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Correspondance, 1812-1876 — Tome 5 cover

Correspondance, 1812-1876 — Tome 5

Chapter 27: DLXII
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About This Book

Collected letters spanning decades present private and public correspondence that alternates family and household news, health and financial concerns, and practical caretaking with literary judgment and commentary on contemporary events. The letters mix intimate updates and moral reflection with theatrical and critical responses, exchanges with peers, and accounts of daily routine. Across epistolary moments the voice balances affection, irony and clear-eyed self-assessment, showing how creative work, social ties, and material necessities intertwine in ordinary and consequential decisions.

DLXIII

A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES

Guillery, 16 juillet 1864.

Cher ami,

Je vous envoie mes pauvres enfants, ne pouvant les suivre en voyage; j'ai compté que Nîmes serait encore l'endroit où ils auraient le plus de consolations, puisque vous serez là, vous qui les aimez tant et si bien. Vous direz à Maurice tout ce qu'il faut lui dire, il vous écoutera. Il a du courage; mais il a des moments d'exaspération qui reviennent. Vous les combattrez. Parlez-lui de sa petite femme, de l'avenir, de ma vieillesse à épargner. Tachez qu'ils ne soient pas malades. S'ils l'étaient, écrivez-moi, j'accourrai.

Adieu! Dans un instant, nous quittons cette fatale maison et nous partons ensemble pour Agen.

Je vous embrasse de coeur. Donnez-nous du courage!

G. SAND.

DLXIV

A M. LUDRE-GABILLAUD A LA CHÂTRE

Palaiseau, 24 juillet 1864.

Mon ami,

Nous sommes brisés: nous avons perdu notre enfant! Je suis partie avec un médecin mercredi soir pour Agen, d'où j'ai couru sans respirer à Guillery. Le pauvre petit était mort la veille au soir. Nous l'avons enseveli le lendemain et porté dans la tombe de son arrière-grand-père, le brave père de mon mari, à côté du premier enfant de Solange, mort aussi à Guillery. Un pasteur protestant de Nérac est venu faire la cérémonie, au milieu de la population catholique, qui est habituée à vivre côte à côte avec le protestantisme.

Nous sommes repartis tous le soir même pour Agen, où mes pauvres enfants se sont trouvés un peu plus calmes et ont pris du repos. Hier, à Agen, je les ai mis au chemin de fer pour Nîmes. Ils éprouvent le besoin de voyager et je les y ai poussés. Il fallait combattre l'idée d'emporter ce pauvre petit corps à Nohant pour l'y ensevelir; et, vraiment, épuisés comme ils le sont tous deux, c'était de quoi les tuer. J'ai pu surmonter cette exaltation, obtenir le résultat que je viens de vous dire et les voir partir résignés et courageux. Dans quelques semaines, il viendront me rejoindre ici, et j'espère que leurs pensées se seront tournées vers l'avenir.

Moi, je suis partie, laissant des épreuves à corriger et je suis revenue par l'express ce matin à cinq heures. Vous pensez qu'à mon âge, c'est rude. Mais cette fatigue et cette dépense d'énergie m'ont soutenue au moral, et j'ai pu remonter l'esprit de ces pauvres malheureux. Le plus frappé est Maurice. Il s'était acharné à sauver son enfant. Il le soignait jour et nuit sans fermer l'oeil. Il le croyait sauvé; il m'écrivait victoire. Une rechute terrible a fait échouer tous les soins. Enfin, il faut supporter cela aussi!

Ne vous inquiétez pas de nous. Le plus rude est passé. A présent, la réflexion sera amère pendant bien longtemps. M. Dudevant a été aussi affecté qu'il peut l'être et m'a témoigne beaucoup d'amitié.

Embrassez pour moi votre chère femme. Je sais qu'elle pleurera avec nous, elle qui était si bonne pour ce pauvre petit.—Antoine dînait chez moi à Palaiseau le jour où j'ai reçu le télégramme d'alarme. Il a couru pour nous. Mais, malgré son aide et celle de M. Maillard, je n'ai pu partir le soir même; l'express ne correspond pas avec Palaiseau.

Adieu, mon bon ami; à vous de coeur.

G. S.

DLXV

A MADAME SIMONNET, A MONGIVRAY, PRÈS-LA CHÂTRE

Palaiseau, 24 juillet 1864.

Ma chère enfant,

René a dû te dire comment nous sommes partis tout à coup pour Guillery. Nous voilà revenus, laissant notre pauvre enfant dans la tombe de son arrière-grand-père. Maurice et Lina, que j'ai embarqués pour Nîmes, ont été bien soulagés de me voir, et ils ont écouté mes consolations avec un coeur bien tendre. Mais quelle douleur! Maurice, qui s'était exténué à soigner son enfant et qui le croyait sauvé! Je reviens brisée de fatigue; mais j'ai besoin de courage pour leur en donner, et je supporterai mon propre chagrin aussi bien que je pourrai. Écris-leur à Nîmes, chez Boucoiran, au Courrier du Gard. Ils vont voyager un mois pour se remettre et se secouer; mais ils auront leur pied-à-terre à Nîmes et ils y recevront leurs lettres. J'ai oublié de donner leur adresse à Ludre; fais-la-lui savoir tout de suite. Ces témoignages d'affection leur feront du bien.

Aussitôt que je pourrai, j'écrirai au ministre pour Albert, sois tranquille.

Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta mère.

G. SAND.

DLXVI

A MAURICE SAND, A NÎMES

Palaiseau, 25 juillet 1864.

Mes enfants,

J'attends impatiemment de vos nouvelles. Nécessairement j'ai l'esprit frappé et j'ai besoin de vous savoir à Nîmes, près de notre bon Boucoiran, bien soignés, si vous étiez souffrants l'un ou l'autre. J'ai bien supporté le voyage; mais nous sommes beaucoup plus las aujourd'hui qu'hier, et je crains qu'il n'en soit de même pour vous. Quand la volonté n'a plus rien à faire, on sent que le corps est brisé. Toute la journée, j'ai corrigé des épreuves[1]. Jugez si j'y avais la tête. Je relisais tout six fois sans comprendre, et c'est pour cette corvée que je vous ai quittés si vite; car la Revue était bouleversée et j'ai reçu aujourd'hui quatre épreuves revenant de Nohant, de Nérac, etc. Louis Buloz est venu m'aider à terminer. J'ai marché un peu ce soir; mais je pleure en marchant, en dormant, en travaillant, et la moitié du temps sans penser à rien, comme en état d'idiotisme. Il faut laisser faire la nature. Elle veut cela. Mais combattez l'amertume, mes pauvres enfants. Ayez le malheur doux, et n'accusez pas Dieu. Il vous a donné un an de bonheur et d'espoir. Il a repris dans son sein, qui est l'amour universel, le bien qu'il vous avait donné. Il vous le rendra sous d'autres traits. Nous aimerons, nous souffrirons, nous espérerons, nous craindrons, nous serons pleins de joie, de terreurs, en un mot nous vivrons encore, puisque la vie est comme cela un terrible mélange. Aimons-nous, appuyons-nous les uns sur les autres. Je vous embrasse mille fois. Maillard va s'occuper et s'occupe déjà de vous chercher un gîte qui nous rapproche.

