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Correspondance, 1812-1876 — Tome 4 cover

Correspondance, 1812-1876 — Tome 4

Chapter 86: CDLV
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About This Book

A collection of personal letters records the correspondent's life between home and city, blending affectionate family details, household and gardening routines, and responses to illness and bereavement with practical worries about money and local hardship. The correspondence also treats ongoing literary and theatrical projects, exchanges with fellow writers and publishers, and occasional political asides, combining candid everyday observation with reflections on work, friendship, and social obligations to create an intimate portrait of a writer balancing domestic responsibilities and public cultural engagement.

CDXLV

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

Nohant, 29 décembre 1858.

Oui, certainement, ma belle et bonne, ce que vous avez pensé et écrit, n'importe sur quoi, m'intéressera toujours vivement. Envoyez!

J'ai reçu de madame Bignon une lettre digne d'un ange. Elle a un désir, c'est de faire publier par souscription les cinq pièces que son mari a faites et qui ont du mérite, je les connais. Elle me demande de faire une préface, je suis tout à elle.

D'autre part, Emile Aucante (qui me dit, par parenthèse, que vous avez été excellente pour lui, ce dont je vous remercie) pense que cette souscription ne sera pas couverte. Je ne crois pas qu'il ait raison. Il me semble qu'elle le sera, ne fût-ce que par les acteurs de Paris. Je les ai toujours vus généreux et spontanés dans ces sortes de choses, et il s'agit peut-être d'un millier de francs à rassembler! Qu'en dites-vous? Emile me donne, sur la position d'argent de cette pauvre sainte femme, des détails moins rassurants que les vôtres. Elle n'a peut-être pas voulu tout vous dire. Je crois que la représentation à son bénéfice ne serait pas à perdre de vue. Il ne s'agit pas de lui faire des rentes… Pauvre femme! elle ne peut pas vivre, mais d'empêcher que la misère n'ajoute à l'horreur de son sort. Elle est pleine de foi et de soumission. Oui, vraiment on en a canonisé qui ne la valaient pas!

Et votre pauvre Eugène malade là-bas? Vous avez dû bien souffrir, chère femme; mais vous êtes rassurée. Merci d'avance à lui pour le tabac qu'il envoie et merci à votre amie, pour les belles pantoufles tout en or que j'ai reçues il y a deux jours.

Maurice a fini son travail de bénédictin sur la comédie italienne. Il va bientôt vous porter mes tendresses et vous dire que nous vous aimons tendrement.

GEORGE SAND.

CDXLVI

A M. OCTAVE FEUILLET, A PARIS

Nohant, 18 février 1859.

Il y a bien longtemps, monsieur, que je veux vous dire que j'aime votre talent d'une affection toute particulière. Vous sachant fier et modeste, je craignais de vous effaroucher. A présent que de grands succès doivent vous avoir appris enfin tout ce que vous êtes, il me semble que vous comprendrez mieux le besoin que j'éprouve de vous envoyer mes applaudissements. Vivant loin de Paris, je n'ai pas pu voir le Roman d'un jeune homme pauvre; mais j'ai fait venir la pièce et je l'ai lue à un ancien ami à vous, qui est le mien depuis dix ans. Après cela, nous avons parlé toute la journée de la pièce et de vous et j'ai voulu lire aussi plusieurs proverbes ravissants qui m'avaient échappé. Nous avons donc passé, avec vous, deux ou trois bonnes journées. On lit si bien à la campagne, l'hiver, dans la vieille maison pleine de souvenirs, au milieu de toutes ces choses et le coeur plein de tous ces sentiments que vous peignez avec tant de charme et de tendre délicatesse! Après cela, il est bien naturel qu'on veuille vous le dire et vous remercier de ces heures exquises que l'on vous doit. Il y aurait de l'ingratitude à ne pas le faire, n'est-ce pas? Et puis je suis de l'âge des grand'mères et mon compliment peut bien ressembler à une bénédiction. Ce n'est donc embarrassant ni pour vous ni pour moi. Je ne vous demande pas de m'en savoir gré, mais je vous prie d'y croire comme à une parole sincère et qui peut, entre mille autres, vous porter bonheur.

GEORGE SAND.

CDXLVII

AU MÊME

Nohant, 27 février 1859.

Vous croyez que je vous ai répondu d'avance? Non. Je veux vous remercier, moi, d'une lettre si bonne, si vraie, si affectueuse. Je ne peux pas vous dire tout le bien qu'elle m'a fait. Je l'ai là, à côté de moi, comme un talisman et un porte-bonheur. On a ses jours de spleen, malgré le bonheur du coin du feu et des vieux amis.

On voudrait, sans quitter cela, vivre de la vie d'artiste, c'est-à-dire sentir que la religion de l'art, qui n'est que l'amour du vrai et du bien, a encore des croyants, et il y en a si peu! Les uns arrivent au scepticisme par l'expérience, les autres parce que, apparemment, leur coeur est vide. On voit tous les jours des gens qui désertent et qui renient jusqu'à leur mère. On se sent tout seul dans sa petite maison avec les siens, comme Noé dans son arche, voguant sur les ténèbres et se demandant parfois si le soleil est mort. Alors c'est bien bon de voir arriver l'oiseau à la branche verte, et ce petit oiseau de mon jardin, comme vous l'appelez, c'est l'oiseau de la vie et un vrai fils du ciel éclairé et rallumé.

Quand je remets de temps en temps les pieds sur la terre, lavée par ce déluge des événements passés depuis dix ans, j'y retrouve tout le mal d'auparavant avec un mal nouveau, une fièvre de je ne sais quoi, toujours en vue de quelque chose de petit et d'égoïste, de jaloux, de faux et de bas, qui se dissimulait autrefois et qui s'affiche aujourd'hui. Et moi qui, dans la solitude, ai passé mon temps à tâcher de devenir meilleure que cela, je me figure que je suis encore plus seule dans cette foule inquiète et souffrante, à laquelle je ne trouve rien à dire qui la console et la tranquillise, puisqu'elle a l'air de ne plus rien comprendre.

Mais je redeviens artiste dans mon coeur, je retrouve la foi et l'espérance quand je vois une belle action ou une belle oeuvre remuer encore la bonne fibre de l'humanité et l'idéal lutter avec gloire et succès contre cette nuit qui monte de tous les points de l'horizon. J'ai souffert pour mon compte, oui, bien souffert; mais, l'âge de l'impersonnalité étant venu, j'aurais connu le bonheur si j'avais vu la génération meilleure autour de moi. Aussi mon coeur s'attache à tout ce que je vois poindre ou grandir. J'ai vu déjà en vous l'un et l'autre, et vous me dites que vous n'êtes plus très jeune: tant mieux, puisque vous voilà mûri sans que le ver vous ait piqué. Les fruits sains sont si rares! Et ils portent en eux la semence de la vie morale et intellectuelle destinée à lutter contre les mauvais temps qui courent.

Notre pauvre siècle, si grand par certains côtés, si misérable par d'autres, vous comptera parmi les bons et les consolateurs, ceux qui portent un flambeau et qui savent l'empêcher de s'éteindre. Votre lettre me montre bien que vous avez le talent dans le coeur, c'est-à-dire là où il doit être pour chauffer et flamber toujours.

C'est un devoir de s'aimer quand on est sorti du même temple; aimons-nous donc, nous qui ne sommes pas bêtes et mauvais. Croyons, à la barbe des railleurs froids, que l'on peut vivre à plusieurs et se réjouir d'une gloire, d'un bonheur, d'une force qui éclatent au bon soleil de Dieu. Ne semble-t-il pas, quand on voit ou quand on lit une belle chose, qu'on l'a faite soi-même et que cela n'est ni à lui, ni à toi, ni à moi, mais à tous ceux qui en boivent ou qui s'y retrempent?

Oui, voilà les vrais bonheurs de l'artiste: c'est de sentir cette vie commune et féconde qui s'éteint en lui dès qu'il s'y refuse. Et il y a pourtant des gens qui s'attristent et se découragent devant l'oeuvre des autres et qui voudraient l'anéantir. Les malheureux ne savent pas que c'est un suicide qu'ils accompliraient. Ils voudraient tarir la source, sauf à mourir de soif à côté.

