CDIV
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 23 juillet 1856.
Cher enfant,
Je suis à Nohant, je me porte bien, tout le monde aussi, excepte ma fille, qui n'est guère vaillante. Elle a été très malade à Paris et elle est venue se guérir ici. J'espère que ce sera bientôt fait: pourtant, si ce n'était pas fini à l'automne, je l'emmènerais voyager. Où? Je n'ose plus vous dire que ce serait de votre côté, bien que ce soit toujours là que ma pensée se reporte; mais je vous ai tant manqué de parole, ou, pour mieux dire, j'ai tant manqué à mes espérances, que je ne veux plus fixer de but à mes courses.
Celle que je méditais l'hiver dernier s'est résolue en quelques jours d'avril dans la forêt de Fontainebleau, une des plus belles choses du monde, il est vrai, mais si près de Paris, qu'on n'appelle même pas cela une promenade. J'aspire pourtant toujours à l'absence. L'absence pour moi, c'est le petit coin où je me reposerais de toute affaire, de tout souci, de toute relation, ennuyeuse, de tout tracas domestique, de toute responsabilité de ma propre existence. C'est ce que j'avais trouvé, l'autre année, à Frascati pendant trois semaines, et à la Spezzia pendant huit jours. C'est là ce que je demande au bon Dieu de retrouver pendant six mois quelque part, sous un ciel doux et dans une nature pittoresque; rêve bien modeste, mais qui passe devant moi dix ans de suite sans se laisser attraper.
Cependant, il ne faudra pas venir nous voir ici à l'improviste; car, si les jours de liberté se présentaient, je les prendrais aux cheveux et il serait fâcheux de nous croiser sur les chemins. Avertissez-moi toujours un peu d'avance. Je suis-contente de vous savoir utilement occupé et en possession d'un si beau brin de fille que votre Solangette. Il me tarde de la voir et de l'embrasser, ainsi que sa mère.
J'attends tous les travaux que vous m'annoncez, et je vous félicite du bon courage qui vous soutient. Ici, l'on se soutient aussi, chacun dans son travail, même ma pauvre patraque de Solange, qui s'est mis en tête de faire des vers, et qui arrivera peut-être à en faire d'assez jolis.
Je vous envoie, de sa part et de celle de tous, une masse d'amitiés et de poignées de main. J'y joins mes tendres et maternelles bénédictions.
CDV
A M. CHAULES DUVERNET, A LA CHATRE.
Nohant, novembre 1856.
L'empreinte n'est pas assez nette ou le cachet est trop usé pour qu'il soit possible de le décrire avec certitude. Voici ce que je crois y voir:
Deux écussons d'argent accolés, sous une couronne de comte.
Écusson dextre:
D'argent au lion léopardé (c'est-à-dire qui marche), soutenant un écussonnet où paraît un agneau passant (c'est-à-dire marchant) sur une plaine ou champagne. Cet écusson est d'enquerre, c'est-à-dire métal sur métal, ce qui est peu usité. La champagne est un meuble rare en armoiries. La position de l'écussonnet et sa forme sont aussi très insolites. Ces armes pourraient bien être de fantaisie.
L'écusson senestre (gauche) rentre dans les choses connues et logiques.
Chevron de gueules (c'est-à-dire de pourpre) sur champ d'argent, accompagné de trois rosés tigées et feuillées, et surmonté en chef d'un meuble qui paraît être un soleil, dit soleil de midi, parce qu'il est en haut et au milieu de l'écu.
La couronne de comte ne signifie rien. Il paraît qu'au XVIIIe siècle, tout le monde se la lâchait; car mon grand-père Dupin, qui n'avait aucun titre, se la payait aussi sur ses trois coquilles d'argent en champ d'azur.—Mais le chevron est une marque de très ancienne noblesse. Il fait partie de ce que l'on appelle, en blason, les pièces honorables. Il désigne soit un étrier, soit une barrière de tournoi; on n'est pas d'accord sur ce point important, mais il est indice de chevalerie.
Si ce que j'appelle l'écussonnet de l'écusson dextre était un gros besant, ce qui est possible, ce serait un souvenir des croisades. Les besants (corruption de bysantins) étaient des pièces de monnaie de Constantinople. On les voit bien souvent dans les armoiries, mais beaucoup plus petits que ton écussonnet. Si cet écussonnet était un besant; il faudrait dire: besant brochant sur le tout, et agneau passant sur le tout dû tout.
J'espère que voilà une érudition et une science! ça ne coûte pas cher et ça s'oublie, Dieu merci, aussi vite que ça s'apprend.
Mille tendresses et embrassades à Eugénie. A Bientôt.
CDVI
A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE
Nohant, 20 décembre 1856.
Cher enfant, merci pour ce précieux manuscrit qui ne me donnera pourtant pas le courage d'écrire l'histoire du Berry. Il faut être riche pour faire de pareils livres; car ils ne se vendent pas et, par conséquent, les éditeurs ne les achètent pas. Il faut les publier à ses frais et ne pas les voir couverts; car je connais trop le Berrichon pour l'accuser de vouloir jamais encourager un ouvrage de ce genre, surtout venant de moi. Donc, je n'ai pas le moyen d'y penser. Mais je ferai quelque roman sur un moment quelconque de ce passé qui a son intérêt.
Je n'ai pas encore eu cinq minutes pour lire la musique recommandée; demain ou après-demain, j'espère être moins dérangée.
C'est bien beau, le parc de Sainte-Sévère! Il y a un coin de rochers et de vieux pans de murs couverts de lierre, tombant dans un ravin avec une véritable majesté. C'est triste, c'est un site d'hiver; allez-y avec Angèle quand il fera un rayon de soleil.
A vous de coeur, mes chers enfants.
GEORGE SAND.
CDVII
A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS
Nohant, 29 février 1857.
Je n'ai fait que dire la vérité et vous m'en remerciez. Mais c'est à moi de vous remercier du bon secours que m'a apporté votre Guide, dans ma dernière pérégrination. Vous me promettez de venir à Nohant: vous voyez qu'en toute chose, je reste votre obligée. Ne vous attendez pourtant pas à trouver une belle résidence. C'est la chose la plus humble, au contraire, que ma retraite; mais vous y serez reçu de bon coeur et cela vaut mieux que tout.
J'ai votre Allemagne du Nord et je ne compte guère sur mon étourdi de fils pour prendre, chez Hachette, l'Allemagne du Sud. Vous seriez bien aimable de me la faire envoyer avec un exemplaire de l'Italie; car celui que vous m'avez remis est incomplet et en plusieurs endroits illisible. L'ouvrage n'avait pas encore paru, je partais, vous avez eu la bonté de courir pour me le rapporter tel quel. Ces ouvrages bien faits sont précieux, non seulement pour voyager, mais aussi pour consulter à toute heure, et vous faites là un travail des plus utiles et des plus intéressants dont, pour ma part, je vous sais le plus grand gré. Si, pour le Berry, la Creuse et le Bourbonnais, je peux vous renseigner et vous piloter, je serai bien contente de vous apporter mon grain de sable. Tout à vous de coeur.
GEORGE SAND.
Vos Histoires de l'art sont admirablement bien faites; voilà une chose qui manquait! ne craignez pas d'étendre, un peu, quand vous y êtes, la partie géologique, minéralogique, botanique, etc. Cela intéresse même ceux qui ne sont pas savants, et leur apprend à observer.
CDVIII
A M. CALAMATTA, A BRUXELLES
Nohant, 6 avril 1857.
