CCCLXXXIX
A M. EUGÈNE LAMBERT, A PARIS
Frascati, mars 1855.
Mon cher Lambruche,
Tout va bien, Maurice nous a donné quelque inquiétude, non pas à cause de la maladie qu'il a eue, mais à cause de celle qu'il aurait pu avoir. Heureusement, il a passé à côté, grâce à un bien bon médecin, excellent homme par-dessus le marché. Il y a eu nécessairement pour nous un peu de spleen à Rome. Cinq ou six jours dans une chambre d'auberge, c'est triste.
D'ailleurs, Rome, à bien des égards, est une vraie balançoire; il faut être ingriste pour aimer et admirer tout, et pour ne pas se dire, au bout de trois jours, que ce qu'on a à voir est absolument pareil à ce qu'on a déjà vu sous le rapport de l'aspect, du caractère, de la couleur et du sentiment des choses. Ensuite, on peut entrer dans le détail des ruines, des palais, des musées, etc., et, là, c'est l'infini; car il y en a tant, tant, tant, que la vie d'un amateur peut bien n'y pas suffire. Mais, quand on n'est qu'artiste, c'est-à-dire voulant vivre de sa propre vie, après s'être un peu imprégné des choses extérieures, on ne trouve pas son compte dans cette ville du passé, où tout est mort; même ce que l'on suppose encore vivant.
C'est curieux, c'est beau, c'est intéressant, c'est étonnant; mais c'est trop mort, et il faudrait savoir sur le bout des doigts, non seulement ce fameux livre de Rome au siècle d'Auguste, mais encore l'histoire de Rome à toutes les époques de son existence; il faudrait vivre là-dedans, l'esprit tendu, la mémoire mirobolante et l'imagination éteinte.
Il fut un temps, sous l'Empire, où l'on s'asseyait sur le tronçon d'une colonne, pour méditer sur les ruines de Palmyre; c'était la mode, tout le monde méditait. On a tant médité, que c'est devenu fort embêtant et que l'on aime mieux vivre. Or, quand on a passé plusieurs journées à regarder des urnes, des tombeaux, des cryptes, des colombarium, on voudrait bien sortir un peu de là et voir la nature. Mais, à Rome, la nature se traduit en torrents de pluie jusqu'à ce que, tout d'un coup, viennent la chaleur écrasante et le mauvais air. La ville est immonde de laideur et de saleté! c'est la Châtre centuplée en grandeur; car c'est immense et orné de monuments anciens et nouveaux qui vous cassent le nez et les yeux à chaque pas, sans vous réjouir, parce qu'ils sont étouffés et gâtés par des amas de bâtisses informes et misérables. On dit qu'il faut voir cela au soleil; je ne dis pas non, mais il me semble que le soleil ne peut pas raccommoder ce qui est hideux.
La campagne de Rome si vantée est, en effet, d'une immensité singulière, mais si nue, si plate, si déserte, si monotone, si triste, des lieues de pays en prairies, dans tous les sens, qu'il y a de quoi se brûler le peu de cervelle qu'on a conservé après avoir vu la ville. MAIS! mais, quand on est sorti de cette immensité plate, quand on arrive au pied des montagnes, c'est autre chose. On entre dans le paradis, dans le troisième ciel. C'est là que nous sommes. Nous avons amené Maurice, encore tout détraqué, avant-hier, et, bien que nous n'ayons pas encore eu un rayon de vrai soleil, le voilà tout gaillard et passant la journée sur ses jambes.
Le lieu où nous sommes est si beau, si étrange, si curieux, si sublime et si joli en même temps, que j'en aurai pour toute une saison à te raconter. Réjouis-toi donc de notre fortune présente; car nous sommes enfin payés de nos fatigues et de nos déceptions, payés avec usure. Tu peux lire ma lettre à Solange. Tu sauras comment nous sommes campés; mais nos promenades, rien ne peut en donner l'idée. C'est à chaque pas une découverte. Aujourd'hui, par exemple, nous avons passé la journée dans un immense palais entièrement abandonné au haut d'une colline. J'ai pensé à toi, mon petit Lambert.
Ah! qu'on serait heureux d'être riche et d'associer tous ses enfants aux vrais plaisirs que l'on rencontre. Que de souterrains, que de fleurs, que de ruisseaux, de cascades, d'arbres monstrueux, de ruines, de cours abandonnées, de rocailles brisées, de statues sans nez, d'herbes folles, de mosaïques couvertes de gazon et d'asphodèles! C'est à en rêver; et des galeries et des escaliers sans fin qui s'en vont du ciel au fond de la terre, un tas de constructions inexplicables, les vestiges d'un luxe insensé ensevelis sous la misère; et tout cela au sommet d'un panorama de montagnes, de terres, de mers à donner le vertige. C'est trop beau.
Sur ce, bonsoir, mon Lambert; nous pensons rester ici une quinzaine, et, quand nous serons décidés sur la suite du voyage, nous te donnerons de nos nouvelles. Je t'embrasse de la part des petits camarades et de la mienne. Au revoir au mois de mai.
Pense à nous.
G. SAND.
CCCXC
A M. JULES NÉRAUD, A LA CHÂTRE
Frascati, 14 avril 1855
Cher ami,
Nous sommes à Frascati depuis quinze jours et voulons y rester encore une semaine. Maurice, après avoir été assez souffrant au début de notre installation, va si bien, qu'il ne songe qu'à manger, dormir et courir. Je suis ce régime pour mon compte et je m'en trouve assez bien, physiquement parlant. Quant au cerveau, c'est une atrophie complète. Se lever matin, faire cinq ou six lieues à pied tous les jours, rentrer affamée, tomber de sommeil après un affreux dîner de gargote que l'appétit fait trouver bon, je vous laisse à penser si c'est là une vie intéressante. Pourtant j'amasse, sans trop m'en apercevoir, des souvenirs qui m'intéresseront plus tard, quand j'aurai le loisir de songer à ce qui ne fait que passer devant moi maintenant.
C'est un admirable pays que nous parcourons, et bien digne de remarque pour s'ancrer dans les opinions qu'on y apporte d'ailleurs. La nature y est belle, surtout jolie; car ne croyez pas un mot de la grandeur et de la sublimité des aspects de Rome et de ses environs. Pour qui a vu autre chose, c'est tout petit; mais c'est d'un coquet ravissant. Entendons-nous pourtant, c'est le petit dans le grand; car cette campagne romaine, tout unie, est immense comme une mer environnée de montagnes. Mais les détails, les ruines, les palais, les églises, les collines, les lacs, les jardins, tout cela paraît hors de proportion avec la scène qui les continue.
Pour nous autres, c'est une manière de vivre très récréative, que de courir toute la journée dans la solitude et de découvrir nous-mêmes le pays. Les guides sont ennuyeux et ne connaissent pas les chemins. Nous nous en passons. Enfin vous pouvez vous figurer notre existence, vous qui savez tout ce qu'il y a pour nous dans une promenade à Crevant ou au bois de Boulaize. Maintenant nous ramassons des plantes et nous attrapons des papillons sur les ruines de Tusculum, autour du lac Régille, que sais-je? Les noms sont plus pompeux que les choses, mais les choses sont charmantes, voilà ce qui est certain.
Nous avons eu un temps affreux pour l'Italie, beaucoup de pluie dehors et beaucoup de froid à la maison; car la température extérieure, quelque privée de soleil qu'elle soit, est toujours assez douce, et les appartements seuls sont inhabitables en cette saison. Ils sont immenses, voûtés, stuqués, peints à fresque, disposés en tout pour l'été. Rien ne ferme et le peu de cheminée qu'on a ne sait pas chauffer. Depuis trois jours seulement, nous avons un beau soleil, du matin au soir; mais nous avons couru par tous les temps.
