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Correspondance, 1812-1876 — Tome 5 cover

Correspondance, 1812-1876 — Tome 5

Chapter 60: DC
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About This Book

Collected letters spanning decades present private and public correspondence that alternates family and household news, health and financial concerns, and practical caretaking with literary judgment and commentary on contemporary events. The letters mix intimate updates and moral reflection with theatrical and critical responses, exchanges with peers, and accounts of daily routine. Across epistolary moments the voice balances affection, irony and clear-eyed self-assessment, showing how creative work, social ties, and material necessities intertwine in ordinary and consequential decisions.

DXCII

A MAURICE SAND A NOHANT

Palaiseau, 29 juin 1865.

Bouli,

Je t'enverrai demain ton manuscrit et tes articles. Mais tu me troubles fort en me demandant conseil. Pour tout ce qui est érudition, tu es plus ferré que moi; moi, je pense au succès, et je voudrais t'épargner les critiques qui ont écrasé Salammbô, ouvrage très fort, très beau, mais qui n'a vraiment d'intérêt que pour les artistes et les érudits. Ils le discutent d'autant plus, mais il le lisent, tandis que le public se contente de dire: «C'est peut-être superbe, mais les gens de ce temps-là ne m'intéressent pas du tout.» Tu en risquais autant avec ton moyen âge; tu as su vaincre la difficulté et rendre la chose amusante pour le gros public en même temps qu'appréciable aux artistes.

Il faut trouver moyen de faire le même tour de force pour ton Coq. Or il sera très indifférent au public et aux journalistes, qui ne sont pas érudits,—tu peux t'en apercevoir,—que tes personnages soient les ingénieuses personnifications des races antiques. Cela plairait à des savants dans la partie; mais combien y en a-t-il? Et le peu qu'il y en a ne te liront même pas: il suffit qu'une chose s'appelle roman pour qu'il ne l'ouvrent jamais.

Donc, ta science sera perdue et te nuira, si c'est en vue de la science que tu fais ton livre. Il est amusant et plein de grandissimes qualités, c'est bien; mais il y faut une base qui manque. Il faut un ton, c'est-à-dire une forme, un style qui rattache l'esprit du lecteur à une époque connue de lui. Plus tu la prendras moderne, plus tu auras de lecteurs. La couleur indiano-persane en aura dix sur cent; personne ne la connaît. La couleur d'Apulée en aura cent sur cent: le type de l'Âne d'or est devenu populaire. Tu vois que c'est bien important, et je te croyais fixé là-dessus. Je voudrais qu'avant d'entreprendre un nouvel Ane d'or, tu fisses du Coq d'or [1] une chose dans cette couleur. Il était convenu qu'un Apulée ou un Lucien apocryphe, un de leurs amis civis buliscus, je veux bien, aurait voyagé dans l'Inde ou dans la Perse, et recueilli de la bouche d'un Bouliskof de ce temps-là; le récit traditionnel des aventures de l'Atlantide, et qu'il expliquerait en peu de mots les types et les fictions à sa manière et à son point de vue.

Exemple: «Vous me demanderez, mon cher Lucien, ce que je pense des Gaules et si je crois à leur existence. En vérité, j'y crois un peu pour telle ou telle raison.»

Ces interruptions du narrateur feraient très bien. Elles ramèneraient, du fond d'une antiquité fantastique, le lecteur au sentiment d'une réalité antique à lui connue. Elle peindrait l'état des esprits au temps du narrateur, et cet état est, s'il m'en souvient bien, un mélange de scepticisme audacieux et plaisant, avec une foule de superstitions grossières comme l'histoire naturelle d'Oppien. Tout cela mettrait le lecteur sur ses pieds. Il se dirait: «: Voici d'où je pars et voilà où l'on me mène. Je le veux bien; pourvu qu'on me rappelle de temps en temps où j'étais.»

Autrement, il dira qu'on l'emmène trop loin, qu'on le perd dans le brouillard, et que des gens si anciens ne sont pas assez différents du présent, ou bien qu'ils le sont trop; qu'il ne peut en être juge, et, quand le lecteur se sent trop dépaysé, il vous lâche.

Enfin, il voudra se dire à chaque instant: «Voilà de drôles de moeurs et d'incroyables habitudes! Mais c'était comme ça, on me le prouve; Celui qui raconte ces choses et que je connais parbleu bien, puisque c'était un ami de mon ami Apulée, m'explique que ce devait être comme ça. Alors j'y crois, et, du moment que j'y crois un peu, ça m'amuse.»

Voilà mes raisons, toutes de fait et prosaïques; mais il faut tenir compte de cela quand on s'adresse au public des romans. Autrement, il faut faire des ouvrages d'érudition pure; autre public.

Réfléchis et décide; car bien certainement il y a un parti à prendre dans lequel tu sais mieux que moi ce qu'il y a à faire. Mais, avec ma version, je vois tout possible dans ce que tu as fait, sauf les longueurs et le trop d'importance donné à des personnages secondaires. Je laisserais les anoplothères, sans les nommer peut être, mais en les décrivant, et le narrateur dirait qu'il croit à l'existence de ces animaux parce qu'il en a vu des ossements en tel ou tel endroit. «Reste à savoir, dirait-il, s'il y en avait encore du temps de Satouran. Je vous donne la légende comme on me l'a donnée.»

Tu ferais ce narrateur gai, malin et naïf, poète quand même, lorsqu'il raconte les grandes scènes de la fin, qui sont belles et qu'il ne faut pas changer.

Sur ce; je te bige, et encore ma Cocote. Je vas me coucher.

Mes amitiés à Rigolo. Il faut le rendre très savant, il est en âge d'apprendre un tas de choses. Quoi qu'on en dise, il n'y a rien de si intelligent qu'un âne. Ça parlerait si ça voulait, mais ça ne veut pas.

[1] Le Coq aux cheveux d'or, roman de Maurice Sand.

DXCIII

A M. SAINTE-BEUVE, A PARIS

Palaiseau, 1865.

Avez-vous lu un singulier petit volume qui a paru, y il a quelque temps, chez Dentu, sous un mauvais titre: un Amour du Midi, et sous le voile de l'anonyme? Est-ce manque de courage, ou empêchement de position? N'importe. L'ouvrage est bizarre, inégalement écrit, souvent très peu correct d'expressions, parfois trop naïf, parfois trop déclamatoire (comme, du reste, l'auteur a l'esprit de le juger lui-même); s'élevant dans le vague et retombant à plat dans le non-sens; enfin très obscur parfois, comme la parole d'un exalté qui ne sait pas toujours ce qu'il dit.

Voilà bien des défauts. Eh bien, ces défauts pourraient être une grande habileté. Mais nous ne le croyons pas; nous aimons mieux penser que l'auteur, jeune, est sans soin, sans expérience, et tout à fait dépourvu de ce que l'on est convenu d'appeler du talent.

Il n'en est pas moins vrai que cet essai anonyme mérite beaucoup d'être remarqué. Ce n'est ni un roman proprement dit, ni une analyse: c'est un cri de la passion. Mais ce cri est vrai et il est fort. Il ne ressemble à rien de ce qui s'écrit pour écrire. Il a pour lui la jeunesse, le vrai délire, la naïveté, la plénitude, tout ce que I'on cherche en vain dans un livre bien fait: l'émotion sans bornes, dégagée hardiment du contrôle de la raison.

Il a aussi, malgré la fréquente vulgarité des mots et des images, une distinction et une originalité de sentiments très touchantes. Il a la foi, il croit à Dieu, à l'amour, à la liberté et même aux journaux. Il croit aussi à la gloire et il croit en lui. C'est un enfant généreux, c'est peut-être un étranger, tombé de quelque planète où l'on vit encore par le coeur et où l'on dit tout ce qu'on pense sans se soucier de faire rire M. Proudhon.

