écho de l'Indre.

CCCLXXII

A MAURICE SAND, A PARIS

Nohant, 31 janvier 1854.

Cher enfant,

Tu m'en écris bien court! J'espère que tu te portes bien et que tu t'amuses, et tu sais, au reste, que j'aime mieux trois lignes que rien.

Moi, je ne te dis pas grand'chose non plus, parce que je ne fais rien que tu ne saches par coeur, et que ma vie est si uniforme, si semblable tous les jours à la veille, que tu peux te dire, à toutes les heures, ce qui se passe à Nohant, et de quoi je m'occupe.

Mon Trianon devient colossal et Teverino[1] a pris cinq actes. Je remets au net et j'avance. Je me porte bien, sauf un peu d'excitation de nerfs qui m'empêche de m'endormir bien.

Nous avons été voir la comédie bourgeoise pour les pauvres, à la Châtre.
C'est trop mauvais. Duvernet et Eugénie sont directeurs de cette troupe.
Ça ne leur fait pas honneur.

Il pleut depuis deux jours; jusque-là, il a fait beau et chaud le jour, froid la nuit, ce qui constitue un hiver excellent. Le jardinier a planté, dans un carré du jardin, un verger magnifique. Patureau est revenu planter sa vigne, qui sera aussi un modèle de vigne. Il y a émulation. Nini dit toutes les bêtises du monde et se porte comme un charme.

Nous avons une tradition pour toi. Quand on veut avoir un bon chien de garde, on le pile. Connais-tu ça? Voici comme on procède:

Auguste le charpentier, qui est sorcier et pileux de chiens, s'est rendu, par une nuit noire, chez Millochau, à la prière de ce dernier, pour piler son chien. La nuit était si noire, qu'Auguste passa à quatre pattes sur le pont pour ne pas se noyer, dit-il; mais cela faisait peut-être bien partie de la conjuration, il ne l'avoue pas. Le chien avait trois ou quatre jours. Il ne faut pas qu'il ait vu clair quand on le soumet à l'opération, on le met dans un mortier et on le pile avec un pilon. Auguste dit qu'on ne lui fait pas grand mal; mais je crois bien qu'il le broie et que, par son art, il le ressuscite. Tout en le pilant, il lui dit trois fois cette formule:

  Mon bon chien, je te pile.
  Tu ne connaîtras ni voisin ni voisine.
  Hormis moi qui te pile.»

Je continue l'histoire du chien à Millochau. Ledit chien devint si méchant, c'est-à-dire si bon, qu'il dévorait bêtes et gens. Excepté Auguste, il ne connaissait personne; mais, comme il allait étrangler les moutons jusque dans la bergerie, on fut obligé de le tuer. Il paraît qu'Auguste l'avait pilé un peu plus qu'il ne fallait.

Je t'envoie une lettre pour Dumas. Tâche qu'il la reçoive en personne, car je crains pour les cinquante francs que je lui ai adressés[2]. Il y a un désordre affreux, je crois, dans son administration.

Je vois que Mauprat finit sa carrière au moment où ton théâtre de marionnettes commence la sienne. Nous serons arrivés, je crois, à soixante représentations. C'est un succès honorable et voila tout. Dis donc à Vaëz[3] de m'écrire ce qui est advenu de M. de Pleumartin[4]. Un avoué du nom de Pleumartin, habitant le Poitou, a réclamé contre la pièce et le roman. Je l'ai adressé à Vaëz et je n'en ai plus entendu parler.

Bonsoir, mon vieux. Je te bige.

  [1] Pièce jouée au Gymnase, en 1854, sous le titre de Flaminio.
  [2] Sans doute pour quelqu'une des souscriptions ouvertes par le
      journal le Mousquetaire.
  [3] Directeur de l'Odéon.
  [4] Homonyme d'un personnage dont il est question dans Mauprat.

CCCLXXIII

AU MÊME

Nohant, 19 février 1854.

Mon cher enfant,

Tu t'amuses, tu bourines [1] dans le domaine des arts: c'est bien, c'est le meilleur genre de plaisir et celui qui laisse quelque chose. Pourtant n'y absorbe pas tout ton temps. Donne quelques heures de ta journée à la peinture, que tu me parais bien négliger, puisque tu ne m'en parles pas. Aie des amis et rassemble-les autour de toi pour la récréation de l'esprit; mais ne leur laisse pas prendre toutes les heures du jour, car il ne t'en resterait plus pour piocher avec un peu de réflexion pour ton compte.

La guerre va paralyser pendant quelque temps notre édition. Elle se vend très peu et celle de Hugo pas du tout. Hetzel s'en inquiète. Moi, je crois que, ou l'on ne fera pas la guerre, ou bien, dès qu'elle sera en train, les affaires reprendront leur cours inévitable, comme il arrive toujours après une panique bourgeoise. Ne néglige donc pas tes dessins. Voilà encore une dernière livraison qui est bien rendue et dont les compositions sont jolies excepté le Centaure[2], qui n'est pas manqué, mais dont tu aurais pu tirer quelque chose de plus jeune et de plus poétique. Mais songe à apprendre à peindre et fais des tableaux, puisque tu es à Paris principalement pour y trouver toutes les ressources et facilités qui te manquent ici. Je sais bien que les bruits de guerre rendront les tableaux plus difficiles encore à placer que les éditions à quatre sous. Mais ce resserrement des dépenses de luxe, et la constipation générale n'ont jamais de durée, et, quand on a de l'ouvrage fait, il n'est pas à faire le jour où l'occasion arrive d'en tirer profit. Enfin mets de l'équilibre dans ta vie. Je ne dis pas que tu en manques, je n'en sais rien; je te dis cela pour le cas où l'amusement l'emporterait un peu trop sur l'utile.

Tu vas donc devenir auteur dramatique? C'est pour le coup que le père Aulard te traitera d'homme de lettres sur ton passeport. Je désirerais que la nouvelle troupe de pantomime réussît: c'est si joli à ressusciter! Si tu peux faire qu'il n'y ait pas qu'un seul rôle dans ces sortes d'ouvrages, mais que tous les types soient habillés, costumés, et passables comme talent, ce sera un grand progrès, et Paul Legrand en ressortira beaucoup mieux. J'aurais préféré que tu lui fisses le Noir et le Blanc. Si je ne me trompe pas, c'est là que le Pierrot avait quelque chose de dramatique, que tu as assez bien rendu. Le talent de Legrand est le drame. Dans le comique, il est très bouffon, mais peu distingué, et, pour faire oublier Deburau père, pour écraser le fils, qui sans avoir grand talent, a de la distinction dans l'aspect, il faudrait déployer les qualités que ne cherchait pas le père et que n'aura jamais le fils; ces qualités saisissantes, touchantes et effrayantes que la pantomime bouffonne ne donne pas souvent, mais qu'il faudrait trouver, tout en restant dans le cadre burlesque. Legrand a ces qualités-là à un très haut degré. Si on les utilise, on aura du succès avec lui, et il aura, lui, une grande vogue.

