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Correspondance, 1812-1876 — Tome 5 cover

Correspondance, 1812-1876 — Tome 5

Chapter 115: DCLV
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About This Book

Collected letters spanning decades present private and public correspondence that alternates family and household news, health and financial concerns, and practical caretaking with literary judgment and commentary on contemporary events. The letters mix intimate updates and moral reflection with theatrical and critical responses, exchanges with peers, and accounts of daily routine. Across epistolary moments the voice balances affection, irony and clear-eyed self-assessment, showing how creative work, social ties, and material necessities intertwine in ordinary and consequential decisions.

DCLV

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

Nohant, 21 octobre 1867.

Chère fille bien-aimée,

J'ai été inquiète, de vous. Me voilà rassurée par l'affirmation de la bonne soeur [1] et des médecins, mais non consolée; car vous souffrez encore, et vous faites connaissance avec une triste chose, énervante ou irritante. Mais vous devez être plus courageuse que ceux qui ont passé leur vie à combattre et à s'user. Votre beau cerveau, si bien conditionné, doit réagir. Ne lui demandez pourtant pas trop et attendez qu'il redevienne le maître du logis. Cela viendra bientôt, j'espère. Vous ne pouvez pas avoir de mal compliqué, organisée comme vous l'êtes, et si jeune encore. Et puis vous connaîtrez ce que nous connaissons tous, ce que vous ne connaissiez peut-être pas encore: le plaisir de se sentir renaître et de reprendre goût à la vie.

Mes enfants vous envoient tous leurs souhaits et tendresses. Ma Lina va bien et s'arrondit. Elle voit arriver pour le printemps des heures de grosse crise; dont elle ne s'effraye plus. La petite Aurore est charmante et vous envoie de gros baisers qu'elle lance à deux mains avec une effusion superbe. Dépêchez-vous de vous bien soigner, que je retrouve à Paris ma grande fille debout et toujours belle.

Je vous embrasse tendrement, et, pour vous donner courage, je vous dis que je suis très forte et bien en train de travailler; vous m'avez vue pourtant bien bas l'autre hiver, et, moi, je suis vieille, vieille! Vous allez surmonter tout bien plus vite que moi, Dieu merci:

Encore courage et pensez qu'on vous aime.

G. SAND.

[1] Madame Mathieu-Plessy, veuve Emilie Guyon.

DCLVI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 28 octobre 1867.

Je viens de résumer en quelques pages mon impression de paysagiste sur ce que j'ai vu de la Normandie: cela a peu d'importance, mais j'ai pu y encadrer entre guillemets trois lignes de Salammbô qui me paraissent peindre le pays mieux que toutes mes phrases, et qui m'avaient toujours frappée comme un coup de pinceau magistral. En feuilletant pour retrouver ces lignes, j'ai naturellement relu presque tout, et je reste, convaincue que c'est un des plus beaux livres qui aient été faits depuis qu'on fait des livres.

Je me porte bien et je travaille vite et beaucoup, pour vivre de mes rentes cet hiver dans le Midi. Mais quels seront les délices de Cannes et où sera le coeur pour s'y plonger? J'ai l'esprit dans le pot au noir en songeant qu'à cette heure on se bat pour le pape. Ah! Isodore!

J'ai vainement tenté d'aller revoir ma Normandie ce mois-ci, c'est-à-dire mon gros cher ami de coeur. Mes enfants m'ont menacée de mort si je les quittais si vite. A présent, il nous arrive du monde. Il n'y a que toi qui ne parles pas d'arriver. Ce serait si bon pourtant! Je t'embrasse.

G. SAND.

DCLVII

AU MEME

Nohant, 5 décembre 1867.

Ton vieux troubadour est infect, j'en conviens. Il a travaillé comme un boeuf, pour avoir de quoi s'en aller, cet hiver, au golfe Jouan, et, au moment de partir, il voudrait rester. Il a de l'ennui de quitter ses enfants et la petite Aurore; mais il souffre du froid, il a peur de l'anémie et il croit faire son devoir en allant chercher une terre que la neige ne rende pas impraticable, et un ciel sous lequel on puisse respirer sans avoir des aiguilles dans le poumon.

Voilà.

Il a pensé à toi, probablement plus que toi à lui; car il a le travail bête et facile, et sa pensée trotte ailleurs, bien loin de lui et de sa tâche, quand sa main est lasse d'écrire. Toi, tu travailles pour de vrai et tu t'absorbes, et tu n'as pas dû entendre mon esprit, qui a fait plus d'une fois toc toc à la porte de ton cabinet pour te dire: C'est moi. Ou tu as dit: «C'est un esprit frappeur; qu'il aille au diable!»

Est-ce que tu ne vas pas venir à Paris? J'y passe du 15 au 20. J'y reste quelques jours seulement, et je me sauve à Cannes. Est-ce que tu y seras? Dieu le veuille! En somme, je me porte assez bien; j'enrage contre toi, qui ne veux pas venir à Nohant; je ne te le dis pas, parce que je ne sais pas faire de reproches. J'ai fait un tas de pattes de mouches sur du papier; mes enfants sont toujours excellents et gentils pour moi dans toute l'acception du mot; Aurore est un amour.

Nous avons ragé politique; nous tâchons de n'y plus penser et d'avoir patience. Nous parlons de toi souvent, et nous t'aimons. Ton vieux troubadour surtout, qui t'embrasse de tout son coeur, et se rappelle au souvenir de ta bonne mère.

G. SAND.

DCLVIII

A M. CALAMATTA, A MILAN

Nohant, 24 décembre 1867.

Cher ami,

Je suis heureuse d'avoir enfin de tes nouvelles par toi-même. Tu as raison de vouloir fêter la petite par quelque friandise puisqu'elle mange pour deux. Elle est toute ronde à présent; ce qui ne l'empêche pas de se faire belle demain pour aller à un concert—pour les Polonais. Mais elle ne chantera pas: elle a un peu de rhume, notre petiote aussi; tout cela n'est rien. Nous supportons tous on ne peut mieux ce rude hiver. Lina, toujours active, va et vient dans sa petite voiture, et Maurice nous régale de marionnettes.