Écrivez un petit mot amical à lui et à Camille Leclère[2], dans quelques jours. Suivez ses prescriptions, reprenez vos forces et remettez-vous l'esprit avant de travailler de nouveau pour l'avenir. Soignez-vous l'un l'autre au moral et au physique. Et, si l'ennui ne diminue pas là-bas, revenez ici. Parlez-moi de vous, de vos courses; mais, si vous n'avez pas le temps pour les détails, donnez-moi au moins de vos nouvelles en deux mots. Cela m'est bien nécessaire pour me remonter!

Ne vous navrez pas à écrire notre malheur. J'avertirai tout le monde, on vous écrira.

[1] Les épreuves de la Confession d'une jeune fille. [2] Docteur-médecin.

DLXII

A M. NOEL PARFAIT, A PARIS

Palaiseau, vendredi, juillet 1864.

Eh bien, mon cher parrain[1], avez-vous lu le roman terrible[2]?
Puis-je savoir votre avis?

Viendrez-vous en causer avec moi, en acceptant mon petit dîner de Palaiseau; ou, si vous n'avez pas le temps, irai-je à Paris le jour que vous m'indiquerez? Je voudrais bien connaître votre jugement, ô juge impeccable, et pouvoir m'y appuyer.

Pardonnez-moi mon impatience, et comprenez-la.

À vous de coeur.

GEORGE SAND.

  [1] Noël Parfait et Alexandre Dumas fils avaient été les parrains de
      George Sand, lors de son admission dans la Société des auteurs
      dramatiques.
  [2] Raoul de la Chastre, roman de Maurice Sand, que la Revue des
      Deux-Mondes
refusait de publier sous prétexte d'immoralité.

DLXVIII

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

Palaiseau, 4 août 1864.

Nous avons perdu notre pauvre enfant! Je suis arrivée à Guillery pour l'ensevelir. J'ai emmené Lina et Maurice à Agen. Je les ai mis en chemin de fer pour Nîmes. Ils ont besoin de voyager un peu, ils sont aussi courageux que possible. Mais quel coup!

J'ai fait trois à quatre cents lieues en trois jours; j'arrive, je n'en peux plus. Ne venez pas me voir encore, mais écrivez-leur. Que Nancy surtout écrive à Lina. Je vous embrasse.

G. SAND.

Ils sont à Nîmes chez Boucoiran, au Courrier du Gard.

DLXIX

A MAURICE SAND, A CHAMBÉRY

Palaiseau, 6 août 1864

Mes enfants,

Je suis contente de vous savoir arrêtés quelque part dans un beau pays.
Vous avez donc vu ma chère cascade de Coux, celle que Jean-Jacques
Rousseau déclarait une des plus belles qu'il eût vues? C'est là que se
passe une scène de Mademoiselle La Quintinie.

Vous aimez la Savoie, n'est-ce pas? Buloz vous fera voir ses petits ravins mystérieux et ses énormes arbres. C'est un endroit superbe, que sa propriété, et tout alentour il y a des promenades charmantes à faire. Il faut voir mon château de Mademoiselle La Quintinie: il s'appelle en réalité Bourdeaux, et, de là, vous pouvez monter à la Dent-du-Chat.

J'ai vu Calamatta, qui m'a dit que la course de taureaux dans les Arènes de Nîmes était vraiment un beau spectacle, très émouvant, et que cela vous avait distraits et impressionnés tous les trois; il se porte bien, lui, et compte rester quelque temps à Paris. Avez-vous reçu mes lettres adressées à Nîmes, et une à l'hôtel de France de Chambéry? Réclamez-la.

Je te parlais, Mauricot, de l'opinion de Buloz, qu'il ne faut pas prendre absolument au pied de la lettre. Qu'il juge de ce qui convient à sa Revue, à la bonne heure; mais, quand il voit du danger à toute espèce de publication de ce roman, il s'exagère évidemment la chose, et, d'ailleurs, il n'est pas juge en dernier ressort; et il faut qu'il te rende ton roman ou je lui dirai de me le renvoyer. Je l'ai donné à lire à Noël Parfait, qui saura bien nous dire s'il y a danger réel et complet. Buloz te dit d'attendre. Attendre quoi? Ce n'est pas une solution, puisqu'il ne change pas d'avis. Au reste, ne t'en tourmente pas pour le moment. Je ne laisserai pas dormir cela; je suis sûre que Buloz est très gentil pour nous, et son intention, quant au roman, est bonne et sincère.

Je te disais, dans mes autres lettres, que nous ne trouvions rien autour de nous qui pût réaliser ton désir d'un grand jardin avec maison, pour trente mille francs. Il faudra voir toi-même. Marchal explore Brunoy. Mais tout s'arrangera, quand vous serez ici, surtout si vous voyagez un peu pour gagner la fin de la saison. Je me porte bien; il est à peu près décidé qu'on va jouer le Drac au Vaudeville: la nouvelle version, avec Jane Essler pour le Drac, Febvre pour Bernard, lequel Febvre est en grand progrès et grand succès. Je vous bige mille fois tout deux. Distrayez-vous, ne pensez à rien.

«Quand vous écrirez à Maurice, me dit Dumas fils, faites-lui mes amitiés; il n'a pas besoin que je lui écrive pour savoir la part que je prends à son chagrin.»

DLXX

A M. JULES BOUCOIRAN, A NÎMES

Palaiseau, 6 août 1864.

Cher ami,

Mes enfants m'ont écrit que vous aviez été pour eux un vrai papa, que vous les aviez soutenus, plaints, consolés, distraits, et qu'enfin ils vous aimaient tendrement et n'oublieraient jamais l'affection que vous leur avez témoignée. Je savais bien qu'il en serait ainsi et je suis contente qu'ils aient passé près de vous ces premiers cruels jours. J'ai vu Calamatta, qui m'a dit la même chose, et que lui et les enfants avaient été très saisis et impressionnés par les taureaux et les Arènes. Je ne vous remercie pas, cher ami, d'avoir mis tout votre coeur à soulager celui de mes pauvres enfants, mais vous savez si j'apprécie votre immense bonté et votre immense attachement.

Je vous embrasse de coeur.

G. SAND.

DLXXI

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Palaiseau, 26 août 1864.

Cher ami,

Pendant que vous étiez dans la fatigue et dans l'angoisse, nous étions dans le désespoir. Nous avons perdu notre cher petit Marc, si joli, si gai, si vivant, et qui venait d'atteindre son premier anniversaire!—Maurice et sa femme avaient été voir mon mari, près de Nérac. L'enfant y a été pris de la dysenterie, et il y est mort après douze jours de souffrances atroces. Je le croyais sauvé; j'avais tous les jours un télégramme et je ne m'inquiétais plus, quand la nouvelle du plus mal est arrivée. Je suis partie pour Nérac. Nous sommes arrivés pour ensevelir notre pauvre enfant, emmener les parents désolés et leur rendre un peu de courage. Ils ont été, en effet, depuis, passer quelques jours près de Chambéry, chez M. Buloz. Maintenant, ils sont à Paris, occupés d'acheter, non loin de moi, une maisonnette, pour être à portée des occupations de Paris, sans habiter Paris même.

Moi, j'habite décidément Palaiseau, où je me trouve très bien et parfaitement tranquille. C'est un Tamaris à climat doux, aussi retiré, mais à deux pas de la civilisation. Je n'ai à me plaindre de rien. Mais quel fonds de tristesse à savourer!… Cet enfant était tout mon rêve et mon bien.—Encore, passe que je souffre de sa perte; mais mon pauvre Maurice et sa femme! Leur douleur est amère et profonde. Ils l'avaient si bien soigné!