Le jour de Pâques a été aussi un beau jour très chaud; nous l'avons passé à Rome, où nous avons reçu la bénédiction urbi et orbi. C'est une cérémonie très vantée, mais qui n'est pas mise en scène avec art. Le goût français manque à toute chose, ici comme ailleurs. La nature s'en moque. Elle nous prodigue les fleurs que l'on cultive dans nos jardins avec respect. Ici, en plein désert, on marche sur le réséda, sur les narcisses, sur les cyclamens et mille autre fleurs adorables dont je vous fais grâce, à vous qui ne connaissez que les tulipes.
Et puis je ne veux pas vous raconter d'avance tout ce dont nous bavarderons à satiété à Nohant; car, ici, tout est différent, depuis a jusqu'à z, de ce qui est chez nous. Hommes et bêtes, coutumes, idées, besoins, terre, plantes, air, c'est un autre monde. Je ne sens pas la puissance de séduction de ce pays autant qu'on me l'avait annoncé. Trop de choses sont en désaccord avec notre manière de voir et de sentir; mais je reconnais qu'il est bon de l'avoir vu, ne fût-ce que pour aimer davantage cette douce France au ciel gris, où les hommes, si peu hommes qu'ils soient, sont encore plus hommes que partout ailleurs.
Sur ce, bonsoir, mon vieux. Je tombe de sommeil. J'ai reçu, ce soir, votre lettre du 4 avril. Vous vous étonnez du temps qu'elles mettent à voyager, les lettres! Ah bien, je m'étonne, moi, du contraire, à présent que je vois comment sont arrangées ici les choses les plus simples de la vie matérielle. Ne vous désolez pas de la perte de l'aigle[1]. Je le regrette sans doute; mais, quand on reçoit des nouvelles de tout son monde, après les malheurs qui nous ont frappés dans notre nid, on s'estime heureux de n'avoir perdu de nouveau qu'une bestiole de la ménagerie…
Nous vous chargeons de toutes nos amitiés pour la maisonnée. Quant à nos amis, à qui vous voulez bien donner de nos nouvelles, je vous remercie encore plus. J'ai toujours le projet d'écrire à tous, et je n'ai pas trouvé encore un jour de lucidité, au milieu de cette fatigue où je me jette. Elle est véritablement excessive; mais je crois que je m'en trouverai bien; car je fais des progrès étonnants dans l'art de grimper. Je vais tous les jours à une lieue, au moins, et souvent à une lieue et demie au-dessus de la mer. C'est quelque chose, au bout des jambes. Maurice recueille beaucoup d'insectes et fait beaucoup de dessins. Moi, j'allège ma démarche, déjà peu légère, d'un tas de pierres dont je remplis ma sacoche. Je voudrais tout ramasser; tout est curieux. En quelque désert qu'on se trouve, on marche sur des fragments de marbre d'Asie et d'Afrique, restes d'une splendeur disparue, et dont, en bien des endroits, les plus savants antiquaires sont embarrassés d'expliquer la présence.
Bonsoir encore, mon bonhomme. Écrivez encore à Gênes, si vous écrivez; car c'est toujours par là que nous repasserons vers la fin du mois. A vous de coeur.
[1] Un aigle noir apprivoisé qui avait pris sa volée.
CCCXCI
A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE
La Spezzia, 9 mai 1855.
Cher ami,
Je ne sais pas si vous recevrez ma lettre avant mon embrassade; car je viens seulement de recevoir la vôtre et la douloureuse nouvelle qu'elle m'apporte[1]. Certainement, c'est un coup bien sensible qui vient encore me frapper, après tant d'autres. Sommes-nous malheureux depuis quelques années, mes pauvres enfants! La vie générale tuée en nous et autour de nous, Dieu aurait dû nous laisser au moins la vie personnelle, celle de la famille et de l'amitié. Et cependant tout nous quitte à la fois! C'est pour un monde meilleur qu'ils s'en vont, je n'en doute pas, j'en doute moins que jamais; mais que toutes ces séparations sont navrantes pour ceux qui restent!
J'étais tout à l'heure au bord de la mer, dans un endroit délicieux, des rochers couverts de pins, et des fleurs superbes croissant en liberté jusque dans le sable de la grève. Pendant que mes enfants étaient à quelque distance, j'occupais ma promenade, comme à l'ordinaire, à ramasser des plantes. Voilà deux mois qu'à chaque individu nouveau pour mes yeux, je le place dans un livre exprès, en me disant que mon pauvre ami m'en apprendra le nom, et je recueille chaque plante en double pour lui en donner un exemplaire, comme j'avais fait dans un autre voyage. Ainsi, à chaque moment, cent fois le jour, depuis deux mois, je pense à lui et je me l'imagine herborisant comme autrefois à mes côtés. Eh bien, dans ce moment, dans cette occupation même, à laquelle mon souvenir l'associait, votre lettre m'est remise et j'apprends que je ne le reverrai plus!
Au moment de quitter Nohant, j'avais fait un grand rangement de papiers, et je crois vous avoir dit que j'avais retrouvé et relu toutes ses lettres; c'étaient des chefs-d'oeuvre d'esprit, de poésie, d'intelligence claire et de sentiment coloré de la nature. Je me disais que quand j'aurais deux mois de loisir, je ferais un triage, et qu'avec sa permission, je les publierais dans la suite de mes Mémoires.
Cette lecture m'avait fait repasser dix ans de ma vie, dont il avait enregistré les petits événements avec sa grâce et son heureuse philosophie. C'était donc comme un pressentiment d'une séparation prochaine, ce rapprochement de ma pensée avec la sienne, après des années d'une tranquille séparation de fait; car je ne le voyais presque plus, ses habitudes et ses goûts le retenant chez lui comme moi chez moi. Mais je ne m'apercevais pas de cela; je le sentais tout près et je me disais qu'à toute heure, je pouvais le voir, lui écrire ou lui parler. Il a toujours été pour moi le plus sage et le plus réconfortant ami possible.
Vous dites bien, le voilà heureux et en possession d'une science sans mystères et de jouissances durables; relativement au triste monde où nous passons cette vie d'un jour, si confuse, si incertaine et si troublée; son sort est digne d'envie, j'en suis certaine. Mais nous! Mon coeur est brisé autant de la douleur de ma pauvre Angèle[2] que de la mienne propre. Pauvre chère enfant, que de déchirements répétés! Dites-lui combien je l'aime, surtout depuis la tendresse qu'elle a eue pour ma pauvre Nini et pour les larmes qu'elle lui a données! Hélas! je ne peux rien faire pour elle que de la chérir. Nous ne pouvons nous épargner les uns aux autres ces mortelles douleurs. Si on le pouvait, en se donnant soi-même à la place de ceux que la mort veut prendre!
Maurice me charge de lui dire, ainsi qu'à vous, combien il est affecté pour sa part (car ce pauvre ami avait été paternel pour son enfance) et pour celle qu'il prend à votre chagrin. Le pauvre enfant avait depuis hier seulement votre lettre, et je lui voyais quelque chose de triste, sans oser l'interroger. J'étais un peu malade, et il n'a voulu m'apprendre la vérité que ce matin; c'était dans un des plus beaux endroits de la terre, et il me semble que cette âme fraternelle est venue me parler là et chercher elle-même à me consoler de son départ. Combien de fois il m'avait parlé de la mort! Il fut un temps où il partageait mes croyances en l'autre vie, et où, dans des heures de spleen, car il en avait dans son intarissable gaieté, il me disait et m'écrivait qu'il viendrait me parler dans le parfum de quelque fleur.
