CDXCIII
A M. VICTOR BORIE, A PARIS
Nohant, 8 septembre 1861.
Eh bien, bravo, mon bonhomme! c'était affreux de se condamner à vieillir seul, et, d'ailleurs, tu trouves une personne de mérite; on en a toujours quand on est aimé pour soi. Elle t'accepte, c'est qu'elle t'aime aussi; elle n'a rien, mais tu travailles; tu te sens beaucoup de dévouement et d'affection, puisque tu ne recules pas devant une vie sans repos et sans égoïsme. Moi, j'approuve tout cela; c'est dans mes idées et je voudrais que mon fils eût la sagesse d'en faire autant. J'aimerai ta femme comme je t'aime tu peux y compter. Amène-la bientôt à Nohant, où elle sera reçue avec la plus vraie sympathie. On ne te nichera plus au pavillon et on ne te fera plus enrager, puisque le mariage aura fait de toi un homme sérieux. Manceau t'embrasse et t'approuve; je ne parle encore de ton mariage qu'à lui, ne sachant pas si tu veux qu'on le sache dès à présent.
Maurice doit être au Niagara ou au lac Supérieur, bien plus loin; il se porte bien et il est content. Nous allons commencer nos comédies; nous n'avons pas Lucien, qui, heureusement pour lui, a trouvé un emploi; ni la famille Luguet: la pauvre Caroline a été bien malade et ne peut bouger. Mais nous nous arrangerons tout de même et nous aurons, comme tu vois, un appartement à ta disposition.
A toi de coeur.
G. SAND.
CDXCIV
A MAURICE SAND, A BORD DU JÉROME-NAPOLÉON
Nohant, 22 septembre 1861.
On dit que vous arriverez du 25 au 27! Je n'ai pas de tes nouvelles depuis Cleveland, et juge si je suis impatiente de te savoir à Paris! Je commence à être au bout de mon courage et à ne plus dormir. Cher enfant, si tu ne viens pas tout de suite, écris-moi un mot de Paris. Je ne sais pas du tout où vous débarquerez. Comme c'est effrayant; cette grande traversée dont on ne peut rien savoir!
Tâche de venir ici pour le 30 au matin. On joue la comédie le soir, on serait si heureux! Et, si tu peux venir plus tôt, songe que j'ai été bien sage de ne pas me désoler, mais que ma vaillance, à moi, menace de faire naufrage au port.
Je te bige mille fois.
CDXCV
A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
Nohant, 4 octobre 1861.
Mon ami,
On nous dit que votre santé, loin de s'améliorer, est devenue plus mauvaise, et que votre médecin juge le climat de la Hollande très pernicieux pour vous. Je dois vous dire, à l'insu de votre soeur, qu'à cause d'elle, si ce n'est à cause de vous-même, vous feriez bien, vous feriez votre vrai devoir, en rentrant en France. En vous laissant mourir, vous la tuez; en revenant auprès d'elle, vous pouvez guérir tous les deux.
Il n'est pas possible que vous prononciez la condamnation d'une soeur comme celle que Dieu vous a donnée. Laissez-moi vous dire que ce serait sacrifier le coeur à la tête, le devoir au fanatisme, et que vos vrais amis en seraient consternés. Revenez, la Providence vous en donnera la force dès que vous aurez écouté et reconnu sa voix; vous savez; ces voix d'en haut font des miracles!
A vous de toute mon âme.
GEORGE SAND.
CDXCVI
A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
Nohant, 10 octobre 1861.
Chère cousine,
Vous êtes bonne comme un ange de m'avoir donné cette bonne nouvelle. Ah! pourvu qu'ils arrivent sans accident! Enfin je compte sur vous pour nous porter bonheur, comme toujours. Oui, je vous attends le 24, avec tous ceux de vos enfants que vous voudrez m'amener, et Lucien absolument! La maison est toute à vous, je n'ai plus personne ici que Marie Lambert.
Je vous embrasse tendrement. Poussez-moi Maurice en avant, le plus vite possible; je deviens un peu folle.
G. SAND.
Dites au prince de ne pas nous refuser Lucien pour huit jours; vous savez que nous avons une revanche à prendre avec le mélodrame, où il est indispensable. Que de choses depuis un an, dans ma vie! Il faut que nous fassions la paix avec la destinée, qui m'a si bien secouée de toutes façons!
CDXCVII
A MAURICE SAND, A BORD DU JÉROME-NAPOLÉON
Nohant, 10 octobre 1861.
Madame Villot m'écrit aujourd'hui que tu dois être au Havre aujourd'hui 10! que tu seras probablement à Paris le 11.
Enfin! enfin! Qu'il me tarde de te savoir arrivé réellement et de te voir, et de te biger! Peut-être auras-tu besoin de passer deux ou trois jours à Paris. Fais-les les plus courts possible; car, depuis un mois, je suis un peu bête. J'ai eu bien du courage jusque-là; mais tu sais que dans une course, les derniers moments, quand on approche du but, sont les plus difficiles. Tu trouveras à Paris une autre lettre de moi que je t'avais écrite, croyant que tu arriverais le 25.
Mais j'ai reçu tes lettres de Saint-Louis, du Niagara et de New-York au retour de Québec, et j'ai repris patience. Tu es bien gentil de m'avoir écrit de partout. Ça m'a soutenue jusqu'à présent. Je t'espère au plus tard le 15: nous jouons le 16 ou le 17 une comédie, de moi. Tu sauras qu'à présent, les plus réussies de nos pièces vont dans la Revue; après quoi, les théâtres me les demandent. Voilà ce que c'est que le caprice des directeurs.
Tu dois être las de la mer mon pauvre enfant, et avoir du roulis dans les jambes; j'espère que vous aurez eu beau temps. Si tu ne tardes pas trop à arriver, tu trouveras ici la chaleur du mois d'août, qui n'a pas cessé de tout l'été. C'est un temps exceptionnel; nous sommes en habits d'été.
Que de choses tu vas avoir à me raconter! J'ai acheté une superbe carte d'Amérique, où tu pourras retrouver et me faire suivre tout ton voyage.
Je te bige mille fois. Tout le monde est en fête. J'ai rêvé toute la nuit que tu étais arrivé.
Enfin! enfin!
CDXCVIII
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 20 octobre 1861.
Enfin, Maurice est revenu sain et sauf et je le tiens depuis huit jours! Il en a mis sept pour faire la traversée de Terre-Neuve à Brest. Il a vu les grands lacs, la grande prairie, les sauvages, le Niagara, les aurores boréales dans le Nord, les brumes de Terre-Neuve, les jardins du Midi pleins de colibris, les champs de bataille, les camps des deux armées, les forêts vierges, que sais-je! C'est une course au clocher, mais, en somme, une course bien intéressante, et il est très content de son voyage.
Il est fort comme un Turc; il a passé brusquement par tous les climats et tous les régimes, sans avoir la plus légère indisposition.
Vous jugez si je suis contente, moi! Je commençais à manquer un peu de courage et de force physique. Je me remets et je vais reprendre mon travail.
