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Correspondance, 1812-1876 — Tome 4 cover

Correspondance, 1812-1876 — Tome 4

Chapter 104: CDLXXIII
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About This Book

A collection of personal letters records the correspondent's life between home and city, blending affectionate family details, household and gardening routines, and responses to illness and bereavement with practical worries about money and local hardship. The correspondence also treats ongoing literary and theatrical projects, exchanges with fellow writers and publishers, and occasional political asides, combining candid everyday observation with reflections on work, friendship, and social obligations to create an intimate portrait of a writer balancing domestic responsibilities and public cultural engagement.

CDLXXI

A M. JULES BOUCOIRAN, A NÎMES

Tamaris, 25 février 1861.

Cher ami,

Nous sommes arrivés, par un temps de chien (le 18 courant), à Toulon, où Maurice, pressé de me trouver un gîte convenable aux environs, était depuis huit jours, courant d'une campagne à l'autre, et par conséquent ne pouvant songer à aller vous voir. Il a été à Hyères, il en est revenu mécontent, ne trouvant rien là de possible pour mes goûts de solitude et de vraie campagne. Il s'est rabattu sur la rade de Toulon et sur les golfes voisins. Enfin, la veille de mon arrivée, il a trouvé une maisonnette toute petite, mais bien propre, dans un pays idéalement beau. Je ne vous en dis rien: vous verrez notre site et nos environs. L'endroit s'appelle Tamaris. (Je m'y suis installée le 19.)—Mais, pour y arriver, soit par mer, soit par terre, il faut quelques renseignements locaux. Donc, quand vous viendrez nous voir, il faudra aller par le chemin de fer jusqu'à Toulon. Là, vous irez trouver Charles Poncy, notre ami, rue du Puits, n° 7. Il vous amènera ou vous fera conduire, et, en même temps, il vous remettra ou vous fera remettre une clef au moyen de laquelle vous aurez, chez nous, un gîte; car nous n'avons qu'une partie de la maison; mais notre propriétaire, homme très aimable, nous a promis une chambre d'ami dès que nous en aurions besoin. Voilà! Nous n'avons encore eu que deux jours de beau temps sur six. Ne venez pas sans que le temps soit remis; car je ne pense pas que nous différions beaucoup de température, sauf qu'ici nous avons des pluies insensées quand le ciel s'y met, et nos chemins sont laids, notre horizon triste, notre campagne maussade par conséquent. Il faut que nous puissions vous promener dans le soleil.

Sur ce, à bientôt, j'espère, cher enfant. Ce sera une joie de famille, et, en attendant, on vous embrasse de coeur.

G. SAND.

CDLXXII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

Tamaris, 15 mars 1861.

Mon cher vieux,

Je t'adresse ma lettre à Nevers, bien que je pense que tu doives être au Coudray; mais je me dis que, de Nevers, on te l'enverra exactement, tandis que, du Coudray à Nevers, ce ne serait peut-être pas la même chose.

J'ai reçu la tienne, de lettre, et je suis heureuse de voir que ton petit mioche te donne toutes les joies de la grand'paternité,—je souligne! Voici, hélas! comment tout se compense et s'équilibre dans le bien et dans le mal pour chacun de nous. Mes yeux voient des mers d'azur, des montagnes superbes, des fleurs charmantes; mais ils ne verront plus que le portrait de ma pauvre Nini, qui était la perle et la fleur par excellence de ma vieillesse. Je ne la sentirai plus sur mes genoux ni dans mes bras, je n'entendrai plus sa voix, je n'échangerai plus rien avec elle en cette vie.—Résignons-nous; notre cause et notre but nous sont, inconnus, mais ils sont l'oeuvre et le vouloir de Dieu. Ils ne peuvent donc être mauvais, et tout, après la vie, doit être dédommagement, puisque, dès cette vie, tout conduit à la notion de l'équilibre et de la rémunération.

Maurice a été à Hyères pour la seconde fois, un peu poussé par un dégoût momentané du séjour de Tamaris, où le mistral souffle de temps en temps, et plusieurs jours de suite avec une violence inouïe. J'étais assez souffrante et il disait que si le climat d'Hyères était moins brutal, il voulait m'y transporter. Mais il a trouvé que c'était la même chose, alternative de bourrasques et de séries de jours admirables.

Il a été voir M. Germain, dans son château, très pittoresque et très beau, de Saint-Pierre des Horts. Le châtelain l'a très bien reçu et lui a offert pour moi un beau logement à très bon marché, ce qui est fort aimable.

Mais je suis installée et c'est une assez grande affaire dans ce pays, où, même aux portes des villes, les ressources et les moyens de communication n'abondent pas. On va peu par terre, les chemins sont assez négligés et décrivent nécessairement des courbes immenses autour des golfes qui dentellent la côte. La mer est le seul vrai chemin, et, quand elle est mauvaise, ce qui arrive souvent ce mois-ci, on est un peu claquemuré. Nous avons surmonté tous ces petits ennuis du commencement, en nous mettant au courant des habitudes et des ressources de la localité et en nous attachant enfin un commissionnaire actif et intelligent, après en avoir essayé deux qui étaient de charmants garçons, mais peu dégourdis, moins dégourdis que des Berrichons, et craignant la pluie comme des chats. Ici, pour le caractère et le tempérament, il n'y a pas de milieu. Ils sont ou tout à fait chiffes, ou tout à fait énergiques. Nicolas-Napoléon fait très bien notre service; la cuisinière Rosine, une vraie guenon, chante et rit toujours. L'âne va à la provision sans regimber; le chien nous prend pour ses maîtres, et les poules me suivent comme à Nohant.

On nous apporte d'excellents poissons de mer tout vivants; nous savons maintenant qu'il n'en faut pas demander les jours de mistral; nous nous sommes procuré beaucoup de tables; car, bien que notre Coudray maritime soit suffisamment meublé quant au reste, les tables sont ici des meubles de luxe. On ne lit pas, on n'écrit pas, on vient à la campagne pour se promener et dormir. Nous sommes enfin bien casés, résignés aux tempêtes et très dédommagés par la possibilité de travailler et par la beauté des journées admirables qui succèdent aux ouragans. Le printemps se fait au milieu de ces tempêtes comme si de rien n'était. Les solides pins d'Alep au parasol majestueux et les lièges rugueux tendent le dos et ne rompent pas; les plantes à feuilles persistantes s'en moquent également et l'olivier n'en est ni plus ni moins pâle. Parmi ces insensibles, les vraies plantes printanières commencent à sourire. Les tamarix et les lentisques en boutons, les anémones lilas et pourpre jonchent la terre; et les orchys fleurissent à l'ombre.

J'ai trouvé dans un bois voisin l'épipactis céphalante, qui n'est pas de nos pays et qui, je crois, est assez rare partout.

C'est une orchidée blanc de neige, avec une tache dorée sur le labile très jolie plante, élégante. J'ai été voir à Saint-Mandrier, qui est un hospice de marine avec un beau jardin botanique, des palmiers et autres exotiques très grands, des bosquets de poivriers couverts de leurs jolies graines rouges, et des sterculies dont l'odeur, exprimée par le nom, n'est pas précisément celle de la rose.

Tout cela est en dehors de mon récit sur le docteur Germain. Pour en revenir à lui, Maurice, qui se flattait de voir ses riches collections d'histoire naturelle, a eu le désappointement d'apprendre qu'elles n'existaient que sur le prospectus; mais le personnage lui a paru tout de même un savant sérieux et un homme de grande valeur. Je compte certainement, le mois prochain, l'aller voir, lui et son château moyen âge, dont Maurice m'a apporté de sa part plusieurs photographies. Cela s'arrange d'autant mieux que ledit docteur est en ce moment en route pour la Nièvre, où il passera huit ou dix jours. Il est possible qu'une autre année, connaissant ce bon gîte de Saint-Pierre, j'aille y frapper pour la saison.

J'ai beaucoup travaillé au lessivage de Valvèdre depuis que je suis ici. Je touche à la fin de ce gros travail.

Bonsoir, cher vieux; voilà encore une longue causerie; mais je finis brusquement faute de papier. Tendresses à vous tous et grandes amitiés d'ici.

G. SAND.

CDLXXIII

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

Tamaris, 28 mars 1861.

