DCXCIII
A. M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS
Nohant, 18 février 1869.
Cher enfant,
Je reçois ta lettre ce matin, et, ce soir, me voilà bien triste et toute seule avec mes deux petites, cachant à Aurore que papa et maman viennent de partir pour Milan. Un télégramme nous a annoncé que le père Calamatta, qui était malade depuis près d'un an sans donner d'inquiétudes sérieuses, était dans un état très alarmant. Les enfants sont donc partis tout de suite, Maurice bien affecté de quitter mère et enfants; Lina désolée de quitter tout cela pour aller peut-être trouver son père mort ou mourant.
Voilà comme le malheur vous tombe sur la tête au milieu du calme et de la joie; car, à l'habitude et quand tout va bien physiquement chez nous et autour de nous, nous sommes vraiment des enfants gâtés du bon Dieu, vivant si unis les uns pour les autres. C'est-là, cher enfant, qu'il faut un peu de courage à ta vieille mère pour ne par broyer du noir; et les petites contrariétés de théâtre que tu m'as vu supporter si patiemment paraissent ce qu'elles sont, rien du tout au prix de ce qui contriste le coeur. Enfin! courage, n'est-ce pas? à ce chagrin qui nous menace et nous cogne, il se joindra peut-être de grandes contrariétés. Si ce pauvre homme meurt, il faudra probablement que mes enfants aillent à Rome, où il a enfoui tout ce qu'il possède, tableaux, meubles rares, etc. Il n'y en a pas pour un grosse somme; il faut pourtant ne pas laisser piller cela, et je crains que le transport ou la vente de ces objets ne donne beaucoup de peine ou d'ennui pour peu de compensation.
Et puis c'est un prolongement d'absence et je serai peut-être seule un mois. Si c'était pour eux une partie de plaisir, je serais gaie dans ma solitude, de penser à leurs amusements; mais, dans les conditions où ils sont, ce voyage est navrant et j'en bois toute la tristesse, toute la fatigue, sans pouvoir la leur alléger.
Je ne manquerai pourtant pas de courage, sois tranquille. J'ai ces deux chères fillettes à garder et à ne pas quitter d'une heure. Lolo ne sait pas encore qu'ils sont partis. On l'a emmenée jouer dans ma chambre pendant qu'on enlevait les malles, et elle n'a pas vu les larmes. A dîner, je vais inventer une histoire et demain encore; mais il y aura du gros chagrin quand elle constatera que nous sommes seules; car elle est passionnée dans ses affections et pas facile à attraper longtemps.
Tu vois, cher enfant, que je ne suis pas en route pour Paris, tant s'en faut. Le premier mouvement de Maurice a été de t'écrire pour te confier sa mère. Je te le dis pour que tu voies quelle amitié il a pour toi, mais je l'en ai empêché. Nohant sans eux est trop morne, et tu es dans l'âge de la force et du bonheur, je trouverais égoïste et lâche de te faire quitter les tiens et tes plaisirs du Midi pour te condamner à l'état de chien de garde. Non, sois tranquille sur mon compte, je supporterai cette crise comme il le faut, tant qu'on a un devoir à remplir, on a la grâce suffisante et je ne m'ennuierai pas; cette solitude me forcera de travailler. J'aurai le coeur gros souvent, surtout jusqu'à dimanche, où j'aurai un télégramme de leur arrivée à Milan. Jusque-là, l'inquiétude troublera le sommeil. Je ne sais pas si on passe le mont Cenis sans danger en cette saison, ni comment on le passe. C'est bête d'y penser; il y a du danger partout, même au coin de son feu; mais l'imagination est la folle qui n'obéit pas à la volonté. Si tu veux de leurs nouvelles, écris-leur: Alla signora Lina Sand (Calamatta), Contrada Ciorasso, 11, Milano.
Au revoir donc, à Paris, quand tu y seras selon le cours de tes projets quand tu auras vu tout ton monde et que le mien sera revenu, j'irai y passer quelques jours et te rappeler que Nohant t'attend quand tu seras un peu rassasié de Paris.
Je t'embrasse tendrement, cher fils; ne sois pas inquiet de moi, mais plains-moi un peu; ça me fera du bien.
G. SAND.
DCXCIV
À GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 21 février 1869.
Je suis toute seule à Nohant, comme tu es tout seul à Croisset. Maurice et Lina sont partis pour Milan, pour voir Calamatta dangereusement malade. S'ils ont la douleur de le perdre, il faudra que, pour liquider ses affaires, ils aillent à Rome; un ennui sur un chagrin, c'est toujours comme cela. Cette brusque séparation a été triste, ma pauvre Lina pleurant de quitter ses filles et pleurant de ne pas être auprès de son père. On m'a laissé les enfants, que je quitte à peine et qui ne me laissent travailler que quand ils dorment; mais je suis encore heureuse d'avoir ce soin sur les bras pour me consoler. J'ai tous les jours, en deux heures, par télégramme, des nouvelles de Milan. Le malade est mieux; mes enfants ne sont encore qu'à Turin aujourd'hui et ne savent pas encore ce que je sais ici. Comme ce télégraphe change les notions de la vie, et, quand les formalités et formules seront encore simplifiées, comme l'existence sera pleine de faits et dégagée d'incertitudes!
Aurore, qui vit d'adorations sur les genoux de son père et de sa mère et qui pleure tous les jours quand je m'absente, n'a pas demandé une seule fois où ils étaient. Elle joue et rit, puis s'arrête; ses grands beaux yeux se fixent, elle dit: Mon père? Une autre fois, elle dit: Maman? Je la distrais, elle n'y songe plus, et puis elle recommence. C'est très mystérieux, les enfants! ils pensent sans comprendre. Il ne faudrait qu'une parole triste pour faire sortir son chagrin. Elle le porte sans savoir. Elle me regarde dans les yeux pour voir si je suis triste ou inquiète; je ris et elle rit. Je crois qu'il faut tenir la sensibilité endormie le plus longtemps possible et qu'elle ne me pleurerait jamais si on ne lui parlait pas de moi.
Quel est ton avis, à toi qui as élevé une nièce intelligente et charmante? Est-il bon de les rendre aimants et tendres de bonne heure? J'ai cru cela autrefois: j'ai eu peur en voyant Maurice trop impressionnable et Solange trop le contraire et réagissant. Je voudrais qu'on ne montrât aux petits que le doux et le bon de la vie, jusqu'au moment où la raison peut les aider à accepter ou à combattre le mauvais. Qu'est-ce que tu en dis?
Je t'embrasse et te demande de me dire quand tu iras à Paris, mon voyage étant retardé, vu que mes enfants peuvent être un mois absents. Je pourrai peut-être me trouver avec toi à Paris.
TON VIEUX SOLITAIRE.
Quelle admirable définition je retrouve avec surprise dans le fataliste
Pascal:
«La nature agit par progrès, itus et reditus. Elle passe et revient, puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais.»
Quelle manière de dire, hein? Comme la langue fléchit, se façonne, s'assouplit et se condense sous cette patte grandiose!
DCXCV
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS.
Nohant, 12 mars 1869
Mourir, sans souffrance, en dormant, c'est la plus belle mort, et c'est celle de Calamatta. Apoplexie séreuse, et puis une maladie dont il n'a pas su la gravité et qui ne le faisait pas souffrir. Mes enfants reviennent; Maurice a raison de ramener tout de suite ma pauvre Lina auprès de ses filles. La nature veut qu'elle soit heureuse de les revoir.
