LXXXVII.
AU MÊME.
Paris, dimanche 11 octobre 1857.
Mon cher Morel,
Je vous remercie, nous vous remercions. Faites l'impossible pour obtenir une promesse positive du capitaine de la Reine des Clippers, ou plutôt de M. Acquarone. C'est précisément un semblable embarquement qui conviendrait le mieux à Louis, et je serais dans de graves embarras, s'il me fallait envoyer mon fils dans les ports de l'Océan chercher lui-même un navire. Tenez-moi au courant de l'état de vos négociations.
Je compte aussi sur l'aide de notre excellent Lecourt. J'ai peine à vous écrire ces quelques lignes. Je ne puis me remettre de ma maladie nerveuse, qui se transforme chaque jour et amène les plus étranges accidents.
Mille amitiés dévouées. J'aurais bien des choses à vous dire, mais je n'ai pas la force d'écrire.
LXXXVIII.
AU MÊME.
Paris, mercredi 27 ou 28 octobre 1857.
Grâce à vos relations et à l'intervention de Lecourt, Louis est enfin reçu comme lieutenant à bord de la Reine des Clippers; c'est un important avantage pour lui. On ne réclame pas encore sa présence à Marseille; mon avis est néanmoins qu'il doit s'y rendre d'avance pour ne s'exposer à aucun mécompte, se faire présenter à M. Acquarone, à ses chefs du bord, et tâcher de se faire employer même avant le départ. Il va d'ailleurs profiter du répit qu'on lui laisse pour passer quelques jours à Vienne chez ma sœur et faire une visite à mon oncle à Tournon. Je pense qu'à son arrivée à Marseille, il vous trouvera de retour de votre excursion à Aix. Dans le cas où son séjour se prolongerait chez vous, il est convenu que vous me permettrez de payer sa pension et que vous ne vous fâcherez pas. J'ai vu ces jours-ci M. de Rémusat qui m'a le premier appris la bonne nouvelle de la réception de Louis. Je crois qu'il assistait hier à l'inauguration de la petite salle de concerts (la salle Beethoven), que Bennet vient d'ouvrir au public. Géraldy donne un concert dans ce local demain, et je vois sur le programme un morceau de vous. Je suis plongé jusque par-dessus les yeux dans l'instrumentation de mon avant-dernier acte, et cela me grise... Lecourt, dans une de ses lettres, semble craindre que je n'aie choisi un mauvais sujet. Aurait-il conservé ce vieux préjugé contre les sujets antiques?... Les sujets antiques sont redevenus neufs, à la condition pour les auteurs de ne pas les traiter à la façon lamentable de MM. de Marmontel, du Rollet et Guillard. Je crois que ce n'est pas le cas dans mon ouvrage. Je vous assure qu'il y a un mouvement, une variété de contrastes et une mise en scène extraordinaires. Et cela doit faire pardonner au sujet d'être beau par les sentiments et les passions, et la pensée poétique. J'ai mis au pillage Virgile et Shakspeare, et j'ai trouvé en outre une scène d'un effet terrible, qui n'est pas dans les allures des tragédies lyriques du siècle dernier. J'écris cette partition avec une passion qui semble s'accroître de jour en jour. Dites à Lecourt que très probablement il s'est fait de mon poème une fausse idée, puisqu'il ne le connaît pas, mais qu'il résultera de tout cela (paroles et musique) quelque énormité dont il sera content, je lui en donne ma parole d'honneur. J'aurai fini dans six mois, ballets et le reste.
Je vais ce soir dîner à Versailles chez Émile Deschamps avec les directeurs de l'Odéon. On veut me séduire. Il s'agit de la mise en scène de Roméo et Juliette, traduit par Deschamps et qu'on voudrait illustrer!!!.. (expression favorite des pianistes) par l'exécution, dans les entr'actes, de trois fragments de ma symphonie. Cela coûterait fort cher, mais ils paraissent résolus à ne pas reculer devant la dépense.
Adieu, cher ami; je vous recommande mon cher grand garçon, qui est bien excellent et bien désireux de faire sa carrière, et qui commence à devenir raisonnable, et que j'aime de toute mon âme. Aimez-le bien aussi.
LXXXIX.
AU MÊME.
Paris, 15 novembre 1857.
Mon cher Morel,
Je vous remercie de m'avoir envoyé des nouvelles de Louis. Dieu veuille que son voyage continue comme il a commencé. Quant à moi, je suis toujours malade; j'ai, dit mon médecin, une névrose intestinale. Cela me tourmente à un point que je ne saurais exprimer. Je travaille pourtant tout de même.
On vient de donner enfin l'opéra en deux actes de M. Billetta, célèbre professeur de piano à Londres. Je voudrais que vous entendissiez cela. Ne croyez pas un mot des quelques éloges que contient sur cette musique mon feuilleton de ce matin, et croyez, au contraire, que je me suis tenu à quatre pour en faire aussi tranquillement la critique. On a travaillé treize mois à l'Opéra pour accoucher de ce chef-d'œuvre. La troisième représentation n'a pas suivi la seconde; on l'annonce pourtant pour lundi. La Rose de Florence sera bientôt fanée et effeuillée. Fiorentino, qui a une grande peur de ses compatriotes, et qui a été forcé de louer celui-là, n'a jamais pu se décider à écrire lui-même son nom; il l'a laissé en blanc dans son manuscrit.
Je viens de me procurer un de mes portraits, vous le recevrez prochainement. Comment se porte Lecourt? que fait-on, sinon de bon, au moins de mauvais, en musique à Marseille?
XC.
AU MÊME.
Paris, 21 décembre 1857.
Je ne puis plus vous parler, vous me l'avez défendu, de toutes vos bontés pour Louis et de l'intérêt constant que vous prenez à tout ce qui le regarde. J'y suis de plus en plus sensible cependant. Mon oncle et ma sœur sont également bien touchés de vos soins et de votre affection pour lui. Grâce à vous et à cet excellent Lecourt, le voilà monté sur un magnifique navire et investi de fonctions qui doivent le forcer à devenir laborieux et raisonnable de plus en plus.
J'espère beaucoup du mode de traitement auquel votre médecin vient de vous soumettre[96]. En tout cas, s'il a raison ou non dans ses conjectures, vous ne tarderez pas à le savoir. Vous devez être tourmenté par la suspension du travail de votre partition. Je serais au supplice, en ce moment surtout, s'il m'arrivait d'être obligé d'abandonner la mienne. Et pourtant qu'y a-t-il de plus triste, de plus misérable que notre monde musical de Paris! quelle direction imprimée à tous nos théâtres lyriques!...
L'Opéra a toujours du monde; on ne peut pas empêcher le public d'y aller. Dès lors, une suffisance et une nonchalance dans l'administration qui dépassent tout ce que vous pouvez vous figurer. Pourvu qu'on puisse régulièrement, quatre ou cinq fois par mois, donner la Favorite, paroles de M. le directeur, et Lucie, paroles de M. le directeur, tout va bien. En ce moment, tout va mieux encore; on monte la Magicienne (paroles de M. le directeur attribuées à M. de Saint-Georges). Roqueplan fait parler de lui par ses excentricités de langage à l'Opéra-Comique. Il dit à Stockhausen qu'il ne sait pas chanter, il envoie tout le monde se faire f..... Il dit à ce brave M***, qui s'était cru obligé, de lui faire une visite: «Qu'est-ce que vous f..... ici? f.....-moi le camp! l'Opéra-Comique n'est pas un lieu public.» Nous avons un haut fonctionnaire qui ne va pas mal non plus de son côté; il répond à un homme de lettres qui était allé le remercier de la part de nos associations pour une faveur que ce grand homme leur avait accordée: «Je me f... de la reconnaissance des artistes! je n'ai pas fait cela pour eux. Les arts m'embêtent.» Vous voyez que les idées poétiques ont à se manifester dans un joli petit monde... L'empereur et l'impératrice sont allés voir le Cheval de bronze, il y a trois jours. Ils sont sortis très mécontents, dit-on. Je voudrais que vous entendissiez la musique qu'on fait à la cour de temps en temps... D'un autre côté, voilà ce pauvre roi de Prusse qui perd la tête; je ne sais si son frère aura autant que lui le sentiment des arts. Les petites cours allemandes, où l'on aime la musique, ne sont pas riches, et la Russie (comme l'Angleterre) est tout acquise aux Italiens.