Chère cousine,

Vous aurez reçu déjà une lettre de Lucien[1] qui a, par un heureux hasard, vu tout de suite à Toulon, où il se trouvait hier avec Maurice et Boucoiran (un de mes plus anciens et meilleurs amis), l'article du Moniteur concernant son père. Ils m'ont apporté cette bonne nouvelle; le brave enfant était ravi et ç'a été fête à Tamaris. Il vous avait déjà écrit, ce matin; il est parti pour Lestac.

Maurice l'a accompagné un bon bout de chemin en wagon et l'a quitté pour aller voir une ruine romaine perdue dans les sables du rivage. Il est revenu ce soir à onze heures par des chemins bien noirs. Mais Lucien est sur une des plus belles routes du monde et il nous a fait espérer qu'il reviendrait passer encore deux jours avec nous; après quoi, il gagnera Nîmes avec notre Boucoiran, qui l'aime déjà de tout son coeur et qui lui montrera ex professo tout ce qui pourra l'intéresser dans ce pays.

Il va bien, votre cher enfant; il a couru comme un Basque avec ces messieurs, bravant la tempête au bord de la mer, afin de voir déferler les grandes lames. Il a fait, bon gré mal gré, de la botanique et de l'entomologie. Il a appris une patience qui est aussi difficile qu'un problème de mathématiques. Il a mangé beaucoup de petits gâteaux et ne s'est point passionné pour les coquillages de nos rêves qui ne valent pas le diable. Il est toujours aussi charmant et aussi sympathique, et son arrivée a été une véritable joie pour nous tous.

Ma santé se remet. Le mistral a fait place à un temps plus doux; encore quelques jours, et nous aurons, à ce qu'on nous assure, un temps délicieux. Je crois que Maurice compte accompagner Lucien et Boucoiran à Nîmes. Vous voyez qu'on n'est pas pressé de se quitter les uns les autres et qu'on se reconduit pour être plus longtemps ensemble.

Ce Boucoiran est l'ancien précepteur de Maurice; c'est un coeur d'or et un homme du plus grand mérite, sachant énormément de choses; Lucien est déjà avec lui comme avec un papa.

Combien nous sommes heureux de ce qui concerne le vrai papa! nous nous en tourmentions; nous en parlions à toute heure; mais je disais, moi: «Si le prince s'en charge, ça réussira, car je ne connais pas de meilleur ami.» J'espère que je le verrai lorsqu'il viendra à Toulon, où on travaille à son yacht Si vous savez quelques jours d'avance l'époque de son départ, vous serez bien aimable de me l'écrire pour que je ne sois pas en tournée aux environs dans ce moment-là.

Bonsoir, chère cousine; dormez sur les deux oreilles. Si votre cher enfant nous revient, nous le choierons comme de coutume.

Je vous embrasse de coeur.

G. SAND.

[1] Lucien Villot, fils de madame Villot.

CDLXXIV

A LA MÊME

Tamaris, 19 avril 1861.

Chère cousine,

Votre cher enfant est parti il y a deux heures. Nous revenions d'une longue promenade dans les montagnes, il a trouvé votre lettre à la maison. Il a couru faire son paquet, et, quoiqu'il criât la faim depuis deux heures, il est parti sans dîner, dans la voiture qui nous ramenait de la promenade et où nous lui avons lancé une croûte de pain, un morceau de jambon et une bouteille de vin. Mais, malgré tout cela, sera-t-il arrivé à temps à Toulon pour le départ du chemin de fer? Nous sommes à plus d'une lieue dans les terres et les chemins sont durs, les équipages de la localité ne vont pas vite, et les bateaux ne partent pas après le coucher du soleil. Donc, s'il n'arrive pas avant ma lettre ou en même temps, c'est qu'il aura eu un retard inévitable et aura été forcé de coucher à Toulon.

Ce cher enfant avait le coeur gros de quitter ce magnifique soleil et cette vie à travers champs dans un pays splendide. Si son coeur le rappelait près de vous et de son père, ses jambes et son cerveau regrettaient l'animation des courses et la liberté du grand air; et nous, il faut avouer que nous le retenions de jour en jour; car nous l'aimons tendrement et c'était plaisir de le voir vivre à pleins poumons dans ce climat énergique. Mais ni son coeur ni notre conscience n'ont hésité devant l'appel sérieux que vous lui faisiez, et, tout abasourdis, tout chagrins du grand vide qu'il nous laisse, nous ne l'avons pourtant pas retenu davantage. C'est un enfant excellent, un coeur d'or, une vive intelligence, et un corps qui grandit encore, qui a des inquiétudes dans les pattes quand on le retient en place une heure, et qui a besoin de sauter comme un poulain dans un pré. Encore un peu de temps de ces gambades nécessaires, et il travaillera; car il a, pour cela, toutes les aptitudes et toutes les facultés voulues.

À son âge, Maurice ne pouvait guère non plus s'occuper. Les garçons ont un développement plus tardif que nous. Il n'est devenu piocheur qu'à vingt-deux ou vingt-trois ans. Ne vous inquiétez donc pas de ce besoin de flâner. Il vous aime tant d'ailleurs, il a tant de vénération tendre pour son père, qu'il fera tout ce que vous exigerez. Enfin nous le regrettons, nous désirons le revoir à Nohant, nous le chargeons bien d'obtenir cette joie pour nous; mais nous voulons aussi que votre volonté soit faite, aujourd'hui et toujours.

Ce bon Lucien vous dira que j'ai été longtemps souffrante et patraque et qu'il m'a souvent tenu compagnie finalement. Je suis presque tout à fait bien à présent et nous avons pas mal couru dans ces derniers jours: quel chagrin que vous soyez clouée à Paris, où il fait si triste et si froid, quand une vingtaine d'heures de voyage peuvent vous transporter sous un ciel bleu et chaud! Ce n'est pas que j'aime passionnément la Provence, je lui préfère nos bords de la Creuse et nos fraîches montagnes d'Auvergne; mais nous n'avons plus de printemps par là, et, ici, ça existe encore.

Bonsoir, chère cousine; embrassez pour moi le cousin, et recevez tous les tendres respects de Maurice.

G. SAND.

CDLXXV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Tamaris, 24 avril 1861.

Cher enfant,

Envoyez-moi deux ou trois feuilles de papier ministre, à pétition, avec enveloppes ad hoc. Il faut écrire à l'impératrice sur ce papier-là et je demande deux ou trois feuilles et enveloppes en cas de ratures; car j'y suis sujette et il n'en faut pas trop. Envoyez-moi aussi une ou deux enveloppes encore plus grandes pour contenir l'envoi et le faire passer, par Damas-Hinard, secrétaire des commandements de ladite souveraine. C'est un homme charmant, qui plaide les bonnes causes auprès d'elle.

Maintenant, cela ne réussira peut-être pas. J'ai déjà beaucoup demandé pour des désastres semblables. On ne m'a pas encore refusé; essayons encore. Je vais faire le résumé. Envoyez-moi le papier dans un petit carton, pour que Nicolas ne m'apporte pas ça chiffonné et sali.

Maintenant quelle somme faut-il demander? L'impératrice donnera de sa bourse probablement. Espérons-le, car, si elle renvoie au ministère de la marine, nous n'aurons que des paroles, et même peut-être moins. Demandons-lui donc un secours, un mouvement de coeur, deux mille francs. C'est peu, mais moins nous demanderons, plus sûrement nous obtiendrons. Qu'en pensez vous?

Je ne sais où vous prenez vos défauts, vos indiscrétions et toutes les peurs que vous vous faites. Je ne sais rien de vos crimes, sinon que vous mettez votre cravate en fou, ce qui m'est bien égal, et que vous faites des calembours, ce qui me révolte de la part d'un poète. Fils ingrat, vous vous amusez à jouer faux sur un stradivarius! sur cette langue française, magnifique instrument que vous devriez tenir pour sacré, puisqu'il a servi de manifestations à votre âme, à votre coeur et à votre génie naturel! Qu'eussiez-vous fait avec l'instrument que le ciel et les hommes ont donné à Mathéron[1]? Il dit: «Une seule-t-auberge, un chivau, le mer, la sable;» et pourtant, il m'amuse à entendre, parce qu'il parle comme il sait et comme il peut. Mais savoir la musique à fond pour se délecter aux fausses notes! Vous n'êtes qu'un ingrat et un impie.

