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Correspondance: Les lettres et les arts

Chapter 53: A Paul Bourget.
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About This Book

Letters written early in the author's career to a younger poet and to literary and artistic colleagues mix practical news, career anxieties, and aesthetic reflection. The correspondence balances discussions of literary and art criticism, reports on lectures and reviews, and candid accounts of manuscript habits and financial or professional strain, while offering encouragement and advice to a friend. Frequent references to mutual acquaintances in the art world and to temporary moves away from Paris illuminate the writer's developing networks and ambitions, with later brief notes showing a persistent personal bond despite changing circumstances.

Cette lettre est déjà trop longue, et il est temps de conclure. Aux républicains idéalistes qui m'accusent d'avoir insulté le peuple, je réponds en disant que je crois au contraire avoir fait une bonne action. J'ai dit la vérité, j'ai fourni des documents sur les misères et sur les chutes fatales de la classe ouvrière, je suis venu en aide aux politiques naturalistes qui sentent le besoin d'étudier les hommes avant de les servir. Sans la méthode, sans l'analyse, sans la vérité, il n'y a pas plus de politique que de littérature possible, aujourd'hui.

Et, d'ailleurs, il est absolument faux que L'Assommoir soit un égout où ne grouillent que des êtres pourris et malfaisants. Je le nie de toute ma force. On est dépaysé par la forme vraie, on ne peut admettre un art qui ne ment pas; de là les répugnances des lecteurs devant des détails qu'ils subissent cependant sans dégoût dans la vie de tous les jours. Je porte la vie dans mes livres; il faut l'y accepter tout entière. La vie des ducs, comme la vie des zingueurs, aurait des côtés qui pourraient blesser, mais que je croirais devoir mettre, par respect du réel.

Voilà, Monsieur et cher Directeur, ce que je voulais dire aux lecteurs du journal républicain qui a bien voulu publier la première partie de L'Assommoir.

Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.


A Léon Hennique.

L'Estaque, 29 juin 1877.

Mon cher ami,

Merci de votre bonne et sympathique lettre. Je ne vous oubliais pas, je songeais même à vous écrire, lorsque tous m'avez donné de vos nouvelles.

Vous avez un beau courage et je vous félicite de travailler. Le travail est la première force du talent. Quand on est jeune comme vous et décidé à faire une œuvre, on fait cette œuvre malgré tout. Ne revenez à Paris que votre livre terminé.

Je suis ici depuis un mois. Le pays est superbe. Vous le trouveriez peut-être aride et désolé; mais j'ai été élevé sur ces rocs nus et dans ces landes pelées, ce qui fait que je suis touché aux larmes lorsque je les revois. L'odeur seule des pins évoque toute ma jeunesse. Je suis donc très heureux, malgré une installation assez primitive. Nous couchons sur des paillasses détestables, entre autres ennuis. Mais les bouillabaisses et les coquillages dont je me nourris compensent à mes yeux beaucoup d'inconvénients. La chaleur est très supportable, grâce aux brises de mer. Les moustiques sont moins agréables.

D'ailleurs, je me suis mis tout de suite au travail. Ma chambre donne sur la mer qui se trouve à quelques mètres. J'ai ainsi, pendant que j'écris, un vaste horizon. J'ai déjà fait trois chapitres de mon roman[23]. Cela est bien pâle et bien fin, à côté de L'Assommoir, ce qui fait que je m'étonne moi-même par moments et que je reste inquiet. Mais j'ai voulu cette note nouvelle. Elle est moins puissante et moins personnelle que l'autre; seulement; elle jettera de la variété dans la série. J'espère rentrer à Paris avec les trois quarts de mon roman. Il commencera à paraître en novembre dans Le Bien public.

Je n'ai pas de nouvelles de nos amis de Paris. Alexis lui-même ne m'a pas écrit. Je compte leur envoyer à chacun quelques mots, à tour de rôle. Le petit journal dont vous me parlez, Les Cloches, me parait être à la dévotion d'Alexis, car il m'en a envoyé un numéro dans lequel se trouve une biographie de lui, qu'il a dû dicter.—Vous savez que La République des Lettres n'est plus; mais je n'ai pas de détails.

Travaillez bien et songez au théâtre, là-bas, dans votre solitude. Ce serait une grande affaire pour nous tous, si un de nous conquérait les planches. Je crois qu'il faudrait être pratique, sans rien abandonner des tendances nouvelles.

Ma femme va beaucoup mieux, surtout depuis quelques jours. Elle est bien sensible à votre bonne amitié et vous envoie tous ses compliments.

Une bonne poignée de main, mon cher ami, et bien cordialement à vous.

Écrivez-moi, je vous répondrai vite.


A Henry Céard.

L'Estaque, 16 juillet 1877.

Mon cher ami,

Imaginez-vous que votre longue et intéressante lettre nous a trouvés au lit, ma femme et moi. Pendant deux jours, je l'ai gardée sur ma table, sans pouvoir la lire. Nous avons été pris presque en même temps de douleurs de tête intolérables, qui se sont terminées en une sorte de gastrite. Cette mauvaise plaisanterie a duré huit grands jours, et nous ne sommes pas encore bien solides. J'accuse la cuisine du Midi et certain vent d'Afrique que nous recevons en pleine figure.

Vous devez comprendre maintenant pour quelle raison je ne vous ai pas répondu plus tôt.

J'ai bien regretté de n'être pas à Paris. Je serais allé applaudir de grand cœur votre Pierrot Spadassin, et j'aurais trouvé moyen d'en parler dans Le Bien public. Le malheur est que j'ai interrompu mes comptes rendus de théâtre, pour me lancer dans la littérature. Si je fais une revue des petites pièces que j'ai négligées, comme j'en ai le projet, je réserverai un coin pour votre Pierrot. Mais cela n'aura pas l'éclat que j'aurais voulu. La pièce, d'après votre analyse, me semble très fine et très heureusement conduite. Ce qui tempère mon chagrin de ne pas avoir été là, c'est l'espérance que vous réussirez à faire jouer votre pièce sur un théâtre sérieux; et il est à croire que, ce jour-là je ne serai pas à plus de deux cents lieues.

Maladie à part, nous sommes très bien ici. L'installation est un peu primitive, mais le pays est très beau, et l'on me laisse assez tranquille, ce qui me permet de beaucoup travailler. J'ai commencé un roman qui aura pour titre, je crois, Une page d'amour. C'est ce que j'ai trouvé de mieux jusqu'ici. Le ton est bien différent de celui de L'Assommoir. Pour mon compte, je l'aime moins, car il est un peu gris. Je tâche de me rattraper sur les finesses. D'ailleurs, puisque j'ai voulu une opposition, il me faut bien accepter cette nuance cuisse de nymphe.

Que me dites-vous? Huysmans a lâché son roman sur les brocheuses! Qu'est-ce donc? Un simple accès de paresse, n'est-ce pas? une fainéantise causée par la chaleur? Mais il faut qu'il travaille, dites-le-lui bien. Il est notre espoir, il n'a pas le droit de lâcher son roman, quand tout le groupe a besoin d'œuvres. Et vous, que faites-vous? Je vois bien que vous lancez d'anciennes pièces; cela ne suffit pas, il faut en écrire de nouvelles, et des drames, et des comédies, et des romans. Nous devons d'ici à quelques années écraser le public sous notre fécondité.

