DCLXXIV
A M. GUILLAUME GUIZOT, A PARIS
Nohant, 12 juillet 1868.
On peut, on doit aimer les contraires quand les contraires sont grands. On peut être l'élève pieux de Jean-Jacques, on doit être l'ami respectueux de Montaigne. Rousseau est un réhabilité; Montaigne est pur, il est le galant homme dans toute l'acception du mot. Sa conscience est si nette, sa raison si droite, son examen si sincère, qu'il peut se passer des grands élans de Jean-Jacques. Celui-ci avait les ardeurs d'une âme agitée. Aucun trouble n'autorisait Montaigne à la plainte. S'il n'a pas songé au mal des autres, c'est que l'image du bien était trop forte en lui pour qu'il entrevît clairement l'image contraire. Il pensait que l'homme porte en lui tous ses éléments de sagesse et de bonheur. Il ne se trompait pas; et, en parlant de lui-même, en s'observant, en se peignant, en livrant son secret, il enseignait tout aussi utilement que les philosophes enthousiastes et les moralistes émus.
Je ne vois pas d'antithèse réelle entre ces deux grands esprits. Je vois, au contraire, un heureux rapprochement à tenter, et des points de contact bien remarquables, non dans leurs méthodes, mais dans leurs résultantes. Il est bon d'avoir ces deux maîtres: l'un corrige l'autre.
Pour mon compte, je ne suis pas le disciple de Jean-Jacques jusqu'au Contrat social: c'est peut-être grâce à Montaigne; et je ne suis pas le disciple de Montaigne jusqu'à l'indifférence: c'est, à coup sûr, grâce à Jean-Jacques.
Voilà ce que je vous réponds, monsieur, sans vouloir relire ce que j'ai dit de Montaigne il y a vingt ans. Je ne m'en rappelle pas un mot, et je ne voudrais pas me croire obligée de ne pas modifier ma pensée, en avançant dans la vie. Il y a plus de vingt ans que je n'ai relu Montaigne en entier; mais, ou j'ai la main heureuse, ou l'affection que je lui porte est solide; car, chaque fois que je l'ouvre, je puise en lui un élément de patience et un détachement nouveau de ce que l'on appelle classiquement les faux biens de la vie.
J'ose me persuader que le couronnement d'un beau et sérieux travail sur Montaigne serait précisément, monsieur, toute critique faite librement, sévèrement même, si telle est votre impression, un parallèle à établir entre ces deux points extrêmes: le socialisme de Jean-Jacques Rousseau et l'individualisme de Montaigne. Soyez le trait d'union; car il y a là deux grandes causes à concilier. La vérité est au milieu, à coup sûr; mais vous savez mieux que moi qu'elle ne peut supprimer ni l'un ni l'autre.
Pardon de mon griffonnage. Le temps me manque. Recevez l'expression de mes sentiments.
G. SAND.
DCLXXV
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 31 juillet 1868.
Je t'écris à Croisset quand même, je doute que tu sois encore à Paris par cette chaleur de Tolède; à moins que les ombrages de Fontainebleau ne t'aient gardé. Quelle jolie forêt, hein? mais c'est surtout en hiver, sans feuilles, avec ses mousses fraîches, qu'elle a du chic. As-tu vu les sables d'Arbonne? il y a là un petit Sahara qui doit être gentil à l'heure qu'il est.
Nous, nous sommes très heureux ici. Tous les jours, un bain dans un ruisseau toujours froid et ombragé; le jour, quatre heures de travail; le soir, récréation et vie de polichinelle. Il nous est venu un Roman comique en tournée, partie de la troupe de l'Odéon, dont plusieurs vieux amis, à qui nous avons donné à souper à la Châtre: deux nuits de suite avec toute leur bande, après la représentation; chants et rires avec champagne frappé, jusqu'à trois heures du matin, au grand scandale des bourgeois, qui faisaient des bassesses pour en être. Il y avait là un drôle de comique normand, un vrai Normand qui nous a chanté de vraies chansons de paysans dans le vrai langage. Sais-tu qu'il y en a d'un esprit et d'un malin tout à fait gaulois? Il y a là une mine inconnue, des chefs-d'oeuvre de genre. Ça m'a fait aimer encore plus la Normandie. Tu connais peut-être ce comédien. Il s'appelle Fréville: c'est lui qui est chargé, dans le répertoire, de faire les valets lourdauds et de recevoir les coups de pied au c… Sorti du théâtre, c'est un garçon charmant et amusant comme dix. Ce que c'est que la destinée!
Nous avons eu chez nous des hôtes charmants, et nous avons mené joyeuse vie, sans préjudice des Lettres d'un voyageur dans la Revue, et des courses botaniques dans des endroits sauvages très étonnants. Le plus beau de l'affaire, ce sont les petites filles. Gabrielle, un gros mouton qui dort et rit toute la journée; Aurore, plus fine, des yeux de velours et de feu, parlant à trente mois comme les autres à cinq ans, et adorable en toute chose. On la retient pour qu'elle n'aille pas trop vite.
Tu m'inquiètes en me disant que ton livre accusera les patriotes de tout le mal; est-ce bien vrai, ça? et puis les vaincus! c'est bien assez d'être vaincu par sa faute sans qu'on vous crache au nez toutes vos bêtises. Aie pitié: il y a eu tant de belles âmes quand même! Le christianisme a été une toquade, et j'avoue qu'en tout temps, il est une séduction quand on n'en voit que le côté tendre; il prend le coeur. Il faut songer au mal qu'il a fait pour s'en débarrasser. Mais je ne m'étonne pas qu'un coeur généreux comme celui de Louis Blanc ait rêvé de le voir épuré et ramené à son idéal. J'ai eu aussi cette illusion; mais, aussitôt qu'on fait un pas dans le passé, on voit que ça ne peut pas se ranimer, et je suis bien sûre qu'a cette heure Louis Blanc sourit de son rêve. Il faut penser à cela aussi!