Enfin, ne parlons plus de cela. Vous voilà triomphant d'avoir sauvé votre chère fille. Embrassez-la bien pour moi et pour nous tous.

Nous allons courir ce mois prochain, avec Maurice et Lina, un peu partout, avant de prendre nos quartiers d'hiver. Mais, comme nous n'allons pas loin, si vous venez à Paris, j'espère bien que nous le saurons à temps pour nous rencontrer. Il faudra vous informer de nous, rue des Feuillantines, 97, où nous avons un petit pied-à-terre.

Merci de votre bon souvenir pour Marie. Elle est à Nohant en attendant que Maurice et sa femme s'installent par ici. C'est à eux qu'en ce moment elle est nécessaire.

Bonsoir, chers enfants. Que le malheur s'arrête donc et que la santé, le courage et l'affection soient avec vous.

À vous de coeur.

DLXXII

A M. BERTON PÈRE, A PARIS

Palaiseau, septembre 1864.

Mon cher enfant,

J'étais tellement commandée par l'heure du chemin de fer, ce matin, que je n'ai pas fait retourner mon fiacre pour courir après vous. J'aurais pourtant voulu vous serrer la main et vous dire mille choses que je n'ai pu vous écrire. D'abord M. de la Rounat avait complètement disparu dans ses villégiatures de l'été, et je n'ai pu avoir de lui un mot d'explication. Ensuite un cruel malheur m'a frappée. Mon fils a perdu son enfant. J'ai été dans le Midi, et puis en Berry. J'ai pensé à Villemer et revu La Rounat presque à la veille de la reprise, que je ne croyais pas si prochaine. J'ai eu enfin le récit de ses péripéties à propos de vous, et je l'ai eu trop tard pour rien changer à ses résolutions, puisque vous étiez en pleine Sonora[1] et qu'il faisait répéter M. Brindeau. Le résultat final, c'est que M. Brindeau a très bien joué; mais ce n'était pas une préoccupation égoïste qui me faisait réclamer la connaissance des faits antérieurs à son engagement. Je tenais bien plutôt à ne pas avoir été, à mon insu, prise pour complice d'une infidélité envers vous, à qui nous avons dû un si beau succès. Après beaucoup de détails trop longs à retrouver, La Rounat m'a donné sa parole d'honneur qu'au moment où il avait engagé Brindeau, M. Harmant lui avait absolument refusé de vous rendre votre liberté, en lui démontrant par a plus b que cela était impossible.

J'ai cette affirmation depuis si peu de temps, que je n'ai pu vous l'écrire. Elle était, d'ailleurs, assez inutile. Ce à quoi je tenais, c'est à vous dire qu'on avait tout fait sans me consulter et sans me mettre à même de vous dire mes regrets et mes remerciements. Mais vous n'avez pas douté de moi, j'espère, dans tout cela, et je compte bien que nous livrerons encore ensemble quelque sérieuse bataille. Merci de tout coeur pour la dernière, et, quand vous aurez une matinée à perdre, venez (en me prévenant toutefois un jour d'avance) me voir à Palaiseau. Vous me ferez un vrai plaisir.

A vous,

G. SAND.

[1] Berton venait de jouer les Pirates de la Savane.

DLXXIII

M. LUDRE-GABILLAUD, A LA CHÂTRE

Palaiseau, octobre 1864.

Cher ami,

Je vous réponds tout de suite pour le conseil que Maurice vous demande. Du moment qu'ils ont franchi courageusement cette grande tristesse de revenir seuls à Nohant, ce qu'ils feront de mieux, ces chers enfants, c'est d'y vivre, tout en se réservant un pied-à-terre à Paris, où ils pourront aller de temps en temps se distraire. S'ils organisent bien leur petit système d'économie domestique, ils pourront aussi faire de petites excursions en Savoie, en Auvergne et même en Italie. Tout cela peut et doit faire une vie agréable; car j'irai les voir à Nohant, et il faut espérer qu'il y aura bientôt une chère compagnie: celle d'un nouvel enfant. Il n'en est pas question; mais, quand leurs esprits seront bien rassis, j'espère qu'on nous fera cette bonne surprise. Alors il y aura nécessairement deux ans à rester sédentaire pour la jeune femme; où sera-t-elle mieux qu'à Nohant pour élever son petit monde?

Je vois bien maintenant, d'après leur incertitude, leurs besoins de bien-être, leurs projets toujours inconciliables avec les nécessités et les dépenses de la vie actuelle, qu'ils ne sauront s'installer, comme il faut, nulle part. Ils peuvent être si bien chez nous, en réduisant la vie de Nohant à des proportions modérées et avec le surcroît de revenu que je leur laisse! Si mes arrangements avec les domestiques ne leur conviennent pas, ils seront libres, l'année prochaine, de m'en proposer d'autres et je voudrai ce qu'ils voudront. Qu'ils tâtent le terrain, et, à la prochaine Saint-Jean, ils sauront à quoi s'en tenir sur leur situation intérieure. Après moi, ils auront, non pas les ressources journalières que peut me créer mon travail quand je me porte bien, mais le produit de tous mes travaux; ce qui augmentera beaucoup leur aisance, et, comme ils n'ont pas à se préoccuper de l'avenir, ils peuvent dépenser leurs revenus sans inquiétude.

Je sais qu'il y a pour Maurice un grand chagrin de coeur et un grand mécompte d'habitudes à ne m'avoir pas toujours sous sa main pour songer à tout, à sa place. Mais il est temps pour lui de se charger de sa propre existence, et le devoir de sa femme est d'avoir, de la tête et de me remplacer. N'est-ce pas avec elle qu'il doit vieillir, et comptait-il, le pauvre enfant, que je durerais autant que lui?

Attirez leur attention et provoquez leur conviction sur cette idée, que, pour que je meure en paix, il faut que je les voie prendre les rênes et mener leur attelage. Ce qui était n'était pas bien, puisqu'ils n'en étaient pas contents et qu'ils m'en faisaient souvent l'observation. J'ai changé les choses autant que j'ai pu dans leur intérêt, et je suis toujours là, prête à modifier selon leur désir, mais à la condition que je n'aurai plus la responsabilité de ce qui ne réalisera pas un idéal qui n'est point de ce monde.

Je m'en remets à votre sagesse et aussi à votre adresse de coeur délicat pour calmer ces chers êtres, que vous aimez aussi paternellement, et pour les rassurer sur mes sentiments, qui sont toujours aussi tendres pour eux.

A vous de coeur, cher ami. Quand venez-vous à Paris? Prévenez-moi dès à présent, si vous pouvez; car, toutes affaires cessantes, je veux vous voir à Palaiseau et ne pas me croiser avec vous.

Tendresses à votre femme. Parlez-moi d'Antoine, que j'embrasse de tout mon coeur.

G. SAND.

DLXXIV

A MAURICE SAND, A NOHANT

Palaiseau, 24 octobre 1864.

Cher enfant,

Voilà la pluie, et, si elle dure quelques jours, j'interromprai mes plantations et j'irai vous embrasser.

J'aurais mieux aimé les finir et rester plus longtemps avec vous.