Vous m'apprenez que Fleury est venu au pays; y est il encore? aurai-je la consolation de l'y trouver? Je pars d'ici demain pour Gênes, de là tout de suite pour Marseille, et je pense être à Paris le 15 mai. Je n'y resterai que le temps de faire l'indispensable de mes affaires, et j'espère être chez nous le 20.
Au revoir donc, mes chers enfants bien-aimés. Je vous embrasse de coeur.
[1] La mort de Jules Néraud (le Malgache). [2] Madame Angèle Périgois, fille de Jules Néraud.
CCCXCII
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS
Nohant, 12 juillet 1855.
Chère Altesse impériale,
On vient de destituer brutalement le maire de ma commune, M. Félix Aulard, aux bons vouloirs de qui vous avez bien voulu déjà vous intéresser. C'est le plus honnête homme de la terre et qui n'a qu'un défaut, celui d'écrire des lettres trop longues. Ajoutez-y celui d'être dévoué avec enthousiasme à un gouvernement qui, à l'exemple de tant d'autres, ne récompense que les gens qu'il croit douteux, laissant de côté ceux dont il est sûr. Passe pour l'ingratitude, c'est la reine du monde sous tous les régimes; mais la persécution, envers les siens, c'est du luxe.
Tâchez de faire réparer cette injustice et de dédommager ce digne et excellent homme, qui a dépensé tout son petit avoir pour les pauvres de sa commune. Il est capable, archicapable d'être un excellent préfet, et personne n'entend mieux l'administration; faites-en au moins un sous-préfet. Ce sera une bonne action, au point de vue du pouvoir. Il me dit qu'il vous a même écrit. Cette fois, de mon propre mouvement, et sans partialité pour lui, je le recommande à votre attention, à votre équité, et à cette bonté que je connais si bien.
À vous de coeur, vous le permettez toujours.
GEORGE SAND.
Je suis bien triste de la mort de madame de Girardin. C'est une grande perte pour tous, et pour ceux qui l'ont particulièrement connue.
CCCXCIII
A M. ***
Nohant, 23 juillet 1855.
Monsieur,
Il ne m'a pas été possible de prendre plus tôt connaissance de votre lettre. Après l'avoir lue, j'ai fermé le manuscrit sans le lire. Je ne donne pas de conseils, ce n'est pas mon état, et j'ai juré de ne jamais être le juge d'une oeuvre inédite, n'ayant jamais pu dire la vérité à un poète sans le fâcher, quand je contrariais ses espérances. Je ne doute, monsieur, ni de votre modestie, ni de votre sincérité en vous parlant ainsi. Mais je sais que, si je ne vous croyais pas d'avenir littéraire, il me serait impossible de vous tromper. Dans ce cas, je vous affligerais, et c'est un triste office que vous m'auriez imposé.
J'aime mieux ne pas savoir à quoi m'en tenir, et refermer désormais tous les manuscrits que l'on m'adresse, d'autant plus qu'ils sont en si grand nombre, qu'avec toute la bonne volonté du monde, je ne pourrais jamais suffire à en prendre connaissance.
Ne vous découragez pas de mon refus, monsieur: si vos vers sont beaux, vous n'avez besoin de personne en dehors de vos amis pour vous le dire, et ils vous le diront avec chaleur. Si, au contraire, ils les condamnent, songez qu'eux seuls ont le devoir de vous éclairer et que c'est un des devoirs les plus délicats, et les plus pénibles de l'amitié.
Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.
GEORGE SAND.
Le paquet cacheté est dans mon bureau à votre adresse. Si je dois vous le renvoyer, veuillez écrire un mot à M. Manceau, à Nohant, et, pour simplifier la recherche dont il a l'obligeance de se charger en mon absence, veuillez lui réclamer le numéro 104.
CCCXCIV
A MADAME ARNOULD PLESSY, A PARIS
Nohant, 20 août 1855.
Chère belle et bonne que vous êtes, je ne vous tiens pas quitte de Nohant, et, puisqu'on me joue décidément à l'Odéon le mois prochain, j'irai vous réclamer pour une plus longue vacance si vous êtes libre. Je viens de finir mon ennuyeux roman et je vais penser à notre Lys. N'en parlez encore que vaguement; car, tant que je n'en serai pas bien contente, je ne veux pas en parler. Je vais me reposer trois ou quatre jours, j'en ai besoin, et puis je m'y mettrai tout entière.
Vous dites que vous ferez mes affaires: quel joli homme d'affaires! Et pourquoi sont-ils tous si laids?
C'est probablement pour cela que j'aime si peu à m'occuper des miennes. Eh bien, si M. Doucet vous demande si je suis exigeante, vous lui direz ce que vous voudrez. Il m'avait offert jadis tout ce que je voudrais. Moi, je voulais rester au Gymnase en cinq actes pour Flaminio, et faire engager Bocage pour Favilla. C'est pourquoi j'ai dit: «Rien, pas d'argent; faites seulement ce que je vous demande.»
Maintenant, puisqu'ils ne l'ont pas fait, je demanderai la prime qu'on donne aux autres auteurs. Je ne la connais pas, je m'en rapporterai à ce qu'on me dira par vous.
Mais tout cela n'est pas l'essentiel. L'essentiel est de faire que les bonnes parties de la pièce restent et que celles dont, malgré votre jolie voix et votre lecture si rapidement intelligente, je n'ai pas été satisfaite, s'en aillent franchement.
Envoyez à votre frère tous mes regrets et toutes mes sympathies.
Recevez les hommages de mon fils, et, quant à moi, croyez-moi bien à vous de coeur et d'esprit.
GEORGE SAND.
Molière est tout à vous aussi. Je serais bien contente de vous voir jouer cela. Tâchez de jouer quelque chose quand je serai à Paris.
Cela me sera bien utile pour vous faire parler comme il faut. Ah! je pense qu'il faut arranger Molière aussi… Ce sera fait.
CCCXCV
A LA MÊME
Nohant, 4 septembre 1855.
Ma chère belle et bonne,
Ce n'est plus la pièce que vous savez. Vous me l'aviez fait l'aimer; mais, en la relisant seule, j'ai trouvé de si grandes révolutions à y introduire, que j'ai remis cela paresseusement à l'année prochaine. Et puis j'ai pensé à vous et à toute sorte de choses, et j'ai fait une autre pièce en cinq actes où je n'aurai pas besoin d'acteurs en dehors de ceux que je connais au Théâtre-Français.
Nous verrons à remanier le Lys quand Bocage y viendra naturellement et de son propre mouvement. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais être cause qu'un artiste fût enlevé à Montigny, que j'aime de tout mon coeur, et, quand même je ne serais qu'une cause passive, je suis sûre que je lui ferais de la peine.
D'ailleurs et avant tout, me voilà dans un autre sujet qui me plaît et m'amuse, où votre personnage est dix fois mieux développé et plus fait pour vous; où Bressant serait tout à fait l'homme qu'il me faut, et où madame Allan nous resterait dans un rôle qu'elle fera comique et où elle restera belle; car j'étais chagrine de la vieillir.
J'irai à Paris vers le 10, je ne vous porterai pas la pièce. Elle ne sera pas encore écrite. Le dialogue est pour moi la seconde façon; car, du gros manuscrit que j'ai là sous la main, il ne restera que ce qui doit rester. Je demanderai à M. Doucet de venir me voir. Je lui dirai comme quoi le manque de parole du ministère à propos de Flaminio, autorisé en cinq actes et non toléré en quatre, puisqu'on m'a fait afficher un prologue et trois actes, m'est resté sur le coeur, non pas comme une rancune, je ne connais pas ça, mais comme une méfiance des gracieusetés qu'on appelle eau bénite de cour.