Et vous, vous avez bien trotté par cette chaleur! nous en avons eu aussi une fière dose: 35 degrés centigrades à l'ombre pendant tout l'été et encore 25 à présent; une sécheresse fâcheuse pour nos cultures; mais que j'aime bien pour ma consommation personnelle; pas un souffle de vent, et un ciel aussi bleu que le vôtre.
J'ai reçu, par madame Trucy, de bonnes nouvelles de sa famille et de Tamaris. Tout y va bien, même le cher Bou-Maza, dont vous nous avez fait porter le deuil je ne sais pas pourquoi.
Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais j'ai tant de monde en septembre et en octobre, qu'il n'y a pas moyen de causer avec les absents. La maison ne peut pas désemplir. Mais, en novembre, tout file et on reprend les occupations raisonnables.
CDXCIX
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS,
Nohant, 7 novembre 1861.
Mon cher fils,
Si ma dédicace vous fait plaisir[1], je suis assez remerciée par ce fait-là, sans que vous me disiez un mot. Vous m'avez donné à Nohant un gros baiser, ça disait tout. On veut que je sois un personnage. Moi, je ne veux être que votre maman. Vous avez du coeur, puisque vous m'aimez, et je ne vous demande que ça. Je ne me suis jamais aperçue de ma supériorité en quoi que ce soit, puisque je n'ai jamais pu faire ce que j'ai conçu et rêvé, que d'une manière très inférieure à mon idée. On ne me fera donc jamais croire, à moi, que j'en sais plus long que les autres. Restée enfant à tant d'égards, ce que j'aime le mieux dans les individualités de votre force, c'est leur bonhomie et leur doute d'elles-mêmes. C'est, à mon sens, le principe de leur vitalité; car celui qui se couronne de ses propres mains a donné son dernier mot. S'il n'est pas fini, on peut du moins dire qu'il est achevé et qu'il se soutiendra peut-être, mais qu'il n'ira pas au delà. Tâchons donc de rester tout jeunes et tout tremblants jusqu'à la vieillesse, et de nous imaginer, jusqu'à la veille de la mort, que nous ne faisons que commencer la vie; c'est, je crois, le moyen d'acquérir toujours un peu, non pas seulement en talent, mais aussi en affection et en bonheur intérieur.
Ce sentiment que le tout est plus grand, plus beau, plus fort et meilleur que nous, nous conserve dans ce beau rêve que vous appelez les illusions de la jeunesse, et que j'appelle, moi, l'idéal, c'est-à-dire la vue et le sens du vrai élevé par-dessus la vision du ciel rampant. Je suis optimiste en dépit de tout ce qui m'a déchirée, c'est ma seule qualité peut-être. Vous verrez qu'elle vous viendra.
A votre âge, j'étais aussi tourmentée et plus malade que vous au moral et au physique. Lasse de creuser les autres et moi-même, j'ai dit un beau matin: «Tout ça m'est égal. L'univers est grand et beau. Tout ce que nous croyons plein d'importance est si fugitif, que ce n'est pas la peine d'y penser. Il n'y a dans la vie que deux ou trois choses vraies et sérieuses, et ces choses-là, si claires et si faciles, sont précisément celles que j'ai ignorées et dédaignées, mea culpa!—mais j'ai été punie de ma bêtise, j'ai souffert autant qu'on peut souffrir, je dois être pardonnée. Faisons la paix avec le bon Dieu.»
Si j'avais eu de l'orgueil incurable, c'était fait de moi; mais j'avais ce que vous avez, j'avais la notion du bien et du mal, chose devenue très rare en ce temps-ci, et puis je ne m'adorais pas, et je me suis, oubliée. Rien ne s'oppose en vous à la guérison: vous n'êtes pas vain, vous n'êtes pas sot, vous n'êtes pas lâche, et, comme le succès, qui malheureusement engendre très souvent ces trois vices, ne vous a pas changé, l'avenir est encore à vous! Soyez-en sûr. Dans dix ans, vous me direz que j'ai eu raison de croire en vous.
Les Villot achèvent de partir lundi matin; dimanche soir, nous jouons la pièce de Ruzzante. Demain, Marchal s'essaye aux marionnettes avec Maurice. Nous tâcherons de le garder un peu, pour que vous le trouviez encore ici; car nous vous espérons bientôt et même tout de suite. Hein? Vous l'avez promis, on y compte, on vous attend.
Ne nous oubliez pas auprès des châtelaines.
[1] La dédicace du Drac.
D
AU MÊME
Nohant, 20 novembre 1861.
Il y a des siècles que je n'ai causé avec mon grand fils. Il ne faut pourtant pas qu'il croie que je l'oublie, et que je suis privée de le voir sans murmurer. J'en veux aux amis qui vous empêchent de venir et pourtant j'aime ceux qui vous aiment. Comment arranger ça? Le mieux est de ne pas chercher à l'arranger; c'est l'unique solution des choses insolubles, la destinée vient toujours s'en charger; mais je la tourmente, cette destinée, pour qu'elle vous ramène ici. Nous avons fini de jouer la comédie; Marie Lambert est retournée à son Gymnase, et pourtant nous avons encore une velléité de trucs et de pièces fantastiques.
Peut-être, quand vous viendrez (vous avez promis au plus tard pour le mois prochain), recommencerons-nous un peu nos bêtises. Nous espérons le gai Lambert; en ce moment, nous tenons Borie et sa jeune femme, un gros tourtereau avec sa pigeonne fluette et sérieuse. Nous ne les tenons que pour huit jours. D'autres que vous ne connaissez pas vont et viennent. Mais le grand regret, c'est d'être forcé de laisser partir votre gros ami Marchal. Je ne sais comment ce mastodonte s'y est pris, mais il s'est fait adorer de tout le monde, à commencer par moi. Il est vrai qu'il nous a beaucoup gâtés. Il nous a fait, à tous nos portraits, merveilleux, charmants comme dessin, et d'une ressemblance que les portraits n'ont jamais eue. Il ne se doutait pas de ça, lui; il est tout étonné d'avoir réussi. Il repart dans deux jours pour voir sa mère, qui s'impatiente, et pour s'envoler ensuite en Alsace. Je ne me rappelle plus si vous étiez ici quand il a fait ses deux esquisses de tableaux alsaciens. C'est très remarquable. Il ne connaît pas la peinture; mais il dessine joliment bien. C'est un contraste à étudier que cette grosse nature faisant si délicatement des choses si élégantes. Les Flamands n'expliquent pas ça; car, s'ils ont le fini des détails, ils n'ont pas la grâce des types.
Que vous dirai-je de moi? Rien d'intéressant. J'ai flâné d'une manière insensée, regardant la première page d'un roman commencé et me laissant distraire par mille autres rêveries. Ça ne fait rien, le temps où l'on s'amuse, psychiquement parlant, n'est pas tout à fait perdu. On vous attend pour retrouver un peu de sens commun littéraire. Je crois que c'est le Drac qui est venu tout de bon se glisser dans nos jeux pour nous empêcher de faire rien qui vaille. Vous me disiez que, de votre côté, ça n'allait pas, le Villemer. A l'heure qu'il est, je suis sûre que ça va très bien ou que ça a rété très bien, et puis mal et puis mieux. Il n'y a rien de plus changeant que le temps qu'il fait dans nos cervelles d'auteur; mais, pour ceux qui ont du vrai soleil derrière leurs nuages, ça n'est jamais inquiétant.