Si tu as la tête cassée de chercher, je t'offre la pareille; car j'essaye de tirer une pièce, soit de Germandre pour le Vaudeville, soit de Mont-Revêche pour l'Odéon, et je vas de l'une à l'autre, écrivant, effaçant, sans savoir encore par laquelle je commencerai; et peut-être, en somme, ne ferai-je ni l'une ni l'autre. Ce sont des douleurs d'enfantement, et il faut-bien passer par là. Si on n'en sort pas vite, il faut se secouer, aller faire une bonne promenade, et, s'il pleut, lire un ouvrage de science qui vous arrache tout à fait à la fatigue du cerveau; car il ne faut pas commencer fatigué.

Voilà mon hygiène, et je sors de ces crises habituellement avec succès ou du moins avec plaisir. Quelquefois aussi, après plusieurs essais pour s'en distraire et s'y remettre, on reconnaît que le sujet ne vaut rien ou qu'on n'est pas propre à s'en servir. On y renonce. On a perdu du temps, c'est vrai; mais il n'est pas perdu, en ce sens qu'on a réguisé l'instrument cérébral qui sert à composer, et il fonctionne mieux ensuite pour un autre sujet. Rappelle-toi qu'avant de faire Raoul, tu voulais faire le Déluge. J'ai bien commencé cent romans que j'ai abandonnés; et ça ne doit pas décourager, à moins qu'on ne soit feignant; mais il faut compter sur l'inspiration, qui ne se commande pas et qui n'est point une intervention miraculeuse de la muse, mais bien un état de notre être, un moment de bonne harmonie complète entre le physique et le moral. Ce moment n'arrive guère quand on le cherche avec trop d'effort, parce que le corps en souffre et refuse au cerveau ses forces vitales. C'est pourquoi je te dis de faire comme moi.

Ça ne va pas? Allons-nous promener, oublions, dormons; ça viendra demain au moment où je n'y penserai plus. J'ai quelquefois trouvé ce que je cherchais la veille, en cherchant autre chose le lendemain.

DLXXV

A M. EDOUARD, RODRIGUES, A PARIS

Palaiseau, vendredi soir, 29 octobre 1864.

Cher ami,

Je ne sors pas de mon petit jardin, où je fais planter et déplanter, et je n'écris guère, c'est vrai! figurez-vous tous les préparatifs indispensables pour une installation d'hiver, et plus la maison est petite! plus il est difficile d'y être bien sans de grands soins. Nous arriverons à y avoir chaud; il est bien nécessaire de n'avoir pas les doigts engourdis pour griffonner. Je me plais on ne peut plus dans ce petit coin. Pourtant je, vais passer quinze jours auprès de mes pauvres enfants à Nohant. Ils ne s'y habituent guère sans moi, surtout sous le coup de ce chagrin encore si saignant de la perte du pauvre petit.

Comme vous me lisez souvent, cher ami! Je suis toute honteuse-et tout effrayée, moi qui ne me relis que contrainte et forcée! J'ai peur que vous ne vous dégoûtiez de cet écrivain trop, fécond! Il m'amuse si peu, que, ayant à faire une pièce qu'on me demande, avec Mont-Revêche, je n'ai pas le courage de relire le livre!

A vous.

G. SAND,

DLXXVI

A MADAME LINA SAND, A NOHANT

Palaiseau, novembre 1864.

Ma belle Cocote,

Tu es bien gentille d'être sage et mieux portante. Si je t'ai donné du courage, c'est en ayant celui de ne pas te parler de mon propre chagrin. L'oublier et en prendre son parti est impossible; mais vivre quand même pour faire son devoir, pour consoler ceux qu'on aime et les aider à vivre, voilà ce qui est commandé par le coeur. La philosophie, la religion même sont par moments insuffisantes; mais, quand on aime, on doit avoir la douleur bonne, c'est-à-dire aimante. Aide donc ton Bouli à moins souffrir; et à se fortifier par le travail et l'espérance d'un meilleur avenir. Il peut être encore si beau pour vous deux, sous tous les rapports! Ne le gâtez pas parle découragement. La destinée et le monde abandonnent ceux, qui s'abandonnent eux-mêmes.

Moi, j'ai bon espoir pour la pièce; Bouli te donnera tons les détails que je lui écris. Je suis désolée que tu aies commandé un chapeau, je t'en envoie trois: un chapeau, une toque et un chapeau rond; c'est-tout ce qui se porte, et à volonté, selon qu'il fait chaud, froid ou doux: modes de cour, rien que ça! La loque est, selon moi, un bijou; le chapeau noir et rose, tout ce qu'il y a de plus distingué pour faire des visites, quand il gèle.

Je regrette mes pauvres pigeons blancs. Il y a certainement une fouine ou une belette ou un rat qui les menace. Peut-être une chouette dans l'arbre; il faudrait déplacer leur maisonnette et la mettre contre un mur.

Si les petites poules et les faisans vous ennuient, donnez les poules à Léontine et les faisans à Angèle, ou à madame Duvernet, ou à madame Souchois. Je crois que c'est encore celle-ci qui endura le plus de soin et à qui ça fera le plus de plaisir.

J'ai vu madame Arnould-Plessy, qui m'a chargée de t'embrasser. Dumas se marie décidément avec madame Narishkine. Je vas me remettre à Mont-Revêche et faire planter mon jardin. Rien de nouveau d'ailleurs. Je n'ai pas eu le courage d'aller voir ta maman et je n'ai pas voulu la faire venir, souffrante et par ce temps de Sibérie. Il faut laisser passer ça. Je me payerai de ne pas faire de visites de jour de l'an, et on ne m'en fera pas, Dieu merci. Je plaindrais ceux qui en auraient le courage!

On me dit qu'à Palaiseau l'hiver se fait plus à la fois que chez nous et que les gelées de mai, si désastreuses dans le Berry, sont tout à fait exceptionnelles. C'est ce qui m'explique que les environs de Paris ont presque toujours des fruits. Au reste, nous verrons bien.

Je te bige quatorze mille fois; donnes-en un peu à ton Bouli. Je ne veux pas encore m'intéresser au roman antédiluvien. Je veux qu'il pense à sa pièce, c'est la grosse affaire. Ça réussira ou non, mais ça doit être tenté.

DLXXVII

A M. PHILIBERT AUDEBRAND

Paris, 23 décembre 1864.

Je viens, monsieur, vous demander un léger service, votre bienveillance ne me le refusera pas.

Pour beaucoup de raisons qui ne vous intéresseraient nullement et qui seraient longues à dire, il m'importe personnellement de ne pas laisser publier trop d'erreurs sur mon compte. On vous a complètement trompé en vous disant que je faisais bâtir des villas. Ma position est des plus modestes et je n'ai pu seulement avoir l'idée qu'on me prête.

Comme la chose par elle-même est bien peu intéressante pour le public, ayez l'obligeance d'écrire vous-même deux lignes de rectification. Je vous en serai reconnaissante.

GEORGE SAND.

DLXXVIII

A M. FRANCIS MELVIL, A PARIS

Paris, 23 décembre 1864.

