Mais j'arrive à la fameuse accusation d'avoir traité les mineurs comme un ramassis d'ivrognes et de débauchés. M. Duhamel défend la propreté et la moralité des corons. Je ne puis que le renvoyer à mon livre. J'ai dit que les corons étaient tenus par les ménagères avec une propreté flamande, sauf les exceptions: voilà pour le reproche de saleté exagérée.
Quant à la promiscuité, à l'immoralité qui tient aux conditions mêmes de l'existence, j'ai dit que sur dix filles six épousaient leurs amants, quand elles étaient mères; et j'ai dit encore que, dans les ménages où l'on prenait un pensionnaire, un «logeur», il arrivait une fois sur deux que l'aventure tournât au ménage à trois. Telle est la vérité, que je maintiens. Qu'on ne me contredise pas avec des raisons sentimentales; qu'on veuille bien consulter les statistiques, se renseigner sur les lieux, et l'on verra si j'ai menti.
Hélas! j'ai atténué. La misère sera bien près d'être soulagée, le jour où l'on se décidera à la connaître dans ses souffrances et dans ses hontes. On m'accuse de fantaisie ordurière et de mensonge prémédité sur de pauvres gens, qui m'ont empli les yeux de larmes. A chaque accusation je pourrais répondre par un document. Pourquoi veut-on que je calomnie les misérables? Je n'ai eu qu'un désir, les montrer tels que notre société les fait, et soulever une telle pitié, un tel cri de justice, que la France cesse enfin de se laisser dévorer par l'ambition d'une poignée de politiciens, pour s'occuper de la santé et de la richesse de ses enfants.
Bien cordialement à vous.
A Jean Richepin[52].
Paris, 20 avril 1885.
Votre lettre me cause une bien vive joie, mon cher confrère, et j'en suis très touché, très fier, d'autant plus fier qu'il y a eu parfois quelque aigreur entre nous. Tout cela est loin, il y a toujours place pour de l'estime et de l'admiration entre travailleurs. Merci pour votre crânerie à me tendre la main, que je serre bien affectueusement.
A Charles Chincholle.
Paris, 6 juin 1885.
Mon cher confrère,
Je crains bien qu'on ne vous ait trompé, car Roybet n'est pas du tout mon héros. Vers la fin de mon roman, je dirai simplement un mot de la génération actuelle, des peintres à hôtel, opposés aux artistes passionnés et pauvres de ma jeunesse; mais ce n'est là qu'une note, le drame est ailleurs, dans le combat d'un génie incomplet avec la nature, dans la lutte d'une femme contre l'art. Ceci est passablement obscur, n'est-ce pas? C'est que je désire n'être pas plus clair, tout en vous évitant des erreurs trop grosses.
Autre malheur, je n'ai pas encore trouvé un titre dont je fusse content. Le seul possible jusqu'à présent est: L'Œuvre, et je le juge bien gris.
Il est convenu que cette lettre restera entre nous. Écrivez tout ce qu'il vous plaira, et je vous en remercie à l'avance; mais promettez-moi de me laisser en dehors de ces renseignements hâtifs, que ma conscience d'écrivain réprouve. Je désire simplement vous être agréable, à vous et à M. Magnard.
Cordialement.
A Gustave Geffroy.
Médan, 22 juillet 1885.
Vous êtes très aimable, mon cher confrère, et j'ai à vous remercier de la belle étude que vous ayez bien voulu me consacrer. Ce sont par des critiques amies et pénétrantes comme la vôtre, que la vérité se fera enfin sur moi; car on a beau noircir à mon sujet des rames de papier, je suis encore dans la légende pour le plus grand nombre.
Vous avez raison, je crois qu'il faut avant tout chercher dans mes œuvres une philosophie particulière de l'existence. Mon rôle a été de remettre l'homme à sa place dans la création, comme un produit de la terre, soumis encore à toutes les influences du milieu; et, dans l'homme lui-même, j'ai remis à sa place le cerveau parmi les organes, car je ne crois pas que la pensée soit autre chose qu'une fonction de la matière. La fameuse psychologie n'est qu'une abstraction, et en tous cas elle ne serait qu'un coin restreint de la psychologie.
Merci mille fois d'avoir indiqué cela dans mon œuvre. J'ai été très touché des bonnes choses cordiales que j'ai senties entre les lignes de vos deux articles. Et je vous prie de me croire votre bien dévoué et bien reconnaissant.
A Coste.
Médan, 25 juillet 1885.
Mon cher Coste, je m'étonnais un peu de votre long silence, et je vous aurais écrit, si moi-même je n'étais toujours très bousculé. J'avais appris la mort de votre sœur, mais trop tard, de sorte que j'ai eu la crainte de raviver votre douleur, en vous envoyant mes condoléances. J'ignorais les détails douloureux de sa fin. Mon pauvre ami, nous sommes tous sous la continuelle menace des catastrophes et du deuil.
Enfin, c'est décidé: nous partons le 8 pour le Mont-Dore, et nous serons à Aix dans les premiers jours de septembre. De là, nous filerons jusqu'à Nice avec les Charpentier, qui doivent nous rejoindre à Marseille, Mais nous vous donnerons toujours une semaine. Seulement, je vous en prie, ne soufflez mot de ce voyage, car je tremble à l'idée des fâcheux.—Alexis et Cézanne, qui sont chez moi en ce moment, se trouveront là-bas en même temps que nous.—D'ailleurs, je vous écrirai du Mont-Dore.
Rien de nouveau, en attendant.—Je travaille, c'est l'éternelle chanson. Je lis vos lettres du Sémaphore, dont certaines m'intéressent et me plaisent beaucoup.—Comme vous, je souffre de la chaleur, qui n'est pas très forte en ce moment. Mais nous «jouissons» d'une sécheresse extraordinaire pour le pays: depuis un mois, il n'a pas plu, mon jardinier se désespère.—Et rien autre.
A bientôt, mon cher Coste, préparez-vous à nous offrir à déjeuner à votre bastide.—Ma femme vous envoie ses amitiés, et j'ajoute une vigoureuse poignée de main.
A Henry Céard.
Mont-Dore, 23 août 1885.
Non, certes, mon ami, vous ne m'avez pas fait de la peine. Où et comment auriez-vous pu m'en faire? Votre lettre me chagrine. Je vous y vois seul et désespéré, plus que je ne l'aurais cru. Il n'y a que le travail, créez-vous quelque grosse besogne, donnez-vous un but; c'est le seul oubli possible de la vie. Mais dites-vous bien que nous nous connaissons trop et que nous nous aimons trop maintenant pour jamais nous blesser.
Voici les raisons de ma paresse à vous écrire:
Nous avons eu ici, cette année, un début déplorable. Ma femme a dû prendre froid en chemin de fer; si bien qu'elle est arrivée avec un gros rhume et qu'elle a gardé le lit deux jours. Me voyez-vous, dans la banale chambre d'hôtel, avec la terreur inavouée d'une fluxion de poitrine, au milieu de l'indifférence des bonnes et du tapage épouvantable des autres voyageurs! Nous occupons la chambre du premier au coin de la place et de la rue Ramond, et vous n'avez pas la moindre idée du vacarme: les chevaux, les ânes, les voitures, les cris des marchands, le tout accompagné par les volées de cloche des hôtels, le hurlement des chiens et la trompette exaspérante de l'omnibus de La Bourboule. Ayez une malade chère dans un lit, et jugez de la cruauté de ce Mont-Dore, où l'on vient payer de tant de soucis une illusion de santé.—Je me hâte d'ajouter que ma femme va beaucoup mieux, et que le traitement, qui la fatigue extrêmement cette année, paraît pourtant avoir de bons résultats.
