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Correspondance: Les lettres et les arts

Chapter 13: X
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About This Book

Letters written early in the author's career to a younger poet and to literary and artistic colleagues mix practical news, career anxieties, and aesthetic reflection. The correspondence balances discussions of literary and art criticism, reports on lectures and reviews, and candid accounts of manuscript habits and financial or professional strain, while offering encouragement and advice to a friend. Frequent references to mutual acquaintances in the art world and to temporary moves away from Paris illuminate the writer's developing networks and ambitions, with later brief notes showing a persistent personal bond despite changing circumstances.

The Project Gutenberg eBook of Correspondance: Les lettres et les arts

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Title: Correspondance: Les lettres et les arts

Author: Émile Zola

Release date: February 21, 2018 [eBook #56622]

Language: French

Credits: Produced by Madeleine Fournier. Images provided by The Internet Archive.

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE: LES LETTRES ET LES ARTS ***

CORRESPONDANCE

—LES LETTRES ET LES ARTS—


ÉMILE ZOLA

CORRESPONDANCE

—LES LETTRES ET LES ARTS—


TROISIÈME MILLE


PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, rue de grenelle, 11


1908

Tous droits réservés.


IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

15 exemplaires numérotés sur papier du Japon

50 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.


AVIS DE L'ÉDITEUR

La Correspondance d'Émile Zola est publiée en trois parties distinctes:

La première, qui forme la matière du premier volume, comprend les lettres de jeunesse, celles que l'écrivain, alors à ses débuts, écrivait à trois de ses amis et condisciples;

Les lettres touchant à des questions littéraires ou artistiques et adressées pour la plupart à des confrères font l'objet du présent volume;

Le troisième volume contiendra exclusivement des lettres relatives à l'Affaire Dreyfus.

E. F.


CORRESPONDANCE

—LES LETTRES ET LES ARTS—


LETTRES A ANTONY VALABRÈGUE


Les lettres qu'on va lire ont été écrites par Émile Zola au début de sa carrière. Il avait noué des relations d'amitié, à Aix-en-Provence, avec le poète Antony Valabrègue, âgé alors de dix-neuf ans et qui faisait ses premiers essais dans la littérature. Celui-ci venait de temps à autre à Paris, avant d'y être fixé définitivement, et, dans l'intervalle de ces voyages, une correspondance s'échangea entre les deux jeunes gens.

Zola, de quelques années plus âgé que son ami, lui raconte ses premiers succès, lui fait part de ses projets et de ses théories littéraires, lui parle de ses découragements et de ses espérances, et cherche à lui faire partager ses idées, tout en donnant au débutant des conseils et des avis.

Le romancier appelle son ami à Paris, auprès de lui. Il voudrait l'entraîner dans la mêlée littéraire; mais l'esprit contemplatif du jeune homme n'était pas porté vers le roman; son tempérament le dirigea vers la critique littéraire, et plus tard, vers la critique d'art où il se fit rapidement un nom, tout en restant poète jusqu'à sa dernière heure.

M. Emile Blémont, dans la préface qu'il a écrite pour le volume des poésies posthumes d'Antony Valabrègue paru en 1902—l'Amour des Bois et des Champs,—cite quelques passages de cette correspondance, dans lesquels Émile Zola envoie des appels pressants à son ami resté à Aix.

Les lettres que nous publions, dans ce chapitre à part, ont été écrites d'une façon suivie de 1864 à 1867. A ce moment, Antony Valabrègue s'installa à Paris, et débuta avec des vers dans L'Artiste, dirigé par Arsène Houssaye, à qui Zola l'avait très chaudement recommandé. A cette époque les deux amis se voyaient fréquemment, et la correspondance cessa naturellement.

La guerre dispersa les uns et les autres. Émile Zola, à qui le médecin avait conseillé de conduire sa femme dans le Midi, se décida à quitter Paris pour aller installer sa mère et sa femme près de Marseille, chez des amis; quand il voulut revenir, c'était impossible, Paris était bloqué. Il resta donc à Marseille et y fonda, pour occuper ses loisirs forcés, un journal: La Marseillaise. Antony Valabrègue fut incorporé dans la garde mobile des Bouches-du-Rhône. Quelques lettres furent échangées de Bordeaux, en 1871, où les deux amis se rejoignirent après l'armistice.

Les années suivantes ne nous donnent plus que de courts billets sans intérêt littéraire, mais qui témoignent que l'amitié des années de début s'est toujours conservée chez les deux écrivains.


I

Paris, le 21 avril 1864.

Mon cher Valabrègue,

Je vous écris au courant de la plume, en homme pressé, non pas que j'aie beaucoup de besogne en ce moment, mais je suis tellement paresseux que je me hâte toujours de terminer le travail commencé, pour ne plus rien faire ensuite.

Parlons de moi. Voilà un sujet intarissable et sur lequel j'ai au moins le mérite d'écrire en toute science. Vous me demandez si je n'ai plus d'ennuis chez M. Hachette. La question est délicate. A vous dire vrai, la réponse m'embarrasse. Je ne sais pas bien moi-même jusqu'à quel point j'ai le droit de me plaindre; la grande sagesse serait assurément d'avoir une belle indifférence pour les menus détails et de vivre en pensée où il me plairait. J'essaye d'avoir cette sagesse; je suis souvent en Provence, souvent au delà des mers, plus souvent encore au delà des étoiles; ce qui me permet de n'être presque jamais à mon bureau. Permettez-moi donc de ne pas répondre à votre première question; je m'ennuierais certainement à la librairie, si j'avais toujours conscience de m'y trouver.—Vous me demandez ensuite si j'ai des nouvelles des Jeux-Floraux. D'excellentes: aucune de mes pièces n'est couronnée. Qu'allais-je faire dans cette galère? Me voilà dans une fâcheuse position: je ne puis plus me moquer de cette Académie. Il y a vraiment un peu d'enfantillage dans mon caractère; il est indigne d'un homme ayant en littérature des opinions bien arrêtées de sacrifier bêtement à la gloriole. C'est ce que j'ai fait, et je me trouve puni par mes propres reproches. Je crois que mes deux pièces de vers ont été préalablement jetées au panier, sans même être admises au concours; elles auront effarouché les pudiques mainteneurs chargés de maintenir, dans l'intérêt général, les bonnes mœurs et les bonnes chevilles. Dieu leur soit en aide dans cette noble tâche.—Vous me demandez encore si la transcription de mes Contes avance. Je n'ai pas recopié une seule ligne, et je ne sais quand je commencerai cette besogne. Je voudrais vous bien faire comprendre ma façon d'agir envers mes manuscrits. Tant qu'ils sont sur le métier, j'y songe avec amour, je rêve de les recopier sur du beau papier, très lisiblement; ce sont des enfants adorés, pour lesquels je prépare les plus riches trousseaux du monde. Ils naissent peu à peu, ils vivent enfin. Alors se passe en moi un singulier phénomène. L'enfant me paraît rachitique, sans grâce aucune; un invincible dégoût me prend, et je laisse de côté ce qui m'a coûté tant de travail, pour songer à une œuvre nouvelle.—J'ai une meilleure excuse à vous donner de ma paresse. Les conférences de la rue de la Paix m'occupent au point que je ne dispose plus que d'une seule soirée par semaine. J'ai dû rendre compte, successivement, des études les plus diverses: Chopin, Gil-Blas de Lesage, le Peuple dans Shakespeare et dans Aristophane, les Caractères de La Bruyère, l'Amour de Michelet, Molière philosophe, etc. Une telle variété m'oblige à des lectures qui me prennent tout mon temps. Heureusement, ces conférences vont bientôt finir. Alors, sans doute, je me remettrai à travailler pour moi; mais il est fort possible que j'achève un roman commencé depuis deux ans, sans m'occuper davantage de mes Contes. Il s'agit d'avoir beaucoup d'œuvres dans son secrétaire; il est toujours temps de se mettre en communication avec les lecteurs.

Parlons de vous maintenant. Vous ne faites rien sous prétexte qu'il fait chaud. J'aimerais mieux plus de franchise. Quand on ne fait rien, c'est qu'on a envie de ne rien faire. Je vous gronde, car je crains pour vous la déplorable influence du milieu dans lequel vous vous trouvez. Vite, commencez quelque épopée en vingt-quatre chants, ou vous allez tout doucement vous endormir sans vous en apercevoir. Il n'y a qu'un rien du bâillement au sommeil, et vous semblez déjà bâiller terriblement. Vous savez que j'attends de vos vers; je vous forcerai bien à travailler en promettant de vous applaudir. Songez à toutes les belles choses que vous avez à faire.