Mourir ainsi, ce n'est pas mourir, c'est changer de place au gré de la locomotive. Moi qui ne crois pas à la mort, je dis: «Qu'importe tôt ou tard!» Mais le départ, indifférent pour les partants, change souvent cruellement la vie de ceux qui restent, et je ne veux pas que ceux que j'aime meurent avant moi qui suis toujours prête et qui ne regimberai que si je n'ai pas ma tête. Je ne crains que les infirmités qui font durer une vie inutile et à charge aux plus dévoués. Calamatta, qui s'était gardé extraordinairement jeune et actif à soixante-neuf ans, craignait aussi cela plus que la mort. Il a été, dans les derniers jours, menacé de paralysie. Si on lui eût donné à choisir, il eût choisi ce que la destinée lui a envoyé. Il a eu sa grandeur aussi, celui-là, par le respect et l'amour de l'art sérieux. Il avait à cet égard des convictions respectables par leur inflexibilité. Il ne comprenait la vie que sous un aspect, qui n'est peut-être pas la vie, et il la cherchait avec anxiété et entêtement, tout cela ennobli par la sincérité, le talent réel et la volonté, intéressant et irritant, sec et tendre, personnel et dévoué; des contrastes qui s'expliquaient par un idéalisme incomplet et douloureux. Manque d'éducation première dans l'art comme dans la société; un vrai produit de Rome, un descendant de ceux qui ne voyaient qu'eux dans l'univers et qui avaient raison à leur point de vue.
Moi, je voudrais mourir après quelques années où j'aurais eu le loisir d'écrire pour moi seule et quelques amis. Il me faudrait un éditeur qui me fit vingt mille livres de rente pour subvenir à toutes mes charges; mais je ne saurai pas le trouver et je mourrai en tournant ma roue de pressoir. Je m'en console en me disant que ce que j'écrirais ne vaudrait peut-être pas la peine d'être écrit. C'est égal; si vous me trouvez, cet éditeur, pour l'année prochaine, prenez-le aux cheveux.
Vous tracez pour vous un idéal de bonheur que vous pouvez, ce me semble, réaliser demain si bon vous semble. Mais vous ne le voulez pas, et vous avez bien raison.
Il n'y a de bon dans la vie que ce qui est contraire à la vie; le jour où nous ne songerons plus qu'à la conserver, nous ne la mériterons plus.
N'est-ce pas une fatigue d'aimer ses amis? Il serait bien plus commode de ne se déranger pour personne, de ne soigner ni enterrer les autres, de n'avoir ni à les consoler ni à les secourir et de ne point souffrir de leurs peines. Mais essayez! cela ne se peut.
Bonsoir, cher fils; je vous aime: c'est la moralité de la chose.
G. SAND.
DCXCVI
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 2 avril 1869.
Cher ami de mon coeur, nous voici redevenus calmes. Mes enfants me sont arrivés bien fatigués. Aurore a été un peu malade. La mère de Lina est venue s'entendre avec elle pour leurs affaires. C'est une loyale et excellente femme, très artiste et très aimable. J'ai eu aussi un gros rhume, mais tout se remet, et nos charmantes fillettes consolent leur petite mère. S'il faisait moins mauvais temps et si j'étais moins enrhumée, je me rendrais tout de suite à Paris, car je veux t'y trouver. Combien de temps y restes-tu? Dis-moi vite.
Je serai bien contente de renouer connaissance avec Tourguenef, que j'ai un peu connu sans l'avoir lu, et que j'ai lu depuis avec une admiration entière. Tu me parais l'aimer beaucoup: alors je l'aime aussi, et je veux que, quand ton roman sera fini, tu l'amènes chez nous. Maurice aussi le connaît et l'apprécie beaucoup, lui qui aime ce qui ne ressemble pas aux autres.
Je travaille à mon roman de cabotins, comme un forçat. Je tâche que cela soit amusant et explique l'art; c'est une forme nouvelle pour moi et qui m'amuse. Ça n'aura peut-être aucun succès. Le goût du jour est aux marquises et aux lorettes; mais qu'est-ce que ça fait?—Tu devrais bien me trouver un titre qui résumât cette idée: le roman comique moderne[1].
Mes enfants t'envoient leurs tendresses; ton vieux troubadour embrasse son vieux troubadour.
Réponds vite combien tu comptes rester à Paris.
Tu dis que tu payes des notes et que tu es agacé. Si tu as besoin de quibus, j'ai pour le moment quelques sous à toucher. Tu sais que tu m'as offert une fois de me prêter et que, si j'avais été gênée, j'aurais accepté. Dis toutes mes amitiés à Maxime Du Camp et remercie-le de ne pas m'oublier.
[1] Pierre, qui roule.
DCXCVII
A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
Nohant, 20 avril 1869.
Cher ami,
Pour le moment, je suis éreintée: j'ai dépassé mes forces, et mes soixante-cinq printemps me rappellent à l'ordre. Ce ne sera pas tout de suite que je pourrai écrire ou lire une ligne, même de Victor Hugo! et je vais me reposer à Paris en courant du matin au soir! Si on peut m'attendre, je ferai tout mon possible pour ne pas arriver trop lard. Ce qu'il y a de certain, c'est que je prends acte de la sommation du Temps, et je ne m'engagerai pas ailleurs.
Certes le Temps est un journal qui se respecte et se fait respecter, et, de plus, M. Nefftzer est un des êtres les plus sympathiques qu'on puisse rencontrer. Je ne sais pas comment je n'ai jamais rien écrit dans sa maison. C'est que je n'écris plus. Ce gagne-pain éternel, le roman à perpétuité m'absorbe et me commande. À propos, reprochez-lui de ne plus m'envoyer le Temps. Je n'étais pas indigne de le recevoir. On me l'a supprimé.
Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Il vient de faire un triste voyage à Milan pour voir mourir notre pauvre Calamatta. Sa petite femme a été bien éprouvée. Enfin, on se calme. Ils ont deux fillettes si charmantes! La grâce, la douceur, l'intelligence de l'aînée sont incroyables pour son âge.
A bientôt, cher ami. N'oubliez pas qu'à Paris, je demeure rue Gay Lussac 5, bien près de vous.
G. SAND.
DCXCVIII
A MAURICE SAND, A NOHANT
Paris, 14 mai 1869.
On se croirait en 1848 depuis hier. On chante la Marseillaise à tue-tête dans les rues, et personne ne dit rien. Ce soir, quelques centaines d'étudiants, suivis de quelques blouses, ont passé trois fois sur mon boulevard, en chantant… faux comme toujours. La Marseillaise ne viendra jamais à bout d'être chantée juste. Les boutiquiers, toujours braves, se sont hâtés de fermer boutique. Les réunions électorales sont très orageuses, et la police est très modérée jusqu'ici; cela pourra-t-il durer? Il y a quelque chose dans l'air. Le public peut-il agir contre la troupe? Il serait écrasé. Mais le gouvernement peut-il sévir contre le public électoral? Ce serait jouer son va-tout. On en est là.
Rochefort et Bancel sont les lions du moment. On garde un bon souvenir à Barbès. De Ledru-Rollin et des siens, pas plus question que s'ils n'avaient jamais existé.