On s'apprête, pour le jour de l'an, à une grande représentation; la mortadelle et le stracchino, toujours infiniment estimables, seront les bienvenus, et, quant à ce que l'inspiration, te dictera d'ailleurs, pourvu que ce soit italien, Linette le dégustera religieusement.

Nous avons besoin de nous distraire et de nous secouer en famille; car l'air du dehors est bien triste; je crois que toutes les âmes sont gelées, puisqu'on supporte la politique du jour en France, et que M. Thiers devient le dieu du moment en renchérissant sur les beaux principes de la majorité. Jolie opposition! c'est honteux! vous pouvez bien dire à présent, en Italie tout ce que vous voudrez contre nous, nous le méritons. Nous sommes idiots, nous sommes fous, nous sommes lâches; voilà ce que l'autorité fait d'une nation. Mais on peut rager sans se décourager. L'indignation <est grande et on pousse à l'extrême la situation. Nous verrons bien des choses d'ici à quelques années.

Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux. Ne te laisse pas abattre par les événements. Maurice me charge de t'embrasser aussi pour lui, et la petite Aurore, qui est une merveille de bon caractère et de gentillesse. Je t'écrirai pour le premier de l'an, afin de te dire où je vas, à Paris ou à Cannes, mais le jour n'est pas fixé. Il m'en coûte de quitter mes fanfans.

Il le faut pourtant, je crains d'être pincée comme l'année dernière.

A toi.

G. SAND.

DCLIX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 31 décembre 1867.

Je ne suis pas dans ton idée qu'il faille supprimer le sein pour tirer l'arc. J'ai une croyance tout à fait contraire pour mon usage et que je crois bonne pour beaucoup d'autres, probablement pour le grand nombre. Je viens de développer mon idée là-dessus dans un roman qui est à la Revue et qui paraîtra après celui d'About.

Je crois que l'artiste doit vivre dans sa nature le plus possible. A celui qui aime la lutte, la guerre; à celui qui aime les femmes, l'amour; au vieux qui, comme moi, aime la nature, le voyage et les fleurs, les roches, les grands paysages, les enfants aussi, la famille, tout ce qui émeut, tout ce qui combat l'anémie morale.

Je crois que l'art a besoin d'une palette toujours débordante de tons doux ou violents suivant le sujet du tableau; que l'artiste est un instrument dont tout doit jouer avant qu'il joue des autres; mais tout cela n'est peut-être pas applicable à un esprit de ta sorte, qui a beaucoup acquis et qui n'a plus qu'à digérer. Je n'insisterai que sur un point; c'est que l'être physique est nécessaire à l'être moral et que je crains pour toi, un jour ou l'autre, une détérioration de la santé qui te forcerait à suspendre ton travail et à le laisser refroidir.

Enfin, tu viens à Paris au commencement de janvier et nous nous verrons; car je n'y vais qu'après le premier de l'an. Mes enfants m'ont fait jurer de passer avec eux ce jour-là, et je n'ai pas su résister, malgré un grand besoin de locomotion. Ils sont si gentils! Maurice est d'une gaieté et d'une invention intarissables. Il a fait de son théâtre de marionnettes une merveille de décors, d'effets, de trucs, et les pièces qu'on joue dans cette ravissante boîte sont inouïes de fantastique.

La dernière s'appelle «1870». On y voit Isidore avec Antonelli commandant les brigands de la Calabre pour reconquérir son trône et rétablir la papauté. Tout est à l'avenant; à la fin, la veuve Euphémie épouse le Grand Turc, seul souverain resté debout. Il est vrai que c'est un ancien démoc et on reconnaît qu'il n'est autre que Coqenbois, le grand tombeur masqué. Ces pièces-là durent jusqu'à deux heures du matin et on est fou en sortant. On soupe jusqu'à cinq heures. Il y a représentation deux fois par semaine et, le reste du temps on fait des trucs, et< la pièce continue avec les mêmes personnages, traversant les aventures les plus incroyables.

Le public se compose de huit ou dix jeunes gens, mes trois petits-neveux et les fils de mes vieux amis. Ils se passionnent jusqu'à hurler. Aurore n'est pas admise; ces jeux ne sont pas de son âge; moi, je m'amuse à en être éreintée. Je suis sûre que tu t'amuserais follement aussi; car il y a dans ces improvisations une verve et un laisser aller splendides, et les personnages sculptés par Maurice ont l'air d'être vivants, d'une vie burlesque, à la fois réelle et impossible; cela ressemble à un rêve. Voilà comme je vis depuis quinze jours que je ne travaille plus.

Maurice me donne cette récréation dans mes intervalles de repos, qui coïncident avec les siens. Il y porte autant d'ardeur et de passion que quand il s'occupe de science. C'est vraiment une charmante nature et on ne s'ennuie jamais avec lui. Sa femme aussi est charmante, toute ronde en ce moment; agissant toujours, s'occupant de tout, se couchant sur le sofa vingt fois par jour, se relevant pour courir à sa fille, à sa cuisinière, à son mari, qui demande un tas de choses pour son théâtre, revenant se coucher; criant qu'elle a mal et riant aux éclats d'une mouche qui vole; cousant des layettes, lisant des journaux avec rage, des romans qui la font pleurer; pleurant aussi aux marionnettes quand il y a un bout de sentiment, car il y en a aussi. Enfin, c'est une nature et un type: ça chante à ravir, c'est colère et tendre, ça fait des friandises succulentes pour nous surprendre, et chaque journée de notre phase de récréation est une petite fête qu'elle organise.

La petite Aurore s'annonce toute douce et réfléchie, comprenant d'une manière merveilleuse ce qu'on lui dit et cédant à la raison à deux ans. C'est très extraordinaire et je n'ai jamais vu cela. Ce serait même inquiétant si on ne sentait un grand calme dans les opérations de ce petit cerveau.

Mais comme je bavarde avec toi! Est-ce que tout ça t'amuse? Je le voudrais pour qu'une lettre de causerie te remplaçât un de nos soupers que je regrette aussi, moi, et qui seraient si bons ici avec toi, si tu n'étais un cul de plomb qui ne te laisses pas entraîner, à la vie pour la vie. Ah! quand on est en vacances, comme le travail, la logique, la raison semblent d'étranges balançoires! On se demande s'il est possible de retourner jamais à ce boulet.

Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux et Maurice trouve ta lettre si belle, qu'il va en fourrer tout de suite des phrases et des mots dans la bouche de son premier philosophe. Il me charge de t'embrasser.

Madame Juliette Lamber [1] est vraiment charmante; tu l'aimerais beaucoup, et puis il y a là-bas 18 degrés au-dessus de O, et ici nous sommes dans la neige. C'est, dur; aussi, nous ne sortons guère, et mon chien lui-même ne veut pas aller dehors. Ce n'est pas le personnage le moins épatant de la société. Quand on l'appelle Badinguet, il se couche par terre honteux et désespéré, et boude toute la soirée.

[1] Depuis, madame Edmond Adam.

DCLX

A M. ARMAND BARBÉS, A LA HAYE

Nohant, 1er janvier 1868.

Excellent ami,

Je m'afflige de vous savoir si souvent malade. La destinée veut donc que vous soyez toujours martyr et que la liberté soit encore pour vous une sorte d'esclavage? C'est votre chaîne et voire gloire, puisque c'est en prison que vous avez pris ce long mal; mais ne croyez-vous pas que vous seriez mieux dans un climat plus chaud et plus sain? Vous ne voulez pas rentrer en France; mais l'Italie ne vous est pas fermée. Avez-vous des raisons sérieuses pour habiter la Hollande et croyez-vous que le voyage vous serait trop pénible?

Je pars pour Cannes dans une quinzaine. Ah! si vous étiez par là, je franchirais bien vite la frontière pour aller vous embrasser.

J'ai grand besoin, moi, d'un peu de soleil; mais je souffre sans avoir mérité l'honneur de souffrir comme vous!

Votre lettre m'arrive au moment où j'allais vous souhaiter aussi une meilleure année! Cher excellent ami, nos voeux se croisent; mes braves enfants sont bien touchés aussi de votre souvenir. Nous voudrions mettre sur vos genoux notre petite Aurore pour que vous la bénissiez. Elle est si douce et si bonne qu'elle le mériterait!

Je ne vous ai pas écrit pendant cette crise romaine; je ne sais pas jusqu'à quel point on peut s'écrire ce que l'on pense, sans que les lettres disparaissent. Cela m'est arrivé si souvent, que je me tiens sur mes gardes, le but d'une lettre étant avant tout d'avoir des nouvelles de ceux qu'on aime. Mais j'ai bien pensé à vous et nous avons souffert ensemble, je vous en réponds. L'avenir est étrange, il se présente avec des rayons, mais à travers la foudre.

Cher frère, je vous récrirai de Cannes, pour vous donner mon adresse, je passerai auparavant quelques jours à Paris.

Ayons espoir et courage quand même. La France ne peut pas périr, pas plus que l'âme qui est en nous et qui proteste à toute heure contre le néant.

Je vous aime bien tendrement et respectueusement.

G. SAND.

DCLXI

A MADEMOISELLE MARGUERITE THUILLIER, A LA BOULAINE

Nohant, 4 janvier 1868.

Ma chère mignonne,

Je suis encore à Nohant, attendant pour aller à Paris et faire mon grand voyage, une éclaircie entre deux grands froids. C'est un rude hiver, et mes entrailles assez débiles ne s'en arrangeraient pas. Je pense à toi, chère petite, qui es dans un pays encore plus rigoureux. As-tu au moins réussi à te faire un nid qui se chauffe bien? Permets-moi de t'envoyer du bois pour cet hiver affreux, sous forme de papier, puisque je ne peux pas t'envoyer des arbres sur une charrette. Si tu étais dans mon voisinage, tu ne refuserais pas ce petit cadeau. Ne me le refuse donc pas: sous la forme que je suis forcée de lui donner, ou tu me ferais beaucoup de peine.

Je t'embrasse bien tendrement et te souhaite courage et santé, de toute mon âme.

Tendresses de mes enfants et un baiser de notre Aurore, qui est belle et bonne tout à fait.

Amitiés à Sandrine. Accuse-moi réception pour que je sache si la poste est fidèle.

DCLXII

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

Nohant, 16 janvier 1868.

Lina t'aura dit, chère fille, que le froid du dehors, le bien-être du dedans, et surtout le bonheur de vivre avec cette chère famille avaient ajourné mon voyage. Il l'est encore un peu, je voudrais courir et je voudrais rester; c'est un peu difficile à arranger.

Sitôt à Paris, j'irai frapper à votre porte, vous rendre en personne vos bons baisers du jour de l'an et me faire raconter les merveilles de la petite Berthe. Nous en parlions hier avec la grande Berthe[1], sa marraine, qui nous a présenté son Isabelle, très grande et très gentille, mais déjà timide comme une demoiselle et baissant les yeux en tortillant sa ceinture. Aurore n'en cherche pas encore si long. Sans exagération ni prévention de grand'mère, c'est l'enfant de deux ans le plus doux et le plus égal que j'aie jamais vu. Son intelligence s'annonce aussi étonnante que son caractère. Celle-là est vraiment née en bonne lune; si le suivant ou la suivante est ausi facile à vivre, nous aurons vraiment trop de chance.

L'avenir changera-t-il cet heureux et aimable tempérament? on ne sait pas! Il y a bien une question de santé au fond de tout; mais les organisations donnent-elles leur premier mot pour le reprendre? Qu'en penses-tu, toi qui dois te préoccuper aussi beaucoup de ces questions-là?

Tu ne nous parles guère de toi. Les choses vont-elles à ton souhait? Je sais bien que, dans la famille, vous n'avez que bonheur et affection. Mais le dehors se comporte-t-il bien, et recueilles-tu le fruit de tes peines et de ses mérites?

Je ne peux te rien dire de ce que l'avenir promet à la grande famille du genre humain. Tout y va si mal, qu'on ne peut craindre rien de pire; mais se réveillera-t-on de l'insouciance avec laquelle on semble accepter tout? Je n'y comprends goutte. On a fait des révolutions pour la centième partie de ce que l'on supporte à présent!

Je t'embrasse tendrement, ma bonne mignonne, ainsi que ton père et ta mère et les chers absents. Nous avons eu ici jusqu'à dix-sept degrés de froid.