Mon second empêchement a été le travail. J'avais laissé à Paris les sept premiers tableaux de Germinal et j'ai voulu abattre les cinq derniers. Ils sont finis d'hier. C'est un gros ennui de moins. Je serais très content, si j'avais la moindre illusion sur les gifles que mon travail va recevoir au Châtelet. Ainsi j'ai donné à la foule un rôle important qui sautera évidemment aux répétitions, car il faudrait que je perdisse moi-même deux mois pour tâcher de mettre sur pied cette tentative. On m'a déjà fait remarquer avec effroi que des figurants à vingt sous la soirée «ne pouvaient pas jouer». C'est dommage, il y aurait là quelque chose de très saisissant à tenter.
Et voilà, mon ami, j'allais vous écrire enfin lorsque j'ai reçu votre lettre. J'allais vous dire que nous menons ici une existence de petits bourgeois de province. On ne nous a pas encore vus au Casino, ni dans un café, et nous n'avons pas fait une seule promenade en voiture. Je me suis procuré une lampe, et nous passons les soirées dans notre chambre, comme à Médan, à prendre notre thé, que nous faisons nous-mêmes. Pourtant, comme notre séjour s'avance, nous allons nous remuer un peu, aller à La Bourboule, que nous avions négligée l'année dernière.
Notre voyage dans le Midi avec les Charpentier est flambé. Ils m'ont écrit une lettre, pleine de terreur du choléra. Irons-nous là-bas tout seuls? C'est peu probable, notre médecin ici nous le déconseille. Il est à croire que nous partirons le 3 septembre, que nous flânerons jusqu'au 10, pour rentrer ensuite à Médan. Je vous écrirai, je vous ferai signe, lors de notre passage à Paris, pour que tous veniez manger la soupe avec nous.
J'ai beaucoup regretté pour vous la disparition du Télégraphe. Mais c'était fatal, j'avais flairé la chose, et c'était pourquoi j'hésitais tant à conclure pour mon roman. J'en suis revenu au train-train ordinaire, j'ai traité pour vingt mille francs avec Le Gil Blas, car Le Figaro m'a décidément effrayé, j'ai vu le bâillement d'ennui des lecteurs devant ce bouquin de pure physiologie artistique et passionnelle.
Travaillez, travaillez, mon ami. Je vous jure que l'oubli est là, même quand le travail est lourd, même quand il est ingrat. Et dites-vous que vous avez des amis qui vous aiment et qui veulent vous savoir heureux[53].
Une bonne poignée de main de nous deux.
A Coste.
Mont-Dore, 1er septembre 1885.
D'après vos nouvelles, et d'après celles des journaux, je pense comme vous, mon cher ami, que nous pourrions très bien nous risquer à Aix. Mais nous reculons au dernier moment: à quoi bon risquer un millionième de mauvaise chambre, dans un voyage de simple plaisir? Je préfère organiser autre chose, un séjour là-bas de deux ou trois mois, cet hiver peut-être, ou à coup sûr dans le courant de l'année prochaine; car ma femme est décidément très souffrante des bronches, et je pense que le Midi lui ferait plus de bien que le Mont-Dore où le climat est très âpre.—Vous nous dites: à bientôt; ce n'est pas à bientôt, mais à quelques mois certainement.
Nous allons donc rentrer à Médan, sans trop nous presser. Le pis est que je suis en retard, pour mon bouquin, dont le quart à peine est écrit. Puis, Germinal au Châtelet va me tracasser, malgré mon désir de m'en occuper le moins possible. Moi qui avais espéré quinze beaux jours de vacances, à manger des oursins et de la bouillabaisse!
Je lis vos lettres dans Le Sémaphore, et je vois en effet que vous nagez en pleine politique. Comme vous le dites, cela est quand même intéressant pour les gaillards sans ambition, qui s'amusent à regarder la farce humaine. Prenez des notes, et tâchez donc de nous faire quelque chose, une étude bien vivante.—C'est à l'Odéon qu'Alexis a fait recevoir deux actes, adaptés de l'anglais. Je sais en effet que Cézanne est à Gardanne, Et quant à Baille, il a raison de voir la vie en rose.
Amitiés de nous deux.
A Antony Valabrègue.
Médan, 8 octobre 1885.
Oui, mon cher Valabrègue, nous sommes de retour à Médan, et nous serons très heureux de vous avoir à déjeuner le jour qu'il vous plaira.
Comme je vais assez souvent à Paris, prévenez-moi par un mot deux jours à l'avance, pour que vous ne trouviez pas la maison vide. Nous ne déjeunons qu'à une heure, vous pouvez ne prendre que le train de dix heures cinquante, mais choisissez un beau jour, car il vous faut descendre à la station de Villennes, et il y a vingt-cinq bonnes minutes pour se rendre chez nous. Tout le monde vous indiquera la route.
En attendant votre bonne visite, promise depuis si longtemps et amicalement attendue, nous vous envoyons notre vieux et bon souvenir.
A Antoine Guillemet.
Médan, 1er novembre 1885.
Merci, mon bon Guillemet, de votre poignée de main si cordiale. Je vous réponds en toute hâte, au milieu des lettres qui pleuvent chez moi et des réponses que je suis forcé de faire.
Hein? Quelle aventure bête! Mais je les crois touchés sérieusement, cette fois. Si le pauvre Germinal n'est pas joué, il aura été tout de même une fameuse pierre dans le jardin des imbéciles.
Donc, vous vous plaignez du temps, et vous n'avez pas fait grand'chose. J'en ai autant à votre service, mon roman est très en retard, je vais être forcé de rester ici jusqu'aux premiers jours de mars. Mais, à un de mes voyages à Paris, si je trouve un moment, j'irai vous serrer la main et voir vos études.
Ma femme ne va pas bien du tout. Le Mont-Dore, cette année, lui a été très défavorable. Il est à croire que je la mènerai simplement dans le Midi, l'année prochaine. Elle embrasse petit Jean[54], et envoie ses amitiés à votre femme.
Bon courage, mon ami, bonne santé, et travaillez loin des crétins: c'est le bonheur.
Cordialement à vous.
A Henry Céard.
Médan, 11 novembre 1885.
Merci, mon bon ami. Je reçois ce matin votre paquet de journaux, et vous êtes bien gentil de vous être donné toute cette peine.
Les résultats de la campagne n'ont pas été douteux pour moi une seconde. J'irai jusqu'au bout, et lorsque la Chambre aura voté le maintien de la Censure, vous verrez de quelle façon je me séparerai de la littérature française. C'est une honte, cette lâcheté. Et ce qui m'indigne surtout, c'est la solitude où je me sens. A part le brave Geffroy, mon vieil Alexis, deux ou trois autres enfants perdus, pas un mot de soutien, pas une solidarité de talent et de courage. Ah! les lâches, tous! même nos amis!
Et vous qui parlez de demander la suppression du Ministère des Beaux-Arts! Mais, mon bon ami, tous nos confrères se mettraient à plat ventre pour lécher les bottes des chefs de bureau!
Moi, toute cette ignominie me donne l'envie de faire des chefs-d'œuvre. Je me porte très bien et je travaille comme un ange.—Merci, merci encore et venez donc nous surprendre, un jour que la boue de Paris vous montera à la gorge.
Affectueusement à vous.
