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Correspondance, 1812-1876 — Tome 5 cover

Correspondance, 1812-1876 — Tome 5

Chapter 111: DCLI
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About This Book

Collected letters spanning decades present private and public correspondence that alternates family and household news, health and financial concerns, and practical caretaking with literary judgment and commentary on contemporary events. The letters mix intimate updates and moral reflection with theatrical and critical responses, exchanges with peers, and accounts of daily routine. Across epistolary moments the voice balances affection, irony and clear-eyed self-assessment, showing how creative work, social ties, and material necessities intertwine in ordinary and consequential decisions.

DCXXXI

A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS

Nohant, 18 février 1867.

Combien je vous remercie de ce beau livre, un chef-d'oeuvre, un modèle pour le fond, et pour la forme! Ce n'est pas une découverte pour moi. Je vous ai toujours suivi avec l'adoration de votre talent, chaque jour plus pur et plus plein; mais il fait bon tenir tout cela ensemble et le relire comme on relit sans cesse Mozart et Beethoven.

Si je n'eusse été malade, et très malade, j'aurais voulu joindre ma petite note au concert des éloges, et la Revue des Deux Mondes m'eût peut-être laissé dire. Mais ce n'est que depuis trois jours que je peux écrire quelques pages. L'article que j'ai publié sur le livre de Maurice était fait il y a longtemps. Ce livre, qu'on a dû vous porter de sa part, devait paraître beaucoup plus tôt.

Me voilà revenue à la vie et vous y avez contribué. Si quelque chose remet la tête et le coeur à leur place, c'est ce que vous avez dans la tête et dans le coeur.

Bien à vous.

G. SAND.

Mon fils veut aussi que je vous dise son admiration.

DGXXXII

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

Nohant, 2 mars 1867.

Cher excellent ami,

Je suis guérie depuis une huitaine de jours; je reprends mes forces rapidement et je travaille. Je veux vous le dire pour ne pas laisser à votre tendre amitié une préoccupation vaine. Je refais un nouveau bail, sans joie ni chagrin, comme je vous le disais. La vie ne m'apportera pas de nouveaux bonheurs et peut-être me ménage-t-elle de nouveaux chagrins. Inutile d'en supputer les chances, puisque le devoir est de l'accepter quelle qu'elle soit.

Ainsi vous faites, avec un courage bien supérieur au mien, qui n'est qu'un détachement amené par l'expérience. Vous, toujours prisonnier ou malade, vous n'avez guère vécu réellement; aussi votre âme s'est habituée à s'épanouir quand même, dans une région au-dessus de la vie réelle, et cette noble existence torturée, toujours souriante et douce, restera comme une légende dans le coeur de nos enfants.

Merci, merci, et pardon mille fois pour les inquiétudes que vous m'exprimez. Aucun médecin ne sait jamais comment je m'atténue et me remets si vite; je ne le sais pas non plus. Je ne devrais, parler de moi qu'in articulo mortis, puisque je donne de fausses peurs à mes amis.

Maurice vous embrasse, et moi aussi, bien tendrement. Ne vous fatiguez pas à m'écrire; mais, quand vous êtes bien ou passablement, deux lignes! c'est un si grand bonheur pour nous!

A vous.

G. SAND.

DCXXXIII

A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN

Nohant, 11 avril 1867.

Quoi qu'il en soit, me voilà mieux et très calme, à Nohant, où j'ai passé presque tout l'hiver. Maurice est heureux en ménage; il a un vrai petit trésor de femme, active, rangée, bonne mère et bonne ménagère, tout en restant artiste d'intelligence et de coeur. Nous avons un seul petit enfant; une fillette de quinze mois, qui s'appelle Aurore, et qui annonce aussi beaucoup d'intelligence et d'attention. La gentille créature semble faire son possible pour nous consoler du cher petit que nous avons perdu. Maurice est devenu grand piocheur, naturaliste, géologue et romancier par-dessus le marché. Moi, j'ai peu travaillé cet hiver; j'ai été trop détraquée.

Voilà notre bulletin en réponse au vôtre. Mais pourquoi donc êtes-vous si brouillés avec Paris? Est-ce que l'Exposition n'attirera pas ma fifille[1]? Et puis la France, en somme, n'est-ce pas quelque chose, et quelqu'un à retrouver, ne fût-ce que pour résumer sa propre vie en la voyant se transformer? La surface, n'est pas belle; c'est la phase de l'impudence dans les moeurs avec l'hypocrisie dans les idées. Mais on dit qu'il se fait, en dessous, un grand travail économique et philosophique d'où sortiront un socialisme nouveau et une politique nouvelle. Il faut vivre dans cet espoir; car les classes qui remuent et qui paraissent sont affreusement pourries; et l'on est étonné de se voir, à soixante ans passés, plus jeune et plus naïf que la jeunesse et la prétendue virilité de ce temps. Que de choses il y aurait à se dire sur tout cela! mais vous pressentez bien ce qui en est, et, sauf que je me plains de l'abandon où vous laissez vos amis, j'approuve fort votre retraite dans la vie de famille, seul et dernier refuge de la liberté de l'âme.

J'embrasse et chéris éternellement ma fifille grande et bonne, et nous nous réunissons tous trois pour vous envoyer à tous deux, ainsi qu'à vos chers enfants, nos meilleures amitiés de coeur.

G. SAND.

[1] Madame Pauline Viardot-Garcia.

DCXXXIV

A M. ANDRÉ BOUTET, A PALAISEAU

Nohant, 15 avril 1867.

Cher ami,

Je prends acte de votre bonne promesse pour les vacances ou pour un autre moment de l'année où vous serez le mieux disponible. Nous nous entendrons pour que je ne sois pas en excursion dans ce moment-là. Nous philosopherons au grand soleil, si Dieu nous donne un meilleur été que l'autre. Mais je crois notre philosophie bien droite et bien claire. Le désir maladif de se perdre dans les questions métaphysiques s'apaise quand on en a tâté sérieusement.

Si le cher papa[1], qui croit découvrir des choses rebattues, avait fait quelques vraies études, il affirmerait de moins en moins la nature spéciale et le rôle spécial de Dieu. Contentons-nous de vivre du sentiment qui nous pousse à rêver une perfection relative, et à y croire d'autant plus que nous nous sentons devenir meilleurs.

Au reste, pour en revenir au papa, sa lettre était bonne comme lui et moins fanatique de certitude que la précédente. Sa chimère est celle d'un esprit généreux; sa vanité, celle d'un coeur très pur.

Quand on voit le genre humain perdu de bêtise et de vice, et la vieillesse, aussi bien que la jeunesse d'à présent, tourner à l'égoïsme et au matérialisme, on est heureux de trouver dans sa famille une belle âme dont les défauts et les travers ne sont que l'excès de qualités sérieuses et d'instincts touchants. Aimez-vous donc quand même. Ne faut-il pas que la famille s'essaye aux habitudes de tolérance et de libre pensée qui doivent gouverner les sociétés futures?

Nous sommes malheureusement encore les fils de ceux qui s'envoyaient mutuellement à la guillotine, et les petits-fils de ceux qui s'envoyaient au bûcher, pour cause d'idées contraires. Il faut bien que nous apprenions à porter en nous notre propre pensée et nos propres croyances, sans exiger que les antres nous suivent et sans aimer moins ceux qui ne nous suivent pas. Ce n'est pas un idéal si bleu à entrevoir. La raison, d'accord en ceci avec le sentiment, admet déjà la tolérance: reste l'habitude à prendre. Essayons, chacun chez nous.

Maurice est très content que Miss Mary vous amuse. Il en était un peu dégoûté à cause des si et des mais de la Revue, qui prend à tâche de décourager tous ses rédacteurs, et qui, au fond, est bien plus avec les princes libertins et les duchesses amoureuses et dévotes de F…, qu'avec les Sand et consorts. Mais je lui remonte le moral, parce que son roman est véritablement un progrès sur ceux qui précèdent.