Enfin, c'est quelque chose qui nous a fait dire spontanément: «C'est bien mauvais!» et: «C'est bien beau!» Que voulez-vous! tout le monde a du talent; nous ne sommes pas blasés, nous chérissons le talent. Mais tout le monde n'a pas la passion, et c'est là ce qui, bien ou mal exprimé, l'emportera toujours sur l'art, comme le parfum d'une rose l'emporte sur toutes les essences d'une boutique de parfumeur.

La critique peut dire: «Sachez écrire ou n'écrivez pas.» Elle a raison. Mais le public peut dire aussi: «Soyez ému ou n'espérez pas nous émouvoir.» Aura-t-il tort?

GEORGE SAND.

DXCIV

A M. LOUIS ULBACH, A PARIS

Palaiseau, 27 septembre 1865.

Vos livres me sont arrivés dans un moment affreux, cher monsieur, laissez-moi plutôt dire ami. J'ai été morte, je ne sais pas si je suis vivante, bien que mon corps marche et agisse. Était-ce une bonne disposition pour vous lire? Pourtant je viens de lire Louise Tardy, et cela me semble un chef-d'oeuvre d'analyse délicate, subtile et vigoureuse à la fois; une de ces histoires sans événements qu'on n'oublie pourtant jamais, parce qu'on croit avoir toujours connu ces âmes-là. Et quelle forme exquise, ingénieuse à définir toutes les émotions et toutes les réflexions!

Vous me traitez de maître, c'est vous qui passez maître, et, moi, je passe je ne sais quoi. Je double le cap de l'Amertume, et j'entre dans les mers inconnues de l'Isolement. N'importe! dans la douleur ou dans le calme, je vous applaudirai toujours du coeur et des deux mains. Merci d'avoir pensé à moi; je lirai le Parrain, bien sûr.

Cette femme de lettres que vous peignez si bien, elle est jeune, et on peut s'imaginer, au premier abord, que son état l'a blasée sur les choses de la vie; mais, si elle était vieille, vous eussiez pu la peindre tout de suite comme aiguisée et surexcitée, et disposée à souffrir plus que les autres. Au reste, vous avez conclu. Vous avez montré que notre travail d'analyse, à vous, à moi, à tous les artistes qui prennent leur tâche au sérieux, pousse au besoin de se dévouer et de se défendre, deux sollicitations contraires qui rendent la vie plus difficile à nous qu'aux autres. Quelle affaire que la vie! et la mort, quel abîme!

Ayez grand courage, vous avez le grand lot.

A vous de coeur.

G. SAND.

DXCV

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

Palaiseau, 22 novembre 1865.

Il me semble que ça me portera bonheur de dire bonsoir à mon cher camarade avant de me mettre à l'ouvrage.

Me voilà toute seule dans ma maisonnette. Le jardinier et son ménage logent dans le pavillon du jardin, et nous sommes la dernière maison au bas du village, tout isolée dans la campagne, qui est une oasis ravissante. Des prés, des bois, des pommiers comme en Normandie; pas de grand fleuve avec ses cris de vapeur et sa chaîne infernale; un ruisselet qui passe muet sous les saules; un silence… ah! mais il me semble qu'on est au fond de la forêt vierge: rien ne parle que le petit jet de la source qui empile sans relâche des diamants au clair de la lune. Les mouches endormies dans les coins de la chambre se réveillent à la chaleur de mon feu. Elles s'étaient mises là pour mourir, elles arrivent auprès de la lampe, elles sont prises d'une gaieté folle, elles bourdonnent, elles sautent, elles rient, elles ont même des velléités d'amour; mais c'est l'heure de mourir, et, paf! au milieu, de la danse, elles tombent raides. C'est fini, adieu le bal!

Je suis triste ici tout de même. Cette solitude absolue, qui a toujours été pour moi vacance et récréation, est partagée maintenant par un mort qui a fini là, comme une lampe qui s'éteint, et qui est toujours là. Je ne le tiens pas pour malheureux, dans la région qu'il habite; mais cette image qu'il a laissée autour de moi, qui n'est plus qu'un reflet, semble se plaindre de ne pouvoir plus me parler.

N'importe! la tristesse n'est pas malsaine: elle nous empêche de nous dessécher. Et vous, mon ami, que faites-vous à cette heure? Vous piochez aussi, seul aussi; car la maman doit être à Rouen. Ça doit être beau aussi, la nuit, là-bas. Y pensez-vous quelquefois au «vieux troubadour de pendule d'auberge, qui toujours chante et chantera le parfait amour»? Eh bien, oui, quand même! Vous n'êtes pas pour la chasteté, monseigneur, ça vous regarde. Moi, je dis qu'elle, a du bon.

Et, sur ce, je vous embrasse de tout mon coeur et je vais faire parler, si je peux, des gens qui s'aiment à la vieille mode.

Vous n'êtes pas forcé de m'écrire quand vous n'êtes pas en train. Pas de vraie amitié sans liberté absolue.

A Paris, la semaine prochaine, et puis à Palaiseau encore, et puis à
Nohant.

DXCVI

A M. LE BARON TAYLOR, A PARIS

Nohant, 15 décembre 1865.

Monsieur,

Vous m'avez arraché une promesse que je ne puis tenir; vous et les éminents écrivains qui vous secondaient, vous étiez persuasifs, affectueux, indulgents, irrésistibles. Mais j'ai trop présumé de mes forces devant un devoir à remplir. Il y a des devoirs aussi envers le public. Il ne faut pas le leurrer d'un attrait qu'on se sent incapable de lui offrir. Vous auriez regret de l'avoir convoqué pour lui montrer une personne timide et gauche qui resterait court. Mes enfants et mes amis ont bondi devant l'annonce de cette lecture. Ils s'y opposent de tout leur pouvoir. Ils savent qu'en aucune circonstance je n'ai pu surmonter mon embarras, ma défiance absolue de moi-même. Demandez-moi, commandez-moi toute autre chose oú je n'aurai pas à payer de ma personne.

Croyez, monsieur, vous et les membres du comité qui m'ont honoré de leur visite, que je ne me console de mon impuissance et de ma défection que par le souvenir des bontés que vous m'avez témoignées et par la reconnaissance qu'elles m'inspirent.

DXCVII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

Nohant, 7 janvier 1866.

Merci, cent fois merci, mon fils, pour toute la peine que nous nous donnons; car vous en prenez autant que moi. Si vous dites que La Rounat a raison, c'est qu'il a raison. Et je crois pourtant toujours qu'il y avait du remède; car ce qui manque dans ma version, c'est de l'intérêt, je le vois à présent; c'est de la passion[1]. Eh bien, que la jeune fille fût (telle qu'elle est, et en commençant par une fantaisie romanesque) prise d'une passion véritable, qu'elle la, fit partager à Lélio, que Lélio se sacrifiât à son ami, il y avait motif à émotion ou à souffrance, et le moyen de la fin pouvait prendre plus d'importance et de vraisemblance pour guérir ces coeurs blessés (moyen de la fin auquel, du reste, je ne tiens pas, s'il ne vous dit rien, et qui deviendrait peut-être inutile). Enfin je vois dix combinaisons pour une, comme toujours. C'est ma nature de ne pas croire à l'impossible et de ne pas croire non plus à l'impuissance des, sujets. Du moment qu'on peut les tourner du côté qu'on veut, c'est une question d'essai et de recherche. Je crois que, si j'avais pu être à Paris, savoir tout de suite, et non au bout de huit jours d'attente inutile, l'impression de La Rounat, j'aurais été à vous tout de suite et nous aurions paré le coup. Il est vrai que j'aurais eu votre opinion avant la sienne; car je vous aurais montré la chose avant de me la laisser arracher par lui acte par acte.

C'est un impatient aveugle qui, devant une déception, abandonne tout et ne cherche pas le remède ou vous empêche de le chercher.

