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Correspondance: Les lettres et les arts

Chapter 26: A Marius Roux.
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About This Book

Letters written early in the author's career to a younger poet and to literary and artistic colleagues mix practical news, career anxieties, and aesthetic reflection. The correspondence balances discussions of literary and art criticism, reports on lectures and reviews, and candid accounts of manuscript habits and financial or professional strain, while offering encouragement and advice to a friend. Frequent references to mutual acquaintances in the art world and to temporary moves away from Paris illuminate the writer's developing networks and ambitions, with later brief notes showing a persistent personal bond despite changing circumstances.

Je ne puis guère vous donner des nouvelles exactes sur ma position littéraire, qui chaque jour se modifie. Je dois écrire dans plusieurs feuilles, mais ma maison la plus solide est encore cette baraque de Figaro dont le plancher menace, chaque matin, de s'écrouler sous mes pas. Je voudrais pouvoir, comme vous le désirez, entreprendre une œuvre sérieuse qui me consolerait. Le malheur est que cela ne m'est pas permis en ce moment. Il faut que je batte monnaie et je suis étrangement maladroit dans une pareille besogne. Je ne sais guère comment je vais sortir de cette galère. Je veux dire de mes ennuis, car je compte bien ne jamais déserter entièrement le journalisme, qui est le plus grand moyen d'action que je connaisse.

J'ai repris mes réceptions du jeudi. Pissarro, Baille, Solari, Georges Pajot viennent chaque semaine gémir avec moi et se plaindre de la dureté des temps. Baille a cependant remporté aujourd'hui une grande victoire; il est lauréat de l'institut depuis ce matin, et son prix est de la valeur de trois mille francs. Je l'ai cru fou lorsqu'il est venu m'annoncer cette bonne nouvelle. Solari gratte ses bons dieux, il veut se marier. Pissarro ne fait rien et attend Guillemet.

Dites à Paul de revenir au plus tôt. Il jettera un peu de courage dans ma vie. Je l'attends comme un sauveur. S'il ne devait pas arriver dans quelques jours, priez-le de m'écrire. Surtout qu'il apporte toutes ses études pour me prouver que je dois travailler.

Je voulais vous écrire une lettre intéressante, pleine de faits, et je n'ai réussi, sans doute, qu'à épancher ma mauvaise humeur. Vous me prendrez comme je suis. Un jour d'espoir, vous aurez les pages réjouissantes que je vous enverrai.

Du courage, mon cher Valabrègue, et ne vous endormez pas; il y a tant de choses vivantes à faire.

Le bonjour à tous de ma part et de la part de ma femme.

Votre dévoué.


XI

Paris, 19 février 1867.

Mon cher Valabrègue,

Quelques mots en courant pour que vous ne puissiez pas m'accuser de paresse ou d'oubli. Je tiens à répondre à certains passages de votre dernière lettre.

Je ne doute nullement de vous, et je ne me rappelle guère ce que vous appelez «vos commencements classiques». J'assiste en ami et en curieux aux transformations qui s'accomplissent en vous. J'attends votre première œuvre pour vous classer dans mon esprit, pour arrêter mes opinions à votre égard. Mais je sais que vous êtes un chercheur, que vous pensez juste, que vous êtes jeune et que l'avenir vous appartient. Vous voyez que je vous accorde une large place dans mon estime, et vous avez tort de douter de mes sympathies et de mes applaudissements. J'avais à cœur de faire mon acte de foi, car dans votre dernière lettre, vous vous défendez vivement vous me traitez en incrédule.

Ce que j'ai toujours pensé—je veux ne vous rien cacher—c'est que vous menez une vie trop contemplative. J'aimerais à vous voir un esprit plus militant. A votre âge, le sang bat dans les chairs, la fièvre secoue le corps. Les œuvres vécues ont toujours été supérieures aux œuvres rêvées. Avouez que vous rêvez les vôtres: les longues explications que vous me donnez sur vos «Paysages d'automne» me prouvent que vous êtes un contemplatif quand même. Je ne vous cache pas que j'aurais préféré vous voir au milieu de nous, luttant comme nous, renouvelant chaque jour vos tentatives, frappant à droite et frappant à gauche, marchant toujours en avant. D'ailleurs, toutes les voies sont bonnes, celle que vous prenez peut convenir à votre personnalité. Les vœux que je fais ne sont peut-être que des conseils égoïstes dictés par ma propre nature.

Je comptais vous voir marcher avec moi. Je ne suis entouré que de peintres; je n'ai pas ici un seul littérateur avec qui causer. Je me disais que nous irions ensemble au combat, et que nous nous soutiendrions au besoin. Et voilà que vous me laissez marcher seul, lutter seul, triompher et succomber seul. Quelquefois je pense à vous et je me dis: «Il s'endort». N'est-ce pas là une parole naturelle qui doit m'échapper malgré moi! Revenez avec un ouvrage, entrez dans la vie, luttez et vous verrez que je serai le premier à vous encourager et à vous applaudir.

A quand votre arrivée? Vous aviez parlé, du mois de mars, je crois, mettons cela en avril ou en mai, n'est-ce pas? Dans votre prochaine lettre, fixez-moi une époque, s'il est possible. D'ailleurs, si vous ne venez pas pour vous jeter franchement dans la mêlée, il est préférable que vous restiez encore à Aix, jusqu'au jour où vous vous croirez mûr pour la lutte. Surtout, apportez votre livre de paysages, je suis très curieux de savoir ce que vous avez mis dans cette œuvre.

Faut-il vous parler un peu de moi? Vous devez savoir que je vais entreprendre un grand travail dans Le Messager de Provence, journal paraissant à Marseille; j'y publierai, à partir du 1er mars, un long roman: Les Mystères de Marseille, basé sur les pièces des derniers procès criminels. Je suis encombré de documents; je ne sais pas comment je vais faire sortir un monde de ce chaos. Ce travail est peu payé; mais je compte sur un grand retentissement dans tout le Midi. Il n'est pas mauvais d'avoir une contrée à soi. D'ailleurs, j'ai accepté les propositions qui m'ont été faites, poussé toujours par cet esprit de travail et de lutte dont je vous parle plus haut. J'aime les difficultés, les impossibilités. J'aime surtout la vie, et je crois que la production, quelle qu'elle soit, est toujours préférable au repos. Ce sont ces pensées qui me feront accepter toutes les luttes qu'on m'offrira, luttes avec moi-même, luttes avec le public. On me dit que l'annonce des Mystères de Marseille fait un certain bruit là-bas. Des circulaires vont être distribuées, des affiches seront collées. Si vous entendiez dire quelque chose de curieux au sujet de mon roman, veuillez me l'écrire.

Paul travaille beaucoup, il a déjà fait plusieurs toiles, et il rêve des tableaux immenses; je vous serre la main en son nom.

Baille marche à grands pas. Le voilà définitivement lancé.

Guillemet attend l'été pour faire une nouvelle campagne.

Solari est marié depuis quatre jours.

Je m'arrête sur cette nouvelle monumentale, et je vous serre affectueusement la main.

Ma femme me prie de vous présenter ses compliments.


XII

Paris, 4 avril 1867.

Mon cher Valabrègue,

Les lourdes besognes dont je suis accablé en ce moment ne doivent cependant pas me faire négliger tout à fait mes amis. Je vais tâcher de vous consacrer une heure de mon temps.