Voilà tout ce que je sais. Je suis trop occupée pour m'informer. Les jours passent comme des heures à ranger, trier, et me garer des visites. J'ai diné avec Plauchut, et nous avons fait ensuite une partie de dominos. Hier, j'ai diné rue de Courcelles, avec Théo, Flaubert, les Goncourt, Taine, etc. On n'a parlé que de littérature, et, comme de coutume, on n'a été d'accord sur rien.
Je me porte bien; j'irai à Palaiseau après-demain probablement. Je vous bige mille fois. Deux jours sans nouvelles de vous! Il n'y a personne de malade, au moins?
Hier, Taine m'a parlé de toi avec de grands éloges. La princesse a dit que c'était grand dommage que tu ne fisses plus de peinture. Taine a dit: «Mais, il fait de la bonne littérature; c'est un esprit très substantiel et un talent sérieux.» Et puis il m'a dit qu'il avait lu dernièrement mes Maîtres sonneurs, et que c'était tout aussi beau que Virgile. Rien que ça! Enfin il m'a parlé de mes affaires et il veut en parler à Hachette.
DCXCIX
A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS
Nohant, 11 juin 1869.
Comment vas-tu, mon Planchemar? Ta petite personne délicate et frêle est-elle restaurée? Trempes-tu encore des biscuits dans du madère avant la soupe, pour te mettre en appétit?
Pour moi, je vas comme les vieux chevaux qui travaillent jusqu'à la dernière minute avant l'abattoir. J'ai fait le voyage seule dans mon coupé, et n'en suis descendue qu'à Châteauroux. Comme cette route que je connais trop m'ennuie beaucoup, j'ai fermé tous les stores, j'ai dormi jusqu'à Orléans; puis j'ai lu tout un volume de Tourguenef, jusqu'à Nohant. Lina m'attendait à Vic, avec les deux fillettes. Toutes trois vont bien et Lolo continue à être une merveille. Elle ne veut plus me quitter, et, du jardin, elle me crie: «Es-tu chez toi, bonne mère? Tu vas pas t'en aller encore?»
La poupée a eu le plus grand succès; mais les pelles et les brouettes l'emportent sur tout, et les bananes enfoncent tout autre mets. Maurice, Lina et moi, nous en avons aussi la passion, et je te réponds qu'on les fête: elles sont délicieuses! on te remercie, et Lolo répète que son Plauchut fait tout ce qu'elle veut. Allons, marie-toi donc, gros irrésolu, pour avoir une Aurore à gâter!
Gabrielle est gentille aussi comme tout, toujours gaie et toujours en mouvement. Maurice est agriculteur jusqu'à la moelle. Il se lève à sept heures, va aux foires et marchés, et se porte à ravir. Ça l'a rajeuni de dix ans. Tu penses que je suis heureuse de voir que tout va bien et qu'on est heureux; Nohant est ombreux, fleuri, feuillé comme-je ne l'ai jamais vu; récolte de foins splendide chez nous, mauvaise ailleurs. Pas de fruits, ça fera l'affaire de Magny.
On t'attend pour ma fête et on en saute de joie; je leur ai conté l'affaire de ton voyage nocturne à Palaiseau et ils en ont été tout attendris. Donne-nous de tes nouvelles et viens le plus tôt que tu pourras. J'ai beau être au milieu de ce que j'ai de plus cher au monde, ta bonne figure me manque, et il ne me semble plus que je sois au complet sans toi. A bientôt, donc, n'est-ce pas?
G. SAND.
DCC
AU MÊME
Nohant, 15 août 1869.
Mon cher enfant,
Qu'est-ce que tu deviens? Il y a plusieurs jours que tu n'as donné de tes nouvelles.
Ici, on va toujours bien et on t'aime. Dis-nous si tes affaires vont à souhait, si tu t'amuses et si tu nous aimes toujours.
G. SAND.
P.-S.—Moi, j'ai repris mon herbier, de fond en comble. Quel travail! Il y a huit jours que j'y suis plongée du matin au soir. J'ai pris pour domestique mon élève le clairon des pompiers. Je lui ai demandé s'il était propre.
—Très propre, madame; personne n'est aussi propre que moi.
—Es-tu intelligent?
—Très intelligent, madame; personne n'est aussi intelligent que moi.
—Et raisonnable?
—Très raisonnable, madame; personne, etc.
Il a répondu ainsi à toutes les questions; j'ai fini par lui demander s'il était modeste.
—Très modeste, madame; personne n'est plus modeste que moi.
Voyant qu'il avait toutes les perfections, je l'ai pris pour laver Fadet, et il fait les choses avec tant de conscience, qu'il se met dans la fosse avec lui jusqu'au menton. C'est un vrai Jocrisse, mais si bon garçon et si zélé, que nous le garderons. Je lui ai appris la musique l'année dernière; je vais lui apprendre à lire.
DCCI
A MAURICE SAND, A NOHANT
Sainte-Monehouhl, 18 septembre 1869.
Bonne santé et bon voyage! J'ai vu Reims, la cathédrale; la Champagne pouilleuse, très laide; les bords de l'Aisne, charmants! Nous avons très bien dormi dans le pays des pieds de cochon et joué aux dominos en wagon toute la journée d'hier, première de notre voyage.
En ce moment, Adam visite le champ de bataille de Valmy, qu'il a étudié avec soin (la bataille, dans l'histoire, et, dans André Bauvray, la campagne).
Après déjeuner, nous partons en calèche, pour les défilés de l'Argonne et nous coucherons à Verdun. Il fait un temps délicieux. Rien de très intéressant pour moi jusqu'ici; mais on quitte le chemin de fer et la promenade commence.
Je vous bige mille fois tous.
DCCII
AU MÊME
Paris, 23 septembre 1869.
J'arrive à Paris, neuf heures du soir, en belle santé et nullement fatiguée, et j'y trouve de vos nouvelles. Tout va bien chez nous; je suis heureuse et contente. Je viens de voir un pays admirable, les vraies Ardennes, sans beaux arbres, mais avec des hauteurs et des rochers comme à Gargilesse. La Meuse au milieu, moins large et moins agitée que la Creuse, mais charmante et navigable. Nous l'avons suivie de Mézières à Givet en chemin de fer, en bateau, à pied, et de nouveau en chemin de fer. On fait ce délicieux trajet, sans se presser dans la journée, et même on à le temps de déjeuner très copieusement et proprement dans une maison en micaschiste, comme celles des paysans de Gargilesse, mais d'une propreté belge très réelle, au pied des beaux rochers appelés les Dames-de-Meuse.
Si les défilés de l'Argonne sont dignes d'André Bauvray, les Dames-de-Meuse sont dignes du Comme il vous plaira de Shakspeare. Il n'y manque que les vieux chênes. Le système très lucratif du déboisement et du reboisement de ces montagnes est très singulier. Je vous le narrerai à la maison.
De Givet, où nous avons passé deux nuits, et où Alice a été souffrante, j'ai été, avec Adam et Plauchut, à huit lieues en Belgique, voir les grottes de Han; c'est une rude course de trois heures dans le coeur de la montagne, le long des précipices de la Lesse souterraine, un petit torrent qui dort ou bouillonne au milieu des ténèbres pendant près d'une lieue, dans des galeries ou des salles immenses décorées des plus étranges stalactites. Cela finit par un lac souterrain où l'on s'embarque pour revoir la lumière d'une manière féerique.