Naturellement, j'ai ici peu de nouvelles. J'ai vu quelquefois Signoret, un brave jeune homme que vous connaissez; et c'est tout. Hennique m'a écrit du coin de nature où il fait un roman. Il a l'air très enflammé. Comme vous voyez, me voilà vite au bout de mon rouleau. Je travaille le matin, je lis l'après-midi, et je sors le soir, quand le soleil veut bien le permettre. Le ciel est resté implacablement bleu pendant six semaines. Enfin, hier, il s'est décidé à se couvrir. Vous ne sauriez croire combien les quelques gouttes d'eau qui sont tombées m'ont ravi; j'avais vraiment la nostalgie de la pluie.

A votre prochain dîner du mardi, serrez vigoureusement la main d'Huysmans et de Maupassant. Ce sont, je crois, les deux seuls fidèles qui sont restés avec vous dans «la capitale». Et quand vous aurez des nouvelles, écrivez-moi. Je suis au fond d'un désert, je ne sais vraiment ce qu'on pense ni ce qu'on dit à Paris.

Ma femme a été bien sensible à votre bon souvenir. Elle vous envoie toutes ses amitiés.

Une vigoureuse poignée de main, et bien cordialement à vous.


A J.-K. Huysmans.

L'Estaque, 3 août 1877.

Mon cher ami,

Vous travaillez, voilà qui est bien! Et que vous avez tort de vous inquiéter à l'avance! Poussez donc votre livre bravement, sans vous demander s'il contient de l'action, s'il plaira, s'il vous conduira à Sainte-Pélagie! J'ai remarqué une chose, c'est que les romans qui m'ont le plus troublé sont ceux qui ont le mieux marché. Je crois qu'on doit compter sur son talent et filer le plus droit possible. Maintenant, il est certain qu'on ne serait pas artiste, si l'on ne tremblait pas. Tout cela est pour vous dire que nous comptons tous sur vous, et que vous allez nous donner une œuvre de combat.

Dieu merci! ma femme et moi, nous sommes sur les pieds, et même nous y sommes assez solidement. Vous ne vous imaginez pas dans quelle solitude je me cloître. Je reste parfois trois jours sans sortir de ma chambre, une chambre fort étroite, où je travaille sur un petit pupitre d'enfant. Il est vrai que la pièce a un balcon qui donne sur la mer, une vue merveilleuse, avec Marseille dans le fond et les îles du golfe en face. Au demeurant, je mange très bien, c'est mon gros défaut. Il y a des choses exquises, inconnues à Paris, auxquelles je n'avais plus goûté depuis des années, des fruits, des plats assaisonnés d'une certaine façon, des coquillages surtout, dont je baffre avec un véritable attendrissement. Ajoutez que le paysage est plein de souvenirs pour moi, que le soleil et le ciel sont mes vieux amis, que certaines odeurs d'herbe me rappellent des joies anciennes, et vous comprendrez que la bête en moi est extraordinairement heureuse.

Le romancier, aujourd'hui, n'est pas moins satisfait; je dis aujourd'hui, car j'ai comme vous mes jours de doute terrible. Je viens de terminer la première partie de mon roman[24] qui en aura cinq. C'est un peu popote, un peu jeanjean; mais cela se boira agréablement, je crois. Je veux étonner les lecteurs de L'Assommoir, par un livre bonhomme. Je suis enchanté quand j'ai écrit une bonne petite page naïve, qui a l'air d'avoir seize ans. Pourtant, je n'affirme pas que, çà et là, un pet-en-l'air ne m'enlève pas dans des choses peu honnêtes. Mais c'est là l'exception. Je convoque les lecteurs à une fête de famille, où l'on rencontrera des bons cœurs. Enfin, la première partie se termina par un Paris à vol d'oiseau, d'abord noyé de brouillard, puis apparaissant peu à peu sous un blond soleil de printemps, qui est, je crois, une de mes meilleures pages, jusqu'ici. Voilà pourquoi je suis content, et je le dis, vous le voyez, sur un ton lyrique.

Vous me parlez du théâtre. Mon Dieu! oui, cela serait très agréable et même très utile. Mais je n'ai point le temps ici. Je m'en occuperai cet hiver, si je termine vite mon roman. Puis, le théâtre continue à me terrifier. Je sens la nécessité de l'aborder, et je ne sais vraiment par quel point commencer l'assaut. Il faudra voir.

Vous n'espérez pas que je vous envoie des nouvelles quelconques du fond du trou que j'habite. Je ne puis guère sortir du monologue. Je ne vois personne. Alexis n'a point encore paru. Je suis entouré d'une population affreuse, dont j'ai le malheur, il est vrai, de comprendre le charabia, mais avec laquelle j'évite soigneusement tout contact. Et je me trouve réduit à attendre les journaux de Paris avec fièvre, puis à m'apercevoir ensuite chaque jour avec quelque colère que ces journaux sont complètement vides.

Je voudrais retourner à Paris avec trois parties au moins de mon roman; et comme j'ai d'autres besognes très lourdes, cela me retiendra sans doute ici jusqu'à la fin octobre. Heureusement que je me débarrasse du Bien public, en reproduisant des fragments de mes articles de Russie.

Voilà, mon cher ami. Je voulais vous dire surtout que nous nous portons bien, que je travaille, et que vous êtes un saint homme de travailler aussi. Poussez Céard à abattre quelque besogne. Si vous voyez Maupassant, serrez-lui la main et dites-lui que je suis sans aucune nouvelle de Flaubert, auquel je vais écrire d'ailleurs. Des poignées de main à tout le monde.

Ma femme est heureuse de votre bon souvenir et elle vous envoie toutes ses amitiés.

Bien cordialement à vous.

Un pays stupide pour le bibelot. Il faudrait s'enfoncer dans les terres.


A William Busnach.

L'Estaque, 19 août 1877.

Mon cher confrère,

Voici d'abord mes observations, tableau par tableau.

Premier tableau: L'hôtel Boncœur.—Rien à dire. Exposition suffisante. Il faut y établir que Lantier trompe Gervaise avec Virginie (et non avec la sœur de celle-ci, comme dans le roman). Je vous dirai tout à l'heure pourquoi. La bataille du lavoir devient encore plus naturelle.

Deuxième tableau: Le devant de l'assommoir.—Un peu confus, un peu trop d'allées et venues sans résultat. Est-il bien nécessaire de montrer là Virginie et Poisson, pour poser leur mariage? Ils ne viennent que pour ça et sont médiocrement utiles. On pourrait très bien faire annoncer leur mariage par Coupeau dans sa conversation avec Gervaise; il est naturel qu'il lui parle de Virginie; d'ailleurs, j'ai une autre raison que je vous dirai tout à l'heure. D'autre part, je voudrais que Gervaise assistât à la sortie de Goujet sur le peuple. Elle l'approuverait beaucoup, et Coupeau aussi. Remarquez qu'il faut poser là le côté philosophique du drame. Gervaise a peur de la boisson; si elle refuse d'abord d'épouser Coupeau, c'est qu'elle a tâté d'un mauvais homme, et qu'elle ne veut pas tenter une nouvelle expérience. Elle fait jurer à Coupeau de ne jamais boire, etc. La descente des ouvriers est bien, et fera de l'effet, si on la règle convenablement. Seulement, au lieu de la mettre en paquet au commencement, il faudrait l'espacer par groupes, durant tout le tableau. Faire quelque chose de très mouvementé et de très continu. Les comiques seront bons; je crois toutefois qu'il faudra donner le rôle principal à «Mes Bottes», et non à «Bec-Salé». «Mes Bottes» a été un des personnages à succès du roman. C'est un simple changement de nom d'ailleurs. C'est «Mes Bottes» qui sera le forgeron.