Si tu veux que nous te fassions un autre envoi de marionnettes et de costumes, dis-le nous. Mais vite, car le printemps s'avance, malgré la neige et la glace qui jouissent de leur reste, et j'espère bien que le beau temps te ramènera au bercail, bien vide sans toi.

Je me demande comment vous avez pu arranger votre théâtre, plus petit que celui d'ici, pour être vu de tant de spectateurs. Il est vrai que ton atelier est en longueur.

Je vas tout à fait bien, sans cependant pouvoir rouler ma tête entre mes épaules comme celle d'Arlequin. C'est un exercice qui m'est bien défendu pour quelque temps encore, et je n'ose pas me remettre à jardiner avant qu'il fasse beau. Ce manque de mouvement m'écoeure un peu. Mais je travaille. J'ai repris ma pièce d'un bout à l'autre, et j'ai bon espoir.

Bonsoir, mon cher Bouli; je te bige mille fois, Nini aussi. Je ne t'ai pas dit que le jardinier était parti pour cause de querelles et d'insociabilité!…

  [1] Bouriner, perdre son temps en ayant l'air de s'occuper.
  [2] Composition destinée à illustrer une édition du Centaure de
      Maurice de Guérin, publiée par George Sand, avec une étude sur
      cette oeuvre.

CCCLXXIV

AU MÊME

Nohant, 11 mars 1854.

Ta lettre m'a fait grand plaisir, mon petit vieux chat. Ne t'inquiète pas de mes bobos: je me fais plaindre, parce que je suis comme une âme en peine quand je ne peux pas bien travailler.

J'achève ma grande pièce en cinq actes pour la seconde fois. La première version ne m'avait pas satisfaite; c'est fini: je vais aviser à autre chose. Je ne donnerai pas dans le micmac des arrangements de Nello en mousquetaire, c'est insensé. Dumas m'en a écrit lui-même, je lui réponds.

Si les bourgeons t'amènent, ce sera bientôt, Dieu merci! car les voilà qui poussent. Il fait une chaleur écrasante dans le jour. Nous avons été hier, Solange, Nini et moi, dans le ravin du Magnier, tout le long du petit ruisseau. Nous étions en sueur comme en plein été. Bonsoir, mon enfant; je te bige mille fois.

CCCLXXV

A M. ARMAND BARBÈS, A BELLE-ISLE EN MER

Nohant, 3 juin 1854.

Dans l'impossibilité de s'écrire à coeur ouvert, de se parler des choses de la vie et de la famille, on peut au moins s'envoyer un mot de temps en temps, et celui-ci est pour vous dire que mon affection est inaltérable, comme ma muette préoccupation incessante et fidèle.

J'ai de vos nouvelles de plusieurs côtés, je sais que votre âme est inébranlable et votre coeur toujours calme et généreux. Je pense à vous quand je pense à Dieu, qui vous aime, c'est vous dire que j'y pense souvent.

GEORGE SAND.

CCCLXXVI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS[1]

Nohant, 16 juillet 1854.

Mon cher prince,

Vous m'avez dit de vous écrire, je n'ose pas trop, vous devez avoir si peu le temps de lire! Mais voilà deux lignes pour vous dire que je vous aime toujours et que je pense à vous plus que vous ne pouvez penser à moi. C'est tout simple, vous agissez et nous regardons. Vous êtes dans la fièvre de la vie, et nous sommes dans le recueillement de l'attente.

On m'écrit de Belle-Isle, et vous devinez bien qui: «On m'accuse de chauvinisme, parce que je fais des voeux pour que nos petits soldats entrent à Moscou et à Pétersbourg, et pour la mission que notre cher pays est toujours chargé de remplir dans le monde.»

Il y a là, dans les fers, une âme de héros qui prie comme moi tout naïvement, et avec qui je suis fière d'être d'accord.

Mais nous sommes malheureux comme les pierres, de ne rien savoir que par des journaux auxquels on ne peut se fier, et d'attendre souvent si longtemps des nouvelles contradictoires. Quoi qu'il arrive, je ne peux pas ne pas espérer. Je ne peux pas me persuader que les Russes nous battront jamais. Ni vous non plus, n'est-ce pas?

Mon fils me dit tous les jours que, si je n'étais pas une mère si bête, il aurait demandé à vous suivre. Mais, moi, je n'ai que ce fils-là, et comment ferais-je pour m'en passer?

Vous savez que nous avons un été abominable et que, si les pluies ne cessent pas, nous aurons la famine! Ah! nous voilà sautant sur des cordes bien tendues!

C'est vous autres qui en tenez le bout, là-bas. Quant à l'issue que vous souhaitez, la résurrection de la Pologne et de toutes les victimes dont on ne paraît pas s'occuper, elle viendra peut-être fatalement. Dieu est grand et Mahomet n'est pas son seul prophète.

Mais voilà plus de deux lignes. Pardon et adieu, chère Altesse impériale, toujours citoyen quand même et plus que jamais, puisque vous voilà soldat de la France. Comme tel, recevez tous les respects qui vous sont dus, sans préjudice de toute l'affection que je vous conserve pour vous-même.

GEORGE SAND.

[1] Reçue au camp de Jeffalik, près Varna, le 5 août 1854.

CCCLXXVII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 16 juillet 1854.

Ne soyez pas inquiet de moi, mon cher enfant. Je me porte assez bien, je travaille, je reçois plusieurs amis; c'est l'époque où la maison se remplit. Je ravale d'un air gai de lourds chagrins qui me viennent toujours d'où vous savez. On m'a repris ma petite-fille qui faisait toute ma joie. Et encore, si c'était pour son bien! Mais les montagnes de douleurs qui noircissent ce côté de mon horizon seraient trop hautes, trop tristes à vous montrer. Et puis je n'en ai pas le courage, et plus je vois que je n'y peux rien, plus j'en souffre, plus j'ai besoin d'y penser sans rien dire.

Autour de moi, on est heureux, c'est tout ce que je demande pour me réconcilier avec la vie; et j'ai du travail, c'est tout ce qu'on peut demander aux hommes pour accepter un lien avec leur société maudite et infortunée.