Permettez-moi, avant tout, de vous dire que vous avez jugé un peu en provincial la publication des Mystères de Marseille. Si vous étiez ici au milieu de nous, si je pouvais causer pendant dix minutes avec vous, vous comprendriez sur-le-champ la raison d'être de cette œuvre. J'obéis, vous le savez, à des nécessités et à des volontés. Il ne m'est pas permis comme à vous de m'endormir, de m'enfermer dans une tour d'ivoire, sous prétexte que la foule est sotte. J'ai besoin de la foule, je vais à elle comme je peux, je tente tous les moyens pour la dompter. En ce moment, j'ai surtout besoin de deux choses: de publicité et d'argent. Dites-vous cela, et vous comprendrez pourquoi j'ai accepté les offres du Messager de Provence. D'ailleurs, vous êtes dans tous les espoirs, dans toutes les croyances du commencement, vous jugez les hommes et les œuvres absolument, vous ne voyez pas encore que tout est relatif, et vous n'avez pas les tolérances de l'expérience.

Je ne veux point jeter de la nuit dans votre beau ciel limpide. Je vous attends à vos débuts, à vos luttes; alors seulement, vous comprendrez bien ma conduite.

Je vous dis ceci en ami. Il est bien entendu que je vous abandonne Les Mystères de Marseille. Je sais ce que je fais!

En ce moment, je mène de front trois romans: Les Mystères, une nouvelle pour L'Illustration, et une grande étude psychologique pour La Revue du XIXe Siècle. Je suis très satisfait de cette dernière œuvre[7]; c'est, je crois, ce que j'ai fait de mieux jusqu'à présent. Je crains même que l'allure n'en soit trop corsée, et que Houssaye ne recule au dernier instant. L'ouvrage paraîtra en trois parties; la première partie est terminée et doit paraître au mois de mai. Vous voyez que je vais vite en besogne. Le mois dernier, j'ai écrit cette première partie—un tiers du volume,—et une centaine de pages des Mystères. Je reste courbé sur mon bureau du matin au soir. Cette année, je publierai quatre à cinq volumes. Donnez-moi des rentes, et je m'engage à aller tout de suite m'enfermer avec vous et me vautrer au soleil dans l'herbe.

J'ai dû, pour quelque temps, quitter Le Figaro. Je n'y publierai plus que des articles volants, et, métier pour métier, je préfère écrire des histoires de longue haleine, qui restent. J'ai dû également renoncer à l'idée de faire un «Salon». Il est possible cependant que je lance quelque brochure sur mes amis les peintres.

Voilà, ma foi, toutes les nouvelles qui me concernent. Je travaille beaucoup, soignant certaines œuvres et abandonnant les autres, tâchant de faire mon trou à grands coups de pioche. Vous saurez un jour qu'il est malaisé de creuser un pareil trou.

Je ne vous parle pas de votre retour à Paris. Je vois bien que vous le remettez à une époque lointaine, indéterminée. Je finirai par vous approuver; puisque vous voilà redevenu poète, il est préférable que vous restiez dans les solitudes mortes de la province. Seulement, vous entrez dans la carrière littéraire par une voie si différente de celle que j'ai prise, qu'il m'est difficile de ne pas faire quelques restrictions. Ma position m'a imposé la lutte, le travail militant est pour moi le grand moyen, le seul que je puisse conseiller. Votre fortune, vos instincts vous font des loisirs, vous vous attardez de gaieté de cœur. Toutes les routes sont bonnes, suivez la vôtre, et je serai le premier à applaudir lorsque vous obtiendrez un résultat. Ce que je vous ai dit, ce que je vous dirai sans doute encore, ne m'est dicté que par la sympathie. Vous n'en doutez point, n'est-ce pas?

Quelques petites nouvelles pour finir: Paul est refusé, Guillemet est refusé, tous sont refusés; le jury, irrité de mon «Salon», a mis à la porte tous ceux qui marchent dans la nouvelle voie.—Baille entre en plein dans de beaux appointements.—Solari est toujours marié.—Voilà.

Écrivez-moi souvent, vos lettres me font grand plaisir. Parlez-moi, à l'occasion, de l'impression que Les Mystères font à Aix.

Votre dévoué.

Vous avez le bonjour de tout le monde.


XIII

Paris, 29 mai 1867.

Mon cher Valabrègue,

Je vous dois une lettre depuis longtemps, je suis tellement ennuyé et occupé que je me déclare moi-même bien innocent de ma négligence.

Imaginez-vous que toutes les publications pour lesquelles je travaillais m'ont manqué de parole à la fois. La Revue du XIXe Siècle, qui devait commencer un roman de moi le 1er mai, ne le commencera que le 1er juillet; d'autre part, L'Illustration me retarde aussi; de façon que j'ai les bras liés, ne pouvant entreprendre autre chose, et attendant avec impatience que le travail amassé commence à s'écouler.

Je suis très content du roman psychologique et physiologique que je vais publier dans La Revue du XIXe Siècle. Ce roman, qui est écrit presque entièrement, sera à coup sûr ma meilleure œuvre. Je crois m'y être mis cœur et chair. Je crains même de m'y être mis un peu trop en chair et d'émouvoir Monsieur le procureur impérial. Il est vrai que quelques mois de prison ne me font pas peur.

Je vais faire un «Salon» dans un nouveau journal: La Situation, qui paraît ces jours-ci. Il y a beaucoup de nouveaux journaux dans l'air, et je cherche à me caser solidement dans une des feuilles futures. Mon grand défaut est d'avoir vingt-sept ans; si j'en avais cinquante, si j'étais à demi mort de lassitude et de dégoût, j'aurais déjà dans le journalisme une place fixe qui me rapporterait dix mille francs par an.

Je vous enverrai, ces jours-ci, une brochure que je publie ici, et qui n'est autre chose que mon article sur Manet. Elle contient deux eaux-fortes: un portrait de Manet et une reproduction de l'Olympia. Vous devez savoir que Manet a ouvert, depuis vendredi, son Exposition particulière. Le succès d'argent est maigre jusqu'à présent. L'affaire n'est pas lancée. J'espère que ma brochure va mettre le feu aux poudres.

Autre nouvelle. Je me suis à peu près entendu avec l'éditeur Lacroix, pour publier une édition in-8 de mes Contes à Ninon, illustrés par Manet. Nous n'avons plus qu'à signer le traité. Si l'affaire se conclut, le volume paraîtra en novembre.—Vers cette époque, je publierai sans doute deux autres volumes.

Voilà à peu près toutes les nouvelles qui me concernent.—Je vois rarement Baille; depuis que je me suis retiré sur les hauteurs de Batignolles, je vis au désert. Quand vous reviendrez à Paris, j'espère que vous vous logerez dans mon voisinage.—Cézanne retournera à Aix avec sa mère dans une dizaine de jours. Il passera, dit-il, trois mois au fond des solitudes de la province et reviendra à Paris en septembre. Il a grand besoin de travail et de courage.—Grand succès de Solari au Salon.—Prochaine ouverture de l'Exposition de Courbet, sur laquelle j'espère pouvoir faire une courte étude. D'ailleurs, Paul vous donnera toutes ces petites nouvelles avec plus de détails.

Me pardonnerez-vous de vous avoir parlé des autres et de moi avant de m'être occupé de vous?

Vous faites bien de rester à Aix, si vous y restez pour vous armer de toutes pièces avant de revenir à Paris. Songez que, pour marcher librement, il faut que vous soyez indépendant. Seulement hâtez-vous. La province est terrible. Deux ans de séjour à Aix doivent à coup sûr tuer un homme. J'ai en cela une opinion arrêtée qui me fera toujours vous appeler à Paris. Questionnez Paul, questionnez tous nos amis, et vous verrez chez tous le même effroi de la province. Lisez aussi dans Balzac quelques admirables pages.—A propos, avez-vous lu tout Balzac? Quel homme! Je le relis en ce moment. Il écrase tout le siècle. Victor Hugo et les autres,—pour moi,—s'effacent devant lui. Je médite un volume sur Balzac, une grande étude, une sorte de roman réel.