Reste la reine Pomaré; mais Taïti est bien loin. Encore assure-t-on que la gracieuse Aimata-Pomaré préfère à tout les jeux de cartes, les cigares et l'eau-de-vie. Le Brésil est à Verdi. Si nous allions en Chine!...
XCI.
A M. HANS DE BULOW.
Paris, 20 janvier 1858.
Je vous remercie de votre charmante lettre, charmante par son style, par la cordialité qui l'a dictée, par les bonnes nouvelles qu'elle m'apporte, charmante de tout point. Je l'ai lue avec bonheur, comme un chat boit du lait.
Aussi ne tarderai-je pas à vous répondre. Je m'étais levé avec l'intention de travailler exclusivement à ma partition aujourd'hui; mon feu était allumé, ma porte fermée; pas d'importuns, pas de crétins possibles, et voilà votre lettre qui vient renverser tous mes beaux projets de travail, et je cède au plaisir de causer avec vous et je dis comme le Romain (sic): «A demain les affaires sérieuses[97]!» Non pas que je croie vous intéresser en vous répondant, mais je vous réponds avec un plaisir extrême; c'est de l'égoïsme pur, concentré, sans alliage, un égoïsme élément (pour parler comme les chimistes).
Votre foi, votre ardeur, vos haines même, me ravissent. J'ai, comme vous, encore des haines terribles et des ardeurs volcaniques; mais, quant à la foi, je crois fermement qu'il n'y a rien de vrai, rien de faux, rien de beau, rien de laid... N'en croyez pas un mot, je me calomnie... Non, non, j'adore plus que jamais ce que je trouve beau, et la mort n'a pas, à mon sens, de plus cruel inconvénient que celui-ci: ne plus aimer, ne plus admirer. Il est vrai qu'on ne s'aperçoit pas qu'on n'aime plus. Pas de philosophie, autrement dit, pas de bêtises.
Vous avez donc osé entreprendre une série de concerts, et à Berlin encore! une ville, non pas glaciale (un bloc de glace est beau, cela rayonne, cela a du caractère), mais une ville qui dégèle, froide, humide. Et puis des luthériens!... des gens qui ne rient jamais, des blonds sans être doux... Voyez comme je divague, j'ai été blond et je ne suis pas doux... Riez, je vous le permets, tout m'est égal.
Votre programme était fort beau: vous m'avez fait l'injure de supposer que rien autre que le sort de mes deux morceaux ne pouvait m'intéresser dans le récit que vous m'avez fait des suites de ce concert. Vous ne m'avez parlé ni de votre Ouverture ni des morceaux de Liszt; vous m'avez calomnié. Mais je vous pardonne. Encore une fois, tout m'est égal, excepté que l'on m'attribue la musique des chefs de l'école parisienne. Ce n'est pas la première fois (comme vous le pensez) que les Berlinois ont subi mon ouverture de Cellini; je la leur fis avaler deux fois, il y a quinze ou seize ans, à mes concerts du théâtre. Je me rappelle même que notre ami Schlesinger, après la seconde audition, vint tout étonné me demander si cela était beau... Comme je ne voulais pas le tromper, je lui répondis que oui. Mais il ne me crut pas. Les critiques luthériens n'ont pas trop éreinté, dites-vous, le Pâtre breton. Ce sont des gens honnêtes, après tout, et en entendant l'accord de mi :
ils sont franchement convenus que cet accord, bien qu'écrit par moi, n'était pas devenu faux. Notre maniaque de la Revue des Deux Mondes n'est pas de cette probité-là[98], et quand on lui fait entendre un accord de mi sorti de ma plume, il déclare l'accord intolérable.
Baisez la main, de ma part, je vous prie, à mademoiselle Milde quand vous la verrez, et remerciez-la de son courage à chanter l'accord de mi quand même.
Les parties d'orchestre et de chœur de l'Impériale sont à vos ordres, et je vous les enverrai quand vous le désirerez; seulement je n'ai pas la traduction allemande du texte de cette cantate, et je ne suppose pas qu'on puisse faire chanter du français par des choristes allemands. Comment tournerez-vous cette difficulté? Répondez-moi à ce sujet; après quoi, je ferai ce que vous voudrez et je vous donnerai quelques indications pour l'exécution du morceau.
Je fais des vœux pour la prospérité de votre pieuse entreprise; mais, entre nous, je tremble qu'elle ne vous coûte de l'argent; à moins que votre orchestre ne soit d'un bon marché extrême. Ici, une pareille crainte serait déraisonnable: il n'y a rien à craindre, on est sûr de ne pas faire les frais.
Il faut que je vous dise que Brandus vient de faire une espèce de nouvelle édition de Roméo et Juliette, grande partition et parties séparées, contenant une foule de corrections et quelques petits changements de détail assez importants. C'est d'après ces corrections qu'a été rédigée la partition de piano et chant, avec double texte allemand et français, qu'on va publier prochainement à Leipzig. Si jamais vous aviez envie d'exécuter quelque fragment de Roméo et Juliette à vos concerts, ne le faites pas sans me prévenir; je vous indiquerai les morceaux où il y a des changements.
Vous me demandez ce que je fais. J'achève les Troyens. Depuis quinze jours, il m'a été impossible d'y travailler. J'en suis à la catastrophe finale; Énée est parti, Didon l'ignore encore, elle va l'apprendre, elle pressent le départ...
Quis fallere possit amantem?
Ces angoisses de cœur à exprimer, ces cris de douleur à noter, m'épouvantent... comment vais-je m'en tirer? Je suis surtout inquiet sur l'accentuation de ce passage dit par Anna et Narbal au milieu de la cérémonie religieuse de prêtres de Pluton:
S'il faut enfin qu'Énée aborde en Italie,
Qu'il y trouve un obscur trépas!
Que le peuple latin à l'Ombrien s'allie,
Pour arrêter ses pas!
Percé d'un trait vulgaire en la mêlée ardente,
Qu'il reste abandonné sur l'arène sanglante
Pour servir de pâture aux dévorants oiseaux!>
Entendez-vous, Hécate, Érèbe, et toi, Chaos?
Est-ce une imprécation violente? est-ce de la fureur concentrée, sourde?... Si cette pauvre Rachel n'était pas morte, je serais allé le lui demander. Vous pensez, sans doute, que j'ai bien de la bonté de me préoccuper ainsi de la vérité d'expression, et que ce sera toujours assez vrai pour le public. Oui, mais pour nous?... Enfin, je trouverai peut-être.
Vous ne sauriez, mon cher Bulow, vous faire une idée juste du flux et du reflux de sentiments contraires dont j'ai le cœur agité depuis que je travaille à cet ouvrage. Tantôt c'est une passion, une joie, une tendresse dignes d'un artiste de vingt ans. Puis c'est un dégoût, une froideur, une répulsion pour mon travail, qui m'épouvantent. Je ne doute jamais: je crois et je ne crois plus, puis je recrois... et, en dernière analyse, je continue à rouler mon rocher... Encore un grand effort, et nous arriverons au sommet de la montagne, l'un portant l'autre.
Ce qu'il y aurait de fatal en ce moment pour le Sysiphe, ce serait un accès de découragement venu du dehors; mais personne ne peut me décourager, personne n'entend rien de ma partition, aucun refroidissement ne me viendra par suite des impressions d'autrui. Vous même, vous seriez ici, que je ne vous montrerais rien. J'ai trop peur d'avoir peur.
J'ai ajouté une fin au drame, fin bien plus grandiose et plus concluante que celle dont je m'étais contenté jusqu'à présent. Le spectateur verra ainsi la tâche d'Énée accomplie, et Clio s'écrie à la dernière scène, pendant que le Capitole romain rayonne à l'horizon:
Fuit Troja!... Stat Roma!
Il y a là, en outre, une grande pompe musicale, dont il serait trop long de vous expliquer le sujet.