Au même.
Médan, 16 novembre 1885.
Mon bon Céard, permettez-vous à ma vieille amitié et à mon titre d'aîné, de vous dire que c'est vous qui êtes le grand enfant dans toute cette affaire? Si vous avez compté que quelque chose d'utile aux lettres ou à moi peut sortir d'une décision de la Chambre, c'est que vous avez encore des illusions. Je garde votre lettre et nous en causerons un jour ensemble: vous en rirez.
Maintenant, laissez-moi dire que je ne suis pas engagé du tout, que M. Laguerre m'a été amené et que je n'ai pu le consigner à ma porte, que je lui ai dit mon engagement avec Clemenceau, qu'il a été entendu que Clemenceau seul déciderait, que l'affaire est entre les mains de ce dernier. En effet, il a été question d'une interpellation, qui ne serait sans doute que du bruit inutile; mais soyez persuadé qu'un projet de loi sera un enterrement de troisième classe. Cela m'est égal du reste, interpellation, projet de loi, ce qu'on voudra. Il me faut simplement quelque chose, puisque j'ai annoncé qu'il y aurait quelque chose.
J'ai déjà écrit à Clemenceau. Je lui écris encore en même temps qu'à vous, pour lui répéter ce que je lui ai déjà dit, que je le laisse seul maître de la situation! Je n'agirai certainement en dehors de lui que lorsqu'il m'aura averti lui-même de n'avoir plus à compter sur ses bons offices.
Et maintenant, pardonnez-moi de vous avoir fourré là-dedans. Il m'était si facile d'en porter toute la responsabilité, qui m'est légère!
Bien affectueusement à vous.
Au journal Le Figaro.
9 décembre 1885.
Louis Desprez[55].
Je l'ai connu et je l'ai aimé.
C'était un pauvre être, mal poussé, déjeté, qu'une maladie des os de la hanche avait tenu dans un lit pendant toute sa jeunesse. Il marchait péniblement avec une béquille, il avait une de ces faces blêmes et torturées des damnés de la vie, sous une crinière de cheveux roux.
Mais, dans ce corps chétif d'infirme, brûlait une foi ardente. Il croyait à la littérature, ce qui devient rare. Il avait le plus haut des courages, le courage intellectuel; que d'hommes de grand talent sont des lâches dans l'ordre des idées! C'était en le sentant brave et croyant que je m'étais mis à l'aimer. Fils d'un universitaire, il avait dû rompre avec sa famille, il vivait d'une petite rente, à l'écart; et cet enfant de vingt et quelques années, si faible, rêvait les grandes luttes, s'exténuait au travail, déjà marqué pour le martyre.
Lorsqu'il eut publié Autour d'un Clocher, et qu'on lui fit ce procès imbécile dont il allait mourir, je fus pris d'une pitié inquiète devant sa faiblesse. Il m'avait demandé mon avis, je le conjurai de plier l'échine, d'implorer la clémence par une attitude soumise. Mais il ne m'écouta point; on se souvient peut-être qu'il voulut plaider lui-même son cas, réclamer à voix haute la liberté des lettres, ce qui, naturellement lui valut un mois de prison. N'était-ce pas fatal? La loi inepte[56] qu'on a votée pour empêcher le trafic malpropre d'une douzaine de polissons, ne devait elle pas égorger d'abord un pauvre enfant qui promettait un écrivain de race? Toujours l'effroi de la liberté, cet effroi qui, un de ces beaux matins, nous mettra au cou le carcan d'un dictateur.
Voilà le malheureux à Sainte-Pélagie, car il refusa encore de m'entendre lorsque je le suppliai de solliciter la grâce de faire son mois dans une maison de santé. Il s'obstinait crânement à faire sa peine, an nom de la littérature outragée en lui. Et le martyre passa ses espérances, car on le mit avec les voleurs, dans l'enfer du droit commun; oui, pour avoir écrit un livre, pour quelques pages libres, comme il y en a cent dans nos vieux auteurs! Nous allâmes le voir, Daudet et moi, et je me souviendrai toujours de son entrée, dans le petit parloir: effaré, hâve, ses cheveux rouges dressés sur son front livide, n'ayant pas même pu se laver depuis cinq jours, si sale qu'il ne voulut point nous donner la main. M. Camescasse, alors préfet de police, a été particulièrement odieux dans cette affaire. Vainement, des hommes de lettres s'en mêlèrent, il fallut qu'un homme politique, M. Clemenceau, intervînt. C'était dans l'ordre, ces gens au pouvoir nous dédaignent, mais pas autant que nous les méprisons.
Eh bien! ils l'avaient assassiné, simplement. Quand il sortit, il vint me voir, traînant sa jambe avec plus de peine, et il me dit: «Je crois bien qu'ils m'ont achevé; je vais m'enterrer à la campagne, pour tâcher de me remettre». En arrivant là-bas, dans la petite maison qu'il possédait au fond de la Champagne, il dut prendre le lit et il ne l'a plus quitté; des souffrances atroces, la jambe immobilisée dans un appareil, et un rhume, aggravé par Sainte-Pélagie qui se tournait en bronchite aiguë. Hier, il en est mort.
J'avoue que je n'ai pas mon sang-froid. Tout à l'heure, en apprenant la nouvelle, je me suis senti soulevé de colère. Mes mains en tremblent encore, c'est une rage d'indignation. Et le pauvre enfant me hante, il se dresse continuellement devant mes yeux, il semble attendre quelque chose de moi. Oui, c'est son dernier vœu que j'ai à remplir, j'aurais un éternel remords si je ne protestais pas à voix haute, de toute ma douleur. Je le dois à lui, à moi-même, à la littérature qui est ma vie. En ce moment, je ne veux plus savoir si, dans cet assassinat, il y a eu un tribunal, des jurés, un préfet de police; j'ai l'unique et invincible besoin de crier: «Ceux qui ont tué cet enfant sont des misérables!»
A Alphonse Daudet.
Médan, 15 décembre 1885.
Certes, oui, mon ami, nous voulons être tous les deux de la fête. Mais n'envoyez pas les places ici, de peur qu'elles ne se croisent avec nous; remettez-les à Charpentier, chez qui nous devons dîner, le soir de Sapho. Et merci.
Je viens de recevoir Tartarin. Il a bon air et sent bon. Les extraits que j'ai lus dans les journaux sont d'une bien jolie verve. Nous allons, ce soir, commencer le vrai régal, et nous en causerons, comme vous dites.
Rien de nouveau ici, naturellement. Je travaille à en être malade, bousculé par ce diable de Gil Blas, qui m'a fait accepter une date trop rapprochée. Je souhaite ardemment les deux jours de repos que je vais prendre.
Bonne santé à Mme Daudet, un gros succès à vous, mon ami, et nos vives amitiés à vous tous.
Les journaux me renseigneront, épargnez-vous la dépêche, à moins d'une aventure exceptionnelle.
A Henry Céard.
Médan, 23 février 1886.
Mon cher Céard, je n'ai fini L'Œuvre que ce matin. Ce roman, où mes souvenirs et mon cœur ont débordé, a pris une longueur inattendue. Il fera soixante-quinze à quatre-vingts feuilletons du Gil Blas. Mais m'en voici délivré, et je suis bien heureux, très content de la fin, d'ailleurs.
J'ai bien reçu les numéros du National et de La Justice, et je vous remercie. J'ai envoyé une carte à M. Millot. Hein? faut-il peu de chose pour les mettre en branle? On aurait le temps, qu'on pourrait vraiment s'amuser à les exaspérer. Du reste, cette affaire d'Amérique s'annonce comme très intéressante. Je prépare d'autres coups.