Donc, je voulais simplement vous dire de rester à Aix, tout juste le temps nécessaire pour conquérir votre liberté, et de vous méfier beaucoup de cette ville morte. Vous croyez marcher et vous dormez. Cela n'est pas appréciable pour vous, qui êtes dans votre sommeil. Mais moi, qui suis dans la veille fiévreuse de Paris, je vois bien en lisant vos lettres que vous restez appesanti et immobile.

En voulez-vous une preuve? Si vous étiez resté à Paris, jamais vous ne seriez redevenu poète. Ce qui vous pousse à la poésie, à la rêverie cadencée des vers, c'est cet air mortel qui pèse à vos épaules. Dans le calme de votre retraite, votre esprit a été pris de ce sommeil doux, nécessaire à l'éclosion des rimes. Certes, je ne vous blâme pas d'être poète pour quelque temps encore. Mais je ne crois pas que ce soit là votre véritable tempérament. Dès que vous aurez mis de nouveau le pied dans Paris, la Muse effarouchée vous abandonnera une seconde fois. Je considère vos vers du moment comme un excellent exercice. D'ailleurs, si je me trompe, s'il y a véritablement en vous l'étoffe du poète que notre âge attend, votre place sera grande; je saurai ce qu'il faut en croire lorsque vous serez ici: si la Muse ne se sauve pas de vous, ce sera signe que vos vers ne sont pas fils du sommeil de la province. Alors Paris élargira vos horizons de poète.

Peut-être, ici, sacrifions-nous trop à l'heure présente. Nous frappons le fer quand il est chaud, de toute notre énergie et de toute notre puissance. Nous écrivons au caprice de l'occasion, c'est pour cela que nos œuvres ne sont pas solides. Il faudrait tout à la fois respirer l'air de Paris et écrire à ses heures. Les œuvres alors seraient vivantes et durables. Votre position de fortune vous permettra de mener cette vie de travail et d'étude. Si vous avez beaucoup de volonté, votre place est toute marquée.

Écrivez-moi plus longuement que je ne le fais. Moi, j'ai des circonstances atténuantes en ma faveur.

Je ne vous parle pas des Mystères de Marseille. Ce feuilleton m'ennuie tellement que je suis tout écœuré rien qu'à en écrire le titre.

Je vous serre vigoureusement la main.


LETTRES A DIVERS ÉCRIVAINS ET ARTISTES


A Jules Claretie.

5 juin 1863.

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous adresser deux nouvelles dont je suis l'auteur.

Désirant tenter leur insertion dans L'Univers illustré, j'ai songé à vous, Monsieur, pour juger mes pauvres bluettes et les faire accepter au rédacteur en chef de ce journal. Ma démarche, peut-être importune, est toute naturelle. Expliquez-la par une grande sympathie que j'éprouve pour votre talent et par un grand orgueil qui me fait espérer de trouver grâce auprès d'un homme d'esprit.

Je vous prie, avec toute la ferveur d'un débutant, de ne pas me condamner sans me lire. Le manuscrit est si mince qu'il ne vous faudra pas un quart d'heure pour me connaître.

Songez qu'il s'agit presque pour moi d'une question de vie ou de mort littéraire et que j'attends mon jugement avec l'impatience d'un poète de vingt ans.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.


Au Directeur de la Revue du Mois.

Paris, 16 juillet 1863.

Monsieur,

Je suis employé au bureau de la publicité de la librairie Hachette. C'est là que j'ai pu lire la Revue du Mois et connaître votre grand amour pour la jeunesse et pour la liberté de pensée.

Ne donnerez-vous pas l'hospitalité à un inconnu qui n'a justement pour toute recommandation que cette jeunesse et que cette liberté?

J'ai l'honneur de vous adresser deux pièces de vers dont je suis l'auteur. Je n'ose vous remercier à l'avance de leur insertion et cependant j'ai le plus grand espoir dans mes rimes et dans votre bienveillance.

J'hésite à vous envoyer également des contes en prose que j'ai là tout prêts à partir. Veuillez me dire, je vous prie, si le poète vous fait désirer de connaître le prosateur.

J'espère en vous.

Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.


A Alphonse Duchesne[8].

Paris, 11 avril 1865.

Monsieur,

Permettez-moi de me présenter moi-même, n'ayant point d'introducteur et préférant ne pas vous mettre en défiance par une protection quelconque.

J'ai publié dernièrement un volume de nouvelles qui a eu quelque succès, je fais au Salut public une revue littéraire, et je donne des articles au Petit Journal. Tel est mon bagage.

Je désire l'augmenter et réussir au plus tôt. Dans ma hâte, j'ai songé à votre journal, comme à la feuille qui peut procurer la notoriété la plus rapide. Je vais donc à vous franchement, je vous envoie quelques pages de prose et je vous demande en toute naïveté: Cela vous convient-il? Si ma petite personnalité vous déplaît, n'en parlons plus; si c'est seulement l'article ci-joint qui ne vous plaît pas, je pourrai en écrire d'autres.

Je suis jeune et, je l'avoue, j'ai foi en moi. Je sais que vous aimez à essayer les gens, à inventer des rédacteurs nouveaux. Essayez-moi, inventez-moi. Vous aurez toujours la fleur du panier.

Je vous prie de vouloir bien accorder quelque attention à mon offre et de me faire connaître votre décision, soit en insérant l'article dans Le Figaro, soit en m'avertissant de le faire reprendre à vos bureaux.

Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.


A Jules Claretie.

Paris, 14 novembre 1865.

Monsieur et cher confrère,

Vous avez eu l'obligeance de présenter mon livre de début aux lecteurs du Figaro; vous aurez sans doute la bonté de leur faire connaître le nouveau roman que je viens de publier[9].

Le livre est mince, et vous n'aurez vraiment pas le temps de vous endormir. Je tiens à être lu avant d'être jugé, préférant un éreintement sincère à quelques mots complaisants.

Une petite place, s'il vous plaît, dans vos prochains échos, et mille fois merci à l'avance.

Votre tout dévoué et tout reconnaissant.


A Bourdin[10].

22 janvier 1866.

Cher Monsieur,

La personne que vous m'avez envoyée dernièrement ne vous a-t-elle pas parlé du vif désir que j'ai d'entrer à L'Événement? Je crois vous avoir dit que je quittais la librairie Hachette; quitter n'est pas le vrai mot, car je reste attaché à la maison au titre d'auteur, au lieu de l'être au titre d'employé: j'ai trois volumes commandés. Mais il va me rester de larges loisirs, et je désire mettre mes habitudes d'activité et d'exactitude au service de quelque chose ou de quelqu'un. J'ai songé à L'Évènement, et voici ce que j'ai trouvé à offrir à M. de Villemessant.

Je sais que les chroniques sont à la mode, et que le public aujourd'hui veut de courts entrefilets, aimant les nouvelles toutes mâchées et servies dans de petits plats. J'ai donc pensé qu'il pouvait être établi avec succès une «Chronique bibliographique». Voici ce que j'entends par ce titre: je donnerai en vingt ou trente lignes un compte rendu de chaque œuvre nouvelle; le jour même de la mise en vente, j'irai trouver chaque éditeur, et j'obtiendrai certainement d'eux la communication de leurs publications, de façon à ce que mon article paraisse avant toute réclame; d'autre part, je me chargerai, lorsqu'une œuvre importante sera annoncée, de me procurer quelque extrait intéressant que L'Évènement pourra insérer; enfin, j'aurai mission d'entretenir les lecteurs de tous les faits ayant rapport aux livres, indiscrétions sur les œuvres prochaines, détails intimes biographiques ou purement littéraires, etc. En un mot, je ferai à peu près pour les livres, ce que M. Dupeuty fait pour les théâtres. Je crois pouvoir me tirer de cette besogne avec succès, et je demande qu'on tente toujours de m'employer, quitte à me remercier, si je ne tiens pas les promesses de mon programme.