Pourvu que vous reveniez bientôt, on est content et on se console de tous les départs. Mais ne nous dites pas que vous ne pensez plus à nous et que vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. On vous embrasse en masse, et on envoie de bons souvenirs autour de vous.
G. SAND.
DI
A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
Nohant, 1er décembre 1861.
Mon ami,
Calmez-vous et soignez-vous. Quelque décision que vous preniez, vous savez bien qu'on vous chérit toujours. Ne m'écrivez pas maintenant: j'ai vu, à votre écriture, que cela vous fatigue. N'établissez pas de combat douloureux dans votre âme; reposez-vous, guérissez, et, quand vous verrez bien clair devant vous, vous reviendrez, j'en suis sûre. Vous êtes entre le devoir politique et le devoir du coeur. Vous mettez le premier au-dessus de tout. Oui, quand il est net et bien tracé. Mais, ici, il ne l'est pas, vous le reconnaîtrez si vous ne prenez conseil que de la conscience, sans vous occuper de l'opinion, qui, d'ailleurs, serait ici pour vous.
Dieu vous donne force et guérison pour ceux qui vous aiment! Pour vous, en quelque sphère de l'univers que vous soyez, vous y serez heureux et calme; mais pensez un peu à nous, qui avons peut-être encore besoin de vous.
A vous bien tendrement et fraternellement.
G. SAND.
DII
A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
Nohant, 7 décembre 1861.
Mon cher ami,
J'ai enfin trouvé une nuit de loisir pour lire ton roman. Je le trouve bien; la copie qui, cette fois, est très bonne, m'a permis de le lire sans fatigue.
Le sujet est joli et bien soutenu. Les personnages se comportent bien d'un bout à l'autre, et parlent plus naturellement que de coutume, sauf la tirade descriptive du jeune abbé à sa tante, que je trouve hors de place et détruisant la couleur simple et vraie de ces personnages rustiques. On peut remédier à cet inconvénient en prenant un biais; par exemple: «Emile voyait pour la première fois la poésie des choses qui l'entouraient, le pré, le soleil, la rêverie;» tout ce que tu voudras, mais c'est l'auteur qui parle; et puis tu ajouteras qu'il «exprimait à sa tante toutes ces émotions nouvelles dans un langage plus poétique et plus élevé que de coutume, dont elle fut frappée, et elle lui dit,» etc., etc.
Benoît est un excellent personnage que l'on aime et qu'il n'est pas nécessaire de faire si laid. Laisse-le pas beau, mais sans accuser trop sa disgrâce, puisqu'au bout du compte il épouse. J'approuve ses boucles d'oreille et son parapluie; mais je trouve qu'il en abuse. Une plaisanterie trop répétée n'est pas drôle à la lecture; trois rappels de ce parapluie suffiraient: Enfin, quelques longueurs de développement à faire disparaître, quelques négligences de style à revoir.
Ne pas toucher aux combats intérieurs du jeune séminariste. Cette partie-là est la meilleure. Tu vois que je ne critique aucunement le fond; c'est ce que tu as fait de mieux conduit et de plus sagement terminé; il y a de l'intérêt, de la vérité, et tous les personnages sont bons.
As-tu été en relations avec M. Nefftzer, qui était à la Presse et qui dirige à présent le Temps? Si tu ne lui as rien offert et rien envoyé, je pourrais lui parler de ce roman avec un certain détail et le lui proposer.
Réponds-moi tout de suite. J'embrasse Eugénie et toi de tout coeur.
G. SAND.
DIII
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 28 décembre 1861.
Un mot seulement aujourd'hui, cher enfant. C'est le moment des masses de lettres à lire et à écrire, pas toutes amusantes et on manque de temps pour les meilleures.
J'ai lu le poème, qui est très bon et très touchant. J'ai fait, sur le chant cinquième, quelques observations que je recopierai au premier jour pour vous les envoyer. Le temps des vers est fini, c'est vrai, et cela n'est plus ni retentissant ni lucratif. Il n'y a plus que Victor Hugo qui se fasse écouter.
Mais, si vous pouvez encore vous faire éditer par souscription, il ne peut nuire à votre réputation d'être lu et goûté par vos compatriotes, et par le petit nombre de gens disséminés partout, qui s'intéressent encore à la poésie.
Pourtant, je vous dirai aussi qu'il ne convient peut-être plus à votre position de demander des souscripteurs. C'est bien quand on est très jeune et très pauvre. Plus tard, c'est moins bien. On peut dire au poète: «Vous avez quelques sous d'économie, payez votre gloire.»
Et je ne vous conseille pas d'entamer ces économies, avenir de votre fille, pour payer la fumée d'un succès bien restreint et bien éphémère, par le temps qui court. Achetez plutôt la barque, tout en chantant la mer. Vos poésies ne perdront pas pour attendre. Ces mauvais jours d'indifférence, vous êtes encore assez jeune pour les voir passer.
Merci pour les souhaits; mon coeur vous les renvoie et vous bénit.
A SOLANGE PONCY
Bonjour et bon an à ma bonne Désirée, et à ma chère Solangette. Vous êtes bien gentilles de m'écrire; mais c'est bien laid à la petite maman d'être malade. Heureusement, Solange va la ressusciter, au premier de l'an, par de vives caresses et des souhaits charmants. Je bénis la mère et la fille, moi, la grand'-mère, et je les embrasse de toute mon âme.
A ANAIS
Merci, ma mignonne Anaïs, de votre bon souvenir. Je ne suis pas votre bienfaitrice: je suis une amie qui vous est dévouée et qui vous prie de l'aimer. Voilà tout.
Une bonne poignée de main au cher père et à Baptistin, et bonne santé, bonne chance à vous tous!
DIV
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME) A PARIS
Nohant, 7 janvier 1862.
Cher prince,
Nous avons été heureux plus que des rois, de la bonne nouvelle annoncée dans les journaux, et nous avons passé toute la journée à faire des romans sur ce fils ou sur cette fille que le ciel vous promet. Venir de vous, et du grand Napoléon aussi, par conséquent, de l'héroïque Victor-Emmanuel et de sa fille, qu'on dit adorable, ce n'est pas une petite chance, et on ne peut pas être un esprit ni un coeur comme tout le monde. Pourvu que cet être-là ait une destinée assortie à sa valeur! nous étions tous les trois à deviser en dînant, et nous nous sommes lâché du vin de Champagne pour boire à sa santé et à son destin, et nous avons dit toute sorte de choses que je ne veux pas vous redire dans une lettre, mais que vous devinez bien.
J'ai envoyé à Buloz la première partie du voyage de Maurice, qui ne traite que du temps qu'il a passé seul à Alger; c'est amusant, mais sans intérêt direct pour vous. Il achève la seconde partie, qui vous sera envoyée avant d'être remise à Buloz; mais la première partie est accompagnée d'une petite préface de moi que Buloz vous portera ou vous enverra s'il n'est pas malade,—car il l'est continuellement,—et qu'il n'imprimera qu'avec votre agrément. Si vous avez des observations à me faire, vous m'écrirez avec votre belle et bonne franchise, et je vous écouterai avec tout mon coeur.