Embrassez, pour Lina et pour moi, toute la chère famille. Aurore vous envoie des baisers à poignée en se maniérant de la façon la plus comique.

G. SAND.

[1] M. Desplanches. Voir la lettre DCIII, qui lui est adressée.

DCXXXV

A M. LOUIS VIARDOT, A PARIS[1]

Nohant, 24 avril 1867,

Mon cher incrédule,

C'est très bien, très bien dit et pensé. Je ne vous dis pas non. Seulement je vous dis: Il y a plus que ça. Vous êtes dans le vrai; mais le vrai n'est pas un chemin fermé; au delà du but atteint, il y a encore autre chose qui est encore le vrai, et ainsi toujours jusqu'à la fin des siècles de l'humanité. Si la raison et l'expérience fermaient le livre de la vie intellectuelle, elles ne vaudraient pas beaucoup mieux que les chimères d'un spiritualisme mal entendu. Je pense, moi, que vous n'avez pas assez tenu compte de l'importance du sentiment dans les éléments de la certitude. Vous trouvez trop commode de le supprimer comme une aimable hypothèse; vous oubliez qu'il a juste autant de valeur que la raison, et que l'induction ne le cède en rien à la déduction. Je ne vous donnerai pas la clef qui ouvrira les deux portes à la fois pour nous faire pénétrer dans le monde des idées complètes. Je ne l'ai pas, je suis trop bête; mais je sais bien qu'il y a une double entrée, et que vous ne frappez qu'à une seule. Sur ce, continuez à frapper; cela né peut faire que du bien; car le seul malice sont les portes qui ne s'ouvrent pas. Je vous embrasse avec amitié.

Et je dis à Pauline:

Fille chérie, vous me tentez bien; mais, hélas! vous ne savez pas comme je suis vieille depuis six mois. J'avais arrangé ma vie pour avoir un peu de liberté, et j'en aurais si je me portais bien. Mais me voilà à chaque instant faible et bonne à rien. Le printemps me ranime, et tout à coup m'écrase. Vais-je reprendre mon activité et la jeunesse de soixante-trois ans que je croyais revenue l'année dernière? C'est ambitieux, et, s'il faut me résigner à mon vrai âge, c'est comme Dieu voudra. Que Louis me pardonne cette hypothèse; moi, j'en ai l'habitude, et je n'accuse pas Dieu quand je suis malade; mais je lui demande tout de même de me donner la force d'aller vous voir, ma chère fille, avant de prendre des béquilles. Nous verrons ce qu'il décidera, ce vieux bon Dieu. Quand il fera chaud, bien chaud, peut-être que je serai vaillante encore une fois.

Je vous embrasse maternellement, comme toujours.

[1] Après avoir reçu son opuscule intitulé Libre Examen, apologie d'un incrédule.

DCXXXVI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 9 mai 1867.

Cher ami,

Je vas bien, je travaille, j'achève Cadio. Il fait chaud, je vis, je suis calme et triste, je ne sais guère pourquoi. Dans cette existence si unie, si tranquille et si douce que j'ai ici, je suis dans un élément qui me débilite moralement en me fortifiant au physique; et je tombe dans des spleens de miel et de rosés qui n'en sont pas moins des spleens. Il me, semble que tous ceux que j'ai aimés m'oublient et que c'est justice, puisque je vis en égoïste, sans avoir rien à faire pour eux.

J'ai vécu de dévouements formidables qui m'écrasaient, qui dépassaient mes forces et que je maudissais souvent. Et il se trouve que, n'en ayant plus à exercer, je m'ennuie d'être bien. Si la race humaine allait très bien ou très mal, on se rattacherait à un intérêt général, on vivrait d'une idée, illusion ou sagesse. Mais tu vois où en sont les esprits, toi qui tempêtes avec énergie contre les trembleurs. Cela se dissipe, dis-tu? mais c'est pour recommencer! Qu'est-ce que c'est, qu'une société qui se paralyse au beau milieu de son expansion, parce que demain peut amener un orage? Jamais la pensée du danger n'a produit de pareilles démoralisations. Est-ce que nous sommes déchus à ce point qu'il faille nous prier de manger en nous jurant que rien ne viendra troubler notre digestion? Oui, c'est bête, c'est honteux. Est-ce le résultat du bien-être, et la civilisation va-t-elle nous pousser à cet égoïsme maladif et lâche?

Mon optimisme a reçu une rude atteinte dans ces derniers temps. Je me faisais une joie, un courage à l'idée de te voir ici. C'était comme une guérison que je mijotais; mais te voilà inquiet de ta chère vieille mère, et certes je n'ai pas à réclamer.

Enfin, si je peux, avant ton départ pour Paris, finir le Çadio auquel je suis attelée sous peine de n'avoir plus de quoi payer mon tabac et mes souliers, j'irai t'embrasser avec Maurice. Sinon, je t'espérerai pour le milieu de l'été. Mes enfants, tout déconfits de ce retard, veulent t'espérer aussi, et nous le désirons d'autant plus que ce sera signe de bonne santé pour la chère maman.

Maurice s'est replongé dans l'histoire naturelle; il veut se perfectionner dans les micros; j'apprends par contre-coup. Quand j'aurai fourré dans ma cervelle le nom et la figure de deux ou trois mille espèces imperceptibles, je serai bien avancée, n'est-ce pas? Eh bien, ces études-là sont de véritables pieuvres qui vous enlacent et qui vous ouvrent je ne sais quel infini. Tu demandes si c'est la destinée de l'homme de boire l'infini; ma foi, oui, n'en doute pas, c'est sa destinée, puisque c'est son rêve et sa passion.

Inventer, c'est passionnant aussi; mais quelle fatigue, après! Comme on se sent vidé et épuisé intellectuellement, quand on a écrivaillé des semaines et des mois sur cet animal à deux pieds qui a seul le droit d'être représenté dans les romans! Je vois Maurice tout rafraîchi et tout rajeuni quand il retourne à ses bêtes et à ses cailloux, et, si j'aspire à sortir de ma misère, c'est pour m'enterrer aussi dans les études qui, au dire des épiciers, ne-servent à rien. Ça vaut toujours mieux que de dire la messe et de sonner l'adoration du Créateur.

Est-ce vrai, ce que tu me racontes de G…? est-ce possible? je ne peux pas croire ça. Est-ce qu'il y aurait, dans l'atmosphère que la terre engendre en ce moment, un gaz, hilarant ou autre, qui empoigne tout à coup la cervelle et portera faire des extravagances, comme il y a eu, sous la première révolution, un fluide exaspérateur qui portait à commettre des cruautés? Nous sommes tombés de l'enfer du Dante dans celui de Scarron.

Que penses-tu, toi, bonne tête et bon coeur, au milieu de cette bacchanale? Tu es eu colère, c'est bien. J'aime mieux ça que si tu en riais; mais quand tu t'apaises et quand tu réfléchis?

Il faut pourtant trouver un joint pour accepter l'honneur le devoir et la fatigue de vivre? Moi, je me rejette dans l'idée d'un éternel voyage dans des mondes plus amusants; mais il faudrait y passer vite et changer sans cesse. La vie que l'on craint tant de perdre est toujours trop longue pour ceux qui comprennent vite ce qu'ils voient. Tout s'y répète et s'y rabâche.

Je t'assure qu'il n'y a qu'un plaisir: apprendre ce qu'on ne sait pas, et un bonheur: aimer les exceptions. Donc, je t'aime et je t'embrasse tendrement.

Je suis inquiète de Sainte-Beuve. Quelle perte ce serait! Je suis contente si Bouilhet est content. Est-ce une position et une bonne?