Nous ne rentrerons pas à Paris avant le 10 mars. J'ai ici à surveiller encore des ouvriers, et je désirerais d'autre part en finir avec les épreuves de L'Œuvre, pendant que je suis tranquille. Puis, j'avoue que, en dehors de mes quelques amis, Paris me tente peu, d'autant plus que je n'ai pas, cette fois, de notes à y prendre. Me voilà déjà mordu par mon roman sur les paysans[57]. Il me travaille, je vais me mettre tout de suite à la chasse aux notes et au plan. Je veux m'y donner tout entier.
Et vous, mon vieil ami, vous me paraissez morose, malgré le gain de votre procès. Pourquoi donc ne vous donnez-vous pas à une œuvre? Je vous assure que, dans le néant de tout, c'est encore l'inutilité la plus passionnante.
Enfin, à bientôt, et nous recauserons de ça. C'est un crime, avec vos facultés, de vous soustraire comme vous le faites. Nous vous le disons tous. Il faudra finir par nous écouter.
Une vigoureuse poignée de main, et les bonnes amitiés de ma femme.
Au même.
Châteaudun, 6 mai 1886.
Mon cher Céard, après une journée à peu près inutile passée à Chartres, je suis ici depuis hier, et je tiens le coin de terre dont j'ai besoin. C'est une petite vallée à quatre lieues d'ici, dans le canton de Cloyes, entre le Perche et la Beauce, et sur la lisière même de cette dernière. J'y mettrai un petit ruisseau se jetant dans le Loir,—ce qui existe d'ailleurs; j'y aurai tout ce que je désire, de la grande culture et de la petite, un point central bien français, un horizon typique, très caractérisé, une population gaie, sans patois. Enfin le rêve que j'avais fait.—Et je vous l'écris tout de suite, puisque vous vous êtes intéressé à mes recherches.
Je retourne demain à Cloyes, d'où j'irai revoir en détail ma vallée et ma lisière de Beauce. Après-demain, j'ai rendez-vous avec un fermier, à trois lieues d'ici, en pleine Beauce, pour visiter sa ferme. J'aurai là toute la grande culture. Aujourd'hui, je suis resté à Châteaudun, pour assister à un grand marché de bestiaux. Tout cela va me prendre quelques jours, mais je rentrerai avec tous mes documents, prêt à me mettre au travail.
Et voilà. Un temps merveilleux, un pays charmant, je ne parle pas de la Beauce, mais des bords du Loir.
A bientôt, n'est-ce pas? Ma femme vous envoie ses meilleures amitiés, et je vous serre bien affectueusement la main.
Nous serons sans doute à Médan mardi.
Au même.
Médan, 16 juin 1886.
Mon ami, n'auriez-vous pas autour de vous, dans des paperasses, les armes de Dourdan (Seine-et-Oise) et celles de Médan: je parle des écussons, avec l'indication des couleurs héraldiques? J'aurais besoin de ces documents pour ma nouvelle salle de billard. Les armes de Médan seraient-elles de la famille qui a possédé le château: les Médan de Beaulieu, je crois. A l'église nous n'avons malheureusement que des armoiries détruites.—Enfin, voyez donc ça. Ici, je ne sais où frapper.
Autrement, rien de nouveau. Je me suis mis cahin-caha à l'écriture de mon bouquin. Le premier chapitre est terminé: cela s'annonce assez largement, sans le sublime que ma sacrée caboche ne peut s'empêcher de rêver.
Et vous, êtes-vous content? avez-vous des nouvelles de l'Odéon? Je ne vois rien dans les journaux, je commence à partager vos inquiétudes, bien qu'il me semble toujours impossible qu'on ne vous joue pas.
A bientôt, et affectueusement pour nous deux.
Je cherche également les armoiries de Corfou, une des Iles Ioniennes appartenant à la Grèce. Ma grand'mère paternelle y était née.—Vous n'avez pas de rapports avec des Grecs[58]?
Au même.
Médan, 25 juin 1886.
Merci mille fois, mon bon ami. J'ai reçu ce matin les petits croquis, et grâce à vous, j'ai même de quoi choisir. Ces documents sont plus que suffisants.
Vous avez bien fait de rejeter les armes si compliquées de Venise, qui eussent été inexécutables ici. Du reste, Cameroni, à qui j'avais écrit en même temps qu'à vous, m'a envoyé le lion ailé de Saint-Marc sur azur, d'un très joli effet. Voilà qui complète le tout.
Maintenant, vous seriez bien aimable de me dire comment je pourrais reconnaître l'obligeance de votre collègue à Carnavalet, qui a dessiné les croquis. Puis-je lui envoyer un de mes livres, quand j'irai à Paris, ou quoi?
Rien de nouveau. Je travaille, je surveille mes ouvriers, et c'est tout.
Bien affectueusement.
A J. van Santen Kolff.
(FRAGMENT)
Juin 1886.
... Je travaille encore au plan de mon prochain roman La Terre, je ne me mettrai à écrire que dans une quinzaine de jours; et ce roman m'épouvante moi-même, car il sera un des plus chargés de matière, dans sa simplicité. J'y veux faire tenir tous nos paysans avec leur histoire, leurs mœurs, leur rôle; j'y veux poser la question sociale de la propriété; j'y veux montrer où nous allons, dans cette crise de l'agriculture, si grave en ce moment. Toutes les fois maintenant que j'entreprends une étude, je me heurte au socialisme. Je voudrais faire pour le paysan, avec La Terre, ce que j'ai fait pour l'ouvrier avec Germinal.—Ajoutez que j'entends rester artiste, écrivain, écrire le poème vivant de la terre: les saisons, les travaux des champs, les gens, les bêtes, la campagne entière.—Et voilà tout ce que je puis vous dire, car il me faudrait autrement entrer dans des explications qui dépasseraient mon courage. Dites que j'ai l'ambition démesurée de faire tenir toute la vie du paysan dans mon livre, travaux, amours, politique, religion, passé, présent, avenir; et vous serez dans le vrai. Mais aurai-je la force de remuer un si gros morceau? En tout cas, je vais le tenter...
Au même.
(FRAGMENT)
Le 19 juillet 1886.
... Je suis en plein travail, pour mon roman La Terre. Mais c'est une besogne terrible, je ne compte pas être prêt avant mars, et je doute que je publie cette fois l'œuvre en feuilletons. Pourtant, rien n'est décidé. Je ne suis pas mécontent des quelques chapitres faits, seulement le sujet me déborde; il est si vaste! Car j'y veux faire tenir toute la question rurale en France: mœurs, passions, religion, politique, patrie, etc., etc. Enfin, je ne puis que me donner tout entier, et c'est ce que je fais; le reste est hors de ma puissance...
A Antoine Guillemet.
Médan, 22 août 1886.
Qu'êtes-vous allé faire à Cayeux, mon pauvre ami? Je savais par Huysmans, qui y est allé, quel désert de sable c'était. Et votre femme qui vous arrive malade dans ce pays du spleen! Votre lettre nous a désolés. Mais nous espérons bien que vos ennuis vont finir, que votre femme se remettra, et que vous rentrerez à Moret, où vous aurez des arbres, au moins.