Après cela, s'il vous faut absolument ces affreux couacs pour digérer, je vous les pardonne, et, eussiez-vous mille autres vices, vous êtes si bon, si aimant, si sûr et si vrai, que, tout en vous grognant, je vous les passerais encore.

La santé est meilleure. J'ai fait aujourd'hui une belle course sur les hauteurs du cap Cépet; c'était magnifique et j'ai trouvé beaucoup de plantes.

Je vois avec chagrin que vous n'allez pas mieux et avec plaisir que vos malades ont un peu de répit. Nous repartons demain à une heure, pour je ne sais où, s'il fait beau.

J'embrasse Désirée et les chères fillettes. Pauvre Anaïs, que de chagrins, à la fois! Et ce pauvre naufragé, comment va-t-il?

A vous de coeur et tendres amitiés d'ici.

G. SAND.

[1] Cocher de louage.

CDLXXVI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

Tamaris, 11 mai 1861.

Chère cousine,

Vous êtes bonne comme un ange de vous occuper de moi si gracieusement et de vous tourmenter de cette affaire qui me tourmente si peu[1]. Lucien a dû vous dire pour combien de raisons très vraies et très logiques j'aurais désiré qu'il ne fût pas question de moi. Je n'ai pas voulu désavouer les amis qui m'avaient portée, d'autant plus que j'avais et que j'ai encore la certitude qu'ils doivent échouer.

J'ai trop fait la guerre aux hypocrites pour que le monde officiellement religieux me le pardonne. Et je ne souhaite pas être pardonnée. J'aime bien mieux qu'on me repousse vers l'enfer, où ils mettent tous les honnêtes gens.

Mais, à propos de cette affaire de l'Académie, il en est une autre dont je veux vous parler. Buloz, qui n'a pas toujours un style très clair, m'écrit que quelqu'un est venu le trouver pour lui dire de me sonder pour savoir si j'accepterais de l'empereur un dédommagement offert d'une façon honorable et équivalent au prix de l'Académie, dans le cas où il ne me serait pas accordé.

J'ai répondu que je ne désirais absolument rien; mais j'ai bien chargé Buloz de présenter mon refus sous forme de remerciement très sincère et très reconnaissant; or, comme une commission de cette nature, quelque explicite et franche qu'elle soit peut, en passant par plusieurs bouches, être dénaturée, je vous demande de voir le prince, qui est net et vrai, lui, et de lui dire ceci: «Je ne mets aucune sotte fierté, aucun esprit de parti, aucune nuance d'ingratitude à refuser un bienfait de l'empereur. Si j'étais malade, infirme et dans la misère, je lui demanderais peut-être pour moi ce que j'ai plusieurs fois demandé à l'impératrice et aux ministres pour des malheureux. Mais je me porte bien, je travaille et je n'ai pas de besoins. Il ne me paraîtrait pas honnête d'accepter une générosité à laquelle de plus à plaindre ont des droits réels: si l'Académie me décerne le prix, je l'accepterai, non sans chagrin, mais pour ne pas me poser en fier-à-bras littéraire et pour laisser donner une consécration extérieure à la moralité de mes ouvrages prétendus immoraux. De cette façon, les généreuses intentions de l'empereur à mon égard seront remplies. Si, comme j'en suis bien sûre, je suis éliminée, je ne me regarderai pas comme frustrée d'une somme d'argent que je n'ai pas désirée et dont je suis toute dédommagée par l'intérêt que l'empereur veut bien me porter.» Voilà!

À présent, je dis tout cela au cas que…; car j'ignore si Buloz a bien compris ce qu'on lui a dit et s'il est vrai que l'empereur se soit ému de cette petite affaire. Buloz m'a dit que la princesse Mathilde se chargeait de tout, sans plus d'explication. Si la princesse Mathilde est seule en cause, le prince le saura et lui dira tout ce que dessus, comme disent éloquemment les notaires. S'il me le conseille, j'écrirai à cette excellente princesse pour la remercier, et à l'empereur, s'il y a lieu. Ajoutez, pour le prince, que je l'aime de toute mon âme, que j'irai visiter demain son bateau, dans la rade de Toulon; car je vois bien qu'il ne viendra pas ici de sitôt, et il fait bien de ne pas songer à la mer, qui est horrible et furieuse presque continuellement. J'ai été hier, par une grosse houle, voir l'Aigle, «galère capitane de Sa Majesté». C'est ravissant. Lucien a dû vous en faire la description; car il l'a vue avant moi.

Moi, je suis tourmentée parce que Maurice veut aller faire un tour en Afrique. Il a bien raison et je serai contente qu'il voie ce pays; mais j'ai peur qu'il ne veuille pas attendre la fin de ces tempêtes et ça va m'inquiéter atrocement. Mais je ne le lui dis pas beaucoup; car il ne faut pas rendre les enfants pusillanimes par contre-coup, ni gâter leurs plaisirs par l'aveu de nos anxiétés.

Voilà donc Lucien dans la botanique? L'heureux coquin, qui n'a pas autre chose à faire, et qui a un père comme il en a un, pour le guider et résoudre les abominables difficultés de la spécification! Ce n'est pourtant pas là le fond, la philosophie de la science; mais c'est par là qu'il faut passer, et c'est long, surtout avec la complication qu'y ont fourrée et qu'y fourrent de plus en plus les auteurs.

Dites à ce cher enfant, qu'il est né coiffé d'avoir toutes les facilités sous la main, et que, s'il ne travaille pas, je ne lui donnerai pas les échantillons des belles plantes que je mets en double pour lui dans mon fagot. Dites-lui aussi que je suis retournée au Revest et que j'y ai trouvé des amours de fleurs. Dites-lui enfin que Marie perd toujours son chapeau, que Mathéron dit toujours: Une-t-auberge; enfin que je l'embrasse de tout mon coeur.

Remerciez Augier et Ponsard, si vous les voyez; surtout le prince, qui s'occupe aussi de moi avec le coeur que nous lui savons.

Bonsoir, chère et bonne cousine; toutes mes tendresses au cousin et aux chers enfants.

G. SAND.

Vous savez donc aussi la botaniqne, vous? vous savez donc tout? Exigez que Lucien soit très ferré sur la technologie; ça l'ennuie, mais c'est indispensable, et pas difficile quand on sait le latin.

[1] Plusieurs membres de l'Académie française avaient mis sa candidature en avant pour le prix Gobert.

CDLXXVII

A MAURICE SAND, A ALGER

Tamaris, 15 mai 1861.

Cher enfant,

J'ai reçu, ce matin, ta lettre de Marseille, et, ce soir, une lettre d'Oscar, que je t'envoie. J'espère que tu auras eu un bon départ et une bonne sortie des côtes; mais, en pleine mer, tu as dû trouver une forte houle. La tempête a dû laisser encore là de l'agitation. Ici, temps magnifique; hier et aujourd'hui, chaleur complète, quelques nuées d'orage, quelques ondées, et pas un souffle de vent, pas même au bord du golfe de la Seyne, cet endroit maudit qui nous a tant fait éternuer et moucher. Calme plat à présent, la mer unie comme du satin aussi loin que la vue peut s'étendre. C'est égal, je voudrais bien te savoir arrivé sans ennui, sans retard, sans fatigue et par un beau soleil pour poétiser ta première impression de cette terre nouvelle.

Nous, nous avons été hier voir le Ragas. C'est à deux pas du dernier moulin de la vallée de Dardenne; nous en étions à un quart de lieue quand tu as dessiné le petit pont double à guirlandes de lierre. Mais quel quart de lieue! Jamais tu n'aurais cru que ta pauvre mère pût descendre à pic dans une gorge profonde et remonter de même sur un sentier de chèvres. Mais je m'en suis très bien tirée, comme on dit à la Châtre. Je n'ai pas fait un faux pas, et, malgré cette gymnastique, violente pour mon âge mûr, je n'ai pas été du tout fatiguée. Il faisait chaud, par exemple, dans cette crevasse de calcaire uni! Je ne sais pas si tu auras plus chaud en Afrique.