Voyez avec quelle naïveté je me laisse aller à vous parler de tout cela. Voilà ce que c'est que de m'écrire des lettres comme celle que je viens de recevoir de vous. Il ne faut pas porter une vive lumière aux yeux d'un homme enrhumé, si l'on ne veut pas le faire éternuer pendant une demi-heure.
Mais voilà mes éternuements finis. Adieu; écrivez-moi souvent, je m'engage à vous répondre en style de notaire et fort laconiquement. Je ne suis pas féroce...
P.-S.—Gounod vient de faire un joli petit opéra-bouffe, le Médecin malgré lui. Voyez mon feuilleton qui paraîtra vendredi ou samedi prochain.
XCII.
A LOUIS BERLIOZ.
Paris, 24 janvier [1858].
Cher ami,
La poste des Indes part le 10 et le 26 de chaque mois; je t'écris donc un peu plus tôt ma seconde lettre pour qu'elle puisse te parvenir en même temps que ma première. Il s'est passé de terribles choses depuis le 10 de ce mois. Tu le sais peut-être déjà, une troupe d'effroyables bandits est venue entourer la voiture de l'empereur au moment où il se rendait avec l'impératrice à la représentation au bénéfice de Massol à l'Opéra. Ces monstres ont jeté des bombes fulminantes dont l'explosion a tué un grand nombre de personnes et de chevaux, criblé la voiture de l'empereur, etc., etc. Par le plus grand des bonheurs, l'empereur n'a pas été atteint; la charmante impératrice n'a pas même perdu un instant son sang-froid. Ils ont été admirables de courage et de présence d'esprit tous les deux, au milieu de cette scène de carnage à la porte de l'Opéra. Toute l'Europe, tu le penses, est en émoi d'un pareil événement.
J'ai vu madame Lawsson en lui portant une loge pour l'Opéra-Comique. Morel m'a écrit que M. Lecourt était à Paris; mais ce dernier n'est pas venu me voir, et j'en suis à me demander pourquoi. Cet excellent Morel n'a voulu accepter que la moitié de ce que je lui avais envoyé pour tes frais de séjour chez lui et m'a renvoyé le reste.
J'ai été encore bien malade et au lit ce mois-ci; me voilà de nouveau sur pied et je reprends le travail interrompu de ma partition. Avant-hier, j'ai fait une lecture de mon poème des Troyens chez notre confrère de l'Institut M. Hittorf. Il y avait une grande réunion de peintres, statuaires, architectes de l'Institut; M. Blanche, secrétaire du ministre d'État; M. de Mercey, directeur des beaux-arts, etc., etc. J'ai eu un véritable succès; on a trouvé cela grand et beau, on m'a interrompu plusieurs fois par des applaudissements. Enfin, cela m'a rendu un peu de courage pour achever mon immense partition.
Voilà à peu près toutes mes nouvelles, cher Louis; ma sœur m'écrit de temps en temps de charmantes lettres; mon oncle est à Cannes dans le Midi, où il se chauffe au soleil pendant que nous grelottons à Paris. J'ai reçu, il y a quelques jours, une longue lettre de M. de Bulow, l'un des gendres de Liszt, celui qui a épousé mademoiselle Cosima. Il m'apprend qu'il a donné sous sa direction un concert à Berlin et qu'il y a fait exécuter avec grand succès mon ouverture de Cellini et le petit morceau de chant: le Jeune Pâtre breton. Ce jeune homme est l'un des plus fervents disciples de cette école insensée qu'on appelle en Allemagne l'école de l'avenir. Ils n'en démordent pas et veulent absolument que je sois leur chef et leur porte-drapeau. Je ne dis rien, je n'écris rien, je ne puis que les laisser faire; les gens de bon sens sauront voir ce qu'il y a de vrai.
XCIII.
AU MÊME.
Paris, 9 février 1858.
Cher Louis,
Le courrier des Indes part demain et j'ai tout juste aujourd'hui quelques instants pour causer un peu avec toi. Je suis bien impatient de recevoir de tes nouvelles! Comment auras-tu fait cette longue traversée? comment te portes-tu? comment te trouves-tu à bord? n'oublie aucun de ces détails. Ici, on ne va pas bien. Je suis, moi, assez passablement remis en ce moment; mais ma femme est presque toujours au lit et fort souffrante, et se tourmentant beaucoup.
J'ai aussi une triste nouvelle à t'annoncer; le pauvre M. Lawsson est mort ces jours-ci. Il s'est éteint sans agonie, sans souffrance, comme une lampe qui n'a plus d'huile. Mon oncle est toujours à Cannes en Provence.
Je travaille tant que je peux pour finir ma partition et j'avance peu à peu. J'en suis à cette heure au dernier monologue de Didon: «Je vais mourir dans ma douleur immense submergée.»
Je suis plus content de ce que je viens d'écrire que de tout ce que j'ai fait auparavant. Je crois que ces terribles scènes du cinquième acte seront en musique d'une vérité déchirante.
Mais j'ai encore modifié cet acte. J'y ai fait une large coupure et j'y ai ajouté un morceau de caractère, destiné à contraster avec le style épique et passionné du reste. C'est une chanson de matelot; je pensais à toi, cher Louis, en l'écrivant et je t'en envoie les paroles. Il fait nuit, on voit les vaisseaux troyens dans le port: Hylas, jeune matelot phrygien, chante, en se balançant au haut du mât d'un navire.
Vallon sonore
Où, dès l'aurore,
Je m'en allais chantant, hélas!
Sous tes grands bois chantera-t-il encore
Le pauvre Hylas?
Berce mollement sur ton sein sublime,
O puissante mer, l'enfant de Dindyme!
Fraîche ramée
Retraite aimée,
Contre les feux du jour, hélas!
Quand rendras-tu ton ombre parfumée
Au pauvre Hylas?
Berce mollement sur ton sein sublime,
O puissante mer, l'enfant de Dindyme!
Humble chaumière,
Où de ma mère,
Je reçus les adieux, hélas!
Reverra-t-il ton heureuse misère
Le pauvre Hylas?
Berce mollement sur ton sein sublime,
O puissante mer, l'enfant... (Il s'endort).
Voilà à peu près toutes mes nouvelles, cher ami. Je suis allé au bal des Tuileries mercredi dernier; mais il y avait une telle foule, qu'il n'y avait pas moyen même d'apercevoir l'empereur ni l'impératrice, et je suis revenu à onze heures, trop heureux de n'avoir pas été étouffé et d'avoir retrouvé mon paletot. Je ne puis te donner des nouvelles d'Alexis[99], je ne l'ai pas vu depuis longtemps. Adieu, cher enfant; j'ai un long et filandreux article à faire, il faut que je me résigne à y travailler.
Jules B*** est revenu avant-hier d'une tournée dans les provinces. Il est maintenant fixé à Paris avec une pauvre petite position, qui le fait terriblement travailler et lui donne à peine de quoi vivre. Un garçon d'une pareille intelligence et de tant d'esprit!... voilà la vie.
Adieu. Je t'embrasse de tout mon cœur, cher Indien, reviens-moi vite bien portant, bien savant, bien en argent, et tout ira merveilleusement.
XCIV.
AU MÊME.
Paris, 5 mai 1858.
Cher Louis,
Enfin, voilà une lettre de toi! je commençais à être inquiet. Voilà de bien bonnes nouvelles; tu es bien portant, content de toi et de ton entourage... Mais tu me fais craindre une plus longue absence... Si vous allez en Chine, ma lettre te parviendra-t-elle? je t'écris à tout hasard. J'ai été et je suis encore malade; j'ai eu la grippe et d'autres maux encore. Dimanche dernier, j'avais à diriger au Conservatoire le concert de Litolff, un de mes amis d'Allemagne. Nous avions un orchestre modèle, le premier peut-être qu'on puisse entendre en Europe. Litolff m'avait demandé deux morceaux de ma composition: la Captive et la Fête de Roméo et Juliette. J'ai eu un succès prodigieux, fracassant; que n'étais-tu là! C'était un véritable tremblement de salle.