Je n'ai rien reçu de vous, mon enfant; si vous m'avez fait un envoi, il s'est égaré. Cela arrive souvent de Toulon à Nohant. Envoyez donc toujours dans une lettre et ne vous inquiétez pas du port. J'en paye tant pour des envois qui m'embêtent, que je suis dédommagée quand je paye ce qui me plaît et m'intéresse.

Oui, oui, sauvez-vous à la campagne si le choléra vous menace. Quand même il ne devrait pas vous atteindre, du moment qu'il vous effraye, ce ne serait pas vivre que de vouloir le braver: et donnez-moi de vos nouvelles souvent, quelque paresseuse que je sois à vous écrire.

Si vous n'étiez pas si loin et si le voyage n'était pas si cher, je vous dirais: «Venez à Nohant.» Mais, en outre, il y fait un temps qui vous désespérerait tout à fait; car il nous désespère un peu, nous autres qui sommes moins difficiles. Depuis deux mois, nous n'avons pas eu deux jours de soleil, et la terre est si trempée de pluie, qu'on ne peut pas sortir des chemins. Cela gêne bien Maurice, qui avait repris fureur à l'entomologie; et cela nous menace de la famine, si ça continue. Jusqu'ici, nos moissons n'ont pas encore trop souffert, mais il est temps que ça finisse. Elles commencent à courber trop la tête; et, si une fois elles se couchent dans la boue, une dernière averse perdra tout. Le revenu de Nohant est si peu de chose, que la perte de nos blés ne serait pas un échec irréparable; mais, si le désastre est général, comme tout se tient, les arts seront aussi infructueux que la terre, et je ne sais pas avec quoi nous donnerons à manger aux gens qui mourront de faim. Décidément, le ciel est fâché et le soleil ne veut plus de nous sur ce coin de l'univers.

Vous m'avez envoyé des vers d'un de vos amis pour lesquels je ne peux pas être aussi indulgente que vous. Il m'en a envoyé aussi de son côté, et je n'ai pas répondu. Que voulez-vous! je ne sais pas mentir: je trouve cela affreusement maniéré, sous une affectation de fausse simplicité, et si décousu, si jeté au hasard de la fourchette, que c'est incompréhensible. Pourquoi d'ailleurs m'envoyer cela? Je n'y peux rien.

Pourtant, il me peine de chagriner un de vos amis, et, comme je ne suis pas forcée de le désespérer par ma franchise, j'aime mieux me taire. Arrangez-vous pour lui dire que je suis si occupée, que je reçois tant de vers, tant de prose… C'est la vérité. Cela arrive tous les jours, comme des avalanches, de tous les coins du monde; et il y a si peu de choses lisibles pour mes pauvres yeux, calligraphiquement et intellectuellement parlant! Pour m'achever, votre ami écrit comme pour un myope, et je suis presbyte.

Faites des vers, vous, à la bonne heure. Je ne peux pas aimer ceux de tout le monde, et c'est un peu votre faute.

Bonsoir, mon cher enfant. Embrassez pour moi Désirée et Solange, comme je vous embrasse, de tout mon coeur maternel.

CCCLXXVIII

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

Nohant, 31 juillet 1854.

Mon pauvre gros,

Es-tu de retour de ton triste voyage? As-tu de meilleures espérances pour ton pauvre vieux père? As-tu rapporté un peu de tranquillité, ou encore plus de chagrin? Ta santé est-elle moins détraquée après tout cela?

Ta lettre nous a bien attristés et nous te le disons tous, comme nous faisons des voeux tous pour toi, et pour une existence moins accablée et moins éprouvée. Il ne faut pourtant pas voir en noir comme tu fais. Le départ des chers vieux parents, qui vont, comme tu dis, au repos éternel, est une loi de la nature; et, quant à toi qui es jeune et qui as le devoir d'être courageux, tu n'as pas le droit de désespérer de Dieu et des hommes. Pense que tu as des amis, mon cher vieux, et qu'un temps viendra où, plus libre et mieux portant, tu seras content de les retrouver et de te retrouver toi-même en possession d'une vie plus heureuse.

Nous avons bien du regret de ne t'avoir pas pu arrêter un moment dans ta route. Écris-nous; nous sommes impatients tous d'avoir de tes nouvelles.

G. SAND.

CCCLXXIX

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 11 août 1854,

Mon cher enfant, je vous remercie de m'écrire, et je vous écris aussi, bien que ce ne soit qu'un mot, pour que vous ne soyez pas inquiet de nous: Nous avons aussi le voisinage du choléra. Il sévit assez sérieusement à Châteauroux. Peut-être ne viendra-t-il pas jusqu'ici. Il ne faudrait pourtant pas trop s'y fier; mais je n'en suis pas frappée et effrayée comme vous l'êtes, et permettez-moi de vous dire qu'il faut combattre un peu cette préoccupation qui pourrait être nuisible, si vous étiez atteint même d'un léger mal. Tant d'autres dangers roulent incessamment sur nos têtes, qu'un de plus ne devrait pas assumer sur lui nos angoisses. Je suis bien d'avis qu'il faut s'y soustraire autant que possible et reculer devant le péril qui se particularise, à cause surtout de ceux que nous aimons. Mais, quand on a fait ce qu'on peut et ce qu'on doit, il faut attendre la destinée avec calme. Quand le tonnerre gronde, on fait bien de ne pas se mettre sous les grands arbres. Mais, une fois en plein champ, il faut se dire qu'on a toutes les chances, sauf une, pour qu'il ne vous atteigne pas. Vous me direz que cette chance, grande comme la main, est aussi importante dans le domaine de l'inconnu, du hasard, que la surface entière du globe. Eh bien, alors, n'y pensons pas pour nous-mêmes, puisqu'un aérolithe peut tout aussi bien tomber sur nous du fond d'un ciel pur.

Écrivez-moi et dites-moi quand même vos idées noires, si vous ne pouvez les surmonter. J'aime mieux cela que votre silence. Les journaux nous disent que le fléau se retire de vous. Mais je ne crois pas absolument à ce qui est imprimé.

Voilà bien un autre choléra en Espagne! Encore une fois, la glace est brisée; mais le peuple en sortira-t-il plus heureux? Avant un mois, Espartero bombardera ces bonnes villes qui l'appellent comme un sauveur et qui ont déjà oublié ses bombes à peine refroidies! C'est partout et toujours la même histoire qui recommence, et c'est à dégoûter des articles de foi, dans quelque sens qu'on les envisage.

J'ai eu beaucoup de chagrin et d'inquiétude pour ma fille, qui se croyait fort malade et qui m'envoyait presque ses derniers adieux. Son médecin m'écrit qu'elle n'a presque rien et que je me tienne tranquille.