Monsieur,

J'ai reçu ces jours-ci votre lettre du 7 novembre, après une absence de six semaines et plus. Tout ce que je peux faire pour vous, c'est d'engager la personne chargée dans la maison Lévy de l'examen des manuscrits, à prendre connaissance du vôtre le plus tôt possible. Quant à influencer le jugement d'un éditeur sur les conditions de succès d'un ouvrage, c'est la chose impossible. Ils vous répondent avec raison, que, ayant à faire les frais de la publication, ils sont seuls juges du débit. Ce sont là des raisons prosaïques, mais si positives, que, après avoir essayé plusieurs centaines de fois de rendre des services analogues à celui que vous réclamez de moi, j'ai reconnu la parfaite inutilité de mes instances. Il n'y aurait donc pour vous aucun avantage à ce que je prisse connaissance de votre manuscrit; et comment d'ailleurs pourrais-je le faire? J'ai des armoires pleines de manuscrits qui m'ont été soumis, et ma vie ne suffirait pas à les lire et à les juger. Les éditeurs sont encore plus encombrés; mais ils ont des fonctionnaires compétents qui ne font pas autre chose et qui, tôt ou tard, distinguent les ouvrages de mérite. Soyez donc tranquille: si les vôtres sont bons, ils verront le jour. La personne qui fait cet examen chez MM. Lévy est impartiale et capable. L'intérêt des éditeurs répond de votre cause si elle est bonne.

Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.

DLXXIX

A M. ÉDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS

Paris, 23 décembre 1864.

Cher monsieur,

Je n'ai encore pu lire votre livre. Je ne fais pas de mon temps ce qui me plaît; mais j'ai lu l'article de la Revue de Paris et je ne serai pas parmi vos contradicteurs. Je pense comme vous sur le rôle que la logique et le coeur imposent à la femme. Celles qui prétendent qu'elles auraient le temps d'être députés et d'élever leurs enfants ne les ont pas élevés elles-mêmes; sans cela, elles sauraient que c'est impossible. Beaucoup de femmes de mérite, excellentes mères, sont forcées, par le travail, de confier leurs petits à des étrangères; mais c'est le vice d'un état social qui, à chaque instant, méconnaît et contrarie la nature.

La femme peut bien, à un moment donné, remplir d'inspiration un rôle social et politique, mais non une fonction qui la prive de sa mission naturelle: l'amour de la famille. On m'a dit souvent que j'étais arriérée dans mon idéal de progrès, et il est certain qu'en fait de progrès l'imagination peut tout admettre. Mais le coeur est-il destiné à changer? Je ne le crois pas, et je vois la femme à jamais esclave de son propre coeur et de ses entrailles. J'ai écrit cela maintes fois et je le pense toujours.

Je vous fais compliment des remarquables progrès de votre talent, la forme est excellente et rend le sujet vivant et neuf, en dépit, de tout ce qui a été dit et écrit sur l'éternelle question.

Bien à vous.

GEORGE SAND.

DLXXX

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
A ANGERS

Palaiseau, 31 décembre 1864.

Mademoiselle,

Le récit que vous me faites m'a vivement touchée; ce que j'y vois surtout, c'est votre immense bonté, c'est votre vie entière consacrée à faire des heureux ou des moins malheureux. Comment, avec cette âme pleine de tendres souvenirs, et cette conscience d'avoir fait tant de bien, pouvez-vous être triste et découragée? c'est vraiment douter de la justice divine. Et justement vous ne croyez pas aux peines éternelles! que craignez-vous donc de Dieu? est-ce que son appréciation de nos fautes peut être jugée par nous et mesurée selon nos idées?

Je me suis dit bien souvent, quand je me suis vue forcée de reprendre les autres, de gronder un enfant, et même d'enfermer un animal: «Certes Dieu n'est pas juste à notre manière. S'il connaissait la nécessité de châtier, de réprimer, de punir, il serait malheureux; son coeur serait brisé à toute heure; les larmes et les cris des créatures navreraient sa bonté. Dieu ne peut pas être malheureux; donc, nos erreurs n'existent pas comme un mal devant lui. Il ne réprime pas même les criminels les plus odieux; il ne punit pas même les monstres. Donc, après la mort, une vie éternelle, entièrement inconnue, s'ouvre devant nous. Quelle qu'elle soit, notre religion doit consister à nous y fier entièrement; car Dieu nous a donné l'espérance et c'était nous faire une promesse. Il est la perfection: rien des bons instincts et des nobles facultés qu'il a mis en nous ne peut mentir.»

Vous savez tout cela aussi bien que moi, et vous vous rendez bien compte de l'état maladif qui fait naître vos terreurs et vos doutes. Je crois, mademoiselle, que votre devoir est de les combattre, et de traiter votre maladie morale très sérieusement: c'est un devoir religieux auquel vous devez vous soumettre. Vous n'avez pas le droit de laisser détériorer votre intelligence, pas plus que votre santé. Ouvrage de Dieu, nous devons nous conserver purs de chimères et d'insanités. Allez donc vivre ailleurs qu'à Angers, dont le séjour vous rejette dans le délire. Allez n'importe où; pourvu que vous y ayez le théâtre et la musique, puisque vous en ressentez un si grand bien. Faites cela par amitié pour ceux qui ont de l'amitié pour vous, faites-le aussi pour votre conscience, qui vous défend l'abandon de vous-même.

Agréez tous mes sentiments affectueux et dévoués.

GEORGE SAND.

DLXXXI

A M. LADISLAS MICKIEWICZ, A PARIS

Paris, 11 janvier 1865.

Monsieur,

J'ai reçu le bel ouvrage de M. Zaleski, et je vous prie de lui en témoigner ma gratitude et ma satisfaction. J'ai reçu aussi les ouvrages que vous avez publiés et que vous avez bien voulu m'envoyer. Je suis touchée de votre souvenir et je n'ai pas besoin de vous dire que je sais apprécier votre talent d'écrivain et l'ardeur de votre patriotisme. Je regrette de n'avoir, dans cette question palpitante, aucune lumière à laquelle j'ose me livrer entièrement. Je vois un conflit terrible entre des hommes qui ont tous combattu pour leur patrie, ou que le malheur a tous frappés, et qui se reprochent mutuellement ce commun désastre: c'est l'histoire de tous les désastres! En France, nous avons été divisés aussi par la défaite; et quelle force, quelle sagesse il faut avoir, dans ces moments-là, pour ne pas se maudire et s'accuser les uns les autres! Il faudrait, pour prononcer, être initié tout à coup aux clartés que l'histoire seule pourra tirer des faits divers mis en présence. Je ne me suis pas sentie autorisée à instruire, dans ma pensée et dans ma conviction, ces grands procès politiques, où tant de détails sont à contrôler, tant d'accusations à vérifier soi-même. Il y faudrait toute une vie exclusivement consacrée à l'enquête immense que l'avenir seul pourra mettre sous nos yeux. Vous êtes bien jeune pour ce travail d'exploration! et ne craignez-vous pas de vous tromper? Des appels à l'indignation publique contre telle ou telle figure historique n'ont-ils pas le danger de désaffectionner de l'oeuvre commune? Ils consternent un peu ma conscience, je vous le confesse, et je n'ose vous dire que vous faites bien de montrer les plaies de la Pologne avec cette absence de ménagement.

Je n'ose pas non plus vous dire que vous faites mal; car vous obéissez à l'emportement d'une passion vraie, et, comme tout ce qui arrive doit servir à tout ce qui doit arriver, peut-être faut-il que vous accomplissiez la rude tâche que vous vous imposez. La vérité ne se fait qu'avec ce qui la provoque; car, d'elle-même, elle est paresseuse à se montrer, et tant d'obstacles sont entre Dieu et nous!