Je sais où est le grand obstacle. Vous avez peur qu'une chronique bibliographique ne dispense les éditeurs de vous donner des réclames payées. Je crois que vous vous trompez en cela, et une expérience de quatre années me permet de vous affirmer que les libraires font d'autant plus d'annonces dans un journal que ce journal parle plus souvent de leurs maisons. Je lis chaque jour vos annonces, et je vois que vous obtenez peu de chose; je puis assurer que vous obtiendriez bien davantage si vous alliez dans les librairies, ayant en mains des numéros dans lesquels se trouverait le bulletin exact des publications. Il n'y a que les spéculateurs éhontés qui oseraient vous faire comprendre qu'ils peuvent se passer de vous, puisque le journal parle gratuitement de tous les volumes qui paraissent. Chaque fois qu'un journal bien posé est venu me trouver dans les conditions dont je vous parle, j'ai eu en quelque sorte la main forcée. Je suis persuadé que la maison Hachette sera beaucoup plus large avec vous, dès qu'une chronique bibliographique sera établie.

Je ne parle pas de l'intérêt des lecteurs. Il est évident que le public accueillera très volontiers un bulletin écrit d'une façon anecdotique et littéraire qui le tiendra au courant du mouvement journalier de la littérature. L'Évènement veut avoir toutes les primeurs; ma pensée est d'y parler de chaque livre avant toutes les autres critiques de la grande et de la petite presse.

Je ne sais pas trop encore comment pourraient être publiées mes chroniques bibliographiques: tous les jours ou tous les deux jours? Je vous prie de vouloir bien communiquer ma lettre à M. de Villemessant et de lui demander si mon idée lui sourit. Il ne s'agirait plus ensuite que de s'entendre sur le mode de publication. Puis-je faire un essai et l'envoyer au journal?

Pardonnez-moi tout le souci que je vous donne. Je crée vis-à-vis de vous une dette que je tâcherai de payer quelque jour. Je n'ai pu encore parler de votre proposition à M. Templier, mais je ne quitterai pas la maison avant de vous obtenir une réponse.

Veuillez me croire votre tout dévoué et tout reconnaissant.


A Coste.

Paris, 14 juin 1866.

Mon cher Coste,

Je n'ai que dix minutes pour vous répondre. Je pars sur-le-champ à la campagne, où je vais retrouver Paul. Baille part avec moi, et nous resterons une semaine loin de Paris.

Je porte à Paul les quinze francs que vous m'envoyez, et je lui ferai lire votre lettre. Nous ferons ensemble notre acte de contrition, nous reconnaîtrons notre culpabilité à votre égard. Voilà qui doit vous désarmer.

Voici maintenant les nouvelles.

Paul a été refusé, comme de juste, ainsi que Solari et tous ceux que vous connaissez. Ils se sont remis au travail, certains qu'ils ont dix ans devant eux avant de se faire accepter.

Valabrègue est ici. Il travaille—lentement. Je crois que la maturité vient, et j'espère beaucoup en lui.

Quant à moi, j'aurais beaucoup à dire, si je voulais tout vous apprendre. J'ai quitté la librairie Hachette, le 1er février, et depuis cette époque je suis attaché à L'Évènement pour une besogne régulière: la Revue des livres. J'ai fait en outre un «Salon» qui a soulevé de grands cris. Je viens de réunir mes articles en brochure, et je vous envoie un exemplaire de l'œuvre, ainsi qu'un exemplaire d'un volume que je viens également de publier.

En somme, je me hâte, je travaille beaucoup. Je suis impatient.

Je vais maintenant tenter le théâtre.

Voilà les choses en gros. Quant aux détails, je vous les dirai à votre retour dont vous ne me parlez point, mais qui ne peut tarder. C'est un crime que de vivre loin de Paris en ces temps de fièvre et de luttes.

Je prierai Paul de vous écrire, mais je ne vous affirme pas qu'il le fera. Quant à Valabrègue, je ne le verrai que dans huit jours, lorsque je reviendrai. Il aura de vos nouvelles.

Pardonnez ma brièveté! Je n'ai pas voulu rester coupable plus longtemps, et je tâcherai de gagner mon pardon en vous écrivant plus souvent et plus longuement.

Mais surtout revenez vite.

Mille compliments de la part de tous.

A vous.

J'attends d'ailleurs une lettre de vous qui me rappelle l'engagement que je prends.


Au même.

Paris, 26 juillet 1866.

Mon cher Coste,

Je ne sais plus ce que je vous avais promis dans ma dernière lettre. En tous cas, je croyais devoir attendre votre réponse avant de vous écrire de nouveau.

Je vais vous donner les détails que vous me demandez sur nos amis et moi.

Votre dernière est arrivée chez ma mère comme j'étais encore à la campagne. Mais vous vous trompez, lorsque vous vous imaginez que nous nous contentons de Fontenay-aux-Roses. Il nous faut plus d'air et plus de liberté. Nous avons, à seize lieues de Paris, une contrée inconnue encore aux Parisiens, et nous y avons établi notre petite colonie. Notre désert est traversé par la Seine; nous y vivons en canot; nous avons pour retraite des îles désertes, noires d'ombrages. Vous voyez combien vous êtes en retard en songeant encore aux misérables bosquets, maigres, efflanqués de la Mère Cense.

Il y a trois jours, j'étais encore à Bennecourt avec Cézanne et Valabrègue. Ils y sont restés tous deux et ne reviendront qu'au commencement du mois prochain. L'endroit, je vous l'ai dit, est une véritable colonie. Nous y avons traîné Baille et Chaillan; nous vous y traînerons à votre tour.

Procédons méthodiquement.

Baille est parti pour Aix samedi dernier. Il reviendra le 2 ou 3 octobre. Il a achevé, pour la librairie Hachette, un volume de physique dont je crois vous avoir parlé. L'œuvre paraîtra vers la fin de l'année.

Et d'un.

Cézanne travaille; il s'affirme de plus en plus dans la voie originale où sa nature l'a poussé. J'espère beaucoup en lui. D'ailleurs, nous comptons qu'il sera refusé pendant dix ans. Il cherche en ce moment à faire des œuvres, de grandes œuvres, des toiles de quatre à cinq mètres. Il partira pour Aix prochainement, peut-être en août, peut-être à la fin de septembre seulement. Il y passera deux mois au plus.

Et de deux.

Valabrègue est ici depuis le mois de mars. Il a perdu beaucoup de sa jeunesse, et je crois pouvoir répondre de lui maintenant. Il n'a point à se presser, et je l'approuve de ne vouloir publier une première œuvre qu'à vingt-cinq ans au plus tôt. Il observe et il étudie.—Il part pour Aix dans huit jours et y passera deux mois.

Et de trois.

Il me reste à vous parler de moi. Je vous ai envoyé mes deux dernières publications: vous savez donc ce que j'ai fait depuis votre départ. En outre, je ne suis plus chez Hachette depuis le 1er février, époque à laquelle je suis entré à L'Évènement. Je fais dans le journal la bibliographie, d'une façon fixe, aux appointements de cinq cents francs par mois. Ajoutez à cela une correspondance hebdomadaire que j'envoie au Salut public, et qui m'est payée cent francs. Voilà mon bilan, et mes occupations ordinaires. De plus, j'ai commencé un livre de haute critique: L'œuvre d'art devant la critique, que je publierai sans doute vers novembre. Je compte enfin donner dans deux ou trois mois un roman à L'Évènement. Vous voyez que le travail ne manque pas. Dieu merci, la paresse se porte également fort bien.

Je n'habite plus la rue de l'École-de-Médecine. Je suis maintenant avec ma femme rue de Vaugirard, n° 10, à côté de l'Odéon. Nous avons là tout un appartement, salle à manger, chambre à coucher, salon, cuisine, chambre d'ami, terrasse. C'est un palais véritable dont nous vous ouvrirons largement les portes dès votre retour.