Tu ne sais pas ce que tu dis avec ton Colisée, ta forme, ton grand peuple et ton cri de vengeance que l'on doit crier sur les toits. Je te passe ton goût d'artiste, c'est ton droit, et je ne dispute pas avec ceux qui ont leur puissance (une véritable puissance) dans leur point de vue. Je serais bien fâchée de les ébranler, si je le pouvais, et, comme je ne le peux pas, mes notions et mes instincts, à moi, sont le droit de ma thèse, sans aucun danger ni dommage pour ceux qui sont forts avec la thèse contraire.
Des coups de bâton, je veux bien t'en donner; mais tu es un affreux blagueur qui ne viens jamais les chercher.
Quant à ce que je devais dire sur les martyrs de la cause, je l'ai dit; mais cela doit rester dans le tiroir jusqu'à nouvel ordre. Tu crois donc que l'on est libre de dire quelque chose? Je te trouve beau, toi avec tes mains dans tes poches, sur le pavé de Bruxelles! J'ai essayé, au dernier chapitre du roman[1], de faire pressentir quelque chose de ma pensée; mais il n'est pas dit encore que cela passe.
Trois lignes sur Lamennais ont été coupées à propos des capucins de Frascati, chez lesquels il avait demeuré, et pourtant la Presse fait son possible pour laisser vivre le rédacteur; ma nous sommes dans le royaume de la mort!
Donc, puisque l'on ne peut parler de ce qui, à Rome, est muet, paralysé, invisible, il faut éreinter Rome, ce que l'on en voit, ce que l'on y cultive, la saleté, la paresse, l'infamie. Il ne faut faire grâce à rien, pas même aux monuments qui consolent les stupides touristes, faux artistes, sans entrailles, sans réflexion, sans coeur, qui vous disent: «Qu'est-ce que ça fait, les prêtres et les mendiants? ça a du caractère, c'est en harmonie, avec les ruines, on est très heureux ici, on admire la pierre, on oublie les hommes.»
Eh bien non, je ne veux rien admirer, rien aimer, rien tolérer dans le royaume de Satan, dans cette vieille caverne de brigands. Je veux cracher sur le peuple qui s'agenouille devant les cardinaux. Puisque c'est le seul peuple dont il soit permis de parler, parlons-en! celui dont on ne parle pas est hors de cause. Si quelqu'un prend, grâce à moi, Rome, telle qu'elle est aujourd'hui, en horreur et en dégoût, j'aurai fait quelque chose. J'en dirais bien autant de nous, si on me laissait faire; mais on a les mains, liées, et je n'insiste jamais pour que d'autres s'exposent à ma place.
Et puis, d'ailleurs, nous autres Français, nous ne sommes jamais si laids qu'un peuple dévot et paresseux. Nous nous trompons, nous nous grisons, nous devenons fous. Mais pourrait-on faire de nous ce que l'on a fait de Rome? Chi lo sa? peut-être! Mais nous n'y sommes pas.
Il est donc bon de dire ce qu'on devient quand on retombe sous la soutane, et j'ai très bien fait de le dire à tout prix. Cela doit fâcher des coeurs italiens; s'ils réfléchissent, ils doivent m'approuver.
[1] La Daniella.
CDIX
A M. VICTOR BORIE, A PARIS
Nohant, 16 avril, 1857.
Tu n'es qu'un ignoble pôtu[1], un agriculteur, un capitaliste, un écrivassier, un décoré, un membre de l'Institut; Lambert n'est qu'un lapin, un chou, un renard pendu, une volaille étripée. Vous ne valez pas deux liards à vous deux. Il faut que je vous fasse relancer par Frapolli, qui est un savant, un patriote, un ami des femmes de lettres, enfin un parfait gentilhomme, pour que l'un de vous daigne se souvenir que j'existe. Enfin, vous n'aimez que vos ventres et vous avez le coeur mangé aux vers.
Ce n'est pas le travail qui vous excuse, je travaille aussi. Vous méritez que je ne pense plus jamais à vous.
Je suis bien contente que l'on s'arrache ton livre; mais on ne se l'arrache pas à Nohant; car il n'a pas daigné y arriver. J'ai répondu à M. Grenier; son poème est très remarquable. Moi, je vois dans le Juif errant la personnification du peuple juif, toujours riche et banni au moyen âge, avec ses immortels cinq-sous qui ne s'épuisent jamais, son activité, sa dureté de coeur pour quiconque n'est pas de sa race, et en train de devenir le roi du monde et de tuer Jésus-Christ, c'est-à-dire l'idéal. Il en sera ainsi par le droit du savoir-faire, et, dans cinquante ans, la France sera juive. Certains docteurs Israélites le prêchent déjà. Ils ne se trompent pas.
Bonsoir, gros misérable! je vais aller à Paris à la fin du mois. Si j'ai l'honneur de vous y voir, je vous promets une dégelée solide.
GEORGE SAND.
[1] Pataud.
CDX
A M, CHARLES-EDMOND, A PARIS
Nohant, 13 juin 1857.
Cher ami, ce n'est pas un roman historique, c'est un roman d'époque et de couleur du temps de Louis XIII[1]. Le roman historique promet des faits sérieux, des personnages importants, des récits de grandes choses. Ce n'est pas là ce que je fais, et ce titre, annoncé dans la Presse, promettrait des aventures plus graves que celles que je mets en scène. Comme il serait difficile de faire saisir au lecteur la distinction que je vous explique, sans périphrase trop longue, faites, je vous prie, retrancher de l'annonce le mot historique. Il vaut mieux tenir plus qu'on ne promet que de promettre plus qu'on ne tiendra. J'ai fait la chose à mon point de vue, et j'ai beaucoup cherché pour rester dans l'exactitude historique des moindres coutumes, idées et manières d'agir du temps qui me sert de cadre. Je n'ai pas rattaché ma fable à un point historique qui ne soit rigoureusement exact. Mais tout cela ne fait pas un roman de Walter Scott. On n'en fait plus!
Que devenez-vous? Et la petite fillette?
Venez-vous bientôt nous voir? mon amie de la rue des Saints-Pères est-elle triste ou malade[2]? Je n'ai pas de ses nouvelles depuis pas mal de jours, et, quand elle se tait, je n'ose pas trop l'interroger.
Bonsoir, cher; à vous de coeur.
G. SAND.
[1] Les Beaux Messieurs de Bois-Doré. [2] Madame Arnould-Plessy.
CDXI
A M.
Gargilesse, juillet 1857.
Cher monsieur,
Voulez-vous qu'en ma qualité d'ignorant paysagiste, je vous apporte mon contingent d'observations, anonymes, bien entendu, excepté pour vous?
Au bord de la Creuse, à cinq lieues d'Argenton, vers le midi, nous avons dû voir le soleil un peu plus occulté que vous ne l'avez vu à Paris. Nous faisions une assez longue promenade à pied dans un des plus adorables coins de la France. Le ravin où coule la Creuse est bordé en cet endroit, sur une longueur de plusieurs lieues, par des plateaux élevés, soutenus de schistes redressés sur de puissantes assises de gneiss et de granit pittoresquement disloques. Une splendide végétation perce autour de ces blocs sauvages, et la Creuse, tantôt agitée, bouillonne parmi leurs débris, tantôt, limpide et unie, les reflète comme un miroir.
De la petite église de Ceaulmont, perchée au plus haut des rochers, la vue plonge dans ces profonds méandres adorablement composés, et s'étend au-dessus des ravins et au-dessus des plateaux jusqu'aux montagnes de la Marche.