DCXXXVII

A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE

Nohant, 12 mai 1867.

Ami,

Je ne crois pas à l'invasion, ce n'est pas là ce qui me préoccupe. Je crains une révolution orléaniste, je me trompe peut-être. Chacun voit de l'observatoire où le hasard le place. Si les Cosaques voulaient nous ramener les Bourbons ou les d'Orléans, ils n'auraient pas beau jeu, ce me semble, et ces princes auraient peu de succès. Mais, si la bourgeoisie, plus habile que le peuple, ourdit une vaste conspiration et réussit à apaiser, avec les promesses dont tous les prétendants sont prodigues, les besoins de liberté qui se manifestent, quelle reculade et quelle nouveau leurre!

On est las du présent, cela est certain. On est blessé d'être joué par un manque de confiance trop évident, on a soif de respirer. On rêve toute sorte de soulagements et d'inconséquences. On se démoralise, on se fatigue, et la victoire sera au plus habile. Quel remède? On a encouragé l'esprit prêtre, on a laissé les couvents envahir la France et les sales ignorantins s'emparer de l'éducation; on a compté qu'ils serviraient le principe d'autorité en abrutissant les enfants, sans tenir compte de celle vérité que qui n'apprend pas à résister ne sait jamais obéir.

Y aura-t-il un peuple dans vingt ans d'ici? Dans les provinces, non, je le crains bien.

Vous craignez les Huns! moi, je vois chez nous des barbares bien plus redoutables, et, pour résister à ces sauvages enfroqués, je vois le monde de l'intelligence tourmenté, de fantaisies qui n'aboutissent à rien, qu'à subir le hasard des révolutions sans y apporter ni conviction ni doctrine. Aucun idéal! Les révolutions tendent à devenir des énigmes dont il sera impossible d'écrire l'histoire et de saisir le vrai sens, tant elles seront compliquées d'intrigues et traversées d'intérêts divers, spéculant sur la paresse d'esprit du grand nombre. Il faut en prendre son parti, c'est une époque de dissolution où l'on veut essayer de tout et tout user avant de s'unir dans l'amour du vrai. Le vrai est trop simple, il faut y arriver toujours par le compliqué. Laissons passer ces tourbillons. Ils retardent les courants, ils ne les retiennent pas.

L'avenir est beau quand même, allez! un avenir plus éloigné que nous ne l'avions pressenti dans notre jeunesse. La jeunesse devance toujours le possible; mais nous pouvons nous endormir tranquilles. Ce siècle a beaucoup fait et fera beaucoup encore; et nous, nous avons fait ce que nous avons pu. D'un monde meilleur, nous verrons peut-être que le blé lève dans celui-ci.

Adieu, cher ami de mon coeur. Je vas bien à présent et je travaille. Ce beau temps va sûrement vous soulager. Maurice vous embrasse.

G. SAND.

DCXXXVIII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 30 mai 1867.

Te voilà chez toi, vieux de mon coeur, et il faudra que j'aille t'y embrasser avec Maurice. Si tu es toujours plongé dans le travail, nous ne ferons qu'aller et venir. C'est si près de Paris, qu'il ne faut point se gêner. Moi, j'ai fait Cadio, ouf!!! Je n'ai plus qu'à le relicher un peu. C'est une maladie que de porter si longtemps cette grosse machine dans sa trompette. J'ai été si interrompue par la maladie réelle, que j'ai eu de la peine à m'y remettre. Mais je me porte comme un charme depuis le beau temps et je vas prendre un bain de botanique.

Maurice en prend un d'entomologie. Il fait trois lieues avec un ami de sa force pour aller chercher, au milieu d'une lande immense, un animal qu'il faut regarder à la loupe. Voilà le bonheur! c'est d'être bien toqué. Mes tristesses se sont dissipées en faisant Cadio; à présent, je n'ai plus que quinze ans, et tout me paraît pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Ça durera ce que ça pourra. Ce sont des accès d'innocence, où l'oubli du mal équivaut à l'inexpérience de l'âge d'or.

Comment va la chère mère? Elle est heureuse de te retrouver près d'elle!

Et le roman? Il doit avancer, que diable! Marches-tu un peu? es-tu plus raisonnable?

L'autre jour, il y avait ici des gens pas trop bêtes qui ont parlé de Madame Bovary très bien, mais qui goûtaient moins Salammbô. Lina s'est mise dans une colère rouge, ne voulant pas permettre à ces malheureux la plus petite objection; Maurice a dû la calmer, et, là-dessus, il a très bien apprécié l'ouvrage, en artiste et en savant; si bien que les récalcitrants ont rendu les armes. J'aurais voulu écrire ce qu'il a dit. Il parle peu, et souvent mal; cette fois, c'était, extraordinairement réussi.

Je veux donc te dire non pas adieu, mais au revoir, dès que je pourrai. Je t'aime beaucoup, mon cher vieux, tu le sais. L'idéal serait de vivre à longues années avec un bon et grand coeur comme toi. Mais alors on ne voudrait plus mourir, et, quand on est vieux de fait comme moi, il faut bien se tenir prêt à tout.

Je t'embrasse tendrement, Maurice aussi. Aurore est la personne la plus douce et la plus farceuse. Son père la fait boire en disant: Dominus vobiscum! puis elle boit, et répond: Amen! La voilà qui marche. Quelle merveille que le développement d'un petit enfant! On n'a jamais fait cela. Suivi jour par jour, ce serait précieux à tous égards. C'est de ces choses que nous voyons tous sans les voir.

Adieu encore; pense à ton vieux troubadour, qui pense à toi sans cesse.

DCXXXIX

AU MÊME

Nohant, 14 juin 1867.

Cher ami,

Je pars avec mon fils et sa femme pour passer quinze jours à Paris, peut-être plus si la reprise de Villemer me mène plus tard. Donc, ta bonne chère mère, que, je ne veux pas manquer, non plus, a tout le temps d'aller voir ses filles. J'attendrai à Paris que tu me dises si elle est de retour, ou bien, si je vous fais une vraie visite, vous me donnerez l'époque qui vous ira le mieux.

Mon intention, pour le moment, était tout bonnement d'aller passer une heure avec vous, et Lina était tentée d'en être; je lui aurais montré Rouen, et puis nous eussions été t'embrasser, pour revenir le soir à Paris; car la chère petite a toujours l'oreille et le coeur au guet quand elle est séparée d'Aurore, et ses jours de vacances lui sont comptés par une inquiétude continuelle que je comprends bien. Nous irons donc en courant te serrer les mains. Si cela ne se peut pas, j'irai seule plus tard quand le coeur t'en dira, et, si tu vas dans le Midi, je remettrai jusqu'à ce que tout s'arrange sans entraver en quoi que ce soit les projets de ta mère ou les tiens. Je suis très libre, moi. Donc, ne t'inquiète pas, et arrange ton été sans te préoccuper de moi.

J'ai trente-six projets aussi; mais je ne m'attache à aucun; ce qui m'amuse, c'est ce qui me prend et m'emmène à l'improviste. Il en est du voyage comme du roman: ce qui passe est ce qui commande. Seulement, quand on est à Paris, Rouen n'est pas un voyage, et je serai toujours à même, quand je serai là, de répondre à ton appel. Je me fais un peu de remords de te prendre des jours entiers de travail, moi qui ne m'ennuie jamais de flâner, et que tu pourrais laisser des heures entières sous un arbre, ou devant deux bûches allumées avec la certitude que j'y trouverai quelque chose d'intéressant. Je sais si bien vivre hors de moi! ça n'a pas toujours été comme ça. J'ai été jeune aussi et sujette aux indigestions. C'est fini!