Agréez, monsieur, l'expression de ma sollicitude quand même, et parce que.

GEORGE SAND.

DLXXXII

A M. NEPFTZER, DIRECTEUR DU TEMPS, A PARIS

Palaiseau, 12 janvier 1865.

Il est piquant sans doute de se réveiller en apprenant, par la voie des journaux, des nouvelles de soi-même, nouvelles que l'on ignorait complètement.

J'apprenais ainsi, il y a quelques jours, que j'avais acheté un terrain et que j'allais y faire bâtir un hôtel très curieux et très original. Cette fortune venue en rêve ne me fâchait pas; mais la construction de l'hôtel ainsi annoncée m'embarrassait beaucoup. Je ne suis pas architecte et je n'aime pas à bâtir. Aussi, en me frottant les yeux, me suis-je trouvée fort aise de n'avoir pas le moindre capital à placer et de ne pas être forcée de tenir les promesses du journal à ses abonnés.

Il a été annoncé aussi dans plusieurs journaux que je faisais pour l'Odéon une pièce tirée de mon roman de Valvèdre, chose à laquelle je n'ai jamais songé. Enfin voici le Temps qui va envoyer bien des visiteurs se casser le nez à ma porte, en annonçant mon arrivée à Paris.

Il paraît que le but de mon installation à Paris est d'assister aux répétitions d'une pièce que mon fils a présentée à l'Odéon. Comme toutes ces nouvelles n'ont rien de malveillant, j'espère que les rédacteurs voudront bien comprendre qu'elles peuvent mettre, dans la vie des gens quelconques, certains quiproquos embarrassants et leur faire écrire à leurs amis et connaissances mystifiés beaucoup de lettres inutiles. Je leur en demande donc la rectification bénévole. Je n'ai pas gagné à la loterie, je ne fais rien bâtir, je fais une pièce dont le titre n'est pas fixé et dont le sujet n'est pas tiré de Valvèdre. Mon fils n'a pas fait de pièce pour l'Odéon, et, quand il sera en répétition, il s'en occupera lui-même. Enfin, je ne suis pas à Paris, et il n'y a absolument rien, dans ma vie, qui offre le moindre intérêt de nouveauté et de curiosité au public parisien.

GEORGE SAND

DLXXXIII

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

Palaiseau, 15 janvier 1865.

Cher ami,

Combien je suis touchée de tout ce que vous m'écrivez! Vos souffrances, votre courage invincible, votre affection pour moi, voilà bien des sujets de douleur et de joie. Vous vous êtes cramponné à l'exil, et il a bien fallu vous admirer, malgré les prières et les regrets.

Mais, si vous avez eu un moment de santé suffisante, comme Nadar me le disait, pourquoi n'en avoir pas profité pour chercher, ne fût-ce que momentanément, un climat meilleur pour vous? Vous parlez si peu de vous-même, vous faites si bon marché de votre mal, qu'on ne sait pas ce qui peut l'alléger.

Pour ma part, j'ai une foi, c'est qu'il n'y a pas de maladies incurables. La médecine avancée commence à le croire; moi, je l'ai toujours cru, et je me dis que c'est un devoir envers l'avenir, envers l'humanité, de vouloir guérir. J'ai eu, il y a quatre ans, une fièvre typhoïde: il m'est resté une maladie de l'estomac qui a duré trois ans et qui était qualifiée de chronique. M'en voilà guérie, mais aussi je l'ai voulu.

Et, pourtant, croyez bien que je pourrais dire avec vous: Ma vie a été triste! Elle a été, elle sera toujours pleine d'atroces déchirements, et mon fonds de gaieté intérieure ne me préserve pas des accablements complets. J'ai perdu, l'été dernier, mon petit Marc, l'enfant de Maurice et de sa gentille compagne, la fille de Calamatta. Le pauvre petit avait un an, il était né le 14 juillet; le jour de son premier anniversaire, son agonie a commencé. Il était joli et intelligent déjà. Quelle douleur! nous n'en sommes pas encore revenus; et, pourtant, je demande, je commande un autre enfant; car il faut aimer, il faut souffrir, il faut pleurer, espérer, créer, être; il faut vouloir enfin, dans tous les sens, divin et naturel. Mes pauvres enfants ne me répondent encore que par des larmes; ils ont trop aimé ce premier enfant, ils craignent de ne pas aimer le second; ce qui prouve, hélas! qu'ils l'aimeront trop encore! mais peut-on se dire qu'on limitera les élans du coeur et des entrailles?

Vous me dites, ami, que vous me comparez quelquefois à la France; je sens du moins que je suis Française, à cette conviction souveraine, qu'il ne faut pas compter les chutes, les blessures, les vains espoirs, les cruels écrasements de la pensée, mais qu'il faut toujours se relever, ramasser, rassembler les lambeaux de son coeur accrochés à toutes les ronces du chemin, et aller toujours à Dieu avec ce sanglant trophée.

Me voilà loin de mon sermon sur la santé; pourtant, j'y reviens naturellement. Votre vie est précieuse, quelque brisée ou déchirée qu'elle soit. Faites donc tout au monde pour nous la garder.

Adieu, ami; je vous aime. Maurice aussi, lui!

GEORGE SAND.

DLXXXIV

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME) A PARIS

Palaiseau, 7 février 1865.

Voilà votre victoire annoncée dans les journaux, mon grand ami! C'est un beau soleil d'Austerlitz que ce jour brumeux de février. Il ne fera pas brailler tant de trompettes, mais on en célébrera plus longtemps l'anniversaire. C'est votre oeuvre, on le saura et on s'en souviendra. Moi, je n'oublierai pas que vous avez passé avec nous, dans un petit coin, la soirée après ce beau combat, et, en vous écoutant, j'aurais oublié les heures; je crains que nous n'ayons abusé de votre bonté, nous qui n'avons rien de mieux à faire que de vous entendre, tandis que, vous, vous avez tant de grandes et bonnes choses à accomplir.

Le bonheur est une abstraction en même temps qu'une réalité, quoi qu'en disent les philosophes. Durable et certain à l'état d'idéal pour qui en connaît la vraie et haute nature, il est momentané et puissant à l'état de réalité, quand les faits servent l'idéal. Donc, portant en vous la vraie notion du bonheur, qui est de le répandre et de le donner, vous en savourez quelquefois la sensation, quand les faits obéissent à votre ardente et généreuse volonté.

Soyez donc heureux, puisque le bonheur est une conquête et que vous venez de gagner une belle bataille. Les jours de dégoût et de fatigue reviendront. Le bonheur à l'état de réalité complète n'est pas une chose permanente pour l'homme; mais il vous restera à l'état d'idéal, augmenté du souvenir des victoires; et la morale de ceci est qu'il faut combattre toujours pour augmenter votre trésor de force et de foi. La reconnaissance des hommes, ce qu'on appelle la gloire n'est qu'une conséquence, un accessoire peut-être! vous l'aurez. Mais votre but est plus élevé. Vous n'êtes pas pour rien de la race ambitieuse du bien, qui lutte en ce siècle contre la race ambitieuse d'argent. Vous avez des forces à dépenser, c'est déjà un bonheur que d'être riche en ce sens-là.

J'ai reçu vos invitations en règle; merci de votre bon souvenir. Mais me voilà au coin du feu avec la grippe, et, pour quelques jours, je lutterai sans grand effort contre la fièvre.