Le lendemain, lundi, je suis allé à la réception des Tuileries. L'empereur m'a vu, m'a abordé et m'a demandé des nouvelles de mon opéra; je n'ai pas manqué de le prier de prendre connaissance du poème, et il m'a répondu que cela l'intéresserait beaucoup, que je devrais lui demander une audience pour cela. Elle sera pour la semaine prochaine. J'ai bien des choses à dire à l'empereur; Dieu veuille que je n'oublie pas les plus essentielles!
Les chances paraissent peu favorables pour faire monter mes Troyens à l'Opéra. Il est question d'y donner l'an prochain un grand ouvrage d'un amateur, le prince Poniatowski!!!!!
Nous avons eu ici dernièrement des craintes très vives sur une guerre entre la France et l'Angleterre. Heureusement ces craintes sont tout à fait dissipées.
J'avais envoyé un billet à Alexis pour le concert de dimanche dernier; je sais qu'il y était, mais je n'ai pas pu le voir.
Adieu, cher enfant, cher Louis, cher lieutenant! continue à marcher sérieusement à ton but et tu l'atteindras. Je t'embrasse avec une affection qui semble s'accroître de jour en jour. Je te réembrasse.
XCV.
A M. AUGUSTE MOREL.
Paris, 13 février 1859.
Mon cher Morel,
Ou en êtes-vous de vos répétitions? donnez-moi donc de vos nouvelles. J'ai vu deux fois dernièrement M. de Rémusat, qui ne m'a rien appris de précis au sujet de votre opéra. Ici, rien de nouveau; à l'heure qu'il est, on refait encore certaines scènes de l'Herculanum de David. On nous annonce pour la fin du mois le Faust de Gounod, dont je crois qu'il faut bien augurer. On en dit beaucoup de bien.
Louis va arriver dans un mois, j'espère; soyez assez bon pour lui remettre la lettre ci-jointe. Je compte le retrouver tout à fait sérieux, et décidé à travailler vaillamment pour son examen. J'ai été bien malade il y a six semaines; je commence à me remettre, grâce aux soins du fameux docteur Noir, le sauveur de notre ami Sax. Vous savez que Sax avait un cancer mélanique à la lèvre supérieure; il était condamné par toute la faculté de Paris. Et le voilà radicalement guéri; son affreux bubon de la lèvre est tombé, il n'y paraît plus. Jeudi prochain, les amis de Sax, en très grand nombre, donneront au docteur Vriès (c'est son nom) un dîner à l'hôtel du Louvre, qui promet d'être fort gai et même musical.
Les Troyens sont toujours là, attendant que le théâtre de l'Opéra devienne praticable. Après David, nous aurons le prince Poniatowski; après le prince, nous aurons le duc de Gotha, et, en attendant le duc, on traduira la Sémiramide de Rossini.
XCVI.
AU MÊME.
Paris, 18 mars 1859.
Je n'ose vous engager à faire le voyage de Paris pour faire soigner vos yeux; les cures du docteur Vriès dans cette spécialité ne me sont pas connues; il est en outre en ce moment et il sera de plus en plus inabordable; il faut faire queue chez lui pendant quatre ou cinq heures sans être sûr de pouvoir lui parler, et il vous demandera plusieurs mois pour suivre son traitement. Quant à moi, je suis depuis plus de dix jours repris de mes infernales coliques qui ne me quittent pas une heure sur vingt-quatre. Rien n'y fait.
Je me force pourtant à vaincre ma faiblesse, pour organiser un concert spirituel à l'Opéra-Comique le samedi saint. Il faut gagner de l'argent, et, ce jour-là, je suis à peu près sûr de remplir la salle. Ce pauvre Louis, qui n'a jamais rien entendu de moi, sera cette fois au moins à Paris. Je commence à m'étonner du retard de l'arrivée de son navire. Mille amitiés à Lecourt. J'ai un nouveau patron pour mon opéra, un prôneur très chaud; c'est M. Véron, qui a voulu entendre dernièrement une lecture du poème et qui en dit partout de magnifiques choses. Il déclare le cinquième acte un chef-d'œuvre, en ajoutant que, s'il était directeur, il dépenserait cent cinquante mille francs pour monter cela.
Il est vrai que les paroles ne l'engagent à rien; mais elles font sensation parmi les gens de l'Opéra. Peu à peu, seront-ils forcés de venir vers la montagne?... en tout cas la montagne s'obstine à ne pas aller à eux. Je n'ai jamais parlé de mon ouvrage à Royer et je ne lui en parlerai jamais.
Pauvre ami, je vous plains d'être ainsi harcelé par vos chanteurs. Adieu.
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.
Embrassez Louis pour moi trente ou quarante fois.
XCVII.
AU MÊME.
Mardi matin, 19 juillet 1859.
Merci, mon cher Morel, de votre bonne nouvelle[100]. J'étais horriblement inquiet et n'osais vous communiquer mes inquiétudes, persuadé d'ailleurs que vous m'écririez aussitôt que la moindre nouvelle vous serait parvenue. Veuillez donner à Louis la lettre ci-jointe. Je pense qu'il y aura moyen pour lui de se faire payer de la maison Acquarone avant de quitter Marseille. Lecourt, dans une de ses lettres, m'assurait que les appointements de l'équipage d'un navire étaient payés avant tout. J'ai été bien malade encore ces jours derniers; mais je crois que l'anxiété y était pour beaucoup. Je ne vous dirai pas combien j'aime Louis; car vous le savez et vous l'aimez vous-même, et cette affection que vous lui portez a redoublé la mienne pour vous. Enfin, le voilà! j'attends un mot de lui; mais j'attends tranquillement à cette heure. La saison de Bade n'est pas raccommodée par la paix. Bénazet ne sait pas encore si le festival pourra avoir lieu.
Adieu, adieu; je vous serre la main, je suis bien joyeux.
XCVIII.
A LOUIS BERLIOZ.
Vendredi soir, 23 septembre 1859.
Il est onze heures et quart du soir, on m'apporte ta lettre et j'y réponds tout de suite. Oui, cher ami, j'aurais dû t'écrire tout ces jours-ci, mais pardonne-moi, j'ai tant souffert... Je suis allé passer deux jours à Courtavenel, chez madame Viardot, où je me suis trouvé horriblement malade; on ne voulait pas me laisser repartir. Mais l'ennui de voir toute cette charmante famille s'occuper de moi, de chagriner de tels amis a été plus fort. En arrivant à Paris, je n'ai fait que monter à la maison: je suis reparti immédiatement pour Saint-Germain, où Marie[101] m'attendait chez M. de la Roche. Le lendemain, je suis revenu seul, toujours torturé et préoccupé de quatre ou cinq corrections que j'avais en tête de faire dans le deuxième acte de ma partition des Troyens. J'ai travaillé à cela tout le reste du jour, jusqu'à onze heures. Le lendemain, Rocquemont est venu m'apporter le travail que je lui avais donné à faire pour la partition d'Orphée; comme on attend le premier acte de cet ouvrage au Théâtre-Lyrique, j'ai dû me mettre à l'ouvrage encore sans désemparer, pour en corriger les fautes de copie. Puis sont revenues mes crises de larmes, mes convulsions de cœur... Et je ne pouvais t'écrire que des non-sens ou des choses qui t'eussent horriblement attristé. Ce soir, je suis un peu mieux. J'ai fini de mettre en ordre le premier acte d'Orphée; Carvalho viendra le chercher demain matin. Il (Carvalho) est enthousiasmé de mon poème des Troyens, que je lui ai prêté. Il voudrait les monter à son théâtre; mais comment faire? il n'y a point de ténor pour Énée... Madame Viardot me propose de jouer à elle seule les deux rôles successivement; la Cassandre des deux premiers actes deviendrait ainsi la Didon des trois derniers. Le public, je le crois, supporterait cette excentricité, qui n'est pas d'ailleurs sans précédent. Et mes deux rôles seraient joués d'une façon héroïque par cette grande artiste.