J'irai à Paris à la fin de mars, je crois; y serez-vous, et viendrez-vous me voir? Oui, n'est-ce pas? ou bien vous viendrez me voir dans ma thébaïde, qui n'est qu'à dix heures de Paris? Laissez-moi espérer cela; car, à Paris, on se voit en courant; et, en attendant, je vous serre les mains de tout mon coeur.

G. SAND.

CDXLVIII

A M. LUDRE-CABILLAUD, AVOUÉ, A LA CHÂTRE

Nohant, 20 février 1859

Merci, mon cher Ludre, de la consultation. Je garde encore votre livre pendant quelques jours et je médite l'article, quand j'ai un moment de loisir. J'y vois ce que vous dites; mais j'y vois aussi l'esprit des arrêts. Il est peut-être permis de publier quand ce n'est ni par spéculation, ni en vue d'aucune délation ou vengeance, et quand les lettres ne peuvent que faire honneur à celui qui les a écrites; enfin, quand on n'y laisse rien qui puisse compromettre ou affliger personne, et c'est ici le cas. Il est dit aussi qu'en cas exceptionnel, on peut se trouver dans la nécessité de se défendre. Je vois que la loi, qui n'a rien voulu fixer absolument, est très sage et que les décisions sont dictées par le sentiment de la morale et de la délicatesse, selon les cas. Je ne craindrais donc pas, dès à présent, de publier ces lettres, si mes convenances personnelles m'y poussaient. On pourrait certainement me faire un procès; mais je serais certaine de le gagner. Il faudrait seulement pouvoir lancer brusquement la chose avant d'en être empêchée. La chose faite, avec la réserve, l'annonce même, dans une préface, que si, les héritiers de l'écrivain non nommé, reconnaissent le style et veulent voir les autographes, on leur abandonnera le profit avec empressement, je doute qu'ils pussent faire interdire la vente. Je crois que cela peut se faire par moi pendant ma vie, ou après, par disposition testamentaire. Si c'est pendant ma vie, je ne nommerai personne et le public n'en comprendra que mieux. Si c'est après ma mort, on pourra nommer.

Que vous semble de mon idée? Je consulterai M. Delangle et d'autres, et je vous dirai leur avis.

J'irai voir votre gamin avec plaisir.

A vous de coeur.

G. SAND.

CDXLIX

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME), A PARIS

Nohant, 25 août 1859.

Chère Altesse impériale,

Je vous remercie de coeur: avec vous, on est obligé si vite et si bien, qu'on est deux fois plus touché et reconnaissant.

Oui, je devine tout ce que vous ne me dites pas, et j'ai souffert pour vous. Mais le temps éclaire toutes choses et justice se fera.

Pourtant, j'aurais été bien heureuse de vous voir et j'aurais besoin de causer avec vous pour reprendre espérance et courage à propos de cette pauvre Italie. J'ai une peur affreuse des conférences diplomatiques et de ces fameuses puissances, qui se croient le droit de trancher des questions de vie et de mort pour un peuple qu'elles regardaient tranquillement mourir et qu'elles n'ont rien fait pour aider à renaître,—tout au contraire!

Vous avez une consolation: c'est que votre mission en Toscane a porté de bons fruits; l'admirable unité des voeux, exprimés si noblement et si habilement aussi, à reçu de vous, j'en suis sûre, une bonne impulsion et de sages conseils. Nous vous sommes peut-être redevables aussi du bienfait de l'amnistie.

Bien qu'on affecte peut-être de ne pas vous écouter, je crois que ce que vous savez dire en de certains moments laisse des traces.

S'il en est ainsi, votre rôle est le plus beau de tous, puisque vous faites le bien sans gloriole et sans intérêt personnel.

Merci pour ce que vous me dites du préfet de Châteauroux, et merci surtout de la bonne amitié que vous voulez bien me conserver. Comptez sur un coeur très fidèle.

GEORGE SAND.

CDL

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

Nohant, 7 décembre 1859.

Eh bien, j'ai un joli fils, qui vient d'avoir encore un magnifique succès et qui ne m'a pas écrit un petit mot, comme autrefois, pour me le dire! Ce jeune favori de la Gloire sait que qui dit représentation, dit triomphe, quand il s'agit de lui.

Aussi n'était-ce pas de l'inquiétude, c'était de l'impatience que j'avais de tenir mon petit mot de souvenir. Je l'attendais en me disant: «C'est l'occasion, le jour et l'heure!» Mais monsieur a oublié sa vieille amie. Fi, le vilain enfant! moi, je n'oublie pas de lui dire que je suis heureuse quand même, que je l'embrasse et que je compte au moins sur le premier exemplaire qui sortira du magasin.

G. SAND.

Maurice vient aussi d'avoir son petit succès avec un gros bouquin de costumes et de recherches[1] que les éditeurs ne suffisent pas à fournir. On vous envoie d'ici des bravos et des poignées de main en attendant qu'on vous les porte.

[1] Masques et Bouffons.

CDLI

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

Nohant, 18 décembre 1859.

Cher ami,

Ce changement de titre me contrarie: je n'aime pas à céder sans savoir pourquoi. Mais c'est accompli, n'en parlons plus. Ce à quoi je ne puis céder, c'est à laisser couper mes feuilletons en deux. Pour cela, non, non, non! Dites-le, et avertissez que, si on ne se conforme pas aux conventions que vous avez faites avec moi, j'aime mieux que l'on me rende toute parole et le manuscrit. Je ne tiens pas à écrire dans les journaux, bien au contraire! Les feuilletons conviennent mal à ma manière et m'ôtent la moitié du succès que j'ai dans les revues et en volume. Il n'y a pas assez d'accidents et de surprises dans mes romans pour que le lecteur s'amuse au déchiquetage de l'attente. Ce roman-ci, particulièrement, a besoin d'être lu par chapitres comme ils sont chiffrés et coupés, pas autrement.

Donc, maintenez votre autorité et mon droit, ou bien ne commencez pas. La Revue des Deux Mondes est toute prête à me prendre l'ouvrage aux mêmes conditions, et cela ne me portera aucun préjudice. Ayez la conscience en paix sur ce point.

A vous de coeur.

G. SAND.

CDLII

A M. DESPLANCHES

Nohant, 26 décembre 1859.

Oui, monsieur, j'aurai du courage. Je sais qu'il le faut; je ne m'étais pas jetée dans la lutte par amour de la lutte, je ne la prévoyais même pas. J'étais jeune et je me sentais artiste. J'ai vieilli en luttant, toujours étonnée de la haine des autres, mais sentant chaque jour davantage que, quand on croit, on ne peut plus reculer. Je le voudrais en vain: la vérité est bien plus forte que moi, et même je suis naturellement faible; mais je l'aime tant, la vérité, qu'elle me pousse et me porte, et que tout ce qui n'est pas elle m'est à peu près indifférent.

Merci pour votre lettre. Elle est d'un grand coeur et d'un noble esprit. Croyez-vous que de tels encouragements ne pèsent pas cent fois plus dans ma vie que les injures des cagots? Merci encore, et à vous de coeur.

G. SAND.

CDLIII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

Nohant, 7 janvier 1860.

Mon vieux ami,

Je te remercie d'avoir pensé à moi au nouvel an, et je t'envoie tous mes voeux et toutes nos tendresses. Nohant félicite Nevers des grâces, talents et vertus de monsieur ton petit-fils. C'est une grande consolation que ce petit être apporte, en venant au monde, à travers tant de peines qui vous ont frappé et que sa présence a le don d'alléger sans qu'il s'en doute, lui qui n'a eu que celle de naître pour faire des heureux. Dis à ma petite Berthe combien je me réjouis pour elle, et que je lui promets d'admirer avec enthousiasme jusqu'au moindre pet de son cher trésor! Je vois aussi Eugénie en extase et Cyprien en idiotisme comme tu me les dépeins. J'attends la belle saison avec impatience pour me joindre à ce concert d'adorations.