Il faut se dire que tous ceux qui avaient une intelligence ont terriblement marché depuis vingt ans et qu'il ne serait pas généreux de leur reprocher ce qu'ils se reprochent probablement à eux-mêmes.
Quant à Proudhon, je ne l'ai jamais cru de bonne foi. C'est un rhéteur de génie, à ce qu'on dit. Moi, je ne le comprends pas: c'est un spécimen d'antithèse perpétuelle, sans solution. Il me fait l'effet d'un de ces sophistes dont se moquait le vieux Socrate.
Je me fie à toi pour le sentiment du généreux. Avec un mot de plus ou de moins, on peut donner le coup de fouet sans blessure quand la main est douce dans la force. Tu es si bon, que tu ne peux pas être méchant.
Irai-je à Croisset cet automne? Je commence à craindre que non et que Cadio ne soit en répétition. Enfin je tâcherai de m'échapper de Paris, ne fût-ce qu'un jour.
Mes enfants t'envoient des amitiés. Ah diable! il y a eu une jolie prise de bec pour Salammbô; quelqu'un que tu ne connais pas se permettait de ne pas aimer ça. Maurice l'a traité de bourgeois, et, pour arranger l'affaire, la petite Lina, qui est rageuse, a déclaré que son mari avait eu tort de dire un mot pareil, vu qu'il aurait dû dire imbécile. Voilà. Je me porte comme un Turc. Je t'aime et je t'embrasse.
DCLXXVI
A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
Nohant, août 1868.
Merci, chère bonne cousine, pour l'amitié avec laquelle vous me jugez. Je ne mérite pas l'éloge, mais je mérite l'amitié; oui, car je sais vous apprécier et vous aimer.
Mon cher monde va bien. Gabrielle prend un regard d'une expression très caressante. Lolo parle souvent de sa cousine Villot.
Elle n'oublie pas, mais elle persiste dans ses idées de propriété sur Fadet[1]. Elle est néanmoins très bonne et très aimante pour son âge, et, chaque jour, elle fait un progrès extraordinaire. Cela m'effraye bien un peu; je n'ose penser à ce que je deviendrais s'il fallait encore perdre cet enfant-là; toute ma philosophie échoue!
N'y pensons pas; je m'étais juré de ne plus trop aimer, c'est impossible. La passion me domine encore dans la fibre maternelle. Heureux ceux qui aiment faiblement!
Mais je ne veux pas vous attrister, vous brisée aussi; nous sommes très heureux; tout va bien, et il me prend des terreurs. C'est injuste et lâche.
Dites-moi ce que vous faites, et si vous trouvez quelque part un peu de fraîcheur. Ici, la zone torride recommence; mais nous aimons tant le chaud, que nous ne voulons pas en sentir l'excès.
Dites nos tendresses à Frédéric, et recevez-les toutes aussi.
G. SAND.
[1] Le chien légendaire de Nohant.
DCLXXVII
A GUSTAVE FLAUBEKT, A CROISSET
Paris, août 1868
Pour le coup, cher ami, il y a une rafle sur les correspondances. De tous les côtés, on me reproche à tort de ne pas répondre. Je t'ai écrit de Nohant, il y a environ quinze jours, que je partais pour Paris, afin de m'occuper de Cadio:—et, je repars pour Nohant, demain dès l'aurore, pour revoir mon Aurore. J'ai écrit, depuis huit jours, quatre tableaux du drame, et ma besogne est finie jusqu'à la fin des répétitions, dont mon ami et collaborateur, Paul Meurice, veut bien se charger. Tous ses soins n'empêchent pas que les débrouillagés du commencement ne soient qu'un affreux gâchis. Il faut voir les difficultés de monter une pièce, pour y croire, et, si l'on n'est pas cuirassé d'humour et de gaieté intérieure pour étudier la nature humaine, dans les individus réels que va recouvrir la fiction, il y a de quoi rager. Mais je ne rage plus, je ris; je connais trop tout ça, pour m'en émouvoir et je t'en conterai de belles quand nous nous verrons.
Comme je suis optimiste quand même, je considère le bon côté des choses et dès gens; mais la vérité est que tout est mal et que tout est bien en ce monde.
La pauvre THUILLIER n'est pas brillante de santé; mais elle espère porter le fardeau du travail encore une fois. Elle a besoin de gagner sa vie, elle est cruellement pauvre. Je te disais, dans ma lettre perdue, que Sylvanie[1] avait passé quelques jours à Nohant. Elle est plus belle que jamais el bien ressuscitée après une terrible maladie.
Croirais-tu que je n'ai pas vu Sainte-Beuve? que j'ai eu tout juste ici le temps de dormir un peu et de manger à la hâte? C'est comme ça. Je n'ai entendu parler de qui que ce soit en dehors du théâtre et des comédiens. J'ai eu des envies folles de tout lâcher et d'aller te surprendre deux heures; mais on ne m'a pas laissé un jour sans me tenir aux arrêts forcés.
Je reviendrai ici à la fin du mois, et, quand on jouera Cadio, je te supplierai de venir passer ici vingt-quatre heures pour moi. Le voudras-tu? Oui; tu es trop bon troubadour pour me refuser. Je t'embrasse de tout mon coeur, ainsi que ta chère maman. Je suis heureuse qu'elle aille bien.
G. SAND.
[1] Madame Arnould-Plessy.
DCLXXVIII
AU MÊME
Nohant, 18 septembre 1868.