Aurore ne sortait pas et n'en a pas souffert. Je pense que Berthe n'y a guère songé. Les enfants ont l'air de ne pas s'apercevoir de ce qui nous éprouve tant.

Bon courage et bonne année!

G. SAND.

[1] Madame Berthe Girerd.

DCLXIII

A M. CHARLES PONGY, A TOULON

                                Golfe Jouan, 22 février 1868.
                                Villa Bruyères, par Vallauris.

Cher ami,

Nous sommes très bien installés, très choyés, très actifs, très contents. Nous partons après-demain pour Nice, Monaco, Menton, etc. Nous serons absents trois ou quatre jours. Donc, tâchez de n'avoir affaire ici qu'à la fin de la semaine. Le vendredi, par exemple, on y est toujours. C'est le jour où madame Lamber reçoit. Pour les autres jours, il faudra que vous nous avertissiez; car nous avons assez, l'habitude de passer toute la journée dehors et assez loin. Nous ferons, en tout cas, notre possible pour courir avec vous aussi, au retour, un jour ou deux, autour de Toulon.

Bonsoir, cher enfant. Je dors debout, car j'ai bien trotté aujourd'hui.

Embrassez tendrement pour moi les deux chères fillettes.

Amitiés de Maurice et remerciements de Maxime[1] pour, l'amitié que vous lui avez témoignée.

[1] Fils de Planet.

DCLXIV

A MADAME ARNOULD PLESSY, A NICE

Golfe Jouan, 7 mars 1868.

Chère fille,

J'ai été deux, fois chez vous tantôt. Je vous avais donné mon après-midi; mais je n'étais pas libre du reste de la journée et le chemin de fer n'attend pas. Une grande consolation au chagrin, de ne pas vous rencontrer, c'est de savoir, que vous êtes bien; un sommeil d'enfant, un appétit superbe, voilà ce que Henriette[1] m'a affirmé, et vous, ne vous ennuyez pas du Midi. Tant mieux, restez-y le plus possible et vous nous reviendrez vaillante, et en train de signer un nouveau bail avec la beauté, la jeunesse et le talent. Je pars rassuré, demain. Je suis ici depuis quinze jours et je retourné à ma, petite Lina, que nous ne voulons pas laisser seule plus longtemps, bien qu'elle nous pousse à courir et à nous amuser. Mais, sans elle, ce n'est pas si facile que ça!

Adieux donc, mignonne, et au revoir à Paris ou à Nohant. Si vous avez un congé illimité, pourquoi ne viendriez-vous pas, après le mois de mai, y continuer le printemps? Quand il fera trop chaud ici, il fera bon chez nous. Vous aviez promis avant la maladie. Il faudra tenir parole à vos vieux amis, qui vous aiment et qui sont bien heureux de vous voir sauvée.

G. SAND.

Respects et amitiés de Maurice.

[1] Femme de chambre de madame Plessy.

DCLXV

A LA MÊME

Nohant, 15 mars 1868.

Chère fille,

Nous quittions Bruyères, près Cannes, le lendemain du jour où j'ai été en vain frapper deux fois à votre porte. Nous passions trois jours à Toulon, où nous avions donné rendez-vous à de vieux amis et nous ne nous pressions pas trop de revenir, Lina nous écrivant de ne pas nous inquiéter, qu'elle en avait encore pour un grand mois. Elle se trompait! Comme nous étions en route pour Paris, elle mettait au monde une belle petite fille. En arrivant rue des Feuillantines, nous trouvons une lettre dictée par elle, où elle nous dit, tranquillement: «Je suis accouchée cette nuit et je me porte très bien.»

Sans déballer, nous repartons, et nous voila ici, trouvant la besogne faite sans nous, l'enfant bien à terme, superbe; la petite mère, qui n'a souffert que deux heures, fraîche comme une rosé et un appétit florissant. Aurore en extase devant sa petite-soeur, dont elle baise les menottes et les petits pieds.

Nous sommes donc heureux et je me dépêche de vous le dire; car vous vous réjouirez avec nous, chère fille. Tendresses de Lina et de Maurice. Guérissez vite tout à fait pour venir voir tout ce cher monde qui vous aime ou vous aimera.

G. SAND.

J'embrasse Emilie[1]. Je ne la savais pas avec vous, Henriette ne me l'avait pas dit.

[1] Madame Emilie Guyon.

DCLXVI

A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS

Nohant, 17 mars 1868.

Mon cher enfant,

Une bonne nouvelle en vaut une autre. Vous avez un premier enfant, nous en avons un second. Votre lettre nous est arrivée à Cannes, après un long retard; car nous étions, Maurice et moi, en excursion à Monaco et à Menton. Il m'avait accompagnée, comptant revenir à Nohant au bout de huit jours. Puis Lina lui avait écrit: «Accompagne ta mère dans tout le voyage, j'en ai encore pour un grand mois et je ne vous attends qu'à la fin de mars.» Pourtant je ne sais quel pressentiment qu'elle se trompait nous a fait revenir le 18 à Paris, et, là, nous avons reçu une lettre d'elle, qui nous disait tranquillement: «Je suis accouchée hier soir et je me porte très bien.»

Nous sommes partis sur-le-champ, et, le matin, nous trouvions la mère et l'enfant (qui est superbe) en bon état. C'est encore une fille, très forte, bien venue à terme et que nous recevons avec joie; la première est si belle et si aimable! Notre chère Lina est forte et vaillante, et nous voilà très heureux.

Échangeons donc nos félicitations. Maurice me charge de vous embrasser et de vous dire qu'il est content de votre joie paternelle; Il la comprend si bien! il est fou de son Aurore, et se promet d'être fou de sa Gabrielle.

Bon courage et bonne chance, mon cher enfant! Lina vous félicite aussi, recevez toutes nos tendresses.

G. SAND.

DCLXVII

A MADAME JULIETTE LAMBER, A BRUYÈRES (GOLFE JOUAN)

Nohant, 23 mars 1868.

Chère enfant,

Vous voulez devenir calme; si cela était possible, je vous dirais: «Vite, vite, pour votre santé, pour votre sommeil et pour votre bonheur par conséquent; car la souffrance continuelle n'arrive à être combattue que par l'amusement et ne peut arriver au bien-être de l'âme.» Mais le peut-on, môme en le voulant bien? Je sais que, pour moi, je l'ai beaucoup voulu; mais n'est-ce pas la vieillesse qui a fait le miracle? Je crois bien que oui.