C'est une course très pénible et assez dangereuse que la promenade avec escalade ou descente perpétuelle dans ces grottes. Voyant les autres tomber comme des capucins de cartes, j'ai pris le bras du maître-guide en lui glissant à l'oreille l'amoureuse promesse d'une pièce de cinq francs. J'ai pris la tête de la caravane et je n'ai pas fait un faux pas. Il y avait là une vingtaine de Belges qui n'étaient pas contents de la préférence, savez-vous? Fallait qu'ils s'en avisent, ainsi que de la pièce de deux francs à un des porteurs de lampe. Mais, quand on veut des préférences, on ne doit pas rechigner à la détente.
Ni Alice ni sa mère ne seraient sorties de cette promenade, ou bien elles seraient encore à Givet très malades. Enfin nous les avons ramenées à Paris guéries et bien gaies. Nous avons tous été constamment d'accord, Adam étant un excellent mar-chef. Nous avons dépensé chacun cent soixante-cinq francs, en cinq jours, en ne nous refusant rien, voitures, auberges, bateaux et même l'Opéra à Charleville. Je ne sais si vous ne recevrez pas cette lettre-ci avant toutes les autres. Je vous ai écrit de toutes nos couchées.
Je vous bige mille fois et vais dormir dans mon lit. Nous avons parlé mille fois de vous en route. J'ai acheté à Verdun des dragées pour Lolo, et, à Reims, Plauchut lui a acheté des nonnettes.
Je vous bige et rebige. Gabrielle est-elle bien guérie de ses dents?
Merci à ma Lolo de penser à moi.
J'ai vu des vaches, des vaches! des moutons, des moutons! pas un boeuf; des montagnes d'ardoises, pas une coquille, pas une empreinte. Il est vrai que je n'ai pu visiter une seule ardoisière, le temps manquait. Presque toujours le terrain de Gargilesse plus schisteux encore, c'est-à-dire plus feuilleté, et plus friable, de Mézières à Givet.
La cathédrale de Reims est une belle chose; mais c'est pourri d'obscénités, et parfaitement catholique. La luxure est représentée sur le porche dans la posture d'un monsieur qui s'amuse tout seul; charmant spectacle pour les jeunes communiantes.
Nous ayons eu aussi tempête la nuit à Verdun, et grande pluie le soir à Charleville; mais je dormais trop bien pour entendre l'orage, pas plus que les dianes de toutes ces villes de guerre. Juliette et Alice ne fermaient pas l'oeil.
Tout le temps que nous avons été à découvert, il a fait un temps frais, doux, ravissant et par moments un beau soleil chaud. Le soleil tapait rude sur la montagne de Han; mais, dans la grotte, c'était un bain de boue, j'ai été crottée jusque sur mon chapeau, tant les stalactites pleurent!
DCCIII
AU MÊME
Paris, 17 octobre 1869.
Ta Linette est arrivée à quatre heures et demie, en bonne santé et fraîche comme une rose. Je l'attendais avec Houdor à la gare, où elle a débarqué avec un bouquet de Nohant aussi frais qu'elle. Je l'ai menée à la maison; puis nous avons été dîner chez Magny, où Plauchemar est venu nous rejoindre; après, nous avons fait une partie de dominos et Titine est venue s'y joindre. J'ai causé de Nohant, de toi, de nos filles avec Cocote, qui s'est couchée à dix heures, très-vaillante, mais en bonne disposition de dormir. Je vais en faire autant; car je me suis levée à huit heures, pour aller enterrer le pauvre Sainte-Beuve. Tout Paris était là, les lettres, les arts, les sciences, la jeunesse et le peuple; pas de sénateurs ni de prêtres. J'y ai vu Girardin, qui a dit à Solange que son roman était très bien, et qui l'a beaucoup encouragée à continuer; Flaubert, qui était très affecté; Alexandre: son père, qui ne marche plus; Berton, Adam, Borie, Nefftzer, Taine, Trélat, le vieux Grzymala, Prévost-Paradol, Ratisbonne, Arnaud (de l'Ariège), catholique. Des athées, des croyants, des gens de tout âge, de toute opinion, et la foule.
La chose finie, j'ai quitté tout ce monde officiel pour aller retrouver ma voiture; alors en rentrant dans la vraie foule, j'ai été l'objet d'une manifestation dont je peux dire que j'ai été reconnaissante, parce qu'elle était tout à fait respectueuse et pas enthousiaste: on m'a escortée en se reculant pour me faire place et en levant tous les chapeaux en silence. La voiture a eu peine à se dégager de cette foule qui se retirait lentement, saluant toujours et ne me regardant pas sous le nez, et ne disant rien. Adam et Plauchut qui m'accompagnaient pleuraient presque, et Alexandre était tout étonné.
J'ai trouvé cela mieux que des cris et des applaudissements de théâtre, et j'ai été seule l'objet de cette préférence. Il n'y avait pour les autres que des témoignages de curiosité. Plauchut m'a fait promettre de te raconter cela bien exactement, disant que tu en serais content, parce que c'était comme un mouvement général d'estime, pour le caractère, plus que pour la réputation.
Demain, Lina va voir sa mère; je vais lui faciliter toutes les allées et venues, pour qu'elle puisse gagner du temps et ne pas se fatiguer. J'aurai bien soin d'elle, tu peux être tranquille, et le plus vite possible nous retournerons vers toi et nos chéries fillettes, dont nous avons bien soif!
Embrasse pour moi les jènes gens, comme dit Lolo.
DCCIV
A M. EDMOND PLAUCHUT, AU MANS
Nohant, 10 novembre 1869.
Je te croyais parti en effet, et, pendant que je t'écris au Mans, tu es peut-être encore à Paris à te dorloter. Ici, c'est un rhume général, sauf les enfants. Ça n'a pas empêché Maurice et René de rouvrir avec éclat le Théâtre Balandard, et de nous donner une pièce souvent interrompue par les bravos et les rires. Aurore, pour la première fois, a assisté à un premier acte; après quoi, on lui a dit que c'était fini et elle a été se coucher. Elle était figée d'étonnement et d'admiration, et disait toujours: «Encore! encore! j'en veux d'autres!» bien qu'il fut dix heures du soir; c'est la première fois qu'elle veille si tard. Elle est toujours merveilleusement gentille.
Mon jeu de Plauchut continue tous les soirs avec elle et dure une grande heure. Il n'y a pas moyen de lui en inventer un qui l'amuse autant que ce domino, qui recommence toujours les mêmes aventures. A présent, mon Plauchut a une petite fille qui est insupportable, qui fait dans son lit et qui crie toujours.
Il n'y a pas de danger qu'elle t'oublie. Je croyais, à mon retour de Paris, qu'elle ne songeait plus à ce jeu; mais, dès le premier soir, quoiqu'elle n'y eût pas joué depuis deux mois, elle m'a dit: «Tu vas faire Plauchut.» Elle lui attribue le rôle que Balandard a dans les marionnettes; c'est lui qui bat tout le monde et qui jette les importuns par la fenêtre, mais le plus souvent dans les lieux.
J'ai reçu l'almanach, qui est joliment bête, à commencer par moi[1].