Nous conviendrons de quelque chose sérieusement; car je ne veux pas faire un gros travail ad hoc pour le Théâtre-Français pour m'ouïr dire que l'on a changé d'idée. Rien n'est plus contrariant que d'écrire pour certains artistes, et d'être forcé d'adapter ensuite la forme aux qualités d'autres artistes, qui ne sont jamais les mêmes qualités. Je m'occuperai aussi de Molière, M. Doucet me dira par quoi l'on préfère commencer. Moi, je préfère que l'on commence par Françoise; c'est ainsi, jusqu'à nouvel ordre, que j'intitule mon nouvel essai.
A vous de coeur, ma bien charmante héroïne. Aimez-moi comme je vous aime et comme je vous comprends.
GEORGE SAND.
CCCXCVI
A M. PAULIN LIMAYRAC, A PARIS[1]
Nohant, septembre 1855.
Si mon collaborateur se place à ce point de vue, il lui sera facile d'extraire, de tous les faits qu'il voudra bien me présenter, la moelle qui peut être mise sur mon pain. Il y a dix mille manières d'être impressionné. Je n'en ai qu'une, parce que, malgré moi, mon esprit est un peu plus absolu que mon caractère. Sera-ce un inconvénient dans un ouvrage de ce genre? Je ne le crois pas. Un petit exposé de principes bien simples et bien naïfs, mais invariables, une fois admis, notre travail doit s'en trouver éclairci et soutenu sans trop de défaillance d'un bout à l'autre.
En partant de ces idées, nous avons, c'est-à-dire vous avez à chercher, dans chaque histoire d'amour illustre, d'abord le milieu social, intellectuel, moral, physique, etc., de notre couple. Puis le caractère particulier de chaque individu, puis la nature et les circonstances de leur amour, puis les faits, le but atteint ou manqué, le résultat bon ou mauvais; car nous ne nous gênerons pas trop avec eux, et nous raconterons peut-être de mauvaises amours, pour peu que cela soit utile à l'excellence de notre théorie, par la critique qu'il nous conviendra d'en faire. Vous avez à fouiller dans les bibliothèques, dans les écrits de ceux qui ont écrit, dans les lettres de mademoiselle Volland et de madame Duchâtelet, comme dans les sonnets de Pétrarque, et, là, vous ne prendrez que les points culminants qui éclaireront l'application de ma théorie. Exemple: Voltaire et madame Duchâtelet s'aimaient-ils par le coeur, par les sens et par l'intelligence? Je pense, moi, qu'ils ne s'aimaient que par l'intelligence. Voilà pourquoi leur amour était incomplet. Mais c'était encore quelque chose que de s'aimer sur le haut de ces belles régions, et le mariage de deux esprits supérieurs vaut bien la peine qu'on s'en occupe, qu'on l'analyse et qu'on en voie les résultats.
Agnès Sorel, comment aima-t-elle son royal amant? Commença-t-elle comme une Jeanne d'Arc, par le patriotisme? ou bien les sens et le coeur (soit l'un ou l'autre seulement) furent-ils si émus et si possédés par le roi, que l'enthousiasme prit naissance dans l'âme de cette femme, comme une révélation? Honneur à l'amour, en ce cas! Je sais peu l'histoire d'Agnès, je ne sais rien, absolument rien, en fait d'histoire, j'ai la mémoire d'une linotte; mais, si vous la savez, ou si, ne la sachant plus bien, vous me la retrouvez, vous pourrez me dire: «C'est l'amour qui a révélé le patriotisme à Agnès;» ou bien: «C'est le patriotisme qui lui a inspiré l'amour.»
Je me rappelle pourtant quatre jolis vers tourangeaux, autant vaut dire berrichons, sur la Saurette. C'est son nom, qui vient de sauret (en berrichon: sans oreilles); on dit encore, chez nous, un chien sauret (qui a les oreilles coupées). Voici les vers:
Gentille Agnès, plus de los tu mérites,
La cause étant de France recouvrer,
Que ce que peut dedans un cloître ouvrer.
Close nonain, ou bien dévot ermite.
C'est là une digression. Revenons à notre histoire.
Marie Stuart! vilaine et charmante dame sur laquelle nous aurons à moraliser. Et, dans l'antiquité, que de choses belles ou curieuses à mettre en ordre ou en relief!
Quelle sera votre part de travail, je l'ignore encore. Je me suis engagée sur l'honneur à tout rédiger. Vous voyez que mes éditeurs sont des imbéciles; mais ils sont tous comme ça. Pourtant, si j'ai des millions de pattes de mouche à tracer, je crois que vous aurez de la besogne aussi. Je n'ai que peu de livres chez moi et aucun moyen de m'en procurer dans ma province; je ne peux pas m'installer à Paris, il faudra donc que vous lisiez pour moi, et que vous fassiez un canevas de chaque biographie, et des extraits des livres, lettres ou poésies à citer. Ne vous donnez pas la peine de conclure ni de rédiger avec le moindre soin. Pourvu que ce soit lisible, je devinerai bien vos conclusions. Si j'ai besoin de lire un ouvrage entier (cela peut bien arriver, car l'esprit des passions est quelquefois disséminé et veut être péché à la ligne dans un étang), il faudra emprunter l'ouvrage à la Bibliothèque et me l'envoyer. Pourvu qu'il soit en français, car je n'entends guère autre chose couramment! Si on peut suppléer à l'envoi des livres par des extraits de quelques pages, vous prendrez un copiste à mes frais.
Le plan historique de l'ouvrage sera votre affaire, j'en suis absolument incapable à première vue, d'autant plus que je n'ai plus d'yeux pour lire moi-même. C'est donc à vous, jeune et valide, de récapituler, dans l'ordre chronologique, l'histoire de l'amour, et de choisir tout ce qui vaut la peine d'être honorablement cité.
Pour ceux dont nous découvrirons peu de chose dans la nuit des temps, nous ferons court, nous réservant de faire long à mesure que nous avancerons dans la lumière des temps les plus rapproches de nous, les plus intéressants à coup sûr. Vous ferez ce petit plan. à loisir; car nous n'avons pas à commencer avant six mois au moins. Il faut que j'achève mes Mémoires. Nous verrons à indiquer, dans certaines biographies, celles qui auront servi d'intermédiaire, et cela nous permettra de parler de quelques amours plus connus que bons à connaître, pour leur donner du pied au derrière.
Vous voyez que vous aurez un lien à établir et à m'indiquer. Vous supputerez un peu attentivement vos heures de travail, vos courses, dépenses et fatigues; car, pour être amusant (je le crois tel), ce travail ne sera peut-être pas si léger que les éditeurs le supposent, et je me charge de vos intérêts, puisque vous voulez bien avoir confiance en moi.
[1] Un éditeur de Paris, M. Philippe Collier, avait traité avec George Sand pour qu'elle lui fit une série d'ouvrages portant le titre général de les Amants illustres. Afin de rendre le travail plus facile à l'auteur, qui, à cette époque, restait à Nohant presque toute l'année, M. Collier avait pris des arrangements avec Paulin Limayrac, qui devait faire toutes les recherches et prendre toutes les notes dont George Sand aurait besoin. Mais, Paulin Limayrac ayant bientôt renoncé à la tâche, qui lui paraissait trop lourde, le traité fut rompu de gré à gré entre les parties. Evenor et Leucippe (premier titre de les Amours de l'âge d'or) fut seul écrit par George Sand, et donné à l'éditeur comme compensation.
CCCXCVII
A M. JULES JANIN, A PASSY
Paris, 1er octobre 1855.
Mon cher confrère,
Je vous appelle ainsi parce que vous êtes auteur et que je peux être critique à l'occasion. Je viens vous faire des reproches. Que vous trouviez mauvais tout ce que j'écris pour le théâtre, et Maître Favilla particulièrement, c'est votre droit, et personne ne le conteste. Mais que vous cherchiez, en dehors des formes littéraires de mes ouvrages, des sentiments qui n'y sont point, voilà qui n'est pas équitable, et c'est à quoi j'ai le droit et le devoir de répondre.