Ce sera, je crois, pour le 8 le ou 10 octobre. Le directeur annonce pour le 26 septembre. Mais cela paraît impossible à tout le monde. Rien n'est prêt; je serai prévenue, je te préviendrai. Je suis venue passer ici les jours de répit que mon collaborateur, très consciencieux et très dévoué, m'accorde. Je reprends un roman sur le théâtre dont j'avais laissé une première partie sur mon bureau, et je me flanque tous les jours dans un petit torrent glacé qui me bouscule et me fait dormir comme un bijou. Qu'on est donc bien ici, avec ces deux petites filles qui rient et causent du matin au soir comme des oiseaux, et qu'on est bête d'aller composer et monter des fictions, quand la réalité est si commode et si bonne! Mais on s'habitue à regarder tout ça comme une consigne militaire, et on va au feu sans se demander si on sera tué ou blessé. Tu crois que ça me contrarie? Non, je t'assure; mais ça ne m'amuse pas non plus. Je vas devant moi, bête comme un chou et patiente comme un Berrichon. Il n'y a d'intéressant, dans ma vie à moi, que les autres. Te voir à Paris bientôt me sera plus doux que mes affaires ne me seront embêtantes. Ton roman m'intéresse plus que tous les miens. L'impersonnalité, espèce d'idiotisme qui m'est propre, fait de notables progrès. Si je ne me portais bien, je croirais que c'est une maladie. Si mon vieux coeur ne devenait tous les jours plus aimant, je croirais que c'est de l'égoïsme; bref, je ne sais pas, c'est comme ça. J'ai eu du chagrin ces jours-ci, je te le disais dans la lettre que tu n'as pas reçue. Une personne que tu connais, que j'aime beaucoup, s'est faite dévote, oh! mais, dévote extatique, mystique, moliniste, que sais-je? Je suis sortie de ma gangue, j'ai tempêté, je lui ai dit les choses les plus dures, je me suis moquée. Rien n'y fait, ça lui est bien égal. Le Père *** remplace pour elle toute amitié, toute estime; comprend-on cela? un très noble esprit, une vraie intelligence; un digne caractère! et voilà! T*** est dévote aussi, mais sans être changée; elle n'aime pas les prêtres, elle ne croit pas au diable, c'est une hérétique sans le savoir. Maurice et Lina sont furieux contre l'autre Ils ne l'aiment plus du tout. Moi, ça me fait beaucoup de peine de ne plus l'aimer.
Nous t'aimons, nous t'embrassons.
Je te remercie de venir à Cadio.
DCLXXIX
A MAURICE SAND, A NOHANT
Paris, septembre 1868.
On te demande vite quelques costumes militaires de 1793-1794, pittoresques et sans grande recherche d'exactitude, mais dans la couleur. Il s'agit d'habiller le gros Deshayes (Jean Bonnin[1]). Il représente notre ancien capitaine Martin, capitaine de Mayençais au commencement et pauvre comme Job, arrivant de Mayence, avec Motus, non moins délabré.
Mélingue se charge de Motus et de lui, Cadio. Mais Deshayes ne sait rien trouver. Il faudrait lui adapter une sorte de Raffet de fantaisie, qui ne dessinât ni ses jambes ni son corps.
A la seconde apparition dans la pièce, en 1795, il est colonel, noir plus de Mayençais qui n'existent plus, mais d'un régiment de cavalerie quelconque que l'on ne désigne pas, et que tu choisiras à ton idée; pas de cuirasse si c'est possible, et pas de casque. Il ne saurait pas porter ça. Vois ce que tu peux nous donner. Si on le laisse s'habiller, il sera, peut-être absurde; tire-nous d'embarras.
Dans ce théâtre, qui se recrée pour ainsi dire, il n'y a pas d'artiste attitré et capable, pour ces costumes qui, en somme, seront de fantaisie, vu la pénurie de l'époque, mais qui doivent rentrer dans la couleur vraie. Envoie vite. Je vas bien. Je travaille sans débrider.
Je bige tout mon cher monde et ma Lolo. Je trouve le temps de corriger les épreuves, trouve celui de m'envoyer deux ou trois croquis.
[1] Rôle créé par lui dans François le Champi.
DCLXXX
A M. GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Paris, fin septembre 1868.
Cher ami,
C'est pour samedi prochain, 3 octobre. Je suis au théâtre tous les jours de six heures du soir à deux heures du matin. On parle de mettre des matelas dans les coulisses pour les acteurs qui ne sont pas en scène.
Quant à moi, habituée aux veilles comme toi-même, je n'éprouve aucune fatigue; mais j'aurais bien de l'ennui sans la ressource qu'on a toujours de penser à autre chose. J'ai assez l'habitude de faire une autre pièce pendant qu'on répète, et il ya quelque chose d'assez excitant dans ces grandes salles sombres où s'agitent des personnages mystérieux parlant à demi-voix, dans des costumes invraisemblables; rien ne ressemble plus à un rêve, à moins qu'on ne songe à une conspiration d'évadés de Bicêtre.
Je ne sais pas du tout ce que sera la représentation. Si on ne connaissait les prodiges d'ensemble et de volonté qui se font à la dernière heure, on jugerait tout impossible, avec trente-cinq ou quarante acteurs parlants, dont cinq ou six seulement parlent bien. On passe des heures à faire entrer et sortir des personnages en blouse blanche ou bleue qui seront des soldats ou des paysans, mais qui, en attendant, exécutent des manoeuvres incompréhensibles. Toujours le rêve. Il faut être fou pour monter ces machines-là. Et la fièvre des acteurs, pâles et fatigués, qui se traînent à leur place en baillant, et tout à coup partent comme des énergumènes pour débiter leur tirade; toujours la réunion d'aliénés.
La censure nous a laissés tranquilles quant au manuscrit; demain, ces messieurs verront des costumes qui les effaroucheront peut-être.
J'ai laissé mon cher monde bien tranquille à Nohant. Si Cadio réussit, ce sera une petite dot pour Aurore; voilà toute mon ambition. S'il ne réussit pas, ce sera à recommencer, voilà tout.
Je te verrai. Donc, dans tous les cas, ce sera un heureux jour. Viens me voir la veille, si tu arrives la veille, ou, le jour même, viens diner avec moi. La veille ou le jour, je suis chez moi d'une heure à cinq heures.
Merci; je t'embrasse et je t'aime.