Troisième tableau: Le Moulin d'Argent.—Bien des choses confuses et pas expliquées. C'est à propos de ce tableau que je vais surtout vous quereller. Je trouve que le personnage de Lantier, dans le drame, est inexplicable. On ignore quels motifs le font agir, il n'est pas net. Voici ce que j'ai trouvé en lisant votre scénario et je crois qu'il faudrait chercher encore dans ce sens. Au premier tableau, Lantier se pose nettement: il quitte Gervaise parce qu'il n'aime pas la misère, et qu'il rêve une vie de parasite; il est l'ouvrier qui ne fait jamais rien, qui se fait nourrir par les femmes. Voilà le type dont il ne faut pas s'écarter. Ainsi posé, il n'a que faire au tableau de la noce, si on n'explique pas autrement sa venue; il a quitté Gervaise, il ne peut pas revenir lui faire une scène, cela n'aurait aucun sens et détruirait le type. J'imagine alors que Lantier a quitté Gervaise pour Virginie; seulement il a un but, il veut marier Virginie avec Poisson, un garçon qui a fait un petit héritage. De cette façon, nous gardons le pique-assiette; mais nous transposons la situation, ce n'est plus le ménage de Gervaise, c'est le ménage de Virginie qui devient ignoble. Autre chose: on ne s'explique pas pourquoi Lantier en voudrait à Gervaise, qu'il a quittée librement. Alors, je fais de Virginie le traître de la pièce. Elle a la fessée du lavoir sur le cœur, elle veut se venger de Gervaise en troublant son ménage, en faisant pousser Coupeau à boire. «Il faut que je la fasse crever à mes pieds», dit-elle toujours en parlant de Gervaise. Et dès lors, c'est Lantier qui sert d'instrument, Lantier qui se remet avec les Coupeau plus tard, parce qu'on mange très bien chez eux, Lantier qu'on croira l'amant de Gervaise, bien que celle-ci ne se soit pas remise avec lui, Lantier qui mange à la fin la boutique de confiserie et qui est puni par le mari vengeur. (Je songe que Poisson pourrait très bien faire justice à la fois de Virginie et de Lantier.) De cette manière tout s'explique, Lantier, je le répète, est poussé par Virginie, et ne songe d'ailleurs qu'à assurer son bien-être. Vous voyez dès lors l'importance que prend à la fin la scène de la boutique de confiserie.—Je voudrais donc que, dans ce tableau de la noce, on posât d'abord ces choses: le mariage de Virginie avec Poisson combiné par Lantier, et la rancune de Virginie qui médite une vengeance, mais qui commence par se remettre hypocritement avec Gervaise, pour mieux l'atteindre. Lantier n'en reste pas moins très embarrassant dans ce tableau; pour moi, il ne peut pas injurier Gervaise, et il est fâcheux que Goujet intervienne de nouveau. Je ne ferais pas rencontrer Lantier et Gervaise en scène; ou du moins je ne les ferais pas se parler.—Autre chose: Goujet joue là un rôle ridicule. Remarques qu'au deuxième tableau vous l'avez montré devant l'assommoir, trouvant Gervaise à son goût. Gervaise alors n'était pas mariée. Il pouvait se déclarer; et tout expliquer par un accès de timidité n'est vraiment pas assez dramatique. Voici ce qu'on pourrait faire. Devant l'assommoir, Goujet ne connaît encore ni Gervaise ni Coupeau; il n'a pas sauvé celle-là. Il parle contre les ivrognes, et Gervaise l'approuve beaucoup. C'est simplement un commencement de sympathie. Puis, au tableau de la noce, Goujet, qui dîne avec sa mère dans le restaurant, peut prendre la défense de Gervaise. (Mon Dieu! on pourrait peut-être tout de même amener une scène entre Lantier et Gervaise; mais il la faudrait habile. Je vous écris en causant, pardon si je me contredis.) Quand Goujet a protégé Gervaise, il apprend qu'elle s'est mariée le jour même, et c'est là qu'il peut se sentir troublé. La scène est jolie à faire: Goujet emmène un instant Gervaise à son bras, la rassure, se montre tendre, et pâlit un peu lorsqu'au bout d'un instant il sait qu'elle est mariée. Elle lui dit qu'elle est blanchisseuse, et il peut lui parler de sa mère. Tout cela s'emmanche mieux, je crois. Tout est noué, la vengeance de Virginie, le rôle que Lantier jouera, l'amour naissant et discret de Goujet, l'espoir de bonheur du jeune ménage Coupeau, qui doit si peu se réaliser.—Garder le croque-mort, dont les deux apparitions feront de l'effet.—Je trouve que les comiques tiennent trop de place au commencement du tableau. Il faut réserver la nourriture pour le repas de l'oie.

Quatrième tableau: La maison en construction.—C'est un des bons tableaux, et qui m'a fait plaisir. Seulement, la chute de Coupeau est bête au théâtre, si elle est due au hasard. Il faut absolument qu'il y ait du Lantier là-dessous, de la Virginie. Les Coupeau sont trop heureux, ils ont un bonheur insolent; ils mettent de l'argent de côté, le mari ne boit pas, la femme travaille. Cela ne peut pas durer. Ne pourrait-on pas imaginer ceci? La maison qu'on répare est justement celle où demeure les Poisson. Coupeau travaille sur un échafaudage. Pendant qu'il est descendu manger sa soupe auprès de sa femme, la fenêtre de Virginie s'ouvre au cinquième, et on voit la coquine qui dénoue des cordes et pose une planche en bascule; elle peut dire un simple mot: «A tout à l'heure», dit par Coupeau à sa femme. «Tu peux lui dire adieu», murmure Virginie, et elle referme la fenêtre. Coupeau remonte et, pour répondre à Nana qui l'appelle d'en bas, il s'avance jusqu'au bout de la planche qui bascule.—Tout ceci est pour dramatiser un peu la pièce qui manque de tout intérêt dramatique. C'est à discuter.