En somme, je suis satisfait du chemin parcouru. Mais je suis un impatient, et je voudrais marcher encore plus vite. Puis, vous ne sauriez croire combien on est sujet à des lassitudes subites dans le rude métier que je fais. J'ai presque un article à faire par jour. Il me faut lire, ou du moins parcourir, les ouvrages de tous les imbéciles contemporains. Je ne me repose qu'en travaillant un peu à mes livres.

Alexandrine engraisse, moi je maigris un peu.

Et de quatre, et de cinq.

Il me reste à souhaiter votre retour. Le tableau que vous me faites du Camp n'est pas engageant. Vous allez revenir bientôt, me dites-vous. Tant mieux. J'ai la conviction que le séjour de Paris est de toute nécessité aux intelligences qui veulent penser. Si vous êtes découragé, l'air qu'on respire ici vous donnera de nouveaux espoirs.

Écrivez-moi votre arrivée, et que votre première visite soit pour moi. Nous causerons de l'avenir; les jours arrivent à toute vitesse, et il me semble qu'ils marchent encore trop.

Ma femme me prie de vous serrer la main.

Votre tout dévoué.

Je n'ai pu communiquer votre lettre à aucun de nos amis, car je suis seul en ce moment à Paris. Mais, du nord et du midi, je suis certain qu'ils vous serrent très vigoureusement la main.


A Théodore Duret.

Paris, 20 mai 1868.

Mon cher Duret,

J'ai oublié, dans ma dernière entrevue, de vous recommander de nouveau le garçon dont je vous ai parlé, comme garçon de bureau. Il pourrait faire la recette, épousseter les meubles, s'occuper de n'importe quoi, pourvu qu'il ne s'agisse pas de tenir des écritures trop compliquées. Il n'a reçu qu'une demi-éducation qui ne lui permet pas d'être commis.

Vous me rendriez un véritable service en le prenant avec vous. Il y a deux ans que je lui promets de le placer. Soit négligence de ma part, soit mauvaise chance, je ne lui ai encore rien trouvé. Voulez-vous que je vous le conduise un de ces jours?

La question des appointements a-t-elle été vidée? C'est là une question assez grave pour moi; je regrette beaucoup le journal quotidien, qui m'aurait permis de vivre tranquille dans une famille honorable en suffisant à mes besoins.

J'ai assez des trafics plus ou moins dignes de la petite presse. On s'y amoindrit et on s'y tue.

Je ne sais quand je pourrai aller vous voir aux bureaux de La Tribune. Je suis un peu souffrant et je travaille l'après-midi. D'ailleurs, il est inutile que j'aille me mettre dans vos jambes en ce moment. Veuillez donc avoir l'obligeance de me tenir au courant par lettres, comme vous avez eu la bonté de le faire jusqu'ici. Avertissez-moi quand je pourrai m'entendre définitivement avec M. Pelletan sur certains détails d'exécution, tels que la longueur de mes articles et les jours où je dois envoyer ma copie. Je préfère ne pas embarrasser le plancher tant qu'on n'aura pas besoin de moi. Pourvu que je sois averti deux ou trois jours à l'avance de l'apparition du journal, cela suffira.

Avez-vous vu les tableaux de Camille Pissarro; et êtes-vous de mon avis?

Votre bien dévoué.

S'il est nécessaire, quand on parlera des appointements, veuillez faire valoir que je dois donner un article dans chaque numéro. Puisqu'on n'a engagé que moi comme littérateur, je me trouve donc à la tête de la partie littéraire du journal, et j'espère que l'on me donnera ce que l'on compte donner à un rédacteur politique qui fournirait la même quantité de besogne que moi. Remarquez encore que si le journal avait été quotidien, mon travail n'aurait presque pas augmenté. Vous me le disiez vous-même: la rédaction d'un journal hebdomadaire coûte presque aussi cher que celle d'une feuille quotidienne.

Tout ceci entre nous. Je suis certain que vous veillerez à mes intérêts. N'oubliez pas une chose: le désintéressement n'est de mise que lorsque tout le monde est désintéressé; dans le cas contraire, il prend le nom de duperie.


Au même.

Paris, 19 juin 1868.

Mon cher Duret,

Il faut que je vous rende compte de ma conversation avec M. Lavertujon. En somme, il paraît très bien disposé, mais il n'a pu me donner aucune certitude. Voici un résumé de ses paroles. Il ne pense pas que je puisse faire un article toutes les semaines, parce qu'on a pris des engagements avec trop de monde; d'ailleurs, il en causera avec ces messieurs et m'écrira mardi si je dois continuer à envoyer hebdomadairement une causerie; il semble ne pas vouloir prendre une décision lui-même, mais désirer au fond que ma collaboration soit très active.

J'ai plaidé ma cause, en m'appuyant sur une promesse de M. Pelletan et surtout en faisant observer qu'une «Causerie» était une chronique qui devait absolument se trouver dans chaque numéro. Mais la meilleure raison que j'ai donnée et qui a paru frapper beaucoup M. Lavertujon, a été que j'avais grand besoin de travailler, ayant ma mère à ma charge et étant obligé d'enlever l'avenir à la pointe de ma plume. J'ai ajouté que j'étais las de la petite presse, que je souhaitais ardemment me réfugier dans un journal honnête et sérieux où je pourrais développer tous mes moyens. «Si La Tribune, ai-je dit, m'offrait cinq cents francs par mois, non seulement pour ma chronique littéraire, mais pour toutes sortes de travaux, je me dévouerais complètement au journal, je n'écrirais dans aucune autre feuille, et je garderais une éternelle reconnaissance pour les hommes qui me mettraient ainsi le pied dans l'étrier.»

Vous voyez le fond de mon ambition, mon cher Duret; je n'espère pas réussir, mais pour obtenir un œuf, il faut demander un bœuf. D'ailleurs, mes vœux n'ont rien d'extravagant. Je consentirais à faire n'importe quoi pour trouver un port dans La Tribune, même à rédiger les faits-divers, à me rendre utile d'une façon ou d'une autre. Il vous faudra peut-être des hommes pour relire les épreuves, pour redresser les phrases boiteuses, etc. Je consentirais parfaitement à être un de ces hommes, si ce travail, joint au rapport de mes articles, me constituait la rente qu'il faut pour vivre.

Causons pratiquement, n'est-ce pas? Le moins que je puisse obtenir, c'est deux causeries par mois. Ce serait déjà un pas si j'en obtenais quatre. Puis, s'il était possible de me confier des travaux quelconques et de m'attacher entièrement à La Tribune, je serais l'homme le plus heureux de la terre.

Voyez ce que vous pouvez encore faire pour moi en ces circonstances. Je crois que je suis sympathique à ces messieurs, et qu'on pourrait obtenir quelque chose d'eux en leur expliquant ma position. Tout ce que vous ferez sera bien fait. Ma dette de reconnaissance à votre égard devient telle que je ne sais comment je m'acquitterai jamais.

J'ai vu MM. Glais-Bizoin et Hérold qui ont été charmants pour moi, le dernier surtout. J'espère que mon second article me les attachera tout à fait et qu'il sera peut-être temps, alors, de leur dire: «Voilà un garçon dont vous pouvez faire un des vôtres, ne le laissez pas se perdre dans les petits journaux.» Si l'occasion se présente, pourrez-vous leur dire cela?

M. Lavertujon a paru très satisfait de mon second article. «Je n'en retrancherais pas une virgule, m'a-t-il dit, mais M. Duret aura peur peut-être.» Ah çà! pas de bêtises, n'est-ce pas? Ne coupez rien, je vous prie. Je ne tiens pas à un article, mais je tiens à frapper un coup pour m'asseoir carrément ensuite dans la maison.