Une chose me contrarie bien quand je parle de vous hors de l'intimité, c'est que vous soyez un grand personnage. Le monde est si sale et si plat; qu'on ne peut pas supposer qu'on aime un prince pour lui-même, et je suis forcée à une réserve que je n'aurais pas pour un camarade que j'aimerais beaucoup moins.
Ou bien, si on brave ces méprisables soupçons, comme, au bout du compte, on doit le faire quand on est fort de sa droiture, on a l'air de le faire par sotte vanité, et pour proclamer une amitié que les autres envient. Vous verrez si j'ai su passer à travers ces écueils. Républicaine toujours! mais, convaincue que vous seriez le meilleur chef d'une république, ou la meilleure compensation à une république impuissante à renaître, je me moque pour mon compte de l'accusation de trahison que quelques-uns ne m'épargnent pas; mais, à propos d'un travail aussi jeune et aussi riant que celui de Maurice, je n'avais pas à faire une profession de foi, à tous égards intempestive; je me suis bornée à dire en deux mots que je vous aimais.
Accusez-moi d'un mot réception de cette lettre-ci; je vous dirai pourquoi. J'ai à vous écrire au sujet de la sûreté de mes lettres à vous. Ce sera pour un autre jour.
Bonsoir, cher grand ami; mon Dieu, que je vous souhaite de bonheur! Et comme vous aimerez votre enfant, vous qui avez si bien aimé votre père!
G. SAND.
DV
A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
Nohant, 8 janvier 1862.
Mon ami,
J'ai bien pensé à vous, et le jour de l'an encore plus que tous les autres jours. J'avais besoin de vous écrire et de vous dire que, je vous aime pour commencer saintement et dignement l'année. Mais la crainte de vous fatiguer m'a retenue. L'écriture de votre dernière lettre était altérée!
Cette fois, je retrouve la sûreté de votre belle écriture; c'est la première chose que je regarde, et vous me dites que vous êtes mieux! Dieu m'a entendue, cette fois, car je l'ai bien prié pour vous.
Un bonheur n'arrive pas seul: ma fille, dont j'étais inquiète aussi, va mieux et n'a rien de bien grave. Maurice est près de moi et travaille à des notes sur l'Amérique. Il a vu bien vite, mais assez sainement cette fausse démocratie, qui, en proclamant l'égalité et la liberté, n'a oublié qu'une chose, la fraternité, qui rend les deux autres richesses stériles et même nuisibles. Sa position un peu officielle de visiteur l'oblige aux ménagements du savoir-vivre, mais ses réticences en laissent assez deviner.
Le niveau des coeurs et des intelligences est, à ce qu'il paraît, encore plus abaissé là-bas que chez nous. Ils n'ont pas même l'instinct militaire, qui, chez nous, sait faire des prodiges pour les bonnes causes, quel que soit le drapeau. Enfin, il semble que Dieu se soit retiré d'eux pour châtier le forfait de l'esclavage, non aboli dans les préjugés et les moeurs.
Soignez-vous patiemment et généreusement à cause de nous, mon digne et cher ami, et, quand vous serez tout à fait bien, reprenez en vous-même cette question d'exil volontaire auquel mon coeur ne peut se résigner, pour nous.
Mon fils vous envoie ses tendres voeux, et je n'ai pas besoin de vous dire les miens. Je ne me plains de rien dans ma vie, puisque j'ai une amitié comme la vôtre.
GEORGE SAND.
DVI
A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
Nohant, 22 février 1862.
Chère cousine,
Ayez du courage pour ceux qui vous aiment! ayez-en plus que moi, qui veux pourtant en avoir et qui retombe à chaque instant dans les larmes. Il est plus heureux que nous pourtant, lui[1]! il a monté d'un degré dans une phase plus épurée et moins douloureuse certainement que la cruelle vie où nous nous traînons, où nous ne sommes heureux que par l'affection, et où justement nous perdons la source de notre bonheur, nos enfants, nos parents, nos amis, au moment où nous comptons le plus qu'ils nous survivront. Ah! ce n'est vraiment pas vivre que d'être ainsi tous les jours à trembler ou à pleurer, et il y a quelque chose de mieux, ou bien tout n'est qu'un rêve, Dieu, la vie, et nous-mêmes.
Croyons; comptons sur une justice et sur une bonté en dehors de notre appréciation; moi, je ne pourrais pas ne pas croire; je sens si profondément que le départ de cet adorable enfant ne lui a rien ôté de mon affection et qu'il vit toujours pour moi, et auprès de moi, comme si je le voyais! vous devez sentir cela encore plus que moi, vous sa tendre mère. Il n'est donc pas parti, il ne nous a pas quittés. Il est invisible pour nous; mais il nous aime toujours, en quelque lieu et sous quelque forme qu'il existe.
Nous lui devons autant, disparu, que nous lui devions quand il était là. Aussi vous lui devez de vivre avec courage, de prendre soin de vous, et de vous conserver jeune et forte pour soigner ce pauvre père souffreteux, qui ne vit que parles soins de l'affection et son propre courage. Et l'autre enfant, si beau et si bon, lui aussi, a besoin que vous l'aimiez, et tant d'amis dévoués, et nous qui ne faisons qu'un coeur avec vous dans cette mortelle douleur!
Le prince en a été déchiré aussi; il m'a écrit une lettre désolée. Tout le monde l'aimait, ce cher être, si aimable et si expansif.
Maurice a été si bouleversé et si étouffé, que j'en ai été inquiète. Bonne amie, épanchez-vous avec nous; parlez-nous de lui, de Frédéric, de vous, et de Georges.
Pleurez, ne vous retenez pas. N'ayez pas de courage et de réserve avec nous; n'ayez de force que pour reprendre la vie de dévouement, et croyez que nous sommes à vous, Maurice et moi, corps et âme.
G. SAND.
[1] Lucien Villot.
DVII
A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
Nohant, 21 février 1862.
Cher ami,
Tu sais quelle douleur nous a frappés. Tu connaissais peu cet enfant; mais tu as dû souvent nous entendre dire que c'était un coeur d'or. Sous le rapport de la tendresse, de l'expansion, de la franchise, il était vraiment exceptionnel, et, quand il nous a quittés, à Tamaris, nous pleurions tous sans savoir pourquoi. Nous nous demandions pourquoi nous l'aimions tant et avec un excès de sensibilité puérile.
Ce n'était pas une intelligence extraordinaire; du moins il ne se faisait remarquer encore que par une facilité extraordinaire, et, comme il avait une vitalité impétueuse et peu d'application à l'étude, on ne savait s'il deviendrait où non un homme distingué. Il était coeur des pieds à la tête, on peut dire; si aimant et si aimable, qu'on ne songeait pas à lui demander d'être autrement qu'il n'était. Il a eu une mort atroce, et c'est une amertume de plus dans nos regrets; mort atroce de souffrance, admirable de courage. Nous avons été brisés, ses pauvres parents, Ferri, le prince; c'est une consternation.