Parlons des autres. Une demi-page, voilà qui est suffisant. Cézanne[1] a fait couper sa barbe et en a consacré les touffes sur l'autel de Vénus victorieuse. Baille[2] s'est fait arracher une dent hier soir; vous pourriez croire que c'est par pure précaution, pour ne plus mordre au sang; mais je vous dois la vérité: cette dent le faisait beaucoup souffrir. Tous deux, Baille et Cézanne, Cézanne et Baille, vous serrent les mains vigoureusement. Si vous voyez Marguery[3], dites-lui donc qu'il me réponde. C'est très aimable à lui de m'avoir envoyé un exemplaire du Fils de Thésée; mais je ne le tiens pas quitte pour cela d'une lettre à laquelle j'ai certainement droit. J'aurai peu d'occasions, dans notre correspondance, de vous parler de ce que je viens d'appeler les autres. Les trois jeunes gens que j'ai nommés ne sont pas les autres et je leur demande bien pardon de les avoir ainsi traités; les autres, ce sont tous les imbéciles de ce bas monde, tous ceux qui n'existent pas pour moi. Que de vivants on pourrait enterrer!

Pardon de vous avoir conté si mal des nouvelles si peu intéressantes. Écrivez-moi aussi souvent que vous voudrez.

Tout à vous.

Ma mère vous remercie de votre bon souvenir.


II

Paris, le 6 juillet 1864.

Mon cher Valabrègue,

J'ai un million de pardons à vous demander pour le long silence que j'ai gardé à votre égard. Je ne sais si vous me croirez: mais je n'ai pu vous répondre plus tôt, faute de temps, certains jours, faute de gaieté, certains autres. Il serait plus commode, je le sais, d'expliquer tout ceci par une bonne crise de paresse. Toutefois, ma paresse travailleuse, comme vous vous plaisez à appeler mon exactitude ordinaire, n'est certainement pour rien en cette occasion; je serai, si vous le voulez à toute force, un paresseux paresseux.

Vous voyez, d'ailleurs, que je ne regarde guère au travail. J'ai pris la plus grande feuille de papier que j'ai pu trouver dans mon tiroir, estimant qu'on doit, en littérature, infliger la peine du talion; quatre grandes pages de prose doivent être punies par quatre grandes pages de prose. Je vais donc emplir tranquillement mon papier, regardant à la quantité, et non à la qualité. Ce que je veux c'est m'acquitter, au courant de ma plume, d'une dette que le temps ne ferait que rendre plus lourde.

A vrai dire, je ne sais trop que vous conter. Je vais être obligé de répondre à votre bonne et excellente lettre qui m'égorge doucereusement d'un bout à l'autre. Il est peu décent, je le sais, qu'un auteur prenne sa défense lui-même. Mais, ma foi, quand on n'a personne sous la main qui puisse répondre pour vous, il est juste, il me semble, de ne pas se laisser attaquer sans crier. Je vais donc crier; pas trop fort, mais tout juste assez pour couvrir votre voix. Ainsi, je ne l'entendrai plus. Il est si doux de n'écouter que soi et d'avoir toujours raison! Voici donc ma critique. Et d'abord, permettez-moi de vous le dire, vous avez parlé contre moi avec moi: tout en disant ce que je disais moi-même, vous avez semblé ignorer que mon article renfermait précisément ce que vous l'accusiez d'omettre. Relisez-moi avec attention, et vous verrez que j'étais complètement de votre avis; car votre avis est né de ma prose. Je pense devoir, pour plus de clarté, résumer ici en deux lignes ce que j'ai dit en trois colonnes: Je crois qu'il y a dans l'étude de la nature, telle qu'elle est, une grande source de poésie; je crois qu'un poète, né avec un certain tempérament, pourra dans les siècles futurs trouver des effets nouveaux en s'adressant à des connaissances exactes; je ne nie pas, d'ailleurs, que le champ poétique ne soit immense, que des centaines de poètes ne puissent y tracer leurs sillons, chaque poète le sien, et qu'aucun ne ressemblera à celui que j'ai rêvé un instant de creuser; seulement, s'il existe mille genres de poésie, et si j'en invente un nouveau, vous ne pouvez, vous le défenseur de ces genres que je n'attaque pas, me blâmer d'avoir agrandi la carrière déjà si vaste, et me faire un crime de choisir un sentier plutôt qu'un autre. Vous dites que je ne vous ai pas convaincu. Mais je n'avais nullement pris à tâche de vous convaincre. J'ai causé simplement avec moi-même, devant le public, émettant mes idées, forçant peut-être un peu la note, pour mieux faire comprendre les beautés que je découvrais dans ce monde grandiose de la vérité. Ici j'arrive à votre premier reproche, celui du caractère trop personnel de mon article. Trop personnel! Bon Dieu! Voudriez-vous que j'aie l'opinion du voisin, ou même celle de toute une foule? On ne saurait être trop personnel. Ceux qui sont personnels se nomment Dante, Shakespeare, Rabelais, Molière, Hugo, etc. Ceux-là n'ont jamais consenti à parler au nom des autres; le moi emplit leurs œuvres. Je vous le demande, un écrivain peut-il écrire autre chose que: «Je pense ceci, je crois cela?» Un livre, un article, n'est jamais que l'opinion, que la pensée d'un seul; il y aurait tromperie à vouloir nous les donner comme n'étant écrits par personne, et dès qu'ils ont quelqu'un pour auteur, nous devons voir ce quelqu'un, l'entendre rire et pleurer, le suivre dans sa raison et dans sa folie. Ce que nous cherchons dans une œuvre, c'est un homme.

Heureux ceux que l'on retrouve sous la lettre écrite, car ceux-là, ce sont ceux qui ont un visage connu et aimé. Allez, dites «moi» sans crainte; le jour où votre moi deviendra célèbre, ce sera le moi de toute une foule.—Pour y revenir, oui certes, mon article est personnel, et c'est justement ce qui réduit à néant votre seconde critique. Si mon article est personnel, comment peut-il, ainsi que vous avez l'air de le craindre, menacer la liberté de toute la tribu poétique?

Au même instant où vous m'accusez d'être sujet à contradictions, vous ne vous apercevez pas que vous me blâmez à la fois de parler en mon nom et pour moi seul, et d'imposer à tous un genre de poésie qui n'existe encore que dans ma tête.

Je m'arrête, mon cher ami, et je déchirerais cette lettre si elle n'était si avancée. Êtes-vous bien convaincu, au moins, que nous avons raison tous les deux? Allez, je fais bon marché de vos arguments, je céderais volontiers les miens pour deux sous. Si Marguery veut acheter ma cause, au prix indiqué, je la lui cède et lui conseille de la défendre honnêtement au nom de la morale et du bien public. Mon grand poème est à l'état de fœtus, dans le plus profond de mes tiroirs; de longtemps il ne verra le jour; et vraiment, je crains fort, si je discourais davantage, que l'ingrat ne m'en ait aucune reconnaissance. Vous savez ce que je vous criais du seuil de ma porte, lorsque vous étiez déjà au premier étage: «Des œuvres! des œuvres!»

Maintenant que je me suis défendu, si j'avais quelque méchanceté, je vous attaquerais. L'envie ne m'en manque pas; mais Baille n'est plus là pour me prêter main-forte. Je préfère lâchement vous flatter. Vous me dites avoir écrit deux cents vers, et vous ne m'en envoyez pas un seul; vous perdez au moins, en agissant ainsi, sept à huit grammes d'encens, qui auraient fait les délices de votre nez. Mais je puis, sans m'aventurer, vous complimenter de votre robuste constitution poétique qui résiste à la bêtise de la planète où vous vivez; rimer à Aix, c'est avoir chaud en Laponie et respirer à l'aise aux tropiques... Vous vous isolez, et vous agissez sagement. Je vous attends à votre prochain voyage; et vous savez que pour mériter mon approbation, il faut que vous m'apportiez au moins un drame, un poème champêtre, un volume de poésies légères, quelques centaines de sonnets, un ouvrage de politique, un autre sur la religion, et enfin quelques menues œuvres, moins importantes, mais non moins remarquables.