J'embrasse Solange et Désirée. Mille tendresses d'ici, toujours.

CCCLXXX

A M. ARMAND BARBÈS, A BELLE-ISLE EN MER

Nohant, le 5 octobre 1854.

Dieu soit béni pour avoir envoyé au dictateur cette bonne pensée, cette pensée de justice; car toute pensée de cette nature émane de la volonté de Dieu? Votre lettre, votre fragment de lettre cité dans les journaux est une pensée divine aussi; car Dieu veut qu'en dépit des erreurs de point de vue et des haines de parti, et de tous, les griefs fondés ou non, nous aimions la patrie. Comment n'aimerions-nous pas la nôtre, qui représente, à travers toutes les vicissitudes, les idées les plus avancées, de l'univers? Où est donc, ailleurs, le maître absolu qui sentirait qu'un patriotisme héroïque, inébranlable, dans le sein d'un homme enchaîné, est une raison plus forte que la raison d'État? Il faut gouverner des Français pour avoir cette lueur, de vérité, au milieu de l'enivrement du pouvoir.

Acceptez, quoi qu'on vous dise; car il est des gens qui vous crieront de refuser, j'en suis sûre. Vous serez forcé, d'ailleurs! La prison ne reprend pas les victimes volontaires. Mais va-t-on vous conseiller de quitter la France? Non, ne le faites pas. Vous êtes libre sans conditions, cela est dit officiellement. Je ne pense pas qu'il y ait une porte de derrière pour vous exiler après cette parole?

Restez donc en France, si les pouvoirs de second ordre ne vous chassent pas. Ils ne l'oseront pas, j'espère.

Restez avec nous; on s'amoindrit à l'étranger, on voit faux, on s'aigrit; on arrive, par nostalgie, à maudire la patrie ingrate, et, par là, on devient ingrat soi-même. Venez à nous qui avons soif de vous voir; rappelez-vous ce rêve doux et déchirant que je faisais encore, pendant que vous étiez en jugement à Bourges: je vous appelais à Nohant, je voulais vous y garder longtemps, refaire votre santé ébranlée, et vous demander de me donner, à moi, cette santé morale qui ne vous a jamais abandonné. Venez, venez! dans huit ou dix jours, je serai à Paris pour une quinzaine, et je veux, de là, vous ramener à Nohant. Je vous y verrai, n'est-ce pas, tout de suite, à Paris? Écrivez-moi un mot, que je sache où vous êtes. Moi, je demeure rue Racine, 3, près l'Odéon.

Il y aura des misérables, peut-être, qui diront que vous avez fait agir pour obtenir votre liberté. Oui, il y a, en tout temps, des calomniateurs, des lâches qui haïssent par instinct la candeur et la vertu. J'espère que vous n'allez pas vous occuper de cette fange. Moi, je me tiens sur la brèche pour cracher dessus; j'ai une lettre, une dernière lettre de vous, où vous me dites ce qu'il y a dans celle que l'empereur a lue. Je l'ai baisée avec respect, cette lettre qui me confirmait dans mon sentiment intime et profond de la patrie. Gardons-le, ce sentiment; défendons-le contre la hideuse joie d'une partie de notre parti. Rappelons-nous que l'on a tué la République en disant: «Tout! les Cosaques même, plutôt que le socialisme!» Affrontons avec courage ceux qui disent aujourd'hui: «Tout! les Cosaques mêmes, plutôt que l'Empire.» Et, si l'on nous dit que nous trahissons notre foi, tenez, rions-en, il n'y a pas autre chose à faire!—Mais, si vous ne pouvez pas en rire, vous dont le noble coeur a tant saigné, acceptez ceci comme un martyre de plus. Dieu vous rendra un jour la justice que vous refusent les hommes.

J'attends avec impatience un mot de vous; si vous aviez vu comme Maurice était rayonnant en m'apportant cette nouvelle, ce matin, à mon réveil! Quelle joie dans la maison, même pour ceux qui ne vous connaissent pas!

Si vous n'avez pas le temps d'écrire, faites-moi donner avis de ce que vous faites, par quelque ami.

GEORGE SAND.

CCCLXXXI

AU MÊME

Paris, 28 octobre 1854

Mon ami,

Vous vous calomniez quand vous dites: «J'ai agi dans un moment de surprise, en songeant plutôt à mes intérêts propres qu'à ceux de la cause.»

Non, ce n'est pas comme cela: vous avez cru sacrifier encore une fois votre vie et votre repos à l'intérêt moral de la cause. Moi, j'aurais eu, j'avais une autre appréciation de cet intérêt. Votre action n'en est pas moins pure et moins belle. Mais laissez-moi vous dire mon sentiment. Il y a les belles actions, et les bonnes actions. La charité peut faire taire l'honneur même. Je ne dis pas le véritable honneur, celui qu'on garde intact et serein au fond de la conscience, mais l'honneur visible et brillant, l'honneur à l'état d'oeuvre d'art et de gloire historique. Cet honneur-là, de même que celui du coeur, s'est emparé de votre existence. Vous êtes déjà passé à l'état de figure historique et vous représentez, de nos jours, le type du héros, perdu dans notre triste société.

Laissez-moi pourtant défendre la charité, cette vertu toute religieuse, toute intérieure, toute secrète peut-être, dont l'histoire ne parlera pas et qu'elle pourra même méconnaître absolument. Eh bien, selon moi, la charité vous criait: «Restez, taisez-vous! acceptez cette grâce; votre fierté chevaleresque rive les fers et les verrous des cachots. Elle condamne à l'exil éternel les proscrits de Décembre, à la mendicité ou à la misère dont on meurt, sans se plaindre, des familles entières, des familles nombreuses.»

Ah! vous avez vécu dans votre force et dans votre sainteté! vous n'avez pas vu pleurer les femmes et les enfants?

Dans ce cruel parti dont nous sommes, on blâme, on flétrit les pères de famille qui demandent à revenir gagner le pain de leurs enfants, cela est odieux. J'en ai vu rentrer, de ces malheureux, qui ont mieux aimé jurer de ne jamais s'occuper de politique sous l'Empire que d'abandonner leurs fils à la honte de la mendicité et leurs filles à celle de la prostitution; car vous savez bien que le résultat de l'extrême détresse; c'est la mort ou l'infamie.