Quels temps nous avons eus! froid de Sibérie, neige, chaleur de mai, déluge, tempêtes à décorner les boeufs, éclairs et tonnerre, tout cela dans un mois, c'est à croire le bon Dieu fou. Et, dans le monde politique, il se fait aussi trente-six sortes de temps. Voilà notre drôle de corps d'empereur qui abandonne son petit pape mignon, qui serre l'Angleterre contre son coeur, et qui, après avoir convoqué l'Europe à déjeuner, lui fait entendre que la marmite est renversée et qu'elle peut rester chez elle. Tout cela ne me frappe pas d'admiration, bien que je m'en réjouisse; mais il me semble que ce sont des solutions arrachées par le caprice, et qu'il y a, dans tout cet imprévu, trop de bizarrerie. Si c'est de la finasserie, ça ne vaut pas mieux. Du courage et de la franchise dès le commencement des querelles eussent peut-être évité la guerre. Un gouvernement qui a des principes et qui n'en change pas toutes les semaines n'a pas besoin de tant de sang et d'argent pour se faire respecter. C'est une politique de surprises qui fait le prestige de ce règne. C'est drôle, mais ça n'est pas si fort que ça en a l'air.

Au milieu de tout ça, je crains pour lui le poignard des jésuites, et je désirerais pourtant qu'il y eût de leur part une tentative (avortée) qui lui fît ouvrir les yeux tout à fait sur cette bonne petite Eglise, qu'il a tant cajolée et qui l'a toujours payé de sa haine.

Donne-moi quelquefois de vos nouvelles à tous, mon cher vieux.

J'ai fini ton roman dans l'Europe artiste, et je l'ai trouvé très amélioré comme style, et intéressant.

Nous nous portons tous bien et nous vous envoyons à tous mille bonnes et fidèles amitiés.

G. SAND.

CDLIV

A MAURICE SAND, A PARIS

Nohant, 8 février 1860.

Je sais enfin la légende de l'homme sans tête de Launières et autres lieux. Elle est très jolie. C'est dommage que nous ne l'ayons pas eue, à l'article du cornemuseux de tes légendes. Au reste, le fantastique n'est pas encore mort chez nous. Les hobbolds sont déchaînés. Ils sont à Launières: ils emmènent les charrues qui sont dans les cours et vont labourer, la nuit! Le diable est à Lalleu, dans la maison d'une femme qui ne peut pas mettre de beurre dans sa soupe, sans que quelque chose de rouge s'élance du coin de son foyer pour cracher dans ladite soupe! On a fait venir le curé pour exorciser. C'est, à coup sûr, une bête de femme, qui s'est brouillée avec son hobbold ou son korigan et qui va le mettre en fuite; malheur à elle!

Récit de la Tournite [1] sur le château de Briantes.

«Quand j'étais petite drôlesse, ma mère me racontait qu'il y avait eu, dans les temps, un homme de Crevant, appelé Rendy, qui était fermier au château de Briantes, et qui voulut tenter le diable en mangeant des oeufs.

—Qu'est-ce que c'est que tenter le diable en mangeant des oeufs?

J'en sa rin; l'histoire dit comme ça. Il s'en allit tout seul dans une grande chambre du châtiau, et il se mit de manger ses oeufs. Quand ça fut au huitième, v'la le diable qui entre, habillé en bourgeois, en monsieur tout à noir, avec un livre dans sa main qu'il pose tout ouvert sur la table et s'en va. Rendy voit bien le livre, mais il ne veut pas le regarder.

—Sois tranquille, qu'il dit, ton sacré livre, j'y lirai pas!

Et le v'la de manger le neuvième oeuf.

Alors monsieur le diable revenit tout en colère; il dit:

—Tu y liras!

Il le prend par le chagnon du cou[2] et Rendy a lu ce qu'il y avait; mais jamais il a voulu dire quoi que c'était, et le v'la qu'est tombé tout apiami[3], qu'on l'a cru mort. Le monde sont venu, ils l'ont fait revenir; mais il a dit:

—Jamais je ne mangerai le dixième oeuf!

Tout en haut du château de Briantes, dit encore la Tournite, dans la carcasse du grenier, y a-t-un trou qu'on n'en connaît pas le fond; on y a mis des perches les unes au bout des autres, on n'a jamais pu y aboter[4]. (C'est l'oubliette; je crois l'avoir vue.)

Bien souvent on entendait la nuit, dans cet endroit-là, des voix, des beurmées[5], des alas! mon Dieu! tantôt comme de bestiaux, tantôt comme du monde, et le monde du domaine aviont si peur, qu'ils avont jamais voulu y monter.

L'opinion de la Tournite est que les bêtes reviennent. Une nuit, elle a entendu une ouaille qui gémait[6] sa porte. Elle s'est levée pour voir, elle n'a rien vu. «Vas putôt recouchée, ça gémait encore.» Elle connaissait bien que c'était une ouaille; mais elle n'a pas voulu y retourner, parce que ça pouvait être une bête morte.

Il y a encore une ouaille noire qui revient à la carrière de Camus, de tout temps. Le père Bontemps l'a ramenée une nuit jusque chez lui et l'a mise dans son écurie. «Ah oua! a n'y était pus le lendemain.» (Récit de Gabriel. La Tournite affirme la vérité du fait.)

La Tournite, étant toute petite, à Briantes (c'est son endroit), a entendu une nuit rebâter[7] au-dessus de la chambre où elle était toute seule avec sa mère. Sa mère l'y a f… une bonne giffle en lui disant:

—Taise-te! ça revient.

Quand une parsonne est morte dans une maison, s'il y a des abeilles et qu'on ne mette pas vitement une peille[8] noire aux ruches, toutes les abeilles meurent dans l'année. (Tournite.)

Quant à la coutume de jeter toute l'eau qui est dans la chambre du mort, elle existe toujours, mais je n'en peux pas savoir la cause.

Autre récit de la Tournite sur le château de Briantes, qui était des plus hantés.

«Y avait, dans les temps, un jardinier qui voulait allumer du feu dans une chambre d'en bas. Jamais il a pu. Toutes les chaises se mettaient à sauter et à lui tomber sur le dos et à le battre jusqu'à ce qu'il s'en-aille. Il y a essayé plus de cent fois, jamais il a pu! C'était la chambre enragée, oui!»

Dans tout cela, il y aurait des sujets pour l'illustration. Si tu en fais, renvoie-moi cette note après, pour que je fasse l'article. Hippolyte Beaucheron, le froid et grave cousin de Papet, a couché dans la tour où la dame blanche revient la nuit de Noël. On a tiré brusquement les rideaux de son lit sans qu'il vît personne! Il n'a jamais voulu y recoucher.

[1] Vieille Berrichonne, ancienne cuisinière de Nohant. [2] Par la nuque. [3] Près de rendre l'âme. [4] Y arriver. [5] Des beuglements. [6] Gémissait. [7] Faire du bruit. [8] Un chiffon.

CDLV

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

Nohant, 11 février 1860.

Cher ami,

Il y a bien des jours que je veux vous répondre pour vous dire d'abord que je suis contente que vous soyez reçu aux Français, puisque c'était votre désir; et puis que je vous remercie de toutes les choses bonnes et aimables que vous me disiez à propos de Constance Verrier. Et puis aussi, je voulais vous demander de faire reproduire dans la Presse une page de Victor Hugo qui me venge bien noblement de certaines insultes, archicalomnieuses, Dieu merci! mais le temps m'a manqué soir et matin, pour vous faire remerciement de cet appel à votre amitié. Voilà que je trouve cette page insérée tout au long dans la Presse, et je pense que c'est à vous que je le dois. Merci donc encore, et de tout coeur.

Maurice m'écrit qu'il vous a vu et que vous allez bien. Moi, je pioche toujours avec une passion tranquille, moitié habitude, moitié besoin d'esprit. Je me demandais l'autre nuit, en m'endormant, pourquoi nous aimions tant à produire, nous autres gens du métier, et j'ai trouvé une réponse ingénieuse, pour quelqu'un qui dormait déjà aux trois quarts: C'est que, dans la vie que nous menons, rien ne s'arrange comme nous l'avons souhaité ou prévu, et que, dans les histoires que nous inventons, nous sommes maîtres des destinées de nos personnages. Nous faisons avec eux le métier de Dieu, ce qui est très amusant, bien que ce ne soit qu'un règne dans le monde des rêves.