Vous avez vu Paul et vous avez vu Baille. Baille vous a-t-il porté un coup furieux de sa bonne lame de Tolède, et Paul vous a-t-il pansé de sa bienveillante charpie d'indifférence? Moi, je ne suis plus là pour juger les coups. Je vis au désert, m'accoutumant à ma solitude. Je regrette nos soirées d'hiver. Le trop grand silence fatigue comme le bruit, J'en arrive tout naturellement à vous demander l'époque à laquelle vous comptez venir me serrer la main. Vous m'avez, au départ, donné peu d'espérance pour l'hiver prochain. Tâchez d'accourir au plus tôt vous retremper dans notre atmosphère chaude des ambitions et des combats de chacun. Vous êtes jeune, il est vrai, et vous pouvez vivre encore loin de la lutte; mais dites-vous bien qu'il vous faudra combattre un jour et que vous avez, à Aix, des rivaux indignes de vous.

Moi, j'ai remporté ma première victoire. Hetzel a accepté mon volume de contes[4]; ce volume paraîtra vers le commencement d'octobre prochain. La lutte a été courte, et je m'étonne de n'avoir pas été plus meurtri. Je suis sur le seuil, la plaine est vaste, et je puis encore très bien m'y casser le cou. N'importe; puisqu'il ne s'agit plus que de marcher en avant, je marcherai. Apprêtez-vous à me faire un article, n'importe où; je veux vous donner la joie de me contredire tous.

J'ai peu de nouvelles à vous donner. Paris se porte bien; moi, je me porte ni bien ni mal, mieux que le mois dernier. J'oubliais de vous dire que je vais sans doute publier quelques vers dans La Nouvelle Revue de Paris; vous voyez que je vous tiens au courant de mes affaires littéraires ainsi que vous m'avez paru le désirer. J'espère, à votre retour ici, pouvoir vous donner un coup de main. Jusque-là, je vous le répète, et ici sans plaisanterie, produisez le plus possible; sans quitter la poésie, exercez-vous à la prose; les portes s'ouvriront plus vite.

J'aurais au moins voulu vous distraire, et voici que je vous envoie quatre pages indigestes, fort mal écrites sans doute. Si vous me condamnez comme banal et diffus, je plaide les circonstances atténuantes: il fait chaud, je suis au bureau, j'ai mal déjeuné, j'ai hâte de terminer pour lire Stendhal. Vous m'acquittez.

Ma mère vous remercie de votre bon souvenir. Quant à moi, je vous serre énergiquement la main.

Une lettre de vous sera toujours la bienvenue. Je vous promets autant de réponses que je recevrai de missives. Écrivez-moi donc, et aussi souvent que vous le voudrez. J'ai changé de demeure; voici ma nouvelle adresse: 278, rue Saint-Jacques.


III

Paris, le 18 août 1864.

Mon cher Valabrègue,

Je ne sais ce que va être ma lettre, si je ferai patte de velours, ou si j'allongerai les griffes. Avouez que vous tentez ma méchanceté. Pourquoi diable, me dites-vous brutalement, sans crier gare, que vous vous êtes fait réaliste? On ménage les gens. J'ai toujours détesté ces mauvaises plaisanteries qui consistent à se cacher derrière un rideau, et à pousser des cris de loup-garou lorsque vient à passer quelqu'un. J'ai les nerfs sensibles et, franchement, je vous en veux de ne pas avoir eu pitié de moi.—Mon Dieu, une fois ma peur calmée, je ne dis pas que vous n'ayez eu quelque raison de fraterniser avec Champfleury. Mon avis est qu'il faut tout connaître, tout comprendre et tout admirer, selon le degré d'admiration que mérite chaque chose. Seulement, laissez-moi vous plaindre des profondes perturbations qu'amène en vous chaque idée nouvelle. Vous étiez classique dès vos jeunes ans, et cet état d'une âme tendre et virginale vous a permis de vivre en paix votre jeunesse. Lors de votre voyage à Paris, un démon ennemi de votre repos vous a doucement conseillé le romantisme, et vous vous êtes fait romantique, tout effarouché, fort étonné vous-même de votre nouvelle manière de voir, complètement dérouté en un mot. Vous souvenez-vous? vous me disiez: «J'ai perdu le calme nécessaire, je brûle ce que j'ai fait et je ne sais plus quoi commencer.» Moi, naïf et bon garçon, j'attendais que votre romantisme ait déposé. La bonne histoire! Vous n'avez pas eu le temps d'être romantique, et vous voilà déjà réaliste, stupéfait de pouvoir l'être, vous tâtant, et ne vous reconnaissant plus, m'écrivant ces mots qui me révèlent toute votre angoisse: «Il me faudra du temps avant de reprendre mon assiette habituelle.» Eh! bon Dieu, il est agréable de changer de plats; mais, si on ne veut pas perdre trop de temps, il faut, en littérature, toujours manger dans la même assiette, celle qui est à vous. Me comprenez-vous et sentez-vous la moralité de ma raillerie? Vous êtes allé de Voltaire à Champfleury, en passant par Victor Hugo; cela prouve que vous marchez; mais croyez-vous qu'il ne vaudrait pas mieux rester sur place et produire, être vous, sans vous soucier des autres? Je vous préfère ayant l'esprit large et accessible à toute forme de l'art; mais je vous aimerais encore davantage, seul avec vous-même, rimant sans vous inquiéter des écoles, donnant toute expansion à votre tempérament, et surtout ne vous laissant pas arrêter misérablement par des découvertes ridicules, celles de mondes inconnus et visités de tous. Voulez-vous que je me résume, avec ma franchise un peu brutale? Si vous ne jetez pas là vos étonnements, si vous ne prenez pas hardiment la plume, écrivant au hasard sur le premier sujet venu, si vous ne vous sentez pas la force de comprendre la nature par vous-même, vous n'aurez jamais la plus mince originalité, et vous ne serez que le reflet des reflets.—Maintenant, laissez-moi vous féliciter d'avoir compris une école que j'aime; je ne crois pas, à vous dire vrai, que votre nature s'y trouve à l'aise, vous n'êtes pas né réaliste; ne prenez point ceci en mauvaise part; mais, je le répète, il est bon de tout comprendre.—Faites-moi mentir, mon cher Valabrègue, écrivez une seconde Madame Bovary, et vous verrez combien j'applaudirai. Je vous pardonnerai même, mais alors seulement, la peur effroyable que m'a faite votre réalisme; j'en suis encore tout tremblant. Lorsque j'ai reçu votre lettre, après l'avoir lue, j'ai été pris d'une longue rêverie. Je vais, au courant de la plume, vous dire quelles étaient mes pensées. J'éclaircirai ainsi pour moi mes propres idées, et je jetterai le premier plan d'une étude assez étendue que je veux faire un jour sur la question dont je désire vous entretenir. Jugez l'idée et non la forme, je parle comme je peux et à la hâte.

L'ÉCRAN

L'ÉCRAN—L'ÉCRAN ET LA CRÉATION—L'ÉCRAN NE PEUT DONNER DES IMAGES RÉELLES

Je me permets, au début, une comparaison un peu risquée: Toute œuvre d'art est comme une fenêtre ouverte sur la création; il y a, enchâssé dans l'embrasure de la fenêtre, une sorte d'Écran transparent, à travers lequel on aperçoit les objets plus ou moins déformés, souffrant des changements plus ou moins sensibles dans leurs lignes et dans leur couleur. Ces changements tiennent à la nature de l'Écran. On n'a plus la création exacte et réelle, mais la création modifiée par le milieu où passe son image.

Nous voyons la création dans une œuvre, à travers un homme, à travers un tempérament, une personnalité. L'image qui se produit sur cet Écran de nouvelle espèce est la reproduction des choses et des personnes placées au delà, et cette reproduction, qui ne saurait être fidèle, changera autant de fois qu'un nouvel Écran viendra s'interposer entre notre œil et la création. De même, des verres de différentes couleurs donnent aux objets des couleurs différentes; de même des lentilles, concaves ou convexes, déforment les objets chacune dans un sens.

La réalité exacte est donc impossible dans une œuvre d'art. On dit qu'on rabaisse ou qu'on idéalise un sujet. Au fond, même chose. Il y a déformation de ce qui existe. Il y a mensonge. Peu importe que ce mensonge soit en beau ou en laid. Je le répète, la déformation, le mensonge qui se reproduisent dans ce phénomène d'optique, tiennent évidemment à la nature de l'Écran. Pour reprendre la comparaison, si la fenêtre était libre, les objets placés au delà apparaîtraient dans leur réalité. Mais la fenêtre n'est pas libre et ne saurait l'être. Les images doivent traverser un milieu, et ce milieu doit forcément les modifier, si pur et si transparent qu'il soit. Le mot Art n'est-il pas d'ailleurs opposé au mot Nature?