Il est, au reste, comme presque tout le monde, en ce monde, et je ne lui en veux pas pour ça: ce n'est pas l'affaire des directeurs de théâtre d'avoir de la persévérance, de la philosophie et de la présence d'esprit. Il a laissé passer un temps précieux et il cherche son salut Dieu sait où.

Quant à nous autres, il ne nous est ni permis ni possible de nous décourager, et je vois que vous voyez déjà quelque chose à tenter dans un autre sujet. Moi, je ne vois rien dans les sujets, au premier aperçu.

Dans tout cela, cher fils, je ne pense jamais à la peine prise en pure perte, et à ce qu'on appelle, le travail perdu. Il n'y a pas de travail perdu, du moment qu'on a eu le plaisir de travailler. D'ailleurs, ça apprend, et la vie se passe à apprendre; ceux qui la passent à regretter ne vivent pas. Je vous bénis de prendre intérêt à ma vie, et aucune vérité ne me dégoûte du travail. Ce qui dégoûte ou peut dégoûter du métier, ce sont les injustices du public ou la mauvaise foi des critiques; mais ce qui porte sur nous-même, les erreurs qu'on nous fait voir, le mal qu'on nous indique à réparer, c'est bien bon et bien stimulant.

[1] Il s'agissait d'une pièce tirée de la Dernière Alddui.

DXCVIII

A SON ALTESSE LE PRINCÉ NAPOLEON (JÉROME), A PARIS

Nohant, 20 janvier 1866.

Cher prince,

Je veux vous donner moi-même de nos nouvelles. J'ai toujours été, depuis dix jours, sage-femme où nourrice, berceuse ou garde-malade, et je n'ai pas eu un moment de repos. Ma belle-fille, après une délivrance prompte et heureuse, a été assez sérieusement malade à plusieurs reprises. Elle va mieux sans être guérie, et, comme cela peut se prolonger et la fatiguer trop pour nourrir, nous avons donné une belle paysanne à mademoiselle Aurore.

Au milieu de tout cela, Maurice, en courant au secours dans un incendie, à failli être tué et je l'ai vu rentrer couvert de sang; ce qui, au premier moment, n'est pas gai pour une mère médiocrement spartiate. Heureusement, c'est sans gravité, et il n'aura qu'une cicatrice bien présentable. Nous voilà donc, sinon tout à fait tranquilles, du moins en état de respirer; mais je ne peux pas encore quitter ma chère couvée; et, pourvu que vous ne partiez pas pour quelque nouveau voyage avant que je vous aïe revu! Il y a des siècles, et je ne m'y habitue pas.

Toutes ces émotions ont coupé mon travail et mes projets de cet hiver pour le théâtre. Les artistes, dit-on, ne devraient pas avoir de famille. Moi, je crois le contraire, pour mille raisons que vous savez mieux que moi.

Joyeuse, triste, inquiète où tranquille, je vous aime et je pense à vous, cher prince, comme à une des meilleures affections de ma vie.

Mon blessé et ma malade vous remercient de votre bonne lettre, et me chargent de les bien rappeler à vous; Calamatta vous envoie l'expression de son respect.

G. SAND.

DXCIX

A MAURICE SAND, A NOHANT

Paris, 1er février 1866.

Me voilà recasée aux Feuillantines. J'ai fait un très bon voyage: un lever de soleil fantastique, admirable, sur la vallée Noire: tous les ors pâles, froids, chauds, rouges, verts, soufre, pourpre, violets, bleus, de la palette du grand artisan qui a fait la lumière; tout le ciel, du zénith à l'horizon, était ruisselant de feu et de couleur; la campagne charmante, des ajoncs en fleurs autour de flaques d'eau rosée.

Il faisait si doux, même à sept heures du matin, que j'ai voyagé avec les vitres baissées. La route est très dure; mais on y promène de grands rouleaux de fonte et elle sera bientôt belle; j'avais un bon postillon et de bons chevaux.

A Châteauroux, surprise agréable: mes vieux Vergne, qui partaient pour
Paris et avec qui j'ai eu le plaisir de voyager.

A la gare, ici, j'ai trouvé les Boutet; j'ai dîné avec les Africains. J'ai vu le soir les Lambert et Marchal; j'ai bien dormi, je n'ai pas eu la moindre fatigue.

Il vient de m'arriver une dépêche télégraphique. Ça m'a fait une peur atroce: j'ai cru que Lina était retombée malade. Ça arrive tout bonnement de Neuilly: c'est Alexandre qui vient dîner avec moi. Nouveau système de correspondance, que je ne m'explique pas encore: la dépêche est imprimée par l'appareil télégraphique. Ils se z'inventeriont le diable!

Méfie-toi de ce trop joli temps traître. A Paris, il fait doux; mais on n'aperçoit, pas le soleil, je l'ai laissé dans la vallée Noire, et j'ai trouvé ici la boue et la pluie.

Bige ma Cocote pour moi, et mon Aurore, et Calamatta.

Et je te bige mille fois toi-même. Écris souvent.

DC

AU MÊME

Paris, 5 février 1866.

Je viens de t'écrire un mot pour que tu saches dès demain la bonne nouvelle. Tu sais qu'il n'y a pas d'écouteur moins entraînable, plus froid et plus positif qu'Alexandre. C'est pour moi le plus difficile public qui existe et le plus intimidant. J'ai tout de même très bien lu la pièce[1]. Tout le temps, il a ri ou crié: «Bien! charmant! parfait!» Le père Germinet a été pour lui un type accompli. Il a donné deux ou trois conseils, excellents:

Au premier acte, mettre la fin de la scène de Jean et Blanchon au commencement de ladite scène.

Au troisième, faire qu'on ne sache pas que le gendre annoncé par
Germinet est Cadet Blanchon.

Enfin, à la dernière tirade de Jean Robin, quand Gervaise refuse, faire qu'il aille jusqu'à un petit coup de couteau et une tache de sang au gilet, pour amener un cri de Gervaise et le pardon complet de tout le monde.

Ce n'est donc qu'un point lumineux à mettre. Il trouve la pièce admirablement faite et soutenue. Il dit que c'est un bijou, qu'il faut pour le public qu'elle soit admirablement jouée, et qu'elle ira à tout public quel qu'il soit, parce que c'est la vie de tout le monde et la vérité de toutes les situations dans toutes les classes. A peine la lecture finie, il a pris son chapeau et a couru dire à Thierry qu'il venait d'entendre un chef-d'oeuvre et lui conseiller de venir me le demander, pour le faire jouer par l'élite de la troupe des Français:

Lafontaine—Jean.

Coquelin—Blanehon.

Régnier ou Got—Germinet, etc.

Si Thierry ne reçoit pas la chose de confiance et d'enthousiasme, il va au Gymnase. En ce moment, il y a un succès énorme, Héloïse Paranquet, qui est censée de M. Durantin, mais qui est de lui, Alexandre.

Dans un mois ou six semaines, Jean Robin sera su, Héloïse baissera, et, comme les deux pièces [2] sont courtes, on les jouerait ensemble. Nous aurions, pour Germinet: Arnal ou Lesueur. La saison du printemps sera excellente, vu qu'après un hiver si doux, nous aurons du froid jusqu'en juin. D'ailleurs, on ne quitte plus Paris qu'en plein été. Si les frimas gâtent ton jardin et tes noyers, tu te diras pour consolation: «Ça fait marcher ma pièce;» car c'est ta pièce autant que la mienne. Nous nous nommons tous deux et nous partageons. Alexandre y voit un succès; non pas des millions,—ce n'est qu'une pièce en trois actes,—mais assez d'argent pour que ça paye joliment le peu de peine que ça nous a coûté. Il a fini en disant: «Vous vous êtes donné bien du mal pour l'Aldini, qui n'a pas été, et voilà un chef-d'oeuvre que vous avez écrit en vous amusant.»