Cinquième tableau: La rue de la Goutte-d'or.—Je trouve encore là le sujet indiqué et traité avec quelque confusion. Voici ce que je voudrais: d'abord Gervaise seule prend le livret de la caisse d'épargne derrière la pendule, et constate que toutes les économies sont parties. La maladie de Coupeau a tout dévoré. Maman Goujet entre et l'aide à poser la situation. Je ferai aussi paraître Virginie qui est souvent venue prendre des nouvelles de Coupeau; très hypocrite, très fausse, plaignant tout haut le ménage et enchantée de voir les économies mangées. Il faut faire entendre en outre qu'elle poursuit sa vengeance et que maintenant elle va lâcher Lantier sur Coupeau pour le pousser à l'inconduite. Puis Goujet se trouve seul avec Gervaise; montrer l'amour de Goujet pour Gervaise; celle-ci lui dit son espoir perdu d'avoir une boutique, mais elle travaillera, et elle laisse voir que les longues flâneries de la convalescence de Coupeau l'inquiètent. C'est alors que Coupeau rentre avec ses amis. Il est très gai (premier degré de l'ivresse). Il veut embrasser sa femme, etc. Les ivrognes rigolent. Cependant, Goujet, qui est là, reste grave, puis disparaît sans bruit. Et lorsque Coupeau et ses amis sont repartis, pour aller boire un canon, Goujet rentre doucement, comme il est sorti. Il apporte les cinq cents francs destinés à son mariage, il supplie Gervaise de les accepter. Mais Gervaise ne les acceptera que si Mme Goujet l'y autorise. Goujet appelle sa mère, et celle-ci ne veut pas contrarier son fils, mais elle prédit que Coupeau mangera la maison, etc. Comme Gervaise a encore les cinq cents francs en or sur la table, Virginie reparaît. Elle est furieuse de voir cet argent. C'est alors qu'elle se promet de lancer Lantier sur Coupeau.

Sixième tableau: La boutique de la blanchisseuse.—Il est bon. Il faut l'arranger un peu seulement. Pour mieux expliquer encore comment Coupeau peut appeler Lantier, on peut dire qu'il a rencontré Lantier chez les Poisson, et qu'il s'est remis avec lui en trinquant. Seulement, il n'a pas encore osé l'introduire dans son ménage. C'est Virginie qui a dit à Lantier de rôder autour de la boutique, en se chargeant de l'y faire entrer, et c'est elle qui indique Lantier à Coupeau, quand celui-ci cherche un quatorzième convive.

Septième tableau: La forge.—Jusqu'ici l'intérêt dramatique me paraît suffisant. Mais il faut absolument dans la forge une péripétie. Remarquez où nous en sommes. Virginie va être triomphante. Coupeau est sur la mauvaise pente. Il est nécessaire que Coupeau intervienne. (D'abord, je supprimerai le tableau suivant, l'intérieur des Goujet, qui décidément fait longueur, et je transporterai les scènes nécessaires dans la forge.) Au lever du rideau, une forge en branle, le soufflet marche, les marteaux tapent, etc. Puis Goujet arrive, il est patron, il a réussi par son travail. Ses ouvriers peuvent le féliciter. Mais il est triste tout de même, et sa mère qui se présente se plaint de le voir refuser son bonheur. Entrée de Gervaise qui rapporte le linge (les Goujet ont leur logement à côté de la forge). Scène avec Mme Coupeau à propos du linge. Scène entre Goujet et Gervaise qui lui jure qu'on la calomnie, qu'elle n'est pas avec Lantier, qu'elle ne s'y remettra jamais. Alors joie de Goujet. «Mes Bottes» arrive et, comme il a toujours fait deux doigts de cour à Gervaise, il blague le patron, dit que ce ne sont pas les bons ouvriers qui réussissent, et finalement lui propose de forger un boulon. Le duel au boulon comme dans le livre. Puis, Coupeau arrive pour chercher sa femme. Il est ivre, il veut lever la main sur elle. Mais Goujet le repousse, le jette dans un coin, et commence à le sermonner d'importance. Il lui dit son fait avec éloquence, lui montre où il va, à la honte et à la mort; il lui parle de sa fille Nana qui sera une prostituée; il lui montre la pauvre Gervaise qui sanglotte. Et peu à peu, Coupeau devant cette tirade ardente se redresse, le bon ouvrier d'autrefois se réveille en lui. Oui, oui, Goujet a raison, il faut travailler. Enfin Goujet lui dit les calomnies qui courent sur son ménage, on dit qu'il favorise les amours de sa femme et de Lantier. Coupeau jette un cri de fureur et dit qu'il saura bien prouver son honnêteté. Et comme «Mes Bottes» entre avec une bouteille, Coupeau prend la bouteille et la brise, en jurant qu'il ne boira plus.

Huitième tableau: L'intérieur des Goujet.—Supprimé.

Neuvième tableau: L'assommoir.—Dès lors ce tableau devient très dramatique. C'est la tentation de Coupeau par Lantier. Un matin, Coupeau—il travaille depuis quelque temps—part pour aller au travail. Mais on l'appelle dans l'Assommoir. «Mes Bottes» est là. Entre Lantier, et Coupeau lui dit son fait et veut s'en aller. Mais les autres le retiennent. Lantier le décide à boire. Peu à peu Coupeau cède; qui a bu boira. Et il finit par se jeter dans les bras de Lantier. C'est alors que Gervaise apparaît. Une colère sombre la prend, lorsqu'elle voit Coupeau déjà allumé. Elle comptait sur la semaine pour manger. Alors, peu à peu, par désespoir, elle boit elle-même et se grise. Goujet arrive et s'en va désespéré. (Non, je ne ferai pas arriver Goujet, car la pièce a l'air finie; j'aime mieux laisser la situation en suspens.)

Dixième tableau: La boutique de confiserie.—On peut le garder à peu près tel qu'il est. Seulement, il serait préférable de poser la boutique de confiserie dans le tableau de l'assommoir. Les comiques diraient que Lantier se goberge maintenant chez les Poisson; et de cette manière on serait au courant de la situation dès le lever du rideau.—Je n'aime pas non plus la fin du tableau. Il faudrait que la sortie de Gervaise terminât le tableau. Après qu'elle a appelé Poisson, elle devrait achever le lavage qu'elle a interrompu; les petites scènes entre Poisson et Lantier auraient lieu pendant qu'elle essuie. Puis elle se lèverait et partirait en disant à Virginie qu'elle ne la livrera pas à son mari, mais qu'elle compte sur le ciel pour que justice soit faite.

Onzième tableau.—Un peu bref, dans les premières scènes. Je remarque que les Lorilleux ne servent à rien.

Douzième tableau.—Les comiques un peu trop développés, à cette minute suprême. Je trouve aussi que Gervaise fait une entrée qu'il faudrait préparer davantage. Je la ferais d'abord traverser une ou deux fois la scène, sans rien dire, en se traînant. Elle peut être assise sur un banc, au lever du rideau, immobile, muette. Puis, elle traverse, enfin elle arrive devant la rampe et meurt.

Mon opinion définitive maintenant, c'est que le drame est possible, si on le dramatise un peu dans le sens que j'indique. Il ne resterait que onze tableaux.

Voici ce que je vous propose. Lisez mon barbouillage. Dites-moi si les modifications que je demande plaisent à vous et à votre collaborateur. Dites-moi cela le plus vite possible, et alors, brièvement, j'écrirai un résumé du scénario tel que je le comprends. Vous pourrez ensuite vous mettre tout de suite à écrire la pièce.

Je garde le scénario jusqu'à votre réponse.

Je suis malheureusement écrasé de besogne, mais je tâcherai de ne pas trop vous faire attendre mon projet de plan.