Mille fois merci encore.

Votre bien reconnaissant et bien dévoué.

Je suis si pressé que je ne relis pas.


Au même.

Paris, 19 juillet 1868.

Mon cher Duret,

J'ai parfaitement compris la raison de vos coupures. On ne doit cependant que la vérité aux morts.

Je ne sais toujours pas ce que je gagne à La Tribune, et je désire vivement le savoir pour régler mon budget. M. Pelletan, que j'ai entrevu hier, m'a prié de faire mes articles plus courts,—prière que j'ai trouvée juste et raisonnable,—et je crois qu'il m'a fait entendre que je serais payé au mois. Je n'ai pas voulu lui demander une explication plus claire. Je préférerais toucher des appointements mensuels, cela me semblerait plus logique et plus certain. Seulement j'ai peur qu'on ne déprécie beaucoup ma copie,—ceci entre nous. Enfin je m'en remets à la bonne volonté de ces messieurs, et je vous prie de nouveau de me faire connaître leur décision dès qu'ils en auront pris une. La justice serait de me payer les articles que j'ai faits jusqu'ici à cinq sous la ligne, ainsi que cela avait été décidé, et de partir du mois présent pour me payer à l'année.

Il est bien entendu que tout cela est confidentiel. Je cause avec vous en ami. Mes souhaits ne sont pas des prétentions. J'accepte d'avance ce qu'on m'offrira.

Je voudrais bien causer avec vous. Puisque je ne puis vous rencontrer à La Tribune, je me permettrai de me présenter chez vous un de ces matins. Si je vous dérange, vous me mettrez à la porte.

Votre dévoué.


A Champfleury[11].

Paris, 25 octobre 1868.

Mon cher confrère,

J'ai voulu, avant de vous remercier, lire en entier le livre que vous avez eu la gracieuseté de m'envoyer.

J'adore les chats, j'en ai toujours quatre ou cinq autour de moi. C'est vous dire le plaisir que m'a fait votre savant et spirituel plaidoyer. Vous n'êtes pas qu'un observateur, vous êtes un lettré, et je vous dois maintenant de connaître l'histoire vraie de mes bons amis les chats, que j'aimais d'instinct, sans trop savoir s'ils avaient à mon amitié d'autre titre que leur grâce souple.

Je désirerais vivement parler de votre œuvre quelque part. Je pourrais, dans un journal, vous dire tout au long ce que je ne vous dis pas ici. Je comptais réserver cet article pour La Tribune. Mais voilà que le rédacteur bibliographique de cette feuille, M. Asseline, a déjà parlé des Chats, et d'une façon très amicale. J'espère que cela ne m'empêchera pas de revenir à la charge, mais je crains de ne pouvoir donner à mon compte rendu le développement que je rêvais.

Merci encore pour les bonnes heures que vous venez de me faire passer, et croyez-moi votre dévoué confrère.


A Théodore Duret.

Paris, 3 novembre 1868.

Mon cher Duret,

Pardonnez-moi si je ne me suis pas rendu au café Guerbois et si je n'ai point encore répondu à votre lettre. J'étais dans la fièvre du dénouement de Madeleine Férat, je ne voulais plus m'occuper de rien avant d'avoir terminé cette œuvre. Aujourd'hui la dernière ligne est écrite, je rentre dans la vie. Je n'ai plus à redouter que les paniques de l'éditeur et de l'imprimeur. Allez, écrire avec quelque audace ne rend pas l'existence rose!

Je suis prévenu, ma prochaine causerie de La Tribune sera courte.

Maintenant que me voilà libre, j'irai vous voir un de ces matins. Nous causerons.

Votre bien dévoué.


Au même.

Paris, 26 novembre 1868.

Mon cher Duret,

J'ai fait ma causerie de celle semaine sur le débat que j'ai avec Lacroix, au sujet de mon roman. Je vous ai déjà parlé de cette affaire.

Je vous préviens, et vous prie de ne pas changer un mot de cet article qui est sans aucun danger pour le journal. Je vous demande de le respecter, à titre de service personnel. D'ailleurs, vous ferez également grand plaisir à Lacroix, auquel je l'ai soumis, et qui en attend la publication pour se croire à l'abri de toute poursuite.

Merci à l'avance, et tout à vous.


A Marius Roux.

Paris, 4 décembre 1868.

Mon cher Roux,

Je ne savais que penser, mais ta lettre m'explique ton silence. Je te réponds quelques mots à la hâte.

Je te prie d'abord de t'informer pourquoi je n'ai pas encore reçu la copie de la délibération du Conseil municipal. Aie l'obligeance de voir le maire et de lui dire que je réclame la délibération avec une légitime impatience[12].

Je te remercie de t'inquiéter de la vente de mes volumes à Aix. Quand tu seras de retour et que tu m'auras donné des renseignements précis, j'en ferai usage. Par la même occasion, vois s'il n'y aurait pas moyen de glisser dans Le Mémorial la reproduction du compte rendu de Madeleine Férat. Suis-je fâché avec Remondet au point de ne pouvoir compter sur la publicité de son journal?

Tu me dis que Paul doit revenir avec toi. Voilà qui est bon! Je désespérais de le voir avant le milieu de janvier. Dès que le jour exact de votre départ sera fixé, préviens-moi. Dis à Paul que je ne lui écrirai plus, puisque je le verrai dans quelques jours. Selon l'heure de votre arrivée, venez me demander à dîner, le jour où vous débarquerez.

J'achète Le Petit Journal depuis ton départ. J'ai lu par conséquent ta lettre, au sujet de La Bachelière. Aix se permet tous les crimes.—Pourquoi ne signes-tu pas de ton vrai nom tes comptes rendus de procès? Cela t'aurait fait une très large publicité. Peut-être y a-t-il des raisons que je ne devine pas.

Dis à Arnaud, si tu le revois, que je suis tout prêt à lui vendre une seconde fois Les Mystères de Marseille. Seulement les conditions de paiement dont tu me parles me paraissent inacceptables. Je consens à ne pas lui vendre le roman en bloc, mais je désire que tout ce qui paraîtra me soit payé. Si le journal vit, je toucherai le prix du livre entier; si le journal meurt au quinzième, au vingtième numéro, je toucherai les quinze, les vingt premiers feuilletons. Cela me paraît de toute justice.

Je ne veux pas te raconter l'emploi de ces derniers huit jours. Sache seulement que tous les journaux s'occupent de Madeleine Férat, qui pour le moment vit cachée dans une cave du boulevard Montmartre. Elle se porte fort bien, mais elle a peur que le grand air ne lui fasse mal. J'espère qu'on la tirera de sa prison lundi matin. Toutefois, il peut arriver que je m'adresse au Tribunal de commerce pour prouver à Lacroix que la lumière ne tuera pas cette pauvre dame. En un mot, tout marche bien, trop bien même. Me voilà martyr. Les démocrates versent un pleur sur mon cas. Ah! ces pauvres démocrates, sont-ils assez roulés!

A bientôt, mon cher Roux, et mes compliments à ta famille. Tu as le bonjour des miens et le salut fraternel de Valabrègue.

Ton dévoué.

N'oublie pas la salade de champanelle (est-ce que tu sais l'orthographe de ce mot-là, toi?), sans cela, on est bien décidé ici à t'arracher les yeux. Je me permets de te dire en outre d'apporter quelques truffes, si elles sont à bon marché. Nous en garnirons un poulet—de notre basse-cour!!!—que nous enterrerons ensuite avec recueillement.

A bientôt.

J'oubliais de te dire que Rhunka[13] te fait trois grimaces d'amitié. Elle est entièrement libre maintenant, elle court dans le jardin, et, en ce moment même, elle vient frapper à la fenêtre de mon salon, parce qu'il ne fait pas très chaud dehors.