Le hasard de la promenade nous avait donc conduits dans un des sites les plus favorables pour observer l'effet pittoresque de l'occultation du soleil, sur une grande étendue de ciel et de terrains. Nous étions là juste au moment où le phénomène s'est produit le plus complet, et le ciel chargé de plusieurs couches de nuages nous a permis de voir à l'oeil nu, à vingt reprises différentes, le mince croissant qui semblait courir dans les nuées chassées par des courants supérieurs assez forts. Ce croissant ressemblait tellement à celui de la lune, que les paysans, étonnés, croyaient le voir à la place du soleil sans trop s'inquiéter de ce que le soleil lui-même était devenu: A ce moment-là, les nuages, qui s'étaient amoncelés comme un orage, se sont rapidement étendus en stratus légers, et la campagne a pris un ton particulier assez semblable à celui de l'aube, avec cette différence bien sensible et qui constitue l'originalité du spectacle, qu'au crépuscule du matin ou du soir, les horizons du ciel se colorent du côté du soleil et que ceux de la terre se dessinent nettement, laissant la nuit envahir le zénith; tandis que, durant l'éclipsé, la nuit semblait se faire et venir à nous de toutes les profondeurs de l'horizon pour se dissiper vers le sommet de la voûte céleste. Ainsi les lointains étaient indécis et entièrement décolorés, sans que les objets rapprochés fussent sensiblement altérés. Quand le croissant solaire se dégageait des nuages, il suffisait même à projeter fortement les ombres autour de nous, et ce contraste d'une assez vive lumière sur nos têtes avec l'éloignement obstiné des lointains offrait un aspect de la nature très insolite et très frappant.
L'un de nous, qui a la vue particulièrement longue et nette, a observé plus faiblement, mais avec conviction, ce que j'avais pu constater avec lui lors de la dernière éclipse, ce que je n'ai pu saisir cette fois-ci, ayant un peu trop regardé le soleil à l'oeil nu. Cette observation, que je n'ai vue consignée nulle part, consiste en ceci: que le spectre du croissant solaire s'est trouvé représenté un nombre de fois considérable, d'une manière très fugitive mais très sensible pourtant, sur les différentes couches de nuages qui l'environnent.
À plusieurs reprises, la personne qui a renouvelé hier cette observation a cru voir le soleil apparaître faiblement à une place où il n'était pas, et immédiatement se transporter à une autre place, jusqu'à ce qu'une apparition réelle redressât l'erreur produite par cette sorte de parélie que je ne me charge nullement d'expliquer.
Nous n'avons pas vu les fleurs se fermer: la plupart ne se sont aperçues de rien. Pourtant, comme l'un de nous prétendait que les liserons se fermaient, j'ai attentivement regardé une fleur de liseron-vrille qui était à mes pieds et je l'ai vue plisser sensiblement, sa corolle. Le fait n'a pas été général: un rossignol a lancé une roulade vive et unique à l'heure précise marquée pour l'apogée du phénomène. Les rossignols ne disent plus mot chez nous dans ce moment de l'année.
Les coqs ont aussi jeté beaucoup de fanfares simultanées de tous les points habités de la campagne; mais aucun autre animal n'a donné signe d'étonnement ou de terreur. Les paysans qui ne nous ont pas vus regarder en l'air ne se sont aperçus de rien; d'où je conclus que notre père le soleil peut nous retirer les cinq sixièmes de sa lumière sans que la terre s'en ressente beaucoup.
Ce qui est plus étonnant que tout cela, et ce que la science ne peut pas nous expliquer, c'est le froid inouï de ce mois de juillet. Nous commençons à savoir les lois qui régissent les astres placés à des distances fabuleuses de notre pauvre petite planète. Mais nous ne savons rien des causes de perturbation de notre atmosphère, de ce milieu qui est encore la terre et au sein duquel nous nous agitons sans pouvoir soumettre nos travaux, notre locomotion, nos projets de tout genre à des prévisions tant soit peu certaines.
M. Babinet ne nous avait-il pas fait espérer un été brûlant? Le ciel, notre petit ciel relatif, semble se rire de toutes nos grandes observations. Il serait bien temps que la science pût être illuminée de quelque soudaine découverte en ce genre, découverte dont les résultats immédiats auraient tant d'influence sur notre destinée. La fourmi, «que ne surprend jamais l'orage»; la taupe, dont les villes souterraines bravent les intempéries de la surface; le rat des champs, qui ne manque jamais de faire la provision d'hiver en temps utile; les oiseaux émigrants, qui semblent doués d'un sens divinatoire; en sauraient-ils plus long que nous à mille égards?
A vous dire le vrai, je ne crois pas beaucoup à la terreur des animaux, même durant une éclipse totale de soleil. Je les crois avertis par l'instinct du peu de durée du phénomène.
CDXII
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 15 août 1857.
Cher enfant,
Ne donnez jamais les lettres des défunts que l'on vous demande. Cela cache, en général, des spéculations. Celles qui sont honnêtes (comme les lettres de Lamennais recueillies assez religieusement par Old-Nick) n'aboutissent pas, et risquent, pour tout résultat, de vous priver de vos autographes qui s'égarent. Ces essais n'aboutissent pas, par la raison que les parents, héritiers, ou amis exécuteurs testamentaires, réclament le monopole de ces publications. C'est leur droit. Ils l'exercent tantôt par cupidité, tantôt par respect véritable pour la mémoire du défunt. En effet, si le défunt revenait, il ne serait pas toujours très content de voir publier entièrement des lettres qu'il n'a pas destinées au public. On est donc obligé de tronquer. Eh bien, cela n'est pas très facile. Les gens qui publient demandent, à ceux qui cèdent leurs lettres, d'avoir l'autographe entre les mains, se disant responsables de l'authenticité de ces lettres. Dès ce moment, vous êtes à leur discrétion. S'ils publient ce que vous ne voulez pas, à qui vous en prendrez-vous? Bref, on se lance dans de grands ennuis et on s'expose à des tracasseries judiciaires fort désagréables.
Dans mon souvenir, les lettres de Béranger à vous sont aigres-douces pour moi. Celles qu'il m'a écrites sur vous sont méchantes pour vous. Il était méchant d'esprit et de langue, bien que le coeur fût noble et la conduite noble dans tout ce qui avait rapport à lui-même. Il savait donner et ne pas recevoir. C'était une grande science dans sa position; mais il était bien flatteur et bien perfide là où il ne risquait rien, et il abusait souvent du respect religieux que l'on avait pour son génie, pour son âge et pour sa probité. Le pauvre Eugène Sue, mort si jeune, avait un bien autre coeur!
Vos vers sur sainte Solange sont très beaux et charmants. Mais vous travaillez dans la prose du gagne-pain avec douleur, je le vois. Non, pourtant: je vois aussi que vous êtes courageux et que vous sentez la consolation du devoir accompli. Que voulez-vous! la vie est comme ça. Béranger n'avait pas de famille à nourrir et à contenter. Il a été heureux dans le repos. Il n'y faut point songer pour nous.
Bonsoir, chers enfants, et à vous de coeur.
CDXIII
A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
Nohant, 18 août 1857.
Je vous remercie, monsieur, pour mon fils absent. Je vais lui envoyer, au fond des chênes-lièges où il me fait soupirer après son retour, votre gracieux encouragement, et je vous remercie, pour mon compte, des bonnes lignes que vous lui avez consacrées. Je suis bien contente que vous ayez remarqué ses progrès et que vous ayez si délicatement senti le caractère de sa jeune individualité.