Ce serait pour l'année prochaine et dans un nouveau théâtre qu'on va construire sur la place du Châtelet, sur le bord de la Seine. Attendons. Cependant on parle beaucoup de divers côtés aux gens de l'Opéra. Mon article leur a démoli leur Roméo et Juliette[102], cela ne fait pas d'argent, on en a déjà interrompu les représentations.
Il faut voir venir et prendre patience. Madame Viardot, qui est aussi une grande pianiste, a étudié mes deux premiers actes pendant que j'étais chez elle. «Quel bonheur, me disait-elle, que cela soit si beau! Oh! si je pouvais tout de suite jouer Cassandre au lieu d'Orphée!» Patience pour toi, mon très-cher Louis; prends aussi patience pour moi. J'ai des amis, j'ai des cœurs dévoués... Mais je te vois dans des dispositions d'exaltation fâcheuse, tu as besoin de calme et de tranquillité d'esprit pour travailler avec fruit. Je t'en prie, songe à ta carrière avant tout et ne t'inquiète pas de moi. Nous avons parlé de toi longtemps, l'autre jour, à Courtavenel, où l'on sait combien nous nous aimons.
Je n'ai pas vu les petits articles dont tu me parles; mais cela m'importe peu. Je n'ai pas eu signe de vie d'Alexis. Au nom de Dieu, ne t'inquiète pas quand mes lettres sont en retard; tu sais à peine dans quel tourbillon de douleurs et d'anxiétés je passe ma vie.
Adieu, cher ami; je t'embrasse de tout mon cœur. Je t'aime comme tu m'aimes; que veux-tu de plus?
XCIX.
A M. AUGUSTE MOREL.
17 juin 1860.
Mon cher Morel,
Je viens de recevoir votre charmante lettre et le billet qu'elle contenait. Merci de toutes les choses amicales que vous me dites. Je suis bien heureux d'apprendre que votre intérieur se soit animé par la présence de votre neveu, et je serais charmé que l'occasion se présentât pour Louis de faire la connaissance de cet aimable garçon. Louis est en ce moment au Havre sur le point de subir son second examen; le premier a été passé avec succès. S'il en est de même du second, Louis sera capitaine au long cours en quête d'un navire. Je ne sais vers quel port il compte diriger alors ses recherches.
J'ai dîné dernièrement avec d'Ortigue chez cet excellent Rémusat, et nous y avons bu à votre santé et à celle de Lecourt. On y a exécuté après dîner un trio et un autre morceau de Rémusat, qui sont parbleu très bien. Je ne savais pas même que Rémusat jouât du violon. Ah ça! l'air de Marseille est donc essentiellement musical?
C.
A LOUIS BERLIOZ.
Paris, 21 novembre 1860.
Cher ami,
Je t'envoie ci-inclus un billet de cent francs dont tu m'acseras réception. Je suis bien heureux de savoir que tu vas mieux; tes maux d'estomac m'inquiétaient. Il me semble aussi que ma maladie s'use, et, depuis que je ne fais plus de remèdes, je me sens beaucoup plus fort. J'ai tant travaillé, tous ces jours-ci, que cette distraction même a contribué à me remettre sur pied. Je ne puis suffire à écrire les morceaux de musique de mon petit opéra, tant ils se présentent avec empressement; chacun veut passer le premier. Quelquefois j'en commence un avant que l'autre soit fini. A l'heure qu'il est, j'en ai écrit quatre, et il m'en reste cinq à faire. Tu me demandes comment j'ai pu réduire les cinq actes de Shakspeare en un seul acte d'Opéra-Comique. Je n'ai pris qu'une donnée de la pièce; tout le reste est de mon invention. Il s'agit tout bonnement de persuader à Béatrice et à Bénédict (qui s'entre-détestent), qu'ils sont chacun amoureux l'un de l'autre et de leur inspirer par là l'un pour l'autre un véritable amour. C'est d'un excellent comique, tu verras. Il y a en outre des farces de mon invention et des charges musicales qu'il serait trop long de t'expliquer.
Si tu veux rire, lis samedi prochain (c'est-à-dire dimanche) mon grand article que je viens d'envoyer au Journal des Débats. Il y a là des calembredaines à défrayer trois feuilletons.
Adieu, cher ami; quand tu voudras que je parle à M. Béhic, tu me le diras et en outre tu m'indiqueras ce qu'il faut lui demander.
CI.
AU MÊME.
Paris, 2 janvier 1861.
Cher ami,
Tu m'as laissé bien longtemps sans me donner de tes nouvelles... qu'importe que ce fût à mon tour de t'écrire! Dois-tu regarder à cela? J'ai été tourmenté de cent manières. J'ai eu une sorte d'érésipèle à la joue gauche qui m'a fait beaucoup souffrir et dont il me reste une inflammation de la paupière. J'ai eu des montagnes d'épreuves à corriger pour les Troyens, et je n'ai pas pu trouver un instant pour continuer ma partition de Béatrice. Quand ta lettre est arrivée, j'allais écrire à Morel pour savoir depuis quand et pour quel pays tu étais parti. Hier, je suis allé aux Tuileries pour me montrer à l'empereur, qui se soucie aussi peu de moi que de mes ouvrages. Je ne sais pas comment sera pour la musique le nouveau ministre d'État[103]; nous allons voir. Il se passe en ce moment des choses si étranges dans notre monde de l'art! On ne peut pas sortir à l'Opéra des études du Tannhäuser de Wagner; on vient de donner à l'Opéra-Comique un ouvrage en trois actes d'Offenbach (encore un Allemand) que protège M. de Morny. Lis mon feuilleton qui paraîtra demain sur cette horreur.
Tu as ri de l'histoire des cantatrices chinoises, dans le dernier; mais tu ne sais pas que je pensais en t'écrivant à une de tes connaissances, mademoiselle X***, qui, dans un concert, a égorgé des cavatines de la façon la plus révoltante. Jamais cuisinière ne chanta ainsi! J'étais furieux. Et, comme elle tournait autour de moi, après son exécution, pour me soutirer un compliment, j'étais bien décidé, si elle m'eût fait une question, à lui répondre: «Mademoiselle, c'est horrible! et vous devriez vous cacher!» Elle va être furieuse de n'être pas nommée dans mon compte rendu. Tu ne me dis pas quel est ton titre maintenant, quels sont en somme tes appointements. Je ne sais à cet égard rien de positif. Et quand reprends-tu la mer?
Le Théâtre-Lyrique va toujours fort mal. Il commence à ne plus payer ses artistes.
Bénazet est ici; il m'a engagé pour Bade. Je lui ai promis mon opéra en un acte pour son nouveau théâtre qu'on bâtit à Bade.
Voilà toutes mes nouvelles. Adieu, cher ami; je t'embrasse, nous t'embrassons de tout notre cœur.
CII.
AU MÊME.
Paris, 14 février 1861.
Cher ami,
Je te remercie de ta lettre que j'espérais chaque jour. Je te vois pourtant encore dans un état d'esprit qui me tourmente; je ne sais pas quels rêves tu as caressés qui te rendent pénible ta position actuelle; tout ce que je puis te dire, c'est qu'à ton âge j'étais fort loin d'être aussi bien traité du sort que tu l'es.
Bien plus; je n'avais pas espéré quand tu as été reçu capitaine que tu aurais un emploi même modeste si promptement. Ton impatience de parvenir est toute naturelle, mais exagérée. Il faut te le dire et te le redire. Un an quelquefois amène plus de changements imprévus dans la vie d'un homme que dix ans d'efforts fiévreux.
Que puis-je te dire pour te faire prendre patience? tu te tourmentes pour des niaiseries, et tu as une matrimoniomanie qui me ferait rire, si ce n'était pas triste de te voir aspirer avec tant d'âpreté à la chaîne la plus lourde qui se puisse porter, et aux embarras et aux dégoûts du ménage, qui sont bien ce que je connais de plus désespérant et aussi de plus exaspérant. Tu as, à vingt-six ans, 1,800 francs d'appointements et la perspective d'un avancement peut-être rapide. Moi, quand j'ai épousé ta mère, j'avais trente ans, je ne possédais que 300 francs, que mon ami Gounet m'avait prêtés, et le reste de ma pension du prix de Rome qui ne devait durer que dix-huit mois. Après cela, rien, qu'une dette de ta mère, à peu près 14,000 francs (que j'ai payés peu à peu); et je devais envoyer de temps en temps de l'argent à sa mère, qui habitait l'Angleterre; et j'étais brouillé avec ma famille, qui ne voulait plus entendre parler de moi; et j'avais, au milieu de tous ces embarras, à faire ma première trouée dans le monde musical. Compare un peu ce que j'ai dû souffrir alors avec ce qui te mécontente si fort aujourd'hui.