Sur ce, bonsoir et encore merci, et à vous de tout coeur.

G. SAND.

CDLVI

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

Nohant, 12 février 1860.

Chère mademoiselle,

Je voudrais me mettre à votre point de vue, et trouver, dans votre croyance, une ancre de salut à vous indiquer. Mais je ne crois pas à l'institution catholique, et toute forme arrêtée dans la pratique du culte me semble un obstacle entre Dieu et l'âme qui se connaît. Vous-même, vous vous révoltez contre l'efficacité du prêtre, puisque vous n'en trouvez aucun qui vous console et vous rassure.

Vous vous faites de Dieu une idée trop étroite et vous ne voyez en lui qu'un juge façonné à l'image de l'homme. Cela m'étonne de la part d'un grand coeur et d'un grand esprit comme vous. Il faut que votre cerveau soit malade; et, je vous l'ai dit souvent, vous devriez changer momentanément de milieu, voyager un peu, aller à Paris, secouer enfin cette mélancolie noire qui vous ronge et qui n'a rien d'agréable à la Divinité, rien d'utile à vos semblables.

Si c'est une vertu que de se tourmenter ainsi, ou du moins si c'est la preuve d'une grande modestie de l'âme et d'un grand élan vers le Ciel, vous avez assez souffert, vous vous êtes assez déchiré et mortifié le coeur, pour être bien sûre, à présent, que tout est expié et que vous ètes complètement purifiée de vos prétendues fautes, auxquelles je ne crois pas du tout.

Relevez-vous donc de cet abattement; car, fussiez-vous réellement très criminelle, Dieu, source de toute bonté, ne veut pas qu'on doute de lui, ni qu'on s'occupe tant de soi-même, lorsque la vie n'est pas trop longue pour l'aimer et lui rendre grâce. Il serait plus religieux de contempler l'idée de sa perfection que d'examiner notre propre faiblesse avec tant de crainte et de sollicitude.

Croyez-moi toujours bien reconnaissante de votre affection et bien affligée de vos peines.

GEORGE SAND.

CDLVII

A MAURICE SAND, A GUILLERY

Nohant, 16 mai 1860.

Peut-être es-tu a Paris, ou en train d'y revenir. Tu y trouveras mes lettres, et celles de ce soir te signalent l'heureuse arrivée de toutes tes bêtes.

J'ai d'abord donné les plantes au jardinier, avec les instructions écrites et verbales. L'euphorbe n'est presque pas flétrie, et, au bout du compte, ton emballage à la Robinson dans son île était très bien fait.

La salamandre est très vivante. On voudrait en faire un bracelet, tant elle est belle! par exemple, nous ne savons pas trop quoi lui donner à manger. L'orthoptère dégingandée était d'une telle pétulance (elle s'était ennuyée en voyage), que nous n'en savions que faire. Enfin, on l'a installée dans un bocal avec de la mousse, de l'herbe et des mouches, et elle a déjeuné d'un grand appétit en leur suçant le derrière jusqu'à la ceinture; après quoi, elle s'est curé les dents avec beaucoup de soin, a nettoyé ses mains et s'est endormie à la renverse, sur un écart impossible: les mains repliées sur le ventre ou sur le brin de chaume qui lui en tient lieu, retroussant sa queue de poule d'une façon triomphante. C'est bien la plus étrange créature qu'on puisse voir, et je n'ai fait que regarder ses poses et sa chasse aux mouches.

J'ai ensuite examiné les cailloux, qui ne manquent pas d'intérêt. Les huîtres fossiles sont d'un bon numéro. Elles ne s'étaugeaient[1] pas la coquille dans ce temps-là. Les pierres à bâtir sont des travertins. J'ai passé deux heures à étiqueter avec soin et, demain, je rangerai dans une case particulière.

J'attends avec impatience la nouvelle de ton arrivée à Paris.

Ludre ne m'a envoyé aucun renseignement; donc, je ne pense pas qu'il faille compter les attendre à Paris, et tu les attendras d'ailleurs moins chèrement et plus commodément ici. Le temps est si beau, le jardin et la campagne sont si charmants, que je regrette les jours que tu en perds. C'est un mois de mai des dieux, chaud, moite; du soleil, et, de temps en temps, la nuit; puis, le matin, de belles ondées qui font tout pousser et tout fleurir. Pas d'orages ici, bien qu'il y en ait eu de terribles ailleurs.

Aussi je n'ai pas eu le courage de me remettre au roman à corriger. Je vis dans la nature, étude et contemplation, sans pouvoir m'en arracher. Viens donc le plus tôt possible; car la floraison est à présent en avance.

Je te bige mille fois, et j'aspire à savoir que tu as fait bonne route.

[1] Elles ne s'en privaient pas.

CDLVIII

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

Nohant; 26 mai 1860.

Cher ami,

Je vous remercie de la promesse que vous voulez bien me faire et qui endort provisoirement les soucis de mon pauvre ami aveugle[1]. Tâchez de songer à lui et permettez-moi de vous le rappeler quand ce sera possible. Croyez donc bien que, de mon côté, je ferai tout mon possible pour récompenser votre vertu, et même votre sournoiserie, qui me paraît une amabilité de plus.

J'espère que Maurice va bientôt venir me raconter vos découvertes chimico-culinaires, et que, plus tard, vous me raconterez que vous avez tiré, de votre fournaise du Théâtre-Français, un fort bon mets pour le public. Calmez les impatiences inévitables du métier d'auteur assistant aux répétitions. Cela est terrible, je le sais, surtout à ce théâtre, où chacun en prend à son aise; mais, en somme, dites-vous que vous êtes dans l'âge où ces agitations font vivre.

Moi, je suis dans celui où l'on prise davantage la tranquillité; mais je ne vous souhaite pas d'avoir la philosophie trop précoce. Les paysans d'ici disent: «On a bien le temps d'être vieux!»

Bonsoir et merci, et tout à vous de coeur.

G. SAND.

[1] Charles Duvernet.

CDLIX

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON. (JEROME), A PARIS

Nohant, 27 juin 1860.

Monseigneur et cher prince,

Je suis bien vivement affectée du coup qui vous frappe. Quelque prévu qu'il fût,—car vous me l'aviez comme annoncé, la dernière fois que je vous ai vu,—je comprends que votre douleur doit être grande, sachant combien vous aimiez cet excellent père. C'était aussi un digne homme, brave, loyal et d'une âme généreuse.

Vous devez à son souvenir d'être encore lui, c'est-à-dire de résister au chagrin, aux découragements qui s'emparent du coeur dans ces terribles séparations, et de tenir bien haut toujours le drapeau de la vie, il est lourd, j'en conviens, et la main des plus forts s'engourdit souvent à le porter! Mais vous avez, pour ne pas faiblir, entre mille autres dons de Dieu, le souvenir de ce père si jaloux de votre bonheur. Vivre bien et noblement est une dette que vous avez contractée envers lui et que vous saurez acquitter en restant vous-même, dans le chagrin comme dans le calme.

Croyez que vos amis, vous sachant affligé si profondément, vous aiment davantage. Mon fils se joint à moi pour vous le dire du fond du coeur.

G. SAND.

CDLX

A M. JULES BOUCOIRAN, RÉDACTEUR EN CHEF DU COURRIER DU GARD, A NÎMES

Nohant, 31 juillet 1860.

Cher vieux,

C'est une joie toujours, ici, de recevoir de vos nouvelles. Tout le monde va bien. Je me porte infiniment mieux depuis que je suis vieille et je réponds vite à votre demande.