Bien cordialement à vous.


Au même.

L'Estaque, 23 août 1877

Mon cher confrère,

Je vous envoie par le même courrier votre scénario et celui que j'ai indiqué en m'aidant du vôtre. J'ai fait la modification dont je vous avais parlé; de plus, j'ai modifié souvent l'ordre des scènes, d'après un plan qui m'a paru plus scénique. Je réponds d'abord à votre dernière lettre.

Je suis de votre avis, le lavoir est à présent de toute nécessité. J'ai mis ce tableau. Maintenant, le drame est complet. Nous n'aurons reculé devant rien.

Troisième tableau.—J'ai laissé Poisson et Virginie, qui décidément sont nécessaires.

Quatrième tableau.—Il faut absolument que notre Lantier soit un maquereau, qu'il vive sur les femmes. C'est notre type. Mais on peut y mettre toutes les formes imaginables.—J'ai laissé la scène entre Gervaise et Lantier. Elle est nécessaire.

Cinquième tableau.—Je sais qu'il est raide de faire de Virginie une assassine. Mais songez au décor et à l'originalité de la mise en scène. C'est très séduisant, cet échafaudage avec les ouvriers qui montent et descendent, et cette femme là-haut, au cinquième, qui prépare son meurtre, après avoir causé. Puis, nous sommes au boulevard, il est entendu que nous faisons de Virginie un traître de mélodrame. Enfin, on peut toujours garder cela et adoucir la chose, si cela paraît au dernier moment absolument nécessaire. Je tiens beaucoup à l'effet.

Huitième tableau.—Il importe peu que Gervaise apporte ou ait apporté son linge, pourvu qu'on cause du linge.

Et c'est tout, j'ai répondu pour le moment à toutes vos observations.

Maintenant, soyons solennels. Je viens de relire attentivement mon plan, en critique sévère, et voici mon avis. Les tableaux me paraissent d'aplomb, bien déduits, bien distribués, bien emmanchés les uns dans les autres. Mais, comme drame, la pièce reste médiocre. Le public, pendant cinq heures, se contentera-t-il de cette rivalité de deux femmes, qui est bien maigre pour une aussi vaste machine? C'est ce que j'ignore. Mais à cela je réponds que nous tirons la pièce d'un roman que tout le monde connaît, et que notre seule ambition est de mettre les types de ce roman sur les planches. Nous y réussissons en ce sens que nous n'avons presque rien changé au roman et que nous le conservons tout entier. Je crois donc que le drame suffirait, mais à une condition essentielle: ce serait de trouver un directeur qui dépenserait l'argent nécessaire. Il faut des décors exacts, très curieusement plantés, faits exprès, copiés sur nature, et très vastes. Il faudrait une figuration très soignée et nombreuse. Il faudrait enfin une interprétation hors ligne. Cela étant, nous pourrions parfaitement avoir un gros succès, malgré l'insuffisance dramatique de la pièce. Tout Paris voudrait voir le lavoir, la forge, l'assommoir, etc. Tel est mon avis. Mais je veux connaître le vôtre. Très franchement, pensez-vous que nous devions aller de l'avant? Je crois que nous n'améliorerons plus beaucoup le plan. Il faut une décision.

Maintenant, si c'est M. Gastineau qui écrit la pièce, faites-lui bien les recommandations suivantes: Qu'il suive le roman de très près, pour en garder l'accent. Qu'il se méfie des trois comiques qui vont toujours ensemble et qui finiraient par être fatigants en répétant les mêmes plaisanteries. Qu'il garde l'argot pour eux, mais qu'il emploie pour les autres personnages une langue très simple, et rigoureuse. Qu'il s'inquiète aussi de la plantation des décors pour les jeux possibles des acteurs.—Ou écrire la pièce. Je rentrerai à Paris dans les premiers jours de novembre, le 4 ou le 5, et nous achèverons alors de tout arrêter.—Écrivez-moi votre dernière opinion, et agissons. Gardez mes lettres et, conservez-moi mon manuscrit. J'ai la faiblesse de tenir à mes manuscrits. Puis nous pouvons avoir besoin de tout cela.

Bien cordialement à vous.


A Madame Charpentier.

L'Estaque, 21 août 1877.

Chère Madame,

Votre mari m'a d'abord stupéfié: j'ai reçu de lui deux lettres coup sur coup; mais il s'est bien vite calmé, et j'attends depuis deux mois une réponse, à propos de Thérèse Raquin. Remarquez que je constate simplement la chose. Je ne me plains pas, car il me serait à moi-même souverainement désagréable de m'occuper d'affaires en ce moment.

En juin et en juillet, nous n'avons pas eu à nous plaindre de la chaleur. Il faisait même frais. Je croyais échapper aux terribles insolations dont on m'avait menacé. Mais depuis trois jours, le siroco souffle, et nous sommes dans une fournaise. Il y a eu 37° à Marseille. Je vous écris ce matin par 39°, ce qui rend ma lettre méritoire.

Pas de nouvelles, naturellement. Nous sommes trop seuls, trop perdus. Je reste des semaines sans voir personne. Pourtant, les journaux ont parlé, ma retraite est connue, et des enthousiastes viennent encore me relancer de temps à autre. Je suis même menacé d'un banquet à Marseille, auquel j'espère bien échapper. Nous avons eu Bouchor en juin, et un apprenti dramatique marseillais nous a invités tous deux à un festin chez Roubion, le Café Anglais d'ici. Voilà tout le côté mondain de ma villégiature.

Je travaille beaucoup, et c'est ce qui tue le temps. Malheureusement, l'indisposition dont ma femme vous a parlé a fait du tort à mon roman. Je ne l'emporterai pas aussi avancé que je l'espérais. Il y a des jours où je suis inquiet sur cette œuvre, elle me paraît bien plate et bien grise; d'autres jours, je la trouve bonhomme, d'une lecture agréable et facile. J'ai un quart du livre terminé. Je suis surtout content d'une grande description de Paris, un matin de printemps, à vol d'oiseau, qui est un des morceaux les plus brillants que j'aie encore décrits. Maintenant, je vais pousser les choses à la tendresse. Mais il faut bien nous dire que nous n'allons pas avoir le succès de L'Assommoir. Cette fois, Une page d'amour (je m'en tiens à ce titre, qui est le meilleur de ceux que j'ai trouvés) est une œuvre trop douce pour passionner le public. Là-dessus, il n'y a aucune illusion à se faire. Vendons-en dix mille, et déclarons-nous satisfaits. Mais nous nous rattraperons avec Nana. Je rêve ici une Nana extraordinaire. Vous verrez ça. Du coup, nous nous faisons massacrer, Charpentier et moi.

Quoi encore d'intéressant? On s'occupe fortement du drame L'Assommoir. Sans doute, l'affaire se fera avec Larochelle pour L'Ambigu. Il est entendu que je ne signe pas. Le drame aura onze tableaux, dont quelques-uns à grand effet.