Le Ragas occupe le fond d'un amphithéâtre de cimes à pic, et dans le flanc du rocher qui en occupe le point central s'ouvre une immense fente noire tout encadrée de verdure. L'endroit est grandiose et charmant; beaucoup de végétation sur ce chaos. Le gouffre a trois ou quatre cents pieds de profondeur. Il y a encore vingt mètres d'eau en toute saison. Après deux ou trois jours de forte pluie, tout le gouffre se remplit et déborde par cette fente, d'où l'eau se précipite en torrent dans la gorge et puis dans la Dardenne, dont nous avons vu le terrible lit à sec; il n'avait pas assez, plu ces jours-ci pour que l'on pût même voir l'eau au fond du gouffre. Ceci, avec les côtes du cap Sicier, est ce que j'ai vu de plus sérieux jusqu'à présent dans nos promenades. La Dardenne était magnifique claire, ruisselante, bouillonnant en cascades d'opéra dans les gradins de pierre des moulins, ces travaux des moines qu'on pourrait prendre, s'ils étaient ailleurs et en ruine, pour des amphithéâtres romains.

Aujourd'hui, nous avons été à Sainte-Anne, au bout des gorges d'Ollioules, et nous, avons découvert, tout seuls, un endroit délicieux et des masses de rochers en coupole, creusés en grotte comme la montagne de Taormine pour les sépultures antiques. Ceci est pourtant un simple jeu de la nature, comme disent les itinéraires. C'est l'action du vent et de la pluie dans un grès friable qui tombe en sable blanc et qu'on exploite, à l'entrée des gorges, pour faire des glaces.

Il a passé un gros orage qui venait de la mer, j'ai pensé à toi!
Heureusement il n'a pas été méchant.

Pourvu que tu sois content de ton Afrique! mais tu seras toujours content d'y avoir été.

L'impératrice m'a envoyé mille francs pour le père d'Anaïs. C'est très aimable et la famille est enchantée.

Bonsoir, mon enfant; je me porte bien, je t'aime. Je t'embrasse mille fois. Écris-nous, ne serait-ce qu'un mot.

CDLXXVIII

AU MÊME

Tamaris, 22 mai 1861.

Cher enfant,

Je descendais hier de la cime du Coudon; partie à onze heures du matin, je rentrais à onze heures du soir, quand j'ai trouvé ta lettre à la maison. Juge si j'ai dîné ou soupé de bon appétit! Le coeur content me faisait oublier les jambes, vexées d'une ascension de deux heures et d'une descente d'une heure dans des sentiers plus que vilains. Mais quel endroit et quelle vue! On me disait que je verrais les montagnes d'Afrique; mais je n'ai vu devant moi que la mer unie; comme un lac incommensurable et tout à fait mystérieux à l'horizon. Le temps était pourtant clair; je distinguais parfaitement les neiges des Alpes et le col de Tende, Nice, les montagnes de Marseille, etc. Je voyais dix lieues de mer par-dessus la tête du cap Sicier. Mais d'Afrique point, et je savais bien que c'était une blague provençale impossible. N'importe, je t'ai appelé à travers l'espace, et je t'ai souhaité joie et santé. J'étais là à six heures du soir fumant ma cigarette sans que la plus petite brise contrariât mon allumette. Tu vois qu'il y a ici de beaux jours, à la fin des fins, puisque, sur la plus haute cime, au bord de la mer, on trouve cette atmosphère calme.

Je suis revenue en voiture (on fait la moitié du chemin avec un cheval de charretier en nenfort), par un clair de lune splendide, sur une route en zigzag des plus fantastiques. J'étais seule avec le bon Mathéron, à qui j'avais confié la garde de mes vieux os. Il ne me quitte pas à la promenade et a le plus grand soin de moi.

J'ai grimpé avant-hier à Évenos. C'est le château noir en ruine qu'on voit dans les gorges d'Ollioules; c'est très beau aussi, mais dans un autre genre et moitié moins haut. Hier, par exemple, j'ai été détemcée en route par une foule de contretemps insignifiants et bêtes: deux heures d'attente pour avoir un cheval, un guide fou qui nous a égarés, etc., etc. Rien de fâcheux; seulement un peu de lassitude aujourd'hui, mais pas de courbature. Tu vois que je vas bien, sauf peu de chose, et, j'espère, une autre année; si tu es content de l'Afrique, y aller avec toi. Cette fois-ci, il faut retourner à Nohant pour n'être pas dans la gêne avant qu'il soit peu. Nous partirons à la fin du mois au plus tard. Écris-moi à Nohant. Si je vas à Chambéry, ce sera l'affaire de deux ou trois jours seulement. C'est donc beau et curieux, cette Afrique? Prends-en une bonne lampée, mais sans trop te fatiguer et sans coups de soleil. On dit qu'ils sont dangereux là-bas. Ménage un peu mon Mauricot, songe qu'il me le faut pour achever en paix ma vieille vie. Je te bige mille fois.

CDLXXXIX

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Chambéry, 5 juin 1861.

Mon cher enfant,

Nous partons demain matin pour Lyon, Montluçon, Nohant. Nous nous portons tous bien. Nous sommes, enchantés de la Savoie. Ce sont les âpres beautés de la Provence, avec la verdure normande et les jolies constructions suisses. Quand vous aurez huit jours à vous, il faut prendre Solange sous votre bras, trois chemises sous l'autre bras, très peu d'argent dans votre poche (par le chemin de fer, Chambéry est tout près de chez vous), et vous verrez ce que c'est que des arbres et pourquoi ceux de la Provence ne me satisfaisaient pas. On pourrait dire qu'ici il y en a trop. Mais ils sont si beaux! D'ailleurs, le terrain est si mouvementé, que partout la vue est immense et belle toujours. Vous trouvez dans les formes géologiques beaucoup de rapport avec les approches de Montrieux, mais en grand et avec une végétation qui est une vraie prodigalité de la nature.

Nous avons couru toute la journée et tous les jours par une chaleur étouffante, entremêlée d'orages et de pluies torrentielles. Mais pas un souffle de vent. Les arbres poussent droits comme des cierges. Maurice serait satisfait.

A présent, nous allons revoir nos grands horizons planes et notre végétation, mesquine auprès de celle de Chambéry; mais nous retrouverons notre chez nous, et vous savez que c'est toujours bon.

Ce que nous regretterons, ce sont les bons amis de Mer-Vive; mais nous vous attendrons avant ou après les vacances, ou l'hiver ou le printemps prochain.

J'aspire à être à Nohant, pour avoir des nouvelles de Maurice, bien certaine que, si vous en avez reçu après mon départ, vous me les aurez expédiées chez moi. Je vous donnerai encore des miennes quand j'aurais touché le port.

Embrassez pour moi tendrement la bonne Désirée et vos deux charmantes filles. Si vous rencontrez Mathéron, Nicolas et Rosine, dites-leur que nous nous louons d'eux. Grâce à votre bon choix, nous avons eu la satisfaction de n'avoir affaire qu'à des gens excellents, depuis les patrons jusqu'aux serviteurs. C'est une grande chose.

La mer était bien belle, Tamaris bien charmant, et, vous autres, vous étiez des anges gardiens pour nous. Je ne reproche donc au Var que trop de vent, trop d'oliviers et trop de poussière. Mais ce n'est la faute de personne et cela ne m'empêchera pas de lui garder un tendre souvenir.

Adieu encore, cher enfant, et à vous de coeur plus que jamais.

CDLXXX

A M. MAURICE SAND, A ALGER

Nohant, 8 juin 1861.

Nous sommes rentrés aujourd'hui à Nohant à cinq heures, et je vas très bien, mon cher enfant; je ne suis pas fatiguée, bien que la journée d'hier, de Lyon à Montluçon, soit longue et fatigante. On ne reste en chemin de fer que onze heures, mais on en perd trois à Moulins. N'importe, nous voilà. Nous avons couché à Montluçon et déjeuné avec le père Brothier, qui nous a beaucoup parlé de tes aquarelles. Il a été à Paris voir l'Exposition, et il a vu foule autour de tes petits Romains. Le Constitutionnel en parle avec éloge. C'est le seul article que j'aie encore trouvé sous ma main. Je te garderai ceux que je pourrai récolter.