Non, les ouvrages des vivants ne tombent jamais dans le domaine public, et les héritiers en ont la propriété vingt ou trente ans encore après eux. Mais tous mes ouvrages sont vendus aussitôt que faits, pour un temps donné; car on ne gagne pas ses frais à éditer soi-même. La Société des gens de lettres, dont je fais toujours partie, n'a le droit de traiter que pour de très courts écrits. Au delà de cent mille lettres, elle est liée et même je crois que ce chiffre a été réduit.

Vous voyez que ni elle ni moi ne pouvons vous autoriser. Je vais écrire aux éditeurs dont les ouvrages que vous désirez reproduire sont la propriété temporaire, afin de savoir s'ils autoriseraient la reproduction. Je doute qu'ils soient, gentils à ce point. Mais peut-être, s'ils demandaient un prix minime pour vous accorder ce droit, verriez-vous de l'avantage à en passer par là. Il est évident que, si ces reproductions donnent une valeur au journal, c'est parce qu'elles ne sont pas autorisées par leur non-valeur commerciale.

Maurice vous embrasse de tout son coeur et vous aime toujours. Il compte bien vous envoyer son livre de Masques et Bouffons aussitôt qu'il pourra en avoir quelques exemplaires. C'est un ouvrage cher, à cause des images, et son éditeur, pressé de vendre, le sert le dernier. Je n'espère pas que vous réussissiez à le marier (Maurice, pas son éditeur), si vous lui cherchez femme parmi les dévots et les légitimistes. Je préférerais de beaucoup une famille protestante. Voyez pourtant ce qu'on vous dira et faites-m'en part. Je désire bien qu'il se décide et qu'il devienne père de famille. Si vous lui trouviez une charmante personne, ayant des goûts sérieux, une figure agréable, de l'intelligence, une famille honnête, qui ne prétendrait pas enchaîner le jeune couple à ses idées et à ses habitudes autrement que par l'affection, nous rabattrions bien des prétentions d'argent.

Bonsoir, mon vieux enfant. Je vous écrirai dès que j'aurai une réponse des éditeurs.

A vous de coeur.

GEORGE SAND.

Quand vous verra-t-on?

CDLXI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

Nohant, novembre 1860.

Chère cousine,

Je vous revois, dans mon souvenir, à travers un nuage; mais je n'ai pas oublié que je vous ai vue un instant. Je n'avais pourtant pas ma tête; car ce n'est que le lendemain ou le surlendemain que je me suis retrouvée à Nohant. Jusque-là, j'étais dans une ruine, je ne sais où. Vous m'avez certainement porté bonheur, et votre présence, vos souhaits, votre coeur vivant et aimant, celui de mon Lucien[1], qui a été si affectueux pour moi, qui a tant pleuré pour moi, à ce qu'on m'a dit, tout cela s'est joint aux excellents soins de mon pauvre Maurice, et de mon adorable petit vieux docteur Vergne.

Vous m'avez donc tous ramenée à la vie. J'ai senti, sur mon lit d'agonie, que vous ne vouliez pas que je mourusse, et j'ai secoué la torpeur finale.

Ainsi, au lieu de vous dire que je suis fâchée du triste voyage que je vous ai fait faire, je vous en remercie; car je suis sûre que ma destinée a voulu que vous vinssiez aider à me sauver.

Je suis encore faible pour écrire; mais je veux vous dire que la force m'est revenue pour vous aimer et vous embrasser de tout mon coeur, ainsi que le cher cousin, et vos enfants, tous vos enfants, y compris Raoul, que je me figure connaître, quoique je sache bien ne pas l'avoir vu.

Maurice vous embrasse de toute son âme.

Au revoir, chère belle cousine, à Paris et à Nohant.

G. SAND.

[1] Lucien Villot, fils de madame Villot.

CDLXII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS

Nohant, 9 décembre 1860.

Chère Altesse impériale,

Voici l'exemplaire de l'ouvrage de mon fils que vous avez bien voulu vous charger de faire agréer al re galantuomo. Si Maurice ne vous le porte pas lui-même, c'est qu'il me soigne encore un peu. Je vous envoie aussi la lettre qu'il a écrite à ce héros, dont il est justement épris.—Le maudit héros! il m'a pourtant forcée, moi, d'abjurer l'idée républicaine italique! Devant tant de patriotisme, de bravoure, de loyauté et de simplicité (caractère de la vraie grandeur), les théories ont tort, le coeur est pris; et c'est le coeur qui gouverne le monde on a beau dire que les hommes ne valent rien, c'est le sentiment qui fait les vrais miracles de l'histoire.

Mon fils avait écrit cette lettre et me l'avait remise il y a déjà longtemps; mais le relieur a tardé à finir la reliure, et, alors, vous avez été frappé d'un malheur que j'ai vivement ressenti pour vous et avec vous. Je n'ai pas voulu vous importuner de cet envoi. Et puis est venue ma maladie et l'imbécillité de la convalescence. D'ailleurs, Victor-Emmanuel avait bien d'autres chats à fouetter, que d'ouvrir un livre d'art pur et simple. Mais ce livre est un hommage rendu au génie italien, et, parmi les plus humbles droits, il a celui d'être mis aux pieds du libérateur de l'Italie. Un mot de vous expliquera et excusera cette hardiesse. Je n'ai pas changé la date de la lettre de Maurice, date qui témoigne d'un empressement non secondé jusqu'ici par les circonstances.

Quoique guérie, je n'ai pas la permission du médecin pour aller à Paris, où je ne manque jamais de prendre la grippe, et je dois passer lévrier et mars dans le Midi; je rêve les cistes et les bruyères en fleurs du Piémont ou des frontières françaises; car ma passion du moment, c'est la botanique. Si vous allez par là, courir après cette solitude qui fuit les princes, vous êtes bien sûr de me rencontrer dans le coin le plus champêtre et le plus retiré, vous aimant toujours d'un coeur sincère et dévoué tendrement.

GEORGE SAND.

CDLXIII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

Nohant, 11 décembre 1860.

Cher enfant,

Je veux vous demander quelle préparation de fer on vous administre. Le fer est très à la mode et c'est bien vu. Mais les médecins ne sont pas tous chimistes, et, en prescrivant le fer très à propos, ils ne savent pas toujours, même les plus habiles en tant que médecins, sous quelle forme il s'assimile avantageusement et réellement à notre économie, et sous quelles autres, formes il charge l'estomac, s'y transforme en encre et ne s'assimile en aucune façon. J'ai un vieux ami, médecin et chimiste, qui a l'emploi du fer et de diverses préparations à l'état d'idée fixe, et qui a essayé et travaillé ce médicament durant des années. J'ai fait avec lui des expériences nombreuses et je sais qu'il a raison de dire qu'une seule des préparations est toujours assimilable et jamais nuisible. Pour abréger, voyez si vos recettes portent:—Tartr. fer. Potass. crist. en paillettes.—Si oui, dormez tranquille et comptez que le fer vous guérira;—si non, n'en abusez pas et même n'en usez pas. Je sais bien que vous devez avoir les princes de la science, comme on dit, dans votre manche. Mais peut-être les princes n'ont-ils pas le loisir d'analyser minutieusement ces détails. Et, au bout du compte, tout en vous soignant bien, ne vous soignez pas trop; le grand remède sera une vie modérée en toute chose, pendant quelque temps; beaucoup d'air pur et de campagne, et l'oubli du moi le plus souvent possible.

Notre grand mal à nous autres, c'est l'excitation; mais il y a aussi grand mal à vouloir la supprimer tout à fait; car nous ne sommes point bâtis comme les oisifs ouïes positivistes, et l'absence totale d'émotions, de travail, de fatigue même, nous jette dans l'atonie, qui est le plus grand ennemi de notre organisation.

On fait bien de nous retenir de temps en temps; mais les médecins et les amis qui nous enchaînent à la médication et au calme absolu nous tuent tout aussi bien que les chevaux qui nous emportent.