DCLXXXI
AU MÊME
Nohant, 15 octobre 1868.
Me voilà cheux nous, où, après avoir embrassé mes enfants et petits-enfants, j'ai dormi trente-six heures d'affilée. Il faut croire que j'étais lasse, et que je ne m'en apercevais pas. Je m'éveille de cet hibernage tout animal, et tu es la première personne à laquelle je veuille écrire. Je ne t'ai pas assez remercié d'être venu pour moi à Paris, toi qui te déplaces peu; je ne t'ai pas assez vu non plus; quand j'ai su que tu avais soupé avec Plauchut, je m'en suis voulu d'être restée à soigner ma patraque de Thuillier, à qui je ne pouvais faire aucun bien, et qui ne m'en a pas su grand gré.
Les artistes sont des enfants gâtés, et les meilleurs sont de grands égoïstes. Tu dis que je les aime trop; je les aime comme j'aime les bois et les champs, toutes les choses, tous les êtres que je connais un peu et que j'étudie toujours. Je fais mon état au milieu de tout cela, et, comme je l'aime, mon état, j'aime tout ce qui l'alimente et le renouvelle. On me fait bien des misères, que je vois, mais que je ne sens plus. Je sais qu'il y a des épines dans les buissons, ça ne m'empêche pas d'y fourrer toujours les mains et d'y trouver des fleurs. Si toutes ne sont pas belles, toutes sont curieuses. Le jour où tu m'as conduite à l'abbaye de Saint-Georges, j'ai trouvé la scrofularia borealis, plante très rare en France. J'étais enchantée; il y avait beaucoup de… à l'endroit où je l'ai cueillie. Such is life!
Et, si on ne la prend pas comme ça, la vie, on ne peut la prendre par aucun bout, et alors, comment fait-on pour la supporter? Moi, je la trouve amusante et intéressante, et, de ce que j'accepte tout, je suis d'autant plus heureuse et enthousiaste quand je rencontre le beau et le bon. Si je n'avais pas une grande connaissance de l'espèce, je ne t'aurais pas vite compris, vite connu, vite aimé. Je peux avoir l'indulgence énorme, banale peut-être, tant elle a eu à agir; mais l'appréciation est tout autre chose, et je ne crois pas qu'elle soit usée encore dans l'esprit de ton vieux troubadour.
J'ai trouvé mes enfants toujours bien bons et bien tendres, mes deux fillettes jolies et douces toujours. Ce matin, je rêvais, et je me suis éveillée en disant cette sentence bizarre: «Il y a toujours un jeune grand premier rôle dans le drame de la vie. Premier rôle dans la mienne: Aurore.» Le fait est qu'il est impossible de ne pas idolâtrer cette petite. Elle est si réussie comme intelligence et comme bonté, qu'elle me fait l'effet d'un rêve.
Toi aussi, sans le savoir, t'es un rêve… comme ça. Planchut t'a vu un jour, et il t'adore. Ça prouve qu'il n'est pas bête. En me quittant à Paris, il m'a chargée de le rappeler à ton souvenir.
J'ai laissé Cadio dans des alternatives de recettes bonnes ou médiocres. La cabale contre la nouvelle direction s'est lassée dès le second jour. La presse a été moitié favorable, moitié hostile. Le beau temps est contraire. Le jeu détestable de Roger est contraire aussi. Si bien, que nous ne savons pas encore si nous ferons de l'argent. Pour moi, quand l'argent vient, je dis tant mieux sans transport, et, quand il ne vient pas, je dis tant pis sans chagrin aucun. L'argent, n'étant pas le but, ne doit pas être la préoccupation. Il n'est pas non plus la vraie preuve du succès, puisque tant de choses nulles ou mauvaises font de l'argent.
Me voilà déjà en train de faire une autre pièce pour n'en pas perdre l'habitude. J'ai aussi un roman en train sur les cabots. Je les ai beaucoup étudiés cette fois-ci, mais sans rien apprendre de neuf. Je tenais le mécanisme. Il n'est pas compliqué et il est très logique.
Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta petite maman. Donne-moi signe de vie. Le roman avance-t-il?
DCLXXXII
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PUYS
Nohant, 31 octobre 1868.
Cher fils,
Je ne sais pas plus que vous pourquoi la presse s'est tant déchaînée de tous les côtés contre Cadio: ceci d'un côté;—de l'autre, l'immense personnel de la féerie, qui ne veut pas de littérature à la Porte-Saint-Martin et qui, par les filles nues, a tant de ramifications au dehors; Roger, qui faisait mal à voir et à entendre; Thuillier trop malade; le directeur, qui s'était fait trop d'illusions et qui a jeté le manche après la cognée; les titis, qui ne trouvaient pas leur compte de coups de fusil et ne comprenaient pas Mélingue bon et vrai; que sais-je? La pièce n'a pas fait d'argent et la voilà finie; mais je la crois bonne tout de même.
Il me semble que le travail de Paul Meurice est excellent. Je trouve que l'idée du livre était une idée. Donc, il n'y a pas de honte et les affronts ne nous atteignent pas. Gagner de l'argent n'est que la question secondaire; n'en pas gagner, c'est l'éventualité qu'il faut toujours admettre.
Ce qui me console de tout, c'est que la chose vous a plu, et que vous n'avez pas eu à rougir de l'intellect de votre maman.
Et vous, nous faites-vous encore un chef-d'oeuvre? Il y en a bien besoin; car je n'ai rien vu de bon depuis longtemps. Je vous envoie toutes les tendresses de Nohant pour madame Dumas et pour vous. Vous ne ne me parlez pas de sa santé, à elle; j'espère que c'est bon signe. Ici, nous sommes tous enrhumés. Mais, sauf la petiote, qui fait ses premières dents et qui en souffre, nous sommes tous de bonne humeur et occupés; Aurore m'habitue à écrire avec un chat sur l'épaule, une poupée à cheval sur chaque bras et un ménage sur les genoux. Ce n'est pas toujours commode, mais c'est si amusant!