Depuis que j'ai mis le nez dans la vraie nature, j'ai trouvé là un ordre, une suite, une placidité de révolutions qui manquent à l'homme, mais que l'homme peut, jusqu'à un certain point, s'assimiler, quand il n'est pas trop directement aux prises avec les difficultés de la vie qui lui est propre. Quand ces difficultés reviennent, il faut bien qu'il s'efforce d'y parer; mais, s'il a bu à la coupe du vrai éternel, il ne se passionne plus trop pour ou contre le vrai éphémère et relatif.

Mais pourquoi est-ce que je te dis cela? C'est que cela vient au courant de la plume; car, en y pensant bien, ton état de surexcitation est probablement plus vrai, ou tout au moins plus fécond et plus humain que ma tranquillité sénile. Je ne voudrais pas te rendre semblable à moi, quand même, au moyen d'une opération magique, je le pourrais. Je ne m'intéresserais pas à moi, si j'avais l'honneur de me rencontrer. Je me dirais que c'est assez d'un troubadour à gouverner et j'enverrais l'autre à Chaillot.

A propos de bohémiens, sais-tu qu'il y a des bohémiens de mer? J'ai découvert, aux environs de Tamaris, dans des rochers perdus, de grandes barques bien abritées, avec des femmes, des enfants, une population côtière, très restreinte, toute basanée; péchant pour manger, sans faire grand commerce; parlant une langue à part que les gens du pays ne comprennent pas; ne demeurant nulle part que dans ces grandes barques échouées sur le sable, quand la tempête les tourmente dans leurs anses de rochers; se mariant entre eux, inoffensifs et sombres, timides ou sauvages; ne répondant pas quand on leur parle. Je ne sais plus comment on les appelle. Le nom que l'on m'a dit a glissé, mais je pourrais me le faire redire. Naturellement les gens du pays les abominent et disent qu'ils n'ont aucune espèce de religion: si cela est, ils doivent être supérieurs à nous. Je m'étais aventurée toute seule au milieu d'eux. «Bonjour, messieurs.» Réponse: un léger signe de tête. Je regarde leur campement, personne ne se dérange. Il semble qu'on ne me voie pas. Je leur demande si ma curiosité les contrarie.—Un haussement d'épaules comme pour dire: «Qu'est-ce que ça nous fait?» Je m'adresse à un jeune garçon qui refaisait très adroitement des mailles à un filet; je lui montre une pièce de cinq francs en or. Il regarde d'un autre côté. Je lui en montre une en argent. Il daigne la regarder. «La veux-tu?» Il baisse le nez sur son ouvrage. Je la place près de lui, il ne bouge pas. Je m'éloigne, il me suit des yeux. Quand-il croit que je ne le vois plus, il prend la pièce, et va causer, avec un groupe. J'ignore ce qui se passe. J'imagine qu'on joint tout cela au fonds commun. Je me mets à herboriser à quelque distance, en vue, pour savoir si on viendra me demander autre chose ou me remercier. Personne ne bouge. Je retourne comme par hasard de leur côté, même silence, même indifférence. Une heure après, j'étais au haut de la falaise et je demandais au garde-côte ce que c'était que ces gens-là qui ne parlaient ni français, ni italien, ni patois. Il me dit alors le nom, que je n'ai pas retenu.

Dans son idée, c'étaient des Mores, restés à la côte depuis le temps des grandes invasions de la Provence, et il ne se trompait peut-être pas. Il me dit qu'il m'avait vue au milieu d'eux, du haut de son guettoir, et que j'avais eu tort, parce que c'étaient des gens capables de tout; mais, quand je lui demandai quel mal ils faisaient, il m'avoua qu'ils n'en faisaient aucun. Ils vivaient du produit de leur pêche et surtout des épaves qu'ils savaient recueillir avant les plus alertes. Ils étaient l'objet du plus parfait mépris. Pourquoi? Toujours la même histoire. Celui qui ne fait pas comme tout le monde ne peut faire que le mal.

Si tu vas dans ce pays-là, tu pourras peut-être en rencontrer à la pointe du Brusq. Mais ce sont des oiseaux de passage, et il y a des années où ils ne paraissent plus.

Je n'ai pas seulement aperçu le Paris-Guide. On me devait pourtant bien un exemplaire; car j'y ai donné quelque chose sans réclamer aucun payement. C'est à cause de ça, probablement, qu'on m'a oubliée. Pour conclure, je serai à Paris du 20 juin au 5 juillet. Donne-moi là de les nouvelles, toujours rue des Feuillantines,97. Je resterai peut-être davantage, mais je n'en sais rien. Je t'embrasse tendrement, mon grand vieux. Marche un peu, je t'en supplie. Je ne crains rien pour le roman; mais je crains pour le système nerveux prenant trop la place du système musculaire. Moi, je vais très bien, sauf des coups de foudre où je tombe sur mon lit pendant quarante-huit heures sans vouloir qu'on me parle. Mais c'est rare, et, pourvu que je ne me laisse pas attendrir pour qu'on me soigne, je me relève parfaitement guérie.

Tendresses de Maurice. L'entomologie l'a repris cette année; il trouve des merveilles. Embrasse ta mère pour moi et soigne-la bien. Je vous aime de tout mon coeur.

DCXL

A M. HENRY HARRISSE, A VIENNE (AUTRICHE)

Nohant, 28 juillet 1867.

Cher ami,

Je vous ai écrit deux fois, et vous m'apprenez, de Venise, que vous n'avez rien reçu! L'Italie est donc toujours le pays où rien ne marche, pas même la poste, et où les lettres subissent un embargo mystérieux? Je savais bien que vous y auriez des déceptions terribles. L'étranger et le pape ne pèsent pas durant des siècles sur une nation pour qu'elle se réveille un beau matin jeune et forte. L'esclavage est un crime pour qui le subit, aussi bien que pour qui l'impose. Il faut bien en recevoir le châtiment, c'est-à-dire en subir la conséquence.

J'avais pourtant rêvé de revoir Venise délivrée. Mais, si tout y va de mal en pis, si la liberté n'a pu lui rendre la vie, c'est encore plus triste que de la voir opprimée. Où êtes-vous, à présent? recevrez-vous cette lettre? J'en doute, puisque les autres ont été supprimées. Dieu sait pourtant si elles intéressaient les polices papales!—Je crois que vous allez être guéri et consolé par la vue des montagnes. Ces grandes choses-là ne changent pas.

Vous me demandez où je serai en septembre. À Nohant probablement, et pourtant je n'en sais rien. S'il se faisait enfin un été, j'irais courir un peu. Nous avons pour la seconde fois une saison déplorable, des orages, de la pluie et du froid. Il faisait plus chaud à Paris, où j'ai passé quelques semaines, avec mes enfants, et où l'Exposition m'a beaucoup intéressée. J'y retournerai quand je pourrai. Mais, en vérité, je ne sais rien de moi. Je me trouve calme ici, et je vois pousser ma petite. Je travaille tout doucement. Il y a longtemps que Cadio est fini et attend son tour à la Revue.

Ne quittez pas l'Europe sans que nous nous revoyions. Nous nous arrangerons bien pour nous accrocher quand vous serez de retour en France. Mes enfants vous envoient leurs amitiés, et moi, je vous souhaite bon plaisir et bonne santé en voyage. A vous de coeur.

DCXLI

A M. FRANÇOIS ROLLINAT, À CHÂTEAUROUX

Nohant, 29 juillet 1867.

Cher ami,

Je n'ai pu voir M. Lafagette qu'un instant. J'étais souffrante et mes enfants m'emmenaient de force à la promenade. Je l'ai donc appelé en conférence sur la route, en passant à Vic. Puisque tu t'intéresses particulièrement à ce jeune homme, qui par lui-même d'ailleurs, me paraît intéressant, je désirerais être à même de lui donner un bon conseil. Mais, en fait de poésie montée de ton comme celle-ci, je suis un mauvais juge. J'ai trop fait de parodies de ce genre dans nos gaietés de famille, et tu m'as trop donné l'exemple, coupable que tu es, de chefs-d'oeuvre ébouriffants pour que je puisse jamais prendre au sérieux les strophes échevelées des jeunes disciples de cette école.