C'est La Rounat qui va faire une drôle de tête, quand il verra que je lui disais vrai, et qu'en huit jours on pouvait lui donner une bonne pièce. Au lieu de ça, il court après la pièce d'Augier, qu'il n'aura pas, dit-on; et, s'il l'a, réussira-t-elle? et, si elle réussit, lui fera-elle grand bien? Augier, qui n'est pas bête, se fait donner la moitié des recettes.

En attendant qu'on sache si Augier lui donnera cette pièce, on répète Cadol, que j'ai vu hier et qui est sur les épines, content tout de même; car il avait accepté la situation, et on le jouera plus tard, si ce n'est tout de suite. On dit que sa pièce est bien; il est plein d'espoir.

J'ai dîné hier chez les Joubert, des gens riches, amis des Dumas et de Marchal. C'est le père Dumas qui a fait la cuisine, tout le dîner; dix plats énormes, exquis; douze couverts. On avait renvoyé les cuisiniers de la maison pour ce jour-là, afin de le laisser fonctionner sans contrôle, sans trahison et sans difficulté. Il est venu à trois heures de l'après-midi avec sa vieille bonne, et, en réalité, sans blague, il nous a fait manger comme ne mangent pas les empereurs. Il était charmant par-dessus le marché, bon enfant et drôle au possible. Il m'a beaucoup demandé de vos nouvelles et répété que Raoul de la Chastre était un chef-d'oeuvre.

J'ai eu la chance de vendre là cinq cents francs un petit Boucher grand comme l'ongle, dont le propriétaire demandait cent cinquante francs. Quand je lui ai porté tout à l'heure le billet de cinq cents francs, il s'est mis à pleurer comme un veau, de joie. C'est un malheureux, homme que tu connais, Doligny, ancien acteur et ancien directeur de théâtre. Il est tombé dans une telle panne, qu'on allait lui vendre ses meubles demain, et il a sa femme mourante. Il a eu l'idée de m'apporter ce petit Boucher hier, et, aujourd'hui, il vient d'en recevoir le prix. On a rarement cette bonne chance de faire plaisir aux gens avec tant de facilité.

J'ai vu les Lambert et je les revois ce soir à l'Odéon, où je vais entendre la Vie de Bohême, que je ne connais pas.

Minuit.

Je reviens de l'Odéon, où j'ai pleuré comme un Doligny. C'est navrant et charmant, cette pièce. C'est très bien joué; Thuillier est superbe. J'ai vu La Rounat, qui a la pièce d'Augier, mais pas de Berton pour la jouer; il est dans tous ses états. J'y ai vu Cadol, toujours sur la branche, et tous les grands et petits cabots qui me pleurent. J'ai dit à La Rounat: «Vous n'avez eu qu'un tort, c'est de ne pas espérer que je pourrais faire un miracle de volonté et de promptitude, de vous décourager et de me décourager de vous, en me faisant perdre quinze jours. J'aurais eu une bonne idée. Je l'ai eue malgré vous; mais, à présent, ce n'est pas pour vous.»

Voilà comment il ne faut pas jeter le manche après la cognée; à présent que j'ai de l'expérience, je ne me laisse plus dépiter ni abattre. J'ai donc bien fait, cette fois surtout, d'être philosophe et de ne pas m'arrêter de piocher. Cette pièce nous fera beaucoup d'honneur, à ce que dit Alexandre. Jeudi, je dîne chez Magny; grand dîner donné par Demarquay. Tu vois que je fais une vie de Polichinelle. Je me porte bien; mais j'ai besoin d'avoir plus de nouvelles de vous, plus de détails. Ma Cocote est sur pied en chambre; il me tarde de savoir qu'elle est descendue. Aurore a-t-elle toujours une crise de pleurs le soir? Si ça a continué, il faut l'écrire au docteur Darchy.

Tout l'univers me demande de vos nouvelles. Bonsoir, mes enfants. Je vous bige à mort. J'espère que Cocote va être contente de mes nouvelles.

Calamatla est-il parti?

[1] Les Don Juan de village. [2] Les Don Juan de village et Héloïse Paranquet.

DCI

A MADAME LA COMTESSE SOPHIE PODLIPSKA, A PRAGUE

Palaiseau, 12 février 1866

Je suis vivement touchée, madame, de l'envoi que vous voulez bien me faire[1] (je ne l'ai reçu que depuis quelques jours) et de l'excellente lettre qui y était jointe. C'est un honneur pour moi d'être traduite par vous, et c'est une douceur que d'être aimée en même temps avec tant de délicatesse et de générosité.

M. Léger a pris la peine de m'envoyer la traduction en français de votre intéressante préface. Elle m'a reportée au temps déjà éloigné où je rêvais les aventures de Consuelo, et où, manquant beaucoup de renseignements, j'essayais de m'initier, par interprétation et par divination, au génie de la Bohême, à la beauté de ses sites et à l'esprit profond, caché sous le symbole de la coupe. Je n'avais ni la liberté ni le moyen d'aller en Bohême, et je me disais que, si je commettais quelques erreurs, la Bohême me les pardonnerait, à cause de l'intention sincère et de la sympathie fervente. Je reste convaincue que le peuple qui a un passé si dramatique et si enthousiaste est et sera toujours un grand peuple.

Agréez, madame, avec mes remerciements, l'expression de mes sentiments affectueux et dévoués.

[1] La traduction du Consuelo en langue tchèque.

DCII

A M. DESPLANCHES, A PARIS

Palaiseau, 25 mai 1866.

Mon cher ami,

Vous dites très bien ce que vous voulez dire; mais votre manière de raisonner peut être mille fois contredite. Ne soyons fiers d'aucune définition; sur ce sujet-là, il n'y en a pas de bonne. Vous faites de Dieu une pure abstraction; de là votre certitude. Si Dieu n'était qu'abstraction, il ne serait pas. Il faudra donc, pour que l'homme ait la certitude de l'existence de Dieu, qu'il puisse arriver à le définir sous l'aspect abstrait et concret.—Pour, cela, il nous faut trouver le troisième terme, que vous appelez l'union. Oui, le trait d'union! Mais quel, est-il? Nous ne le tenons pas, malgré tous les noms qu'on lui a donnés en métaphysique et en philosophie. L'homme ne se connaît pas encore lui-même, il ne peut pas s'affirmer.

«Je pense, donc je suis!» est très joli, mais ça n'est pas vrai. Quand je dors, je ne pense pas, je rêve; donc je ne suis pas? L'arbre ne pense pas, il n'est donc pas.

Tout ça, c'est des mots.—Et vous ne savez pas comment Dieu pense.
Peut-être n'y a-t-il dans son esprit aucune opération analogue à ce que
vous appelez penser. On le ferait probablement rire si on lui disait:
«Tu ne penses pas à la manière de l'homme, donc tu n'es pas.»

Soyons simples si nous voulons être croyants, mon cher ami. Ni vous ni moi ne sommes assez forts—et de plus forts que nous y échouent—pour définir Dieu, vous en convenez, et, par conséquent, pour l'affirmer, vous n'en convenez pas. Mais l'homme ne pourra jamais affirmer ce qu'il ne pourrait pas définir et formuler.

Ce siècle ne peut pas affirmer, mais l'avenir le pourra, j'espère! Croyons au progrès; croyons en Dieu dès à présent. Le sentiment nous y porte. La foi est une surexcitation, un enthousiasme, un état de grandeur intellectuelle qu'il faut garder en soi comme un trésor et ne pas le répandre sur les chemins en petite monnaie de cuivre, en vaines paroles, en raisonnements inexacts et pédantesques. Voilà votre erreur! vous voulez prêcher comme une doctrine nouvelle ce qui n'est que le ressassement de toutes nos vieilles notions insuffisantes et tombées en désuétude. Vous gâtez la cause en cherchant des preuves que vous n'avez pas et que personne encore ne peut avoir en poche.