Bonsoir, mon fils; dites-moi quand vous serez à Paris et comment vous vous portez tous.
Votre maman.
G. SAND.
DCLXXXIII
A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
Nohant, 20 novembre 1868.
Tu me dis «Quand se verra-t-on?» Vers le 15 décembre, ici, nous baptisons protestantes nos, deux fillettes. C'est l'idée de Maurice, qui s'est marié devant le pasteur, et qui ne veut pas de persécution et d'influence catholique autour de ses filles. C'est notre ami Napoléon qui est le parrain d'Aurore; moi qui suis la marraine. Mon neveu est le parrain de l'autre. Tout cela se passe entre nous, en famille. Il faut venir, Maurice le veut, et, si tu dis non, tu lui feras beaucoup de peine. Tu apporteras ton roman, et, dans une éclaircie, tu me le liras; ça te fera du bien de le lire à qui écoute bien. On se résume et on se juge mieux. Je connais ça. Dis oui à ton vieux troubadour, il t'en saura un gré soigné.
Je t'embrasse six fois, si tu dis oui.
DCLXXXIV
A M. DE CHILLY, DIRECTEUR DU THÉÂTRE DE L'ODÉON, A PARIS
Nohant, 12 décembre 1868.
Mon cher ami,
Me gardez-vous le mois de février? Comptez sur moi. Dois-je compter sur vous?
J'ai un travail à vous lire, et je ne puis aller à Paris avant le mois de janvier. Ce serait trop tard pour faire des remaniements, s'il y en avait d'importants à faire. Voulez-vous me donner votre parole d'honneur que mon manuscrit ne sera lu que par vous, Duquesnel et une troisième personne, sûre, à votre choix? et que, jusqu'à ce que nous soyons d'accord sur la réception de la pièce, personne au monde ne saura que j'ai une pièce entre vos mains. Si vous ne me donnez pas cette parole, je ne puis agir; si vous me la donnez, je vous enverrai le manuscrit.
La pièce que je vous offre est de moi seule[1]; elle n'a été lue qu'à mes enfants. Je n'en ai même dit un mot à qui que ce soit. S'il y a une indiscrétion, elle viendra donc de l'Odéon, et je vous demande le secret jusqu'à nouvel ordre.
Réponse tout de suite.
A vous de coeur.
[1] L'Autre.
DCLXXXV
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS
Nohant, 17 décembre 1868.
Cher et illustre compère,
Merci encore pour moi, pour mes enfants et petits-enfants et pour tous nos amis, dont vous avez conquis les coeurs. Toute la journée, nous entendons: «Comme il est beau! comme il est bon! comme il parle bien! comme il est simple, et jeune, et aimable!» Nous ne disons pas non, comme bien vous pensez, et nous aimons davantage ceux qui vous aiment.
Vous, on vous aimerait davantage, si c'était possible, pour cette grande marque d'amitié que vous avez bien voulu nous donner et qui sera un si cher souvenir dans la famille présente et à venir. Aurore en sera particulièrement fière et voudra, j'en suis sûre, mériter une protection si cordialement accordée, et si gracieusement témoignée. Elle envoie toujours des baisers à votre portrait et se permet de le tutoyer.
Nous espérons que vous serez arrivé sans fatigue et que vous n'allez pas garder ce petit mouvement de fièvre que vous avez confié au jeune docteur et pas à nous. Il faudra revenir nous voir, n'est-ce pas? Vous avez dit que cela vous ferait plaisir de vous retrouver à Nohant. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous y laissez une trace de bonheur et d'affection qui ne s'effacera pas.
A vous de tout notre coeur. Maurice, Lina et,
G. SAND.
DCLXXXVI
A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
Nohant, 20 décembre 1868.
Chère enfant,
Je n'ai pas eu un instant pour vous répondre. Nohant a été sens dessus dessous pour les fêtes de nos baptêmes spiritualistes; je ne veux pas dire protestants, bien que le premier sens du mot soit le vrai; avec cela, il fallait finir un gros travail[1]. On s'est amusé beaucoup, et on va se calmer; mais bientôt il faudra aller à Paris pour aviser à faire fructifier les griffonnages, et je ne pense pas avoir le temps de saluer cette année le soleil du Midi. Si je pouvais trouver quelques jours de liberté, ce serait une simple course pour vous embrasser d'abord, puis pour revoir la Corniche et revenir. Disposez donc de la belle villa du Pin, et, si vous m'en croyez, n'y mettez pas gratis des enfants et des nourrices.
Merci mille fois pour moi et les miens de l'offre trop gracieuse. Il se passera encore quelque temps avant que Lina puisse promener sa marmaille si loin et laisser son intérieur, qui leur est encore si nécessaire. Nous ne pouvons rêver que des promenades détachées, et encore! La vie de travail pèse toujours sur nous de tout son poids, et c'est sans doute un bonheur malgré la privation de liberté, puisque nous n'avons jamais de dissentiments ni de tracas.
Vous voilà entrée dans la grande aisance, vous. J'espère que vous allez guérir vos nerfs et travailler pour votre satisfaction; je n'ai pas encore relu votre livre, ç'a été plus qu'impossible; mais cela viendra. J'y mettrai la conscience que vous savez et je vous dirai mon impression comme on la doit à ceux qu'on aime.
On vous embrasse tendrement tous, de la part de tous, vous reverrez sans doute bientôt notre cher gros Plauchut, que nous retenons le plus possible et qui vous racontera nos noces et festins.
A vous de coeur, à Adam et à ma belle Toto[2].
G. SAND.
[1] L'Autre.
[2] Madame Alice Segoud.
DCLXXXVII
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 21 décembre 1868.