Et, pourtant, je ne voudrais pas être injuste: celui-ci a des éclairs dignes des maîtres, et, à côté de puérilités emphatiques, il a du vrai souffle, des expressions heureuses, de l'habileté de langage et de l'inspiration. Ce qu'il fait est souvent mauvais, parfois très beau, rarement médiocre. Ce serait grand dommage de le décourager, et je crois que le bon conseil à lui donner, s'il voulait le recevoir, serait celui-ci: «Faites des vers encore et toujours; mais n'en publiez pas encore. Attendez que votre goût se soit formé et que vous sentiez pourquoi on vous donne cet avis. C'est à, vous de le trouver vous-même. Autrement, toute critique vous semblera pédante et arbitraire, et vous nuira au lieu de vous profiter.»

J'avais l'idée d'adresser M. Lafagette à Théophile Gautier, qui est un meilleur juge que moi. Mais, outre que je ne sais trop s'il ne m'enverra pas promener, je crois être sûre, à présent que j'ai lu avec attention I'opuscule entier, que son jugement serait conforme au mien. Toutefois, si M. Lafagette persiste, à le voir, je lui donnerai une lettre. Théophile est très bon, comme un grand artiste et un vrai maître qu'il est en l'art des vers, et je ne pense pas qu'il décourage ce jeune homme.

Mais que va-t-il faire à Paris, après ces malédictions jetées à la moderne Babylone? C'est l'amour de la montagne et l'enthousiasme de la solitude qui l'ont inspiré. Il m'a dit vouloir se lancer dans la vie littéraire. Qu'est-ce que c'est que cela? où ça se trouve-t-il? qu'entend-il par là? J'ai cru d'abord que c'était un éditeur qu'il voulait trouver, et je lui ai dit la vérité. Eût-il une préface de Victor Hugo, il lui faudra probablement faire les frais de sa première publication. Aucune recommandation ne lui servira quand il s'agira, pour un marchand de littérature, de risquer une somme, quelconque. Les revues et les journaux littéraires sont encombrés de poésie et en consomment fort peu. Ils n'accepteront pas le côté pamphlétaire de la chose. C'est trop hardi pour eux, et, d'ailleurs, ils ne le pourraient pas. Je ne vois donc pas comment je pourrais être utile à ses débuts.

Quant à la vie littéraire, je ne la connais pas. Je ne connais pas de milieu littéraire où elle s'exprime et se manifeste de manière à lui être accessible avant qu'il ait fait preuve de maturité;—c'est-à-dire que je ne connais intimement que des vieux comme moi.

Résume tout cela à sa famille et à lui comme tu l'entendras. Pour être utile aux gens, il faut les connaître et savoir leur présenter les choses; autrement, on les blesse sans les éclairer.

A toi de coeur, mon vieux ami.

GEORGE SAND.

DCXLII

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

Nohant, 6 août 1867.

Quand je vois le mal que mon vieux se donne pour faire un roman, ça me décourage de ma facilité, et je me dis que je fais de la littérature savetée. J'ai fini Cadio; il est depuis longtemps dans les pattes de Buloz. Je fais une autre machine [1] mais je n'y vois pas encore bien clair; que faire sans soleil et sans chaleur? C'est à présent que je devrais être à Paris, revoir l'Exposition à mon aise, et promener ta mère avec toi; mais il faut bien travailler, puisque je n'ai plus que ça pour vivre. Et puis les enfants! cette Aurore est une merveille. Il faut bien la voir, je ne la verrai peut-être pas longtemps, je ne me crois pas destinée à faire de bien vieux os: faut se dépêcher d'aimer!

Oui, tu as raison, c'est là ce qui me soutient. Cette crise d'hypocrisie amasse une rude réplique et on ne perd rien pour attendre. Au contraire, on gagne. Tu verras ça, toi qui es un vieux encore tout jeune. Tu as l'âge de mon fils. Vous rirez ensemble quand vous verrez dégringoler ce tas d'ordures.

Il ne faut pas être Normand, il faut venir nous voir plusieurs jours, tu feras des heureux; et, moi, ça me remettra du sang dans les veines et de la joie dans le coeur.

Aime toujours ton vieux troubadour et parle-lui de Paris; quelques mots quand tu as le temps.

Fais un canevas pour Nohant à quatre ou cinq personnages, nous te le jouerons.

On t'embrasse et on t'appelle.

[1] Mademoiselle Merquem.

DCXLIII

A M. RAOUL LAFAGETTE, A PARIS

Nohant, 10 août 1867.

Monsieur,

Puisque, à tant d'éclat et de vigueur dans l'esprit, vous joignez tant de douceur et de modestie, j'irai jusqu'au bout de ma franchise. Je vous dirai: «Attendez encore pour vous faire connaître; vous êtes si jeune!» Et, pourtant, ceci est mon sentiment personnel, et il me vient des scrupules en lisant les deux pièces que vous m'envoyez. Il me semble qu'elles ont une réelle valeur. Tenez, allez voir un vrai maître, Théophile Gautier; allez-y de ma part, avec ma lettre. Il est bon comme ceux qui sont forts, il vous donnera un vrai bon conseil. Vous êtes discret, vous ne lui prendrez que le temps qu'il pourra vous donner; et vous avez le coeur droit,—cela, j'en suis sûre,—vous profiterez de ce qu'il vous dira. Moi j'ignore absolument comment on s'y prend pour publier des morceaux détachés. Il vous renseignera à cet égard en deux mots, et s'il vous dit, comme moi: «C'est trop tôt!» croyez-le avec la même aménité que vous me témoignez.

GEORGE SAND.

DCXLIV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 18 août 1867.

Où es-tu, mon cher vieux? Si par hasard tu étais à Paris dans les premiers jours de septembre, tâche que nous nous voyions. J'y passe trois jours et je reviens ici. Mais je n'espère pas t'y rencontrer. Tu dois être dans quelque beau pays, loin de Paris et de sa poussière. Je ne sais même pas si ma lettre te joindra. N'importe, si tu peux me donner de tes nouvelles, donne-m'en. Je suis au désespoir. J'ai perdu tout à coup, et sans le savoir malade, mon pauvre cher vieux ami Rollinat, un ange de bonté, de courage, de dévouement. C'est un coup de massue pour moi. Si tu étais là, tu me donnerais du courage; mais mes pauvres enfants sont-aussi consternés que moi: nous l'adorions, tout le pays l'adorait.

Porte-toi bien, toi, et pense quelquefois, aux amis absents. Nous t'embrassons tendrement. La petite va très bien, elle est charmante.

DCXLV

A MADAME ARNOULD-PLÉSSY, A PARIS

Nohant, 23 août 1867.

Chère fille,

Je suis par terre. J'ai perdu inopinément, brutalement, mon vieux, mon cher Rollinat, mon ange sur la terre. La destinée est féroce. J'en suis malade et brisée. J'aurai le courage qu'il faut avoir, je sais bien que, là où il est, il est mieux. Sa vie était écrasante. C'est moi qui suis frappée: c'est dans l'ordre de souffrir.

Je ne sais plus bien quand j'irai à Paris. Si j'y vas, je tâcherai bien d'aller à vous. Mais, en ce moment, je n'ai la force d'aucun projet arrêté. Je ne veux pas être triste devant mes enfants. En apprenant cette horrible nouvelle, ma pauvre Lina s'est évanouie. Elle est, entre nous soit dit, enceinte. Maurice a été bien affecté aussi, et tout le monde au pays, car il était si aimé!