Encore à présent, crois-tu que ce soit gai, d'être forcé, contraint, de rester à cette infernale chaîne du feuilleton qui se rattache à tous les intérêts de mon existence? Je suis si malade que la plume à tout instant me tombe de la main, et il faut pourtant m'obstiner à écrire pour gagner mes misérables cent francs, et garder ma position armée contre tant de drôles qui m'anéantiraient s'ils n'avaient tant de peur. Et j'ai la tête pleine de projets, de travaux, que je ne puis exécuter à cause de cet esclavage! Tu te portes bien, et moi, je me tords du matin au soir dans des souffrances sans répit et auxquelles il n'y a pas de remède.
Depuis un mois je n'ai pu trouver un seul jour pour travailler à ma partition de Béatrice. Heureusement, j'ai du temps pour l'achever. Je suis allé lire la pièce à M. Bénazet, qui s'en est montré enchanté. Cet opéra sera donc joué à Bade sur le nouveau théâtre; et le sort des Troyens est toujours incertain. J'ai eu une longue conférence, il y a huit jours, avec le ministre d'État à ce sujet; je lui ai raconté toutes les vilenies dont j'avais été victime. Il m'a demandé à connaître mon poème; je le lui ai porté le lendemain, et depuis lors je n'ai pas de nouvelles. L'opinion publique s'indigne de plus en plus de me voir laissé en dehors de l'Opéra quand la protection de l'ambassadrice d'Autriche y a fait entrer si aisément Wagner.
En attendant, la gravure de ma partition se poursuit tout doucement; elle ne sera probablement pas terminée avant trois mois. Je ne sais si je t'ai dit que je venais de faire un double chœur pour deux peuples, chacun chantant dans sa langue. C'est pour les orphéonistes français qui vont au mois de juin faire une seconde visite aux orphéonistes de Londres; les Anglais chanteront en anglais et les Français en français. On étudie déjà ici le chœur français et tous ces jeunes gens sont dans un entrain d'enthousiasme que je ne demande qu'à voir se continuer jusqu'au bout. Ce sera curieux, un duo chanté au Palais de cristal par huit ou dix mille hommes, mais je n'irai pas l'entendre. Je n'ai pas d'argent à dépenser en parties de plaisir.
La Société des concerts du Conservatoire va me demander un fragment de la Damnation de Faust pour une de ses prochaines séances, on m'en a prévenu. Comme cela ne lui coûtera rien, cela se fera.
Voilà où j'en suis. Marie te remercie de ton bon souvenir; elle est aussi toujours malade.
Je ne reçois pas plus que toi de nouvelles de là-bas. Chacun pour soi et Dieu pour personne! voilà le vrai proverbe. Tu as au moins, toi, un père, ami, camarade, frère dévoué qui t'aime plus que tu ne parais le croire, mais qui voudrait bien voir ton caractère se raffermir et devenir plus clairvoyant.
CIII.
AU MÊME.
Paris, 21 février [1861].
Cher ami,
Tu me dis qu'il est inutile de t'écrire à Marseille avant la fin de mars; puis tu me pries à la fin de ta lettre de t'écrire encore... Si tu ne bats pas un peu la campagne, tu as du moins l'air de la maltraiter.
Eh bien, voilà, je t'écris; je viens de me lever, il est trois heures de l'après-midi. Je ne puis travailler, que puis-je faire de mieux que de causer avec toi? Je ne sais ce que tu veux dire avec ton cauchemar de l'abordage; nous ne sommes pas en temps de guerre. Je n'ai pas entendu parler de l'aventure du père Archange.
Scribe est mort hier dans sa voiture. On a arrêté Mirès pour quelques menus millions. M. Richemont, un receveur compromis là dedans, s'est pendu hier. Murger est mort, Eugène Guinot est mort, Chélard est mort à Weimar. Cela va bien.
Les professeurs de chiffres (musique en chiffres) m'ont provoqué dernièrement; tu as vu dans mon article du 19, à quoi leur instance a abouti et quel coup de poing ils m'ont obligé de leur donner sur la tête. Fais lire cela à Morel, qui fut insulté par eux il y a quelques années.
Que tu es donc provincial et enfant de t'étonner que les journaux ne parlent pas de moi! Hé! que veux-tu qu'ils en disent? Crois-tu que le monde se préoccupe de ce que je fais?
Le duo pour les deux peuples est fait; on l'étudie à Paris et à Londres. Wagner fait tourner en chèvres les chanteuses, les chanteurs et l'orchestre et le chœur de l'Opéra. On ne peut pas sortir de cette musique du Tannhäuser. La dernière répétition générale a été, dit-on, atroce et n'a fini qu'à une heure du matin. Il faut pourtant qu'on en vienne à bout. Liszt va arriver pour soutenir l'école du charivari. Je ne ferai pas l'article sur le Tannhäuser, j'ai prié d'Ortigue de s'en charger. Cela vaut mieux sous tous les rapports et cela les désappointera davantage. Jamais je n'eus tant de moulins à vent à combattre que cette année; je suis entouré de fous de toute espèce. Il y a des instants où la colère me suffoque.
Adieu; il faut que j'essaye de sortir, de marcher; si je ne puis pas, je reviendrai me coucher.
CIV.
AU MÊME.
Paris, mardi matin 5 mars [1861].
Cher ami,
J'ai vu hier le général Mellinet: il va écrire pour toi à l'amiral de La Roncière, je lui remettrai demain une note qu'il m'a demandée à ce sujet.
On est très ému dans notre monde musical du scandale que va produire la représentation du Tannhäuser; je ne vois que des gens furieux; le ministre est sorti l'autre jour de la répétition dans un état de colère!... L'empereur n'est pas content; et pourtant il y a quelques enthousiastes de bonne foi, même parmi les Français. Wagner est évidemment fou. Il mourra comme Jullien est mort l'an dernier, d'un transport au cerveau. Liszt n'est pas venu, il ne sera pas à la première représentation; il semble pressentir une catastrophe. Il y a, pour cet opéra en trois actes, 160,000 francs de dépensés à l'heure qu'il est. Enfin, c'est vendredi que nous verrons cela.
Comme je te l'ai dit, je ne ferai pas l'article là-dessus, je le laisse faire par d'Ortigue. Je veux protester par mon silence, quitte à me prononcer plus tard si l'on m'y pousse. On parle vaguement des Troyens, dans le monde officiel; on va, dit-on, s'en occuper... Je ne sais rien de positif, nous allons voir.
CV.
A MADAME MASSART.
14 mars 1861[104].
Eh! oui, parbleu! à ce soir donc!
Ah! Dieu du ciel, quelle représentation! quels éclats de rire! Le Parisien s'est montré hier sous un jour tout nouveau; il a ri du mauvais style musical, il a ri des polissonneries d'une orchestration bouffonne, il a ri des naïvetés d'un hautbois; enfin il comprend donc qu'il y a un style en musique.
Quant aux horreurs, on les a sifflées splendidement.
Tâchez donc de ne jamais mieux jouer que la dernière fois; si vous continuez à faire des progrès, vous tomberez dans le puits de l'Avenir.
La perfection suffit.
CVI.
A LOUIS BERLIOZ.
Mardi, 21 mars [1861].