J'ai reçu à Montluçon ta lettre du 28, Sylvain ayant eu l'esprit de me l'apporter en venant me chercher avec la voiture.

Je vois que tu vois du beau, du n° 1! Et, d'après tes indications, je me représente assez bien ce qui te frappe. J'espère que tu n'as pas été assez loin pour rencontrer (dans la province de Constantine) un orage de grêle qui a tué des hommes et des animaux. Tu ne me dis pas comment tu arpentes le pays: si c'est en voiture, à cheval, à pied, à autruche ou à chameau. L'essentiel, c'est que tu te portes bien et que tu puisses dire: Magnifique! magnifique! C'est une jouissance, n'est-ce pas, que d'être aux premières loges du beau théâtre de la nature? J'en ai pris une bonne goulée en Savoie. Il y a peut-être plus beau encore; mais c'est si beau, qu'on ne songe à rien de mieux quand on y est. Il faudra absolument que nous allions y passer un mois, un de ces futurs printemps. C'est un très petit voyage en somme, et l'on y est très bien sous tous les rapports.

Nous y avons couru à travers de grandes averses qui réjouissent fort les Savoyards, privés d'eau depuis deux mois. Nous arrivons ici, on crie la même chose et voilà que la pluie tombe ce soir par torrents. C'est assez singulier que nous soyons depuis Toulon (dix jours) à la poursuite de gros orages qui filent devant nous et qui crèvent là où nous arrivons.

Mais ici la pluie arrive trop tard. Après la gelée, la sécheresse a sévi durement. Les foins, les blés, la vigne, les fruits, tout va mal, et l'année sera mauvaise en produits. Notre pays n'a pas les ressources du sol de la Savoie, qui semble se rire de tout, tant il est vigoureux.

Le pauvre Berry m'a paru bien laid. Pourtant le jardin est frais et feuillu, autant que j'ai pu en juger par la fenêtre. Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, à ne pas vivre au sein des merveilles de la création; on y est bien plus sensible quand on va les chercher, et, dans ces magnifiques endroits, je ne vois que gens blasés qui s'étonnent qu'on admire leur milieu.

La maison d'ici est propre et reluisante, la salle à manger toute reblanchie et repeinte, fort appétissante, et j'aurai un cabinet de travail très gentil.

Bonsoir, mon enfant chéri; écris-moi toujours autant que tu pourras. Ça me fait grand bien.

CDLXXXI

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A GENÈVE

Nohant, 8 juin 1861.

Cher fils,

Je suis à Nohant depuis quelques heures. J'ai été absente quatre mois. J'ai couru la Provence et la Savoie; la Savoie de Chambéry, un paradis! Je me porte mieux que le Pont Neuf. Je suis brûlée du soleil comme une brique. Je trouve le Berry petit, maigre, laid, mais toujours si bonhomme! Faut-il n'aimer que ce qui est orné, campé, fier et superbe? J'aime aussi ma vieille maison, et, contente d'avoir trotté sur la crête des montagnes, je suis aise de revoir, mon pays plat et mes grands horizons bleus.

Voilà mon bulletin. Maurice s'est ennuyé, à Tamaris, de voir toujours la mer sans la franchir. Il s'est envolé pour un mois en Afrique. J'ai de ses nouvelles, il est enthousiasmé. Je l'attends pourtant bientôt.

Parlons de vous. J'ai reçu votre bonne longue lettre à Tamaris (près Toulon), et, de là, je vous ai répondu; vous n'avez donc pas reçu? Vous me disiez d'écrire à Gênes. J'ai écrit à Gênes, et vous êtes sans doute déjà beaucoup plus loin. Vous me parlez moins de votre santé dans la lettre que je reçois aujourd'hui en rentrant chez moi, et qui est du 21 mai.

Vous me dites que vous allez un peu mieux. Un peu n'est pas assez. Mais je ne peux pas croire que bientôt vous n'ayez pris le dessus; si jeune, si bien organisé et si hautement doué, vous voudrez et vous pourrez. Je vous attendrai à Nohant tout l'été, et, si vous tenez votre promesse, je vous aimerai encore mieux, si c'est possible. Sur ce, je vas dormir d'un beau somme; car j'ai beaucoup de chemins de fer et de coups de sifflet, et de gares et de tunnels dans la boule; mais je n'ai pas voulu me reposer avant de vous avoir embrassé maternellement de tout mon coeur.

G. SAND.

Ah! j'oubliais de vous parler de l'Académie. Je ne sais pas pourquoi on m'a mise au concours, ni pourquoi on ne m'a pas couronnée, ni pourquoi on m'eût couronnée. Entre cet aréopage et moi, il y a un monde inconnu de considérants, de mais, de si, de parce que et de quoique auquel je n'entends et n'entendrai jamais rien. La conclusion, c'est que tout ça m'est égal et que je vis dans une planète très gentille, toute en fleurs, en rêves, où j'ai souffert, pleuré, aimé et béni le bon Dieu, en somme; et où jamais on n'a entendu parler d'Académie ni de chagrins littéraires. Vous comprenez bien ça, vous, mon enfant.

CDLXXXII

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

Nohant, 11 juin 1861.

Chère cousine,

Je suis à Nohant, bien contente de retrouver ma vieille maison tranquille, et d'avoir vu, en courant, une partie de la Savoie, un des plus beaux pays que je sache. Vous me donnez de grands regrets de n'avoir pas attendu notre ami, mais je ne pouvais plus retarder mon départ. Je vous envoie une lettre pour lui, puisque vous avez la bonté de vous en charger et que vous savez où le prendre.

J'aurais bien voulu l'entendre dire les belles choses qui vous ont charmée; car j'aime à écouter, et, avec lui, on a tout profit. Son succès parlementaire a étonné bien des gens qui se faisaient de lui une fausse idée; mais ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui l'ont entendu causer, qui ont pu être surpris de la force de son raisonnement et du charme de sa parole. Il y a en lui de grandes facultés, de grandes qualités et de grandes séductions. Pourquoi une entrave inconnue, venant d'ailleurs, ou de quelques accès de secret découragement, rend-elle si rare pour lui l'occasion de frapper de grands coups? Je ne sais quelle chaîne engage souvent ce puissant et généreux esprit. Cela se perd pour moi dans la nuit des considérations politiques. Quel malheur pour lui et pour la France qu'il ne soit pas un simple publiciste ou un orateur libre de parler en toute occasion!

J'arrive chargée de plantes qui feront, j'espère, le bonheur de Lucien, si ce petit gueux persévère dans la botanique. J'ai un immense rangement à faire dans mes herbes; mais il y en a un bien pire à faire dans la maison. J'avais un affreux cabinet de travail qui me donnait le spleen, on m'en fait un nouveau, tout simple mais bien propret, où je travaillerai avec plaisir.

En attendant, je ne sais où fourrer ma personne, mes bouquins et mes paperasses. Tout cela sera arrangé pour les vacances, et vous pourrez vous asseoir dans mon atelier sans crainte d'être dévorée par les souris.

Maurice est toujours au delà des mers, enchanté de l'Algérie et me chargeant de toutes ses tendresses pour vous et pour son Lucien. Et moi, chère, je vous aime bien, et vous apprécie chaque jour davantage.

G. SAND.

CDLXXXIII

A M. VICTOR BORIE, A PARIS.

Nohant, 29 juin 1861.

Monsieur et illustre professeur,

Daignez permettre à un jeune aspirant à la gloire littéraire de vous offrir la dédicace d'un humble essai, bien indigne d'être mis à vos sacrés pieds, et intitulé jadis l'Homme de campagne, aujourd'hui la Famille de Germandre, devant paraître prochainement dans le Journal des Débats.

J'espère, Monsieur et illustre agronome, que vous ne vous opposerez pas à ce que votre nom vénérable soit le passeport de mon faible essai; veuillez donc agréer l'hommage du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,

L'AUTEUR D'André.