Je suis contente aussi de trouver l'occasion de vous remercier pour tous ces beaux et bons articles que vous nous faites lire. À quand, un livre historique? On voudrait lire l'histoire à travers votre imagination si vive et votre raison si saine et si droite.
Rappelez-moi, je vous en prie, au bon souvenir de Théo. J'espère que lui aussi pensera à encourager mon jeune peintre. Peut-être l'a-t-il déjà fait. Mais le Moniteur n'arrive pas jusqu'à nous. Dites-lui qu'avec ou sans cela, je lui envoie toutes mes amitiés, et veuillez recevoir l'expression de mes sentiments distingués et affectueux.
G. SAND.
CDXIV
A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE
Nohant, 6 octobre 1857.
Madame,
La féconde et gracieuse protection que Votre Majesté accorde aux artistes me donne la confiance de m'adresser à Elle, en cette qualité, pour appeler les effets de sa généreuse bonté sur une famille qui en est digne.
Le grand nom dramatique de Marie Dorval protège cette famille et prie pour elle. M. Luguet a épousé la fille de-cette célèbre artiste; il est lui-même artiste de talent, et honnête homme. Sa Majesté l'empereur a daigné l'encourager dernièrement à Plombières. M. Luguet a cinq enfants, et nulle autre ressource que son travail quotidien.
Mais ce qui touchera surtout le bon coeur de Votre Majesté, c'est un aperçu des nombreuses charités de Marie Dorval, morte pauvre, après une vie de gloire et de fatigue.
Outre que ses grands succès au théâtre ont versé plus de cent mille francs aux hospices, madame Dorval (dame de charité de Toulouse) a fondé plusieurs lits dans les hôpitaux de Lyon, Bordeaux, Montpellier, et une des crèches du faubourg Saint-Antoine. Il y a là plusieurs lits sous le patronage de saint Georges, en mémoire d'un petit-fils adoré auquel la pauvre femme ne put survivre.
Si Votre Majesté daigne dire un mot, le second petit-fils de madame Dorval, Jacques Luguet, recevra, dans un lycée, le développement d'une belle intelligence et d'un heureux naturel. Ce sera un bienfait de plus dans la précieuse vie de Votre Majesté, et, j'ose en répondre, un de ceux qui inspireront la plus profonde reconnaissance et produiront les meilleurs fruits.
C'est à la mère que les mères osent s'adresser. Ce titre sacré, que le Ciel a béni dans Votre Majesté, ajoute l'espoir et la foi au profond respect avec lequel on l'invoque et avec lequel j'ai l'honneur d'être, de Votre Majesté, la très humble et très obéissante servante.
GEORGE SAND.
CDXV
A LA MÊME
Nohant, 30 octobre 1857.
Madame,
La réponse que Votre Majesté a daigné faire a une demande digne de son intérêt est telle que nous l'attendions de son exquise bonté. Nous vous disions que la grande artiste qui est partie de ce monde-ci pour un monde meilleur prie maintenant pour le bonheur maternel de l'illustre et douce protectrice de ses enfants.
Nous n'osons pas nous permettre de remercier Votre Majesté; car elle a fait le bien pour le bien et sans se demander si la reconnaissance qu'elle mérite sera de quelque valeur; mais nous osons lui dire qu'elle a fait des heureux de plus, parce que nous croyons que là est la seule récompense dont elle se préoccupe.
C'est dans ces sentiments respectueux et profonds qu'au nom de la famille Luguet et au mien.
J'ai l'honneur d'être, madame, de Votre Majesté la très humble et très reconnaissante servante.
GEORGE SAND.
CDXVI
A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
Nohant, 29 novembre 1857.
Cher ami,
Avant de vous parler d'affaires, je veux vous dire que je me suis enfin mise, ces jours-ci, à lire votre relation du grand voyage, et que, sans aucun compliment ni prévention d'amitié, j'en ai été ravie. J'avais peur d'entamer le gros volume et de le laisser en chemin. Aussi je n'ai pas voulu seulement l'ouvrir avant d'être sûre que je n'aurais plus une comédie de trois actes à faire toutes les semaines pour le théâtre de Nohant. Je suis tranquille à présent et je vous suis à travers les banquises; c'est fait de main de maître, je vous assure. C'est prompt, c'est gai, c'est effrayant, et c'est d'un charmant français comme style et comme couleur. Le petit nid de soie et de velours où l'on va fumer et écouter du Schubert, entre chaque rencontre de la glace flottante qui peut vous broyer, est un détail bien senti, émouvant comme un récit de Cooper et plus artiste. Je vas vous suivre en Suède, où, précisément, j'ai posé mon nouveau roman. J'ai feuilleté un peu, avant de lire bien, cette partie du livre. Je vois que vous n'avez pas été en Dalécarlie, où j'ai planté ma tente en imagination. Dites-moi si vous avez, en français, en italien ou en anglais (je ne sais pas d'autre langue), un ouvrage sur cette partie de la Suède, et un peu de détails sur son histoire au XVIIIe siècle, sous Frédéric-Adolphe, le mari d'Ulrique de Prusse. Vous me feriez bien plaisir de me le prêter. Ou indiquez-moi quelque chose que je puisse lire sur ce pays et cette époque;—ou enfin faites-moi un petit précis de quelques pages, si vous avez cela dans la mémoire.
Je ne sais pas pourquoi vous avez des moments de découragement; vous avez réellement un très solide et très beau talent, et avec cela une facilité miraculeuse; car l'ouvrage est énorme et traite de tout; une mémoire étonnante de ce que vous avez vu, et une aptitude particulière, d'avoir pu le voir pour le sentir, tout en le voyant pour le retenir. Je n'en ferais certes pas autant. Je m'endors le cerveau à regarder une mouche et je laisse passer, sans y prendre garde, un flot de choses plus intéressantes. Croyez que votre livre est bon et que je m'y connais assez pour en être sûre en vous le disant.—Donc, si vous avez de très belles facultés, vous ne devez jamais vous décourager. Vous aurez autant de peines et de malheurs qu'un imbécile et vous les sentirez plus vivement; mais, tout en étant beaucoup plus blessé de la vie que le vulgaire à grosse écorce, vous aurez cette énorme compensation qu'il n'a pas: le travail intelligent, attrayant, comme disent les fouriéristes.
Parlons d'affaires; ce sera bientôt fait. Vous prendrez le temps qu'il vous faudra pour la publication nouvelle; vous me donnerez seulement quelque argent si je viens à en avoir besoin, en échange du manuscrit.
Voici le titre, sauf votre avis: Christian Waldo. Vous me direz que Waldo n'est pas un nom suédois; c'est possible, mais c'est, là justement l'histoire. Ce nom intrigue, même celui qui le porte. Annoncez, si vous voulez, que le roman se passe au XVIIIe siècle, afin qu'on ne croie pas qu'il s'agit de quelque parent de Pierre Waldo, le chef des Vaudois. Ou bien encore, le roman peut s'appeler, si vous croyez le titre alléchant: le Château des Étoiles. C'est un Stelleborg de fantaisie qu'un personnage s'est bâti en Dalécarlie, à l'imitation de celui d'Uraniemborg dans l'île de Haven. Dans ce château, il se passé des choses bizarres. Espérons qu'elles seront amusantes; je crois, toute réflexion faite, que ce titre plaira mieux: Décidez. N'annoncez pas une peinture de la Suède ni du XVIIIe siècle; car le cadre réel sera moins étudié que celui de Bois-Doré. J'y ferai de mon mieux; mais c'est surtout un roman romanesque que je fais cette fois.