Cher Louis,
Je ne sais si ce billet te parviendra. Je te l'écris cependant pour te souhaiter un bon voyage et t'embrasser avant ton départ. Je profite d'un instant où je suis seul dans la chambre du jury. C'est pour moi une corvée abominable que cette session du jury. Ce matin, j'ai dû faire un tel effort pour me lever que les vomissements m'ont pris. En ce moment je vais mieux. La deuxième représentation du Tannhäuser a été pire que la première. On ne riait plus autant; on était furieux, on sifflait à tout rompre, malgré la présence de l'empereur et de l'impératrice qui étaient dans leur loge. L'empereur s'amuse. En sortant, sur l'escalier, on traitait tout haut ce malheureux Wagner de gredin, d'insolent, d'idiot. Si l'on continue, un de ces jours la représentation ne s'achèvera pas et tout sera dit. La presse est unanime pour l'exterminer. Pour moi, je suis cruellement vengé.
CVII.
AU MÊME.
Paris, 18 avril 1861.
Cher Louis,
Donne-moi de tes nouvelles, si tu peux m'écrire une lettre sans les coups de couteau que contenait ta dernière. Je suis plus malade aujourd'hui qu'à l'ordinaire; j'ai un feuilleton à faire que je n'ai pas la force de commencer. On m'a fait au Conservatoire une ovation rare après l'exécution des scènes de Faust. M. de Rémusat, qui y était, a dû écrire cela à Morel ou à Lecourt. On continue tout doucement les répétitions du Freyschütz à l'Opéra. J'ai dîné chez l'empereur il y a huit ou dix jours; j'ai pu à peine échanger trois mots avec lui et je me suis ennuyé splendidement.
CVIII.
AU MÊME.
Vendredi, 4 mai [1861].
Cher ami,
Depuis ta dernière lettre, j'ai eu de tes nouvelles par Lecourt, que j'ai chargé aussi de te donner des miennes. Hier soir, il y a eu une audition de quelques scènes des Troyens chez M. E. Bertin; grandissime succès, étonnement de tout le monde de l'opposition que je trouve à l'Opéra.
Enthousiasme du secrétaire intime du ministre, lequel ministre d'État m'a invité à dîner pour lundi prochain; et ce sera comme au dîner de l'empereur, on me parlera de la pluie et du beau temps. Et il faut souffrir cette outrageante indifférence! et je suis sûr que j'ai fait une grande œuvre, plus grande et d'un plus noble aspect que ce qu'on a fait jusqu'à présent!... Et il faut mourir à petit bruit, écrasé sous les pieds de ces lourds animaux!
Ah! tu te décourages! et que ferai-je donc aussi?...
Je ne puis que pâtir et me taire.
Mais la vie est bien dure et bien lourde aussi. Je ne puis encore me remettre à l'œuvre pour Béatrice et Bénédict; il faut pourtant finir cette partition. Celle-là au moins sera jouée; mais je suis malade et tiraillé par tant d'occupations diverses, tant d'ennuis de toute espèce!
Adieu; je t'embrasse de tout mon cœur.
CIX.
AU MÊME.
Paris, 2 juin 1861.
Je te vois très tourmenté; je ne puis rien te dire de rassurant. Alexis cherche à te trouver une place à Paris, et c'est précisément parce qu'il la cherche, qu'il ne la trouvera pas. Je suis aussi incapable que lui de changer ta position. C'est à toi à te faire ton sort et à ne pas te mettre dans des embarras dont personne au monde ne pourra t'aider à sortir. Je suis allé chez madame Lawsson; elle va mieux, elle était sortie. Les répétitions du Freyschütz sont abandonnées. On m'a fait perdre un mois pour rien.
Comme compensation on m'a demandé de monter l'Alceste, ainsi que j'avais monté Orphée au Théâtre-Lyrique, en m'offrant les droits d'auteur complets; pour des raisons musicales qu'il serait trop long de t'expliquer, j'ai refusé. On croit dans ce monde-là que l'on pourrait faire faire pour de l'argent les choses les plus contraires à la conscience de l'artiste; je viens de leur prouver que cette opinion était fausse.
Les Troyens sont décidément admis à l'Opéra. Mais il y a Gounod et Gevaert à passer avant moi; en voilà pour deux ans. Gounod a passé sur le corps de Gevaert, qui devait être joué le premier. Et ils ne sont prêts ni l'un ni l'autre; et moi, je pourrais être mis en répétition demain. Et Gounod ne pourra être joué au plus tôt qu'en mars 1862.
Mon obstination à refuser de monter Alceste fait du bruit et contrarie beaucoup de gens.
On ferait mieux de ne pas s'amuser à perdre du temps et de l'argent pour insulter un chef-d'œuvre de Gluck, et de monter les Troyens tout de suite.
Mais, comme le bon sens indique cela, c'est cela qu'on ne fera pas. Liszt vient de faire la conquête de l'empereur: il a joué à la cour la semaine dernière, et hier il a été nommé commandeur de la Légion d'honneur. Ah! quand on joue du piano!...
Je n'ai pas encore fini ma partition de Béatrice; je puis si rarement y travailler. Pourtant cela avance peu à peu.
CX.
AU MÊME.
[23 octobre 1861.]
J'ai reçu tes deux lettres avec les détails que contenait la première sur ta prochaine position. Je la trouve plus avantageuse que je n'avais espéré. Avec 200 francs par mois, étant logé et nourri (car ton navire est ta maison quand tu voyages), tu seras assez à l'aise. Mais tu ne me dis pas quelle assurance tu as d'être deuxième lieutenant. Je serai embarqué, me dis-tu, j'aurai tout. Qui donc a pu te dire quelque chose de positif à cet égard? tu me le laisses ignorer complétement. Tâche d'observer la diète quand tes maux d'estomac te tourmentent; il paraît que c'est le grand moyen de les conjurer. J'ai travaillé hier pendant sept heures à un petit ouvrage en un acte que j'ai entrepris; je ne sais si je t'en ai parlé. C'est très joli, mais très difficile à bien traiter. J'aurai encore longtemps à travailler au poème; il m'arrive si rarement de pouvoir y songer avec suite. Puis la musique aura son tour. Rien de nouveau pour les Troyens, sinon que le Théâtre-Lyrique approche de plus en plus de sa ruine, pendant que sa nouvelle salle s'élève. Je voudrais que la catastrophe fût déjà accomplie; on aurait une nouvelle administration moins malheureuse et moins maladroite que celle qui existe. Tu as donc entendu le finale de la Vestale? Tu me dis le duo, tu te trompes. La phrase citée dans ta lettre appartient au finale, à moins qu'on n'ait fait à Marseille un pot-pourri des deux.
CXI.
AU MÊME.
Paris, lundi 28 octobre 1861.
Cher Louis,
Si je ne savais pas quelle détestable influence le chagrin peut avoir sur les meilleurs caractères, je serais capable de te répondre de tristes vérités; tu m'as blessé au cœur et atrocement, et avec un sang-froid que dénote le choix de tes expressions. Mais je t'excuse et je t'embrasse; tu n'es pas, malgré tout, un mauvais fils. Quelqu'un qui lirait ta lettre sans rien savoir de notre position à tous les deux, croirait que je suis sans affection réelle pour toi, que le monde dit que tu n'es pas mon fils; que j'aurais pu et que je pourrais, si je voulais, te trouver une meilleure position, que j'ai tort de ne pas t'engager à venir à Paris solliciter UNE PLACE, et à quitter celle que tu as; que je t'ai humilié en te comparant à je ne sais quel héros de Béranger auquel tu fais allusion. Tiens, franchement et sans vouloir récriminer, tu as été trop loin... et j'éprouve une douleur qui ne m'était pas connue... De bonne foi, est-ce ma faute si je ne suis pas riche, si je n'ai pas de quoi te faire vivre tranquille, en oisif, à Paris avec ta femme, ton enfant ou tes enfants, si tu en as d'autres?... Y a-t-il l'ombre de justice à me reprocher cela? Tu m'as écrit au milieu d'août à Bade; depuis lors, pas un mot; tu m'as laissé deux mois et demi sans savoir ce que tu étais devenu; Alexis n'en savait pas davantage. A présent tu m'écris avec des expressions d'ironie... Ah! pauvre cher Louis, ce n'est pas bien.