Mon cher vieux,

Je ris un peu pour m'étourdir: Maurice est parti d'Alger avec le prince et la princesse Clotilde pour Oran, Cadix, Lisbonne. Jusque-là, c'est charmant, c'est délicieux; mais, de Lisbonne, il est question d'aller en Amérique ou de revenir avec la princesse, à son choix et selon mon consentement. Tu penses bien que je ne peux pas ne pas pousser à ce voyage si avantageux pour Maurice en tant qu'instruction et satisfaction, et opéré dans des conditions si belles; mais le coeur crie tout bas. S'il se décide, comme c'est probable, il ne sera pas de retour avant quatre ou cinq mois peut-être. Conte cela à Lambert, et dis-lui que je compte sur vous deux pour les vacances; j'ai bien besoin de vous autres pour ne pas m'attrister; mais, du côté de Belleville, je compte leur écrire qu'en raison de l'absence de Maurice, on ne se réunira pas cette année.

J'ai vu Carabiac et Lina[1] partant pour Milan.

[1] Calamatta et sa fille.

CDLXXXIV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 30 juin 1861.

Cher enfant,

Maurice me charge de vous dire qu'il est à Oran, sur le Jérôme-Napoléon; que le prince l'a pris à Alger et l'emmène à Cadix, Lisbonne et peut-être en Amérique; que, par conséquent, il n'est pas sur le chemin de Toulon et n'ira pas vous voir de sitôt, mais qu'il pense à vous tous et vous embrasse bien fraternellement.

Ce cher enfant va donc courir le monde et je m'en réjouis, malgré un peu de tristesse et d'inquiétude que je lui cache avec soin; car il reviendrait plutôt que de m'affliger, et je ne veux pas qu'il perde une si belle occasion pour voir du pays agréablement.

Dites à tous nos amis où il est, et qu'il comptait bien aller les voir, sans cet incident imprévu. Rappelez-moi aussi à tous les braves gens de la-bas.

Depuis notre arrivée, j'ai travaillé comme un diable. J'ai fini mon roman, corrigé, expédié. Je suis à présent dans le rangement botanique, et chaque plante du Midi que je revois me rappelle mes promenades, les beaux endroits que je connais si bien, le Ragas, le Coudon, Montrieux, les grès de Sainte-Anne, Dardenne, etc. Vous rappelez-vous, à Pierrefeu, le bonhomme qui labourait des pierres, et les lentilles qui poussaient quand même? et les sans-feuilles que vous n'avez pas pu baptiser en français, et les petites aspérules bleues que Solangette allait me cueillir dans le champ voisin, et tous vos prétendus muguets, etc.?—Je repasse tout cela et je leur fais la toilette. Il me semble qu'il y a déjà longtemps que je vous ai quittés, tant le milieu d'ici, le climat, la flore, les visages sont différents. L'accent provençal et son compagnon intime le mistral manquent à notre existence. Je vois toujours Bou-Maza dans les bras de Nicolas et je répète sa chanson favorite:

Nicolas, demain ta fête!

Et cette pauvre Léda? pourvu qu'à force de nous chercher, elle ne s'en aille pas trop loin et ne soit pas tuée comme vagabonde dangereuse! si elle avait l'esprit de venir jusqu'ici, je vous réponds qu'elle serait bien reçue.

Mais parlons de vous, cher enfant. La santé est-elle revenue pour rester? Il est évident qu'il y avait débilitation et qu'il faut refaire l'estomac.

Et la pauvre Solange, est-elle toujours au ban de sa classe, à cause de sa marraine? Oh! les vilaines gens que les prêtres d'aujourd'hui!… On dit que le pape est mort et qu'on le cache. Que résulterait-il de cette mort? Il eût bien dû passer à la place du pauvre Cavour!

Que fait Désirée? est-elle toujours bien fatiguée? Êtes-vous à Mer-Vive par cette chaleur? C'est une charmante femme que Désirée, une figure angélique de douceur et de distinction. Vous dites quelquefois qu'elle manque d'énergie: votre Solange en a pour deux, et il me semble que c'est très bien arrangé comme ça par le bon Dieu.—Elles doivent s'aimer d'autant plus qu'elles diffèrent, et la charmante Anaïs me paraît un bien précieux dans la famille.

Mais voilà trois heures du matin et j'espère que vous ronflez tous, même vous, qui dormez si peu, mais qui ne vous amusez pas, j'espère, à attendre le lever de la comète. Elle est un peu belle, n'est-ce pas? Quelle queue!—Elle doit se lever du côté de Saint-Mandrier, être sur Mer-Vive et Tamaris entre dix et onze heures du soir et se coucher derrière les gorges d'Ollioules, même un peu plus à gauche. Dites-moi si c'est comme ça.

Nous ne l'avons vue que ce soir. Depuis huit jours, nous avons de la pluie, à la grande joie des habitants, qui étaient à sec depuis deux mois. Je vas me coucher. Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tous quatre bien tendrement.

Maurice a aujourd'hui trente-huit ans; moi, dans cinq jours, j'en aurai cinquante-sept. Voilà deux journées que nous avons rarement passées, lui et moi, sans nous embrasser. Solange, par compensation, est ici et vous envoie tous ses compliments et amitiés.

CDLXXXV

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

Nohant, 2 juillet 1861.

Mon cher gros,

Calamatta m'a dit que l'on faisait courir un bruit que je t'autorise à démentir à l'occasion. Ce bruit, c'est que l'empereur m'avait envoyé vingt-cinq mille francs, en dédommagement du prix que m'a refusé l'Académie. Cela n'est pas. Je sais que l'intention y était, sous forme de vingt mille francs ou d'autre chose; on a été chargé de me demander si j'acceptais. J'ai été reconnaissante de l'intention; mais j'ai refusé de recevoir quoi que ce fût.

Si, dans quelque journal, on prétendait le contraire, je te prierais de m'en avertir, afin que je le démente officiellement. Avertis Emile de cela, j'ai la tête à autre chose et je n'ai pas pensé, depuis huit jours, à lui en donner avis.

CDLXXXVI

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

Nohant, 11 juillet 1861.

Mon ami,

J'apprends de Londres, par Pichon, que vous avez été récemment très gravement indisposé. On pense que le climat de la Haye ne vous convient pas. Pouvez-vous hésiter à chercher un ciel plus clément pour vous? ne savez-vous pas ce que vos amis perdraient en vous perdant, et croyez-vous ne rien devoir à nous tous qui vous aimons tant? Les circonstances ont ralenti ou intercepté nos relations; mais vous n'êtes pas de ceux qui doutent, et vous savez bien que mon coeur est toujours tout à vous.

J'envoie à Paris chez Pichon, qui y sera dans peu de jours, le premier volume de l'Histoire de ma vie, qu'il m'avait retourné pour que je pusse y écrire votre nom. Il y a bien longtemps que cet ouvrage, où je vous ai consacré plusieurs pages, est chez lui, attendant l'occasion de vous parvenir.

Maurice voyage. Il doit être en route pour les États-Unis. Mais je ne vous en dis pas moins que lui aussi vous aime, car je le sais. Combien souvent nous avons parlé de vous!

Je n'ose plus vous supplier de revenir en France, craignant de vous blesser dans un parti pris, auquel pourtant votre état de santé vous permettrait bien de vous soustraire, à présent qu'on doit vous recommander l'air natal. Faites que j'aie au moins de vos nouvelles et croyez à mon inaltérable affection.

GEORGE SAND.

CDLXXXVII

A MAURICE SAND, A BORD DU JÉROME-NAPOLÉON

Nohant, 27 juillet 1861.

Cher enfant,

Je crois bien que je t'écris toujours pour rien. Tandis que tes lettres sont en route pour Nohant, tu as tout le temps de dépasser la station que tu m'indiques pour y répondre. J'envoie donc à tout hasard. Je t'ai écrit bien des lettres que tu ne recevras peut-être jamais. Mais j'ai reçu, ce matin, celle que tu m'écrivais des Açores. Que te voilà donc loin, cher garçon! Et, à cette heure, combien de centaines de lieues de plus! Enfin tu te portes bien, tu as beau temps, tu vois les choses les plus curieuses et les plus intéressantes, je reçois tes lettres, je me dis que tu es heureux et je m'arme de tout le courage possible pour ne m'inquiéter de rien. Ma santé est très bonne, malgré un été affreux, tout pareil à celui de l'année passée. Ta soeur vient de partir, elle a passé un mois ici. Nous avons Alexandre Dumas fils et Bérengère. Nous parlons bien de toi, comme tu peux croire. Je travaille toujours comme un nègre. Tu sais que c'est preuve de santé. Je te bige mille fois.