Ainsi, tout enfantement d'une œuvre consiste en ceci: L'artiste se met en rapport direct avec la création, la voit à sa manière, s'en laisse pénétrer, et nous en renvoie les rayons lumineux, après les avoir, comme le prisme, réfractés et colorés selon sa nature.

D'après cette idée, il n'y a que deux éléments à considérer: la création et l'Écran. La création étant la même pour tous, envoyant à tous une même image, l'Écran seul prête à l'étude et à la discussion,

ÉTUDE DE L'ÉCRAN—SA COMPOSITION

L'étude de l'Écran, voilà le grand point de controverse philosophique. Les uns, et ils sont nombreux à notre époque, affirment que l'Écran est tout de chair et d'os, et qu'il reproduit matériellement les images; Taine, parmi ceux-là, le considérant d'abord en lui-même, lui donne une faculté maîtresse, puis lui fait prendre toutes les natures possibles en le soumettant à trois grandes influences, la race, le milieu et le moment. Les autres, sans nier tout à fait la chair et les os, jurent que les images se reproduisent sur un Écran immatériel. Tous les spiritualistes en sont là, Jouffroy, Maine de Biran, Cousin, etc. Enfin, comme il faut en toute chose un juste milieu, Deschanel a écrit ceci, dans un de ses derniers ouvrages: «Dans ce qu'on nomme les œuvres de l'esprit, tout ne s'explique pas par l'esprit; mais aussi, à plus forte raison, tout ne s'explique pas par la matière.» Voilà un garçon qui ne se compromettra jamais. On ne saurait mieux dire, en ne disant rien. Qu'est-ce que l'esprit, avant tout?

Je n'ai pas d'ailleurs à étudier en ce moment la nature de l'Écran. Peu m'importe le mécanisme du phénomène. Ce que je désire constater, c'est que l'image se produit, et que par une propriété mystérieuse de l'être translucide, matériel ou immatériel, cette image lui est propre.

LES ÉCRANS DE GÉNIE—LES PETITS ÉCRANS OPAQUES

Un chef d'école est un Écran très puissant, qui donne les images avec une grande vigueur. Une école est une troupe de petits Écrans opaques d'un grain très grossier, qui, n'ayant pas eux-mêmes la puissance de donner des images, prennent celle de l'Écran puissant et pur dont ils font leur chef de file. Voici le résultat honteux d'un tel procédé. Il sera toujours permis à un artiste de génie de nous faire voir la création en vert, en bleu, en jaune, ou en toute autre couleur qui lui plaira; il pourra nous transmettre les ronds par des carrés, les lignes droites par des lignes brisées, et nous n'aurons pas à nous plaindre; il suffira que les images reproduites aient l'harmonie et la splendeur de la beauté. Mais ce qu'on ne saurait tolérer, c'est le barbouillage et la déformation de parti pris. C'est le bleu, le vert ou le jaune, le carré ou la ligne droite érigés en préceptes et en lois.

Parce que tel génie a fait subir à la nature certaines déviations dans les contours, certains changements dans les nuances, ces déviations et ces changements vont devenir des articles de foi! Chaque école a ceci de monstrueux qu'elle fait mentir la nature suivant certaines règles. Les règles sont des instruments de mensonge que l'on se passe de main en main, reproduisant facticement et mesquinement les images fausses, mais grandioses ou charmantes, que l'Écran de génie donnait dans toute la naïveté et la vigueur de sa nature. Lois arbitraires, façons très inexactes de reproduire la création, prescrites par la sottise et à la sottise comme des moyens faciles d'arriver à toute vérité.

Les règles n'ont leur raison d'être que pour le génie, d'après les œuvres duquel on a pu les formuler; seulement, chez ce génie, ce n'étaient pas des règles, mais une manière personnelle de voir, un effet naturel de l'Écran.

Les écoles ont été faites pour la médiocrité. Il est bon qu'il y ait des règles pour ceux qui n'ont pas la force de l'audace et de la liberté. Ce sont les écoles qui fournissent de tableaux et de statues les hôtels particuliers et les monuments publics, qui mettent un air à chaque chanson, qui contentent les besoins de plusieurs millions de lecteurs; tout ceci se réduit à dire que la société a besoin d'un certain luxe plus ou moins artistique, et que, pour satisfaire ce besoin, les écoles fabriquent, tant bien que mal, un nombre convenu d'artistes par année. Ces artistes exercent leur métier, et tout est pour le mieux. Mais le génie n'est pour rien là-dedans. Il est de sa nature de n'être d'aucune école, et d'en créer de nouvelles au besoin; il se contente de s'interposer entre la nature et nous, et de nous en donner naïvement les images, et on se sert de ses produits, de sa liberté d'allures pour défendre toute originalité aux disciples. Cent ans plus tard, un autre Écran nous donne d'autres épreuves de l'éternelle nature; et de nouveaux disciples formulent de nouvelles règles, ainsi de suite. Les artistes de génie naissent et grandissent librement; les disciples les suivent à la trace. Les écoles n'ont jamais produit un seul grand homme. Ce sont les grands hommes qui ont produit les écoles. Celles-ci, à leur tour, nous fournissent, bon an mal an, les quelques douzaines de manœuvres artistiques dont notre civilisation a besoin.

(Ici, je suis obligé de laisser une lacune. Il me faudrait prouver que les grandes règles générales, communes à tous les génies, se réduisent au simple usage du bon sens et de l'harmonie innée. Il me suffit de vous faire remarquer que j'entends par règle tout procédé particulier d'une école.)

TOUS LES ÉCRANS DE GÉNIE DOIVENT ÊTRE COMPRIS, SINON AIMÉS

Tous les Écrans de génie doivent être acceptés au même titre. Dès l'instant où la création ne peut nous être donnée avec sa couleur vraie, ses lignes exactes, peu importe qu'on nous la donne en bleu, en vert ou en jaune, en carré ou en circonférence. Certainement, il est permis de préférer un Écran à un autre, mais c'est là une question individuelle de goût et de tempérament. Je veux dire qu'au point de vue absolu, il n'y a pas, dans l'art, de raison motivée de donner le pas à l'Écran classique sur les Écrans romantiques et réalistes, et réciproquement, puisque ces Écrans nous transmettent des images aussi fausses les unes que les autres. Ils sont tous presque aussi loin de leur idéal, la création, et, dès lors, ils doivent, pour le philosophe, avoir des mérites égaux.

D'ailleurs, je veux, en les jugeant moi-même, racheter ce que cette opinion peut avoir d'excessif. Mais, auparavant, j'établis nettement que s'il m'échappe quelque épigramme, ce n'est pas à l'Écran de génie, chef d'école, que je l'adresse, mais à l'école elle-même, qui nous rend ridicules les beautés du maître. D'autre part, je ne donne ici que mon opinion personnelle, et je déclare à l'avance comprendre et accepter, malgré tout, les Écrans de génie que mon propre organisme me porte à ne pas aimer.

(Ici, nouvelle lacune. Je sais que le commencement de ce paragraphe ne vous convaincra pas. Vous voudrez classer les écoles et les ranger selon un ordre de mérites. Je ne crois pas qu'on doive le faire et, en tout cas, comme elles ont chacune leurs défauts et leurs qualités, il faudrait mettre une délicatesse extrême dans cette classification. S'il faut les ranger, rangeons-les suivant leur degré de vérité.)

L'ÉCRAN CLASSIQUE—L'ÉCRAN ROMANTIQUE

L'ÉCRAN RÉALISTE

L'Écran classique est une belle feuille de talc très pure et d'un grain fin et solide, d'une blancheur laiteuse. Les images s'y dessinent nettement, au simple trait noir. Les couleurs des objets s'affaiblissent en en traversant la limpidité voilée, parfois s'y effacent même tout à fait. Quant aux lignes, elles subissent une déformation sensible, tendent toutes vers la ligne courbe ou la ligne droite, s'amincissent, s'allongent, avec de lentes ondulations. La création, dans ce cristal froid et peu translucide, perd toutes ses brusqueries, toutes ses énergies vivantes et lumineuses; elle ne garde que ses ombres et se reproduit sur la surface polie, en façon de bas-relief. L'Écran classique est, en un mot, un verre grandissant qui développe les lignes et arrête les couleurs au passage.