Moi, j'ai le roi des médecins, un homme sans nom, mais qui sait ce que c'est qu'une personne et une autre personne. Le lendemain du jour où j'étais au plus mal, il m'a fait manger, j'avais faim. Le surlendemain, il m'a permis de prendre du café, j'en ai l'habitude, et a consenti à me laisser sortir du lit, dont j'ai horreur. Il m'a laissée causer, rire et m'efforcer de secouer le mal. Il savait, il sait, je sais et je sens aussi, depuis que j'existe, que, quand je pense à la maladie, je suis malade. J'ai eu autrefois de forts accès d'hypocondrie tout à fait contraires à ma nature, et c'était la faute des amis et des médecins, qui m'ont gratifiée dix fois de maladies que je n'avais pas. Prenez garde à cela. Vous me dites que vous êtes découragé et atteint. Ne le dites qu'à moi, tant d'autres se réjouiraient, et ne laissez pas dire que vous êtes malade sérieusement. Songez à tous ces jaloux que se frotteraient les mains; les jaloux, c'est tout le monde. Ce ne sont pas seulement les rivaux de métier, ce sont tous les paresseux, tous les incapables, qui souffrent de voir une existence brillante et triomphante. C'est le public tout entier, qui est ingrat et qui aime à voir hésiter et souffrir ceux qu'il encensait hier et qu'il encensera demain si le patient résiste. Vous avez souffert par le théâtre dans ces derniers temps. Trop de tracasseries, d'incertitudes, d'impatiences, et mille choses que je devine, sachant quel est le milieu et comment s'y forgent les immenses contrariétés. Vous devez vous en affecter plus que moi et plus que tout autre, parce que, après les plus grands succès obtenus dans ce temps-ci, vous aviez le droit d'imposer votre pensée, votre forme, toutes les exigences légitimes, toutes les hardiesses, toute la souveraine liberté de votre talent.

Vous avez trouvé l'obstacle aussitôt que les billets de banque ont un peu diminué dans la caisse du théâtre, et vous voilà heurté à l'écueil du siècle: l'argent. Votre talent a grandi; mais, si les recettes ont baissé, la foi abandonne le directeur, et tous les intermédiaires dont vous avez besoin pour révéler votre génie au public. Le public lui-même s'étonne que vous grandissiez en maturité dans la science de la vie. Il est routinier et les rapides progrès l'étourdissent. Il y résiste et les combat tant qu'il peut. Pour peu qu'on le craigne, qu'on le ménage, il croit être fort; mais, au fond, il est bon enfant et il vous reviendra, aussi assidu et aussi passionné qu'auparavant si vous ne pliez pas. Guérissez-vous, distrayez-vous surtout, oubliez un peu ces luttes pénibles et, si vous laissez dire que vous êtes malade et découragé, que ce soit pour jeter votre béquille un beau matin et lui montrer que vous êtes plus fort que jamais.

Voilà, cher fils, ce que, depuis quelques jours, je voulais vous dire; mais je n'étais pas encore assez forte pour écrire plus d'une ou deux pages. Venez me voir quand il fera moins mauvais et quand vous ne serez plus si tenu par le traitement. Je compte aller dans le Midi en février. Vous devriez en faire autant. Voyons, voyons, il faut retrouver cette grande énergie physique et intellectuelle qui vous a inspiré de si belles choses.

Songez que vous avez été l'enfant gâté de la destinée et que vous l'êtes encore; car vos moindres succès seraient des succès de premier ordre pour les autres.

Si vous vous sentez bas et affaibli, dites-vous que c'est peut-être un bien; car, dans les bonnes organisations, ce sont des crises qui présagent un renouveau superbe. Patientez, traînez-vous en souriant, et répétez-vous sans cesse: Ça passera!

Quand vous en serez bien convaincu, ce sera déjà aux trois quarts passé.

Je vous embrasse tendrement.

G. SAND.

CDLXIV

M CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 20 décembre 1860.

Cher enfant,

Je vous remercie de vos bons renseignements. Pour le moment, je n'ai aucun parti à prendre; le temps est trop froid pour que je parte. D'ailleurs, ce n'est qu'au mois de février que mes travaux me le permettront.

Et puis vous avez le déluge en ce moment dans le Midi, et nous sommes encore mieux dans noire nid bien chaud que sur les chemins. Je crois pourtant que des circonstances particulières, en dehors des convenances de localité, nous pousseront vers Monaco ou Menton. Mais rien n'est décidé et nous vous verrons au moins quelques jours à Toulon.

Ce qui est décidé, grâce à votre réponse sur les dépenses modérées à faire dans ces régions, c'est que nous pourrons y aller, que nous irons et que nous nous verrons enfin.

Je me porte bien, tout à fait bien, à la condition de me tenir chaudement et tranquille pendant quelques semaines encore. Je reprends mon griffonnage et je suis dans une disposition très douce et très calme. On a été si bon autour de moi durant ma maladie, que je serais bien ingrate de ne pas me trouver bien d'être encore de ce monde.

On vous embrasse ici et on se réjouit de l'espoir de vous embrasser pour de vrai bientôt. Mes tendresses à votre chère famille et à vous toujours.

G. SAND.

CDLXV

A M. ERNEST PÉRIGOIS, A NICE

Nohant, 25 décembre 1860.

Mon cher enfant,

J'ai su vos cruelles mésaventures; mais, en somme, nous rendons tous grâce à Dieu de ce que vous en avez été quittes pour la peur, et nous aussi, effrayés rétrospectivement pour vous autres! Vous me trouverez optimiste de dire: quittes pour la peur, puisque vous avez eu contusions et blessures, surtout la pauvre bonne. Mais, quand on ne se casse ni bras ni jambe en pareille affaire, on est encore heureux. Rassurez donc Angèle en lui disant combien les accidents de voyage sont rares, puisque tel touriste n'en a rencontré aucun dans toute sa vie; celui qui vous a accroché est une garantie pour l'avenir.

Et puis qu'est-ce que le danger des voyages? Le danger n'est-il pas partout et à toute heure? n'ai-je pas été prise de maladie terrible pour une promenade au clair de lune, par un temps superbe, dans mon jardin? Du jour au lendemain, étranglée au milieu du bien-être; du calme, de la gaieté, de la santé parfaite, j'étais à la mort. Est-ce à dire que je n'irai plus dans mon jardin et que je ne regarderai plus la lune? Disons-nous bien que nous tenons à un fil, et, cela dit, n'y songeons plus, ou nous ne vivrons pas, par crainte de mourir. Je sais bien qu'Angèle a peur pour vous et pour son enfant plus que pour elle-même; mais ne la laissez pas devenir superstitieuse en croyant vous-même à des guignons et à des pressentiments. Le danger perpétuel et sous toutes les formes étant le milieu auquel nous ne pouvons échapper, il y a aussi un miracle perpétuel bien plus remarquable et envers lequel nous sommes affreusement ingrats, et, ce miracle, c'est que nous y échappons souvent. Si j'étais auprès d'elle, je suis sûre que je lui ferais oublier ces terreurs, qui sont une maladie de l'imagination.

Malgré vos infortunes, je vous envie d'être là-bas, sous un beau ciel et dans un pays accidenté. Vous ne me dites rien de votre santé; j'en augure qu'elle est déjà meilleure et je me réjouis de ce que vous ne soyez point à Rome dans cette saison. C'est un endroit malsain, où l'hiver est froid et long, où l'on ne trouve aucun bien-être; un pays à donner le spleen même aux escargots. Vous me teniez bien avec Nice; mais Hyères est plus près, plus chaud, dit-on, et, je crois, moins cher! Vous me faites frémir avec votre maison tout entière pour mille francs par mois: douze mille francs par an! Peste! je le crois bien! On me dit qu'à Hyères je dépenserai mille francs par mois pour quatre personnes, la nourriture, etc., tout compris, et que nous serons fort bien. Enfin, nous verrons. Je vous écrirai de là au mois de février et peut-être vous tenterai-je. Si vous ne venez pas nous rejoindre, nous irons toujours vous voir; car nous comptons visiter tout ce littoral.

Donnez-nous de vos nouvelles souvent, nous vous tiendrons au courant de notre côté.

J'embrasse la chère famille de tout coeur.

A bientôt.

G. SAND.

CDLXVI.

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

Nohant, 27 décembre 1860.