Certainement que je te boude et que je t'en veux, non pas par exigence ni par égoïsme, mais, au contraire, parce que nous avons été joyeux et hilares, et que tu n'as pas voulu te distraire et t'amuser avec nous. Si c'était pour t'amuser ailleurs, tu serais pardonné d'avance; mais c'est pour t'enfermer, pour te brûler le sang, et encore pour un travail que tu maudis, et que—voulant et devant le faire quand même—tu voudrais pouvoir faire à ton aise et sans t'y absorber.
Tu me dis que tu es comme ça. Il n'y a rien à dire; mais on peut bien se désoler d'avoir pour ami qu'on adore un captif enchaîné loin de soi, et que l'on ne peut pas délivrer. C'est peut-être un peu coquet de ta part, pour te faire plaindre et aimer davantage. Moi qui ne suis pas enterrée dans la littérature, j'ai beaucoup ri et vécu dans ces jours de fête, mais en pensant toujours à toi et en parlant de toi avec l'ami du Palais-Royal, qui eût été heureux de te voir et qui t'aime et t'apprécie beaucoup. Tourguenef a été plus heureux que nous, puisqu'il a pu t'arracher à ton encrier. Je le connais très peu, lui, mais je le sais par coeur. Quel talent! et comme c'est original et trempe! Je trouve que les étrangers font mieux que nous. Ils ne posent pas, et nous, ou nous nous drapons, ou nous nous vautrons; le Français n'a plus de milieu social, il n'a plus de milieu intellectuel.
Je t'en excepte, toi qui te fais une vie d'exception, et je m'en excepte à cause du fonds de bohème insouciante qui m'a été départi; mais, moi, je ne sais pas soigner et polir, et j'aime trop la vie, je m'amuse trop à la moutarde et à tout ce qui n'est pas le dîner, pour être jamais un littérateur. J'ai eu des accès, ça n'a pas duré. L'existence où on ne connaît plus son moi est si bonne, et la vie où on ne joue pas de rôle est une si jolie pièce à regarder et à écouter! Quand il faut donner de ma personne, je vis de courage et de résolution, mais je ne m'amuse plus.
Toi, troubadour enragé, je te soupçonne de t'amuser du métier plus que de tout au monde. Malgré ce que tu en dis, il se pourrait bien que l'art fut ta seule passion, et que ta claustration, sur laquelle je m'attendris comme une bête que je suis, fût ton état de délices. Si c'est comme ça, tant mieux, alors; mais avoue-le, pour me consoler.
Je te quitte pour habiller les marionnettes, car on a repris les jeux et les ris avec le mauvais temps, et en voilà pour une partie de l'hiver, je suppose. Voilà l'imbécile que tu aimes et que tu appelles maître. Un joli maître, qui aime mieux s'amuser que travailler!
Méprise-moi profondément, mais aime-moi toujours. Lina me charge de te dire que tu n'es qu'un pas grand'chose, et Maurice est furieux aussi; mais on t'aime malgré soi et on t'embrasse tout de même. L'ami Plauchut veut qu'on le rappelle à ton souvenir; il t'adore aussi.
A toi, gros ingrat.
J'avais lu la bourde du Figaro et j'en avais ri. Il parait que ça a pris des proportions grotesques. Moi, on m'a flanqué dans les journaux un petit-fils à la place de mes deux fillettes et un baptême catholique à la place d'un baptême protestant. Ça ne fait rien, il faut bien mentir un peu pour se distraire.
DCLXXXVIII.
A M. EMILE ROLLINAT, EN GARNISON A PERPIGNAN
Nohant, 2 janvier 1869.
Cher enfant,
Merci de votre bon souvenir. Je suis heureuse de vous savoir content, c'est la marque d'un caractère solide et d'un esprit sérieux; car, puisque tous ceux de votre âge se plaignent, ne se trouvent bien placés nulle part et voudraient commander à la destinée, ce n'est pas tant le manque de philosophie que le manque de force qui fait ces âmes aigries, pleines d'exigence. Vous vous trouvez content d'avoir un état et vous savez vous y faire des loisirs utiles, un fonds d'études qui vous servirait au besoin. Je suis bien sûre à présent que l'avenir est à vous, que le destin ne vous traînera pas après lui, mais que vous le pousserez lui-même en avant. Les chagrins que vous rappelez, votre bien-aimé père me les avait confiés, et je l'ai vu bien tourmenté de votre avenir. Ce que je vous dis aujourd'hui, je le lui disais; car il me décrivait votre caractère, vos aptitudes, et on voyait sa tendresse dominer ses inquiétudes paternelles. La source de vos désaccords n'était dans aucun de vous: elle était en dehors de la famille, dans des idées d'autorité qui s'y glissaient malgré lui, et qui n'étaient pas justes, pas applicables à nos générations.
J'ai lu ces jours-ci un livre très bon et très touchant qui m'a rappelé mes entretiens sur vous avec ce cher père et qui, en vérité, sont comme un reflet de ces entretiens, bien qu'ils soient restés absolument entre lui et moi. Ce livre s'appelle les Pères et les Enfants. Il est d'Ernest Legouvé. Si vous ne pouvez vous le procurer à Perpignan, je vous l'enverrai; il vous fera du bien, j'en suis sûre, mais il faut le lire entier. Il met en présence le pour et le contre; la conclusion proclame l'indépendance de l'individu, l'affranchissement de l'homme par l'homme, du fils par le père, et en même temps, il renoue la chaîne souvent brisée des tendresses sublimes.
Pendant que vous me demandiez les lettres et le calepin à Paris, je les avais là, dans un carton et je n'en savais rien; je les croyais ici. Mon premier soin a été, en arrivant, de les chercher, et, ne trouvant ni le carton ni les lettres, j'ai constaté ma bévue. Mais soyez tranquille, à mon premier voyage à Paris, je les retrouverai, et dites bien à votre mère d'être tranquille aussi: ces précieuses lettres lui seront rendues.
A vous de coeur, mon cher enfant.
G. SAND.
DCLXXXIX
A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
Nohant, 2 janvier 1869.