Ce ne sera rien; je penserai à vous et je parlerai de vous, ayant auprès de moi quelqu'un qui ne demande que cela.

Avez-vous pensé, en vous en allant tout seul, à pied, depuis le Panthéon, les mains dans vos poches, au clair de la lune, que, dans cent ans d'ici, la France, le monde par conséquent vivrait, grâce à vous, d'une autre vie?

Du haut du Panthéon quelque chose a dû vous parler et vous crier:
«Marche!»

A vous de coeur toujours et toujours plus.

G. SAND.

DLXXXV

AU MÊME

Palaiseau, 9 mars 1865.

Cher prince, vous me disiez bien que rien n'était fait puisqu'il y avait encore à faire. Le désaveu de M. Duruy et de votre généreuse inspiration ne vous surprend peut-être pas; mais il doit vous fâcher. Moi, Je n'en suis pas contente, oh! non. Mais c'est partie remise, j'espère, et vous emporterez d'assaut la citadelle à la première occasion. Il y a là une belle question à plaider devant le pays. Vous la plaiderez, n'est-ce pas?

Je ne sais pas si on vous a envoyé, comme je l'avais demandé, l'épreuve de mon article sur la Vie de César. Je n'ai pas dû me demander si elle plairait ou non à l'illustre auteur.

Tout en rendant hommage au talent réel et considérable, je ne puis accepter la thèse, et j'ai failli dire que, comparer l'oeuvre de César, cet acheteur de consciences, à l'oeuvre, peut-être blâmable à certains égards, mais du moins intègre et vraiment fière de Napoléon Ier me paraissait un blasphème. Je l'aurais dit si je n'eusse craint d'empiéter sur le domaine de la politique, interdite au petit journal où j'insère cet article, à la demande de mon éditeur.

Vous m'avez fait espérer que je vous verrais un de ces jours, mon grand ami. J'ai tellement peur de vous manquer, que je ne bougerai pas de la semaine. Je vous aime de tout mon coeur.

G. SAND.

DLXXXVI

A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE

Palaiseau, 26 mars 1865.

Cher ami,

D'abord, dites à Angèle que je la remercie de sa pelote et de sa charmante lettre; j'attends encore que les dames Fleury m'envoient la première. Berthe m'a promis de me la faire parvenir, et puis Lina, et personne ne m'a tenu parole. Il faudra donc que j'aille moi-même réclamer mon bien; mais je vais très peu à Paris, et, quand j'y vais, c'est toujours pour quelque affaire pressée. Il y a des siècles que je n'ai fait de visites à mes amis. Il fait si froid et si humide pour se promener en sapin, que je remets au printemps les courses qui ne sont pas absolument obligatoires. Mes enfants sont paresseux pour venir à Palaiseau. Je le leur pardonne; ils ont été enrhumés comme des loups, et je suis un peu loin du chemin de fer, sans omnibus ni fiacre, avec des chemins souvent chétifs; mais je sais que la pièce de Maurice est reçue pour l'hiver prochain au Châtelet, et que son roman a paru.

Votre étude sur César est bien plus savante et plus approfondie que la mienne, et je la relirai avec soin quand je rendrai compte du second volume. Mais le journal qui m'a demandé ce travail et que je tiens à obliger parce qu'il appartient à Michel Lévy, mon éditeur, et qu'il est dirigé par notre ami Aucante, ne souffre ni longs développements, ni érudition trop sérieuse, ni allusions politiques. Il y en avait déjà un peu trop dans mon premier article. Mais, quant au jugement sur l'ouvrage, je n'ai pas eu à surmonter l'embarras que vous me supposez. Si j'eusse trouvé l'ouvrage mauvais, comme le journal n'eût pas inséré une critique trop rude, je n'eusse pas fait l'article. C'était bien simple. Je suis la première personne qui ait été à même de le lire, et mon compte rendu est le premier qui ait été fait. J'étais donc très libre de mon jugement et j'ai trouvé que le livre avait du mérite. Je savais pertinemment qu'il était tout entier, et sans correction aucune, du fait de celui qui le signe. Donc, je devais mon éloge impartial au talent, qui est réel. Quant à approuver la préface et à admirer César, le diable ne m'aurait pas fait départir de ma façon de penser, et je dois dire qu'on a bien pris la chose.

Cette publication sera un bien, en ce sens que, de tous côtés, on se met à faire ce que nous faisons: on démolit César, avec un peu plus ou un peu moins d'indulgence ou de passion; la critique le découronne généralement et il ne sortira pas blanc de la sellette où le livre impérial le fait asseoir. Bien peu de gens, en somme, savent l'histoire, et il est bon qu'on leur mette le nez dessus. Le livre n'aura pas de succès. C'est un talent froid et concis, sans profondeur réelle et qui n'a d'intérêt littéraire que pour les gens du métier. Encore tous ne sont pas comme moi, qui suis un peu panthéiste en fait d'art et qui aime toutes les manières, celles qui sont un peu exubérantes et celles qui ne le sont pas du lout. J'aime ce qui est bien fait, n'importe par quel procédé, et, pour mon compte, je n'en ai pas, ou, si j'en ai, c'est sans m'en rendre compte. Les lettrés sont généralement plus forts que moi sur ce point, et, quant au gros public, peu lui importe qu'on serve l'erreur ou la vérité, pourvu qu'on l'amuse ou l'étonne. Or il ne trouvera dans le livre impérial rien d'assez épicé pour lui et il ne l'achètera pas, c'a été ma première impression. Heureusement que les éditeurs n'ont pas de droits d'auteur à payer; car ils auraient fait là une mauvaise affaire.

Mais en voilà bien assez sur cela.

Quel rude et long hiver! J'attends la chaleur avec impatience. Du reste, je me plais ici: pays charmant, braves gens, solitude, silence, ouvriers avancés et pourtant sages, paysans laborieux, culture admirable, ni mendiants ni voleurs, pas de Parisiens, pas de flaneurs sur les chemins. Ce coin est inconnu, et, si ce pauvre Jean-Jacques l'eût découvert, il n'y serait pas mort de chagrin.

Bonsoir, mes chers enfants; embrassez pour moi les beaux mioches; rappelez-moi au souvenir de tous nos amis communs.

G. SAND.

Vous me demandez si je travaille. Oui certes, puisque je suis encore de ce monde. Je fais en même temps un roman pour ce printemps et une pièce pour l'hiver prochain. J'ai découvert que l'un me reposait de l'autre, et ça m'amuse comme ça.

DLXXXVII

A M. LOUIS RATISBONNE, A PARIS

Palaiseau, 30 mars 1865.

Votre bienveillante sympathie pour moi m'enhardit à vous demander, monsieur, votre appui pour mon fils. Son livre[1], très enjoué à la surface, a, je crois, beaucoup de fond, car il fait revivre une figure de fantaisie que l'on peut croire historique, puisqu'elle résume une phase de l'état humain, si je puis dire ainsi. L'étude de cet être évanoui, l'homme d'il y a cinq cents ans, avec toutes ses erreurs, tous ses déportements, ses notions fausses, ses qualités natives, sa rudesse, son aveuglement et sa bonté, offre, je crois, quelque chose de plus sérieux que le récit des aventures arrangées pour le plaisir du lecteur; et, comme les aventures ne manquent pourtant pas dans ce roman et sont amusantes quand même, je crois, sans trop de prévention, maternelle, qu'il mérite quelque attention et l'encouragement de la critique sérieuse.