Vous me dites qu'Alexandre m'aime beaucoup: il a raison. Moi, je l'aime comme si je l'avais mis dans ce monde. J'adore les natures droites, tranquilles, sereines et fortes qui ont l'intellect en harmonie parfaite avec leur organisation. C'est très rare; c'est même un nouveau type dans l'humanité littéraire, qui, jusqu'à ce jour, n'a pu être ainsi par la faute probablement du milieu social. L'artiste jaloux, c'est-à-dire méchant et infortuné, est presque synonyme d'artiste. Dumas le père est essentiellement bon, mais trop souvent ivre de puissance. Son fils a de plus que lui le bon sens, chose encore bien rare en ce siècle de grandes orgies d'intelligence. Il ira loin, loin dans cette seconde moitié de siècle dont je ne verrai pas le bout, mais qui, j'en suis sûre, vaudra plus que la première.
Soyez donc calmé; cher ami; je n'ai pas d'effluve magnétique; mais je crois, sans illusion désormais, et c'est tout le secret de ma petite force. Vous pouvez l'avoir bien plus grande et vous l'aurez, en sentant que ce monde marche comme il doit marcher, et que vous poussez aussi à la bonne roue. Amitiés de mes enfants.
G. SAND.
CDXVII
AU MÊME
Nohant, 8 décembre 1857.
Mes pressentiments n'étaient donc que trop fondés. Je ne sais si c'est un malheur pour l'avenir de la Presse, je ne le crois pas[1]. Mais ce qui m'inquiète, c'est votre position, que vous semblez regarder comme compromise dans la bagarre. Je ne peux même pas me livrer à des suppositions, ne sachant pas quelle part d'influence votre ami de Bellevue[2] a dans l'affaire.
Si ce n'est pas indiscret de ma part de vous le demander, dites-le-moi; mais, en me répondant ou ne me répondant pas sur ce point, ne me laissez pas ignorer ce qui vous intéresse personnellement et en quoi, par hasard, du fond de ma Thébaïde, je pourrais vous être utile. Ce serait une joie pour moi d'en trouver l'occasion pour la saisir aux cheveux, et je ne craindrais pas de la tirer bien fort, cette belle chevelure qui nous effleure souvent à notre insu, comme celle des comètes.
Pour ma part, je me chagrine un petit peu aussi; car j'ai contribué, dans le passé, à la fatale somme des avertissements. La punition de la Daniella tombe à présent sur les reins de Bois-Doré, qui doivent être cassés par ce coup de massue. Le public oublie vite et ne se reprend guère d'amitié pour une chose interrompue.
Mais tout ça n'empêche pas que l'article de Peyrat ne soit bien, et je trouve la rigueur très maladroite en somme. Ne concluait-il pas pour le serment? et la Presse ne va-t-elle pas retrouver des abonnés au lieu d'en perdre?
Vous êtes bien l'obligeance personnifiée, d'avoir pensé à mes bouquins en dépit des ennuis, des inquiétudes et du mal de tète. Envoyez-moi des ouvrages que vous me citez, ceux que vous me croirez utiles, mon sujet donné. Il me faut une couleur locale de la Dalécarlie au XVIIIe siècle et une couleur historique de la cour, de la ville et de la campagne sous les deux règnes qui précèdent celui de Gustave III. Je ferai bien cette couleur avec les événements; mais je n'en sais pas le détail, et tout ce que je peux consulter chez moi passe sous silence, ou peu s'en faut, l'affaire des chapeaux et des bonnets.
J'ai les travaux de Marmier publiés dans les vingt-cinq premières années de la Revue des Deux Mondes; mais ce que je cherche ne s'y trouve pas. Si son Histoire de la Scandinavie ne traite que des temps anciens, elle ne me tirera pas d'affaire. Décidez et faites comme pour vous. Surtout faites vite, à condition que vous ne serez pas malade; et retenez ce que je vous devrai, sur ce que je vais demander à la caisse de M. Rouy[3]: car il m'est redû pas mal sur Bois-Doré et je suis dans une petite crise financière qui n'est pas sans exemple dans mon budget annuel. Je pense que ma demande ne sera pas considérée comme une méfiance, je suis à mille lieues de cela. C'est tout simplement force majeure dans mes affaires personnelles.
Autre chose, à présent! si vous n'êtes plus tenu par le collier, et que vous puissiez considérer ce temps d'arrêt comme un temps de vacances, venez le passer chez nous; vous travaillerez, vous me lirez ce que vous avez de fait, et votre temps ne sera pas perdu.
Encore autre chose. Je vous ai envoyé l'article sur madame Allart. Comme il s'agit de lui être utile, nous n'attendrons pas, n'est-il pas vrai, la réapparition de la Presse! Si vous en avez l'occasion, faites passer cet article ailleurs, le plus tôt que l'on pourra.
[1] La publication de la Daniella dans la Presse avait valu à ce
journal deux avertissements successifs, au commencement de 1857;
et, un troisième et dernier lui ayant été donné pour un article de
M. Alphonse Peyrat, au mois de décembre de la même année, cette
feuille se trouvait dès lors exposée à une suspension sans forme
de procès.
[2] Le prince Napoléon (Jérôme).
[3] Caissier du journal la Presse.
CDXVIII
A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE
Nohant, 9 décembre 1857.
Madame,
Votre Majesté accueillera toujours avec bonté, je le sais, tous le savent, l'idée de mettre le baume, sur les blessures humaines et sociales. Une mesure de rigueur légale vient de frapper le journal la Presse, en décrétant sa suspension pour deux mois. Les financiers qui exploitent ces vastes entreprises ont peut-être le moyen d'en subir les accidents; mais les gens de lettres, qui ne sont pas solidaires dans la rédaction, et surtout les mille ouvriers employés à la partie matérielle et que la suspension de leur travail quotidien jette en plein hiver sur le pavé, sont-ils coupables et doivent-ils être punis?
Ils sont punis, cependant, pour un article où une grande partie des lecteurs n'avait vu que le conseil donné aux députés de prêter serment au gouvernement de l'empereur. Mais, quelle que soit la fatalité de l'éternel malentendu qui préside aux choses de ce monde, ce n'est pas un plaidoyer pour la presse politique que je viens mettre aux pieds de Votre Majesté.
Ce n'est pas une requête au nom de l'écrivain, cause du fait; c'est encore moins une réclamation en tant que collaboration littéraire à ce journal: je ne me permettrais jamais d'entretenir Votre Majesté d'intérêts aussi minimes que les miens.
Mais le châtiment tombe sur des travailleurs étrangers au fait incriminé, et peut-être très dévoués, pour la plupart, à la main qui les frappe. J'ose donc dire à Votre Majesté que, la loi ayant été appliquée et l'autorité satisfaite, là pourraient commencer le rôle de la douceur et le bienfait de la clémence.
En faisant grâce, Leurs Majestés n'annuleraient pas l'effet politique et légal produit par la décision du pouvoir exécutif. Elles en effaceraient généreusement les conséquences funestes pour ceux-là seuls qui les subissent réellement, les employés et les ouvriers du journal, tous innocents à coup sur.
Que Votre Majesté daigne agréer encore, avec l'expression de ma vive reconnaissance pour sa touchante bonté, celle des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, madame, de Votre Majesté, la très humble et très obéissante servante.
GEORGE SAND.