Vous voyez que je ne parle que de moi. Égoïsme d'auteur. Au demeurant, nous vivons à merveille, dans un pays que j'aime beaucoup. Nous avons mangé des fruits superbes, des pêches grosses comme des têtes d'enfant. Ma femme est dans une besogne formidable: elle fait mes rideaux, des appliques de vieilles fleurs de soie sur du velours, et je vous affirme que c'est un joli travail. Nous allons rarement à Marseille, ville d'épiciers. Le grand moment de la journée est l'heure du bain, à six heures, lorsque le ciel se couche. Puis, nous restons jusqu'à dix heures, en face d'un ciel admirable. Imaginez-vous qu'en trois mois il n'a plu qu'une fois, et encore la nuit. Je n'ai pas eu la consolation de voir l'eau tomber. Ce ciel toujours bleu finit par me dégoûter du beau temps. Je donnerais beaucoup pour une de ces belles averses de Paris.

Aucune nouvelle de Daudet, de Flaubert; j'ai reçu une lettre de Goncourt, qui est dans les Ardennes. Je ne suis en correspondance qu'avec Tourguéneff. Si vous savez quelque chose de mon petit monde, vous me comblerez en étant indiscrète.

Il faut pourtant que je vous parle un peu de vous tous, et que je me roule aux pieds de mon filleul; sans quoi je ne serai pas blanc. Êtes-vous satisfaits de votre séjour à Cabourg, et comment va la petite famille, que vous couvrirez de baisers pour ma femme et pour moi? Dites à Mme Charpentier[25] que nous songeons souvent à elle et que ma femme doit lui écrire prochainement; et présentez-lui toutes nos amitiés.

J'ai été très heureux des renseignements que Labarre m'a envoyés ces mois derniers. Savez-vous qu'on a vendu: en juin, 2,580 volumes de la série dont 1,366 Assommoir; et en juillet, 3,167 volumes, nombre dans lequel L'Assommoir entre pour 1,800? Ce qui me ravit surtout, c'est la marche des premiers romans. Si nous gardions ce courant-là, ce serait trop beau. Mais voilà que je parle encore de moi, et je suis au bout de mon papier.

Je crois avoir fait nos politesses à tout le monde, excepté à Charpentier qui est bien paresseux pour qu'on lui serre les mains. Serrez-les lui tout de même, et veuillez nous croire, chère Madame, vos bien affectueux et bien dévoués.


A Léon Hennique.

L'Estaque, 2 septembre 1877.

Mon cher ami,

Ne m'en veuillez pas trop, si je n'ai pas tenu ma promesse de vous répondre tout de suite. J'étais plein de bonne volonté; mais nous venons de traverser un tel coup de chaleurs, que j'ai vraiment pour moi une fière circonstance atténuante. Imaginez-vous que les mois de juin et de juillet se sont passés de la façon la plus belle du monde. C'était exquis, de l'air, de la fraîcheur. Je me croyais hors des ciels terribles dont on m'avait menacé. Et voilà que, juste après le 15 août, il a fait une série de journées tellement accablantes, que c'est miracle si je ne suis pas fondu. Jamais de ma vie je ne me suis trouvé dans une pareille fournaise. Nous avons eu 40 degrés. Heureusement qu'on nous promet de la pluie; mais je ne vois rien venir.

Mon roman a naturellement un peu souffert, la quinzaine dernière. Je comptais rentrer à Paris avec les quatre cinquièmes terminés, et c'est tout le bout du monde si j'en rapporterai la moitié. Je suis, comme vous, dans une grande perplexité sur le mérite absolu de ce que je fais. Je crains de m'être fourvoyé dans une note douce qui ne permet aucun effet. En tous cas, ce sera de ma part quelque chose d'absolument neuf. Le succès sera médiocre, à coup sûr. Mais je me console en pensant déjà à ma Nana. Je veux, dans ma série, toutes les notes; c'est pourquoi, même si je ne me contente pas, je ne regretterai jamais d'avoir fait Une page d'amour.—J'oubliais de vous dire que je me suis arrêté à ce dernier titre. On dirait qu'on avale un verre de sirop, et c'est ce qui m'a décidé.

Quant aux nouvelles, elles sont maigres. J'ai vu Alexis, ces jours derniers; le Gymnase lui a définitivement reçu un petit acte. Céard et Huysmans m'ont écrit; ils paraissent travailler tous les deux. Et rien autre. Ici, nous prenons des bains, nous mangeons des fruits superbes, et nous attendons qu'il fasse moins chaud pour pousser des pointes dans les terres. Un pays superbe, vraiment; s'il y pleuvait plus souvent, ce serait un paradis.

Vous savez qu'on tire un drame en cinq actes et douze tableaux de L'Assommoir. J'ai travaillé fortement au plan; mais n'en dites rien, je ne veux pas que cela se sache. Je vous donnerai des détails à Paris. Je crois que la pièce marchera, et fera un bruit de tous les diables. Nous avons tout mis, les scènes les plus audacieuses du roman.—Ce travail sur L'Assommoir m'a donné une fièvre théâtrale, que je ne puis contenter, hélas! car il faut que je reste dans mon roman jusqu'au cou. Et pourtant il faudra bien que nous nous occupions du théâtre; c'est là que nous devrons un jour frapper le coup décisif.

Vous travaillez beaucoup, et vous avez raison. La volonté mène à tout. Il faut que vous lanciez cet hiver un roman chez Charpentier. Ce n'est qu'à des œuvres que nous nous affirmerons; les œuvres ferment la bouche des impuissants et décident seules des grands mouvements littéraires. Savoir où l'on veut aller, c'est très bien; mais il faut encore montrer qu'on y va. D'ailleurs, vous êtes un vaillant, vous; je ne suis pas en peine.

Je vous serre bien cordialement les deux mains.


A Théodore Duret.

L'Estaque, 2 septembre 1877.

Mon cher ami,

Vous m'avez fait le plus grand plaisir, en m'écrivant et en me donnant quelques nouvelles. Nous sommes ici dans un pays superbe, mais singulièrement perdu. Depuis trois mois, je ne sais ce que devient le petit monde au milieu duquel je vis d'habitude. Les journaux m'ennuient plus qu'ils ne me renseignent. Et voilà pourquoi une lettre de Paris est toujours la bienvenue.

Vous ne sauriez croire quelle sage existence de cénobite je mène! J'ai défendu à mes amis de révéler le lieu de ma retraite, et je passe des semaines sans voir personne. Le malheur est que les journaux de Marseille ont fini par parler. J'ai dû essuyer quelques visites dans ces derniers temps.

Il faut bien que je vous parle de moi. Je pousse ici le plus possible un roman qui paraîtra dans Le Bien public, à partir des derniers jours de novembre. C'est tout autre chose que L'Assommoir, et même la note de cette œuvre, est si bourgeoise et si douce, que je finis par être inquiet. Si cela allait être ennuyeux et plat! Enfin, j'ai voulu cette opposition et je n'ai plus qu'à avoir la force de ma volonté! Ce qui me soutient, c'est la pensée de la stupéfaction du public, en face de cette douceur. J'adore dérouter mon monde.