Je m'abrutis dans la poussière de mes herbiers, car je ne peux pas écrire. Tout ce qui est réflexion me navre. Ces sciences naturelles sont des secours. Votre pays est riche, à ce que je vois. Quand vous viendrez, je vous apprendrai à arranger vos plantes; elles sont mal préparées. Elles tombent en poussière et, pour quelques-unes, c'est grand dommage. Je partage votre prédilection pour la parnassie. On se figure que certaines plantes sont douces et heureuses plus que les autres. Je vous embrasse et vous aime, ma bonne fille.

G. SAND.

DCXLVI

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

Nohant, 27 août 1867..

Cher excellent ami,

J'ai été frappée d'une douleur profonde. J'ai perdu mon ami Rollinat, qui était un frère dans ma vie: je l'ai su à peine malade et il demeurait à huit lieues de moi! J'ai été si accablée pendant quelques jours, que je ne comprenais pas cette séparation, je n'y croyais pas. Je la sens, à présent. C'est l'heure du courage qui est la plus cruelle, n'est-ce pas?

On dit qu'en vieillissant on a moins de sensibilité et il en devrait être ainsi, car le terme de la séparation est plus court; mais je trouve le déchirement plus affreux, moi. Plus on avance dans le voyage, plus on a besoin de s'appuyer sur les vieux compagnons de route, et celui-là était un des plus éprouvés et des plus solides, une âme comme la vôtre; oui, il était digne de vous être comparé. Il avait toutes les vertus, aussi. Il est bien où il est à présent, il reçoit sa récompense, il se repose de ses fatigues, il entrevoit des lueurs nouvelles, un espoir plus net, une vie meilleure à parcourir, des devoirs nouveaux avec des forces retrempées et un coeur rajeuni.

Mais rester sans lui, voilà le difficile et le cruel!

Je sais que vous m'en aimerez mieux et que vous penserez à moi avec plus de tendresse encore. Je ne veux pas me plaindre. Rien ne m'attache plus à la vie que mes enfants et mes amis. Tout ce qui n'est pas affection m'ennuie à présent, le travail n'est plus pour moi qu'un moyen, de me fatiguer pour m'endormir.

Je sais de la vie tout ce qu'elle peut donner, c'est-à-dire, hélas! tout ce qu'elle ne peut pas nous donner dans ces jours de décomposition où la misère humaine met à nu toutes ses plaies morales. Nous subissons les lois du temps et les fatalités de l'histoire. Plus heureux que les hommes du passé, nous ne disons pas comme eux: «C'est la fin du monde.» Nous ne croyons pas que tout est usé et brisé parce que tout va mal; mais la notion du progrès, qui nous a faits plus forts de raisonnement que nos pères, nous a-t-elle faits plus patients? Elle a, comme toutes les choses de la civilisation, aiguisé notre esprit et augmenté notre ardeur. Nous avons besoin d'être heureux, nous sentons que cela est dù à la race humaine, la soif du mieux, du bon et du vrai nous dévore.

Nos pères avaient la résignation, le dégoût de la vie présente, le mépris de la terre. Cela ne nous est plus permis. Nous sentons que mépriser le jour où nous sommes est lâche et criminel, et pourtant nous tombons dans ce crime à chaque instant.—Pas vous! non, je vois bien que vous vivez toujours d'une idée intense. Vous voyez le fait, vous cherchez l'action, vous rêvez au moyen. Vous vous demandez comment la France peut sauver la France; vous êtes militaire parce que vous êtes militant; c'est beau et bien, je vous envie.

Moi, je ne doute pas des bras, je crains pour les coeurs. Que la guerre s'allume sur une grande ligne, avant peu, je le crois; que nous nous défendions bien, je l'espère; mais serons-nous plus forts après? Est-ce parce que nous gagnerons des batailles que nous serons plus hommes et que nous comprendrons mieux la vérité? En 93, nous défendions une idée; en 1815, nous ne défendions que le sol. N'importe, le nom sacré de la France est encore un prestige; vous avez raison; ne crions pas nos douleurs et, jusqu'à la mort, cachons nos blessures.

Amitiés dévouées de Maurice, et à vous de tout mon coeur.

G. SAND.

DCXLVII

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

Nohant, août 1867.

Je te bénis, mon cher vieux pour la bonne pensée que tu as eue de venir; mais tu as bien fait de ne pas voyager malade. Ah! mon Dieu, je ne rêve que maladie et malheur: soigne-toi, mon vieux camarade. J'irai te voir si je peux me remonter; car, depuis ce nouveau coup de poignard, je suis faible et accablée et je traîne une espèce de fièvre. Je t'écrirai un mot de Paris. Si tu es empêché, tu me répondras par télégramme. Tu sais qu'avec moi, il n'y a pas besoin d'explications: je sais tout ce qui est empêchement dans la vie et jamais je n'accuse les coeurs que je connais. —Je voudrais que, dès à présent, si tu as un moment pour m'écrire, tu me dises où il faut que j'aille passer trois jours pour voir la côte normande sans tomber dans les endroits où va le monde. J'ai besoin, pour continuer mon roman, de voir un paysage de la Manche, dont tout le monde n'ait pas parlé, et où il y ait de vrais habitants chez eux, des paysans, des pécheurs, un vrai village dans un bon coin à rochers. Si tu étais en train, nous irions ensemble. Sinon ne t'inquiète pas de moi. Je vas partout et je ne m'inquiète de rien. Tu m'as dit que cette population des côtes était la meilleure du pays, qu'il y avait là de vrais bonshommes trempés. Il serait bon de voir leurs figures, leurs habits, leurs maisons et leur horizon. C'est assez pour ce que je veux faire, je n'en ai besoin qu'en accessoires; je ne veux guère décrire; il me suffit de voir, pour ne pas mettre un coup de soleil à faux. Comment va ta mère? as-tu pu la promener et la distraire un peu? Embrasse-la pour moi comme je t'embrasse.

Maurice t'embrasse; j'irai à Paris sans lui: il tombe au jury pour le 2 septembre jusqu'au… on ne sait pas. C'est une corvée. Aurore est très coquette de ses bras, elle te les offre à embrasser; ses mains sont des merveilles, et d'une adresse inouïe pour son âge.

Au revoir donc, si je peux me tirer bientôt de l'état où je suis. Le diable, c'est l'insomnie; on fait trop d'efforts le jour pour ne pas attrister les autres. La nuit, on retombe dans soi.

DCXLVIII

A MADAME ARNOULD-PLESSY, AU QUARTIER, PAR DIJON (COTE-D'OR)

Nohant, 1er septembre 1867.

Chère fille,

Auriez-vous, par hasard, dans vos environs un jardinier à nous indiquer? ou pourriez-vous vous en faire indiquer un à Dijon? Si oui, répondez tout de suite et je vous dirai nos exigences et nos offres.

Il se peut bien que j'aille, de Paris, vous embrasser si je ne suis pas trop patraque; ce sera une question d'entrain et de santé. J'en ai bien envie; mais il faut pouvoir.

La succise est très mignonne; mais vous devez avoir, dans quelque terrain humide,—puisque vous m'avez envoyé le drosera et la parnassie,—deux petites merveilles qui feront notre bonheur: c'est l'anagallis tenella (mouron délicat) et la campanule à feuilles de lierre. Si vous ne les connaissez pas, après avoir dit oui ou non pour le jardinier, dites oui ou non pour les fleurettes. Je vous les enverrai dans une lettre.

J'ai fini de ranger mon herbier du Centre. C'est un travail de huit jours qui m'a aidée à franchir le pas douloureux. Je ne pouvais plus écrire, je commence à m'y remettre.

Je vous aime et je vous embrasse. Vous viendrez, vous, bien sûr, n'est-ce pas?

G. SAND.

DCXLIX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 10 septembre 1867.