L'Écran romantique est une glace sans tain, claire, bien qu'un peu trouble en certains endroits, et colorée des sept nuances de l'arc-en-ciel. Non seulement elle laisse passer les couleurs, mais elle leur donne encore plus de force; parfois elle les transforme et les mêle. Les contours y subissent aussi des déviations; les lignes droites tendent à s'y briser, les cercles s'y changent en triangles. La création que nous donne cet Écran est une création tumultueuse et agissante. Les images se reproduisent vigoureusement par larges nappes d'ombre et de lumière. Le mensonge de la nature y est plus heurté et plus séduisant; il n'a pas la paix, mais la vie; une vie plus intense que la nôtre; il n'a pas le pur développement des lignes et la sobre discrétion des couleurs, mais toute la passion du mouvement et toute la splendeur fulgurante de soleils imaginaires. L'Écran romantique est, en somme, un prisme, à la rétraction puissante, qui brise tout rayon lumineux et le décompose en un spectre solaire éblouissant.

L'Écran réaliste est un simple verre à vitre, très mince, très clair, et qui a la prétention d'être si parfaitement transparent que les images le traversent et se reproduisent ensuite dans toute leur réalité. Ainsi, point de changement dans les lignes ni dans les couleurs: une reproduction exacte, franche et naïve. L'Écran réaliste nie sa propre existence. Vraiment, c'est là un trop grand orgueil. Quoi qu'il dise, il existe, et, dès lors, il ne peut se vanter de nous rendre la création dans la splendide beauté de la vérité. Si clair, si mince, si verre à vitre qu'il soit, il n'en a pas moins une couleur propre, une épaisseur quelconque; il teint les objets, il les réfracte tout comme un autre. D'ailleurs, je lui accorde volontiers que les images qu'il donne sont les plus réelles; il arrive à un haut degré de reproduction exacte. Il est certes difficile de caractériser un Écran qui a pour qualité principale celle de n'être presque pas; je crois, cependant, le bien juger, en disant qu'une fine poussière grise trouble sa limpidité. Tout objet, en passant par ce milieu, y perd de son éclat, ou, plutôt, s'y noircit légèrement. D'autre part, les lignes y deviennent plus plantureuses, s'exagèrent, pour ainsi dire, dans le sens de leur largeur. La vie s'y étale grassement, une vie matérielle et un peu pesante. Somme toute, l'Écran réaliste, le dernier qui se soit produit dans l'art contemporain, est une vitre unie, très transparente sans être très limpide, donnant des images aussi fidèles qu'un Écran peut en donner.

L'ÉCRAN QUE JE PRÉFÈRE

Il me reste maintenant à dire mon goût personnel, à me déclarer pour un des trois Écrans dont je viens de parler. Comme j'ai en horreur le métier de disciple, je ne saurais en accepter un exclusivement et entièrement. Toutes mes sympathies, s'il faut le dire, sont pour l'Écran réaliste; il contente ma raison, et je sens en lui des beautés immenses de solidité et de vérité. Seulement, je le répète, je ne peux l'accepter tel qu'il veut se présenter à moi; je ne puis admettre qu'il nous donne des images vraies; et j'affirme qu'il doit avoir en lui des propriétés particulières qui déforment les images, et qui, par conséquent, font de ces images des œuvres d'art. J'accepte d'ailleurs pleinement sa façon de procéder, qui est celle de se placer en toute franchise devant la nature, de la rendre dans son ensemble, sans exclusion aucune. L'œuvre d'art, ce me semble, doit embrasser l'horizon entier.—Tout en comprenant l'Écran qui arrondit et développe les lignes, qui éteint les couleurs, et celui qui avive les couleurs, qui brise les lignes, je préfère l'Écran qui, serrant de plus près la réalité, se contente de mentir juste assez pour me faire sentir un homme dans une image de la création.

Voilà qui est fait, mon cher Valabrègue. Ce n'est pas sans peine. Je viens de relire ma prose, et je ne sais jusqu'à quel point elle va vous faire crier. Bien des nuances manquent; le tout est brutal et matérialiste en diable. Je crois cependant être dans le vrai.

Je vous remercie de vos félicitations à propos de ma réussite auprès d'Hetzel. Je pense que l'impression de mon volume commencera prochainement. La mise en vente est toujours pour la première quinzaine d'octobre, à moins qu'il ne survienne quelque empêchement imprévu. En tous cas, j'ai mon traité en poche, et ce ne serait jamais qu'un empêchement commercial.;—M. Hachette est mort, ainsi que vous l'avez appris. Vous me demandez si cette mort ne compromet pas ma position. En aucune manière. Je pense encore rester plusieurs années à la librairie, pour y étendre de plus en plus le cercle de mes relations. Enfin, désirant répondre à toutes les questions que vous me posez, il me reste à relever cette phrase de votre lettre: «Je vous demande si votre poème doit être réaliste.» Bien que les quelques pages que vous venez de lire aient dû vous renseigner sur ce point, je tiens à vous répéter formellement ici que mon poème (puisque poème il y a) sera ce qu'il pourra être. D'ailleurs, ne vous ai-je pas déjà dit que le pauvre enfant dort profondément dans un de mes tiroirs, et qu'il ne s'éveillera sans doute jamais plus? J'ai besoin de marcher vite aujourd'hui, et la rime me gênerait. Nous verrons plus tard, si la Muse ne s'est pas fâchée, et si elle n'a pas pris quelque autre amant plus naïf et plus tendre que moi. Je suis à la prose et m'en trouve bien. J'ai un roman sur le métier et je pense pouvoir le publier dans un an. Vous savez que j'ai peu de temps à moi, et que je travaille lentement. Je ne veux pas tenter votre fidélité; mais je vous dirai tout bas que je vous approuve d'avoir, pour quelques mois, planté là cette grande fillette de Muse, si bête et si embarrassée de ses mains et de ses pieds, lorsqu'elle n'est pas gracieuse et jolie à compromettre toute vertu. Irai-je plus loin? Tâchez d'avoir, en revenant ici, un manuscrit dans chaque main, un poème dans la gauche, un roman dans la droite; le poème sera refusé partout et vous le garderez comme une relique au fond de votre secrétaire, le roman sera accepté, et vous ne quitterez point Paris la mort dans le cœur. Tant pis si la Muse se fâche et si elle me garde rancune; je vous le dis en vérité, hors de la prose, point de salut.—N'allez pas croire que nous nous sommes dit adieu, moi et la vierge immortelle; mais je vous l'avouerai, il y a une grosse brouille entre nous.—Tous les articles que vous m'enverrez me feront plaisir; je vous connais peu comme prosateur, et je désire vous mieux connaître.

Ma lettre a-t-elle été bien méchante? Non: mon fouet, loin de déchirer, ne sait que chatouiller les gens; il les fait rire et rien de plus. Il est vrai que je vous ai accusé de ne pas être né réaliste. Pour un réaliste d'hier, c'est là une bien grosse insulte. Vous me pardonnerez mon injure, en songeant combien d'autres la prendraient pour une louange.

Des œuvres! des œuvres!! des œuvres!!!

Tout à vous.


IV

Paris, 4 novembre 1864.

Mon cher Valabrègue,

Je vous dois une lettre depuis bien longtemps. Vous m'excuserez. Voici un grand mois que mes Contes à Ninon m'occupent plusieurs heures par jour; il m'a fallu d'abord corriger les épreuves, et c'est, je vous assure, une besogne peu agréable et très fatigante; maintenant, je travaille à obtenir pour mon volume le plus de publicité possible, et j'espère arriver à un splendide résultat. Dieu merci, tout est à peu près terminé: le volume est à la brochure, mes lettres d'envoi sont écrites, mes réclames rédigées: j'attends. Ainsi, vous la recevrez bientôt cette œuvre de début, si faible en bien des endroits; je l'ai tant lue de fois qu'elle me paraît détestable et que je voudrais pouvoir l'oublier. J'ai hâte d'écrire autre chose et de profiter du peu d'expérience que j'ai acquis pendant ces derniers mois.—Dites quelques mots de mes Contes dans un des journaux auxquels vous collaborez. Consacrez-leur même, si vous en avez le courage, une étude de quelque étendue; puis vous m'enverrez les numéros qui contiendront cette étude et je connaîtrai votre opinion sur mon œuvre sans que vous ayez besoin de me l'écrire directement.

Pardonnez-moi mon égoïsme: si je commence ma lettre en me consacrant une page, c'est que j'avais à cœur de vous expliquer la cause de mon silence. Certes, vous devez avoir les mains pleines d'excuses pour un pauvre homme qui en est à son premier enfant.