Ce remède-là vous viendra, c'est un grand détachement des petites choses qui prend à son heure, quand on se laisse faire sans dépit et sans-regret. Il n'y a pas grand mérite, ce n'est qu'une affaire de bon sens. Faut-il due la jeunesse devance l'oeuvre du temps? Non; son charme est l'impressionnabilité. Restez comme vous êtes, en vous modifiant seulement un peu, pour que ce qui est de votre âge ne soit pas excessif, par conséquent douloureux. Vous êtes exaltée et passionnée; c'est bien beau et bien bon; on vous aime à cause de cela. Mais vous êtes assez riche pour vivre de vos trésors, n'essayez pas d'être millionnaire pour vous ruiner. Il me semble que vous vous affectez quelquefois par besoin de souffrir; là est l'excès. Toute qualité, toute puissance a son trop plein et c'est sur ce trop plein que votre philosophie peut agir dans une certaine mesure. Au commencement, les victoires que l'on remporte sur soi-même paraissent bien petites; insensiblement elles sont plus amples et toujours plus faciles. C'est la loi; de la force dans l'essor, toujours augmentée par l'essor même.

Je ne veux pas vous en dire davantage. Dépensez-vous, mais sans vous dévaster. Cette absence de sommeil, par exemple, n'est pas une condition de là jeunesse; donc, il y a quelque chose à refaire dans le mode d'expansion, dans les profondeurs du cerveau peut-être. Vous n'avez pas de maladie chronique. Je vous ai bien observée; vous êtes très forte et bien équilibrée. Votre insomnie est dans l'âme plus que dans le corps, si l'on peut ainsi parler de deux-choses qui n'en l'ont qu'une.

Mais, comme elles réagissent l'une sur l'autre à tout instant, il faut essayer le grand combat. Les médecins les plus matérialistes ne nient pas la possibilité de la victoire de l'esprit sur le corps. C'est peut-être aussi une condition de régime. Quand on écrit sans nerfs, on peut bien dormir après; mais il est rare que les nerfs soient en repos quand l'imagination travaille. Il faudrait donc ne pas écrire le soir, mais écrire le matin, avant le travail de Toto. Il vous resterait la journée pour vous occuper d'elle[1], de votre maison, de vos amis. Vous dormiriez pour sùr à onze heures du soir, et, en vous levant à six heures du matin, vous auriez eu un repos bien suffisant: Essayez, si vous pouvez.

Je vis tout autrement; mais, si je n'avais pas de sommeil, je n'hésiterais pas à changer vite toutes mes habitudes. Le travail est un acte de lucidité. Pas de complète lucidité sans repos préalable. Pardon pour tous ces lieux communs, dont votre énergie et votre ardeur ne changeront pas l'impassible et fatale vérité!

Ma Lina ne se pique pas de calme; mais elle a de grands mouvements de vouloir et de raison qui se succèdent et se rattachent les uns aux autres après qu'une émotion vive a semblé les briser. C'est une nature rare, une grande force dans une exquise finesse. Elle est toute disposée à vous aimer, mais elle n'est pas expansive; elle est plutôt timide à première vue et observant plus qu'elle ne songe, à montrer. Elle eût été une artiste, si elle n'eut été avant tout une mère. Ce sentiment-là a absorbé toute sa vie depuis six ans. Elle y a mis toute son âme.

Nos fillettes prospèrent. Aurore s'est développée avec le printemps plus qu'elle n'avait fait dans tout l'hiver. Elle est plus impétueuse et plus capricieuse. Elle a des besoins de mouvement immodérés, tant mieux! L'autre s'annonce comme la déesse de la tranquillité, mais gare aux premières dents.

Bonsoir, ma chère mignonne; tendres baisers à Toto et à vous. Mille amitiés à Adam, qui n'est, pas un homme ordinaire. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai su l'apprécier. Bonté, raison, douceur et une exquise finesse, il a tout ce que j'aime et tout ce que j'estime dans le sexe à barbe. Guérissez-le vite et nous l'amenez le plus tôt possible.

Faites tous mes compliments aux personnes bienveillantes de votre entourage;—et mon souvenir à vos gentils brigasques des deux sexes.

[Footnote 1: Mademoiselle Alice Lamessine, aujourd'hui madame Paul
Segond, fille du premier mariage de madame Edmond Adam.]

DCLXVIII

A MADAME LEBARBIER DE TINAN, A PARIS

Nohant, 26 mars 1868.

Je suis désolée, chère amie, de vous savoir toujours malade, forcée de lutter avec tout votre courage contre la souffrance, et, si quelque chose me rassure, c'est que vous aimez le travail. C'est une seconde âme qui nous remplace les forces fatiguées et qui nous sauve là où les médecins échouent.

Oui, je serais enchantée d'avoir mon charmant filleul[1]. Mais je n'ai pas osé l'inviter tout de suite, sans savoir si les parents le permettraient volontiers. Chargez-vous, chère amie, de ma demande en même temps que de mes tendresses pour eux tous, et, si l'on m'accorde mon cher filleul, soyez sûrs tous que j'en, aurai soin comme de mon propre enfant. En partant de Paris sur les neuf heures du matin (il faudra savoir au bureau si les heures ne sont pas changées), il arrivera à Châteauroux vers quatre heures de l'après-midi. Il prendra la vilaine patache que l'on appelle la diligence de la Châtre, et il sera chez nous à sept heures du soir. Le conducteur s'appelle La Jeunesse! Il faudra lui dire: «Je ne vais pas jusqu'à la Châtre, je descends à Nohant.» On l'arrêtera devant la maison. Mes petites-filles, à qui je l'ai annoncé, se font déjà une fête de le voir, et il n'aura qu'à se préserver de trop de tendresses de leur part. Aurore demande si, étant mon filleul, ce Maurice n'est pas son cousin comme mes trois grands petits neveux, qu'elle adore; et, comme il ne faut pas la tromper, je lui ai dit qu'il n'était pas son parent pour cela. Alors elle a repris, «En ce cas, il sera notre ami et on le mettra dans la famille tout de même.» Je suis sûre que votre Maurice l'aimera tout de suite, car elle est singulièrement drôle et gentille; sans qu'il y ait rien de merveilleux en elle, elle a une droiture et une spontanéité de compréhension qui la rendent très intéressante. Quant à Maurice, il me paraît vivant au possible, et c'est le plus grand éloge qu'on puisse faire d'un garçon en ce temps-ci, où, à peine sortis de l'enfance, ils sont comme indifférents, blasés et sceptiques. J'espère que son père le conservera jeune. Nous ferons en sorte qu'il ne s'ennuie pas ici. Tâchez qu'il, y soit dimanche. Il verra tous mes autres garçons, qui sont presque tous très gentils et qui le mettront bien vite à l'aise.