CDXIX
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME),
A PARIS
Nohant, 17 décembre 1857
Oui, monseigneur, vous avez raison, et, comme toujours, vous voyez les choses de haut. Il ne s'agit pas tant de réussir que de faire ce que l'on doit, et on n'est jamais mortifié d'échouer, quand on n'a songé qu'à se risquer pour les autres. Comme toujours aussi, vous avez été bon; que Dieu se charge du reste!
Ce qui vous rend triste, cher prince, c'est le mal d'un génie comprimé. Sans chercher à qui la faute, ni quelle sera l'issue, je me demande ce qui peut occuper le présent d'un être jeune et dans toute sa force, à qui le véritable emploi de cette force n'a pas été donné par les circonstances. Je m'imagine que les études scientifiques et surtout de philosophie scientifique, auxquelles vous vous intéressez, et que vous savez, sans en faire montre, pourraient vous devoir une somme de progrès. Les membres de votre famille qui se sont adonnés à la science n'ont pas été les moins utiles, et ne seront pas les moins illustres, dans le jugement de l'avenir. Peut-être, aussi, n'ont-ils pas été les plus malheureux.
Je vous vois et je vous envie la possession de trois grandes richesses: les facultés, le loisir, la jeunesse, sans parler de l'argent nécessaire pour les recherches et les explorations, moyen matériel qui manque à tant de généreuses intelligences. Je sais que vous travaillez beaucoup et que vous apprenez toujours; mais pourquoi n'attacheriez-vous pas votre nom à des travaux que vous feriez exécuter sous vos yeux et dont vous seriez l'âme, parce que vous auriez l'initiative de la recherche, et la pensée mère de la philosophie de la chose? Je ne parle pas de systèmes particuliers, c'est trop se livrer à la critique; dans votre situation, vous ne le pouvez pas; mais il y a, dans toutes les sciences, des points de vue bien établis et bien constatés, que tout regard intelligent et toute main puissante peuvent élargir, au grand profit des connaissances humaines. Ce que l'on appelle vulgairement les travaux est, je crois, d'un si puissant intérêt, que l'on y oublie tous les soucis de la vie réelle.
Car, en somme, la question, pour vous qui n'avez pas le bonheur d'être frivole et vain, c'est de respirer dans l'air qui convient à de larges poumons et de vous mettre, en dépit du sort et des hommes, dans une sphère qui développe l'intelligence au lieu de l'étouffer. Il y a, je crois, trois points nécessaires à l'extension complète de la vie: c'est d'aimer au moins également quelqu'un, quelque chose, et soi-même en vue de cette chose et de cette personne. J'ai remarqué et j'ai éprouvé que, quand cet équilibre est rompu, on arrive à trop s'aimer soi-même ou à ne pas s'aimer assez. Ce qui doit vous manquer, en raison du milieu où le sort vous a placé, c'est le quelque chose, la passion satisfaite d'un but intellectuel, et ce quelque chose, en somme, c'est l'humanité, puisque c'est pour elle qu'on travaille.
J'ai tant de respect et d'enthousiasme pour les sciences naturelles, dont je ne sais pas le premier mot, mais qui me donnent des battements de coeur et des éblouissements de joie quand, par hasard, j'en saisis quelques notions à ma portée, que je ne saurais vous parler de cela comme d'un pis aller dans l'emploi de votre activité intérieure.
Peut-être, un jour, des événements que nul ne peut prévoir vous traceront-ils une autre route. Et peut-être aussi, en vous surprenant dans celle-là, ne vous causeront-ils que regret et contrariété; car notre appréciation de la vie change avec les situations qu'elle nous présente, et bien des choses arrivent, que nous avions cru devoir souhaiter, et que nous voudrions pouvoir repousser, parce que nous les jugeons mieux et les connaissons davantage. Si je me permets de vous écrire tout cela, c'est parce qu'en lisant votre voyage dans le Nord, je me suis mise à penser à vous, encore plus qu'au Nord, dont mon imagination était cependant très allumée.
Je vous voyais, intrépide et entêté, dans les dangers et les souffrances de cette exploration, et je me demandais: «A qui diable en avait-il, avec cette île de Jean-Mayen, qu'il voulait conquérir sur la stupide et impassible banquise?» L'aventure est racontée, par Edmond d'une manière charmante. On y est avec vous, et, à travers la gaieté de sa narration et le bon goût de sa réserve, on vous sent là et on vous voit lutter contre la matière avec beaucoup de nerf et de furia francese.
Mais, encore une fois, à qui en aviez-vous? Vous saviez bien, monseigneur, que l'éternel hiver des régions polaires ne connaît pas les princes, et ne veut pas ranger ses bataillons flottants pour leur ouvrir le passage.
Dans ce moment-là, vous aimiez donc passionnément le but, non pas l'île de Jean-Mayen, qui ne me paraît pas devoir être un paradis terrestre, mais le fait scientifique dont vous cherchiez à vous emparer. Or, si vous avez de telles aptitudes de volonté, pourquoi faut-il qu'elles ne reçoivent leur développement que dans des situations exceptionnelles, comme les grands voyages et les grands périls? Je ne dis pas de mal des voyages et des dangers, c'est la poésie de la chose; mais pourquoi tant d'explorations dans le monde de la science, que l'on peut faire au coin du feu, ne sont-elles pas réglées par vous de manière à vous donner, à toute heure, les émotions vives de la découverte, et les joies sérieuses de la conquête, en même temps que vous en feriez profiter tout le monde?
Voilà, cher Altesse Impériale, ce que vous soumet votre humble amie du désert, occupée du désir de vous voir apprécié de tous comme d'elle-même, et, avant tout, désireuse de vous voir trouver en vous-même la force et les satisfactions que d'autres ont cherchées dans le hasard, en jouant leur âme à pile ou face.
Merci de vos bonnes lettres et croyez-moi bien à vous de coeur sérieusement et sincèrement.
GEORGE SAND.
CDXX
A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
Nohant, 9 janvier 1858.
Je ne peux pas dire avec vous que je regrette beaucoup personnellement Rachel. Je la voyais si rarement, que sa mort ne me fait point de vide; mais je dis avec tout le monde que c'est un grand coup de plus porté à l'art, c'est-à-dire au sens du beau, et à cet idéal qui, sous toutes les formes, nous est aussi nécessaire que le bien et le bon.
Nous risquons de descendre tous, si quelques-uns ne montent pour nous dire que la vie est sur les hauteurs, et non dans les cloaques. Elle avait monté plus haut qu'aucune artiste dramatique de son temps. Qu'importe à présent que, dans la vie privée, elle ait trop cherché la réalité? On pouvait s'en affliger quand on la voyait de près; mais toutes les individualités ont le point de vue qui leur est propre: derrière la rampe, elle était prêtresse et déesse. Dans la coulisse, elle quittait sa divinité, et cela ne l'empêchait pas d'être souvent bonne en tant que femme; vous en avez eu la preuve, et vous faites bien de lui garder un bon souvenir.
Oui, je vous promets le Château des Étoiles[1] (par parenthèse, il m'amuse beaucoup à griffonner; est-ce bon signe?), si ça peut vous être utile; je le promets à vous, pas à d'autres. Si vous quittez, je ne reste pas. Mais vous savez que je serai obligée de vous demander de l'argent, tout l'argent peut-être, en vous livrant le manuscrit; quelle que soit l'époque rapprochée où il sera prêt. Voyez si c'est possible; car, pour moi, le contraire de ce possible serait l'impossible.