Ces farouches politiques! Ils exigeaient que tous leurs frères fussent des saints! En avaient-ils le droit? Vous seul peut-être aviez ce droit-là! mais l'a-t-on jamais? je ne me suis pas senti l'avoir, moi; j'ai fait rentrer ou sortir tant que j'ai pu: rentrer ceux que l'exil eût tués, sortir ceux qui en restant eussent été immolés. J'ai pu bien peu; je ne sais pas si on me le reproche, si quelques rigoristes le trouvent mauvais; ah! cela m'est bien égal! Je ne méprise pas les hommes qui ne sont pas des héros et des saints. Il me faudrait mépriser trop de gens, et moi-même, dont les entrailles ne peuvent pas s'endurcir au spectacle de la souffrance.

Et puis, je ne suis pas bien sûre que ceux qui ont sacrifié leur activité, leur carrière, leur avenir politique, leur réputation même, n'aient pas été, en certaines circonstances, les vrais saints et les vrais martyrs. L'intolérance et le soupçon, l'orgueil et le mépris, voilà de tristes chemins pour marcher vers le temple de la Fraternité!

Et puis encore, je vous disais, je crois, que toute bonne pensée vient de Dieu. S'il en envoie à nos adversaires, devons-nous y répondre par le dédain? si nous le faisons, quand reviendront-elles, ces pensées de justice et de réparation? Nous ne voulons pas que ce joug devienne moins lourd. Nous sommes fiers, de la force de nos fronts, nous ne songeons pas aux faibles qui succombent!

Vous allez me trouver trop femme, je le sens bien. Mais je suis femme, et je ne peux pas en rougir, devant vous surtout, qui avez tant de tendresse et de piété dans le coeur.

Maintenant, vais-je trop loin dans l'amour de l'abnégation, et, vous, avez-vous été trop loin dans l'amour de votre propre dignité? Que Dieu, qui sait nos intentions pures, pardonne à celui de nous qui se trompe. Dans un monde plus brillant et plus libre, comme ceux que nous promet Jean Reynaud, nous verrons plus clair et nous agirons avec plus de certitude. Le but pour nous dans ce purgatoire qu'il nous attribue, c'est d'agir selon nos forces et nos croyances, de manière à pouvoir monter toujours.

J'ai à cet égard une sérénité d'espérance qui m'a toujours soutenue ou consolée, et je vous donne rendez-vous avec confiance dans un astre mieux éclairé, où nous reparlerons-de ces petits événements d'aujourd'hui qui nous paraissent si grands.

Nous reverrons-nous dans celui-ci? Je l'ignore. Mille choses disent oui, mille autres choses disent non. Si nous avions pu causer à Nohant, je vous aurais dit le livre que vous avez à faire et que vous ferez quand même, lorsqu'un peu de calme et de repos vous aura fait apparaître dans son ensemble et dans sa signification le résumé de votre propre mission.

Ce livre, j'y pensais le jour où j'ai appris votre délivrance. Je vous entendais me dire: «Je ne suis pas un écrivain de métier, je ne suis pas un assembleur de paroles.» Et je vous répondais, dans mon rêve: «Vous le ferez à Nohant; je l'écrirai sous votre dictée, et il remplira le monde d'une grande pensée et d'une utile leçon.» Il y a un point de vue plus vaste et plus humain que l'étroite piété de Silvio Pellico. Et le nôtre, nous eussions pu le dire sans être condamnés ni poursuivis par aucun gouvernement, tant nous eussions été dans des vérités supérieures à toute société et à nous-mêmes.

Vous ferez ce livre, je le répète. Vous le ferez autrement; je regrette seulement de ne vous pas apporter la part d'inspiration qui nous fût venue en commun.

Adieu, mon ami; je n'ai pas le temps de vous en dire davantage aujourd'hui. Je vis dans le mouvement du théâtre en ce moment-ci. Il me tarde de retourner à mon silence de Nohant. J'y serai dans peu de jours; c'est là que vous pourrez toujours m'écrire. Ne me laissez pas ignorer ce que vous devenez.

A vous.

G. SAND.

CCCLXXXII

AU MÊME

Nohant, 27 novembre 1854.

Mon ami,

Vous êtes bon; oui, bon! ce qui est être grand plus que ceux qui ne sont que grands. Je vous ai presque grondé, et vous me répondez, avec la douceur d'un enfant, que j'ai eu raison. Il n'y a qu'une seule chose, qu'un seul point, où je puisse avoir la raison absolue pour moi. C'est quand je m'afflige et me désole de ne pas vous voir. Je ne vous écris pas aujourd'hui: mon Maurice vient d'être non dangereusement, mais assez cruellement malade. Il va bien; mais, moi, je suis lasse, lasse, et je me trouve dans un arriéré de travail effrayant.

Où que vous soyez, écrivez-moi quelquefois. À présent que vous êtes un peu plus à vous-même qu'en prison, causons de loin; mais, au moins, causons de temps en temps.

Où que vous soyez, après avoir repris à la vie physique, dont vous devez avoir besoin sans vous en rendre compte, lisez et écrivez. Vous avez de bonnes choses à nous dire, même en dehors de ce vain monde des faits. Votre âme a monté plus haut que les nôtres, et ces romans que vous avez faits, entre ciel et terre dans les rêveries de la prison, vous nous les devez.

Adieu, pour cette nuit de fatigue. Je suis à vous de coeur et d'esprit.

G. SAND.

30 novembre. Emile, occupé pour Maurice d'une copie assez longue, ne m'a remis que ce soir la lettre que j'attendais pour vous envoyer la mienne. Je me vois donc quelques instants de calme pour vous redire que je pense à vous souvent; oui, bien souvent! Dans toutes les émotions, chagrin ou contentement, réflexion ou lecture, chaque fois que mon âme travaille, languit ou s'élève, je me compose un ciel, c'est-à-dire, selon Jean Reynaud, une terre, un monde, où j'espère aller, et tout de suite j'y appelle ceux de ce monde-ci que je veux et compte y retrouver. Et puis, dans les épreuves véritables, je pense aussi aux devoirs de cette vie où nous sommes, et votre patience, votre vertu (pardonnez-moi un mot vieilli, mais toujours bon), se présentent devant moi pour me donner de la volonté. Vous avez été bien malheureux, mon ami, et, pourtant, il me semble qu'au fond du coeur vous êtes le plus heureux des hommes, parce que vous avez la conscience la plus pure et l'équilibre le plus divin. Vous avez la certitude d'une récompense là-haut, tandis que, nous autres, nous n'avons que l'espoir d'un dédommagement.