J'ai failli brûler ma lettre, en mettant de la cendre dessus. Hélas! nos œuvres sont bien fragiles!


A Louis Ulbach.

(FRAGMENT)[14]

27 mai 1870.

... J'y étudie les fortunes rapides nées du coup d'État, l'effroyable gâchis financier qui a suivi, les appétits lâchés dans les jouissances, les scandales mondains. Je crois tout naïvement à un succès, car je soigne l'œuvre avec amour, et je tâche de lui donner une exactitude extrême et un relief saisissant.

Le titre La Curée s'imposait, après La Fortune des Rougon; le premier était la conséquence du second. Pourtant, j'ai hésité un moment à cause de la célèbre pièce de vers de Barbier.


A Théodore Duret.

30 mai 1870.

Mon cher Duret,

Je ne puis vous donner l'adresse du peintre dont vous me parlez[15]. Il se renferme beaucoup, il est dans une période de tâtonnements, et, selon moi, il a raison de ne vouloir laisser pénétrer personne dans son atelier. Attendez qu'il se soit trouvé lui-même.

J'ai lu votre second article sur le Salon, qui est excellent. Vous êtes un peu doux. Dire du bien de ceux qu'on aime, ce n'est point assez; il faut dire du mal de ceux qu'on hait.

Votre bien dévoué.


A Marius Roux.

Bordeaux, 12 décembre 1870.

Mon cher Roux,

Je te prie d'aller trouver Cabrol de ma part. Tu entreras avec mon laissez-passer que je t'envoie. Va à la préfecture le matin, vers dix heures, le jour même où tu recevras cette lettre, c'est-à-dire jeudi; si tu ne le trouves pas le matin, retourne frapper à sa porte l'après-midi. Il me faut une réponse décisive, et comme je crains qu'il ne me l'envoie pas, je te prie d'aller la chercher.

Ma femme te lira ma lettre et te mettra au courant de la situation. J'ai envoyé ma dépêche à Cabrol et de plus je lui envoie une lettre par le courrier qui te portera celle-ci. Dans cette lettre je lui raconte mes premières démarches, je lui dis qu'on ne demande pas mieux ici que de me nommer à Aix, et je termine en ces termes: «Il y a trois cas: ou révoquer M. Martin, ou attendre une compensation pour lui, ce qui sera sans doute trop long, ou ne plus songer à l'affaire. C'est sur un de ces trois cas que je vous prie de me fixer. J'attends votre réponse pour rester ou pour repartir. Il faut que samedi, au plus tard, je sois à Marseille.»

Maintenant, tu comprends ma tactique. Il recevra ma lettre jeudi matin. En y allant, tu lui diras: «Vous avez dû recevoir ce matin une lettre de Zola», ce qui le forcera à me lire et à me répondre. D'ailleurs, il s'abandonnera beaucoup plus dans une conversation avec toi. Après lui avoir dit que nous sommes deux amis dévoués et l'avoir rassuré sur l'indiscrétion que j'ai commise en te parlant de l'affaire Martin, tu lui diras carrément: «Maintenant que Zola est à Bordeaux, il ne peut pas en revenir sans sa nomination. Là-bas, on désire lui être agréable, on compte sur lui; si, d'autre part, M. Gent veut réellement congédier M. Martin et que Zola soit son homme, je ne vois pas pourquoi l'affaire ne se terminerait pas en deux heures. Que M. Gent profite de l'occasion. Il faut tourner l'obstacle.» Enfin, fais-le causer le plus possible et vois la tournure de l'affaire. Aix est le seul endroit propre disponible,—quand Martin n'y sera plus, il est vrai.

Puis, quand tu auras vidé Cabrol, tu m'écriras immédiatement. J'attends ta lettre pour repartir. Je veux savoir ce qu'il en est. Si je n'ai rien à espérer d'immédiat, envoie-moi un télégramme par la voie Marseillaise, télégramme ainsi conçu: «Gambetta est-il à Bordeaux?»—Si, au contraire, l'incident Martin est arrangé et que je puisse emporter ma nomination, télégraphie—moi: «On parle d'une victoire. Prendre renseignements.»—Écris-moi quand même. Je ne pourrai sans doute pas rester à Bordeaux plus tard que dimanche.

Je compte sur toi, n'est-ce pas? Et quant à l'imprévu, je m'en remets à ton habileté.

Je suis égoïste, je ne parle que de moi. La vérité est que je n'ai encore que des renseignements incomplets. Tout paraît plein. Les emplois ici sont introuvables, paraît-il. On m'a dégoûté de l'Algérie. Il y a des places dans les intendances et à la suite des armées. Il faudrait, je crois, pouvoir vivre ici un mois, en contact continuel avec les ministères. On finirait par se caser. Demain, je parlerai de toi à Ranc. Par lui, j'aurai des renseignements plus précis. Tu peux toujours compter que je te perlerai des nouvelles exactes.

Et la pauvre Marseillaise? Je l'ai entendu crier à Agen, sur la voie, par une pluie battante. J'ai cru que c'était un convoi qui passait.

Ton dévoué.

Il faudrait mettre Cabrol au pied du mur en lui disant: «Eh bien, entrez dans le cabinet de M. Gent, dites-lui que M. Zola est à Bordeaux, et que M. Mazure le verrait avec plaisir à Aix; puis donnez-moi sa réponse.»

Ne pas oublier aussi de faire sentir à Cabrol que je ne suis venu ici que sur son conseil, et qu'il est ainsi engagé à m'obtenir un résultat. Il serait ridicule qu'il m'ait envoyé promener à Bordeaux, pour voir la ville.


Au même.

Bordeaux, 22 décembre 1870.

Mon cher Roux,

Ma femme a dû te dire que je restais ici et que je l'appelais. J'ai accepté d'être secrétaire de Glais-Bizoin. C'est une situation qui va me permettre d'étudier les gens d'ici et de tirer d'eux ce qui me plaira le mieux,—à moins que cette place de secrétaire ne me convienne complètement.

Comme je le disais à ma femme, Marseille est brûlé. Il était temps de se dépayser, si l'on ne voulait jouer un rôle embarrassant. J'aurais pris ici n'importe quoi plutôt que de vider les lieux.

Je ne sais encore quel coup de main je vais pouvoir te donner. C'est bien le diable si nous ne trouvons pas quelque chose pour toi. Maintenant qu'il s'agît de parler carrément, je n'ose te conseiller de me rejoindre. Tu m'as dit toi-même qu'on ne donnait pas de ces conseils-là. Je désire vivement t'avoir, et j'espère que tu te caserais—-Écris-moi, n'est-ce pas, pour me dire ce que tu comptes faire.

Je ne me suis pas gêné, j'ai conseillé carrément à ma femme de te parler d'un emprunt. Elle me rassure, elle me dit que Chappuis va nous payer, et que tu veux bien me prêter ta quinzaine. Je te remercie mille fois. Tu es un peu mon banquier. Je suis vivement touché de ta façon d'agir dans ces questions délicates.

Si tu venais et que tu voulusses que je te préparasse un logement, tu n'aurais qu'à m'écrire un mot.

Ici, au Café de Bordeaux et sur le trottoir de la Comédie, on se croirait sur le boulevard des Italiens. J'ai reconnu là un tas de petits confrères. Je crois qu'il est très bon de se montrer. Avec un peu d'habileté, nous allons faire une rentrée triomphale.

Il fait un froid de loup, et je n'ai pas de feu. C'est pourquoi je me hâte de te serrer la main.

Ton bien dévoué.


Au même.

Bordeaux, 25 décembre 1870.

Mon cher Roux,

Je t'écris deux mots à la hâte pour ne pas te laisser sans lettre.