C'est moi, chère enfant, qui aurais voulu embrasser ta grand'mère avant son départ. Mais, le froid était trop vif et on ne me permet pas encore de m'y exposer aussi longtemps que le voyage, pourtant bien court, de Nohant à la Châtre. A mon retour du Midi, ce printemps, j'irai à Paris vous voir dans votre installation nouvelle, et j'espère trouver la bonne maman bien habituée et bien acclimatée.

Dis à tes parents de ne plus s'inquiéter du tout de moi. Je ne me souviens plus d'avoir été malade, et je crois n'avoir plus aucun besoin des précautions que l'on m'impose. Mais je m'y soumets pour ne pas mécontenter des gens qui m'ont si bien soignée et à qui j'ai causé tant d'inquiétude sans le savoir. Je vais donc encore passer un mois au coin du feu, et tu seras bien aimable de m'y donner de vos nouvelles.

Il me tarde de savoir que vous n'êtes pas mécontents de Paris et que la grand'mère a bien supporté le voyage. Embrasse-la bien pour moi, ma mignonne, ainsi que tes parents et Valentine; je les charge de te le rendre de ma part.

Ta marraine.

G. SAND.

CDLXVII

A M. ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A NICE

Nohant, 20 janvier 1861.

Chers enfants,

Je ne suis pas encore en route, quoique toujours très décidée à partir, et je voudrais bien avoir de vos nouvelles. Je me flatte que le temps, moins dur, quel qu'il soit, que chez nous, vous aura été favorable à l'un et à l'autre; mais je serais pourtant bien contente de le savoir.

Quelques mécomptes que vous puissiez avoir sur le climat, sur le logement, sur les agréments du Midi, soyez sûrs que vous avez bien fait d'y aller. Nous avons ici six pouces de glace sur les eaux dormantes, et, depuis plus de vingt jours, un froid sec et dur qui rendrait les pierres malades. Maurice n'a pas eu le courage encore de sortir du nid pour aller affronter la température de Paris. J'aspire pour lui, autant que pour moi, maintenant, à trouver une veine de temps radouci qui nous permette de traverser le centre et le bas centre de la France sans geler en route. Notre but est toujours en suspens. Nous consacrerons quelques jours à tâter, à chercher, à interroger notre fantaisie, espérant trouver moins cher qu'à Nice; car les détails que vous me donnez dépassent de beaucoup mon budget.

Je n'ai rien à vous dire, du pays d'ici que vous ne sachiez mieux que moi, sans doute, par des correspondances. Nous vivons tous blottis dans nos cases, comme des marmottes faisant leur hibernation. Je relis le Cosmos en entier, et j'en fais encore plus de cas que la première fois. Lisez-vous la Mer, de Michelet? c'est très beau, avec les défauts que vous lui savez, incapable qu'il est de toucher à la femme sans lui relever les cottes par-dessus la tête; mais, dans cet ouvrage-ci, les qualités l'emportent. Dans le commencement, il y a un vaste et magnifique sentiment de la grandeur, de la couleur et de la vie.

Je voudrais bien vous donner quelque nouvelle du consul Crescens; mais je suis trop ignorante pour en avoir jamais entendu parler.

Vous avez envie de voir les splendeurs de la papauté? Vous verrez trois comparses mal costumés et une bande d'affreux Allemands prétendus Suisses, dont le déguisement tombe en loques et dont les pieds infectent Saint-Pierre de Rome. Pouah! Je ne donnerais pas deux sous pour revoir la pauvre mascarade. Mais les monuments, les Italiens, les tableaux, à la bonne heure! seulement il faut un an pour tout voir un peu sainement; car les premières semaines ne sont qu'un vertige et un casse-tête.

Écrivez quelques lignes, mes chers enfants! ceux d'ici se joignent à moi pour vous embrasser et vous aimer.

G. SAND.

CDLXVIII

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

Nohant, 14 février 1861.

Je te remercie, mon cher vieux. Tu es le plus aimable des amis, tu t'occupes de mon plaisir et de mon bien-être. Et puis tu me montes la tête avec cette villa, et les collections, et ces personnes si aimables et si intéressantes. J'ai envoyé ta lettre et tes renseignements à Maurice, qui est déjà là-bas s'occupant de mon logement. Je pense qu'il n'aura rien conclu encore.

Je pars demain, regrettant de ne pas vous embrasser tous au passage.
Mais il faut que je profite de la présence de mon géologue[1] à
Montluçon pour voir les forges et les mines. Cela rentre dans mon état
de romancier, sans en avoir l'air[2].

Mille tendresses et amitiés â toi et à tout le cher, monde.

G. SAND.

[1] M. Léon Brothier, ingénieur civil. [2] Elle préparait alors son roman de la Ville noire.

CDLXIX

A M. ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A NICE

Tamaris, 20 février 1861.

Chers enfants,

Nous sommes arrivés et nous voilà même installés à une demi-heure (par mer) de Toulon, en deçà et non au delà, par conséquent loin d'Hyères, de Nice et de tout ce qui s'ensuit. Maurice, parti en fourrier, a trouvé Hyères fort prosaïque, plein de figures de malades ou d'Anglais, pas de chez soi, pas de solitude, rien aux alentours qui ne fût très cher ou très incommode. Enfin il s'est rabattu sur la rade de Toulon et il nous a trouvé, pour cinq cents francs (trois mois), les trois quarts d'une petite maison de campagne très bourgeoise, mais extrêmement propre, que le propriétaire, avoué à Toulon, n'habite pas en ce moment et ne loue jamais. C'est un homme charmant, qui est venu nous installer et qui est reparti ce matin. Nous sommes là depuis vingt-quatre heures, par un temps de chien, mais dans un site admirable, au bord de la grande mer, au pied des montagnes, et perchés nous-mêmes sur une colline couverte de pins superbes qui nous cachent entièrement, et qui encadrent les plus belles vues du monde. C'est une solitude absolue, pas de curieux: les mauvais chemins nous protègent contre les flâneurs, la vie est très bonne pourtant et très confortable, à cause du voisinage d'une petite ville qu'on appelle la Seyne. Nous avons pris, pour vingt-cinq francs par mois, une bonne cuisinière, brave fille; pour plus cher, un homme de confiance que nous connaissons, et nous voilà casés à merveille et très économiquement. Nous sommes, malgré le gâchis du quart d'heure, dans un climat superbe, à l'extrême pointe méridionale de la France, au milieu d'une flore tout africaine.

Si vous devez faire une nouvelle campagne d'hiver dans ce beau pays, nous vous adresserons à des amis qui vous aideront à trouver des conditions de ce genre. Mais j'avoue qu'il nous eût été impossible de les trouver nous-mêmes, sans le secours des dévoués de la localité; car ce n'est pas ici un endroit de mode et d'exploitation.

À présent, comment vous offrirai-je l'hospitalité? J'espérais que mon avoué-propriétaire laisserait à ma disposition le reste de la maison, qu'il n'habitera pas avant le mois de juin; mais il n'y a eu aucun moyen de l'y décider, parce qu'il veut pouvoir y venir. Voilà ce que c'est que d'avoir affaire à un homme qui ne spécule pas; cela a aussi son inconvénient. Mais, si vous revenez par ce côté-ci, nous irons vous chercher à Toulon, à l'hôtel de la Croix d'or, où l'on est très bien, ou à Hyères, que nous voulons aller voir dès qu'il fera beau. Vous viendrez passer une journée à notre ermitage et nous vous reconduirons par terre, si vous craignez un quart d'heure de houle un peu forte. Nos mauvais chemins n'offrent aucun danger; ils sont crottés, voilà tout; mais deux jours de mistral les auront balayés. Tâchez de réaliser mon espérance; ou, si vous prolongez votre séjour à Nice, c'est nous qui irons vous trouver. Donnez-nous toujours signe de vie, à l'adresse de Charles Poncy, à Toulon.

Mille tendresses de coeur à vous, et baisers à Angèle.

G. SAND.

CDLXX

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

Tamaris, 24 février 1861.

Golfe du Lazaret, à une demi-lieue de mer de Toulon. Au pied du fort
Napoléon.