L'Exposition est finie, les récompenses sont données; rien pour toi, ni pour Lambert, ni pour Manceau.

Je vas écrire à madame Villot pour tes aquarelles; mais je doute que son mari y puisse quelque chose. Je te bige encore; quand donc sera-ce pour de vrai? Mais sois tranquille et ne t'inquiète pas. Je suis raisonnable et si heureuse de ce qui te rend heureux! Dis au prince que je lui ai écrit plusieurs fois pour toi. J'ai écrit aussi à Ferri.

CDLXXXVIII

A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS

Nohant, 6 août 1861.

Cher Monsieur,

J'ai reçu vos Itinéraires et je vous remercie de votre bon souvenir. Mes compliments plus que jamais sur ces excellents travaux, qu'on lit encore au coin du feu comme des livres de voyage, après s'en être servi comme de guides. Ce sont d'immenses recherches et de fatigantes études, je le comprends. Tout honneur et mince profit. Mais l'honneur est grand. Un gouvernement vraiment progressif encouragerait, aiderait ou récompenserait de telles entreprises. Ma!…

Je suis heureuse d'apprendre que vous êtes mieux portant. Je suis à peu près guérie après mille petites rechutes qui ne m'ont pas empêchée de grimper sur toutes les montagnes de la Provence et de faire, en compagnie de votre Itinéraire, une course de quelques jours en Savoie. J'ai été ravie de ce pays-là. Si vous revenez quelque jour sur les environs de Toulon, j'ai pris là bien des notes et j'y ai vu des choses magnifiques, dont aucun Itinéraire ne fait mention.

Les gorges d'Ollioules seules sont connues. Mais combien d'autres scènes plus étranges et plus grandioses à peu de distance. Mes notes sont à votre service pour une autre édition.

A vous de coeur; bon courage et bonne santé, et, si vous revoyagez, souvenez-vous de l'auberge de Nohant.

G. SAND.

Je ne vous dis rien de la part de mon fils, vu que, de l'Afrique, il a passé en Amérique! Mon Dieu, que c'est loin!

CDLXXXIX

A MAURICE SAND, A BORD DU JÉRÔME-NAPOLÉON

Nohant, 11 août 1861.

Cher enfant,

J'ai reçu ta lettre d'Halifax, et aujourd'hui madame Villot m'écrit que votre navire a été rencontré par un bâtiment qui signale votre arrivée à New-York. Elle me dit que l'on peut vous écrire encore une fois. Où? elle ne me le dit pas plus que toi et je suis toujours réduite à écrire au hasard, me désolant de l'inquiétude que tu peux avoir et ne sachant pas si M. Hubaine t'a expédié mes lettres. Cette fois, j'envoie par madame Villot. Peut-être, des huit ou dix lettres que je t'ai écrites, en recevras-tu au moins une!

Dieu veuille que tu ne sois pas inquiet, cher enfant! Je serais bien fâchée de te gâter ce beau voyage par un tourment d'esprit. Je me porte bien et je me défends de toute inquiétude pour mon compte, voulant que tu me retrouves en bon état de santé morale et physique. Je reçois tes lettres, qui me donnent du calme et du courage. Que de choses tu auras vues! que de choses âme raconter! Je n'aime pas beaucoup les brouillards où vous errez cinq ou six jours, par exemple! Enfin il faut qu'il y ait de tout cela dans votre tournée d'aventures! Ce sont des souvenirs qui s'amassent pour toi, et j'espère que tu en tiens journal, pour les retrouver dans leur ordre, et me dire tout cela clairement. Je te suis sur la carte; mais comme ce sera plus joli quand tu seras là pour me tracer la route! Tu auras passé cette année par trente-sept sortes de temps avec des saisons tout à l'envers. Pendant que tu avais froid à Terre-Neuve, on cuisait ici, et, pendant que tu grillais en Afrique, nous grelottions dans nos habits d'été.

A présent, nous avons un été superbe et nous allons tous les jours à la rivière. Dumas y allait matin et soir. Il est parti, et nous partons nous-mêmes demain pour Gargilesse (deux ou trois jours).

Nous n'avons rien de nouveau au pays. Dans la maison, rien de changé; car le mariage du jardinier et de la cuisinière n'a rien modifié au personnel. Je travaille toujours dans le même local, sauf qu'il est propre et gentil et commode. Je fais toujours de la botanique quand j'ai le temps. Nous avons eu Bérengère deux fois et elle reviendra encore. Il y a du nouveau très étrange, très heureux pour elle dans sa vie. Je te conterai ça. Solange est à Paris ou à Spa, on ne peut pas savoir.

Madame Villot a reçu des lettres de New-York: j'espère en avoir une de toi demain en passant à la Châtre. Les vieux Vergne sont venus la semaine dernière et m'ont beaucoup parlé de toi. Tout le monde t'aime et te bige. Et moi, cher enfant, je te bige mille fois et je t'aime de toute mon âme.

CDXC

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

Nohant, 11 août 1861.

Chère cousine,

Merci des bonnes nouvelles que vous me donnez. J'espère en avoir aussi demain, car cela m'arrive toujours le lendemain de votre avertissement et vous êtes bien aimable et bien-bonne de me le donner toujours. J'avais reçu une lettre d'Halifax et, jusque-là, Maurice n'avait rien reçu de moi, il était assez inquiet. Je ne sais vraiment pas si M. Hubaine s'occupe de lui expédier mes lettres, puisque Maurice me dit que tout le monde en reçoit, excepté lui. Je vous en envoie donc une, espérant que, par vous, elle arrivera, puisqu'il est écrit que vous me portez bonheur! Vous savez sans doute qu'ils ont eu d'épais brouillards et qu'ils ont dû s'arrêter deux ou trois fois le long de Terre-Neuve. Maurice trouve pourtant qu'on voyage trop vite et que le prince traverse tout comme un boulet de canon. Il n'a pas le temps de ramasser des plantes et des insectes. Il est vrai qu'il me faisait le même reproche à Toulon dans nos promenades, et Dieu sait si j'ai rien de commun avec les allures d'un projectile!

Nous avons reçu le manuscrit de Dumas, lequel Dumas est parti hier. Je ne sais pas si nous pourrons jouer cela, à cause des costumes et de la richesse du local qui nous manquent; ça demande réflexion. En attendant, nous montons une petite pièce de moi qui va paraître dans la Revue des deux mondes et qui a été écrite pour le théâtre de Nohant. Lucien y a un rôle; mais, comme il apprend plus vite que Marie et Auguste, il suffira qu'il nous arrive le 20, ainsi que vous nous l'accordez. Il y a sur le chantier une autre pièce où il aura un rôle très étendu. Il a une si belle mémoire, qu'on peut en profiter. J'espère que le plaisir de voir ce cher enfant et ceux d'ici, jeunes et vieux, s'amuser, me donnera calme et patience pour attendre mon absent.

A vous de coeur, chère cousine.

G. SAND.

CDXCI

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

Nohant, 11 août 1861.

Mon enfant,

Nous avons reçu des lettres pour vous, que Marchal vous expédie avec soin. Nous avons reçu aussi le Roi et la Reine. Nous ne pouvons pas jouer ça: nous manquons de costumes, de local surtout pour des gens de si haute volée. Nous vous renvoyons le manuscrit, pour que vous voyiez vous-même si ça pourrait aller à la Revue des deux mondes. Cela ne fait pas de doute pour moi, car c'est très joli. Mais peut-être aviez-vous raison de penser qu'il vaudrait mieux y débuter par quelque chose de plus important. La lettre de Buloz, qui était dans la mienne, sans enveloppe, et que j'ai lue, doit vous engager un peu; car il y a de la bonne foi et du vrai dans ce qu'il vous dit. Je ne vois pas d'inconvénient à lui accorder la lecture de votre roman quand il sera fini. Il n'est pas homme à le critiquer, quand même il n'oserait pas le publier; c'est-à-dire qu'on peut compter sur sa discrétion, d'autant plus qu'il a le désir de vous attirer et de se bien conduire avec vous.