Je ne répondrai pas à votre dernière lettre. J'ai trop de choses intéressantes à vous dire pour me perdre à votre suite dans des raisonnements sans fin. Je me plains des six pages que vous m'avez envoyées, non que je dédaigne la discussion sérieuse et la critique loyale, mais parce que j'aurais désiré que, sur ces six pages, quatre au moins fussent consacrées à me donner des détails sur vous et sur le milieu qui vous entoure. Songez quel spectacle vous offrez à l'observateur: il y a en vous un chaos d'idées, d'où peut-être il jaillira un monde; aujourd'hui, tout est ténèbres encore, ou, du moins, la lumière flotte, confuse; vous tournez au vent de toutes les pensées qui passent; vous êtes une cire molle où s'empreint chaque objet nouveau. Contez-moi donc vos affaires, vos gestes et vos paroles, si vous voulez m'intéresser. D'autre part, le coin perdu où vous vivez a ses bêtises et ses joyeusetés; il doit réagir sur vous, et vous devez réagir sur lui; c'est là une sorte de conflit qui présente pour moi un haut intérêt. Parlez-moi donc des campagnes et des habitants de ce pays lointain, pour peu que vous ayez le désir de me procurer une heure de joie. Je le sais, je vous ai donné un mauvais exemple en vous adressant deux ou trois pages de rêveries plus ou moins paradoxales; c'est me punir rudement que de me répondre par six pages de paradoxes plus ou moins nuageux. Jetons au feu les Écrans, et tâchons de vivre en pleine réalité. Je vous dirai ce que je fais, ce qu'on me fait; vous m'écrirez les pensées que vous avez, et me direz les pensées que n'ont pas les Aixois. Ainsi, voilà qui est convenu: le moins possible de théorie et de raisonnement; des lettres plantureuses, bourrées de faits, et par là même intéressantes.


V

Paris, le 13 janvier 1865.

Mon cher Valabrègue,

Êtes-vous mort?

Je vous écris sous le coup d'une colère bien légitime.

Voilà plus de quatre mois que vous ne m'avez envoyé la moindre lettre.

Je vous écris en octobre, point de réponse. Je vous envoie mon volume, point de réponse.

Vous aurais-je blessé sans le savoir? Que diable! On s'explique. On ne laisse pas les gens en pleine mer de conjectures.

Un instant, votre frère nous a dit que vous deviez venir: «Bon! ai-je pensé, il préfère une conversation verbale à une conversation écrite.» Et j'ai attendu un mois avec patience.

Aujourd'hui, j'apprends que votre voyage est renvoyé à la fin de l'année. Je ne comprends plus rien à tout ceci: j'ignore ce qui peut vous fermer la bouche, ou plutôt vous arrêter la main. Je demande à savoir le mot de l'énigme.

Je ne vous aurais certes pas écrit le premier, tant je suis fâché, si je n'avais une nouvelle adresse à vous donner. Adressez-moi désormais vos lettres: 142, boulevard Montparnasse.

Voyons, prenez la plume et répondez-moi longuement. Vous devez avoir bien des choses à me raconter. Parlez-moi de vous et de moi. Dites-moi ce que vous faites, ce qui vous arrive, et dites-moi quelle est l'attitude de la ville d'Aix devant mon livre. Beaucoup de défiance sans doute, ou même une indifférence parfaite.

Ici, les Contes à Ninon marchent très bien. Plus de la moitié de la première édition est vendue.

J'ai beaucoup de choses à vous dire; mais je ne vous les dirai pas aujourd'hui.

Écrivez-moi longuement, je vous répondrai longuement.

Je vous serre la main en homme pressé et un peu irrité.


VI

Paris, le 6 février 1865.

Mon cher Valabrègue,

Je vous dois une lettre de quelque étendue, que je vous ai promise, voici un mois. Je vais tâcher de m'acquitter dans un court moment de repos.

Vous ne sauriez croire combien je suis occupé; j'ai entrepris une telle besogne que je ne sais où donner de la tête: d'abord, j'ai, par jour, dix heures prises à la librairie; je donne ensuite, toutes les semaines, un article de 100 à 150 lignes au Petit Journal, et, tous les quinze jours, un article de 500 à 600 lignes au Salut public de Lyon; enfin, j'ai mon roman, auquel je devrais travailler, et qui, jusqu'ici, a dormi tranquillement au fond d'un tiroir. Vous comprenez que je n'écris pas toute cette prose pour les beaux yeux du public; on me paye l'article 20 francs au Petit Journal, et 50 à 60 francs au Salut public; de sorte que je me fais environ 200 francs par mois avec ma plume. La question argent m'a un peu décidé dans tout ceci; mais je considère aussi le journalisme comme un levier si puissant que je ne suis pas fâché du tout de pouvoir me produire à jour fixe devant un nombre considérable de lecteurs. C'est cette pensée qui vous expliquera mon entrée au Petit Journal. Je sais quel niveau cette feuille occupe dans la littérature, mais je sais aussi qu'elle donne à ses rédacteurs une popularité bien rapide. Le journal ne fait pas le rédacteur, c'est le rédacteur qui fait le journal; si je suis bon, je reste bon partout; le tout est de bien faire et de n'avoir pas à rougir de son œuvre. Quant au Salut public, c'est un des meilleurs journaux de province; j'y jouis d'une grande liberté et d'un espace fort large; j'y traite des questions de haute littérature, et je suis très satisfait d'y être entré. Tout ceci est pour arriver à un grand journal de Paris; deux mois ne se passeront pas, je l'espère, sans que j'écrive dans quelque feuille libérale. En ce moment, j'ai un double but, celui de me faire connaître et d'augmenter mes rentes.

Le ciel me vienne en aide!

Vous me pardonnerez de m'être consacré deux pages, et de m'en consacrer deux nouvelles autres.

Je suis satisfait du succès obtenu par mon livre. Il y a déjà eu une centaine d'articles, dont vous me dites avoir lu quelques-uns. En somme, la presse a été bienveillante: un concert d'éloges, sauf deux ou trois notes désagréables. Et observez que ceux qui m'ont légèrement blessé sont ceux-là même qui ont cru me chatouiller le plus agréablement: ils n'ont pas lu mes contes, et en ont parlé très obligeamment, mais très faussement, de sorte que leurs lecteurs ont dû voir en moi l'être le plus fade et le plus doucereux du monde. Voilà bien les amis. J'aurais préféré un véritable éreintement.—J'ai hâte de publier un second volume. J'ai tout lieu de croire que ce volume décidera presque de ma réputation. Mais j'ai si peu de temps à moi! Si je pouvais être prêt pour le commencement de l'hiver prochain, je serais l'homme le plus heureux de la terre.—Je suis dans cette période de fièvre où les événements vous emportent; chaque jour, ma position se dessins mieux; chaque jour, je fais un pas en avant. Où sont les soirées de travail paisible, lorsque je me trouvais seul devant mon œuvre, ignorant si elle verrait jamais le jour? Alors, je discutais avec moi-même, j'hésitais. A présent, il me faut marcher, marcher quand même. Que la page écrite soit bonne ou mauvaise, il faut qu'elle paraisse. J'éprouve tout à la fois une véritable volupté à me sentir peu à peu sortir de la foule, et une sorte d'angoisse à me demander si j'aurai les forces nécessaires, si je pourrai me tenir debout pendant longtemps sur le degré que j'aurai atteint. Je ne m'ennuie plus, je vous le promets; j'attends avec impatience le jour où je me sentirai assez fort et assez ferme pour quitter tout et me consacrer entièrement à la littérature.


VII

Paris, le 24 septembre 1865.

Je suis rouge de honte, mon cher Valabrègue, rouge de confusion, je vous assure. Je conviens que je n'ai aucune excuse à vous donner pour me faire pardonner mon silence. Vous aurez l'âme clémente, et lorsque je vous aurai dit tout ce que j'ai fait depuis que je n'ai pas causé avec vous, vous me donnerez l'absolution, sans pénitence encore, n'ayant pas le cœur assez dur pour condamner un travailleur qui a sué sang et eau...

J'ai fait un roman, j'ai fait une comédie, j'ai fait quelques douzaines d'articles. Le roman s'imprime, la comédie s'avance sournoisement vers le cabinet d'un directeur, les articles ont paru çà et là. Je n'ai point perdu mon temps, je vous assure, depuis les dix-huit mois que vous avez quitté Paris. Si je ne vous donne pas de plus amples détails, si je vous écris une petite lettre toute vide, c'est que j'espère causer prochainement avec vous.