Sur cette espérance, je vous embrasse, chère amie, et vous demande de me dire s'il y a quelque soin particulier à lui donner. Qu'il ne vienne pas la nuit, il fait trop froid et on s'enrhume affreusement. Qu'on me dise aussi combien de jours je peux le garder.

Dieu veuille qu'il m'apporte de meilleures nouvelles de vous!

G. SAND.

Dites bien à Maurice que le vieux Maurice, mon fils, l'aimera, et que ma belle-fille, qui est une adorable personne, m'aidera à le gâter.

[1] Maurice-Paul Albert.

DCLXIX

A M. HENRY HARRISSE, A PARIS

Nohant, 9 avril 1868.

Cher ami,

J'ai été encore un peu malade en arrivant ici, fatiguée surtout, bien que le voyage ne soit rien, et que je dorme en chemin de fer mieux que dans un lit. Mais je suis affaiblie cette année, et il faut que je patiente, ou que je m'habitue à n'avoir plus d'énergie vitale. Je ne souffre pas, c'est toujours ça. J'ai retrouvé ma charmante belle-fille toujours charmante, et ma petite-fille sachant donner de gros baisers, et marchant presque seule. Chère enfant! je n'ose pas l'adorer. Il m'a été si cruel de perdre les autres! Elle est forte et bien portante; mais je ne peux plus croire à aucun bonheur, bien que je paraisse toujours avec mes enfants l'espérance en personne.

Nohant est tout en feuilles et en fleurs, bien plus que Paris et Palaiseau. Il n'y fait pas froid; mais nous avons des bourrasques comme en pleine mer. Maurice a fini toutes les corrections que vous lui aviez indiquées. Il me charge de vous renouveler tous ses remerciements et de vous exprimer sa cordiale gratitude. Moi, j'ai à vous remercier toujours pour vos bonnes lettres et les détails si intéressants sur tous nos amis de lettres. Vous vivez avec délices dans cette atmosphère capiteuse. C'est de votre âge. Moi, je m'y plais complètement quand j'y suis; mais je ne sais si je pourrais y vivre toujours sans dépérir. Je suis paysan au physique et au moral. Élevée aux champs, je n'ai pas pu changer, et, quand j'étais plus jeune, le monde littéraire m'était impossible. Je m'y voyais comme dans une mer, j'y perdais toute personnalité, et j'avais aussitôt un immense besoin de me retrouver seule ou avec des êtres primitifs. Nos paysans d'alors ressemblaient encore pas mal à des Indiens. A présent, ils sont plus civilisés et je suis moins sauvage. N'importe, j'ai encore du plaisir à revoir des gens sans esprit, que l'on comprend sans effort et que l'on écoute sans étonnement. Mais je ne veux pas vous désenchanter de ce qui vous enchante, d'autant plus que je m'y laisse enchanter aussi; et de très bon coeur, quand je rentre dans le courant. Vous subissez le charme de la rue de Courcelles, à ce que je vois. Ce charme est très grand, plus soutenu, mais moins intense que celui du frère. Ces deux personnes seront infiniment regrettables, si la tempête qui s'amasse les emporte loin de nous. Mais que faire? Les révolutions sont brutales, méfiantes et irréfléchies. Je ne sais où en sont les idées républicaines. J'ai perdu le fil de ce labyrinthe de rêves, depuis quelques années. Mon idéal s'appellera toujours liberté, égalité, fraternité! Mais par qui et comment, et quand se réalisera-t-il tant soit peu? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que partout on entend sortir de la terre et des arbres, et des maisons et des nuages ce cri: «En voilà assez!»

Je suis tentée de demander pourquoi, bien que je voie l'impuissance de l'idée napoléonienne en face d'une situation plus forte que cette idée; mais, quand on l'a acclamée et caressée quinze ans, comment fait-on pour en revenir et s'en dégoûter en un jour? Notez que ceux qui se plaignent et se fâchent le plus aujourd'hui sont ceux qui, depuis quinze ans, la défendaient avec le plus d'âpreté. Que s'est-il passé dans ces esprits bouleversés? N'y avait-il, dans leur enthousiasme, qu'une question d'intérêt, et la peur est-elle la suprême fantaisie?

Vous ne voyez pas cela à Paris, là où vous êtes situé. Ce vieux Sénat vous impose, il vous indigne, et vous applaudissez les libres penseurs qu'on persécute. En province, on sent que cela ne tient à rien, et, généralement, on est abattu, parce qu'on méprise le parti du passé et qu'on redoute celui de l'avenir. Quelle étincelle allumera l'incendie? un hasard! et quel sera l'incendie? un mystère! Je suis naturellement optimiste; pourtant j'avoue que, cette fois, je n'ai pas grand espoir pour une génération qui, depuis quinze ans, supporte les jésuites.—J'en reviendrai peut-être.—J'attends!

Songez à votre promesse de venir nous voir.

A vous de coeur.

G. SAND.

DCLXX

A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS

Nohant, 8 juin 1868.

Chers enfants,

Quand vous verra-t-on? On vous attend maintenant tout l'été, sans aucun autre projet que le bonheur de vous embrasser tous trois.