Laissez donc faire le temps et la science. C'est l'oeuvre des siècles de saisir l'action de Dieu dans l'univers. L'homme ne tient rien encore: il ne peut pas prouver que Dieu n'est pas; il ne peut pas davantage prouver que Dieu est. C'est déjà très beau de ne pouvoir le nier sans réplique. Contenions-nous de ça, mon bonhomme, nous qui sommes des artistes, c'est-à-dire des êtres de sentiment. Si vous vous donniez la peine de sortir de vous-même, de douter de votre infaillibilité, ou de celle de certains hommes que je respecte; de lire et d'étudier beaucoup tout ce qui se produit d'étonnant, de beau, de fou, de sage, de bête et de grand dans le'monde; à l'heure qu'il est, vous seriez plus calme et vous reconnaîtriez que, pas plus que les autres, vous n'avez trouvé la clef du mystère divin.

Croyons quand même et disons: Je crois! ce n'est pas dire: «J'affirme;» disons: J'espère! ce n'est pas dire: «Je sais.» Unissons-nous dans cette notion, dans ce voeu, dans ce rêve, qui est celui des bonnes âmes. Nous sentons qu'il est nécessaire; que, pour avoir la charité, il faut avoir l'espérance et la foi; de même que, pour avoir la liberté et l'égalité, il faut avoir là fraternité.

Voilà des vérités terre à terre qui sont plus élevées que tous les arguments des docteurs. Ayons la _modes__tie_ de nous en contenter, et ne prêchons pas l'abstrait et le concret à tort et à travers; car c'est encore ça des mots, mon petit, des mots dont on rira dans cinq cents ans au plus tôt ou au plus tard!

Il n'y a pas plus d'abstrait que de concret et pas plus de concret que d'abstrait, c'est moi qui vous le dis. Ce sont des termes de convention qui ne portent sur rien et qu'on mettra au panier avec tout le vocabulaire de la métaphysique, excellent dans le passé, inconciliable aujourd'hui avec la vraie notion des choses humaines et divines.

Vous êtes un noble coeur et une heureuse intelligence; mais changez-moi le procédé de démonstration. Il ne vaut rien. Dites à vos petits enfants: Je crois, parce que j'aime.—C'est bien, assez. Tout, le reste leur gâtera la cervelle. Laissez-les chercher eux-mêmes, et songez que déjà, appartenant à l'avenir, ils sont virtuellement plus forts et plus éclairés que nous.

Et, là-dessus, je vous embrasse et vous aime de tout mon coeur.

DCIII

A M. ANDRÉ BOUTET, A PALAISEAU

Nohant, 14 juin 1866.

Cher ami.

Nos lettres se sont croisées ce matin entre Nohant et la Châtre. Nous comptons bien sur vous au 15 juillet ou dans la huitaine. Je ne sais pas si vous connaissez Bourges. Outre la cathédrale et la maison de Jacques-Coeur (hôtel de ville actuel), il y a à voir la maison improprement nommée de Louis XI, actuellement couvent des Soeurs bleues; c'est un bijou.

Je ne sais pas comment vous voyagez. Si vous allez en chemin de fer, du Puy à Clermont, vous ne verrez guère le Velay ni l'Auvergne. Il faudrait au moins rayonner du Puy aux dikes environnants, et de Clermont au mont Dore; car, à Clermont, il n'y a rien à voir que Royat, qui n'existe presque plus, et le puy de Dôme qui est tout nu et manque d'intérêt. Le mont Dore est une oasis. Je vous y recommande les gorges d'Enfer plus que le puy de Sancy; c'est moins pénible et plus beau.

De Clermont à la Châtre, le voyage ne doit pas être aisé en patache. À quelques lieues de Clermont, sur cette route, Pontgibault avec ses laves est très curieux. Une pointe sur Volvic et Auval est très belle à faire. Cela se pourrait faire dans un seul jour, en partant de Clermont et en y revenant le soir; car le reste de la route sur la Châtre ne vous offrira plus que les dernières assises du massif d'Auvergne, de moins en moins accidentées.

Je crois que vous auriez profit de temps et de fatigue à revenir prendre à Clermont le chemin de fer pour Châteauroux. À Châteauroux, deux heures et demie de patache pour venir à Nohant.

Ah! pourtant, il faudrait voir, à Clermont, Grave-noire. C'est tout près, et sur la route du mont Dore. Ne vous faites pas enterrer dans la pouzzolane en allant trop près des coupures vives; mais voyez ça, vous saurez parfaitement ce que c'est qu'un volcan moderne. La fontaine incrustante est dans Clermont; on peut voir ça. Le puy de la Pège est assez loin et ne vaut pas la course.

Ne gravissez pas le puy de Dôme: vous le verrez de reste en passant au pied et en le contournant pour aller à Pontgibault ou à Volvic. Il n'a pas d'intérêt botanique, et, si vous montez au Sancy, la vue est plus belle. Voyez, au mont Dore, la cascade de l'Écureuil.

Surtout voyez le champ de laves de Pontgibault, vous aurez vu les grands brûlés de l'île Bourbon et les terrains probables de la lune. Ce champ de laves n'a pas de nom et les gens du pays ne vous y conduisent pas, ils n'en connaissent pas l'intérêt, ils vous mènent à une source glacée qui n'en a pas tant. Ces brûlés sont sur la route, tout, près de Pontgibault, à gauche en venant de Clermont; ils sont ou ils étaient masqués par des arbres et on passait à côté sans les voir; s'ils sont toujours masqués, ayez l'oeil ouvert: vous les apercevrez en arrivant à Pontgibault. Vous pousserez une petite barrière et vous pénétrerez dans une mer de scories assez étendue et d'un aspect livide, si la végétation qui commençait à l'envahir, il y a quelques années, ne l'a pas recouverte à présent. Vous pourrez déjeuner à Pontgibault, changer de cheval et de carriole, et, revenant sur vos pas jusqu'au massif du puy de Dôme, aller à Volvic, à la source de Saint-Geneix et à Auval, dont je vous recommande les constructions rustiques; c'est tout petit, mais bien joli.

Le facteur passe. Je ferme ma lettre au galop en vous embrassant tous.

G. SAND.

DCIV

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A LA SCHLITTENBACH (SAVERNE)

Nohant, 28 juin 1866.

Mon fils,

J'ai reçu en même temps ce matin votre lettre et le volume[1]. Je vas lire. C'est du bonheur en barre. Mon machin philosophique est dans les mains de Buloz, qui fera paraître je ne sais quand. J'ai corrigé l'épreuve du premier numéro. Je travaille à Mont-Revêche. J'ai débrouillé deux actes, en suivant aveuglément votre conseil. Malgré le peu de goût et la difficulté que j'ai a passer deux fois par le même chemin, je me conforme au roman. Il me semble à présent que ça donne, en effet, quelque chose; mais comme j'aurais besoin de vous pour me donner confiance en moi!

Ici, on va très bien, on est heureux et content. Les enfants gouvernent bien la barque et je suis heureuse de n'avoir rien à gouverner.

La petite est ravissante, une nature calme et gaie sans bruit. La peau toujours fraîche en plein soleil. Qu'est-ce que ça signifie? Dites, si vous savez. Elle regarde tout avec une attention extraordinaire, comme si elle était destinée à se rendre compte de tout. Elle a des yeux étonnants; elle est très grasse enfin à présent, très dormeuse et très bien portante.