Le procès de tendance que vous me faites aujourd'hui et qui est le résumé de plusieurs autres, le voici: George Sand fait l'apothéose de l'artiste et la satire du bourgeois. Selon elle; gloire au musicien, au comédien, au poète; fi du bourgeois! honte et malédiction sur le bourgeois! Voilà un artiste qui passe, ôtez votre chapeau; voilà un bourgeois qui se montre, jetons-lui des pierres.
Je vous répondrai par la bouche de ce Favilla, qui vous fâche si fort: Non, Dieu merci, je ne connais pas la haine. Par conséquent je ne hais pas les bourgeois, et mes ouvrages le prouvent. C'est vous qui haïssez les artistes, et votre critique le proclame.
Je hais si peu les bourgeois, que j'ai suivi, dans le Mariage de Victorine, la donnée de Sedaine relativement a M. Vanderke, qui, de noble, s'est fait négociant, et qui a puisé là, dans le travail, dans la libéralité, dans la probité, dans la sagesse, dans la modestie, toute l'humble et véritable gloire d'un caractère que Sedaine résumait par ce mot: Philosophe sans le savoir.—Dans la même pièce, la femme, la fille et le fils de Vanderke sont des êtres aimants, sincères et bons.
Je n'ai rien dérangé aux types du maître et je me suis plu à développer celui d'Antoine, l'homme d'affaires, l'ami de la maison, un petit bourgeois aussi, un modèle de désintéressement et de fidélité. Enfin j'ai créé celui de Fulgence, encore un petit bourgeois, un simple commis, qui n'est ni ridicule ni haïssable, vous l'avez dit vous-même.
Le Mariage de Victorine est donc une pièce prise, en pleine bourgeoisie et une apothéose modeste mais franche des vertus propres à cette classe, quand cette classe comprend et observe ses vrais devoirs.
Dans les Vacances de Pandolphe, le personnage principal est un professeur de droit, un bourgeois pur et simple, un misanthrope bienfaisant, qui aime paternellement et qui est finalement aimé.
Dans le Pressoir, ce sont des artisans. Vous les avez trouvés trop vertueux, trop dévoués, trop intelligents. Et pourtant, à propos de Flaminio, où il n'y a pas de bourgeois, vous disiez plus tard: «Artiste, à la bonne heure. Artisan vaut mieux. Minerve Artisane est un des noms grecs de Minerve.»
Je n'ai pas lu ce que vous avez écrit sur Mauprat. Là, il n'y a ni bourgeois ni artiste. Je ne sais pas sur quoi a porté le réquisitoire de votre éloquence indignée.
Nous voici à Favilla. C'est bien, en effet, maintenant et pour la première fois qu'un artiste et un artisan sont aux prises. Il vous a plu de faire une analyse infidèle de ma pièce, vous armant d'une première version qui a été imprimée et non publiée en Belgique.
Vous n'avez, je crois, ni vu jouer ni lu la pièce représentée et publiée, et vous racontez, vous citez celle qui n'a été ni publiée ni représentée. Ce procédé de critique n'est loyal ni envers l'auteur, ni envers le public, ni envers vous-même mon cher confrère, et si vous n'étiez gravement affecté, ce que je regrette et déplore sans en savoir la cause, vous n'agiriez pas ainsi.
Que je n'aie pas été satisfaite de ma pièce de la Baronnie de Muhldorf[1], cela est certain, puisque je l'ai refaite à peu près entière; que le caractère du bourgeois Keller y fût trop durement accusé au point de vue de l'art, cela n'est pas douteux, puisque j'ai changé ce caractère, essentiellement.
Je dis au point de vue de l'art; car, au point de vue moral, la bourgeoisie n'était pas là plus gravement offensée qu'elle ne l'est dans Maître Favilla. Eussé-je fait du père Keller un monstre, le fils Keller n'en restait pas moins un noble coeur, et même, dans ma première ébauche, ce dernier personnage était plus développé et plus actif.
Aucun de mes coreligionnaires à moi (car je suis de la religion de l'égalité chrétienne, et plusieurs pensent comme moi) ne m'eût reproché de lui montrer un jeune bourgeois enthousiaste et généreux. Pourquoi ceux qui professent la doctrine de l'autorité par la richesse eussent-ils trouvé mauvais qu'un gros bourgeois dur et vicieux leur fût présenté? Quelle haine veut-on chercher dans les enseignements de l'art? Sommes-nous au temps de Tartufe, où il n'était point permis de montrer la figure de l'hypocrite? Mais, au temps même de Tartufe, les vrais chrétiens ne voyaient dans ce scélérat qu'une ombre favorable à la vraie lumière. Je serais tentée de croire, mon cher confrère, que vous ne croyez pas aux vertus de la bourgeoisie, et que, prenant ses travers plus au sérieux que je ne le fais, vous allez, un de ces matins, me forcer d'embrasser sa défense.
J'ai donc dit qu'au point de vue de l'art, ma première esquisse du bourgeois Keller m'avait paru trop sèchement dessinée. C'était une figure trop noire dans un tableau dont je voulais rendre l'effet général doux et sentimental. Je travaille avec beaucoup plus de conscience qu'il ne plaît à votre charité fraternelle de vouloir bien le supposer. Ceux qui me voient travailler le savent, et le public, quoi qu'il vous en semble, veut bien aussi s'en apercevoir; car il accorde des larmes sympathiques à ce fou impossible de Favilla et des sourires attendris aux bons retours de ce terrible, Keller, qui n'est à tout prendre que ridicule. Voyez le grand crime! supposer qu'un ancien marchand de toile puisse ne pas comprendre la musique, ne pas aimer les artistes, ne pas distinguer à première vue une honnête femme d'une bohémienne, ne pas vouloir manger tout son revenu en aumônes ou en libéralités seigneuriales, enfin ne pas marier son fils sans hésiter à une fille qui n'a rien que ses beaux yeux! Voilà, en effet, une condamnation du bourgeois bien cruelle, bien acerbe, bien amère, bien systématique! La haine systématique, voilà le reproche que je repousse, mon cher confrère; car je ne vois pas l'honneur qui vous revient de professer un tel sentiment contre les artistes. Combien de fois, en d'autres temps, n'avez-vous pas fait gloire d'appartenir à cette race du sentiment et de l'inspiration! et pourquoi cette horreur du comédien affichée par vous à propos de Flaminio, vous qui avez découvert et illustré l'illustre paillasse Deburau? Qui donc vous a blessé ainsi, et pourquoi reniez-vous votre destinée, qui est de voir, de comprendre et d'aimer le théâtre? Je pourrais bien vous mettre cent fois pour une en contradiction avec vous-même, en vous citant à vous-même; mais ce n'est pas pour lutter contre votre judiciaire artistique que je vous écris, c'est pour vous dire: Laissez tomber sous vos pieds ces dépits qui vous troublent, et ne commettez pas d'injustices volontaires, quant à la morale des choses. Ma morale, à moi, c'est la seule force que je revendique contre des arrêts irréfléchis, et, puisque vous ne la sentez pas, il est utile, une fois pour toutes, que je vous la dise.