Et c'est tout. Je n'ai pu m'occuper de théâtre. Mes journées entières sont prises. Puis, imaginez-vous que les chaleurs, après avoir été très tolérables en juin et en juillet, sont devenues brusquement féroces à la fin d'août. Nous avons eu 40 degrés. Pendant dix jours, j'ai pu croire à chaque instant que mes cheveux allaient s'allumer. Ma femme et moi n'avions qu'un soulagement, celui de prendre des bains prolongés, après le coucher du soleil; et encore la mer était chaude, on en sortait brûlant. Ajoutez à cela que, depuis trois mois, il n'a pas tombé une goutte d'eau. Moi qui ai la passion de la pluie, je finis par montrer le poing à ce ciel implacablement bleu.

Tout ceci est le côté désagréable du Midi. Mais heureusement qu'il y a des compensations. Le pays est superbe, et j'y retrouve toutes sortes de souvenirs d'enfance. Nous mangeons des fruits magnifiques et un tas de saletés que j'adore, mais dont je me méfie un peu, parce qu'elles m'ont déjà rendu malade.

Vous avez très bien fait de renvoyer la publication de votre deuxième volume. Le moment est vraiment abominable. Et le pis est qu'on marche à l'inconnu. Je suis très inquiet pour nos affaires littéraires, l'hiver prochain. Réellement, le tapage politique devient insupportable. On devrait bien se taire un peu, pour nous écouter, nous les hommes de paix.

Ma femme est très sensible à votre bon souvenir. Elle va mieux, quoique toujours lasse. Mais vous savez que les bons effets de la villégiature ne se font sentir que lorsqu'on est rentré chez soi.—Nous ne reviendrons à Paris que dans les premiers jours de novembre.

Je vous serre bien cordialement la main.


A Gustave Flaubert.

L'Estaque, 17 septembre 1877.

Il y a longtemps, mon bon ami, que je désire vous demander de vos nouvelles. Mais vous m'excuserez, si je ne l'ai pas fait plus tôt, car je travaille beaucoup et nous avons eu ici de telles chaleurs, que, le soir, après ma tâche, je n'avais plus le courage de regarder une feuille de papier en face.—Comment allez-vous, et surtout comment va le travail? Ce terrible chapitre sur les sciences, dont vous me parliez, est-il enfin sur le carreau? Vous savez combien je m'intéresse à vos deux bonshommes[26], car il y a là des difficultés formidables à vaincre, et j'ai hâte d'assister à votre victoire. Mais surtout, ce qui m'inquiète, c'est de savoir si vous comptez passer l'hiver à Paris. A quelle époque pensez-vous quitter Croisset? Aurons-nous la joie de vos dimanches, ou devrons-nous errer comme des âmes en peine en vous souhaitant de tout notre cœur?

Et si vous avez d'autres nouvelles, vous serez bien aimable de me les donner. Mais je sais avec quel soin jaloux vous vous cloîtrez, et je n'insiste pas. J'ai échangé deux ou trois lettres avec notre ami Tourguéneff qui vient encore d'avoir une attaque de goutte. J'ai eu une lettre de Goncourt qui s'occupe activement de sa Marie-Antoinette, dont Charpentier fait, paraît-il, un volume superbe. Rien de Daudet. Et voilà! Savez-vous quelque chose sur nos amis?

Il faut maintenant que je vous parle un peu de moi. Il y a près de quatre mois que je suis à l'Estaque. Pays superbe. J'ai en face de moi le golfe de Marseille, avec son merveilleux fond de collines et la ville toute blanche dans les eaux bleues. Remarquez que, malgré ce voisinage, je me trouve en plein désert. Et des coquillages, mon ami, des bouillabaisses, une nourriture du tonnerre de Dieu, qui me souffle du feu dans le corps. J'avoue même que j'ai abusé de toutes ces bonnes choses; j'ai dû garder le lit quelques jours. Les fruits m'ont remis, des pêches magnifiques, puis les figues et le raisin. Nous avons eu longtemps 40 degrés de chaleur. Le soir, une brise montait et l'on jouissait. En somme, je suis très heureux de ma saison. Ma femme va beaucoup mieux. Nous allons encore rester six semaines, jusque vers le 5 novembre, de façon à profiter de l'automne splendide qui commence.

Quant à mon nouveau roman, j'en ai écrit près des deux cinquièmes. Il doit commencer à paraître dans Le Bien public vers le 17 novembre. Je veux absolument lancer le volume chez Charpentier à la fin février. A la vérité, je vous confesserai que je suis très perplexe sur la valeur de ce que je fais. Vous savez que je veux étonner mon public en lui donnant quelque chose de complètement opposé à L'Assommoir. J'ai donc choisi un sujet attendrissant et je le traite avec le plus de simplicité possible. Aussi, certains jours, je me désespère en trouvant l'œuvre bien grise. Vous ne vous attendez pas à un livre si bonhomme, il me stupéfie moi-même. Mais, en somme, je dois être dans le vrai, et je tâche de ne pas trop me décourager, d'aller bravement mon chemin.

Quoi encore? J'ai autorisé deux braves garçons à tirer un drame de L'Assommoir. Puis, je me suis laissé emballer, j'ai travaillé moi-même au scénario; mais il est bien entendu que je ne serai pas nommé. Le drame aura douze tableaux. Maintenant je crois fermement à un succès.

Un bout de lettre, n'est ce pas? qui me donne de vos nouvelles. Je suis tellement perdu, ici, qu'une lettre de vous m'occupera huit jours.

Ma femme se rappelle à votre bon souvenir, et je vous envoie mes plus vigoureuses poignées de main.

Bien vôtre.


Au même.

L'Estaque, 12 octobre 1877.

Mon bon ami,

J'ai reçu vos deux lettres qui m'ont beaucoup tranquillisé. J'avais eu une folle idée que je dois vous confesser, pour me punir: je craignais de vous avoir fâché par quelques feuilletons où j'ai soutenu des idées que je sais ne pas être les vôtres. C'était stupide de ma part, mais que voulez-vous? j'étais inquiet.

Je vais retourner à Paris» j'attends que ces abominables élections soient terminées. Allons-nous avoir quelque tranquillité? Je crains que non. Et nous en aurions cependant bien besoin pour nos bouquins.

Ce sont deux braves garçons, Busnach et Gastineau, qui signeront L'Assommoir au théâtre. Mais, entre nous, je dois vous dire que j'ai beaucoup travaillé à la pièce, bien que j'aie mis comme condition formelle que je resterai dans la coulisse. J'ajoute que la pièce m'inspire aujourd'hui une grande confiance. Les douze tableaux me paraissent très réussis et je crois à un succès. Quant au Bouton de rose, je crois fort que je vais le mettre sous clef, dans un tiroir. Décidément, ce n'est pas trop bon.

Avez-vous lu la façon dont Le Bien public annonce mon nouveau roman? Ont-ils un style, ces gaillards-là! Mais la réclame m'a paru bonne, du moment où elle dit qu'on pourra laisser mon roman sur la table de famille.

Piochez dur, et au jour de l'an, mon bon ami. Nous aurons encore de beaux dimanches, malgré tous ces braillards de la politique.

Bien affectueusement à vous.


A Henry Céard.

Paris, 30 mars 1878.