Nohant est si grand depuis votre départ, que nous nous sauvons pour quelques jours dans la petite baraque de Gargilesse, où nous ne vous oublierons pas pour cela; car nous parlons de vous, du matin au soir. Nous nous questionnons pour savoir quand et comment vous serez vraiment heureux, en dépit de tous vos bonheurs. Car c'est peut-être là tout le mal, une âme rassasiée! mais ça se renouvelle, une âme, une âme qu'est pas ordinaire, et nous invoquons sous toutes ses formes l'ange du renouvellement. Nous ne sommes pas forts dans nos théories ni dans nos imaginations; mais nous vous aimons, voilà ce qu'il y a de clair et de sûr.

Je ne sais si madame Villot vous a écrit. Elle ne me dit absolument rien, sinon qu'elle a envoyé exprès à Paris une personne pour chercher le manuscrit; c'est à vous de savoir si vous voulez le lui rendre au cas où elle le redemanderait, ce que je ne crois pas d'après son silence sur votre compte. Dans tous les cas, vous devriez faire faire une copie pendant que vous tenez l'original.

En attendant de vos nouvelles et la repromesse de votre retour, nous nous mettons deux pour vous embrasser tendrement. Marie vous fait une belle révérence.

G. SAND.

CDXCII

A MAURICE SAND, A BORD DU JÉROME-NAPOLÉON

Nohant, 1er septembre 1861.

Je vois à tes lettres que, tout en rendant justice aux Américains, tu éprouves parmi eux un étonnement mêlé de malaise, et que cette grande question de la liberté individuelle, à laquelle tu n'avais peut-être pas beaucoup réfléchi encore, se présente à toi grosse d'orages sur cette terre de l'individualisme. Je ne sais pas ce que tu concluras à ton retour; mais je peux te dire ce que je conclus dans mon coin en fermant un très beau livre qui, pour moi, résume tout le coeur et toute l'intelligence de l'Amérique. C'est le livre du pasteur américain unitariste Channing.

Peut-être vas-tu traverser trop vite la patrie de cet homme remarquable pour entendre parler de lui ou du moins pour juger de l'influence qu'il a pu exercer sur les esprits. Je dois donc te le résumer en deux mots:

La raison, premier et principal guide de l'homme;

La liberté individuelle, premier devoir et premier droit de l'homme.

Cela paraît sec, présenté ainsi, et tu seras très étonné, quand tu liras ce philosophe, de trouver en lui un enthousiasme de charité extraordinaire, une éloquence partant du coeur, enfin toutes les qualités d'un véritable apôtre.

Mais tu feras comme moi, tu voudras conclure, et tu verras, en concluant, que cet homme sincère est un apôtre stérile et ce coeur d'or un coeur qui se trompe.

Channing prêche une seule et simple doctrine, l'Évangile. De là une admirable et excellente tolérance. Lui protestant, il admet à sa communion tous les dissidents, même les catholiques. Il ouvre le temple unitaire de la foi et du salut éternel à tout homme, quel que soit son culte, qui veut y entrer avec cette courte formule: «J'aime Dieu et mon prochain, dans l'esprit du Christ.»

Il n'exige pas que l'on croie à la divinité de Jésus si la raison s'y refuse, et n'admet point qu'on raille celui dont la raison admet cette divinité. Il veut que le plus croyant et le moins croyant s'aiment l'un l'autre, tout en aimant Dieu, qu'ils ne se damnent pas, qu'ils ne se contrarient pas, et que nul ne se mêle de leurs affaires. Si cela est possible, rien de mieux; mais Channing a-t-il trouvé le chemin vers ce temple de la raison et de la liberté soutenues par la foi?

Certes, il dit tout ce qu'on peut dire de beau, de bon et de bien pour y amener les hommes; mais il étend cette tolérance à tous les actes de la vie civile et politique. Peu importe, selon lui, la forme, le nom, l'essence du gouvernement. Aucune loi ne l'embarrasse; tout lui paraît possible, si les hommes ont l'esprit de charité et l'esprit d'examen. C'est vrai; mais; s'ils ne l'ont pas, il faudrait pourtant le leur donner, et, depuis que le monde est monde, c'est par des institutions qu'on a rêvé ou essayé de former les individus et d'élever le sens moral des sociétés; depuis que le monde est monde, le niveau général a été très au-dessous des conceptions des grands esprits qui ont entraîné et enthousiasmé les masses. A preuve, tout d'abord, Jésus crucifié.

D'ailleurs, à quoi bon des institutions? Si Channing est logique, il ne fallait pas dire: «N'importe quelles institutions.» Il fallait aller droit au fait et dire: «Aucune espèce d'institution.»

Et tu vas voir qu'il le dit:

«L'individu est plus que l'État. Il n'est pas fait pour se dévouer et se sacrifier à l'État: c'est l'État qui doit se dévouer à lui et le protéger; l'État n'est institué que pour garantir et respecter les droits de l'individu.»

Voilà donc la loi et les prophètes; voilà l'essence de l'unitarisme, et, dans ce sens, unité ne signifie plus en religion le Soyez tous en un de Jésus-Christ; encore moins l'unité politique et nationale que poursuit l'Italie et que rêvent les autres nations asservies de l'Europe. Cela signifie tout simplement: «Chacun pour soi et Dieu pour tous!» Or je défie Dieu lui-même, Dieu qui est la logique même, d'être pour deux partis contraires, à plus forte raison pour les milliards de partis contraires qui divisent l'humanité, morcelée en milliards d'individus. Heureusement Dieu nous voit de haut, Dieu sait attendre, Dieu ne prend pas parti dans nos querelles et il est pour nous tous en ce monde, en ce sens seulement qu'il est pour tous ceux qui cherchent sa lumière.

Quant à l'État, qui n'est-pas Dieu, il faut pourtant bien qu'il cherche à imiter Dieu dans sa logique, sa patience, sa protection universelle, sa douceur et sa prévoyante fécondité. Qu'il laisse toute la liberté possible à l'individu et qu'il se dise à lui-même que c'est là un de ses principaux devoirs, oui, certes!—mais il ne peut pas être Dieu; qu'il s'appelle république, roi ou pape, il ne peut pas agir à la manière de Dieu, qui nous attend dans l'éternité, et pour toute l'éternité. Il ne peut abandonner les individus à l'impunité apparente où Dieu nous laisse, et, comme il agit, lui, l'État, dans le temps et dans l'espace limités, il n'a pas découvert, il ne découvrira pas le moyen de nous laisser tous libres d'une manière absolue, à moins que nous ne soyons tous parfaits.

«Soyez-le! répondrait Channing. Aimez-vous les uns les autres.»

Oui, cent fois oui! mais c'est commencer par la fin le beau roman de l'avenir. D'autres protestants du passé, les hussites taborites, avaient dit: «Un temps viendra où il n'y aura plus ni lois ni autorités dans la ville sainte.»

Je le crois aussi, ce temps viendra. Nous sommes à peine arrivés à la première aube de notre existence intellectuelle et morale. L'Évangile de saint Jean sera un jour aussi clair que le soleil, et nous nous aimerons les uns les autres parce que nous serons bons et raisonnables. Nous n'aurons plus besoin de rois ni de papes, ni même de républiques. Personne ne prêchera plus la loi, qui sera dans tous les coeurs; personne ne commentera plus la Bible pour demander à son examen la règle de sa conduite. Nous serons tous des anges dans la ville sainte.

Mais où est-elle? dans une autre planète, ou dans celle-ci? Pourquoi pas dans une autre? Notre âme est libre, donc elle est immortelle et peut aller dans tous les mondes. Et pourquoi pas dans celle-ci? Nous avons la notion de la perfectibilité et nous pouvons transformer, diviniser presque le monde où nos générations se succèdent en se léguant leurs travaux et leurs conquêtes.

Mais nous sommes loin du but, et, si l'idéal de Channing est beau et grand, s'il est réalisable,—j'en suis persuadée,—il ne l'est pas par la doctrine de l'individualisme. Cela, je le nie de toute ma conscience, de tout mon coeur et de toute ma foi.

Channing s'est trompé et beaucoup d'Européens, séduits par l'audace de ce coeur optimiste, enthousiaste et léger, ont aimé cette tolérance religieuse qui était l'oeuvre de notre XVIIIe siècle français.