C'est une moralité du coeur, qui m'est venue surtout avec l'âge. Ceci n'est pas une fantaisie, comme vous l'appelez, c'est un sentiment très profond et très salutaire de ce que les hommes se doivent les uns aux autres en tout temps et en tout lieu, derrière les coulisses d'un théâtre comme au comptoir d'une boutique, à la clarté, du soleil qui éclaire les doux rêves du poète comme à celle de la lampe qui éclaire les veilles contemplatives du savant, du philosophe, du spéculateur ou du critique. Voyez-vous, mon cher confrère, vous avez trop veillé à cette lampe pour connaître les hommes: vous ne connaissez plus que le papier écrit, et vous prononcez sur le fond quand vous ne devriez prononcer que sur la forme. Là, en fait de forme, vous ayez été souvent un maître. Nourri de belles lectures et brillant d'érudition, vous avez écrit des pages exquises quand vous étiez, sans passion et, sans prévention. Mais vous n'avez rien d'un philosophe. Et, pour arriver à être un critique complet, il faudrait un peu de philosophie. Vous faites de la critique en artiste, avec des émotions, des boutades, des accès de poésie et des accès de spleen. Je ne me plains pas quand je vous lis: je talent que vous avez—quand vous ne vous pressez pas trop—désarme le jugement, dont vous froissez parfois les notions vraies. On s'écrie à chaque page: «Artiste, artiste, et non pas artisan! Muse de théâtre et de poésie, et non pas Minerve Artisane! jamais bourgeois, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse; car le bourgeois, dans son bon et beau type, est sage, équitable et conséquent. A celui-ci le lourd marteau de la logique; à l'autre la marotte brillante de la fantaisie.»
Vous ne connaissez plus les hommes quand vous essayez de les parquer en classes distinctes, en artisans, en artistes, en bourgeois, en rêveurs, en bohémiens, en sages, en fous, et même en riches et en pauvres. Toutes ces démarcations étaient bonnes, il y a dix ans, et, si nous n'avons gardé la tradition dans nos façons de parler, c'est par habitude. Ouvrons, les yeux sur la société présente. Dans ces dernières agitations politiques, toutes ses notions, toutes ses habitudes, tous ses destins se sont brouillés comme les cartes se brouillent dans les mains du grand joueur qui est le progrès.
Oui, le progrès quand même est toujours plus rapide au milieu du trouble qu'au sein du repos. Je connais vos opinions et vous connaissez les miennes; elles sont divergentes, mais elles n'ont rien à voir ici.
Il s'est fait un grand ébranlement dans les moeurs et dans les idées. Est-ce que vous n'avez pas senti la terre trembler sous nos pieds et le ciel vaciller sur nos têtes, rêveur et fantaisiste que vous êtes? Ne voyez-vous pas que les choses et les hommes ont changé? La fortune aveugle et passive n'a-t-elle pas déraillé comme une machine qu'aucune main humaine ne peut gouverner? Qui sont les riches et qui sont les pauvres, selon vous, aujourd'hui? Selon vous, les riches sont les sages, les pauvres sont les fous. Eh bien, voilà une erreur qui vous abandonnerait si vous regardiez hors de vos livres et de vos souvenirs. Le travail, le commerce, l'économie, le calcul, la raison, c'étaient là, en effet, du temps de Keller, des sources presque certaines de gain, de succès et de sécurité. A présent, c'est le hasard, la mode, la vogue, l'audace, la chance, qui seules décident des destinées du riche. Le bourgeois que notre mémoire a embaumé et que votre imagination veut faire revivre n'existe plus. Ce bourgeois-là, qui compte, chaque soir, les honnêtes et modestes profits du travail de sa journée, qui ne joue pas à la Bourse, qui ne se hasarde pas dans les délirantes spéculations de la grande industrie, il ne s'appelle plus le bourgeois. Il est le peuple, et il n'y a entre lui et l'artisan—que vous avez bien raison d'estimer et de respecter—que la différence d'un peu plus ou d'un peu moins d'activité, d'invention et d'ambition. Que dis-je! entre le paysan, qui meurt de faim sur la terre qu'il ne sait ni ne peut féconder, faute de science et de capital, et le boutiquier, qui amasse péniblement une aisance sans cesse inquiétée par l'absence de crédit, il n'y a pas grande différence de plainte et de désir à l'heure qu'il est. Tout cela, c'est le peuple, le laboureur comme le commerçant, comme l'artiste, comme tous ceux qui n'ont pas mis la main survies gros lots, Flaminio comme Fulgence, et Keller comme Favilla.
Ce ne sont pas là désormais des contrastes ennemis: ce sont des hommes qui cherchent ou qui travaillent, qui attendent ou qui espèrent; ce sont des frères et des égaux qui peuvent bien encore se quereller et se méconnaître, mais qui sont à la veille de s'entendre, parce que, chez eux, toute l'aristocratie est dans l'intelligence et dans la vertu, que la vertu joue du violon, ou que l'intelligence aune de la toile. Comment et pourquoi voulez-vous qu'un poète haïsse celui-ci ou celui-là, parmi ces travailleurs dont la cause est commune, quels que soient les noms propres inscrits sur leurs drapeaux, dans le passé, dans le présent ou dans l'avenir?
Ce que le poète haïrait et réprouverait, s'il était privé de raison ou de charité, c'est la spéculation, ce jeu terrible qui fait et défait les existences au profit les unes des autres, à ce point que, tous les vingt ans (je parle d'autrefois, désormais ce sera bien plus vite fait), la propriété change de propriétaires sur le sol de la France. Oui, la spéculation, cette reine des vicissitudes, des luttes, des jalousies et des passions, cette ennemie de l'idéal et du rêve, cette réaliste par excellence, qui pousse les hommes à l'activité fiévreuse du succès et qui dédaigne également les contemplations de l'artiste, les labeurs érudits du critique, les systèmes du philosophe et les aspirations religieuses du moraliste. Au premier aspect, les amants de cette science seraient les bourgeois, les vrais, les seuls bourgeois désormais, dans cette société qui n'a que des noms vieillis et impropres pour les choses nouvelles. Mais, si l'on y réfléchit, cette race ardente, qui envahit rapidement toutes les forces morales et physiques de notre époque, n'est pas une classe à part, ce n'est même pas une race distincte. C'est comme l'Église du positivisme, qui recrute partout des adeptes, et qui en trouve chez les poètes comme chez les épiciers, chez les laïques comme chez les prêtres, au sommet de la société comme dans ses régions les plus obscures et les plus assujetties; si bien que, pour faire fortune, où tout au moins pour échapper à la gène, il ne s'agit plus de travailler à une tâche patiente et quotidienne, d'avoir les vertus du négoce et les inspirations de l'art; mais il s'agit de comprendre le mécanisme des banques et le calcul des éventualités financières, de tenter des coups hardis, de bien placer son enjeu, de systématiser les chances du gain; en un mot, de savoir jouer, puisque le jeu en grand est devenu l'âme de la société moderne.
Ce serait là, à coup sûr, un beau sujet de déclamation, pour ceux qui n'entendent rien à ce que l'on appelle aujourd'hui les affaires; mais, si l'on s'élève au-dessus de ses propres intérêts froissés dans cette lutte, si l'on se détache du sentiment personnel pour considérer la marche du torrent économique et le but, chez les artistes comme chez les politiques, vers lequel ses flots se précipitent, on est frappé de voir le salut général au bout de cette carrière ouverte à l'individualisme effréné.
On voit les capitaux s'élancer vers les conquêtes merveilleuses de l'industrie, et se mettre forcément, fatalement, au service du génie des découvertes. On voit le principe d'association se dégager comme, le soleil du sein des orages, les machines remplacer les durs labeurs de l'humanité et de nouvelles industries ouvrir un refuge aux travailleurs, délivrés du métier de bêtes de somme et appelés a des occupations plus intelligentes, plus douces et plus saines. On voit enfin le socialisme, votre bête de l'Apocalypse, mon cher confrère, se faire place et devenir la société européenne, quelles que soient les formes apparentes d'égalité ou d'autorité, de république, de dictature ou d'autocratie qu'il plaise aux nations d'inscrire en tète de leurs constitutions actuelles et futures.