En politique, je n'aime pas le rôle de Rochefort. Je n'aime pas cette adulation du peuple, cet abandon de sa volonté, cette absence de principes. Ce n'est pas ainsi qu'il faut l'aimer et le servir: c'est le traiter en souverain absolu. Un homme qui se respecte ne dit pas: «Je prêterai serment ou je ne le prêterai pas, c'est comme vous voudrez». S'il n'en sait pas plus long que ses commettants; s'il attend leur caprice pour agir, le premier idiot venu est aussi bon à élire que lui. Toute cette nuance ultra-démocratique est une écume. Mais il n'y a pas d'ébullition sans écume et cela ne doit pas inquiéter outre mesure ceux qui veulent la révolution sociale.
Elle se ferait mieux sans violence; mais, qu'on lutte ou non contre la violence, elle est fatale, elle aura son jour. Laissons passer.
Tu nous annonces la mort de Victor-Emmanuel. Les journaux ne l'annoncent pas encore. Ce serait un malheur. Ses fils, dit-on, ne le valent pas, et l'Italie n'est pas prête à se passer de lui.
Si je t'avais su encore à Paris, je t'aurais chargé de remettre à Galli-Marié las muchachas que Berton nous a envoyées. Je les ai expédiées par la poste à la diva.
Sauf les rhumes, tout va bien ici. Moi, je travaille, je fais le roman des Dames-de-Meuse et des grottes de Han[1]. Ça t'amusera de t'y promener en souvenir avec des personnages que tu ne connais pas.
Tout le monde t'embrasse tendrement. Écris-nous.
G. SAND.
[1] Almanach du Rappel, pour 1870.
DCCV
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 15 novembre 1869.
Qu'est-ce que tu deviens, mon vieux troubadour chéri? tu corriges tes épreuves comme un forçat, jusqu'à la dernière minute? On annonce ton livre pour demain depuis deux jours. Je l'attends avec impatience, car tu auras soin de ne pas m'oublier? On va te louer et t'abîmer; tu t'y attends. Tu as trop de vraie supériorité pour n'avoir pas des envieux et tu t'en bats l'oeil, pas vrai? Et moi aussi pour toi. Tu es de force à être stimulé par ce qui abat les autres. Il y aura du pétard, certainement; ton sujet va être tout à fait de circonstance en ce moment de Régimbards. Les bons progressistes, les vrais démocrates t'approuveront. Les idiots seront furieux, et tu diras: «Vogue la galère!»
Moi, je corrige aussi les épreuves de Pierre qui roule et je suis à la moitié d'un roman nouveau qui ne fera pas grand bruit; c'est tout ce que je demande pour le quart d'heure. Je fais alternativement mon roman, celui qui me plaît et celui qui ne déplaît pas autant à la Revue, et qui me plaît fort peu. C'est arrangé comme cela; je ne sais pas si je ne me trompe pas. Peut-être ceux que je préfère sont-ils les plus mauvais. Mais j'ai cessé de prendre souci de moi, si tant est que j'en aie jamais eu grand souci. La vie m'a toujours emportée hors de moi et elle m'emportera jusqu'à la fin. Le coeur est toujours pris au détrimen de la tête. A présent, ce sont les enfants qui mangent tout mon intellect; Aurore est un bijou, une nature devant laquelle je suis en admiration; ça durera-t-il comme ça?
Tu vas passer l'hiver à Paris, et, moi, je ne sais pas quand j'irai. Le succès du Bâtard continue; mais je ne m'impatiente pas; tu as promis de venir dès que tu serais libre, à Noël, au plus tard, faire réveillon avec nous. Je ne pense qu'à ça, et, si tu nous manques de parole, ça sera un désespoir ici. Sur ce, je t'embrasse à plein coeur comme je t'aime.
G. SAND.
[1] Malgré tout.
DCCVI
A M, LOUIS ULBACH, A PARIS
Nohant, 26 novembre 1869.
Cher et illustre ami,
Je suis à Nohant, à huit heures de Paris (chemin de fer). Est-ce une trop longue enjambée pour le temps dont vous pouvez disposer? On part vers neuf heures de Paris, on dine à Nohant à sept.—On peut repartir le lendemain matin; mais, en restant un jour chez nous, il n'y a pas de fatigue et on aurait le temps de causer. Si cela ne se peut, ce sera à notre grand regret; car nous nous ferions une joie, mes enfants et moi, de vous embrasser, vous et votre Cloche[1], qui sonne si fort, sans cesser d'être un bel instrument et sans détonner dans les charivaris.
J'irai à Paris, dans le courant de l'hiver, janvier ou février. Si vous ne pouvez m'attendre, consultez sur les quarante premières années de ma vie, l'Histoire de ma vie. Lévy vous portera les volumes à votre première réquisition.
Cette histoire est vraie. Beaucoup de détails à passer; mais, en feuilletant, vous aurez exacts tous les faits de ma vie.
Pour les vingt-cinq dernières années, il n'y a plus rien d'intéressant; c'est la vieillesse très calme et très heureuse en famille, traversée par des chagrins tout personnels, les morts, les défections, et puis l'état général où nous avons souffert, vous et moi, des mêmes choses.—Je répondrai, à toutes les questions qu'il vous conviendrait de me faire, si nous causions, et ce serait mieux.
J'ai perdu deux petits-enfants bien-aimés, la fille de ma fille et le fils de Maurice. J'ai encore deux petites charmantes de son heureux mariage. Ma belle-fille m'est presque aussi chère que lui. Je leur ai donné la gouverne du ménage et de toute chose. Mon temps se passe à amuser les enfants, à faire un peu de botanique en été, de grandes promenades (je suis encore un piéton distingué), et des romans, quand je peux trouver deux heures dans la journée et deux heures le soir.
J'écris facilement et avec plaisir; c'est ma récréation; car la correspondance est énorme, et c'est là le travail. Vous savez cela. Si on n'avait à écrire qu'à ses amis! Mais que de demandes touchantes ou saugrenues! Toutes les fois que je peux quelque chose, je réponds. Ceux pour lesquels je ne peux rien, je ne réponds rien. Quelques-uns méritent que l'on essaye, même avec peu d'espoir de réussir. Il faut alors répondre qu'on essayera. Tout cela, avec les affaires personnelles, dont il faut bien s'occuper quelquefois, fait une dizaine de lettres par jour. C'est le fléau; mais qui n'a le sien?
J'espère, après ma mort, aller dans une planète où l'on ne saura ni lire ni écrire. Il faudra être assez parfait pour n'en avoir pas besoin. En attendant, il faudrait bien que, dans celle-ci, il en fût autrement.
Si vous voulez savoir ma position matérielle, elle est facile à établir. Mes comptes ne sont pas embrouillés. J'ai bien gagné, un million avec mon travail; je n'ai pas mis un sou de côté: j'ai tout donné, sauf vingt mille francs, que j'ai placés, il y a deux ans, pour ne pas coûter trop de tisane à mes enfants, si je tombe malade; et encore, ne suis-je pas sûre de garder ce capital; car il se trouvera des gens qui en auront besoin, et, si je me porte encore assez bien pour le renouveler, il faudra bien lâcher mes économies. Gardez-moi le secret, pour que je les garde le plus, possible.