Nous, nous n'avons pas encore quitté Médan, et il est peu croyable que nous le quittions cette année, à moins que nous n'allions prochainement passer huit jours à Saint-Palais, près de Royan, où se trouvent les Charpentier. Nous avons eu des ouvriers, et nous en avons encore pour une salle que j'ai fait construire. Puis, j'ai mon roman terrible qui me cloue,—un livre qui me donnera bien du mal et qui m'empêchera de rentrer à Paris avant mars peut-être. Vous savez que je ne suis jamais content quand je travaille. Enfin, pourvu que je ne dégringole pas trop vite, c'est tout ce que je demande. Au demeurant, nous sommes bien ici, ma femme ne va pas trop mal, et il ne faut pas demander davantage.
Écrivez-moi, quand vous rentrerez à Paris, car je tâcherai d'aller vous serrer la main, à un de mes voyages.
Bonne santé à votre femme, bon courage à vous, et bonne poussée à Jeanne, qui doit grandir comme un arbre. Et n'attendez pas trop pour nous écrire que votre femme est rétablie,. Ma femme se joint à moi et vous serre à tous affectueusement la main.
A J. van Santen Kolff.
(FRAGMENT)
Le 9 novembre 1886.
... Je travaille toujours à La Terre, mais je ne suis pas encore à la moitié du livre. J'ai dû prendre des vacances cet été, étant très las. Le livre ne peut plus paraître avant mai. C'est une œuvre bien longue, bien hardie, et qui me donne un mal infini...
A Antoine Guillemet.
Médan, 24 novembre 1886.
Mon cher Guillemet,
Nous sommes bien chagrins d'apprendre que les choses ne vont pas mieux chez vous. Nous pensions votre femme remise, et voilà, nous dites-vous, que les ennuis continuent. Décidément, nous sommes tous patraques, car nous autres aussi, nous n'allons que cahin-caha, sans rien de grave pourtant. Il faut se dire que nous n'avons plus vingt ans, que la cinquantaine arrive, du moins pour nous, et qu'on doit payer sa dette à l'âge.
Eh! non, je ne suis guère avancé, avec mon bouquin; La Terre, elle aussi, ne va que lentement. J'ai toutes les peines du monde avec ce sacré livre. Aussi ne rentrerons-nous à Paris que vers la fin janvier, car je veux donner un coup de collier d'ici là. Et une de mes premières visites sera pour vous, car je veux voir les belles choses que vous rapportez.
Courage, tout s'arrangera, mon ami. Votre femme se portera mieux et nous redeviendrons jeunes. En tous cas, nous lui souhaitons une bonne santé, et nous vous envoyons nos vieilles amitiés à vous et au petit Jean.
A Henry Céard.
Paris, 19 décembre 1886.
Mon cher ami,
Je vous ai cherché partout dans la salle, hier soir. Et voilà que je pars sans vous avoir revu. A bientôt, n'est-ce pas? puisque vous venez pour Noël. Les Charpentier prendront le train de 2 heures, samedi, et j'irai les prendre à Villennes. Voyez donc si vous pouvez faire la route avec eux.
N'oubliez pas ma rue, la rue qui doit avoir disparu dans la trouée faite pour les Halles, et d'un nom possible.—Autre chose: vous seriez bien gentil de voir si vous n'avez pas, à votre bibliothèque, le Catéchisme poissard, une brochure, je crois, qu'on vendait sous Louis-Philippe pour les engueulements du carnaval. Vous m'en copieriez les répliques les plus salées, que vous m'enverriez.
Merci, et à bientôt.
Affectueusement.
A Edouard Lockroy.
Médan, 24 décembre 1886.
Cher monsieur Lockroy.
Je tiens à vous dire combien j'ai été touché d'apprendre que, sans me prévenir, vous aviez demandé pour moi, au ministre de l'Instruction publique, la croix de la Légion d'honneur. Je vois là une marque d'amitié personnelle et de grande sympathie littéraire, dont je suis très fier.
Mais que voulez-vous? je ne suis plus d'âge à souhaiter des récompenses. Me voici déjà dans les vétérans, et ce que j'aurais accepté au lendemain de L'Assommoir, me semble inutile après Germinal. Il faut garder ça pour les jeunes écrivains qui ont besoin d'être encouragés.
Ce que je n'oublierai pas, cher monsieur Lockroy, c'est votre bonne pensée de m'être agréable, et veuillez croire que je vous en garde une gratitude infinie.
Votre très reconnaissant et très dévoué.
A Alphonse Daudet.
Médan, 26 décembre 1886.
Mon cher ami,
Charpentier me parle de l'idée touchante et charmante que vous avez eue, de réunir nos trois noms[59] sur l'affiche, pour le bénéfice de Flaubert; et j'ai le très gros chagrin de ne pouvoir autoriser la représentation d'un acte séparé de Thérèse Raquin.
Songez donc à ma situation particulière. Goncourt et vous, vous avez eu votre revanche; tandis que moi, j'attends encore la mienne. Ce serait vraiment trop chanceux de jouer cette partie sur un acte séparé, et dans quelles conditions? devant un public forcément détestable, sans critique, pour une seule fois. Ajoutez que le troisième ou le quatrième acte prendrait une noirceur abominable, en éclatant sans la préparation des deux premiers. La pièce n'est plus connue, il est nécessaire qu'elle reparaisse dans son entier pour être jugée équitablement. Enfin, présentée ainsi, la partie me fait peur. C'est déflorer la reprise, c'est risquer l'épreuve sans prudence. Admettez un froid, on dira: «inutile de reprendre ça, c'est jugé.» Je suis sûr que, si le vieux vivait, il me crierait: «Mon brave, l'œuvre avant tout!»
J'attendais la confirmation officielle de votre croix d'officier, pour vous envoyer les félicitations du ménage. Mais, puisque je vous écris, je vous les adresse tout de suite, et j'y ajoute nos vives amitiés pour vous tous.
A J. van Santen Kolff.
(FRAGMENT)
Le 12 mars 1887.
... Je n'en suis encore qu'aux deux tiers de La Terre. Ce roman, qui sera le plus long de ceux que j'ai écrits, me donne beaucoup de mal. J'en suis content, autant que je puis l'être, c'est-à-dire avec ma continuelle fièvre et mes éternels doutes...
A Henry Bauer.
Paris, 19 avril 1887.
Mon cher Bauer,
Merci mille fois, du fond du cœur; et laissez-moi vous dire que je sens la grande bravoure de votre article, que c'est elle surtout qui me touche. La pièce a de sérieux défauts[60]. Si vous n'avez pas voulu les voir, c'est un combattant qui défend le drapeau menacé. Soyez donc certain que je prends de votre article ce que je dois en prendre. Serrons les rangs devant l'ennemi; mais pas de vanité, rien que le désir de mieux faire, pour décider enfin de la victoire.
Votre bien dévoué et bien reconnaissant.
Au même.
Paris, avril 1887.
Ah! que vous êtes brave, mon cher Bauer, et que je vous remercie! J'ai lu votre article avec des frémissements de joie, dans un réveil de toute ma jeunesse batailleuse. Cela me donne l'envie de mieux faire et de faire plus haut, plus vrai. Que je voudrais répondre par une œuvre complète, à vous tous qui voulez bien mettre de l'espoir en moi! Je vous jure que si je ne tiens rien de ce que vous attendez, c'est que j'aurai crevé à la peine!
Merci encore, et tout entier à vous.
A Octave Mirbeau.
Paris, 22 avril 1887.