Mais je te parle de choses bien tristes; l'habitude de nous dire les uns aux autres tout ce qui nous arrive fait que j'abuse un peu; ne sachant, du reste, guère parler que de ce qui fait notre vie, et prenant mutuellement part aux joies ou aux douleurs de nos familles, nous nous racontons nos événements domestiques, et ceci en est un grand et profondément senti à Nohant.
Tu dois avoir lu avec intérêt le discours de Napoléon à ces ganaches du Sénat. C'est bon et bien à lui de tenir tête à cette réaction furieuse, et de vouloir pousser l'Empire dans la voie du vrai. Mais l'Empire entend-il de cette oreille? voilà la question!
Maurice s'est jeté dans la géologie; mais il a eu gros à secouer. Il pleure rarement et le chagrin l'étouffe. Il aimait Lucien comme son enfant. J'ai dû lui cacher une partie de mon chagrin. Enfin! je crois à l'autre vie. Sans cela! Mais la justice infinie réside quelque part, et, en étudiant la nature, on devient toujours plus convaincu que rien ne se perd. L'âme, bien autrement précieuse que la matière, ne se perd donc pas.
Cher ami, embrasse pour moi Eugénie, Anna, Berthe et Cyprien et toute ta chère famille. Donne-nous de vos nouvelles à tous et ne craignez pas de nous parler de vos bonheurs. Nous ne pensons pas qu'à ceux qui nous quittent, nous aimons d'autant plus ceux qui nous restent.
G. SAND.
DVIII
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JÉRÔME), A PARIS
Nohant, 25 février 1862.
Oui, vous seul êtes franc et courageux dans cette officine d'hypocrisie. Ne vous laissez pas effrayer de tous ces cris, marchez toujours, cher prince, et soyez sûr que la vraie France est avec vous. Elle vous tiendra compte de ces fureurs que vous soulevez, et votre place est déjà marquée dans l'histoire du progrès comme un rayon de vérité perçant les ténèbres. Nos coeurs vous suivent et le mien vous bénit.
GEORGE SAND.
DIX
AU MÊME
Nohant, 26 février 1862.
Merci pour le numéro du Moniteur que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Je ne vous avais lu que tronqué dans les autres journaux, quand je vous ai écrit hier au soir, et je vois que vous avez encore mieux parlé que je ne croyais. Votre discours est beau autant qu'il est bon, et, dans votre bouche, ces choses sont grandes et durables en retentissement. Vous ouvrez une grande tranchée.
La pensée du règne, comme on disait sous Louis-Philippe, vous y suivra-t-elle? que de réserve timide et un peu lâche, que de puéril modérantisme dans le talent parleur des orateurs du gouvernement!
L'empereur se fait admirer par sa prudence; mais peut-être croit-il nécessaire d'en avoir plus qu'il ne faut, et je vois avec une profonde inquiétude le développement effroyable de l'esprit clérical. Il ne sait pas, il ne peut pas savoir à quel point le prêtre s'est glissé partout et quelle hypocrisie s'est glissée aussi dans toutes les classes de cette société enveloppée dans le réseau de la propagande papiste. Il ne sent donc pas que cette faction ardente et tenace sape le terrain sous lui, et que le peuple ne sait plus ce qu'il doit défendre et vouloir, quand il entend son curé dire tout haut et prêcher presque dans chaque village que l'Église est la seule puissance temporelle du siècle? Ne serait-il pas temps de montrer qu'on peut braver le prêtre et ne pas perdre la partie? Croyez ce que je vous dis, le peuple est convaincu en ce moment que l'empereur est le plus faible et qu'il n'ose rien contre les hommes du passé. Or vous savez la triste défaillance des masses, quand elles croient voir défaillir le pouvoir quel qu'il soit.
L'empereur a craint le socialisme, soit; à son point de vue, il devait le craindre; mais, en le frappant trop fort et trop vite, il a élevé, sur les ruines de ce parti, un parti bien autrement habile et bien autrement redoutable, un parti uni par l'esprit de caste et l'esprit de corps, les nobles et les prêtres; et malheureusement je ne vois plus de contrepoids dans la bourgeoisie.
Avec tous ses travers, la bourgeoisie avait son côté utile comme prépondérance.
Sceptique ou voltairienne, elle avait aussi son esprit de corps, sa vanité de parvenu. Elle résistait au prêtre, elle narguait le noble, dont elle était jalouse. Aujourd'hui, elle le flatte; on a relevé les titres et montré des égards aux légitimistes dont on s'est entouré; vous voyez si on les a conquis! Les bourgeois ont voulu alors être bien avec les nobles, dont on avait relevé l'influence; les prêtres ont fait l'office de conciliateurs. On s'est fait dévot pour avoir entrée dans les salons légitimistes. Les fonctionnaires ont donné l'exemple; on s'est salué et souri à la messe, et les femmes du tiers se sont précipitées avec ardeur dans la légitimité; car les femmes ne font rien à demi.
Depuis un an, tout cela a fait un progrès énorme, effrayant, dans les provinces. Les prêtres font des mariages, ils font avoir des dots en échange de la confession. On a poursuivi des sociétés secrètes qui ne pouvaient rien, parce qu'on ne s'y entendait pas. La Société de Saint-Vincent-de-Paul est très unie, elle marche comme un seul homme, elle est la reine des sociétés secrètes. Elle a un pied partout, même dans les écoles, et la moitié des étudiants qui ont sifflé About n'ont pas sifflé le prétendu ami de l'empereur, mais l'ennemi bien avéré du cardinal Antonelli; ce que je vous dis là, je le sais.
Je crois qu'il est temps encore; mais, dans un an, il sera peut-être trop tard. La France a besoin de croire à la force de ceux qui la conduisent. On lui fait accepter les choses les plus inattendues par ce prestige. Quand on hésite, quand on s'arrête, elle crie aussitôt qu'on recule, elle le croit, et on est perdu.
Il est bien étrange que, républicaine, je vous dise tout cela, cher prince; peut-être ceux de mon parti, ou du moins peut-être quelques-uns croient-ils qu'il faudrait dire tant mieux. Eh bien, ils se trompent, ils ne peuvent relever la République et, sans s'en apercevoir, ils vont droit à la Restauration. Alors nous revenons de cent ans en arrière: l'Italie est perdue, la France avilie, et nous reprenons les charmants traités de 1815!
Si cela arrive de mon vivant, malgré le peu de forces qui me restera, j'irai plutôt vivre avec vos amis les Hurons que de vivre dans les parfums de la sacristie.
Cher prince, vous êtes dans le vrai: l'Empire est perdu, si l'Italie est abandonnée; car la question de l'avenir est tout entière. Vous l'avez dit avec coeur, avec talent et avec conviction. Puissiez-vous être entendu! Vous avez le vrai courage moral qui soulève toujours des tempêtes, c'est une gloire dont je suis fière pour vous.
GEORGE SAND.
DX
MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
Nohant, 27 février 1862.
Chère bonne amie,
Je ne veux pas vous laisser reposer de moi. Je veux, vous tourmenter de mes supplications, pour que vous surmontiez cette atroce douleur.