Cher vieux,

Je suis inquiète, de n'avoir pas de tes nouvelles depuis cette indisposition dont tu me parlais. Es-tu guéri? Oui, nous irons voir les galets et les falaises, le mois prochain, si tu veux, si le coeur t'en dit. Le roman galope; mais je le saupoudrerai de couleur locale après coup.

En attendant, je suis encore ici, fourrée jusqu'au menton dans la rivière tous les jours, et reprenant mes forces tout à fait dans ce ruisseau froid et ombragé que j'adore, et où j'ai passé tant d'heures de ma vie à me refaire après les trop longues séances en tête-à-tête avec l'encrier. Je serai définitivement le 16 à Paris; le 17 à une heure, je pars pour Rouen et Jumièges, où m'attend, chez M. Lepel-Cointet, propriétaire, mon amie madame Lebarbier de Tinan; j'y resterai le 18 pour revenir à Paris le 19. Passerai-je si près de toi sans t'embrasser? J'en serai malade d'envie; mais je suis si absolument forcée de passer la soirée du 19 à Paris, que je ne sais pas si j'aurai le temps. Tu me le diras. Je peux recevoir un mot de toi le 16 à Paris, rue des Feuillantines, 97. Je ne serai pas seule: j'ai pour compagne de voyage une charmante jeune femme de lettres, Juliette Lamber. Si tu étais joli, joli, tu viendrais te promener à Jumièges le l9. Nous reviendrions ensemble, de manière que je puisse être à Paris à six heures du soir au plus tard. Mais, si tu es tant soit peu souffrant encore, ou plongé dans l'encre, prends que je n'ai rien dit et remettons à nous voir au mois prochain. Quant à la promenade d'hiver à la grève normande, ça me donne froid dans le dos, moi qui projette d'aller au golfe Jouan à cette époque-là!

J'ai été malade de la mort de mon pauvre Rollinat. Le corps est guéri, mais l'âme! Il me faudrait passer huit jours avec toi pour me retremper à de l'énergie tendre; car le courage froid et purement philosophique, ça me fait comme un cautère sur une jambe de bois.

DCL

PROTESTATION INSÉRÉE DANS LE JOURNAL LA LIBERTÉ A PARIS

Nohant, 23 septembre 1867.

J'apprends avec la plus grande surprise que des journalistes sont menacés de poursuites, pour avoir reproduit un fragment de la préface du roman de Cadio, dont je suis l'auteur. Si ce fragment est dangereux, ce que je ne crois pas, pourquoi ceux qui l'ont cité seraient-ils plus blâmables que celui qui l'a écrit? Dira-t-on qu'en rapportant un fait historique encore inédit, on a voulu raviver des haines mal assoupies? Il est facile, en lisant toute la préface et tout le roman de Cadio, de voir que le but de l'ouvrage est diamétralement contraire à cette intention: que l'auteur s'est, pour ainsi dire, absenté de son travail, afin de laisser parler l'histoire; et l'histoire prouve de reste que les plus saintes causes sont souvent perdues quand le délire de la vengeance s'empare des hommes.

Si jamais l'horreur de la cruauté, de quelque part qu'elle vienne, a endolori et troublé une âme, je puis dire que le roman de Cadio est sorti navré de cette âme navrée, et que, pour conserver sa foi, l'auteur a dû lutter contre le terrrible spectre du passé. Il est impossible d'étudier certaines époques et de revoir les lieux où certaines scènes atroces se sont produites sans être tenté de proscrire tout esprit de lutte et sans aspirer à la paix à tout prix.

Mais la paix à tout prix est un leurre, et celle qu'on achète par des lâchetés n'est qu'un écrasement féroce qui ne donne pas même le misérable bénéfice de la mort lente. Ce n'est donc pas par le sacrifice de la dignité humaine que l'on pourra jamais conquérir le repos; c'est par la discussion libre, et par elle seule, que l'on pourra préparer les hommes à traverser les luttes sociales sans éprouver l'horrible besoin de s'égorger les uns les autres. Laissez donc la discussion s'établir sérieuse, pour qu'elle devienne impartiale. Tout refoulement de la pensée, tout effort pour supprimer la vérité soulèveront des orages, et les orages emportent tôt ou tard ceux qui les provoquent.

Dira-t-on qu'il ne faut pas chercher dans un passé trop récent les enseignements de l'histoire? Où donc les trouvera-t-on mieux appropriés au besoin que nous avons d'en profiter? Sont-ce les Grecs et les Romains qui nous révéleront les dangers et les espérances de notre avenir? Leur milieu historique, le sens philosophique de leur destinée ne nous sont plus applicables; et, d'ailleurs, c'est toujours dans l'expérience de sa propre vie que l'homme trouve la force de se vaincre ou de se développer. Pourquoi donc un gouvernement sorti de nos luttes les plus récentes, la révolution de 89 et celle de 48, prendrait-il fait et cause pour ou contre les acteurs d'un drame en deux parties qui, toutes deux, lui ont profité?

Et puis, en somme, prenez garde à des poursuites contre l'histoire; car, en voulant empêcher qu'elle ne se fasse, vous la feriez vous-même avec une publicité, un éclat et un retentissement que nous n'avons pas à notre disposition. Nul ne peut nourrir l'espérance de supprimer le passé; Dieu même ne pourrait le reprendre. A quoi ont servi les poursuites, acharnées de la Restauration contre vous, messieurs, qui êtes aujourd'hui au pouvoir? Elles vous ont rendu le service de faire de vous des victimes, et d'amener à vous le libéralisme de cette époque.

Ne faites donc pas de victimes, à moins que vous ne vouliez vous faire des ennemis. Laissez l'histoire se faire aussi d'elle-même par la discussion et par l'enseignement, par la polémique ou par la littérature; là seulement, elle éclora avec le calme que vous prescrivez. Ne l'obligez pas à sortir armée de chaque bouche, avec sa terrible preuve à l'appui. Il y en aurait trop, et vous seriez effrayés vous-mêmes des documents que le présent a mis en réserve pour l'avenir. L'histoire se ferait trop vite, et nous sommes les premiers à souhaiter qu'elle vienne à son heure, comme toute évolution sérieuse de la conscience humaine.

GEORGE SAND.

DCLI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Paris, mardi 1er octobre 1867.

D'où crois-tu que j'arrive? De Normandie! Une charmante occasion m'a enlevée il y a six jours. Jumièges m'avait passionnée. Cette fois, j'ai vu Étretat, Yport, le plus joli de tous les villages, Fécamp, Sàint-Valery, que je connaissais, et Dieppe, qui m'a éblouie; les environs, le château d'Arques, la cité de Limes, quels pays! J'ai donc repassé deux fois à deux pas de Croisset et je t'ai envoyé de gros baisers, toujours prête à retourner avec toi au bord de la mer ou à bavarder avec toi, chez toi, quand tu seras libre. Si j'avais été seule, j'aurais acheté une vieille guitare et j'aurais été chanter une romance sous la fenêtre de ta mère. Mais je ne pouvais te conduire une smala.

Je retourne à Nohant et je t'embrasse de tout mon coeur.

Je crois que les Bois-Doré vont bien, mais je n'en sais rien. J'ai une manière d'être à Paris, le long de la Manche, qui ne me met guère au courant de quoi que ce soit. Mais j'ai cueilli des gentianes dans les grandes herbes de l'immense oppidum de Limes avec une vue de mer un peu chouette. J'ai marché comme un vieux cheval: je reviens toute guillerette.

DCLII

A M. HENRY HARRISSE, A PARIS

Nohant, 14 octobre 1867.