Je vous demande pardon pour la lettre prolixe d'Émile. Il est prolixe, c'est sa nature, en écrivant. Il ne vous entretient que de nos malades, comme si c'était bien intéressant. Il ne se dit pas assez que vous recevez trop de lettres et que vous y répondez trop fidèlement.—La seule chose bonne de sa lettre, c'est la conversion qu'il vous doit, et dont il n'est pas encore bien rempli; car il ne me l'a fait savoir qu'en me permettant de lire l'aveu qu'il en fait. Nous avions des querelles sur ce sujet, et il en avait surtout avec Maurice, qui brûlait d'aller là-bas, et qui y aurait été, sans la crainte de mon désespoir en dedans. Je ne l'aurais pourtant pas empêché de suivre son idée, qui était à la fois artistique et patriotique. Mais j'aurais bien souffert!—Voilà que je fais comme Émile, et que je vous entretiens de nous. Rien de tout cela ne vaut la peine d'être dit.

Quand c'est à vous que je parle, je voudrais n'avoir à vous entretenir que de choses divines. J'en ai pourtant l'esprit tout plein, et je veux, un jour ou l'autre, faire un livre là-dessus que je vous dédierai. Je travaille comme un nègre pour de l'argent; il en faut pour les autres. Mais ce devoir-là est bien lourd! Quand donc, mon Dieu, aurai-je un an à moi, pour faire un livre qui ne me rapportera rien?

Encore adieu. Maurice, bien portant, vous embrasse, et vous déclare qu'il n'a pas eu la gale, mais tout bonnement une urticaire.

CCCLXXXIII

A M. CHARLES JACQUE, A BARBIZON.

Nohant, 7 janvier 1855.

Ils et elles sont arrivés ce soir bien vivants, et je ne peux pas vous dépeindre la scène d'étonnement et d'admiration de toute la famille, bêtes et autres, à la vue de ces superbes animaux.

Quand tout cela ne donnerait ni oeufs ni poulets, c'est tellement beau à voir, qu'on se le payerait encore avec plaisir. On a tout de suite installé la compagnie dans son domicile et mis à l'engrais toute la valetaille, indigne de frayer avec pareille seigneurie. Vos instructions vont être affichées à toutes les portes de l'établissement, et j'aurai le plaisir d'y veiller; car ce monde-là en vaut la peine.

Que de remerciements je vous dois, monsieur, pour tant de soins et d'obligeance! C'est si aimable à vous et si fort sans gêne de ma part, que je ne sais comment vous dire combien je vous sais gré d'avoir pris cet embarras! Je ne croyais pas que vous seriez forcé de veiller vous-même à tout ce détail, et je vois que vous avez choisi de main de maître et surveillé cet envoi avec une complaisance tout amicale. Merci donc mille fois; mais je ne me tiens pas quitte.

J'aime bien les poules que vous expédiez; j'aime encore mieux celles que vous faites; mais j'aimerais mieux encore vous voir à Nohant mettre le nez dans notre famille, parce que je suis sûre que vous vous y trouveriez bien, et qu'une fois venu, vous y reviendriez. Vous me l'aviez promis, et je ne compte pas vous laisser tranquille que vous ne teniez parole.

Maurice vous envoie toutes ses poignées de main et remerciements; car il était comme un enfant devant l'ouverture de ce panier plein de merveilles, et tous ces grands airs de prisonniers orgueilleux qui relevaient leurs aigrettes en nous regardant de travers.

Veuillez croire à toutes mes sympathies et sentiments vrais pour vous.

GEORGE SAND.

CCCLXXXIV

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

Nohant, 7 février 1855.

Je vous remercie bien cordialement, monsieur, et de l'envoi de cette relique, et des bonnes et vraies paroles que vous savez me dire. Je ne peux pas encore parler de cette douleur, elle m'étouffe toujours et j'en dirais trop!

Le plus affreux; c'est qu'on me l'a tuée, ma pauvre enfant[1], tuée de toute façon. Ah! monsieur, sauvez la vôtre, ne la laissez pas sortir de l'infirmerie, et, quand elle sera guérie, ôtez-la de cette pension où la malpropreté est sordide. Les parents ne laissent pas si facilement mourir leurs enfants quand ils les ont auprès d'eux. Ils ne se fatiguent pas d'une longue convalescence à surveiller, les parents qui sont de vrais parents.

Il y en a qui sont fous et qui croient qu'un enfant est une chose qu'on peut négliger et oublier. Ma pauvre fille n'eût pas laissé mourir la sienne, et moi aussi, je suis bien sûre que je l'aurais sauvée! Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, monsieur, mais je suis bien touchée de ce que vous me dites.

Merci mille fois! je fais des voeux bien tendres et bien sincères pour votre chère petite. Ma fille vous remercie aussi.

GEORGE SAND.

[1] Sa petite-fille Jeanne Clésinger.

CCCLXXXV

A ÉDOUARD CHARTON, A PARIS

Nohant, 14 février 1855.

Cher ami,

Je vous ai laissé souffrant. Êtes-vous mieux? Parlez-moi de vous. Il y a bien longtemps que je veux vous écrire. J'allais vous adresser une longue lettre sur le beau livre dont nous parlions ensemble. Je l'avais lu[1]. Mais que de chagrins m'ont frappée tout à coup! d'abord j'ai perdu deux de mes amis, et faut-il être assez malheureux pour avoir à le dire, cela n'était rien! J'ai perdu subitement cette petite-fille que j'adorais, ma Jeanne dont je vous avais parlé et dont l'absence, vous le savez, m'était si cruelle. J'allais la ravoir, le tribunal me l'avait confiée. Le père résistait par amour-propre: sans M. B…, qu'une haine sournoise, instinctive, non motivée sur des faits que je sache, mais ancienne et tenace, excitait contre moi, ce père m'eût de lui-même ramené l'enfant. Il le voulait, il l'avait voulu. L'avocat—le conseil—ne voulait pas. Ils appelaient donc du jugement, et ce jugement n'était pas exécutoire sur-le-champ. J'écrivais en vain à ce dur et froid avocat que ma pauvre petite était mal soignée, triste et comme consternée dans cette pension où il l'avait mise, lui! Et, pendant ces pourparlers, le père faisait sortir sa fille, en plein janvier, sans s'apercevoir qu'elle était en robe d'été. Le soir, il la ramène malade à la pension et s'en va chasser loin de Paris, on ne sait où. L'enfant avait la scarlatine. Elle en guérit très vite, mais le médecin de la pension juge qu'elle peut sortir de l'infirmerie. Il faut au moins quarante jours de soins extrêmes et d'atmosphère égale. On n'en a pas tenu compte. On a appelé sa mère et on a consenti à lui laisser soigner l'enfant quand on l'a vue perdue. Elle est morte dans ses bras en souriant et en parlant, étouffée par une enflure générale, sans se douter qu'elle fût malade, mais frappée de je ne sais quelle divination et disant d'un air tranquille: «Non, va, ma petite maman, je n'irai pas à Nohant, je ne sortirai pas d'ici, moi!»—Ma pauvre fille me l'a apportée, elle est à Nohant!—Elle a de la force et de la santé, Dieu merci; moi, j'ai eu du courage, je devais en avoir; mais, maintenant que tout est calmé, arrangé, et que la vie recommence avec cet enfant supprimé de ma vie…, je ne peux pas vous dire ce qui se passe en moi, et je crois qu'il vaut mieux ne pas le dire.—Ce que je veux vous dire, c'est que le livre m'a fait du bien, lui et Leibnitz. Je savais tout cela, je n'aurais pas pu le dire, je ne saurais pas l'établir, mais j'en étais sûre et j'en suis sûre. Je vois la vie future et éternelle devant moi comme une certitude, comme une lumière dans l'éclat de laquelle les objets sont insaisissables; mais la lumière y est, c'est tout ce qu'il me faut. Je sais bien que ma Jeanne n'est pas morte, je sais bien qu'elle est mieux que dans ce triste monde, où elle a été la victime des méchants et des insensés. Je sais bien que je la retrouverai et qu'elle me reconnaîtra, quand même elle ne se souviendrait pas, ni moi non plus. Elle était une partie de moi-même, et cela ne peut être changé. Mais ces beaux livres qui excitent notre soif de partir ont leur côté dangereux. On se sent partir avec eux, on s'en va sur leurs ailes, et il faudrait savoir rester tout le temps qu'on doit rester ici. J'en ai bien la volonté; le devoir est si clairement tracé, qu'il n'y a pas de révolte possible; mais je sens mon âme qui s'en va malgré moi. Elle ne se détache pas de mes autres enfants ni de mes amis. Elle voudrait suffire à sa tâche et donner encore du bonheur aux autres. Mais plus elle voit ce qu'il y a au delà de la vie de ce monde, plus elle se sépare de la volonté, qui se trouve insuffisante. Je dis l'âme, faute de savoir dire ce que c'est qui me quitte; car la volonté ne devrait pas être quelque chose en dehors de l'âme; mais la volonté ne retient pourtant pas l'âme quand l'heure est venue.