Cher grand ami,
Comme c'est bon à vous de ne pas m'oublier au nouvel an! nos pensées se sont croisées; car j'allais vous écrire aussi. Non, Aurore n'a pas de petit frère, il n'y a que deux fillettes: l'une de trois ans, l'autre de neuf à dix mois. Toutes deux ont été baptisées protestantes dernièrement; c'est ce baptême qui a fait croire à l'arrivée d'un nouvel enfant. Ce frère viendra peut-être, mais il n'est pas sur le tapis. Quant, au baptême protestant, ce n'est pas un engagement pris d'appartenir à une orthodoxie quelconque d'institution humaine. C'est, dans les idées de mon fils, une protestation contre le catholicisme, un divorce de famille avec l'Église, une rupture déterminée et déclarée avec le prêtre romain. Sa femme et lui se sont dit que nous pouvions tous mourir avant d'avoir fixé le sort de nos enfants, et qu'il fallait qu'ils fussent munis d'un sceau protecteur, autant que possible, contre la lâcheté humaine.
Moi, je ne voudrais dans l'avenir aucun culte protégé ni prohibé, la liberté de conscience absolue; et, pour le philosophe, dès à présent, je ne conçois aucune pratique extérieure. Mais je ne suis pratique en rien, je l'avoue, et, mes enfants ayant de bonnes raisons dans l'esprit, je me suis associée de bon coeur à leur volonté. Nous sommes très heureux en famille et toujours d'accord en fait. Maurice est un excellent être, d'un esprit très cultivé et d'un coeur à la fois indépendant et fidèle. Il se rappellera toujours avec émotion la tendre bonté de votre accueil à Paris. Qu'il y a déjà longtemps de cela! et quels progrès avons-nous faits dans l'histoire? Aucun; il semble même, historiquement parlant, que nous ayons reculé de cinquante ans. Mais l'histoire n'enregistre que ce qui se voit et se touche. C'est une étude trop réaliste pour consoler les âmes. Moi, je crois toujours que nous avançons quand même et que nos souffrances servent, là où notre action ne peut rien.
Je ne suis pas aussi politique que vous, je ne sais pas si vraiment nous sommes menacés par l'étranger. Il me semble qu'une heure de vérité acquise à la race humaine ferait fondre toutes les armées comme neige au soleil. Mais vous vous dites belliqueux encore. Tant mieux, c'est signe que l'âme est toujours forte et fera vivre le corps souffrant en dépit de tout. Nous vous aimons et vous embrassons tendrement.
G. SAND.
DCXC
A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
Nohant, 10 janvier 1869.
Nous avons reçu tous les envois, celui de Toto d'abord, et puis le vôtre hier au soir, venant de Grasse directement, et délicieux, frais à rendre friands les plus sobres. Aurore aussi a fêté tout cela et va le fêter encore plus aujourd'hui; car c'est son anniversaire, ses trois ans accomplis; et je viens de lui faire un bouquet pour dîner. Je n'ai jamais vu, dans nos climats, une pareille floraison en plein janvier. La terre est un tapis de violettes et de pervenches, de narcisses et de pensées. Il fait presque aussi doux que, chez vous, au mois de mars; mais je m'imagine que, cette année-ci, vous devez avoir, à présent, presque trop chaud. Pourtant je ne sais pas, l'année est bizarre: ils ont mauvais temps en Italie; ici, la veille de Noël, au milieu du réveillon et pendant que Plauchut racontait son voyage à mes petits-neveux, nous avons eu deux grands coups de tonnerre très beaux.
Dites-moi en gros la floraison de vos environs (la floraison spontanée du moment), ça m'intéresse,—pas celle des jardins.
On est heureux aussi chez nous, on ne demande que la durée de ce qui est. Notre parrain Jérôme est mieux portant, après nous avoir donné de l'inquiétude; il nous a écrit hier. Lolo se livre à présent à la danse et au chant avec succès. Maurice fait des merveilles de décors pour les marionnettes.
Moi, j'ai achevé un grand travail et je ne fiche plus rien. Je suis en récréation, je donne le soir des leçons de fanfares au clairon des pompiers. En voilà une occupation! mais, comme je sais mon affaire, à présent! le réveil, l'appel, le rappel, la générale, la berloque, l'assemblée, le pas accéléré, le pas ordinaire, etc. Je profite de l'occasion pour apprendre les éléments de la musique à mon bonhomme, qui est garçon meunier et ne sait pas lire; il est intelligent, il apprendra.
J'ai enfin relu Laure. Les défauts sont adoucis, les qualités mieux en lumière; mais les défauts existent toujours, défauts absolument relatifs, qui n'en sont pas par eux-mêmes, et qu'on peut signaler sans vous rien ôter de votre valeur personnelle. L'inconvénient de vos ouvrages est celui de ne pas s'adresser à une classe déterminée de lecteurs intellectuellement hybrides comme vous. C'est un obstacle, non au mérite, mais au succès de la chose. La partie qui intéresse les uns est celle qui n'intéresse pas les autres, et réciproquement. Je crois qu'il faudrait choisir, mais je ne peux pas encore vous dire dans quel sens vous pouvez le mieux marcher; cet ouvrage-ci ne tranche pas pour moi la question; j'y vois un grand progrès des deux faces de votre talent, mais pas encore les qualités de métier nécessaires à l'une ou à l'autre, ou sachant fondre et marier habilement les deux. C'est affaire de temps, vous êtes jeune.
Sur ce, chère enfant aimée, la famille vous envoie ses remerciements pour vos gâteries et vous renouvelle ses tendresses. Moi, je vous embrasse de coeur tous les trois.
G. SAND.
DCXCI
A GUSTAVE FLAUBERT. A CROISSET
Nohant, 17 janvier 1869.