Est-ce que vous avez tout votre monde à la Schlittenbach? Embrassez pour moi About et dites-lui d'embrasser sa charmante femme pour moi. Embrassez la vôtre d'abord, et Coliche, et la jeune czarine blonde. Mes enfants vous disent mille et mille amitiés. Venez donc nous voir si vous ne restez pas tout l'été en Alsace; car, moi, je ne sais pas si on ne me rappellera pas en août pour ma pièce. C'est dur, mais c'est comme ça. Je fais des voeux pour que les Benoiton se prolongent. Quand j'aurai lu Clemenceau, je vous en écrirai.

G. SAND.

[1] L'Affaire Clemenceau.

DCV

AU MÊME

Nohant, 5 juillet 1866.

Soixante-deux ans aujourd'hui.

Mon fils,

C'est très beau, très bien aussi, émouvant, vrai, dramatique et simple. Eh bien, le style est très relevé et très net, excellent par conséquent; une ou deux fois, dans de très courts passages, un peu trop recherché peut-être, en parlant de la nature. Mais c'est un homme exalté, c'est Clemenceau qui parle, et alors ce qui ne serait pas assez nature, dans la bouche de l'auteur, est à sa place et complète le personnage. Son type est bien soutenu et vous entre dans la chair. Je voudrais bien qu'il fut acquitté, moi; car, s'il a eu une crise de folie furieuse, il y avait de quoi. La femme est complète et la mère effrayante de vérité. Enfin, je trouve tout réussi et digne de vous.

Qu'est-ce que vous pouvez faire à la campagne par ce temps affreux? peut-être ne l'avez-vous pas? Ici, c'est comme la fin du monde, quinze jours d'orages et de tempêtes! J'en suis malade. Heureusement mon roman est fini; car, sous le coup de l'électricité dont l'air est saturé, j'aurais copié votre dénouement, et M. Sylvestre eût tué sa carogne de femme. Mais il n'avait pas ce droit-là, n'étant pas artiste, c'est-à-dire homme de premier mouvement, et se piquant d'être philosophe, c'est-à-dire homme de réflexion. Il faut croire que votre dénouement est le vrai, au reste, puisque mon bonhomme a senti que, s'il redevenait épris de sa femme, il la tuerait.

A présent, mon fils, il nous faudrait faire, non pas la contre-partie, mais le pendant, en changeant de sexe. Voilà une femme pure, charmante, naïve, avec toutes les qualités et le prestige d'un Clemenceau femelle; son mari l'aime physiquement, mais il lui faut des courtisanes, c'est son habitude et il l'avilit par sa conduite. Que peut-elle faire? elle ne peut pas le tuer. Elle est prise de dégoût pour lui; ses retours à elle lui font lever le coeur; elle se refuse. Mais elle n'en a pas le droit.—Ah! qu'est-ce qu'elle fera? Elle ne peut pas se venger; elle ne peut pas même se préserver, car il peut la violer et nul ne s'y opposera; elle ne peut pas fuir; si elle a des enfants, elle ne peut pas les abandonner. Plaider? elle ne gagnera pas son procès si l'adultère du mari n'a pas été commis à domicile. Elle ne peut pas se tuer si elle a un coeur de mère? Cherchez une solution; moi, je cherche. Direz-vous qu'elle doit pardonner? Oui, jusqu'au pardon physique, qui est l'abjection et qu'une àme fine ne peut accepter qu'avec un atroce désespoir, une invincible révolte des sens.

DCVI

A M. JOSEPH DESSAUER, A VIENNE

Nohant, 5 juillet 1866.

Mon Favilla a donc pensé à moi pour mon anniversaire de la soixante-deuxième? J'en suis bien touchée, excellent ami. Vous ne dites rien de votre santé, votre coeur absorbe tout et il est navré des dangers de la patrie. Nous comprenons ça, nous qui sommes Italiens, mais pas Prussiens du tout. Quelle effroyable mêlée est sortie de ce petit démêlé du Holstein, et où est l'issue? Votre pays, fût-il écrasé, peut-il être rayé de la carte du monde, où il tient une si grande place? Trouvez-vous malheureux pour lui qu'il vienne à perdre la Vénétie? L'Italie n'a-t-elle pas toujours été une ruine et un danger, un boulet à son pied, comme maintenant l'Algérie au nôtre. On ne s'assimile jamais des nationalités aussi tranchées; on comprend mieux l'assimilation des pays slaves, quoique difficile encore. Mais que faire à tout cela? Le moment semble venu où il faut que les conquêtes soient des fléaux. La France s'en mêlera-t-elle? pour qui? avec qui? On la voit bien soutenant l'Italie, on ne la conçoit pas aidant la Prusse. Et, ici, nul ne sait si elle aidera quelqu'un. Le chef de l'État est d'autant plus impénétrable qu'il vit, dit-on, au jour le jour dans sa pensée et qu'on ne peut deviner des projets qui n'existent pas. Je vous dis ce qu'on dit, je suis loin de tout ici et ne sais rien par moi-même. Je vois pousser ma petite-fille, qui est belle et douce et qui me console autant que possible de la cruelle mort de son frère. Mes enfants sont aussi heureux qu'ils peuvent l'être après cette douleur, et, moi qui ai perdu mon pauvre ami, je me réconforte auprès d'eux. Nous jouissons d'un été horrible, tempêtes diluviennes, chaleur écrasante, froid tout à coup. Pauvres soldats, pauvres blessés, pauvres morts, de toutes les nations, quels qu'ils soient! c'est un spectacle désespérant, et on n'ose se réjouir de rien, même dans le coin tranquille où on vit. Vous faites de la musique triste, j'en suis sûre, et pleine de rêves déchirants. Venez à nous qui vous aimons et qui plaignons toutes les souffrances. J'ai entendu massacrer le Don Juan au Théâtre-Lyrique, à l'Opéra de Paris; on l'a escamoté au profit de quelques brillantes individualités et d'une belle mise en scène; Tout cela ne valait pas le Don Juan de Chrishni au piano: celui-là, c'était le vrai et le bon. L'entendrai-je encore? c'est mon rêve, ne me l'ôtez pas.

Tout le monde vous embrasse et vous aime.

G. SAND.

DCVII

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

Nohant, 5 août 1866.

Ma grande chère fille,

Donnez de vos nouvelles, vous l'aviez promis. Ici, on vous aime et on vous crie de voler quelques jours à vos chers parents pour nous les donner. Moi aussi, je suis votre maman; moi aussi, je suis vieille, et bien maigrie, bien épuisée, sans être malade pourtant, mais sans être bien. Ça ne fait rien si tous mes enfants m'aiment, et il faut m'aimer, vous voyez.

Si vous vous décidiez à venir bénir notre Aurore, qui est si gentille, écrivez un mot, pour qu'on ne soit pas en course.

Mes enfants vous embrassent. Dites-nous à tout le moins que vous êtes contente et que vous vous portez bien.

A vous.

G. SAND.

DCVIII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Paris, 10 août 1866.

Embrassez d'abord pour moi votre bonne mère et votre charmante nièce. Je suis vraiment touchée du bon accueil que j'ai reçu dans votre milieu de chanoine, où un animal errant de mon espèce est une anomalie qu'on pouvait trouver gênante. Au lieu de ça, on m'a reçue comme si j'étais de la famille et j'ai vu que ce grand savoir-vivre venait du coeur. Ne m'oubliez pas auprès des très aimables amies, j'ai été vraiment très heureuse chez vous.

Et puis, toi, tu es un brave et bon garçon, tout grand homme que tu es, et je t'aime de tout mon coeur. J'ai la tête pleine de Rouen, de monuments, de maisons bizarres. Tout cela vu avec vous me frappe doublement. Mais votre maison, votre jardin, votre citadelle, c'est comme un rêve et il me semble que j'y suis encore.

J'ai trouvé Paris tout petit hier, en traversant les ponts. J'ai envie de repartir. Je ne vous ai pas vus assez, vous et votre cadre; mais il faut courir aux enfants, qui appellent et montrent les dents. Je vous embrasse et je vous bénis tous.