Je vous remercie, cher ami, de l'empressement que vous avez mis, à voir mes amis de la Ferme-des-Mathurins [1]. J'ai été un peu paresseuse et, depuis deux jours que je suis ici, je ne fais que dormir ou flâner, embrasser ma petite ou ranger des plantes. Quand on est seule chargée de conduire sa vie au dehors, femme et vieille avec ça, et distraite par nature, il faut faire de grands efforts de volonté pour ne pas s'embrouiller à tout instant. Quand je me retrouve ici, où la vie est toute faite, où je n'ai à me mêler d'aucune initiative, où le feu est fait sans que j'y mette la main, et le dîner prêt sans que je le commande, j'ai quelques jours d'un farniente agréable et pas mal égoïste.

Mais cela ne doit pas durer. Je vais me remettre au travail, et je commence par vous dire bonjour pour me sortir de mon idiotisme. J'ai trouvé Aurore en train d'être sevrée et un peu agitée; mais c'est fini et tout va bien. Le père et la mère vont bien aussi et sont ravis de savoir que vous nous reviendrez. Je vous le disais bien! Je sentais que vous ne pouviez pas quitter comme cela des gens qui vous aiment. Qu'est-ce qu'il y a de bon dans la vie hormis cela?

A propos, le livre de Taine est bien dur, bien triste et bien froid: très beau pourtant, très artiste; le côté de l'esprit est plus original que gai et plus tenté que réussi. Mais il y a tant d'admirables choses, que cela laisse tout de même une force dans l'âme et une clarté dans la conscience. Oserai-je lui dire cela, le bien et le mal? Je n'ai pas le droit de critique et je critiquerais surtout le point de vue, dont la vérité ne porte que sur un certain monde factice, et ne descend pas assez dans les intérieurs honnêtes et vrais. Ce n'est pas le don de voir le bon et le bien qui lui manque, à preuve les dernières-pages, qui sont adorables. Ne pourrait-on pas dire à M. Graindorge qu'il a vu le monde si laid, parce qu'il a fréquenté le vilain monde?—Mais quel talent! qu'il soit béni quand même.

Quand partez-vous, et surtout quand revenez-vous? Si vous pouviez vous arranger pour ne pas partir du tout? Qui sait? En tout cas, tâchez de venir nous voir ou de m'attendre encore une fois à Paris.

A vous de coeur.

G. SAND.

[1] M. et madame Frédéric Viliot.

DCLIII

A M. ARMAND BARBÈS. A LA HAYE

Nohant, 12 octobre 1867.

Cher grand ami,

Je vous envoie le remerciement de Gustave Flaubert et même son griffonnage à moi adressé, où il est question de vous à coeur ouvert. Et, moi, je vous remercie de lui avoir donné des dates et des renseignements sûrs et directs; c'est un grand artiste et du petit nombre de ceux-qui sont des hommes. Je suis heureuse qu'il vous aime, c'est un complément à son âme et à mon affection pour lui. Moi aussi, je compte dans ma vie votre amitié comme une grande richesse. J'ai gaspillé de mon mieux tout ce qui est de la vie matérielle, argent, sécurité, bien-être, utilité comme on l'entend dans cette région-là. Mais les vrais biens, je les ai appréciés et gardés; vous avez mis dans mon coeur, vous et fort peu d'autres, ce fonds de respect et de tendresse qui ne s'use pas et se retrouve intact à toutes les heures difficiles ou douloureuses de la vie. J'aurai passé dans le monde à côté de vous par l'âme, et, dans l'autre vie, cela me sera compté dans le plateau de la balance qui portera mes mérites et mes erreurs.

Croyez-vous, comme Flaubert, que ceci est la fin de Rome cléricale? je voudrais bien et j'attends les événements avec impatience. Comme lui, je crois que le mal est là et que cette religion du moyen âge est le grand ennemi du genre humain; mais je ne crois pas avec Garibaldi qu'il faille en proclamer une autre.

Cela me paraît contraire à l'esprit du siècle, qui a un besoin inextinguible et trop longtemps refoulé de liberté absolue. Il faut bien prendre l'humanité comme elle est, avec ses excès de tendance et ses besoins impérieux, légitimes à certaines heures de sa vie. Je suis pourtant un esprit religieux et il m'a toujours paru bon d'aimer la prédication des nouvelles philosophies. Mais, les imposer, les réaliser, les établir en dogme, ou seulement les proposer comme conduite officielle en ce moment, me semblerait plus qu'impolitique,—presque antihumain.

L'homme ne s'est pas encore connu, il n'a encore jamais été lui-même. Il faut qu'à un jour donné, et pour un temps donné, il s'appartienne, et qu'il ait le droit de nier Dieu même, sans crainte du bourreau, du persécuteur ou de l'anathème. C'est un droit, comme à l'affamé de manger après un long jeûne. Et nous, si nous avons la foi sublime, songeons que le premier article est de donner aux autres la liberté absolue, partant celle de ne pas croire avec nous.

Il faudra que nous soyons les frères de tous, et que les athées soient notre chair et notre sang tout comme les autres, du moment qu'au lieu de se coucher pour mourir, ils se lèveront pour vivre.

Disons cela à nos enfants et à nos neveux; car ce jour de liberté où toutes les poitrines aspireront tout l'air vital qu'il faut à l'homme pour être homme, le verrons-nous? Peut-être oui et peut-être non; mais qu'importe? nous savons qu'il viendra, nous n'en aurons pas douté. Morts à la peine ou dans la joie, nous aurons tout de même vécu autant qu'on pouvait vivre de notre temps. Nous sentons, sans le voir encore, qu'il y a une France indomptable dans l'avenir, et que ses luttes seront bénies.

Cher ami, soyez béni d'abord, vous, et comptez que, si nous nous sommes peu vus en ce monde, nous nous reverrons mieux dans une autre série.

A vous de tout coeur et à toujours.

G. SAND.

DCLIV

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

Nohant, 12 octobre 1867.

J'ai envoyé ta lettre à Barbès; elle est bonne et brave comme toi. Je sais que le digne homme en sera heureux. Mais, moi, j'ai envie de me jeter par les fenêtres; car mes enfants ne veulent pas entendre parler de me laisser repartir si tôt. Oui; c'est bien bête d'avoir vu ton toit quatre fois sans y entrer. Mais j'ai des discrétions qui vont jusqu'à l'épouvante. L'idée de t'appeler à Rouen pour vingt minutes au passage m'est bien venue. Mais tu n'as pas, comme moi, un pied qui remue, et toujours prêt à partir. Tu vis dans ta robe de chambre, le grand ennemi de la liberté et de l'activité. Te forcer à t'habiller, à sortir, peut-être au milieu d'un chapitre attachant, et tout cela pour voir quelqu'un qui ne sait rien dire au vol et qui, plus il est content, tant plus il est stupide. Je n'ai pas osé. Me voilà forcée d'ailleurs d'achever quelque chose qui traîne, et, avant la dernière façon, j'irai encore en Normandie probablement. Je voudrais aller par la Seine à Honfleur: ce sera le mois prochain, si le froid ne me rend pas malade, et je tenterai, cette fois, de t'enlever en passant. Sinon, je te verrai du moins et puis j'irai en Provence.

Ah! si je pouvais t'enlever jusque-là! Et si tu pouvais, si tu voulais, durant cette seconde quinzaine d'octobre où tu vas être libre, venir me voir ici! C'était promis, et mes enfants en seraient si contents! Mais tu ne nous aimes pas assez pour ça, gredin que tu es! Tu te figures que tu as un tas d'amis meilleurs: tu te trompes joliment; c'est toujours les meilleurs qu'on néglige ou qu'on ignore.

Voyons, un peu de courage; on part de Paris à neuf heures un quart du matin, on arrive à quatre à Châteauroux, on trouve ma voiture, et on est ici à six pour dîner. Ce n'est pas le diable, et, une fois ici, on rit entre soi comme de bons ours; on ne s'habille pas, on ne se gêne pas, et on s'aime bien. Dis oui. Je t'embrasse. Et moi aussi, je m'embête d'un an sans te voir.