Mon cher Mirbeau,
Je ne suis naturellement pas tout à fait de votre avis sur Renée, bien que je me croie sans grande illusion. Mais comme je vous remercie de votre article si virulent et si vrai sur le monde des théâtres! Remarquez que le monde qui lit nos romans n'est guère meilleur; seulement, nous ne le voyons pas en tas. La bêtise est universelle, et nous ne pouvons cependant nous croiser les bras. Pour moi, il n'y a que le travail, dans le livre comme au théâtre. Quant au reste, qu'importe! L'œuvre faite, bonne ou mauvaise, bien ou mal accueillie, n'est plus à nous.
Merci encore, et cordialement.
A Georges Charpentier.
Médan, 6 mai 1887.
J'ai en effet tout reçu, mon bon ami, et je vous remercie de l'activité que vous mettez à m'être agréable, surtout en ce moment où vous devez être si bousculé par le chagrin.
Nous avons passé par là, c'est une chose affreuse. Et rien à faire; on voit la vie s'en aller de l'être qu'on aime, sans pouvoir rien retarder. Je vous souhaite bien sincèrement un prompt dénouement, car chaque jour d'angoisse est une cruauté de plus.—A bientôt, nous espérons pourtant revoir encore votre mère.
Si l'on ne siffle plus Renée, c'est peut-être qu'il n'y a plus personne. Les recettes ont beaucoup baissé depuis deux jours. Enfin, il y a déjà vingt représentations, cela me suffit.—Vous savez que nous allons imprimer tout de suite la pièce. Je viens de terminer une préface dont je suis content: nous la mettrons dans le supplément du Figaro. Peut-être vous enverrai-je le manuscrit dans deux ou trois jours, peut-être vous le porterai-je jeudi. Et nous tâcherons d'enlever ça, pour paraître sans retard, pendant que l'aventure n'est pas trop vieille. Vous devriez annoncer tout de suite la pièce au Journal de la Librairie, pour voir s'il y aura des demandes. Je ne l'espère guère, mais enfin on peut voir.
Rien autre, je me suis remis à mon roman, qui va très bien.—Nos bonnes amitiés à vous tous, dites à votre mère que nous l'embrassons, et à jeudi soir, n'est-ce pas? Nous serons chez vous de bonne heure.
Bien affectueusement.
A Émile Verellen.
25 mai 1887.
Il n'est peut-être qu'une seule fraternité, celle du malheur. La charité est la langue universelle que tous les peuples entendent et parlent. Aux nations qui se battent, il faut opposer les nations qui se plaignent et qui s'aident. Qu'un orage enfle toutes les rivières de l'Europe, que des maisons croulent, que des habitants périssent, et l'Europe ne sera plus qu'une grande famille attendrie.
A Henry Céard.
Médan, 26 mai 1887.
Mon bon ami, la fluxion a disparu, comme tout doit disparaître, n'est-ce pas? mais ma pauvre femme et moi nous sommes patraques décidément. Nous travaillons trop, elle à organiser, à surveiller cette grande coquine de maison, moi à me décarcasser jusqu'à deux heures du matin sur des phrases, pour vouloir leur faire dire des choses qu'elles ne disent pas à mon idée. Nous sommes absolument sur les dents, nous aurons bien besoin d'un mois de vacances, en août.
Et bien! quoi donc? Voilà la musique qui met le feu aux bâtiments, et la musique de Mignon encore! Ce matin, en ouvrant les journaux, cette rôtisserie générale m'a tellement bouleversé, que j'ai travaillé très mal.
Voilà, mon bon ami. Vous êtes bien gentil de vous être inquiété de nous, et nous vous envoyons nos vives affections.
A Léon Hennique.
Médan, 29 mai 1887.
Mon cher Hennique,
Nous sommes rentrés depuis trois jours à Médan, et me voilà au travail. Ne croyez donc pas que j'aie été peiné le moins du monde; énervé peut-être, passionné à coup sûr. J'ai grandi au milieu de ces batailles, elles me sont nécessaires de temps à autre, pour me fouetter. Chacune a été pour moi un pas en avant.—Renée aura de quinze à vingt représentations, au milieu de la bousculade de la presse et de l'ahurissement du public. Je vais sans doute publier la pièce tout de suite, et j'écris en ce moment, avant de me mettre à La Terre, une préface assez importante, qui liquidera l'aventure. Tout cela va bien, j'ai des envies de chef-d'œuvre.
Ma femme est dans le coup de feu de notre installation. Elle ne va pas mal, ou du moins elle ne sent pas son mal. Écrivez-moi de temps à autre, vous serez bien gentil. Moi, je vous donnerai des nouvelles, quand il y en aura de décisives.
Nos vives amitiés à votre femme et bien affectueusement à vous tous.
A J.-K. Huysmans.
Médan, 1er juin 1887.
Que j'ai du remords, mon cher ami, de ne vous avoir pas encore remercié de votre bouquin! Mais si vous saviez la bousculade où j'ai été et où je suis davantage. Après Renée, voilà La Terre! Imaginez que j'en suis aux deux tiers à peine et que Le Gil Blas m'en dévore trois cents lignes par jour!
Enfin, j'ai donc relu En Rade, dans le volume, et combien cela gagne toujours à n'être plus fragmenté, même lorsque les fragments sont longs! L'ensemble maintenant apparaît, sinon très simple, du moins très net. Vous avez là-dedans des choses superbes, les plus intenses peut-être que vous ayez écrites. Toute la partie paysans prend un relief extraordinaire. Ce n'est pas que je n'aime point les rêves, celui d'Esther est assurément une chose exquise et complète en elle-même; mais, très sincèrement, j'aurais préféré les paysans d'un côté, les rêves de l'autre. Cela, sans doute, était plus ordinaire; et quelle nouvelle étonnante pourtant, quel chef d'œuvre, digne d'A Vau-l'eau, vous aviez avec vos paysans tout seuls! Il me semble que l'opposition que vous avez voulue ne se produit pas, ou du moins se produit avec une confusion qui n'est pas de l'art. Peut-être est-ce moi qui me trompe, et je ne vous donne là que mon impression amicale et franche.
N'importe, vous êtes un fier artiste, et il n'y a pas beaucoup de romans qui aient la puissante odeur du vôtre.
Affectueusement.
A Henry Bauer.
Médan, 19 août 1887.
Votre lettre me touche beaucoup, mon cher Bauer, et comme vous le dites, si le côté ignoble de l'article en question m'a blessé un moment, les bonnes poignées de main qui m'arrivent m'ont déjà consolé.
Vous faites allusion à de bien vilains dessous, que je m'entête à ne pas vouloir constater. Heureusement, aucun des cinq signataires n'est de mon intimité, pas un n'est venu chez moi, je ne les ai jamais rencontrés que chez Goncourt et Daudet. Cela m'a rendu leur manifeste moins dur. J'ai toujours été affamé de solitude et d'impopularité, à peine ai-je quelques amis, et je tiens à eux.
Merci à l'avance de votre article. Et, je vous en prie, ne jugez pas La Terre d'après les feuilletons, attendez le volume. Mes romans perdent tant à être fragmentés. Vous êtes bien gentil de vous souvenir de mon invitation. Je ne quitterai Médan, pour aller passer un mois à Royan, que le dimanche 28. Si vous n'êtes pas de retour avant cette époque, j'ai votre promesse, et il faudra bien que vous veniez en octobre.
Merci encore, au nom du travail et de l'honnêteté littéraire.
Affectueusement à vous.
A J.-K. Huysmans.
Médan, 21 août 1887.