G. SAND.

DCIX

A MAURICE SAND, A NOHANT

Paris, 10 août 1866.

Une heure de l'après-midi.

Il fait tellement sombre, que pour un peu j'allumerais la lampe. Quel temps! quelle année! c'est fichu, nous n'aurons pas d'été.

Je suis arrivée hier à quatre heures chez moi; j'ai trouvé une seule lettre de ma Cocote, c'est bien peu; j'espérais mieux. Enfin, tout va bien chez vous. Aurichette est belle, tu es guéri de tes rhumes, Lina promet de s'en tenir à un rhume de cerveau.

Je n'ai pas pu vous écrire hier en arrivant: j'ai trouvé Couture, qui m'attendait chez mon portier avec un manuscrit sous le bras: un volume de sa façon qu'il venait me lire, à moi qui ne l'avais pas vu depuis 1852! Mais il a tant d'esprit, d'entrain; il a une grosse tête intelligente sur un gros petit corps si drôle, que je me suis exécutée séance tenante. Nous avons été dîner chez Magny, et, en rentrant, j'ai avalé le volume, qui est un ouvrage sur la peinture; très amusant et très intéressant. J'étais bien fatiguée tout de même, et, après ça, j'ai dormi… Ah! il faut vous dire que, dès le matin, à Rouen, j'avais encore couru la ville avec Flaubert. Mais c'est superbe, cette grande ville étalée sur ces belles grandes collines, et ce grand fleuve qui aflux et reflux comme la mer et qui est plus, coloré que la Manche à Saint-Valéry. Et tous ces monuments curieux, étranges; ces maisons, ces rues entières, ces quartiers encore debout du moyen âge! Je ne comprends pas que je n'eusse jamais vu ça, quand il fallait trois heures pour y aller.

J'ai trouvé hier Paris, vu des ponts, si petit, si joli, si mignon, si gai, que je me figurais le voir pour la première fois.

Croisset est un endroit délicieux, et notre ami Flaubert mène là une vie de chanoine au sein d'une charmante famille. On ne sait pas pourquoi c'est un esprit agité et impétueux; tout respire le calme et le bien-être autour de lui. Mais il y a cette grande Seine qui passe et repasse toujours devant sa fenêtre et qui est sinistre par elle-même malgré ses frais rivages. Elle ne fait qu'aller et venir sous le coup de la marée et du raz de marée (la barre ou mascaret). Les saules des îles sont toujours baignés ou débaignés! c'est triste et froid d'aspect, mais c'est beau et très beau. Ils ont été (chez lui) charmants pour moi, et on vous invite à y aller pour voir, les grandes forêts où on se promène en voiture des journées entières. Je suis, contente d'avoir vu ça.

Mon rhume va très bien. Il avait empiré à Saint-Valéry la dernière journée et surtout la dernière nuit, où l'orage ouvrait des fenêtres impossibles à refermer. Quel tandis! Je n'irai pas y finir mes jours. Mais le pays est adorable, bien plus beau encore que les environs de Rouen. J'ai vu par là des vestes dieppoises. jolies, oh! mais jolies comme des bijoux, et je n'ai pas pu me tenir d'en commander une pour Cocote; je l'attends et je crois que ça lui fera plaisir.

Parlons-de nous, car, de Paris, je ne connais rien encore. Je ne sais pas si on joue toujours les Don Juan. Je vous envoie des articles qui ne sont pas mauvais et on m'a écrit là-bas qu'il se faisait une réaction et qu'on s'apercevait que la pièce était charmante. Mais, si elle ne fait pas d'argent, on ne la soutiendra pas; on ne la soutient peut-être plus. Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors pour voir les affiches; et je ne songe même pas à aller à Palaiseau par ce déluge. Parlons donc de ce que nous allons faire. Il faut faire ce Pied sanglant, [1] il faut le faire ensemble, d'entrain et vite. Mais il faut voir la Bretagne.

Dites-moi tout de suite si vous voulez y venir; car, si c'est non, inutile que j'aille à Nohant pour repartir de là, et doubler la fatigue et les frais du voyage. Si vous y venez avec moi, c'est différent, j'irai vous prendre.

Si vous ne voulez pas, j'irai y passer huit jours seule et j'irai ensuite à Nohant, d'où nous pourrons aller ailleurs. Quel que soit le temps, quand on veut, voir, on voit; on s'enveloppe, on se chausse et on n'en meurt pas, puisque me voilà mieux qu'au départ et contente d'avoir vu. Vite une réponse pendant que je m'occuperai ici de régler nos affaires avec Harmant et l'Odéon.

Je vous bige mille fois. Ayez soin de vous: couvrez-vous comme en hiver, chaussez-vous comme en Laponie. Ce soir, je vous dirai ce que j'aurai pu faire par cet affreux temps.

[1] Drame joué plus tard à la Porte-Saint-Martin sous le titre de Cadio.

DCX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Paris, 12 août 1856.

Je n'ai pas encore lu ma pièce. J'ai encore quelque, chose, à refaire; rien ne presse. Celle de Bouilhet va admirablement bien, et on m'a dit que celle de mon ami Cadol viendrait ensuite. Or, pour rien au monde, je ne veux passer sur le corps de cet enfant. Cela me remet assez loin et ne me contrarie ni ne me nuit en rien. Quel style! heureusement, je n'écris pas pour Buloz. J'ai vu votre ami, hier soir, au foyer de l'Odéon. Je lui ai serré les mains. Il avait l'air heureux. Et puis j'ai causé avec Duquesnel, de ta féerie. Il a grand envie de la connaître; vous n'avez qu'à vous montrer quand vous voudrez vous en occuper: vous serez reçu à bras ouverts.

Mario Proth me donnera demain ou après-demain les renseignements exacts sur la transformation du journal. Demain, je sors et j'achète les souliers de votre chère maman; la semaine prochaine, je vais à Palaiseau et je cherche mon livre sur la faïence. Si j'oublie quelque chose, rappelez-le-moi.

Je répondrai à toutes les questions, tout bonnement, comme vous avez répondu aux miennes. On est heureux, n'est-ce pas, de pouvoir dire toute sa vie? C'est bien moins compliqué que ne le croient les bourgeois et les mystères que l'on peut révéler à l'ami sont toujours le contraire de ce que supposent les indifférents.

J'ai été très heureuse, pendant ces huit jours, auprès de vous: aucun souci, un bon nid, un beau paysage, des coeurs affectueux et votre belle et franche figure qui a quelque chose de paternel. L'âge n'y fait rien, on sent en vous une protection de bonté infinie, et, un soir que vous avez appelé votre mère ma fille, il m'est venu deux larmes dans les yeux. Il m'en a coûté de m'en aller, mais je vous empêchais de travailler et puis, et puis—une maladie de ma vieillesse, c'est de ne pas pouvoir tenir en place. J'ai peur m'attacher trop et de lasser. Les vieux doivent être d'une discrétion extrême. De loin, je peux vous dire combien je vous aime sans craindre de rabâcher. Vous êtes un des rares restés impressionnables, sincères, amoureux de l'art, pas corrompus par l'ambition, pas grisés par le succès. Enfin, vous aurez toujours vingt-cinq ans par toute sorte d'idées qui ont vieilli, à ce que prétendent les séniles jeunes gens de ce temps-ci. Chez eux, je crois bien que c'est une pose, mais elle est si bête! si c'est une impuissance, c'est encore pis. Ils sont hommes de lettres et pas hommes. Bon courage au roman! Il est exquis; mais, c'est drôle, il y a tout un côté de vous qui ne se révèle ni ne se trahit dans ce que vous faites, quelque chose que vous ignorez probablement. Ça viendra plus tard, j'en suis sûre.