Viendrez-vous? Ne viendrez-vous pas? Telle est la question. Écrivez-moi seulement dix lignes. Dites-moi: «J'irai à Paris à telle époque.» Et cela me suffira. Je sais que je n'ai pas le droit, après ma conduite indigne, de réclamer une réponse. Aussi, n'est-ce pas une réponse que je sollicite, c'est simplement une lettre de faire part: «M. Valabrègue prévient ses nombreux amis qu'il débarquera dans la capitale le ... (la date), à ... (l'heure).» Faites imprimer, si vous voulez, et mettez-moi sur la liste des destinataires.

Si vous venez ici, venez armé. Dans le cas où vous me croiriez digne d'une réponse, veuillez me dire ce que vous avez fait depuis que nous sommes morts l'un pour l'autre. J'aurais désiré que vous arriviez les mains pleines. J'aurais pu alors vous donner un bon coup de main. Il ne faut pas venir commencer une campagne malheureuse. Il faut vous présenter avec des idées arrêtées, une volonté forte. Je pourrai vous fournir quelques bonnes indications; je vous communiquerai mon expérience, et nous attaquerons le taureau par les cornes. Si vous saviez, mon pauvre ami, combien peu le talent est dans la réussite, vous laisseriez là plume et papier, et vous vous mettriez à étudier la vie littéraire, les mille petites canailleries qui ouvrent les portes, l'art d'user le crédit des autres, la cruauté nécessaire pour passer sur le ventre des chers confrères. Venez, vous dis-je, je sais beaucoup, et je suis tout à votre disposition.

Ne considérez pas ceci comme une lettre, c'est un aveu timide, fait à la hâte, un aveu de mon crime de lèse-amitié et de lèse-confraternité. Si vous ne devez pas venir, nous recommencerons à causer longuement par écrit. J'aime mieux causer autrement.

N'oubliez pas de me faire adresser la lettre de faire part. Votre tout dévoué.


VIII

Paris, le 8 janvier 1866.

Mon cher Valabrègue,

Voici longtemps que je vous dois une lettre. J'ai une vie si inquiète et si haletante, que je suis vraiment excusable des négligences que je me permets à l'égard de mes amis. Lorsque je me sens calme et reposé, je travaille; lorsque la fatigue arrive, j'ai un tel dégoût de l'encre et du papier que je ne me sens pas le courage d'écrire même une lettre d'amitié et d'épanchement. Excusez-moi donc, une fois pour toutes; louez-moi, qui plus est, de l'effort méritoire que je fais aujourd'hui.

Je voudrais vous tenir là, devant moi, face à face, et je vous parlerais longuement. Je répondrais à votre dernière lettre, je me donnerais pour tâche de vous faire voir la vie littéraire telle qu'elle est, avec ses dessous, ses ficelles et ses mensonges. Ma leçon,—puisque leçon il y a,—serait pleine d'espérance et de courage. J'ai foi dans la vérité et le talent; mais il me vient des pitiés, lorsque je vois un brave garçon qui se laisse duper et devancer par d'habiles médiocrités. Ne vous êtes-vous pas dit, quelquefois, que c'était raillerie de lutter avec de la bonne foi contre des fripons? Je veux donc que nous, qui n'avons pas le ventre vide, nous soyons habiles parmi les habiles; je veux que nous ne nous renfermions pas dans notre hauteur et notre dédain, et que nous ayons toute la ruse de ceux qui n'ont que la ruse. Me comprenez-vous bien, et m'écoutez-vous? Nous sommes des impatients, nous voulons le succès au plus vite,—pourquoi ne pas l'avouer tout haut?—il faut donc que nous fassions notre succès. Le bruit s'en va, le talent reste.

Il m'est difficile de répondre à la trop bonne opinion que vous avez de mon livre[5]. Il est faible en certaines parties, et il contient encore bien des enfantillages. L'élan manque par instants, l'observateur s'évanouit, et le poète reparaît, un poète qui a trop bu de lait, et mangé trop de sucre. L'œuvre n'est pas virile; elle est le cri d'un enfant qui pleure et qui se révolte. Je vous parlais d'habileté, tout à l'heure: mon livre est tout à la fois une habileté et une maladresse. Il a été aussi mal accueilli que mes Contes avaient été bien reçus. J'ai récolté des coups de férule à droite et à gauche, et me voilà perdu dans l'esprit des gens de bien. Là est la maladresse. Mais aujourd'hui, je suis connu, on me craint et on m'injurie; aujourd'hui je suis classé parmi les écrivains dont on lit les œuvres avec effroi. Là est l'habileté.

Vous ne m'entendez peut-être pas bien, et vous pourriez croire que je vous donne de très mauvais conseils. L'habileté, pour moi, ne consiste pas à mentir à sa pensée, à faire une œuvre selon le goût ou le dégoût de la foule. L'habileté consiste, l'œuvre une fois faite, à ne pas attendre le public, mais à aller vers lui et à le forcer à vous caresser ou à vous injurier. Je sais bien que l'indifférence serait plus haute et plus digne; mais, je vous l'ai dit, nous sommes les enfants d'un âge impatient, nous avons des rages de nous grandir sur nos talons, et si nous ne foulons les autres aux pieds, soyez certains qu'ils passeront sur nos corps. Voilà pourquoi je vous attends pour parler de ces choses; je ne veux pas que les sots nous écrasent.

Vous me demandez ce que mon livre m'a rapporté. Peu de chose. Un livre ne nourrit jamais son auteur. J'ai avec Lacroix un traité qui m'alloue 10 p. 100 sur le prix de catalogue. Je touche donc 30 centimes par exemplaire tiré. On en a tiré 1,500. Comptez. Remarquez que mon traité est très avantageux.

On a le feuilleton. Toute œuvre, pour nourrir son auteur, doit d'abord passer dans un journal qui la paie à raison de 15 à 20 centimes la ligne. On a ensuite le 10 p. 100 du libraire.

Vous voyez qu'il vous faut venir ici avec beaucoup de courage. Ayez une ligne de conduite fermement arrêtée, et un entêtement féroce. Je vous dirai tout ce que je sais, et je pourrai peut-être vous ouvrir quelques portes.

Paul a dû vous dire où j'en suis. Je quitte la librairie à la fin de janvier, et je remplace mon travail de bureau par la rédaction de certains livres qui me sont commandés chez Hachette. Je vais m'occuper beaucoup de théâtre; maintenant tous les éditeurs me sont ouverts; mais je n'ai pas une seule scène à mon service, il va me falloir donner assaut de ce côté, qui est le côté du gain et du retentissement. En outre, je compte écrire plus ou moins régulièrement dans quatre à cinq journaux. Je battrai monnaie autant que possible. D'ailleurs j'ai foi en moi, et je marche gaillardement.

Quand venez-vous? et que comptez-vous faire? Ne quittez pas Aix en étourdi, et arrivez ici avec des projets réalisables. Reviendrez-vous avec Paul, que j'attends vers le milieu de février?

Je ne sais trop ce que je vous ai écrit. Je vous parlerai plus à l'aise, lorsque vous serez ici, et je tâcherai de me mieux faire entendre. Me voilà fatigué, et je ne dois plus dire que des sottises.

Écrivez-moi si cela ne vous ennuies pas trop. Parlez-moi d'Aix, et dites-moi tout le mal que l'on pense de mon livre. Je sais, par diverses communications, que les Aixois préfèrent la bergerade de mes Contes à l'eau-forte de ma Confession.

A bientôt, mon cher Valabrègue, et vivez dans la vérité et dans le courage.

A vous.

J'écris à Paul par le même courrier.


IX

Paris, 1866.

Les quelques pages que vous m'écrivez sur Aix sont pleines d'excellentes observations. Je pense tout à fait comme vous à cet égard, et depuis longtemps je vous ai dit le peu de foi que j'ai en la province. Le malheur est que j'ai des souvenirs à Aix, et j'ai le culte des pensées et des actions d'autrefois. Je songe donc plus que je ne le voudrais à ce coin de terre perdu; je ne m'inquiète pas précisément de ce qu'on y pense de moi; mais j'aimerais à ce qu'on y sache les petits bonheurs qui peuvent m'arriver. Vous voyez que je suis franc. De là les questions que je vous avais posées. Merci de vos bonnes réponses. Tenez-moi, s'il est possible, au courant de l'opinion.—Vous me dites qu'on est en train d'ôter au canal dont mon père est l'auteur le nom de Canal Zola. Précisez, je vous prie, dans votre prochaine lettre: dites-moi comment et dans quelles circonstances ce changement de nom a été tenté. Vous devez comprendre qu'en ce moment surtout, je ne tiens guère à la faible renommée que peut m'attirer un nom donné à un mur; quant à moi, je me sens de taille à bâtir plusieurs murs, s'il le faut. Mais j'ai là un devoir à remplir, et s'il y a une lettre à écrire, je l'écrirai, ne serait-ce que pour protester.