Merci de votre bonne lettre, mon cher Huysmans. J'avais bien reconnu le R... dans l'entortillage pédant des phrases, et Bonnetain ne pouvait être que le lanceur. Tout cela est comique et sale. Vous savez ma philosophie au sujet des injures. Plus je vais, et plus j'ai soif d'impopularité et de solitude. En somme, j'ai fini La Terre jeudi, et je suis enchanté d'avoir encore lancé ce bouquin-là dans la mare aux grenouilles. Il tombera comme il tombera, bon ou mauvais, ça ne me regarde plus. A un autre!
Nous partons à la fin du mois pour Royan ou nous passerons un gros mois. Mais comme vous êtes gentil de me promettre votre visite pour octobre! Tâchez de renvoyer votre congé vers le 15. Nous serons sûrement de retour. D'ailleurs, je vous écrirai.
Ma femme vous envoie ses amitiés, et bien affectueusement à vous de notre part à tous deux.
A Octave Mirbeau.
Royan, 23 septembre 1887.
Mon cher confrère,
Je lis votre article sur La Terre et je veux que tous sachiez bien que je ne vous en garde pas rancune. Vous dirai-je même que je m'attendais un peu à votre opinion défavorable, car il y a en vous un coin de mysticisme qui ne devait guère s'accorder avec ma vision personnelle du paysan: j'ai tâché de le voir à l'heure présente, et vous demandez qu'on le voie comme l'ont vu les gothiques. Mais vous dites très franchement et très courtoisement ce que vous pensez. Cela est bien, je vous en remercie.
Me permettez-vous pourtant de m'entêter dans mon œuvre. Je maintiens absolument la moyenne de ma vérité. Chacun me jettera «son» paysan à la tête. Pourquoi, seul, le mien serait-il faux? Je suis allé aux sources, croyez-le, autant que vous tous.
Rappelez-vous l'accueil fait à L'Assommoir, puis le revirement. J'espère que l'aventure va se reproduire pour La Terre. Les conditions sont identiques, je m'amuserai peut-être à les analyser un jour.
Croyez-moi quand même votre bien dévoué et bien reconnaissant.
A J. van Santen Kolff.
Médan, 30 octobre 1887.
Je rentre seulement à Médan, après une absence de deux mois, et je me hâte de vous répondre. J'ai passé six semaines charmantes à Royan, mais beaucoup d'ennuis, en dehors de la littérature, m'attendaient à Paris, ce qui m'a gâté un peu mes vacances. Enfin, il faut vivre.
Si La Terre n'a pas paru et ne paraîtra que le 15 novembre, c'est tout simplement que le volume n'est pas prêt. J'ai été pris de grandes paresses, j'ai traîné pour les corrections littéraires que j'ai l'habitude de faire sur les feuilletons, et c'est ainsi que les épreuves sont restées sur ma table de travail.
Je n'étais pas fâché d'autre part de laisser un peu le calme se faire, avant de lancer le volume. Jamais je n'ai eu l'idée d'écrire une préface. Mon livre se défendra tout seul et vaincra, s'il doit vaincre. J'en suis content, je crois qu'un retour d'opinion se produira en sa faveur.
Non, en dehors des conversations que j'ai eues avec Xau et Valette, je n'ai rien communiqué aux journaux. Mais c'est effroyable le nombre d'articles qui a paru. Ah! qu'ils sont bêtes! Je suis bronzé, jamais je n'ai été aussi calme ni aussi gai que pendant cette bagarre imbécile.
A Alphonse Daudet.
Paris, 19 novembre 1887.
Mais jamais, mon cher Daudet, jamais je n'ai cru que vous aviez eu connaissance de l'extraordinaire manifeste des cinq! Mon premier cri a été que ni vous ni Goncourt ne saviez rien de la grande affaire, et que l'article avait dû tomber sur vos têtes comme un pavé. C'est ce que j'ai dit aux reporters, sans arrière-pensée, avec la conviction la plus formelle. Je suis confondu que vous ayez vu là une accusation détournée de ma part. Le stupéfiant, c'est que de victime vous m'avez fait coupable, et qu'au lieu de m'envoyer une poignée de main, vous avez failli rompre avec moi. Avouez que cela dépassait un peu la mesure.
Je ne vous en ai jamais voulu, moi. Je sais parfaitement comment le manifeste a été écrit, et il faut en sourire. Votre lettre, mon cher Daudet, ne m'en cause pas moins une vive joie, puisqu'elle met fin à un malentendu dont nos ennemis étaient déjà enchantés.
Nos bien grandes amitiés à Mme Daudet et à vous.
A Henry Bauer.
Paris, 25 novembre 1887.
Merci mille fois, mon cher Bauer, des lignes sympathiques que vous consacrez à La Terre. Vous avez raison, nous ne devrions pas publier nos romans en feuilletons. Ainsi, pour celui-ci, il est certain qu'on ne l'a pas jugé sur son ensemble, et qu'on ne reviendra pas de sitôt sur les injures dont on l'a accablé: je parle de la critique. En somme, il aura la fortune qu'il doit avoir. Une fois l'œuvre faite, je ne m'en préoccupe plus.
Mais je vous suis bien reconnaissant de votre bonne poignée de main littéraire, et je veux que vous me sachiez votre bien affectueux.
A Alphonse Daudet.
Paris, 18 décembre 1887.
Mon cher ami,
Je connaissais à peu près tous les chapitres de vos Trente ans de Paris. Mais avec quel charme je viens de les relire! Il y a là, pour nous, hommes du métier, des pages bien intéressantes, et il y a pour moi, qui ai vécu une vie parallèle à la vôtre, des souvenirs qui éveillent puissamment les miens. Je sors tout secoué de ma lecture.
Votre Tourguéneff m'a fait revivre des heures déjà lointaines, et votre note de la fin, les quelques lignes ajoutées, m'a serré le cœur. C'est la vie, paraît-il. D'ailleurs, je crois que ces choses ont pris, sous des plumes maladroites, une brutalité qu'elles n'ont jamais eue. Ah! mon ami, ce n'est pas le mal qu'on dit des autres qui vous brouille, c'est le mal qu'on vous en fait dire.
Nos meilleurs souvenirs à Mme Daudet, et bien cordialement à vous.
A J. van Santen Kolff.
(FRAGMENT)
22 janvier 1888.
... Vous savez que, dans le dernier volume de la série, réservé au Docteur Pascal, celui-ci développera l'arbre et l'établira définitivement. C'est pourquoi je n'ai eu aucun scrupule à modifier légèrement l'indication hâtive que j'en ai donnée, en tête d'Une Page d'amour. Je compléterai l'arbre généalogique à la fin. Déjà, j'ai dû créer ainsi Angélique. J'espère qu'on me pardonnera ces retouches, d'autant plus que sur tous les autres points, mon plan primitif a été suivi avec une extrême rigueur...
A Georges Renard.
Paris, 17 février 1888.
Monsieur,
Je vous autorise bien volontiers à publier ma lettre à la suite de votre étude sur Le Naturalisme contemporain; et je vous avouerai même que je serai très heureux d'avoir le texte de cette lettre, car j'ai toujours l'idée de développer ma réponse à vos objections. Vous me ferez donc un vif plaisir, lorsque votre livre sera paru, en m'en adressant un exemplaire.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes meilleurs sentiments.
A J. van Santen Kolff.
(FRAGMENTS)
5 mars 1888.