Ne répondez pas à tout cela, cher ami; si mes enfants, qui lisent quelquefois mes lettres au hasard, me savaient si ébranlée, ils s'affecteraient trop. Je veux, pour vivre avec eux le plus longtemps possible, faire tout ce qui me sera possible. J'irai avec mon fils passer le mois prochain dans le Midi pour me guérir d'un état d'étouffement qui a augmenté et qui n'a rien de sérieux cependant.

Je passerai quatre ou cinq jours à Paris au commencement de mars, pour prendre mon passeport. Je ne veux voir personne; mais vous, cependant, je voudrais bien vous voir et vous charger de dire à l'auteur de Ciel et Terre tout ce que je ne vous dis pas ici, troublée que je suis trop personnellement, et justement à cause de cette question de vie et de mort qui est là. C'est un des plus beaux livres qui soient sortis de l'esprit humain.

Il m'avait jetée dans une joie extraordinaire. Je voulais faire un volume pour le louer comme je le sens.—Je le ferai plus tard, si je peux me remettre à écrire. Mais, entre nous soit dit, je ne suis pas sûre que ce côté de la vie me revienne jamais. Je ne vis plus du tout de moi ni en moi, ma vie avait passé dans cette petite fille depuis deux ans. Elle m'a emporté tant de choses, que je ne sais pas ce qui me reste, et je n'ai pas encore le courage d'y regarder. Je ne regarde que ses poupées, ses joujoux, ses livres, son petit jardin que nous faisions ensemble, sa brouette, son petit arrosoir, son bonnet, ses petits ouvrages, ses gants, tout ce qui était resté autour de moi, l'attendant. Je regarde et je touche tout cela, hébétée, et me demandant si j'aurai mon bon sens, le jour où je comprendrai enfin qu'elle ne reviendra pas et que c'est elle qu'on vient d'enterrer sous mes yeux.

Vous voyez, je retombe toujours dans mon déchirement. Voilà pourquoi je ne peux écrire presque à personne. Il y a peu de coeurs que je ne fatiguerais pas, ou que je ne ferais pas trop souffrir. Je vous parle, à vous, parce que vous êtes comme moi à moitié dans l'autre vie, et, pour le moment, j'espère avec la bienfaisante placidité que j'avais naguère, quand je n'étais pas si fatiguée d'attendre.—Mais vous aviez le corps malade. Dites-moi donc que vous êtes mieux, avant que je quitte Nohant. Vous avez une grande ressource: c'est de pouvoir vivre à l'habitude dans le monde des idées où je vois trop en poète, c'est-à-dire avec ma sensibilité plus qu'avec mon raisonnement. Vous avez une lucidité soutenue dans ce monde-là, il me semble. C'est là qu'il faudrait pouvoir toujours regarder, sans préoccupation des soucis inévitables de la vie matérielle, des devoirs qui excèdent quelquefois nos forces, et sans ces déchirements d'entrailles que rien ne peut apaiser. C'est une loi providentielle à coup sûr que la tendresse folle des mères; mais la Providence est bien dure à l'homme, à la femme surtout. Cher ami, adieu; je suis à vous de coeur et d'esprit.

G. SAND

[1] Terre et Ciel, par Jean Reynaud.

CCCLXXXVI.

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE

Nohant, 14 février 1855.

Ma chère mignonne, si je ne t'écris pas, tu sais que ce n'est pas trop ma faute. Je suis toujours malade, étouffée, j'ai des douleurs partout, je ne peux pas travailler, je ne peux pas me consoler.

J'ai eu le courage qu'il fallait, dans les premiers moments; à présent, je paye ce courage-là en détail par une fatigue extrême.

Je ne veux pas m'y abandonner cependant. Maurice veut que j'aille passer le mois de mars a Nice ou à Gênes, et je le lui ai promis.

Je suis désolée de ces rhumes de Bertholdi qui t'inquiètent tant. On peut tousser bien longtemps, sans qu'il y ait rien de grave; mais je sais par expérience combien cela fatigue, combien cela porte sur les nerfs, à soi-même et aux autres. Certainement, il faudrait pouvoir fuir ce froid de Lunéville, comme je vais fuir les souvenirs trop amers et trop cruels de ma maison, toute pleine de cette enfant. Mais que faire? La gêne est l'obstacle à tout. Il faudra que je revienne presque tout de suite travailler, et, quand Bertholdi s'absente, c'est la même chose. Ce ne sont pas quelques jours de repos qu'il lui faudrait. C'est toute une vie plus douce. Comment et de qui l'obtenir?