Me voilà bien reposée de toutes mes agitations et inquiétudes: je me porte comme trois Turcs, ma Lina aussi, et nos deux fillettes viennent à ravir. Aurore est devenue plus impétueuse que cet hiver; mais elle a un si bon fonds, que ses petites colères ne sont que d'un instant, et les gentillesses reprennent le dessus aussitôt. Elle stupéfait madame Villot par son intelligence et ses petites grâces spontanées. Elle est timide et ne se livre qu'au bout de deux ou trois jours. Son père en est toujours fou. Nous vivons dans le plus grand calme sans ouvrir un journal, et nous plongeant tous les jours dans l'Indre et dans la botanique ou autres drôleries innocentes et saines. Enfin, si nos enfants gardent la vie et la santé, nous sommes des gens très heureux dans notre solitude berrichonne. Le pays n'est pas beau; mais il est aimable et doux, excepté pour les pieds. Vous apporterez de bonnes chaussures, si vous voulez faire quelques pas dehors.

Venez quand vous aurez assez des amusements de votre installation dans une nouvelle existence.

On tâchera d'amuser Toto et de vous distraire. Apportez votre ou vos romans. Vous me les lirez; ça peut servir d'avoir un écouteur attentif, sincère et jaloux de vous conserver votre individualité.

Je suis contente que les Lettres vous plaisent; Buloz en lisant que vous êtes païenne a été effrayé, et m'a demandé si vraiment vous consentiez à ce que votre nom fut en toutes lettres. J'ai dû lui dire que vous aviez lu l'épreuve avant lui, avec droit absolu de correction et de suppression[1].

Tendresses de nous tous, chère Juliette, et pour Toto et pour Adam. A bientôt, n'est-ce pas?

G. SAND.

[1] L'épreuve de la Lettre d'un voyageur publiée dans la Revue des Deux Mondes du 1er juin 1868.

DCLXXI

A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN

Nohant, 10 juin 1868.

Cher ami,

Vous m'avez écrit le 10 avril: «Dites-moi vos projets quand vous les saurez vous-même.» Voici: j'ai passé tout le mois de mai à Paris…, tenue sur le qui-vive par la situation d'une jeune amie condamnée par les médecins. C'était une grossesse dont la solution leur paraissait impossible. La nature a fait un miracle: la mère et l'enfant se portent bien. Mais j'ai dû consacrer à ces jours de crise et d'effroi la quinzaine scientifiquement que la planète s'est faite toute seule que je me réservais, et puis un déménagement à faire à la vapeur, et, après tout cela, un peu de fatigue, et le besoin d'aller revoir ma marmaille chérie. A présent, voilà un gros travail à faire, trois mois sans désemparer. Ce ne sera donc qu'au mois de septembre que je puis espérer un peu de liberté. Allez donc aux eaux, si vous n'y êtes déjà… Moi, j'ai pesté un peu d'être à Paris durant ce radieux mois de mai. Mais j'étais inquiète, et je tenais à assister une jeune femme qui, en d'autres temps, m'a donné des soins dévoués. C'est la femme de mon petit ami Lambert, que vous connaissez, le peintre d'animaux. Il a beaucoup de talent à présent, et une compagne incomparable, et même un petit enfant venu par miracle, et très joli.

Mais rien n'est si joli que ma petite Aurore, elle est aimable et intelligente comme était votre Claudie à son âge. L'autre fillette grossit comme un petit champignon, et Bouli (qu'on appelle toujours Bouli), est heureux en ménage comme pas un. Il est toujours passionné pour l'histoire naturelle. Nous avons chez nous Micro, un ami dont Pauline se souvient peut-être, le frère maigre, doux, hérissé, fantastique de notre vieille Élisa Tourangin. Il est absolument le même qu'autrefois, et, comme autrefois, il passe ses journées à analyser l'aile d'un papillon ou la capsule d'une plante. La toquade botanique a bien aussi passé pas mal en moi, et, à propos d'histoire naturelle, j'ai bien lu et commenté tout ce qui s'écrit pour prouver et se défera de même. Soit; mais je reste dans un mélange de spiritualisme et de panthéisme qui se combine en moi sans trouble. Chacun vit du vin qu'il s'est versé, et en boit ce que son cerveau en peut porter. Je ne vois pas la nécessité de forcer son entendement, et de détruire en soi certaines facultés précieuses pour faire pièce aux dévots. Les dévots n'existent plus. Il n'y a aujourd'hui que des imbéciles ou des tartufes. Je ne leur fais pas l'honneur de me modifier pour les combattre. Je trouve que c'est pour la science une assez bonne campagne à faire que d'aller son train en tant que science, puisque chacun de ses pas enfonce l'Église un peu plus avant sous la terre. Il n'est pas nécessaire, il n'est pas utile peut-être, de tant affirmer le néant, dont nous ne savons rien. La vérité doit servir de drapeau dans une bataille; n'habillons pas à notre guise cette dame nue, qui ne s'est pas encore montrée sans voiles à nos regards. Tâchons de l'engager à se découvrir, mais n'exigeons pas qu'elle apparaisse sous des traits d'emprunt. Il me semble qu'en ce moment, on va trop loin dans l'affirmation d'un réalisme étroit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art.

Ceci, cher ami, n'est pas un reproche â votre adresse. Vous avez vécu longtemps de la philosophie très spiritualiste de Reynaud et de Leroux. Vous l'avez quittée sans subir d'autre influence que celle de vos réflexions, et vous avez usé du droit sacré de la liberté. Tant d'autres ont quitté les idées dont nous vivions alors pour se jeter dans le catholicisme, que votre protestation est digne et légitime. Et moi aussi, j'ai marché un peu plus loin, en avant ou de côté, je l'ignore, en arrière peut-être. N'importe, j'ai réfléchi aussi, et je me suis insensiblement modifiée. Mais, tout en réclamant avec ardeur le droit que la science a de nous dire tout ce qu'elle sait, et même tout ce qu'elle suppose, je ne conçois pas qu'elle nous dise: «Croyez cela avec moi, sous peine de rester avec les hommes du passé. Détruisons pour prouver, abattons tout pour reconstruire.»—Je réponds: Bornez-vous à prouver, et ne nous commandez rien. Ce n'est pas le rôle de la science d'abattre à coups de colère et à l'aidé des passions. Laissez le mépris tuer le surnaturel imbécile, et ne perdez pas le temps à raisonner contre ce qui ne raisonne pas. Apprenez et enseignez. Ce n'est pas avoir la vérité que de dire: «Il est nécessaire de croire que nous avons la vérité.» C'est parler comme le prêtre. La science est le chemin qui mène à la vérité, cela est certain; mais elle est encore loin du but, soit qu'elle affirme, soit qu'elle nie la clef de voûte de l'univers.