Si vous parlez de mes ressources, vous pouvez dire, en toute connaissance, que j'ai toujours vécu, au jour le jour, du fruit de mon travail, et que je regarde cette manière d'arranger la vie comme la plus heureuse. On n'a pas de soucis matériels, et on ne craint pas les voleurs. Tous les ans, à présent que mes enfants tiennent le ménage, j'ai le temps de faire quelques petites excursions en France; car les recoins de la France sont peu connus, et ils sont aussi beaux que ce qu'on va chercher bien loin. J'y trouve des cadres pour mes romans. J'aime à avoir vu ce que je décris. Cela simplifie les recherches, les études. N'eussé-je que trois mots à dire d'une localité, j'aime à la regarder dans mon souvenir et à me tromper le moins que je peux.
Tout cela est bien banal, cher ami, et, quand on est convié par un biographe comme vous, on voudrait être grand comme une pyramide pour mériter l'honneur de l'occuper.
Mais je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne femme à qui on'a prêté des férocités de caractère tout à fait fantastiques. On m'a aussi accusée de n'avoir pas su aimer passionnément. Il me semble que j'ai vécu de tendresse et qu'on pouvait bien s'en contenter.
A présent, Dieu merci, on ne m'en demande pas davantage, et ceux qui veulent bien m'aimer, malgré le manque d'éclat de ma vie et de mon esprit, ne se plaignent pas de moi.
Je suis restée très gaie, sans initiative pour amuser les autres, mais sachant les aider à s'amuser.
Je dois avoir de gros défauts; je suis comme tout le monde, je ne les vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualités et des vertus. J'ai beaucoup songé à ce qui est vrai, et, dans cette recherche, le sentiment du moi s'efface chaque jour davantage. Vous devez bien le savoir par vous-même. Si on fait le bien, on ne s'en loue pas soi-même, on trouve qu'on a été logique, voilà tout. Si on fait le mal, c'est qu'on n'a pas su qu'on le faisait. Mieux éclairé, on ne le ferait plus jamais. C'est à quoi tous devraient tendre. Je ne crois pas au mal, mais je crois à l'ignorance…
Sonnez la Cloche, cher ami; étouffez les voix du mensonge, forcez les oreilles à écouter.
Vous avez fait de Napoléon III une biographie ravissante. On voudrait être déjà à cette sage et douce époque, où les fonctions seront des devoirs, et où l'ambition fera rire les honnêtes gens d'un bout du monde à l'autre.
A vous de coeur, bien tendrement et fraternellement.
G. SAND.
[1] Journal que publiait alors Louis Ulbach.
DCCVII
A M. MÉDÉRIC CHAROT, A COULOMMIERS
Nohant, 28 novembre 1869.
Je vous remercie, monsieur, de votre dédicace et de votre envoi. J'ai lu la pièce, elle est très jolie et pleine de détails charmants. Il y a des longueurs au commencement, un peu trop de précipitation à la fin; mais on ne juge bien ces défauts de proportion qu'en voyant répéter. Vous en jugerez vous-même. La difficulté pour vous faire recevoir dans un théâtre de Paris est immense. Vous ne vous en faites aucune idée, et vous êtes bien jeune pour vous tant presser. Si j'avais autorité maternelle sur vous, je vous dirais: «Pas encore.» Essayez encore un succès de province. Attirez l'attention sur vous par ce genre d'essai modeste, et apportez à Paris un nom dont on aura parlé davantage, avec une pièce encore plus réussie. Vous allez trouver tous les théâtres encombrés, comme toujours, et, si on vous reçoit, vous ne serez pas joué avant deux ou trois ans. Les vers sont un obstacle auprès du gros public. Je doute que le théâtre de Cluny en veuille. L'Odéon même, qui a pour mission de jouer des pièces en vers, en a une très grande peur et ses cartons en regorgent, etc., etc…
Mais je n'ose pas insister. Il faut d'abord vous renseigner sur le théâtre de Cluny. Je ne connais pas le directeur. Sachez s'il reculerait devant la pièce en vers, avant de tenter une démarche inutile, et, si cet obstacle n'existe pas, réfléchissez.—Si vous devez envoyer votre manuscrit, sachez aussi d'avance l'opinion de la direction. Il y a quelques mots sur les Césars qui effaroucheraient peut-être et empêcheraient de lire plus loin. Vous serez à même de les rétablir quand vous saurez sur quel terrain vous marchez.
Voilà mon avis. Quand vous aurez décidé ce que vous voulez faire, je me chargerai bien volontiers d'envoyer votre manuscrit à M. Larochelle, avec une lettre de recommandation, pour qu'il le lise; mais mon influence n'ira pas au delà.
Bon courage quand même. Il y a progrès. Faites-en encore et toujours.
DCCVIII
A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
Nohant, 29 novembre 1869
Chers amis,
Nohant est content de vous savoir tous en bonne santé. Nohant va bien aussi, sauf les rhumes. L'année est humide et malsaine; les fanfans, Dieu merci, ne s'en ressentent pas. La ferme est sur un bon pied. La lumière se fait chaque jour, on a bon espoir. Cette première année a coûté de la peine et des avances; mais tout est couvert déjà par les produits à vendre. Lina a un peu de répit et chante comme un rossignol. Les marionnettes font florès tous les dimanches. Les six jènes gens (dont Planet) viennent toujours le samedi soir pour s'en aller le lundi matin. Ledit Planet n'est pas vaillant, malgré son activité et sa gaieté. J'espérais qu'il prendrait goût au Midi et irait passer ses hivers à Nice ou à Monaco; mais c'est un vrai Berrichon qui ne peut quitter son trou sans se croire perdu.
Moi, je fais un roman, pour changer! Je suis sur la Meuse; le beau cadre que nous avons vu me sert et me plaît.—Je ne sais plus si je dois espérer d'aller vous voir. La pièce de l'Odéon a toujours du succès, celle qui vient après peut en avoir et je serais retardée jusqu'en février.
D'ici là, que de choses peuvent arriver! On recommence ce qui a été bête et mauvais en 48, de part et d'autre. Des rouges trop pressés et trop blagueurs, des blancs trop stupides, des bleus trop timides et trop pales.—Nous verrons bien; l'avenir est à la vérité quand même.
On vous embrasse tous. On vous aime et vous souhaite joie et santé.
G. SAND.
DCCIX
A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
Nohant, 30 novembre 1869.
Cher ami,
J'ai voulu relire ton livre[1]; ma belle-fille l'a lu aussi, et quelques-uns de mes jeunes gens, tous lecteurs de bonne foi et de premier jet—et pas bêtes du tout. Nous sommes tous du même avis, que c'est un beau livre, de la force des meilleurs de Balzac et plus réel, c'est-à-dire plus fidèle à la vérité d'un bout à l'autre.
Il faut le grand art, la forme exquise et la sévérité de ton travail pour se passer des fleurs de la fantaisie. Tu jettes pourtant la poésie à pleines mains sur ta peinture, que tes personnages la comprennent ou non. Rosanette à Fontainebleau ne sait sur quelle herbe elle marche, et elle est poétique quand même.
Tout cela est d'un maître et ta place est bien conquise pour toujours. Vis donc tranquille autant que possible, pour durer longtemps et produire beaucoup.
J'ai vu deux bouts d'article qui ne m'ont pas eu l'air en révolte contre ton succès; mais je ne sais guère ce qui se passe; la politique me paraît absorber tout.
Tiens-moi au courant. Si on ne te rendait pas justice, je me fâcherais et je dirais ce que je pense. C'est mon droit.