L'oublier? non, jamais! aucun de nous ne veut oublier celui que nous aimions tant. Mais il faut lui survivre avec énergie, afin que son autre vie soit heureuse et que le lien éternel entre nous et lui ne soit pas brisé. Se retrouver ailleurs est la récompense; pour la mériter, nous devons faire marcher ensemble le courage et le souvenir, le regret tendre et l'espérance vaillante; c'est ce que le vulgaire ne sait pas faire, c'est ce que vous saurez faire, vous, intelligence d'élite. Cher cousin Frédéric! il a besoin de vous, et ce pauvre bon Georges! quelle désolation autour de vous, quelle solitude dans leur vie si vous perdiez la force, le vouloir et la santé! Et cet excellent coeur si tendre, ce digne Ferri qui faiblit! Ah! je le comprends bien, il y a des moments où l'âme se déchire et se brise! mais pensons, aux autres, pensons toujours au bien que nous pouvons leur faire; car, heureux ou malheureux, nous avons toujours devant nous le devoir du dévouement qui reste le même, et dont aucune souffrance, si amère qu'elle soit, ne nous dispense.
Ah! comme il était aimé! toutes les lettres que je reçois sont pleines de lui. Jamais un homme si jeune n'a été si apprécié et si regretté; que ce soit pour vous une sorte de consolation: il n'a connu de la vie que ce qu'elle a de meilleur, l'affection qu'on éprouve et qu'on inspire. Je vous embrasse tendrement tous, et mes enfants, encore aussi, vous disent qu'ils vous aiment.
G. SAND.
DXI
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS
Nohant, 5 mars 1862.
Cher prince,
Vous parlez avec un grand talent, ça ne m'étonne pas, moi, et je sais que cette éloquence vous vient du coeur. Mais tous ces cafards, comme ils vous en veulent! Est-ce qu'ils remporteront? est-ce qu'ils représentent la France aux yeux de l'empereur? Vous avez bien fait de protester d'avance contre l'hypocrite diplomatie du ministre-orateur. Cela nous laisse un peu d'espoir.
Au fond pourtant, je suis furieuse; vous ouvrez à la pensée du règne un courant qui peut tout sauver, et même tout laver dans l'histoire, et on semble fermer volontairement les yeux!
Mais je vous jure que l'Empire est perdu s'il continue à dormir ou à trembler, pendant que les vieux pouvoirs s'éveillent et que les prêtres travaillent. Tout le salut est en vous, en vous seul. Si la France est aussi aveugle que le pouvoir, nous aurons un atroce 1815 et ce qui s'ensuit.
Est-ce que tous ces vieux généraux dévots ne sont pas vendus d'avance?
Cher prince, allez toujours, tout le monde n'est pas ingrat. Le peuple intelligent n'est pas encore corrompu. La France ne peut pas se suicider. Que Dieu veille sur nous et qu'il soit toujours avec vous!
G. SAND.
Les Débats disent avec raison que vous parlez comme personne ne parle, je le crois bien! Vous seul croyez ce que vous dites.
DXII
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
Nohant, 10 mars 1862.
Vous êtes un bon fils d'aimer votre maman et d'aimer ceux qui l'aiment. Certainement ça me fait plaisir qu'on vous dise du bien de moi, et qu'on en pense, quand c'est des gens de coeur et de mérite comme ceux dont vous me parlez. Est-ce que ce M. Rodrigues n'est pas le frère d'Olinde Rodrigues, que j'ai beaucoup connu, et qui était dans les bons israélites avancés et d'assez belle force en philosophie progressiste?
Je ne sais pas si vous avez remarqué qu'avec les juifs, il n'y a pas de milieu: quand ils se mêlent d'être généreux et bons, ils le sont plus que les croyants du Nouveau Testament. Je suis très touchée de ce mariage d'E.H…. Voilà ce qui s'appelle faire du bien utile. Quand vous reverrez ces bienveillants lecteurs de George Sand, vous leur direz que des lecteurs comme eux me consolent de tant d'autres.
Moi, j'ai essayé, ces jours-ci, de devenir aussi un lecteur de ce pauvre romancier. Ça m'arrive tous les dix ou quinze ans de m'y remettre comme étude sincère et aussi désintéressée que s'il s'agissait d'un autre, puisque j'ai oublié jusqu'aux noms des personnages et que je n'ai que la mémoire du sujet, sans rien retenir des moyens d'exécution. Je n'ai pas été satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu l'Homme de neige et le Château des Désertes. Ce que j'en pense n'a pas grand intérêt à rapporter; mais le phénomène que j'y cherchais et que j'y ai trouvé est assez curieux et peut vous servir.
Depuis un mois environ je ne m'étais occupée que d'histoire naturelle avec Maurice, et je n'avais plus dans la cervelle que des noms plus ou moins barbares; dans mes rêves, je ne voyais que prismes rhomboïdes, reflets chatoyants, cassure terne, cassure résineuse; et nous passions des heures à nous demander: «Tiens-tu l'orthose?—Tiens-tu l'albite?» et autres distinctions qui ne sont jamais distinctes pour les sens, en mille et un cas minéralogiques.
Si bien que, Maurice parti, cette étude qui, à deux, me passionnait, est retombée pour moi dans l'étude des choses mortes. Et puis j'avais perdu bien du temps et il fallait se remettre à son état. Mais, alors, votre serviteur! il n'y avait plus personne. George Sand était aussi absent de lui-même que s'il fût passé à l'état fossile. Pas une idée d'abord, et puis, les idées revenues, pas moyen d'écrire un mot. Je me suis rappelé vos désespoirs de l'été dernier. Ah! c'était bien autre chose. Vous n'êtes jamais tombé au point de ne pas pouvoir écrire trois lignes dans une langue quelconque; vous ne vous êtes jamais promené dans un jardin avec la monomanie insurmontable de ramasser tous les cailloux blancs pour les comparer les uns aux autres. Alors j'ai pris un ou deux romans de moi pour me rappeler que jadis—il y a six semaines encore—j'écrivais des romans. D'abord je ne comprenais rien du tout. Peu à peu, ça s'est éclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualités et dans mes défauts; et j'ai repris possession de mon moi littéraire. A présent, c'est fini, en voilà pour, longtemps à ne pas me relire et à fonctionner comme une eau qui court sans trop savoir ce qu'elle pourrait refléter en s'arrêtant.
Quand vous retomberez dans ces crises-là, relisez le Régent Mutstel, et la Dame aux perles; ou la première venue de vos pièces, et vous vous repêcherez; car nous passons notre vie à nous noyer dans le prisme changeant de la vie, et le petit rayon que nous pouvons avoir en propre y disparaît bien facilement. Mais cela n'est pas mauvais, croyez-le. Se relire souvent, s'examiner sans cesse, se connaître toujours serait un supplice et une cause de stérilité.
Croyez bien que le père Dumas n'a dû l'abondance de ses facultés qu'à la dépense qu'il en a faite. Moi, j'ai des goûts innocents, aussi je ne fais que des choses simples comme bonjour. Mais, pour lui qui porte un monde d'événements, de héros, de traîtres, de magiciens, d'aventures, lui qui est le drame en personne, croyez-vous que les goûts innocents ne l'auraient pas éteint? Il lui a fallu des excès de vie pour renouveler sans cesse un énorme foyer de vie. Vous ne le changerez pas en effet, et vous porterez le poids de cette double gloire, la vôtre et la sienne. La vôtre avec tous ses fruits, la sienne avec toutes ses épines. Que voulez-vous! il a engendré vos grandes facultés, et il se croit quitte envers vous. Vous avez voulu en faire un emploi plus logique: votre moi s'est prononcé là, et vous a emmené sur une autre voie où il ne peut pas vous suivre.