Je ne vous chicane donc que sur ce que vous me dites dans votre lettre: «Il faut que la foi brûle et tue la science, ou que la science chasse et dissipe la foi.» Cette mutuelle extermination ne me paraît pas le fait d'une bataille, ni l'oeuvre d'une génération. La liberté y périrait. Il faut que tous les esprits sincères cherchent, et que par la force des choses, la vérité triomphe. Tout ce qui est bien démontré est vite acquis à l'heure qu'il est. C'est la vérité qui doit exterminer le mensonge. Nos indignations et nos enthousiasmes la serviront sans doute; mais une simple découverte comme la vaccine en dit plus contre le discernement de la Providence, ou la justice divine, qui envoyait à son gré la mort ou la guérison, que toutes les polémiques, quelque triomphantes qu'elles nous paraissent.

Mais c'est assez distinguer. Unissons-nous dans l'amour du vrai et le culte de la libre pensée. C'est le premier point de ma religion, et vous devez croire, que votre incrédulité ne me scandalise point. À vous de coeur. Amitiés et tendresses de nous tous à la grande Pauline et à vous et à tous les enfants. J'espère que tout va bien, vous en tête, et que vous ne me laisserez pas longtemps sans avoir de vos nouvelles.

G. SAND.

DCLXXII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 21 juin 1868.

Me voilà encore à t'embêter avec l'adresse de M. Du Camp, que tu ne m'as jamais donnée. Je viens de lire son livre des Forces perdues; je lui avais promis de lui en dire mon avis et je lui tiens parole. Écris l'adresse, puis donne au facteur, et merci.

Te voilà seul aux prises avec le soleil, dans ta villa charmante!

Que ne suis-je la… rivière qui te berce de son doux murmure et qui t'apporte la fraîcheur dans ton antre! Je causerais discrètement avec toi entre deux pages de ton roman, et je ferais taire ce fantastique grincement de chaîne[1] que tu détestes et dont l'étrangeté ne me déplaisait pourtant pas. J'aime tout ce qui caractérise un milieu, le roulement des voitures et le bruit des ouvriers à Paris, les cris de mille oiseaux à la campagne, le mouvement des embarcations sur les fleuves. J'aime aussi le silence absolu, profond, et, en résumé, j'aime tout ce qui est autour de moi, n'importe où je suis; c'est de l'idiotisme auditif, variété nouvelle. Il est vrai que je choisis mon milieu et ne vais pas au Sénat.

Tout va bien chez nous, mon troubadour. Les enfants sont beaux, on les adore; il fait chaud, j'adore ça. C'est toujours la même rengaine que j'ai à le dire, et je t'aime comme le meilleur des amis et des camarades. Tu vois, ça n'est pas nouveau. Je garde bonne et forte impression de ce que tu m'as lu; ça m'a semblé si beau, qu'il n'est pas possible que ce ne soit pas bon. Moi, je ne fiche rien; la flânerie me domine. Ça passera; ce qui ne passera pas, c'est mon amitié pour toi.

Tendresses des miens, toujours.

[1] La chaîne du bateau remorqueur descendant ou remontant la Seine.

DCLXXIII

A M. JOSEPH DESSAGER, A ISCHL (AUTRICHE)

Nohant, 5 juillet 1868.

Comme c'est aimable à toi, mon Christini, de ne pas oublier ce 5 juillet, qui, tout en m'ajoutant des années, me réjouit toujours comme s'il m'en ôtait, parce qu'il me renouvelle le doux souvenir de mes amis éloignés. Si fait, va, nous nous reverrons. On n'est pas plus vieux à soixante et dix ans qu'à trente, quand on a conservé l'intelligence, le coeur et la volonté. Tu n'as rien perdu de tout cela; la seule infirmité dont tu te plaignes, c'est l'affaiblissement de la vue. Cela ne t'empêche pas de voir la nature et de me ramasser de très petites fleurettes, la linaria pettiosierana, et d'apprécier le magnifique spectacle de ton lac et de tes montagnes. Oui, c'est beau, ton pays, et je te l'envie, d'autant plus qu'il soutient contre l'intolérance et l'ambition cléricale une lutte qui humilie la France.

Quant au déclin de l'art chez toi et chez nous, oui, c'est vrai: mais c'est une éclipse. Les étoiles ont des défaillances de lumière, les hommes peuvent bien en avoir! Ne désespérons jamais, mon ami! tout ce qui s'éteint en apparence est un travail occulte de renouvellement; et nous-mêmes, aujourd'hui, c'est toujours vie et mort, sommeil et réveil. Notre état normal résume si bien notre avenir infini!

J'ai aujourd'hui soixante-quatre printemps. Je n'ai pas encore senti le poids des ans. Je marche autant, je travaille autant, je dors aussi bien. Ma vue est fatiguée aussi; je mets depuis si longtemps des lunettes, que c'est une question de numéro, voilà tout. Quand je ne pourrai plus agir, j'espère que j'aurai perdu la volonté d'agir. Et puis on s'effraye de l'âge avancé, comme si on était sûr d'y arriver. On ne pense pas à la tuile qui peut tomber du toit. Le mieux est de se tenir toujours prêt et de jouir des vieilles années mieux qu'on n'a su jouir des jeunes. On perd tant de temps et on gaspille tant la vie à vingt ans! Nos jours d'hiver comptent double; voilà notre compensation. Ce qui ne passe ni ne change, c'est l'amitié. Elle augmente, au contraire, puisqu'elle s'alimente de sa durée. Nous parlons bien souvent de toi, ici. Mes enfants t'aiment avec religion; nos deux petites filles sont charmantes. Aurore parle comme une grande personne. Elle est extraordinairement intelligente et bonne. Tu la verras; tu reviendras, tu nous charmeras encore avec ton piano. Nous t'aimons, cher maestro; nous t'aimons bien! tu voudras nous embrasser encore, et jamais pour la dernière fois. Ce mot n'a pas de sens.

G. SAND.