Tu as parfaitement raison, tu ne peux venir ici sans une demi-certitude. Dès que je vais être installé, je vais fureter pour toi. Si je t'ai bien compris, tu préférerais une place ignorée, avec appointements convenables. On doit trouver cela. Je vais en parler à Glais-Bizoin. D'ailleurs, je te tiendrai au courant de mes démarches. Ces jours-ci, il fait tellement froid, que je n'ai pas le courage de faire un pas. Quand je vais être dégelé, je courrai tous les ministères pour ton compte et pour le mien. Je veux tout savoir.

L'affaire de Quimperlé n'est pas faisable. On veut un homme du pays. Si on me l'a offerte, je le comprends maintenant, c'est parce qu'on savait que je refuserais.

Je commence à devenir très roublard. Je m'aperçois que j'ai bien fait d'accepter cette place de secrétaire qui va me mettre dans les secrets de la comédie. J'en ai déjà vu d'assez jolis dans la correspondance.

Mon avis est que tu ne peux rester là-bas, et que je dois te trouver quelque chose ici. Je tâcherai que ça ne traîne pas.

Merci de tes bons soins pour ma femme et pour ma mère. Je ne sais encore si je vais les voir ce soir. Je t'avoue que je commence à m'ennuyer diablement.

Laisse Arnaud tranquille. Ne cache ni mon départ, ni ma nouvelle situation. Je ne veux pas avoir l'air d'avoir fui, après l'insuccès de La Marseillaise.

Mes compliments et une bonne poignée de main.

Je ne suis pas allé réclamer ton parapluie parce que je compte que tu viendras le réclamer toi-même. Veux-tu que je le cherche et te l'envoie?


Au même.

Bordeaux, 27 décembre 1870.

Mon cher Roux,

Ma femme et ma mère ne sont arrivées que la nuit dernière. Elles ont dû passer toute une journée et une nuit à Frontignan, arrêtées dans les neiges. Le voyage a été des plus rudes, et je suis bien heureux de les voir enfin auprès de moi.

Malheureusement, il y a une ombre au tableau. Je ne compte toucher ici de l'argent que vers le huit, et ma femme est arrivée presque à sec. Elle me dit que tu comptes absolument sur Chappuis. Je t'en prie, presse la rentrée, et envoie-moi immédiatement ce que tu auras pu arracher. La question est très grave. Je compte sur ton amitié. Sois inexorable.

Nous sommes encore dans toute la fièvre de l'installation. Il fait un froid de gueux. Enfin, je suis parvenu à trouver un trou où nous ne serons pas trop mal, nous et le chien.

J'en suis toujours à étudier le terrain. Tu devrais bien avoir une ambition, un désir plutôt, qui eût quelque précision. Je puis frapper pour toi à toutes les portes. Mets-moi donc un peu à contribution, en me disant: «Va ici et va là.» Moi, de mon côté, ces jours-ci, je compte t'écrire une longue lettre où je te donnerai toutes mes observations. Selon moi, Bordeaux, à cette heure, doit être pour nous le chemin de Paris. Il est bon que tu viennes.

Si tu te décides à me répondre, je te conseille de descendre chez moi. Les hôtels sont inabordables. Pour quelques jours, tu pourrais coucher dans la salle à manger, Il y a d'ailleurs un logement à louer dans notre maison. Je me mets à ta disposition entière.

Merci de ce que tu as fait pour ma femme et ma mère. Et songe à Chappuis. J'attends la réponse monnayée avec impatience. Pourvu que les neiges n'interceptent pas les courriers.

Une vigoureuse poignée de main. Ma mère et ma femme me prient de te serrer une seconde fois la main.

Ton bien dévoué.


A Antony Valabrègue.

Bordeaux, 29 décembre 1870.

Mon cher Valabrègue,

Je ne vous ai pas répondu plus tôt et cela pour une bonne raison: j'étais à Bordeaux, et c'est ma femme qui m'apporte votre lettre en venant me rejoindre.

J'ai compris que La Marseillaise ne pouvait aller loin, faute d'un matériel et d'un personnel suffisants, et j'ai jeté l'affaire à la mer. Je savais depuis longtemps que ma place était ici. Pour mieux étudier la situation j'ai accepté auprès de Glais-Bizoin la place de secrétaire particulier. L'on me promet une préfecture pour le prochain mouvement préfectoral. Je verrai alors ce que j'aurai à faire.

Pour l'instant, je suis dans une situation tout à fait bonne. Tout marche à souhait. Ma campagne en province sera excellente.

Vous avez raison. Si Aix vous ennuie, vous pourriez trouver à Bordeaux un Paris transitoire. Vous voyez que je vous ai devancé.

Donnez-moi de vos nouvelles, vous me ferez grand plaisir, et si vous venez jamais, je vous invite à déjeuner.

Votre bien dévoué.


A Marius Roux.

Bordeaux, 2 janvier 1871.

Mon cher Roux,

Je ne reçois ta lettre que ce matin. Elle a mis trois jours à me parvenir. Je ne crois pas que tu tires un sou de Chappuis. Il aurait peut-être fallu insister le lendemain de la mort de La Marseillaise. Je t'envoie le traité. Fais ce que tu voudras. Tu es plus à même de savoir quel parti il faut prendre en de telles circonstances.

Je suis très ennuyé de cet incident. Ici je ne toucherai que vers le huit, et ce sera très dur d'attendre jusque-là.

D'après ce que tu me dis, au sujet de tes conversations avec Arnaud, ce ne serait plus qu'un compte à régler entre nous deux. J'écrirai à Arnaud pour avoir un compte écrit. Je ne me rappelle plus moi-même exactement ce que j'ai touché. De ton côté, dis-moi ce que tu as reçu. Je tiens beaucoup à savoir où nous en sommes. Il sera aisé de savoir ensuite quelle somme j'ai reçue en plus, et quelle somme je te dois. Tâche, s'il est encore possible, d'avoir quelque chose pour Marion.—J'ai une autre inquiétude, les abonnés de La Marseillaise ont-ils été remboursés? Cela va nous tomber sur le dos. On pourrait les dédommager en leur servant Le Peuple.

Retourne-moi les trois lettres qui ont dû arriver après le départ de ma femme. Ma mère a oublié dans sa chambre un mouchoir jaune. Mets-le de côté, si on te le rend.

J'attends toujours pour savoir si je dois faire une démarche pour toi. Ma femme me dit que tu comptais aller t'enfermer à Beaurecueil. Cela me paraît peu pratique. Donne-moi ton adresse si tu quittes Marseille. Je ne resterai sans doute pas longtemps à Bordeaux. Je guigne une place plus militante. J'attends le résultat Chappuis, et je t'écrirai plus longuement.

Mes compliments et une bonne poignée de main pour toi.


A Antony Valabrègue.

Bordeaux, 7 janvier 1871.

Mon cher Valabrègue,

Si vous vous ennuyez, venez. Voilà tout ce que je puis vous dire pour le moment. Quand vous serez ici, vous verrez. Il est impossible à distance de placer quelqu'un.

Roux vous a effrayé à tort. La vie est ici comme partout, cher et bon marché. On ne vous empoisonnera pas plus qu'à Paris. Vous trouverez une chambre à trente francs et le reste à l'avenant.

Donc tâtez-vous et agissez. Donnez-moi toujours de vos nouvelles.

On m'en apprend une belle. On a failli, me dit-on, me rechercher à Aix comme réfractaire. Cela est monumental. Il faut qu'on soit bien bête et bien méchant à Aix. Dites donc cela à vos amis. Il ne faudrait pas qu'on nous dégoûtât trop du peuple. Je me suis battu pour lui dans les journaux de Paris; mais si jamais j'ai un peu de pouvoir, je vous déclare que je musèlerai les envieux et les lâches.

Votre bien dévoué.


A Louis Ulbach.

Paris, 6 novembre 1871.

Mon cher Ulbach,