Je ne sais au juste quand, mais, dans le courant du mois, j'irai sans doute t'embrasser et te chercher, si je peux te démarrer de Paris. Mes enfants y comptent toujours, et, tous, nous t'envoyons nos louanges et nos tendresses.
À toi, mon vieux troubadour.
G. SAND.
[1] L'Éducation sentimentale.
DCCX
AU MÊME
Nohant, 4 décembre 1869.
J'ai refait aujourd'hui et ce soir mon article[1]. Je me porte mieux, c'est un peu plus clair. J'attends demain ton télégramme. Si tu n'y mets pas ton veto, j'enverrai l'article à Ulbach, qui, le 15 de ce mois, ouvre son journal, et qui m'a écrit ce matin pour me demander avec instance un article quelconque. Ce premier numéro sera, je pense, beaucoup lu, et ce serait une bonne publicité. Michel Lévy serait meilleur juge que nous de ce qu'il y a de plus utile à faire: consulte-le.
Tu sembles étonné de la malveillance. Tu es trop naïf. Tu ne sais pas combien ton livre est original, et ce qu'il doit froisser de personnalités par la force qu'il contient. Tu crois faire des choses qui passeront comme une lettre à la poste; ah bien, oui!
J'ai insisté sur le dessin de ton livre; c'est ce que l'on comprend le moins et c'est ce qu'il y a de plus fort. J'ai essayé de faire comprendre aux simples comment ils doivent lire; car ce sont les simples qui font les succès. Les malins ne veulent pas du succès des autres. Je ne me suis pas occupée des méchants; ce serait leur faire trop d'honneur.
Quatre heures. Je reçois ton télégramme et j'envoie mon manuscrit à
Girardin.
G. SAND.
[1] Sur l'Éducation sentimentale.
DCCXI
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
Nohant, 10 décembre 1869.
Êtes-vous de retour à Paris, mon cher fils, et ma lettre vous y trouvera-t-elle? Je vous remercie de m'avoir écrit de Venise; c'est bien gentil à vous d'avoir pensé à moi. Avez-vous fait d'ailleurs un bon et beau voyage? avez-vous été en Orient? Vous voyez qu'à Nohant on ne sait rien. On s'y porte à merveille et on y travaille sans relâche; mais on voudrait avoir une longue-vue pour suivre ses amis absents et se réjouir ou s'embêter avec eux dans leurs joies et dans leurs déceptions.
Moi, cette Égypte transformée en cabaret ne m'a pas tentée. Il me semble que les Majestés étrangères y ont porté la prose et l'ennui qui les environne. Ici, il est vrai, on ne s'amuse pas avec plus d'originalité et de distinction. Le pouvoir s'avachit, les vieilles rengaines se ressassent, et les hommes d'avenir ne trouvent rien de neuf; triste et inévitable mouvement des choses qui reviennent sur elles-mêmes au lieu d'avancer. Mais je suis de ceux qui ne croient pas la machine déviée parce qu'elle manque de graisse: ça reviendra et nous marcherons encore; seulement il faudra de la patience et de la philosophie, car il y aura bien des bêtises de faites et de dites.
Mes petites-filles grandissent et sont gaies. L'aînée est très intelligente et bonne; c'est ma société, mon amie personnelle. Que c'est beau, la candeur de l'enfant! je ne sais plus rien des vôtres. J'attends que vous me parliez d'un heureux retour au nid et du nid en bon état. Je vous charge d'embrasser pour moi tout le cher monde et d'y joindre les amitiés et révérences de mes enfants.
Votre maman.
DCCXII
A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
Nohant, 11 décembre 1869.
Je ne vois pas paraître mon article et il en paraît d'autres qui sont mauvais et injustes. Les ennemis sont toujours mieux servis que les amis. Et puis, quand une grenouille commence à coasser, toutes les autres s'en mêlent. Un certain respect violé, c'est à qui sautera sur les épaules de la statue; c'est toujours comme ça. Tu subis les inconvénients d'une manière qui n'est pas encore consacrée par la routine et c'est à qui se fera idiot pour ne pas comprendre.
L'impersonnalité absolue est discutable, et je ne l'accepte pas absolument; mais j'admire que Saint-Victor, qui l'a tant prêchée et qui a abîmé mon théâtre parce qu'il n'était pas impersonnel, t'abandonne au lieu de te défendre. La critique ne sait plus où elle en est; trop de théorie!
Ne t'embarrasse pas de tout cela et va devant toi. N'aie pas de système, obéis à ton inspiration.
Voilà le beau temps, chez nous du moins, et nous nous préparons à nos fêtes de Noël en famille, au coin du feu. J'ai dit à Plauchut de tâcher de t'enlever; nous t'attendons. Si tu ne peux venir avec lui, viens du moins faire le réveillon et te soustraire au jour de l'an de Paris; c'est si ennuyeux!
Lina me charge de te dire qu'on t'autorisera à ne pas quitter ta robe de chambre et tes pantoufles. Il n'y a pas de dames, pas d'étrangers. Enfin tu nous rendras bien heureux et il y a longtemps que tu promets.
Je t'embrasse et suis encore plus en colère que toi de ces attaques, mais non démontée, et, si je t'avais là, nous nous remonterions si bien, que tu repartirais de l'autre jambe tout de suite pour un nouveau roman.
Je t'embrasse.
Ton vieux troubadour,
G. SAND.
DCCXIII
A M. BERTON PÈRE, A PARIS
Nohant, décembre 1869.
Cher ami,
Quand, vers la vingtième représentation du Bâtard, Chilly et Duquesnel sont venus me demander de laisser passer,—après le Bâtard, qui fournirait encore, selon eux, vingt-cinq ou trente représentations—une: petite ordure (textuel) qui devait avoir au plus dix représentations, j'ai consenti; j'ai eu tort, j'ai manqué de prévoyance. On ne m'avait pas dit que cette pièce eût un certain mérite et que Berton en jouait le principal rôle. A présent, les choses se passent de façon à me remettre au mois de mars. Dois-je consentir à cela? M. Latour Saint-Ybars peut-il avoir des droits qui priment les miens? n'ai-je pas celui de dire que j'ai cédé à une éventualité qui ne se réalise pas, celle d'arriver en janvier, février au plus tard, et que je ne cède plus mon tour?
Je te demande ton avis; si je consultais un homme d'affaires, il me pousserait à faire prévaloir mon droit; mais je ne m'occupe jamais que du droit moral. Que ferais-tu à ma place?—Je suppose que tu ne connaisses pas M. Latour Saint-Ybars, que tu ne saches rien de lui ni de sa pièce. Suis-je engagé moralement par une permission que l'on m'a, jusqu'à un certain point, extorquée? Peut-être! Quand on prend pour unique base de conduite la délicatesse, il y a des degrés de plus et de moins qui embarrassent; je te demande donc ce que tu ferais, parce que je sais que tu pars en tout de la même base que moi. Et puis autre chose: si ce rôle de l'Affranchi te plaît mieux à jouer entre deux habits noirs; si tu dois éprouver la moindre contrariété à oublier un rôle appris pour le rapprendre plus tard; si, enfin, l'auteur t'est sympathique et s'il est intéressant, je ne yeux pas user de mon droit et j'attendrai les événements.