Même hésitation de mes souvenirs, au sujet de votre question sur Nana. C'est peut-être céder un peu trop au symbole en disant que le corps pourri de Nana est la France agonisante du second empire. Mais, évidemment, j'ai dû vouloir quelque chose d'approchant.
Combien je vous remercie de la traduction si intéressante que vous m'envoyez! M. Alberdingk Thym m'a écrit dernièrement, en m'envoyant son étude. Mais, dans mon ignorance du hollandais, je ne me doutais guère des éloges hyperboliques que contenait cet article. Vous vous doutez bien que je ne les accepte pas tous. J'en suis pourtant profondément touché, car je sens cette exaltation sincère. Vous ne pouviez me causer une plus grande joie qu'en me traduisant ces pages si débordantes de sympathie. Merci, merci encore! Il est si doux de se savoir des amis, lorsqu'on sent autour de soi tant d'adversaires!
On m'a souvent reproché de ne pas tenir compte de l'au-delà, et c'est pourquoi j'ai voulu faire la part du rêve dans ma série des Rougon-Macquart. Depuis des années, j'avais le projet de donner un pendant à La Faute de l'abbé Mouret, pour que ce livre ne se trouvât pas isolé dans la série. Une case était réservée pour une étude de l'au-delà. Tout cela marche de front, dans ma tête, et il m'est difficile de préciser des époques. Les idées restent vagues, jusqu'à la minute de l'exécution. Mais soyez certain que rien n'est imprévu. Le Rêve est arrivé à son heure, comme les autres épisodes.
A Coste.
Paris, 1er avril 1888.
Mon cher ami,
Vous ne donnez plus signe de vie, et pour vous réveiller, j'ai de nouveau recours à votre obligeance. Voici de quoi il s'agit.
A Médan, dans ma grande salle, contre un mur, je vais faire une panoplie d'instruments de musique. Mais il me manque une pièce importante, pour le milieu, et je désire vivement trouver un tambourin. Ici, mes recherches ont été vaines. Tâchez donc, à Aix ou à Marseille, de me procurer ce tambourin. Je le préférerais ancien: il y en a du xviiie siècle, avec de fines sculptures et une patine très belle. Mais si vous n'en trouvez pas chez les brocanteurs, voyez à m'en avoir un neuf très joli alors, tout ce qu'on fait de mieux, sans oublier la baguette et le galoubet. Faites-moi connaître le prix demandé et par retour du courrier je vous donnerai l'ordre d'achat.—Encore un coup, un tambourin ancien me plairait davantage. Je vous donne jusqu'au 25 de ce mois pour me trouver ça.—Merci, merci, et merci.
Ici, je suis dans une bousculade terrible. Germinal passera dans trois semaines et les répétitions sont très laborieuses. D'autre part, Le Rêve, mon prochain roman, commence à paraître dans La Revue illustrée.—J'aspire vivement à la fin du mois, époque où il me sera enfin permis d'aller me cloîtrer à Médan, pour travailler un peu tranquille.
Je sais que vous plongez à fond dans la politique, et je ne vous envie pas. Mais vous travaillez, vous luttez, et c'est vivre. Vous nous manquez beaucoup ici, il faudra bien un jour que vous veniez reprendre votre place.
Affectueusement.
A J. van Santen Kolff.
(FRAGMENT)
7 juillet 1888.
... Quant à mes études locales des lieux à décrire, voici. Le plus souvent, je crée le hameau dont j'ai besoin, en gardant les villes voisines telles qu'elles existent. Cela me donne plus de liberté pour mes personnages. C'est ce que j'ai encore fait dans La Terre. Rognes est inventé, et je me suis servi d'un village, Romilly-en-Beauce, en le modifiant. C'est au mois de mai 1886 que je suis allé passer quinze jours à Châteaudun et à Cloyes, pour prendre les notes nécessaires. En général, une quinzaine me suffit: je préfère une impression courte et vive. Quelquefois pourtant, je retourne revoir les lieux, au cours de mon travail. Ma femme m'accompagnait, comme toujours. Nous avons couché à Châteaudun et à Chartres. Nous avons parcouru le pays en landau attelé de deux chevaux: une petite maison roulante! C'est très commode; on est là chez soi, on est très bien...
A Guy de Maupassant.
Médan, 14 juillet 1888.
Vous m'avez pardonné, n'est-ce pas? mon cher ami, d'avoir fait du mystère avec vous. Mme Charpentier venait de m'apporter ici l'offre de Lockroy, et cela d'une façon si délicate, que j'avais cédé. Mais, par enfantillage peut-être, je ne voulais pas qu'il existât une acceptation écrite de moi. De là ma réponse ambiguë à votre lettre si aimable.
Oui, mon cher ami, j'ai accepté après de longues réflexions, que j'écrirai sans doute un jour, car je les crois intéressantes pour le petit peuple des lettres, et cette acceptation va plus loin que la croix, elle va à toutes les récompenses, jusqu'à l'Académie; si l'Académie s'offre jamais à moi, comme la décoration s'est offerte, c'est-à-dire si un groupe d'académiciens veulent voter pour moi et me demandent de poser ma candidature, je la poserai, simplement, en dehors de tout métier de candidat. Je crois cela bon, et cela ne serait d'ailleurs que le résultat logique du premier pas que je viens de faire.
Quand je vous verrai, je veux causer avec vous de ces choses, car je serais très heureux de vous savoir de mon avis.
Merci encore et bien affectueusement à vous.
A Octave Mirbeau.
Médan, 9 août 1888.
Ah! mon cher Mirbeau, voici des années qu'on m'annonce ma fin, et je dure!
Je vous pardonne bien charitablement d'augmenter le mensonge autour de moi, car vous ne savez ce que vous dites, parlant de choses que vous ignorez.
D'ailleurs, je suis tranquille. Vous êtes un croyant, facile aux conversions, et si jamais la vérité se refait en vous sur mon compte, je vous connais d'une assez grande bonne foi pour la confesser.
Bien à vous quand même.
A Alphonse Daudet.
Paris, 21 octobre 1888.
Je ne crois rien de ce qu'on me rapporte, mon cher ami, et si, de votre côté, vous n'écoutez point ceux qui pensent avoir intérêt à nous désunir, notre vieille amitié n'est point morte encore. Cette question bête de l'Académie ne doit même pas exister entre nous, car je suis bien certain que vous comprendriez mon attitude, le jour où il me conviendrait de m'y présenter, de même que je vous aurais approuvé, si vous aviez cru devoir à votre situation de désirer un fauteuil. Ce sont là de simples arrangements personnels, et il faut des rencontres de circonstances et des commentaires méchants, pour leur donner des significations de rivalité préméditée, qu'ils n'ont pas.
Croyez-moi toujours votre très affectueux.
Au Dr Maurice de Fleury.
Paris, 9 décembre 1888.
Monsieur et cher confrère,
Je n'ai aucune opinion nette sur la question que vous me posez. Personnellement, j'ai cessé de fumer, il y a dix ou douze ans, sur le conseil d'un médecin, à une époque où je me croyais atteint d'une maladie de cœur. Mais croire que le tabac a une influence sur la littérature française, cela est si gros, qu'il faudrait vraiment des preuves scientifiques pour tenter de le prouver. J'ai vu de grands écrivains fumer beaucoup et leur intelligence ne s'en porter pas plus mal. Si le génie est une névrose, pourquoi vouloir la guérir? La perfection est une chose si ennuyeuse, que je regrette souvent de m'être corrigé du tabac. Et je ne sais rien autre chose, je n'oserais rien dire de plus sur la question.
Bien à vous.