Je vis au jour le jour depuis vingt-cinq ans, et ça ne peut pas être autrement, et ça n'est, pas ma faute; si bien que je n'ai pas pu acheter un manteau et une robe d'hiver cette année, parce que l'accident de la Presse a dérangé mon ordre; ordre très réel dans ce que les avares appellent mon désordre. Je sais me priver moi-même et de tout, même quelquefois du nécessaire; mais je ne veux pas qu'un chat s'en ressente et s'en aperçoive autour de moi.
Ainsi voilà, entre nous: faites que l'on soit de parole; on en a manqué pour Bois-Doré, et j'ai attendu un reliquat de compte qui m'aurait permis de me vêtir en raison de la froidure; et surtout d'en vêtir d'autres qui n'ont pas, comme moi, la ressource d'acheter une couverture de laine en guise de ouate et de soie.
Donc, grâce à la couverture de laine, je m'emballe demain matin pour faire douze lieues au grand air. Je vais voir la belle Creuse et ses petites cascades glacées. C'est votre faute si je gèle; à force de lire le Groenland, je me suis amourachée des glaciers, des nuits polaires, des tempêtes et des banquises.
Bonsoir.
GEORGE SAND.
[1] Premier titre de l'Homme de neige.
CDXXI
A MAURICE SAND A PARIS
Nohant, 14 janvier 1858.
Cher Bouli,
Nous arrivons de Gargilesse. Partis ce matin à onze heures de l'hôtel Malesset, nous étions ici à six pour dîner, après avoir passé trois heures chez Vergne à Beauregard.
J'ai trouvé ta lettre en arrivant ici, et c'est le complément de notre charmant voyage: sauf ton diable de rhume qui m'ennuie! Certainement change ton poêle, envoie-le promener et laisse guérir ton rhume avant de te remettre dans les habits minces et les souliers idem. Et, quand tu seras guéri, ne vis pas trop renfermé: c'est la cause de tous ces rhumes qui se renouvellent chaque fois que tu prends l'air. Ne te fais pas une vie et une santé à la Delacroix. Prends-lui autre chose, si tu peux. Et, à propos, l'as-tu vu, et comment va-t-il? Non, tu ne l'as pas vu, puisque tu es claquemuré forcément; mais va le voir quand tu sortiras. Qu'il te reçoive ou non, donne-lui signe de vie et d'intérêt.
Donc, que je te parle de Gargilesse. La Baronnette[1] nous a menti comme de coutume. Nous sommes partis par un brouillard noir et un verglas superbe, Manceau jurant que le soleil allait se montrer; mais plus nous allions, plus le brouillard s'épaississait; si bien que nous sommes arrivés à la descente du Pin, voyant tout juste à nous conduire. Mais, tout d'un coup, la Creuse, glacée et non glacée par endroits, cascadant et cabriolant à travers ses barrages de glace, et coulant au milieu, tandis que ses bords blancs étaient soudés aux rives, s'est montrée devant nous tout isolée du paysage, si bien que, si nous n'avions pas su ce que c'était, nous aurions cru voir un mur tout droit, de je ne sais quel marbre gris et blanc avec un mouvement fantastique.
Et puis un peu plus loin, sur le brouillard gris noir de la rivière, on voyait des bouffées de brouillard blanc, comme si le ciel, un ciel d'orage, était descendu sous l'horizon. C'était superbe en somme: ça donnait l'idée de l'Écosse, vu qu'au milieu de tout cela apparaissaient des vallées, des petits coins de verdure et des maisons avec leurs feux allumés. Il faisait très doux. Henri[2] conduisait le cheval par la bride sur le chemin tout rayé de glace, et je m'endormais en rêvant que j'étais dans les Highlands. Arrivée à Gargilesse, je trouvai la maison chaude, propre, commode au possible, toute petite qu'elle est; des lits excellents, des armoires, des toilettes, enfin toutes les aises possibles. La petite salle à manger de l'auberge est charmante, aussi propre qu'un cabinet de restaurant propre, bonne cuisine. On a des petites lanternes pour rentrer chez soi, et le village est beaucoup moins sale qu'une rue de Paris, pour les pieds.
Le lendemain, demi-brouillard et pas de soleil. Mais la terre assez sèche et l'air assez doux. Promenade de deux heures, travail à la maison et bésigue le soir. Le surlendemain, c'est-à-dire hier, même temps, promenade de cinq heures. Nous avons passé sur l'autre rive et suivi toutes les hauteurs, montant et descendant sans cesse. Nous avons escaladé les crêtes des rochers vis-à-vis de l'endroit où nous avions fait la friture au bord de l'eau. Là, il a fallu s'arrêter: la Creuse a mangé le chemin.
Enfin, ce matin, nous sommes partis par un soleil magnifique et un temps assez froid. Somme toute, comme dit M. Letac[3], soleil ou non, hiver ou été, le pays est toujours ravissant. Il est même plus beau en hiver, plus vaste et mieux dessiné. Les silhouettes d'arbres et de rochers ont plus de sérieux, le village est plus pittoresque, les petites cascades glacées sont très amusantes.
Nous avons vu la maison de Vergne[4], très amusante aussi, boîte à compartiments; l'endroit est très joli. Je n'ai pas eu froid, je me porte bien, voilà. Le pays est abrité et doux. Les sommets sont sibériens, mais on n'y reste pas.
Bonsoir, mon fanfan; dis-moi aussi ce que tu fais et ce que tu vois.
[1] Le baromètre. [2] Henri Sylvain, cocher de George Sand. [3] Peintre décorateur, alors à Nohant. [4] Le docteur Évariste Vergne, de Cluis.
CDXXII
AU MÊME
Nohant, 15 janvier 1858.
J'ai oublié hier de te raconter le plus bel incident de notre voyage. Où étais-tu pour consigner cette scène dans nos archives de la charge? Ça n'est pas drôle à raconter, et c'était si drôle à voir, que j'en ris encore en me le rappelant. Figure-toi qu'en sortant de Cluis, Sylvain veut allonger un coup de fouet à un gros cochon qui se trouvait sur le chemin; la mèche du fouet s'enroule et se noue à la queue du cochon, qui veut se sauver en faisant coin coin! Sylvain tire, le cochon tire de son côté.
Pendant un instant, le cochon suspendu, le cul en l'air, semble devoir suivre la voiture; mais il est le plus fort, Sylvain est obligé de lâcher prise: le cochon effaré s'enfuit, emportant le fouet. Nous voilà obligés de courir après. Le cochon se sauve jusqu'au fond de sa porcherie. La femme à qui il appartient court après, nous faisant des excuses et des remerciements, on ne sait pas pourquoi. Le fouet était si bien noué, que la femme, ne voulant pas le casser, tirait et dévissait la queue de son cochon, en disant d'un air pénétré: «Vlà une chose émaginante!» Sylvain, sur son siège, tout penaud et humilié, je crois, de mon fou rire, jurait tous les nom de Dieu de son vocabulaire. Au bord du chemin, un grand paysan sec, pâle, grave, malade, je pense, disait dans une attitude de philosophe en méditation: «Vlà une chose qu'on voit pas souvent!»