C'est un peu dur et difficile d'être forcé parfois de devenir le père de son père. Il y faut le courage, la raison et le grand coeur que vous avez. Ne le niez pas, ce grand coeur; il perce dans tout ce que vous dites et dans tout ce que vous faites. Il vous gouverne à votre insu peut-être, mais il vous gouverne, et, s'il vous crée des devoirs dont beaucoup de gens ne s'embarrassent guère, il vous payera bien en puissance vraie et en repos intérieur.
Allez-y gaiement, allez-y toujours, et vous verrez plus tard! Tout passe, jeunesse, passions, illusions et besoin de vivre; une seule chose reste, la droiture du coeur. Cela ne vieillit pas et, tout au contraire, le coeur est plus frais et plus fort à soixante ans qu'à trente, quand on le laisse faire.
Je ne vous ai pas remercié, c'est vrai, pour l'offre de votre bijou d'appartement; je ne vous remercie pas, j'accepte pour le cas où je n'aurais plus de gîte à Paris. Où serais-je mieux que chez mon enfant?—Mais, pour un bon bout de temps encore, j'ai mon petit grenier rue Racine et mes habitudes de quartier Latin.
Je vous embrasse de tout mon coeur et je vous charge de tous mes bons souvenirs pour les châtelaines.
G. SAND.
DXIII
A MADEMOISELLE LINA CALAMATTA, A MILAN
Paris, 31 mars 1862.
Ma Lina chérie,
Fiez-vous à nous, fie-toi à lui, et crois au bonheur. Il n'y en a qu'un dans la vie, c'est d'aimer et d'être aimée. Nous sommes deux qui n'aurons pas d'autre but et pas d'autre pensée que de te chérir et de te gâter. Nous aimons ton père si tendrement aussi, que tous nos soins et tous nos désirs seront pour le voir et le chercher, ou l'attirer ou le retenir le plus possible. Il en a toujours été ainsi, tu le sais. Il y a trente ans qu'il est un de nos meilleurs amis, et, à présent qu'il nous confie ce qu'il a de plus cher au monde, il est, avec toi, ce que nous chérissons le plus et le mieux. Maurice enfant l'a aimé d'instinct; homme, il l'a apprécié, et, quand il t'a vue, toi qui tiens tant de lui, il a senti pour toi une sympathie qui ne ressemblait à aucune autre.
Et moi donc!—Je sens bien que je te serai une mère véritable; car j'ai besoin d'une fille et je ne peux pas trouver mieux que celle du meilleur des amis.
Aime ta chère Italie, mon enfant, c'est la marque d'un généreux coeur. Nous l'aimons aussi, nous, surtout depuis qu'elle s'est réveillée dans ces crises d'héroïsme, et, puisque tu l'aimes passionnément, nous l'aimerons ardemment. Ce n'est pas difficile ni méritoire, et, n'en fût-elle pas digne comme elle l'est, nous l'aimerions encore parce que tu l'aimes. Enfin, ma Lina chérie, ouvre-nous ton coeur, et tu verras que le nôtre t'appartient, et que celui dont j'ai plaidé la cause auprès de ton père et de toi est digne de se charger de ton bonheur. Nous avons traversé, Maurice et moi, bien des épreuves en nous tenant toujours la main plus fort et en nous consolant de tout l'un par l'autre; mais toujours nous nous disions: «Où est celle qui nous rendrait complètement forts et heureux?» Viens donc à nous, chère fille, et sois bénie! Je t'embrasse de toute mon âme, et je pense jour et nuit au moment qui nous réunira. A bientôt, j'espère! j'espère et je désire, et je veux.
Embrasse pour moi ton bien-aimé père. Remercie-le pour moi, comme je te remercie d'avoir confiance en nous.
G. SAND.
DXIV
A M. MARGOLLÉ, A TOULON
Paris, 6 avril 1862.
Cher monsieur,
J'ai reçu votre livre en quittant Nohant et j'en ai lu une partie en chemin de fer. Mais, depuis que je suis ici, je n'ai pu l'achever. C'est une vie désordonnée pour moi que ce Paris, où je ne puis m'appartenir un instant.
J'ai beau fuir le monde et ne vouloir aller nulle part, et vouloir me renfermer dans l'intimité, je suis assiégée jusque sur l'escalier et jusque dans mon fiacre. Et puis tant de choses à voir et à faire en quinze jours, quand on ne vient à Paris que tous les deux ou trois ans! Enfin j'achève mes corvées et je repars dans deux jours, et je vous lirai et je reprends la seule vie qui me convienne, la vie d'étude et de réflexion. Ce que j'ai lu est d'un grand intérêt et très beau de coeur et de pensée.
Vous avez pris le bon chemin dans la vie. Il n'y en a pas d'autre. Toute cette agitation politique qui règne ici est inféconde. A tous les étages et dans tous les milieux de cette politique, je ne vois que des gens perchés sur leurs balcons et regardant en bas vers le peuple, les uns avec effroi, les autres avec espérance, et tous se disant: «Que fait-il? que va-t-il faire? que pense-t-il? que veut-il? quel mal ou quel bien va sortir de lui? Questions insolubles!» Le peuple n'en sait pas davantage sur ceux qu'il regarde d'en bas, il n'en sait guère plus sur lui-même. Il attend et il s'inspirera du moment; et qu'importe ce qu'il fera, s'il ne sait pas pourquoi il le fait?
Instruisons-le sous toutes les formes. Le résultat de nos efforts est peut-être fort éloigné, mais au moins il est sûr, et tout le reste est inutile.
Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Je vous écrirai de Nohant, et, en attendant, j'envoie à votre digne compagne, à votre famille et à tous vos chers enfants mille tendres souvenirs.
G. SAND.
DXV
A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
Nohant, 3 mai 1862.
Mon ami bien cher,
Je suis, depuis longtemps déjà, sans nouvelles de vous. Pouvez-vous m'en faire donner, si le travail d'écrire vous fatigue encore? Dois-je espérer que vous êtes mieux, comme, votre dernière lettre me l'annonçait?
Moi, je veux vous annoncer le prochain mariage de mon fils avec la fille de mon vieux et cher ami Calamatta. C'est une charmante enfant et un esprit généreux. Cette union est un voeu de mon coeur enfin accompli.
Vous partagerez ma joie, vous qui ne vivez que pour vos amis sans songer à vous-même. Mais, s'il est possible, parlez-moi un peu de vous, sinon pensez à moi et souhaitez du bonheur à mon cher fils. Le ciel, qui vous aime, y aura égard!
GEORGE SAND.
DXVI
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS
Nohant, 11 mai 1862.
Cher prince,
Êtes-vous encore à Paris? Je me hâte de vous remercier de toute mon âme pour ma soeur, qui va, grâce à vous, se trouver heureuse.