Tu ne m'as pas dit si Georget avait bien supporté son voyage, et s'il avait repris les belles couleurs qu'il, avait un peu perdues ici. Aie bien soin de lui et ne t'en sépare qu'à bonnes enseignes.

Solange est à Paris mieux portante et plus tranquille du côté de ses affaires. Son père s'exécute un peu avec elle, son mari pas du tout. Elle pensait pouvoir t'être utile, et, sans notre malheur, je suis sûre qu'elle aurait fait son possible. Elle y reviendra certainement quand elle pourra sortir et se montrer un peu.

Embrasse toute ta chère maison pour moi: George, Charles et Marie, à qui je n'ai pas la force d'écrire. Je n'écris plus à personne, je ne peux pas. Chaque fois que je parle de moi, même pour dire un mot, je me sens comme prise de fièvre pour toute la journée; c'est un état maladif certainement et qui passera. Ne t'en inquiète pas, j'y fais et j'y ferai mon possible. Je t'embrasse de toute mon âme. Ah! ma pauvre enfant, que je voudrais te donner autant de bonheur que j'ai de peine!

CCCLXXXVII

A MAURICE SAND, A PARIS

Nohant, 24 février 1855.

Cher enfant,

Je commence par te dire que, puisque tu n'es, pas enrhumé, tout va bien pour moi. Aie soin de ta petite personne comme j'ai soin de la mienne, puisqu'il ne s'agit pas de nous regarder comme de simples mortels, mais comme de très précieux voyageurs allant à la découverte de la Méditerranée.

Quant à Montigny, je vois bien qu'il veut refaire toutes mes pièces. Il y a pourtant une observation à faire, c'est que toutes les pièces qu'on ne m'a pas fait changer: le Champi, Claudie, Victorine, _le Démon du foyer, le Pressoir, ont eu un vrai succès, tandis que les autres sont tombées ou ont eu un court succès. Je n'ai jamais vu que les idées des autres m'aient amené le public, tandis que mes hardiesses ont passé malgré tout.

Et quelles hardiesses! Trop d'idéal, voilà mon grand vice devant les directeurs de théâtre.

J'écouterai sans discussion ce que me dira Montigny, j'écouterai ses projets d'amélioration, et, si je vois qu'il faille changer le fond de la pièce, je la reprendrai; cette fois, j'y suis bien, décidée. Je suis lasse du théâtre d'abord, et puis encore plus lasse des hésitations où l'on me jette sur moi-même. Je suis ce que je suis. Yo soy quien soy. Ma manière et mon sentiment sont à moi. Si le public des théâtres n'en veut pas, soit, il est le maître; mais je suis maître aussi de mes propres tendances, et de les publier sous la forme qu'il sera forcé d'avaler au coin de son feu.

Rien de nouveau ici: temps assez doux, Trianon devenu lac, ordres donnés pour le jardin en notre absence, comptes de cuisine, rangement de papiers, correction d'épreuves. Tout cela n'est pas fort intéressant, surtout quand je ne te vois pas aller et venir, entrer et sortir, et jeter, à travers tout cela, les profondes réflexions et les lumineux aperçus de tes sciences.

Bonsoir donc, cher mignon; je me replonge dans les paperasses et t'embrasse de toute mon âme. Le capitaine d'Arpentigny te colle ses amitiés. Émile se paye de copier le Diable aux champs.

CCCLXXXVIII

A MADEMOISELLE LEMOYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

Nohant, 27 février 1855.

Mademoiselle,

Je vous conseille et vous prie, même, puisque vous avez la bonté de compter sur ma vive sympathie pour vous, de quitter le milieu où vous souffrez tant, et d'aller vivre à Paris; vous y trouverez les nobles distractions dont une âme comme la vôtre a besoin, la musique, les arts et des relations que votre intelligence élevée et votre coeur généreux sauront vite créer.

Si le catholicisme vous est nécessaire, vous rencontrerez certainement un directeur de conscience assez éclairé pour vous guérir de cette maladie des scrupules, que je connais bien, et que j'ai subie dans ma jeunesse assez cruellement pour vous comprendre et vous plaindre. Non, il ne faut pas qu'une âme comme la vôtre succombé à ces vaines terreurs. Il faut vous relever par de fortes et saines lectures. Je suis trop ignorante pour vous les indiquer; mais écrivez à M. Jean Reynaud, envoyez-lui ma lettre, si vous voulez. Il saura par là que je vous connais et que votre besoin de secours intellectuel n'est pas une frivole inquiétude.

Oui, je vous connais sans vous avoir vue; mais n'y a-t-il pas bientôt dix ans que vous m'écrivez ces grandes lettres où, au milieu des contradictions et des troubles d'une pensée ardente, j'ai toujours trouvé, votre bonté si entière, si spontanée, si naïve, et votre jugement si généreux et si droit en tout ce qui est essentiel!

Demandez-lui de vous indiquer des livres qui vous sauvent, et, faites mieux, quittez cette solitude où vous vous consumez, où ce qui vous entoure vous laisse et vous rend encore plus seule, je le vois bien. Je ne connais pas assez M. Jean Reynaud pour vous adresser à lui, sans qu'il vous connaisse. Mais faites-vous connaître à lui; son livre m'a fait un grand bien, à moi aussi, et j'avais grand besoin de trouver, dans la haute science d'un esprit de premier ordre, la confirmation raisonnée de tous mes instincts; car mon courage a été bien éprouvé dernièrement!

J'ai perdu une enfant adorable et adorée, la fille de ma pauvre fille. Je viens d'être malade, ce qui m'a empêchée de vous répondre, et, maintenant, je suis encore si délabrée, que mon fils, mon cher fils, m'emmène voyager un peu. Je pars dans deux jours. Dans deux mois, je serai de retour à Nohant, où vous m'en verrez, j'espère, de meilleures nouvelles de vous. Avant de rentrer ici, je passerai quelque jours probablement à Paris. Si vous réalisez votre tentation d'y aller demeurer, faites-le-moi savoir à Paris, dans les premiers jours de mai.

Pardonnez-moi de vous répondre si peu, je suis brisée encore, mais je crois. Je suis sûre de retrouver mon enfant dans un meilleur monde; et, vous dont le coeur est si pur, vous devez être sûre aussi de votre avenir. Douter de la bonté de Dieu est une faiblesse de notre nature. Mettez toutes les forces de votre esprit à croire à cette bonté, et vous sentirez qu'elle a son reflet en vous-même.

N'ayez pas peur de la mort: c'est un bien bon refuge, allez, et, quand on le comprend, le courage consiste à ne pas la désirer trop.

À vous de coeur toujours, chère âme en peine.

GEORGE SAND.