Me pardonnerez-vous de vous demander la vôtre pour qui n'oserait pas vous la demander lui-même, en vous promettant que nous en serons tous deux très flattés et très reconnaissants?

Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.

[1] Raoul de la Chastre, qui venait de paraître, chez Michel Lévy.

DLXXXVIII

A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG

Palaiseau, 17 mai 1865.

J'apprends, monsieur, de quelle mortelle douleur vous avez été frappé. Ce n'est pas à vous, âme profondément religieuse, qu'il faut parler de courage et de foi. Vous en avez pour nous tous, pour vous-même par conséquent. Mais le courage et la foi n'empêchent pas la douleur d'être vive et cruelle, et vos amis, en respectant votre vraie piété, n'en plaignent pas moins votre infortune. Que leur affection et leur sollicitude adoucissent, autant que possible, le déchirement de votre âme, et veuillez me compter, monsieur, parmi ceux qui vous portent le plus sincère et le plus fervent intérêt.

GEORGE SAND.

DLXXXIX

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON.(JÉROME). A PARIS

Palaiseau, 1er juin 1865.

Cher grand ami,

Maurice m'envoie pour vous un mot du coeur que je vous transmets.

Si vous étiez un ambitieux, je vous dirais que ce qui arrive est bien heureux pour vous et vous place bien haut! Mais vous aimez le progrès pour lui-même et vous souffrez quand il s'arrête, même à votre profit. Et puis vous êtes loyal et votre âme souffre d'être méconnue. Je sens tout cela et je suis indignée de voir l'esprit du passé souffler sur toutes les idées vraies.

Quelle triste situation que celle d'un homme qui rêve le pouvoir absolu, et qui croit l'atteindre en étouffant la vérité! tout cela, voyez-vous, c'est la faute à César. On rêve de résumer, en soi une sagesse providentielle, et on oublie que les hommes d'aujourd'hui ont tous reçu de la Providence, c'est-à-dire de la loi qui préside à leur émancipation, une dose de sagesse qu'il faut connaître et consulter avant d'oser dire: «Il n'y a qu'un maître et c'est moi!» Comme c'est vieux, cette doctrine de l'autorité d'un seul, et comme c'est vide au temps où nous vivons! comme le genre humain tout entier proteste, sciemment ou non, contre cette chimère! C'est le fatal chemin de l'éternel désastre.

Dormez tranquille, votre conscience est en paix. Vous pouvez rire de ceux qui disent: «Il veut le bien, donc il a de mauvais desseins.»

Plaignez ceux qui pensent ainsi et comptez que la France n'est pas avec eux et vous rend justice. Quel beau et noble talent vous avez! On ne pourra jamais vous empêcher d'être ce que vous êtes. Il n'est pas adroit, si l'on s'en inquiète, de le manifester publiquement.

G. SAND.

DXC

A M.

Palaiseau, 9 juin

Cher monsieur,

J'ai lu votre livre. Il est savant, ingénieux, clair et intéressant au possible. Il me laisse toutefois au point où il m'a prise. Je savais bien que Jésus croyait à la résurrection des corps, et je suis d'autant plus persuadée que sa doctrine était la continuation de la vie humaine ou la réapparition personnelle dans la vie humaine, que vous établissez sans réplique la source de cette croyance, son histoire, sa raison d'être, son lien avec le passé, enfin tout ce qui constitue le fait historique, peu connu jusqu'ici dans ses détails. Mais votre conclusion ne me soumet pas. En croyant à l'immortalité du corps, Jésus et ses aïeux croyaient à celle des âmes, par la raison qu'il n'est pas de corps sans âme. Il était donc spiritualiste sans être exclusivement spiritualiste. Vous, vous êtes exclusivement spiritualiste; je ne peux pas comprendre cette doctrine, par la raison qu'il ne me semble pas possible d'affirmer des âmes sans corps.

Vous avez mille fois raison de placer Dieu et la forme de notre immortalité dans la région de l'impénétrable. Mais qui dit l'immortalité dit la vie. La vie est une loi que nous connaissons; elle ne se manifeste pas pour nous dans la séparation de l'âme et du corps, dans la pensée sans organes pour se manifester. Nous ne pouvons donc pas nous faire la moindre idée d'une vie spirituelle qui soit purement spirituelle; et je ne peux pas vous dire que je crois à une chose dont je n'ai pas la moindre idée.

Jésus se trompait sur les conditions de la résurrection, nous n'en doutons pas; mais il me semble que, quant au principe de la vie, il le comprenait bien, ou du moins aussi bien qu'il est donné à I'homme de le comprendre. Que l'âme se revête d'un corps de chair ou de fluide, il ne lui en faut pas moins quelque chose à animer, ou bien elle n'est plus une âme, elle n'est rien. Nous savons qu'il y a des planètes légères, relativement à nous, comme le liège, comme le bois, etc. Elles n'en sont pas moins des mondes, et leur existence est tout aussi matérielle que la nôtre.

Socrate n'est pas si clair qu'il vous paraît. Je pense qu'il croyait bien que son âme revêtirait un autre corps; quoiqu'il semble souvent dire le contraire par la bouche du divus Plato. Ailleurs, Platon voit les âmes faire elles-mêmes leur destinée, courir où leurs passions les emportent, et, là, il donne la main à Pythagore. Si les âmes ont des passions bonnes, ou mauvaises, elles sont organisées.—Autrement?

Enfin, vous aurez encore beaucoup à nous dire là-dessus; car votre hypothèse laisse une lacune philosophique des plus graves. Pardon de mes objections, cher monsieur. Vous êtes si sympathique et vous paraissez si bon, qu'on vous doit de dire ce qu'on pense.

G. SAND.

DXCI

A M. LOUIS ULBACH, A PARIS

Palaiseau, 27 juin 1865.

Cher monsieur,

Combien je suis heureuse d'avoir à vous remercier! Quand votre loyale et forte main signe un brevet de talent, l'apprenti passe maître et prend son rang; Vous avez surtout senti ce qui ne pouvait échapper à un coup d'oeil comme le vôtre, mais ce qu'il était bien utile pour mon fils de dire au public vulgaire: c'est qu'il a une individualité qui est bien sienne et qu'aucune direction n'a pu lui donner. Tout mon rôle, à moi, était de ne pas la lui ôter et de comprendre sa réelle valeur. C'est à quoi je me suis attachée toute ma vie, et j'en suis récompensée, le jour où vous me prouvez, vous en qui je crois, que je ne me suis pas fait d'illusions maternelles sur cette valeur de talent.

Votre appréciation, si franche et si délicate, est une joie réelle pour moi, et je vous remercie du fond du coeur d'avoir lu le livre avec cette conscience et cet esprit de généreuse protection. J'envoie l'article à Maurice, qui est à Nohant avec sa femme. Tous deux seront bien heureux et bien reconnaissants.

Et votre livre, à vous, ce livre dont vous me parliez à l'Odéon, est-il publié? Je ne sais rien là où je suis, garde-malade affligée, et blessée par-dessus le marché, par suite d'une chute. Quand vous paraîtrez, ne m'oubliez pas. Je vous serre les mains, cher confrère, et suis, avec affection, tout à vous.