Et les femmes, sur leur porte, répétaient en choeur, d'un air ébahi: «C'est-il émaginant, c'te chouse-là! ça s'est jamais vu! j'compte qu'on zen verra pus jamais! C'est pour te dire aussi qu'avec la grande voiture et les deux chevaux jusqu'à Cluis, où Henri, envoyé de la veille, nous attend avec la petite voiture et la jument camuse, on peut faire la route assez vite et sans avoir très froid. Nous avions donné rendez-vous à Sylvain pour venir nous attendre à Cluis, au retour. Ne crois donc pas que je ne me dorlote pas, malgré mes escapades. C'est tout de même gentil, d'avoir été sur la pointe du Capucin le 12 janvier. Il nous reste à voir ça dans les grandes eaux, ce doit être très beau aussi. Je t'ai bien regretté. Il y avait dans le brouillard des choses superbes, qu'on ne peut pas expliquer et qu'il faut voir soi-même. C'était drôle aussi de voir les enfants, les chiens et les chèvres traverser la Creuse gelée dans les endroits les plus profonds qui résistent au dégel, pendant qu'à deux pas de là, elle bouillonne sur les écluses pour passer ensuite sous ces glaces. Comme elle passe aussi un peu dessus, les figures ont leur reflet très net dans cette petite couche d'eau étendue sur la glace, et on croirait que tout cela marche sur l'eau. Ces traversées d'enfants et de troupeaux au milieu du dégel n'en sont pas moins dangereuses et assez effrayantes à voir. Les chiens n'y font pas attention. Les petits moutards frappent la glace à coups de sabot par bravade quand on les regarde. Les chèvres, arrivées au milieu du courant, sont prises de frayeur et ne veulent ni avancer ni reculer. Les moindres bruits, dans le brouillard du ravin et sur la Creuse prise, ont une sonorité incroyable; d'une demi-lieue, on entend distinctement une parole, ou un claquement de fouet.
CDXXIII
A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
Nohant, 10 janvier 1858.
Cher ami,
J'allais t'écrire quand j'ai reçu ta lettre. Moi aussi, je m'inquiétais d'être si longtemps sans nouvelles de toi et de vous tous. Je vois que, Dieu merci, tu prends patience avec une infirmité que je crois toujours passagère, et qui cédera à la prolongation d'un bon régime et d'une bonne santé. Tu reconnais que, depuis longtemps, tu négligeais l'état général, et il faut bien qu'il se consolide un peu, avant que l'effet partiel se produise.
Tu auras gagné à cette cruelle épreuve de reconnaître le dévouement des tiens et ton propre courage, plus que tu n'avais encore eu l'occasion de le faire. Ce n'est pas une banalité creuse que le proverbe: «A quelque chose malheur est bon.» Il est fait pour les coeurs d'élite qui le comprennent, et le tien est de ceux-là. J'ai vu comme Eugénie et tes enfants s'efforçaient délicatement d'en faire une vérité pour toi. Si un temps d'ennui et de privations vaillamment supporté par toi, et tendrement adouci par ta famille, doit servir à resserrer encore des liens si doux, je suis sûre que tu en sortiras plus heureux encore que tu ne l'étais auparavant.
Sois sûr aussi que tous tes amis se préoccupent de toi vivement et que, si tu les entendais parler de toi entre eux, tu verrais combien ils te sont attachés. Au reste, nous sommes tous d'accord avec ton médecin pour croire fermement qu'une fatigue ne peut pas produire un mal qui résiste au repos.
Je vois qu'on s'amuse autour de toi et que tu diriges toujours, en vrai Boccaferri[1] les amusements et les projets de la famille. Combien je regrette d'être clouée au travail et de ne pouvoir aller vous applaudir!
Mais chacun a ses liens bien serrés par moments! Je griffonne toujours pour arriver à des jours de liberté qui s'envolent trop vite quand je les tiens. C'est l'histoire de tous ceux qui tirent leur revenu de leur industrie.
Dans mes soirées d'hiver, j'ai entrepris l'éducation de la petite Marie, celle qui jouait la comédie avec nous. De laveuse de vaisselle qu'elle était, je l'ai élevée d'emblée à la dignité de femme de charge, que sa bonne cervelle la rend très propre à remplir. Mais un grand obstacle, c'était de ne pas savoir lire. Ce grand obstacle n'existe plus. En trente leçons d'une demi-heure chacune, total quinze heures en un mois, elle a lu lentement, mais parfaitement, toutes les difficultés de la langue. Ce miracle est dû à l'admirable méthode Laffore, appliquée par moi avec une douceur absolue sur une intelligence parfaitement nette. Elle commence à essayer d'écrire et je prétends lui enseigner en même temps le français. Elle sait déjà très bien ce que c'est qu'un verbe, et comment il faut lire la fin des mots en ent. Ils aiment ordinairement, etc. Quand tu auras des petits-enfants, je te communiquerai cette méthode, que j'ai encore simplifiée et qui se comprend en un quart d'heure.
Il a fait un temps inouï de chaleur et de soleil. Nous avons de la pluie aujourd'hui, après une sécheresse qui commençait à inquiéter nos jardiniers. Je pense que vos bords de la Loire sont plus brumeux que Nohant et le Coudray, qui ne peuvent attraper les nuages que par le bout de la queue.
Maurice est à Paris, lancé aussi dans les comédies de salon. Il paraît que c'est la fureur à présent. Mais il n'a pas une petite besogne; car il est investi aussi du rôle d'auteur de ces bluettes. En outre, il a chez lui un théâtre de marionnettes et donne des soirées d'artistes.
Paris est comme galvanisé aux approches d'on ne sait quelles crises politiques ou financières que les pessimistes voient en noir. Ce stupide et féroce attentat a produit son inévitable effet. On a serré la mécanique, et ce n'est pas le moyen de faire tourner les roues. Je crois qu'il eût été beaucoup plus habile de montrer beaucoup de confiance à une nation dont la majorité (et même l'opposition) éprouve un extrême dégoût pour l'assassinat. Enfin le monde suit toujours les mêmes chemins, et les mêmes fautes se recommencent dans tous les partis. Espérons que les moeurs s'adouciront; je ne fais point de voeux pour la nuance Orsini et Compagnie. Quand on pense que l'on pouvait avoir là un de ses enfants écharpé par la mitraille, on ne plaint pas ceux, dont le procès va s'instruire. Je voudrais bien savoir ce que diraient certaines mères de famille trop spartiates de notre connaissance, si elles recevaient une aussi cruelle leçon.
D'ailleurs, toute conscience humaine se révolte contre le meurtre qui sort de dessous terre. Batailles dans les rues, guerres civiles, émeutes et coups d'État, c'est de la lutte de part et d'autre, et, comme dit la chanson berrichonne:
Y va voir qui veut,
En revient qui peut.
Mais ces foudres qui rampent et qui sont de véritables guets-apens au coin d'un bois, Dieu merci, la France ne les aime pas.
Bonsoir, mon cher vieux. Embrasse pour moi toute la chère famille, et dis-leur à tous combien je les aime. Je n'ai pas encore lu le Fils naturel de «mon fils»; car c'est ainsi que j'appelle et que s'intitule avec moi l'auteur. C'est une belle, riche et généreuse nature, un excellent enfant et un vrai talent. Sa pièce a-t-elle les défauts que tu as trouvés à une première lecture? Toute chose a ses taches: les tableaux de Raphaël en ont; leur plus grand défaut, à mes yeux, est même de n'en avoir pas toujours assez, parce que je crois que, dans les arts, le premier rang n'est pas à ce qui a le moins de défauts, mais à ce qui a (nonobstant les défauts) le plus de qualités. On pourrait encore dire ainsi: peu de qualités et peu de défauts, oeuvre sans valeur; beaucoup de défauts avec beaucoup de qualités, oeuvre de mérite.
Oui, j'ai été à Gargilesse par les jours les plus froids de janvier.
A midi, zéro à Nohant; deux degrés et demi au-dessous de zéro à
Gargilesse. Nous avons marché sur la Creuse gelée, c'était superbe.
[1] Personnage du Château des Désertes.