Voilà, cher enfant de mon coeur, ce que ton avertissement me fait dire et penser; je n'oublie pas par imbécillité pure mes intérêts. J'ai des scrupules, je déteste mettre un homme au désespoir. La race des auteurs est si âpre au succès, que c'est les tuer à coups de couteau, que de leur arracher une espérance. Que ferais-tu, encore une fois? Serais-tu aussi bête que moi?
Je finis en l'avertissant d'une tuile qui va te tomber sur la tête. Pierre qui roule va paraître chez Lévy, et je me suis permis de te le dédier.
Mes enfants t'envoient leurs meilleures amitiés. Quel dommage que le vendredi ne dure pas trois jours et que Nohant soit si loin de Paris! Tu viendrais voir notre vieux nid et on serait heureux.
Amitiés au petit Pierre.
G. SAND.
DCCXIV
A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
Nohant, 17 décembre 1869
Plauchut nous écrit que tu promets de venir le 24. Viens donc le 23 au soir, pour être reposé dans la nuit du 24 au 25 et faire réveillon avec nous. Autrement tu arriveras de Paris fatigué et endormi, et nos bêtises ne t'amuseront pas. Tu viens chez des enfants, je t'en avertis, et, comme tu es bon et tendre, tu aimes les enfants. Plauchut t'a-t-il dit d'apporter ta robe de chambre et les pantoufles, parce que nous ne voulons pas te condamner à la toilette? J'ajoute que je compte que tu apporteras quelque manuscrit. La féerie refaite, Saint-Antoine, ce qu'il y a de fait. J'espère bien que tu es en train de travailler. Les critiques sont un défi qui stimule.
Ce pauvre Saint René Taillandier est aussi cuistre que la Revue. Sont-ils assez pudiques, dans cette pyramide? Je bisque un peu contre Girardin. Je sais bien que je n'ai pas de puissance dans les lettres, je ne suis pas assez lettrée pour ces messieurs; mais le bon public me lit et m'écoute un peu quand même.
Si tu ne venais pas, nous serions désolés et tu serais un gros ingrat.
Veux-tu que je t'envoie une voiture à Châteauroux le 23 à quatre heures?
J'ai peur que tu ne sois mal dans cette patache qui fait le service, et
il est si facile de t'épargner deux heures et demie de malaise!
Nous t'embrassons pleins d'espérance. Je travaille comme un boeuf pour avoir fini mon roman et n'y plus penser une minute quand tu seras là.
G. SAND.
DCCXV
AU MÊME
Nohant, 18 décembre 1869.
Les femmes s'en mêlent aussi? Viens donc oublier cette persécution à nos cent mille lieues de la vie littéraire et parisienne; ou, plutôt, viens t'en réjouir; car ces grands éreintements sont l'inévitable consécration d'une grande valeur. Dis-toi bien que ceux qui n'ont pas passé par là restent bons pour l'Académie.'
Nos lettres, se sont croisées. Je te priais, je te prie encore de venir, non pas la veille de Noël, mais l'avant-veille pour faire réveillon le lendemain soir, la veille c'est-à-dire le 24. Voici le programme: On dîne à six heures juste, on fait l'arbre de Noël et les marionnettes pour les enfants, afin qu'ils puissent se coucher à neuf heures. Après ça, on jabote et on soupe à minuit. Or la diligence arrive au plus tôt ici à six heures et demie; ce qui rendrait impossible la grande joie de nos petites, trop attardées. Donc, il faut partir jeudi 23 à neuf heures du matin, afin qu'on se voie à l'aise, qu'on s'embrasse tous à loisir, et qu'on ne soit pas dérangé de la joie de ton arrivée par des fanfans impérieux et fous.
Il faut rester avec nous bien longtemps, bien longtemps; on refera des folies pour le jour de l'an, pour les Rois. C'est une maison bête, heureuse, et c'est le temps de la récréation après le travail. Je finis ce soir ma tâche de l'année. Te voir, cher vieux ami bien-aimé, serait ma récompense; ne me la refuse pas.
G. SAND
DCCXVI
A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
Nohant, 24 décembre 1869.
Puisqu'on imprime ce livre, je vais l'avoir bientôt, n'est-ce pas? J'admire qu'étant mondaine et toujours par monts et par vaux, et très occupée de la famille et du ménage, vous ayez le temps d'écrire et de penser. Au reste, cette activité est bonne à l'esprit; mais n'y usez pas trop le corps.
Ici, où l'on n'a pas de mérite à piocher, puisqu'on y a arrangé la vie à demeure, on va bien aussi et on est heureux de savoir que belle Toto et grand Adam sont florissants comme des Turcs. Je ne sais toujours pas si je les embrasserai cet hiver. Je sais que le Bâtard a toujours du succès à l'Odéon, et que je ne peux pas m'en affliger; car il fait meilleure ici qu'à Paris.
Demain, nous commençons l'année des enfants par un arbre de Noël et des marionnettes ad hoc pour les petites filles. Nous attendons Plauchut et Flaubert ce soir. Je veux, moi, commencer par vous souhaiter la bonne année, de la part de tous les miens, à vous et aux chers vôtres. Recevez donc embrassades, hommages et les plus beaux souhaits de tous vos amis de Nohant. Quel malheur que Bruyères soit si loin! quel beau réveillon nous ferions ensemble!
G. SAND.
DCCXVII
A M. ARMAND BARBÉS, A LA HAYE
Nohant, 4 janvier 1870.
Mon grand, excellent et cher ami,
Je commençais à vous écrire quand j'ai reçu votre lettre. Depuis huit jours, voici, au milieu des enfants et des amis, le premier moment où je peux prendre une plume, et je veux commencer par vous, entre tous les chers absents. Vous n'avez pas besoin de me dire qu'on vous a fait agir et parler. Tout ce qui est sage, digne et noble est tellement écrit d'avance dans votre vie, que je lis en vous comme dans le plus beau et le meilleur des livres.
Vous voyez de haut et vous voyez clair. La fin du pouvoir personnel, plus ou moins proche, est inévitable, fatale. C'est un pas de fait. Le règne de tous est encore loin; mais l'éducation commence. Il nous faut passer par l'initiative de quelques-uns et ces nouveaux combattants, formés sous l'Empire, en ont toutes les tendances sceptiques et toutes les vanités ambitieuses. Je ne désigne personne; mais je vois cette résultante dans les engouements des assemblées et dans le ton de la presse démocratique. Rien que des passions, aucune étude sérieuse des principes; un besoin effréné d'absolutisme dans ceux, qui le combattent, c'est encore là une chose fatale.
On voudrait s'endormir pour ne s'éveiller que dans vingt ans; et, dans vingt ans, nous n'y serons plus. Nous n'aurons vu que le trouble, nous n'aurons connu que la peine; mais nous nous endormirons tranquilles, du sommeil dont on passe dans l'éternité. Peut-être, rentrés là pour en ressortir meilleurs et plus forts, aurons-nous une notion plus claire de cette foi qui nous soutient à titre de vertu, et qui sera une lumière.
En attendant, je vous aime; vous êtes une des guérisons et une des forces de mon être. Quand je vois les misères de l'agitation présente, je pense à vous et je me réconcilie avec l'homme.
Ayez toujours courage et ne désirez pas mourir. Votre vie est un enseignement, et un phare dans la tempête.
Mes enfants me chargent de vous embrasser respectueusement et tendrement pour eux, et je m'en acquitte de toute mon âme.