L'individu nommé George Sand se porte bien; il savoure le merveilleux hiver qui règne en Berry, cueille des fleurs, signale des anomalies botaniques intéressantes, coud des robes et des manteaux pour sa belle-fille, des costumes de marionnettes, découpe des décors, habille des poupées, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec sa petite Aurore, qui est une fillette étonnante. Il n'y a pas d'être plus calme et plus heureux dans son intérieur que ce vieux troubadour retiré des affaires, qui chante de temps en temps sa petite romance à la lune, sans grand souci de bien ou mal chanter, pourvu qu'il dise le motif qui lui trotte dans la tête, et qui, le reste du temps, flâne délicieusement. Ça n'a pas été toujours si bien que ça. Il a eu la bêtise d'être jeune; mais, comme il n'a point fait de mal, ni connu les mauvaises passions, ni vécu pour la vanité, il a le bonheur d'être paisible et de s'amuser de tout.
Ce pâle personnage a le grand loisir de t'aimer de tout son coeur, de ne point passer un jour sans penser à l'autre vieux troubadour, confiné dans sa solitude en artiste enragé, dédaigneux de tous les plaisirs de ce monde, ennemi de la flânerie et de ses douceurs. Nous sommes, je crois, les deux travailleurs les plus différents qui existent; mais, puisqu'on s'aime comme ça, tout va bien. Puisqu'on pense l'un à l'autre à la même heure, c'est qu'on a besoin de son contraire; on se complète en s'identifiant par moments à ce qui n'est pas soi.
Je t'ai dit, je crois, que j'avais fait une pièce en revenant de Paris. Ils l'ont trouvée bien; mais je ne veux pas qu'on la joue au printemps, et leur fin d'hiver est remplie, à moins que la pièce qu'ils répètent ne tombe. Comme je ne sais pas faire de voeux pour le mal de mes confrères, je ne suis pas pressée et mon manuscrit est sur la planche. J'ai le temps. Je fais mon petit roman de tous les ans, quand j'ai une ou deux heures par jour pour m'y remettre; il ne me déplait pas d'être empêchée d'y penser. Ça le mûrit. J'ai toujours avant de m'endormir, un petit quart d'heure agréable pour le continuer dans ma tête; voilà!
Je ne sais rien, mais rien de l'incident Sainte-Beuve; je reçois une douzaine de journaux dont je respecte tellement la bande, que, sans Lina, qui me dit de temps en temps les nouvelles principales, je ne saurais pas si Isidore est encore de ce monde.
Sainte-Beuve est extrêmement colère, et, en fait d'opinions, si parfaitement sceptique, que je ne serai jamais étonnée, quelque chose qu'il fasse, dans un sens ou dans l'autre. Il n'a pas toujours été comme ça, du moins tant que ça; je l'ai connu plus croyant et plus républicain que je ne l'étais alors. Il était maigre, pâle et doux; comme on change! Son talent, son savoir, son esprit ont grandi immensément, mais j'aimais mieux son caractère. C'est égal, il y a encore bien dû bon. Il y a l'amour et le respect des lettres, et il sera le dernier des critiques. Le critique proprement dit disparaîtra. Peut-être n'a-t-il plus sa raison d'être. Que t'en semble?
Il paraît que tu étudies le pignouf; moi, je le fuis, je le connais trop. J'aime le paysan berrichon qui ne l'est pas, qui ne l'est jamais, même quand il ne vaut pas grand'chose; le mot pignouf a sa profondeur; il a été créé pour le bourgeois exclusivement, n'est-ce pas? Sur cent bourgeoises de province, quatre-vingt-dix sont pignouflardes renforcées, même avec de jolies petites mines, qui annonceraient des instincts délicats. On est tout surpris de trouver un fond de suffisance grossière dans ces fausses dames. Où est la femme maintenant? Ça devient une excentricité dans le monde.
Bonsoir, mon troubadour; je t'aime et je t'embrasse bien fort; Maurice aussi.
DCXCII.
AU MÊME
Nohant, 11 février 1869.
Pendant que tu trottes pour ton roman, j'invente tout ce que je peux pour ne pas faire le mien. Je me laisse aller à des fantaisies coupables, une lecture m'entraîne et je me mets à barbouiller du papier qui restera dans mon bureau et ne me rapportera rien. Ça m'a amusé ou plutôt ça m'a commandé, car c'est en vain que je lutterais contre ces caprices; ils m'interrompent et m'obligent… Tu vois que je n'ai pas la force que tu crois.
Tu dis de très bonnes choses sur la critique. Mais, pour la faire comme tu dis, il faudrait des artistes, et l'artiste est trop occupé de son oeuvre pour s'oublier à approfondir celle des autres.
Mon Dieu, quel beau temps! En jouis-tu au moins de ta fenêtre? Je parie que le tulipier est en boutons. Ici, pêchers et abricotiers sont en fleurs. On dit qu'ils seront fricassés; ça ne les empêche pas d'être jolis et de ne pas se tourmenter.
Nous avons fait notre carnaval de famille: la nièce, les petits neveux, etc. Nous tous avons revêtu des déguisements; ce n'est pas difficile ici, il ne s'agît que de monter au vestiaire et on redescend en Cassandre, en Scapin, en Mezzetin, en Figaro, en Basile, etc., tout cela exact et très joli. La perle, c'était Lolo en petit Louis XIII satin cramoisi, rehaussé de satin blanc frangé et galonné d'argent. J'avais passé trois jours à faire ce costume avec un grand chic; c'était si joli et si drôle sur cette fillette de trois ans, que nous étions tous stupéfiés à la regarder. Nous avons joué ensuite des charades, soupé, folâtré jusqu'au jour. Tu vois que, relégués dans un désert, nous gardons pas mal de vitalité. Aussi je retarde tant que je peux le voyage à Paris et le chapitre des affaires. Si tu y étais, je ne me ferais pas tant tirer l'oreille. Mais tu y vas à la fin de mars et je ne pourrai tirer la ficelle jusque-là. Enfin, tu jures de venir cet été et nous y comptons absolument. J'irai plutôt te chercher par les cheveux.
Je t'embrasse de toute ma force sur ce bon espoir.