Telle est la force de la solidarité des intérêts, qu'aucune volonté individuelle ne peut désormais entraver sa marche prodigieuse et que ni guerres ni révolutions ne sauraient détruire ses conquêtes. Certainement les cataclysmes qui, dans l'ordre politique comme dans l'ordre physique, menacent à toute heure l'humanité, détruiront encore des fortunes, des existences, des projets, cela me semble inévitable; mais ce qui est acquis en fait de science sociale est acquis pour toujours. Les spéculateurs sont devenus intelligents, ils ont profité des travaux d'économie politique et sociale que tout un siècle a vus éclore. Ils s'en servent à leur profit et, en général, peut-être uniquement en vue de leur profit; mais ils s'en servent, tout est là. La civilisation y trouvera son compte quand la lumière sera plus répandue et le but plus éclatant.
En attendant, certes, il y a beaucoup de souffrances et de désastres; je ne serais pas d'accord avec vous si je formulais les plaintes qui me touchent et me frappent le plus dans le trouble funeste de cette transformation sociale. D'ailleurs, on n'a pas la liberté d'approfondir ce sujet. Mais, pour ne parler que de ce qui fait l'objet de cette lettre, l'art et les artistes,—l'art qui est notre profession à vous et à moi, les artistes qui sont vous et moi, mon cher confrère,—il me semble que notre mandat serait de lutter contre l'excès de prosaïsme qui envahit forcément le monde, et, tout en laissant passer ces flots troublés qui s'épureront tôt ou tard, de sauver quelques perles ou tout au moins quelques fleurs entraînées par l'orage.
Où avez-vous l'esprit, où avez-vous le coeur, vous qui, comme moi, depuis tantôt vingt-cinq ans, faites de l'art, et vivez en artiste, de fulminer toutes ces imprécations contre le poète, le peintre, le musicien, le comédien, contre tous les amants de l'idéal?
[1] Titre primitif de Maître Favilla.
CCCXCVIII
A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
Nohant, 21 novembre 1855.
Ma belle mignonne,
J'ai été, et je suis encore toute malade; mais il ne faut pas le dire parce que ça m'attirerait trente lettres d'amis effrayés plus qu'il ne faut. Ce n'était qu'un rhume; mais les rhumes ont chez moi un caractère nerveux, d'un bien méchant caractère. Ils m'étouffent littéralement. Enfin, ça va un peu mieux; mais j'ai été retardée. La pièce était finie[1], et dans la main du copiste; je l'ai arrêtée pour la retoucher. De corrections en corrections, j'ai gagné quelque chose de mieux, et le copiste (Émile) se relance de nouveau dans l'écriture moulée! C'est de cette nuit seulement que mon esprit se repose de cette méditation, ralentie sinon obstruée par le rhume, et je vous écris tout de suite avant d'aller me coucher. Ma lettre va vous trouver, j'espère, au milieu d'un nouveau succès; je ne me rappelle déjà plus de qui est cette Joconde. Est-ce celle de Léonard de Vinci? Vous êtes tout au moins aussi belle, et je suis sûre que l'on vous adore sous cet aspect comme sous tous les autres.
Je pense aller à Paris avec mon gros pataud de manuscrit à la fin du mois. C'est assez tôt, n'est-ce pas? Si c'est trop tôt pour que je serve à quelque chose, vous me le direz et je vous enverrai la pièce, si besoin est. Faut-il que j'écrive à M. Doucet pour lui dire où j'en suis? Compte-t-il sur moi? Est-ce dans ses mains qu'après vous avoir communiqué mon oeuvre, ainsi qu'à madame Allan (car, avant tout, il faut que vous me guidiez dans la distribution), je dois déposer le manuscrit?
M'ayez-vous trouvé un lecteur? car, pour moi, je n'en connais pas.
Régnier a un assez bon rôle dans ladite pièce: consentirait-il à lire? Je le lui demanderai; il me semble qu'il doit bien lire, mais je n'en sais rien.
Ne vous attendez pas à un rôle brillant, ma mignonne. C'est bon et tendre, c'est sincère, ça pleure et ça rit comme vous quand vous ne jouez pas. Mais j'ai peur que ce ne soit de l'eau claire pour ceux qui aiment le champagne.
La pièce est longue; votre rôle ne l'est, pas, bien qu'il soit l'âme et le motif de la pièce. Je ne sais pas si Bressant aimera le sien, c'est un rôle développé, mais qui reçoit la leçon, et lui, habitué à toujours plaire, à toujours vaincre, il se trouvera peut-être trop sacrifié à la moralité de la chose. L'autre monsieur de la pièce sera plus aimé du public; peut-être voudra-t-il faire celui-là; mais il n'y sera pas aussi bien dans ses qualités que dans l'autre, qui, en somme, est le premier de la chose. Madame Allan sera, je crois, contente, puisqu'elle veut être bête, cette chère femme. C'est elle qui sera le montant et la gaieté de la pièce. Provost n'a pas un long rôle, mais je le crois pas mal dessiné; en voudra-t-il? Enfin, j'aurai besoin de deux autres comiques moins conditionnés, mais assez délicats à choisir pour ne rien compromettre.
A présent, la pièce vaut-elle quelque chose ou rien du tout? Je ne sais pas, vous me le direz; car, à force d'y regarder, je n'y vois plus goutte. La recevra-t-on? ça n'est pas sûr: on a peut-être dit non d'avance.
Ah! j'oubliais: mademoiselle Dubois a du talent, n'est-ce pas? son rôle est des plus importants. J'ai reçu la prime. Je vous remercie d'avoir été un si joli homme d'affaires. Et, sur ce, ma belle et bonne enfant, je vous embrasse et je vous aime. Aimez-moi aussi comme une bonne fille à moi, que vous êtes.
GEORGE SAND.
[1] L'Irrésolu, joué au Gymnase, sous le titre de Françoise.
CCCXCIX
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
Nohant, 26 novembre 1855.
Mon cher enfant, je suis bien contente de recevoir de vos nouvelles. Je ne demande qu'à vous être agréable, et j'ai déjà destiné un de mes rôles à mademoiselle Dubois, que vous m'avez recommandée l'année dernière. Je ne connais pas M. Bâche[1], je ne l'ai jamais vu. Si vous ne l'avez pas recommandé par complaisance et si vous vous intéressez véritablement à lui, vous voilà forcé de me répondre; car je vous demande: Est-il grand, petit, gros, jeune, vieux, gai, sérieux? Ferait-il, par exemple, un grand seigneur louche de regard et de caractère, ou un valet fripon? Aurait-il la prétention d'un grand rôle ou en accepterait-il un petit? Enfin a-t-il vraiment de la composition et de l'originalité?