A présent, j'ai le coeur tout à fait libre de cette perplexité de famille et je suis toute au bonheur de mes enfants, qui se marient dans quelques jours. Ah! si vous ne partiez pas cette semaine, ce serait si vite fait pour vous de venir, incognito, passer vingt-quatre heures!—Ma!—peut-être seriez-vous un peu compromis par notre liberté de conscience?—pas de prêtre!
Nous sommes excommuniés, comme tous ceux qui, de fait ou d'intention, ont souhaité l'unité de l'Italie et le triomphe de Victor-Emmanuel; nous nous tenons pour chassés de l'Église. Mais ne le dites pas à la princesse Clotilde! Il ne faut pas faire pleurer les anges. Elle croit—nous ne croyons pas, nous autres,—à l'Église catholique. Nous serions hypocrites d'y aller.
Encore merci, et tâchez, s'il vous plaît, monseigneur, de nous délivrer Rome. Calamatta nous dit ici que vous allez trouver en Italie des transports d'affection et de reconnaissance. Ce voyage est pour nous une grande espérance; car nous voilà tous très Italiens de coeur, et nous vous aimons d'autant plus.
Mais vous ne resterez pas longtemps? Est-ce que le moment où vous allez être père n'approche pas? Que de joie chez nous quand nous saurons que vous avez ce bonheur!
GEORGE SAND.
DXVII
A MADAME D'AGOULT, A PARIS
Nohant, 7 juin 1862.
Merci de votre bon petit mot, ma chère Marie. C'est bien aimable à vous de vouloir que ces heureux jours qui me viennent soient complétés par un souvenir et une félicitation de votre part. Quand on s'est franchement aimés, je crois qu'on s'aime toujours, même pendant le temps où l'on croit s'être oubliés. Moi, je ne sais plus trop ce qui s'est passé.
La vie est toujours pour moi l'heure présente. Cette heure est telle aujourd'hui, que vous pourriez lire dans mon coeur sans y rien trouver qui vous afflige et vous inquiète.
Donc à vous toujours!
GEORGE.
DXVIII
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS
Nohant, 20 juillet 1862.
Mon cher prince,
J'arrive des bords de la Creuse, et j'apprends l'heureux événement; j'en suis enchantée, vous le savez d'avance.
La princesse est une brave mère de nourrir son enfant! Vous, il faut en faire un homme, un vrai homme, de cet enfant-là. Vous serez un tendre père, j'en suis sûre, parce que vous avez été un bon fils; mais occupez-vous vous-même de son éducation, et elle sera ce qu'elle doit être pour un homme de l'avenir et non du passé.
Vos amis comptent là-dessus et se réjouissent. Je ne peux pas vous dire combien je pense à vous et combien je rêve de votre fils, vous êtes content, cette fois? Dites-moi oui, et donnez-lui un baiser pour moi, au nom du bon Dieu, le roi des rois, avec qui je ne suis pas trop mal.
Il n'est pas encore question d'un bonheur comme ça chez nous. J'attends l'espérance avec impatience. Mes enfants sont chez mon mari à Nérac. Il a été gravement malade; il est hors d'affaire, et mes enfants vont me revenir.
Je vous aime de tout mon coeur, toujours.
GEORGE SAND.
DXIX
A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
Nohant, 7 août 1862.
Ma chère mignonne,
Je suis bien contente de l'embarras d'Hetzel[1] puisqu'il me procure une charmante lettre de toi, et de bonnes nouvelles de vous toutes. J'ai vu ton père hier et nous avons causé, comme tu penses, de tout ce qui vous concerne, et de cette pauvre chère grand'mère qui est partie!
Ma Lina, qui est de retour de son voyage et se propose de t'écrire bientôt, a fait aussi mille questions sur vous à ton père. Et nous avons dit beaucoup de mal de toi, comme tu penses! Nous avons grondé ton père de ce qu'il ne te faisait pas courir un peu avec lui quand il vient chez nous: ce serait si bon pour nous de te tenir ici! Mais il dit: «Cela ne se peut pas, elle travaille, elle est forcée à des relations continuelles pour ses travaux.»
Un temps viendra peut-être où tu auras un peu de vacances, et Valentine aussi, et alors ta petite maman n'aurait plus de raison d'être à Paris quand le père aurait à venir en Berry. Vous prendriez Nohant pour centre d'opérations, ton père faisant ses courses et promenades; vous, le peu de visites que vous tenez à faire maintenant au pays, et vous auriez chez nous le home et la famille.
Rien ici de changé essentiellement depuis les bons jours d'intimité que nous y avons passés ensemble, sauf le grand bonheur d'avoir cette adorable et adorée petite, immense compensation aux douleurs qui nous ont tous frappés et aux adieux tant de fois répétés aux vivants et aux morts.
Laisse Lina et moi faire ce bon rêve de vous ravoir quelquefois près de nous, quand de bonnes circonstances le permettront, et parlons de cette géométrie naturelle, qui est une oeuvre charmante et bonne. Que les lecteurs sont donc bêtes avec leur répulsion pour les mots! Enfin cherchons:
Avant nous.
L'oeuvre avant l'ouvrier.
Les formes primitives.
La science avant les savants.
L'artiste éternel.
Histoire de la forme.
La loi des formes naturelles.
Tout cela ne vaut rien, et rien ne vaudra jamais le vrai titre, qui était le seul juste. Il faut tâcher de persuader à Hetzel de le conserver, ou il faut qu'il en trouve un bon. S'il refusait l'ouvrage, il me semble que madame Pape-Carpentier trouverait à le placer naturellement dans la Bibliothèque utile de Leneveu, qui est un excellent recueil, très répandu et très goûté.
Bonsoir, chère fille; je t'embrasse, je vous embrasse tous bien fort.
TA MARRAINE.
[1] Qui cherchait un titre pour l'ouvrage d'abord intitulé Evenor et Leucippe, et qui s'est définitivement appelé les Amours de l'âge d'or.
DXX
A MADAME D'AGOULT, A PARIS
Nohant, 23 octobre 1862.
Chère Marie,
J'ai appris bien tard le malheur affreux qui vous a frappée. Je le ressens vivement; et, qu'il soit tard où non pour vous le dire, je veux que vous me comptiez au nombre de ceux que vos douleurs affecteront toujours profondément. C'est dans ces tristes ébranlements de la vie que l'on sent la durée des chaînes de l'affection et comme le réveil de tout ce que le coeur avait mis en commun de joies et de peines. Vous me félicitiez récemment d'avoir acquis une fille charmante, et vous en perdez une accomplie[1].
Croyez que l'égoïsme naturel au bonheur s'arrête ici et que je souffre de votre mal. Et puis qu'est-ce que le bonheur quand un jour imprévu nous le brise? Qui peut compter sur le soleil de demain? Votre âme si élevée, votre esprit, qui a touché aux plus hautes solutions de la pensée, a sans doute puisé des forces suprêmes dans l'espoir confiant d'une vie meilleure. Je n'ai donc rien à vous dire pour vous consoler que vous ne sachiez mieux que moi.
Ce que je vous apporte, c'est un grand respect pour vos larmes et une grande tendresse pour vos déchirements.
GEORGE.
[1] Madame Emile Ollivier.