Et vous, mon brave ami, vous que j'oublie pour vous parler de moi en égoïste, que faites-vous dans cette galère? Vous avez dit adieu à la poésie: que ce ne soit pas un adieu éternel, car vous êtes encore trop jeune pour prendre une telle détermination. Je comprends que le joug du vers vous ait fatigué, et que vous ayez voulu briser les liens étroits du sonnet pour respirer plus à l'aise. Je vous avouerai même que le vers est une pauvre arme en nos temps de discussions ardentes. Mais il est un repos pour l'esprit, une paix pour l'âme; ceux qui ont rimé jeunes rimeront vieux; la Muse est une belle maîtresse puissante et douce, avec laquelle on a toujours des regains d'amour. Ne la maltraitez donc pas trop aujourd'hui, pour qu'elle vous rende un jour vos caresses.—Tout ceci est pour vous dire d'écrire en prose, sans qu'il y paraisse. Vous faites bien d'acquérir le plus de science possible; cette science vous servira beaucoup, si vous comptez vous lancer dans la critique pure. Moi, je suis un gros ignorant, ce dont je ne suis pas triste le moins du monde; mais je dois vivre uniquement avec mon cœur et mon imagination. Travaillez, travaillez; vous produirez toujours assez tôt. Et ici, entendez-moi: il serait bon que, dès demain, vous vous mettiez à une œuvre personnelle; mais que cette œuvre ne vous fasse pas oublier la masse de documents dont vous avez besoin pour la rude tâche que vous entreprenez. Mon pauvre ami, vous quittez la poésie trouvant le vers un terrible lutteur qu'il est difficile de dompter. Combien vous allez souffrir aux prises avec la raison et la science! Je m'effraye pour vous; vous n'aviez auparavant que votre fantaisie pour guide, et maintenant vous allez marcher pas à pas avec des textes et des syllogismes. Que ne faites-vous du roman? C'est le genre en faveur, et il est surtout l'arme de l'époque; si vous voulez être lu, mettez vos idées en action. Mais surtout ne venez à Paris qu'avec des pensées arrêtées; faites votre plan de campagne, et accourez combattre. Je vous attends, ou peut-être même,—ce que je préférerais,—j'irai vous chercher.

Nous vivons ici toujours de la même manière. Le jeudi, je reçois; je vois Baille et Paul, qui travaillent chacun dans leur sens, Coste, avec lequel vous êtes en correspondance, ce qui m'évite la peine de vous parler de lui, et plusieurs autres encore. Je vais beaucoup au théâtre, j'ai besoin d'un peu de bruit, et je sors plus souvent que l'année dernière. Je suis dans un moment de transition, et je ne sais encore ce qui sortira de tout cela.

Bon courage, mon cher Valabrègue; je suis tout espérance. Nous sommes jeunes, et il y a des places à prendre.

A vous de tout cœur.


X

Paris, 10 décembre 1866.

Vous ne devineriez jamais, mon cher Valabrègue, la raison qui m'a empêché de répondre sur-le-champ à votre dernière lettre. Je vous devais quelques pages depuis longtemps, et il a fallu une cause bien puissante, n'est-ce pas, pour que j'aie consenti à retarder encore l'acquittement de ma dette. Or apprenez que j'ai travaillé pour Aix tous ces jours-ci.—Eh! oui, me voilà décentralisateur en diable. Mais il y a des circonstances atténuantes. Imaginez que j'ai reçu une invitation pour la 33e session du Congrès scientifique de France, mais une invitation tellement flatteuse qu'il m'a été impossible de faire la sourde oreille. Je ne puis vous expliquer tout au long les raisons qui m'ont déterminé à envoyer mon adhésion. Le fait est que je suis membre du Congrès—on vient de m'envoyer une carte qui confère ce titre—et que j'ai mis hier à la poste une trentaine de pages intitulées: Une définition du roman. Je suis content—lisez très content,—de ce petit travail dans lequel j'ai largement appliqué la méthode de Taine. En un mot, des affirmations carrées et audacieuses. Je voudrais bien être dans un petit coin de la salle où l'on déclamera ma prose.

Ah! que vous seriez un brave garçon si vous consentiez à vous mettre pour moi dans ce petit coin où je ne puis être! Pouvez-vous me rendre ce service, et m'écrire ensuite ce que vous aurez vu et entendu? J'ai bien peur que mon pétard ne rate, à vrai dire. Il est pourtant convenablement bourré de poudre; mais l'air de la province est humide et éteint d'ordinaire les meilleurs feux d'artifice de l'esprit. Il est bien entendu que vous pénétrez les raisons qui m'ont poussé à faire ce que j'ai fait, et que dans tout cela je n'ai aujourd'hui que de la curiosité. C'est cette curiosité que je vous prie de satisfaire. Écrivez-moi le plus tôt possible ce qui se passera, et, de toutes façons, nous connaîtrons la province sous un nouvel aspect.

Je me serais occupé de vous dès la première page, si je n'avais eu une importante nouvelle à vous donner. Maintenant, je puis vous dire que votre lettre m'a presque attristé. Vous êtes trop heureux vraiment, vous avez trop de loisirs, et, Dieu me pardonne, vous finiriez par vous oublier dans un profond sommeil. Je vous dirai que je suis un méchant envieux: en vous lisant, je songeais à moi, je me disais que je voudrais aller vivre comme vous dans un calme travail. Et je me disais cela, parce que je suis un paresseux et un lâche. Croyez-moi, il vaudrait peut-être mieux que vous fussiez sans un sou, battant le pavé de Paris, poussé par la nécessité, obligé de vous mêler à la vie réelle. Vous êtes dans la spéculation pure, dans le rêve, dans ce rêve qui précède le sommeil. Et vous allez vous endormir, cela est bien certain.

Vous travaillez, dites-vous, et d'après ce que vous ajoutez, je vois que vous ne travaillez pas dans un milieu vivant. Tout un livre de paysages d'automne! Cela m'effraye, je vous l'avoue. Je ne veux pas juger sur le titre, je crains seulement que vous ne demandiez à tort à la plume ce qui est du domaine—je ne dis plus du pinceau,—du couteau à palette. Je n'appuie pas, je désire seulement vous mettre en garde contre les somnolences qui vont vous prendre. Réfléchissez, et voyez s'il n'est pas temps que vous veniez vous battre. Il n'y a que la lutte qui donnera à votre talent la maturité que vous demandez en vain à l'étude. Quelques mois de pratique représentent des années de théorie. A votre place—je vous dis cela en bon confrère—je n'écrirais plus pour écrire, je viendrais à Paris avec un but arrêté, j'appliquerais toutes mes forces à une réussite quelconque et immédiate. Vous voilà grand garçon. C'est un recul, un meurtre, que de ne pas débuter carrément et sans tarder.

Certes, je sais bien que je ne suis pas d'un bon exemple en ce moment. Le journalisme me maltraite singulièrement. Mes affaires vont mal, je me donne beaucoup de peine pour un maigre résultat. Et pourtant, je vous conseille de toutes mes forces de venir faire ici du journalisme avec moi. Il faut vous dire que vous aurez forcément à passer par un noviciat quelconque, et qu'il est bon d'en finir au plus vite avec les premiers débuts. Surtout, quand vous viendrez, ne me dites pas que vous allez vous enfermer dans votre chambre, et étudier encore. On s'enferme à Aix, mais ici l'on marche.

Ah! que je voudrais être à votre place, mon cher Valabrègue, pour m'endormir un peu,—et que je voudrais pour vous que vous fussiez à la mienne, poussé en avant par la nécessité!

Ainsi, c'est entendu, vous allez sommeiller jusqu'en mars, et, à cette époque, vous vous réveillerez enfin. C'est le dernier délai que je vous donne. Après quoi, je vous traiterai comme un indigne paresseux.

Il faut vous dire que je ne suis pas gai aujourd'hui. Rien ne marche, et «le ciel de l'avenir»[6] est singulièrement noir. Je me rappelle l'été dernier comme un véritable âge d'or. La belle confiance et les beaux projets! Ce soir, je me traite de crétin, et je vous écris cette lettre écœuré par l'odeur de l'encre. On a de ces défaillances, et le pis est qu'elles vous font beaucoup souffrir. Quelles secousses continuelles, bon Dieu! et quels détraquements dans cette misérable machine qui est moi! Je ne sais plus bien si c'est le ventre ou la pensée qui me fait mal!