Ne t'inquiète pas de ce que tu dois à ton tailleur; le billet sera payé quand on me le présentera. Si tu veux que je te débarrasse plus tôt de cette dette, envoie-moi l'adresse du tailleur et j'irai l'acquitter. Il est vrai que je te croyais plus jeune; ne vas-tu pas me faire un crime aussi de ne pas avoir la mémoire des dates? Est-ce que je sais quel âge avaient mon père, ma mère, mes sœurs, mon frère, quand ils sont morts; faut-il en conclure que je ne les aimais pas?... Ah! vraiment... mais j'ai l'air de me justifier. Oui, je le répète, le chagrin te fait délirer, et voilà pourquoi je ne puis que t'aimer et te plaindre davantage. Tu me parles de solliciter pour toi, mais qui? et pour obtenir quoi? Tu sais bien qu'il n'y a personne de plus maladroit que moi en sollicitations. Dis-moi clairement ce que je puis faire et je le ferai. Je n'ai pas reçu de lettre de Morel.
Que pourrait-il me dire?
Adieu, cher ami, cher fils, cher malheureux par ta faute et non par la mienne.
Je t'embrasse de tout mon cœur et j'attends de tes nouvelles par le prochain courrier.
CXII.
A M. AUGUSTE MOREL.
Paris, dimanche soir, 2 mars 1862.
Mon cher Morel,
Soyez assez bon pour me donner des nouvelles de Louis. Est-il parti pour les Indes? Ce que j'avais prévu est arrivé: il ne m'a pas écrit une ligne. Je ne puis vous dire à ce sujet rien que vous n'ayez dès longtemps deviné; mais j'avoue que ce chagrin est un des plus poignants que j'aie jamais éprouvés. Je vous écris au travers d'un de ces abominables feuilletons dont on ne sait comment se tirer. Je cherche à soutenir un peu ce malheureux X... qui vient de faire un fiasco, comme on n'en vit jamais. Il n'y a rien dans sa partition, absolument rien. Comment soutenir ce qui n'a ni os ni muscles? Et pourtant il faut que je trouve quelque chose à louer. Le poème est au-dessous de tout. Cela n'a pas l'ombre d'intérêt ni du bon sens. Et c'est son troisième fiasco. Eh bien, il en fera un quatrième! On ne fait plus des douzaines d'opéras... beaux. Paesiello en a écrit cent soixante-dix; mais quels opéras! et qu'en reste-t il?
En fait de symphonies, Mozart en écrivit dix-sept dont trois sont belles, et encore!... Le bon Haydn seul a fait une grande quantité de jolies choses en ce genre. Beethoven a fait sept chefs-d'œuvre. Mais Beethoven n'est pas un homme. Et quand on n'est qu'un homme, il ne faut pas trancher du dieu.
CXIII.
A LOUIS BERLIOZ.
Dimanche soir, 15 mars [1862].
Cher ami,
Comment peux-tu, quand tu es en France (l'Algérie c'est la France), me laisser si longtemps sans nouvelles de toi? Enfin tout va bien. Excepté moi qui viens encore de passer trente heures à me tordre dans mon lit. Je t'écris avant de me recoucher, seul au coin de mon feu. Je n'ai de lettres de personne; ni mon oncle, ni mes nièces ne m'ont écrit depuis un temps fort long. Les événements de notre monde musical ne sont pas réjouissants. La chute de la Reine de Sabba a effarouché le ministre, qui ne sait plus quel parti prendre; pour mettre à couvert sa responsabilité, il voudrait un opéra nouveau, d'un maître consacré par de nombreux succès à l'Opéra. Mais Meyerbeer ne veut pas, Halévy est mourant ou mort à cette heure (à Nice), Auber n'a rien fait. Le ministre n'ose pas encore se décider en ma faveur. En conséquence, on ne fait rien et on ne décide rien. Madame Charton-Demeur vient d'avoir un grand succès au Théâtre-Italien; il faut espérer qu'on aura le bon sens de l'engager à l'Opéra. Si on lui fait des propositions, elle demandera à débuter dans les Troyens. En attendant, nous répétons chez moi tous les mardis Béatrice, qui paraîtra au théâtre de Bade le 6 août... J'ai fini tout ce que j'avais à faire, et je me garderai bien de recommencer un autre ouvrage. Notre maison était sur le point de s'écrouler tant elle était mal bâtie. Les architectes de la ville sont intervenus et ont obligé le propriétaire à d'immenses réparations. Dans quelques semaines, nous serons forcés de déménager et de faire tout transporter au deuxième étage, que l'on répare maintenant; puis il faudra remonter. Quel tracas! sans indemnité ni compensation d'aucune sorte. Notre grand cousin de Toulouse vient de mourir.
Tout le monde ici t'envoie mille amitiés.
CXIV.
AU MÊME.
Paris, 17 juin 1862.
Cher Louis,
Tu as dû recevoir une dépêche télégraphique et, ce matin, une lettre de moi[105]. Je t'écris encore ce matin pour te dire que je vais passablement par moments et qu'il n'est pas nécessaire que tu viennes. Mes nièces m'ont offert aussi de venir. Mais je sens qu'il vaut mieux pour le moment que je reste livré à moi-même. Ce que je voudrais, c'est que tu puisses venir à Bade me retrouver le 6 ou le 7 août; je sais que cela te ferait aussi un grand plaisir d'assister aux dernières répétitions et à la première représentation de mon opéra. Au moins, dans l'intervalle de mes occupations forcées, tu serais mon compagnon; je te présenterais à mes amis, enfin je serais avec toi. Il s'agit de savoir si tu pourras sans danger t'absenter, au moment où ton navire sera sur le point de partir. Tu retournerais à Marseille le 11 août, la première représentation ayant lieu le 9.
Je ne sais pas non plus de quel argent je pourrai disposer pour te l'envoyer; les dépenses de la triste cérémonie de la translation de Saint-Germain sont considérables et je ne les connais pas encore. Et puis j'ai peur de te faire venir dans cette ville de jeu et de joueurs. Pourtant, si tu me donnes ta parole d'honneur de ne pas risquer seulement un florin, j'aurai confiance en toi, et je me résignerai à la douleur de notre séparation quand tu me quitteras pour partir; douleur qui sera bien plus vive dans ces nouvelles circonstances. Dis-moi ce que tu penses à ce sujet.
Adieu, cher Louis. Hier, ma belle-mère est revenue de Saint-Germain, où elle était allée; ne me voyant pas paraître à dîner mardi, elle se doutait de quelque malheur. Elle y est arrivée comme M. et madame Laroche et moi venions d'en partir et n'a plus trouvé que le cadavre de sa fille... Depuis ce jour, elle y était restée à moitié folle et gardée par une de ses amies qui était venue à son secours, et je ne l'avais pas revue. Tu penses, en nous retrouvant, quel déchirement!
Écris-moi, cher, cher Louis.
CXV.
AU MÊME.
Paris, 12 juillet [1862].
Je t'écris aussi dans un moment de fatigue; j'éprouve un soulagement si grand à causer un peu avec toi. Oui, j'étais heureux, la nuit, de te savoir là près de moi... Mais je ne veux pas t'attrister, j'aime mieux envisager la nouvelle position où tu te trouves et l'amélioration prochaine de ton sort.
Tu ne feras pas de ces interminables voyages qui t'eussent éloigné de moi si longtemps. Dans quelques années, tu auras de beaux appointements et des bénéfices dans les entreprises navales. Et nous nous verrons plus souvent. Je ne veux voir que cela. J'ai reçu ce matin une lettre du régisseur de Bade, qui m'annonce que mes chœurs sont sus et qu'ils produisent beaucoup d'effet. Il compte sur un grand succès (comme s'il connaissait le reste de la partition!). Tout n'est que prévention dans ce monde-là. Hier, nous avons répété à l'Opéra-Comique; tout le monde y était par extraordinaire, et nous avons commencé à régler la mise en scène.
Je vais à l'Institut aujourd'hui pour la première fois depuis un mois.
J'ai rendu à Alexis le linge qu'il t'avait prêté. J'espère que ton genou est guéri, tu ne m'en parles pas.
Adieu, cher ami; je t'embrasse de tout mon cœur. Ma belle-mère te remercie de ton souvenir.