Vous me faites compliment de Favilla; moi, je ne vous ai pas vu depuis le Demi-Monde; vous n'étiez pas à Paris, je crois, quand j'ai vu la pièce. C'est un chef-d'oeuvre d'habileté, d'esprit et d'observation. C'est bien un progrès comme science du théâtre et de la vie, et pourtant j'aimais mieux Diane et Marguerite, parce que j'aime les pièces où je pleure. J'aime le drame plus que la comédie, et, comme une bonne femme, je veux me passionner pour un des personnages. Je regrettais que la jeune fille du Demi-Monde fût si peu développée après avoir été si bien posée, et que cette scélérate, si vraie, d'ailleurs et si bien jouée, fût le personnage absorbant de la pièce. Je sais bien qu'après avoir fait la Dame aux Camélias intéressante, vous deviez faire le revers de la médaille. L'art veut ces études impartiales et ces contrastes qui sont dans la vie. Aussi ce n'est pas une critique que je fais. Je vous tiens toujours pour le premier des auteurs dramatiques dans le genre nouveau, dans la manière d'aujourd'hui, comme votre père est le premier dans le genre d'hier. Moi, je suis du genre d'avant-hier ou d'après-demain, je ne sais pas et peu importe. Je m'amuse à ce que je fais; mais je m'amuse encore mieux à ce que vous faites, et vos pièces sont pour moi des événements de coeur et d'esprit. Me ferez-vous pleurer la prochaine fois? Si vous êtes dans cette veine-là, je vous promets de ne, pas m'en priver. Pourquoi est-ce que je ne vous vois pas quand je vais à Paris? C'est que vous n'avez pas le temps de me savoir là, et que, moi, je n'ai pas le temps de savoir si vous y êtes. C'est ici que vous devriez venir me voir, à Nohant. Vous auriez le temps d'y travailler et nous aurions les heures de récréation pour causer. Prenez donc ce parti-là un de ces jours, si vous m'aimez un peu, moi qui vous aime tant. Je vous envoie aussi les amitiés de Maurice, et je vous prie de dire mes tendresses à votre père. Pourquoi ne voit-on rien de lui? on aurait besoin de cela. Le drame héroïque n'a fini que parce que les maîtres l'ont quitté. Si vous me répondez et que vous ayez des nouvelles fraîches de Montigny, donnez-m'en. Et ce pauvre Villars, nous l'avons tué en ne lui donnant pas les premiers rôles. Mais est-ce notre faute?
GEORGE SAND.
[1] Bâche le comédien.
CD
A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
Paris, 9 janvier 1856.
M. de Girardin me dit que je ne serai pas refusée. Donc, je m'enhardis, monsieur, à vous demander de venir dîner, avec lui et madame Arnould, chez moi, vendredi prochain, à six heures. Quand je dis chez moi, c'est une métaphore: je n'ai pas de chez moi à Paris; mais, pourvu qu'on dîne ensemble, vous me pardonnerez de vous traiter en artiste. C'est un prétexte pour moi, je vous prie de le croire, et je vous prie de vouloir bien en être dupe, et de me dire oui.
GEORGE SAND.
De chez M. de Girardin.
CDI
AU MÊME
Paris,
Je viens de remercier Théophile Gautier de son bon article, et je vous remercie aussi du vôtre, cher monsieur[1]. Je passe par-dessus un scrupule de conscience qui m'a toujours empêchée de remercier la critique. Mais, comme vous comprenez d'où venait ce scrupule, vous comprendrez également pourquoi il disparaît vis-à-vis de vous.
Il y a une sotte fierté dont on est accusé par ceux qui n'en ont pas d'autre; il y en a une vraie sur laquelle ne se méprennent pas les caractères élevés. C'est pourquoi je vous dis avec confiance que je me sens encouragée par votre sympathie et que j'en suis reconnaissante.
Si la répétition générale de Comme il vous plaira vous inspire un peu d'intérêt, je serai reconnaissante aussi de vous y voir venir;
Bien à vous,
GEORGE SAND.
[1] Sur Françoise.
CDII
A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A BRINON-LES-ALLEMANDS, PAR CLAMECY
Paris, 13 avril 1856.
Chère fille, c'est moi qui te trouve oublieuse! sans Eugénie, je n'aurais eu qu'une fois de tes nouvelles depuis ton retour à Brinon. Ce n'est pas parce que je ne te réponds pas (tu sais trop la vie que je mène ici) que tu fais bien de me laisser apprendre par les autres comment tu te portes. Tu n'as que trop de temps pour écrire, tu écris à tout le monde, tu fais même des mariages, et, moi, tu me plantes là. C'est donc toi, petite fille, qui es grondée, pour t'apprendre à me grogner comme tu fais.
Quant au mariage en question, je crois qu'il est très bien assorti et qu'il sera heureux. Je l'ai appris avec grand plaisir, et je m'en réjouis pour les deux familles.
Je ne sais si tu as revu les Girerd depuis leur voyage ici; ils t'auraient dit, bécasse, que je ne t'oubliais pas et que nous avions énormément parlé de toi.
Je t'écris ce soir en revenant du Théâtre-Français. On vient déjouer mon Comme il vous plaira, tiré et imité de Shakspeare.
La pièce a été médiocrement jouée par la plupart des acteurs. Les décors et les costumes splendides, le public très hostile, composé de tous les ennemis de la maison et du dehors. Néanmoins, le succès s'est imposé sans que personne ait pu marquer sa malveillance, et Shakspeare a triomphé plus que je n'y comptais. Moi, j'ai trouvé le public bête et froid; mais tout le monde dit qu'il a été très chaud pour un public de première représentation à ce théâtre, et tous mes amis sont enchantés.
Françoise va très bien et le succès augmente tous les jours.
Bonsoir, chère fille; il est tard et je vais dormir, me reposer enfin de trois pièces que j'ai fait jouer depuis quatre mois.
Je t'embrasse tendrement, ainsi que Bertholdi et Georget; je pars pour
Nohant a la fin de la semaine prochaine. Écris-moi là.
CDIII
A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
Nohant, 1er mai 1856.
Chère mignonne,
Donnez-moi de vos nouvelles. Ne me laissez pas ignorer ce que devient ma grande fille. Je sais bien qu'elle joue souvent et que, par conséquent, elle n'est pas malade; mais cela ne me dit pas si le coeur est mélancolique ou joyeux. Pourtant ce ne sont pas des questions que je vous adresse. Je sais comme les questions sont indélicates, quand elles ne sont pas bêtes. Je veux seulement que vous sachiez que, sans curiosité d'esprit, j'ai l'inquiétude du coeur, et que, sans savoir le remède à vos accès de spleen, je voudrais pouvoir le trouver.
Mais il n'y en a pas de radical en ce monde: nous sommes tous tristes ou soucieux plus ou moins.
J'ai retrouvé ici avec délices la campagne, l'air, les conditions tranquilles et logiques pour l'artiste, et l'amour de l'art plus que jamais, malgré les luttes, les fatigues, les mécomptes dans le passé et dans l'avenir. Tout cela, je crois, est bon et nous pousse en avant; mais ce que j'ai retrouvé aussi, c'est la présence de cette enfant qui, ici, ne me semble jamais possible à oublier. Dans cette maison, dans ce jardin, je ne peux pas me persuader qu'elle ne va pas revenir un de ces jours. Je la vois partout, et cette illusion-la ramène des déchirements continuels. Dieu est bon quand même: il l'a reprise pour son bonheur, à elle, et nous nous reverrons tous un peu plus tôt, un peu plus tard.
On m'écrit que vous êtes toujours belle et ravissante dans Célia[1], je ne suis pas en peine de cela.
Soyez heureuse, d'ailleurs, autant qu'on peut l'être quand on est comme vous dans le corps d'élite. On y reçoit-plus de blessures que dans les autres régiments; mais, quand un bonheur arrive, on le sent mieux, parce qu'on le comprend mieux que le vulgaire.
Bonsoir, chère fille; dites toutes mes tendresses à qui de droit, et puis au criocère Ciceri[2] et au bon Charles-Edmond et à Croquignolet[3] quand vous le verrez. Viendrez-vous à Nohant cette année? Tachez, et aimez-nous. Je vous embrasse tendrement.
Votre second amoureux, puisque Cicéri est le premier dans les vétérans, vous baise humblement les sandales.
Emile est à Paris, et je lui ai dit d'aller, non pas vous embrasser de ma part, ça ne vous flatterait pas, mais savoir de vos nouvelles et tâcher de vous voir, ne fût-ce qu'une minute, pour me parler de vous. Bonsoir, chère; écrivez quelques lignes.
[1] De Comme il vous plaira. [2] Cicéri, le peintre décorateur. [3] Mathieu Plessy, frère de madame Arnould Plessy.