Je vous embrasse tendrement, et la maman aussi et la charmante nièce. Ah! j'oubliais, j'ai vu Couture ce soir; il m'a dit que, pour vous être agréable, il ferait votre portrait au crayon comme le mien pour le prix que vous voudriez fixer. Vous voyez, que je suis bon commissionnaire. Employez-moi.

DCXI

A MAURICE SAND, A NOHANT

Paris, 1er septembre 1866.

Je ne me décourage pas comme ça, moi. Les difficultés d'un sujet doivent être des stimulants et non des empêchements [1]. Je ne suis pas obligée de faire la peinture de la Révolution. Il me suffit d'en tirer la moralité, et ça n'est pas malin, puisque tout le monde est d'accord sur 89. En mettant les passions dans la bouche d'un fou que nous rendrons intéressant quand même, nous ne choquerons personne.

Pourquoi Cadiou ne serait-il pas une espèce de Marat et de Bonaparte en même temps? pourquoi n'aurait-il pas des instincts sublimes et misérables? Il faut voir ici les choses de plus haut que l'histoire écrite. Il y avait en France alors des milliers de Bonaparte, des milliers de Marat, des milliers de Hoche, des milliers de Robespierre et de Saint-Just, lequel, par parenthèse, était un fou aussi. Seulement ces types, plus ou moins réussis par la nature, et plus ou moins effacés parles événements, s'appelaient Cadiou, Motus ou Riallo ou Garguille, ils n'en existaient pas moins. Les idées et les passions qui remirent un peuple en émoi, une société en dissolution et en reconstruction, ne sont pas propres à un homme; elles sont résumées par quelques hommes plus tranchés que les autres. Tu m'as donné l'idée de faire de Cadiou le héros de la pièce, c'est une idée excellente. Laisse-moi l'envisager comme elle me vient et en tirer parti. Il sera l'image et le reflet du passé et de l'avenir, il traversera le présent sans le comprendre, comme un homme ivre. Ce sera très original et très beau. Je me fiche bien de ce que l'auteur aura à expliquer de sa pensée au public! Il faut que l'auteur disparaisse derrière son personnage et que le public fasse la conclusion. Tout le difficile est de la lui rendre facile à faire. Il faut essayer et ne jamais reculer devant ce qui vous a ému et saisi.

Aide-moi pour le cadre, les événements nécessaires à mon sujet. Un coin de la Vendée et de la chouannerie ensuite, un tout petit coin; il faut que le drame soit grand et la scène petite. Pioche, sois fort sur les dates, les événements; je prendrai où j'aurai besoin de prendre, et tu m'aideras pour arranger le scénario, Mais laisse-moi rêver et créer Cadiou. Pour ça, il faut que j'aille voir un petit coin de la Bretagne; réponds vite, si tu veux y aller. Sinon, je pars, et je vas ensuite à Nohant du 10 au 45. Voilà!

Je vous aime et vous bige.

[Footnote 1: George Sand avait songé d'abord à faire un drame de Cadio; mais, après l'avoir écrit de verve, c'est-à-dire avec des développements que ne comportait pas une pièce de théâtre, elle le publia comme roman dialogué, et c'est seulement un peu plus tard que, réduit aux proportions scéniques, l'ouvrage fut joué à la Porte Saint-Martin.]

DCXII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET.

Nohant, 21 septembre 1866.

Je viens de courir pendant douze jours avec mes enfants, et, en arrivant chez nous, je trouve vos deux lettres; ce qui, ajouté à la joie de retrouver mademoiselle Aurore fraîche et belle, me rend tout à fait heureuse. Et toi, mon bénédictin, tu es tout, seul, dans ta ravissante chartreuse, travaillant et ne sortant jamais? Ce que c'est que d'avoir trop sorti! Il faut à monsieur des Syries, des déserts, des lacs Asphaltites, des dangers et des fatigues! Et cependant on fait des Bovary où tous les petits recoins de la vie sont étudiés et peints en grand maître. Quel drôle de corps qui fait aussi le combat du Sphinx et de la Chimère! Vous êtes un être très à part, très mystérieux, doux comme un mouton avec tout ça. J'ai eu de grandes envies de vous questionner, mais un trop grand respect de vous m'en a empêchée; car je ne sais jouer qu'avec mes propres désastres, et ceux qu'un grand esprit a dû subir, pour être en état de produire, me paraissent choses sacrées qui ne se touchent pas brutalement ou légèrement.

Sainte-Beuve, qui vous aime pourtant, prétend que vous êtes affreusement vicieux. Mais peut-être qu'il voit avec des yeux un peu salis, comme ce savant botaniste qui prétend que la germandrée est d'un jaune sale. L'observation était si fausse, que je n'ai pas pu m'empêcher d'écrire en marge de son livre: C'est vous qui avez les yeux-sales.

Moi, je présume que l'homme d'intelligence peut avoir de grandes curiosités. Je ne les ai pas eues, faute de courage. J'ai mieux aimé laisser mon esprit incomplet; ça me regarde, et chacun est libre de s'embarquer sur un grand navire à toutes voiles ou sur une barque de pêcheur. L'artiste est un explorateur que rien ne doit arrêter et qui ne fait ni bien ni mal de marcher à droite ou à gauche: son but sanctifie tout. C'est à lui de savoir, après un peu d'expérience, quelles sont les conditions de santé de son âme. Moi, je crois que la vôtre est en bon état de grâce, puisque vous avez plaisir à travailler et à être seul malgré la pluie.

Savez-vous que, pendant que le déluge est partout, nous avons eu, sauf quelques averses, un beau soleil en Bretagne? Du vent à décorner les boeufs, sur les plages de I'Océan; mais que c'était beau, la grande houle! et comme la botanique des sables m'emportait! et que Maurice et sa femme ont la passion des coquillages! nous avons tout supporté gaiement. Pour le reste, c'est une fameuse balançoire que la Bretagne.

Nous nous sommes pourtant indigérés de dolmens et de menhirs, et nous sommes tombés dans des fêtes où nous avons vu tous les costumes qu'on dit supprimés et que les vieux portent toujours. Eh bien, c'est laid, ces hommes du passé, avec leurs culottes de toile, leurs longs cheveux, leurs vestes à poches sous les bras, leur air abruti, moitié pochard, moitié dévot. Et les débris celtiques, incontestablement curieux pour l'archéologue; ça n'a rien pour l'artiste, c'est mal encadré, mal composé, Carnac et Erdeven n'ont aucune physionomie. Bref, la Bretagne n'aura pas mes os; j'aimerais mille fois mieux votre Normandie cossue ou, dans les jours où l'on a du drame dans la trompette, les vrais pays d'horreur et de désespoir. Il n'y a rien là où règne le prêtre et où le vandalisme catholique ait passé, rasant les monuments du vieux monde et semant les poux de l'avenir.

Vous dites nous, à propos de la féerie: je ne sais pas avec qui vous l'avez faite, mais je me figure toujours que cela devrait aller à l'Odéon actuel. Si je la connaissais, je saurais bien faire pour vous ce qu'on ne sait jamais faire pour soi-même, monter la tête aux directeurs. Une chose de vous doit être trop originale pour être comprise par ce gros Dumaine. Ayez donc une copie chez vous, et, le mois prochain, j'irai passer une journée avec vous, pour que vous me la lisiez. C'est si près de Palaiseau, le Croisset! et je suis dans une phase d'activité tranquille où j'aimerais bien à voir couler votre grand fleuve et à rêvasser dans votre verger, tranquille lui-même, tout en haut de la falaise. Mais je bavarde, et tu es en train de travailler. Il faut pardonner cette intempérance anormale à quelqu'un qui vient de voir des pierres, et qui n'a pas seulement aperçu une plume depuis douze jours.

Vous êtes ma première visite aux vivants, au sortir d'un ensevelissement complet de mon pauvre moi. Vivez! voilà mon oremus et ma bénédiction. Et je t'embrasse de tout mon coeur.

G. SAND.