C'est une colline couverte de pins-parasols, d'une beauté et d'une verdeur incomparables. Le golfe du Lazaret, séparé d'un côté de la grande mer par une plage sablonneuse, vient mourir tout doucement au bas de notre escalier rustique. Au delà de la plage, la vraie mer brise avec plus d'embarras et nous en avons, de nos lits, le magnifique spectacle. La tête sur l'oreiller, quand, au matin, on ouvre un oeil, on voit au loin le temps qu'il fait par la grosseur des lignes blanches que marquent les lames. A droite, le golfe s'ouvre sur la rade de Toulon, encadrée de ses hautes montagnes pelées, d'un gris rosé par le soleil couchant.

A droite, s'élève le cap Sicier, autre montagne très haute et d'une belle découpure, toute couverte de pins. Entre la grande mer et une partie de notre vue de face, s'étend une petite plaine bien cultivée, une sorte de jardin habité. Derrière nous, le fort Napoléon sur une colline boisée plus élevée que la nôtre et qui nous fait un premier paravent contre le nord. Au bas de ce fort, la grande rade de Toulon et d'autres immenses montagnes derrière, second paravent, que dépasse en troisième ligne la chaîne des Alpines du Dauphiné.

Tout cela est d'un pittoresque, d'un déchiré, d'un doux, d'un brusque, d'un suave, d'un vaste et d'un contrasté que ton imagination peut se représenter avec ses plus heureuses couleurs. On dit que c'est plus beau que le fameux Bosphore, et je le crois de confiance; car je n'avais rien rêvé de pareil, et notre pauvre France, que l'on quitte toujours pour chercher mieux, est peut-être ce qu'il y a de mieux.

Nous sommes au milieu des amandiers en fleurs, la bourrache est dans son plus beau bleu, le thlaspi des champs blanchit toutes les haies. Ce sont à peu près les seules plantes de nos climats que j'aie encore aperçues; le reste est africain ou méridional extrême: cistes, lièges, yeuses, arbousiers, lentisques, cytises épineux, tamarins, oliviers; pins d'Alep, myrtes, bois de lauriers, romarins, lavandes, etc., etc. Il ne faut pourtant pas oublier la vigne et le blé parmi nos compatriotes; on boit ici, à bon marché, du vin excellent. Le pain est bon; il y a peu de poisson, mais le mouton et le boeuf sont passables. C'est le fond de la nourriture avec les coquillages, très variés, mais généralement détestables pour ceux qui n'aiment pas le goût de varech.

La maison que nous habitons est petite mais très propre, et nous y sommes seuls dans un désert apparent. Personne n'y vient et personne n'y passe; mais, tout près de nous, il y a un petit port de mer appelé la Seyne, qui est grand comme la Châtre et où notre factotum va s'approvisionner tous les matins. De plus, il va à Toulon tous les jours par un petit vapeur, moyennant trois sous.

En outre du factotum mâle, nous avons une cuisinière naine, qui est une excellente fille, et un âne nain, baudet d'Afrique appelé Bou-Maza, qui ne mange jamais que des fagots d'olivier sec et qui est devenu fou aujourd'hui pour avoir avalé une poignée de foin.

La maison coûte cinq cents francs pour trois mois, la cuisinière vingt-cinq francs par mois, le baudet rien. Il est au propriétaire, un charmant avoué qui met tout par écuelles pour nous recevoir. Nous avons chacun une petite chambre et, en commun, un salon, une salle à manger, un cabinet pour mettre nos herbiers, nos cailloux et nos bêtes. Le rez-de-chaussée, tu peux te le figurer: c'est la distribution du Coudray[1]. Devant la maison, il y a un berceau de plantes exotiques et une étroite terrasse avec des fleurs. Tout le reste est une colline inculte, rocailleuse, ombragée d'arbres superbes à travers les tiges desquels on voit le bleu de la mer, ou le bleu des montagnes lointaines. Le sol est calcaire triasique el on y trouve une partie de nos coquilles fossiles de Nohant et du Coudray. A deux pas, nous avons des granits et des laves; toute la côte est très variée, par conséquent, de formes et de couleurs.

Le pays environnant est à la fois riant et sauvage. Quant au climat, il est rude et superbe, varié et heurté comme le pays: des jours de pluie diluvienne, des vents très rudes, des coups de soleil (j'en ai un sur le nez, d'une belle couleur), des humidités suaves et chaudes; tout cela se succédant avec rapidité, et ne rendant guère malade; car, avant-hier, j'ai fait deux lieues à pied pour ma première promenade; hier, j'étais dans mon lit avec la fièvre, rhume, courbature et coup de soleil. Ce matin, j'ai fait une lieue; ce soir, je me porte on ne peut mieux; je n'ai plus que mon coup de soleil sur le nez, mais je n'en souffre plus. Maurice a passé par les mêmes crises.

Je reprends ma lettre pour l'expliquer comme quoi nous avons renoncé à Hyères et à ses palais. Maurice y a été et a découvert que c'était une jolie ville, plantée au beau milieu d'une plaine, loin de la mer, loin des montagnes, loin des bois; une ville d'Anglais où il faut toujours être sur son trente-six, toutes choses qui ne pouvaient pas nous convenir. C'était le cas d'aller voir Saint-Pierre des Horts; mais Maurice a calculé que, lors même qu'on nous rabattrait énormément sur le prix annoncé au prospectus, nous serions encore loin de compte. Il s'est informé néanmoins. Il a su qu'il était à peu près impossible de s'y nourrir sans avoir à son service des gens du pays, comme nous les avons pris ici. Or, ici, de la main de nos amis les Poncy, nous pouvions nous assurer de bonnes gens, aux habitudes en rapport avec nos moyens. Où trouver cela à Hyères, pays de haute exploitation? et à qui demander de se charger pour nous de tous ces détails?

Le Midi n'est pas si facile à habiter qu'il s'en vante. Ici même, à deux pas de tout, ça n'a pas été tout seul, et ça ne va pas encore à souhait. Depuis deux jours, il pleut, et, quand il pleut, personne ne bouge; Bou-Maza lui-même ne veut pas sortir de son écurie. On peut donc mourir de faim chez soi, si on n'a pas pris ses précautions. Cela se conçoit quand on a vu ce que c'est que les pluies des pays chauds. Comme ils sont souvent à sec pendant six ou dix mois de suite et que pourtant il tombe dans le Var; calcul fait, autant d'eau que dans les autres départements français, tout crève à la fois, et, dans une minute, que l'on soit âne ou chrétien, on est trempé comme une éponge. Et puis ça ne s'arrête pas; il n'est pas question, comme chez nous, de laisser passer le nuage. Le nuage ne passe pas, ou plutôt il passe toujours, et douze heures d'affilée ne l'épuisent pas.

Donc, nous nous sommes rabattus sur le plus proche voisinage de nos amis, d'autant plus que le pays est beaucoup plus beau que tout ce qu'on va chercher ailleurs. Ça ne nous empêchera pas d'aller visiter toute la côte, par conséquent Hyères, quand il fera beau et qu'on pourra tenir la mer. Nous nous réclamerons alors de ta protection pour voir Saint-Pierre et ses beautés. Pour le moment, les navires que nous voyons passer en pleine mer font si triste figure, que nous n'avons guère envie de nous y fourrer; car, avec ce déluge, il y a un vent d'est à décorner les boeufs. Aujourd'hui, le vent couvrait si bien le bruit du tonnerre, qu'on ne pouvait pas les distinguer l'un de l'autre.—Ce soir, clair de lune et tempête. La mer est en argent, mais pas riante, comme de l'argent dans la poche d'un pauvre diable.

Voilà notre bulletin, aussi complet que possible. Il nous faut le tien et celui de la famille. Êtes-vous de retour au Coudray? Quel temps y fait-il? Es-tu sorti de tes ennuis de procédure à Nevers? Le moutard est-il toujours beau et brave homme? Et Berthe? et tout le monde? Embrasse-les tous pour moi et présente-leur mes amitiés. À toi de coeur, mon cher vieux.

G. SAND.

[1] Campagne de Charles Duvernet.