Mon cher Céard,

Il m'arrive une tuile, je crois qu'on va jouer décidément Le Bouton de rose, et il me faut tout de suite une ronde militaire. Voici le programme: une ronde militaire, très leste, en trois couplets de huit vers chacun, et dans laquelle on introduirait des mots d'argot, par exemple rigolo, pioncer, taper dans l'œil, très chouette, se coller des petits verres dans le fusil, d'autres encore. Il faudrait que le sujet fût quelque chose dans ce genre: les amours d'un caporal et d'une marquise, ou les amours d'une vivandière (lui donner un nom surprenant) avec un duc qui la fait duchesse. On pourrait, je crois, tout en faisant quelque chose de fou, garder une odeur littéraire.

Pouvez-vous me faire cela, en vous mettant à plusieurs? Parlez-en donc à Hennique, à Huysmans, à Maupassant, et trouvez-moi quelque chose de stupéfiant de bêtise. Vous pourriez tout de suite faire la chose, à vous seul, puis jeudi, on l'épicerait, si on trouvait ensemble quelque bonne folie. Le pis est que je suis pressé.

Pardonnez-moi une si étrange commande, et croyez-moi votre bien dévoué.

Les choses lestes doivent être des sous-entendus, pour être chantés à la Judic. Il faut graduer l'effet des couplets, avec quelque énorme bêtise pour le dernier.

Envoyez-moi votre ronde, dès qu'elle sera faite, sans attendre jeudi.


A Paul Bourget.

Médan, 22 avril 1878.

Mon cher Bourget,

Je voulais vous écrire ou plutôt je voulais vous voir pour vous parler d'Edel. J'avoue que je n'étais pas très content, et c'est peut-être pour cela que j'ai été paresseux. Mais dernièrement j'ai trouvé dans La Vie littéraire un article de M. Grandmongin, votre ami, je crois, qui traduisait absolument les impressions produites sur moi par votre poème. Alors, j'ai résolu de vous écrire, ma besogne étant faite à moitié.

Certes, je tire des conclusions opposées à celles de M. Grandmongin. Mais, comme lui, je déclare que, vous poète moderne, vous détestez la vie moderne. Vous allez contre vos dieux, vous n'acceptez pas franchement votre âge. Alors peignez-en un autre. Pourquoi trouver une gare laide? C'est très beau une gare. Pourquoi vouloir vous envoler continuellement loin de nos rues, vers les pays romantiques? Elles sont tragiques et charmantes, nos rues, elles doivent suffire à un poète. Et ainsi du reste. Votre héroïne est un rêve et votre poème une lamentation jetée dans la nuit par un enfant qui a peur du vrai.

Certes, cela ne va pas sans un grand talent. Vous savez combien je vous aime, c'est pourquoi je suis sévère. Mais je veux causer avec vous l'hiver prochain, je veux vous répéter ce que je vous ai déjà dit. Vous ne prenez de Balzac que la fantasmagorie, vous n'êtes pas touché par le réel qu'il a apporté et qui fait toute sa grandeur. Enfin, il est dit que votre génération, elle aussi, sera empoisonnée de romantisme.

Bien cordialement à vous.


A Henry Céard.

Médan, 26 juillet 1878.

Mon cher Céard,

Merci mille fois pour vos notes. Elles sont excellentes, et je les emploierai toutes; le dîner surtout est stupéfiant. Je voudrais avoir cent pages de notes pareilles. Je ferais un bien beau livre. Si vous retrouvez quelque chose, par vous ou vos amis, faites-moi un nouvel envoi. Je suis affamé de choses vues.

Je tiens le plan de Nana, et je suis très content. J'ai mis trois jours pour trouver les noms, dont quelques-uns me paraissent réussis; il faut vous dire que j'ai déjà soixante personnages. Je ne pourrai me mettre à l'écriture que dans une quinzaine de jours, tant j'ai encore de détails à régler.

J'ai vu Maupassant, qui m'a amené Nana, mon bateau. Et c'est tout, pas un autre visage humain. Je compte sur vous pour le mois prochain, après le voyage que je dois faire à Paris. D'ailleurs, je vous préviendrai longtemps à l'avance, pour que vous puissiez, vous et Huysmans, vous faire à l'idée de passer une journée à la campagne, avec les mouches et les araignées.

Ma femme vous envoie à tous deux ses amitiés et je vous serre, à tous deux aussi, la main bien affectueusement.

Votre Russe ne devait, je crois, vous écrire que dans les premiers jours d'août. S'il ne s'est pas exécuté le 10 août, prévenez-moi et je m'en mêlerai.


A Gustave Flaubert.

Médan, 9 août 1878.

Mon cher ami,

J'allais vous écrire, travaillé du remords de ne vous avoir pas écrit plus tôt. J'ai eu toutes sortes de tracas. J'ai acheté une maison, une cabane à lapins, entre Poissy et Triel, dans un trou charmant, au bord de la Seine; neuf mille francs, je vous dis le prix pour que vous n'ayez pas trop de respect. La littérature a payé ce modeste asile champêtre, qui a le mérite d'être loin de toute station et de ne pas compter un seul bourgeois dans son voisinage. Je suis seul, absolument seul; depuis un mois, je n'ai pas vu une face humaine. Seulement, mon installation m'a beaucoup dérangé, et de là ma négligence.

J'ai eu de vos nouvelles par Maupassant qui m'a acheté un bateau et qui me l'a amené lui-même de Bezons. Je savais donc que votre bouquin marchait bien et j'en étais très heureux. Vous avez tort de douter de cette œuvre; mon opinion a toujours été qu'elle est d'une donnée extrêmement originale et que vous allez produire un livre tout nouveau comme sujet et comme forme. Tourguéneff, avant mon départ de Paris, m'a encore parlé avec enthousiasme des morceaux que vous lui avez lus.

Maintenant, voici de mes nouvelles. Je viens de terminer le plan de Nana, qui m'a donné beaucoup de peine, car il porte sur un monde singulièrement complexe, et je n'aurai pas moins d'une centaine de personnages. Je suis très content de ce plan. Seulement, je crois que cela sera bien raide. Je veux tout dire, et il y a des choses bien grosses. Vous serez content, je crois, de la façon paternelle et bourgeoise dont je vais prendre les bonnes «filles de joie».—J'ai, en ce moment, ce petit frémissement dans la plume, qui m'a toujours annoncé l'heureux accouchement d'un bon livre.—Je compte commencer à écrire vers le 20 de ce mois, après ma correspondance de Russie.

Vous savez que votre ami Bardoux vient de me jouer un tour indigne. Après avoir crié pendant cinq mois, dans tous les mondes, qu'il allait me décorer, il m'a remplacé au dernier moment sur sa liste par Ferdinand Fabre; de sorte que me voilà candidat perpétuel à la décoration, moi qui n'ai rien demandé et qui me souciais de cela comme un âne d'une rose. Je suis furieux de la situation que ce ministre sympathique m'a faite. Les journaux ont discuté la chose, et aujourd'hui ils pleurent sur mon sort; c'est intolérable. Puis, je n'entends pas qu'on me pèse; je suis ou je ne suis pas. Et savez-vous pourquoi Bardoux m'a préféré Fabre? parce que Fabre est mon aîné. Ajoutons que je flaire là-dessous une farce d'Hébrard, qui est l'ennemi. Si vous voyez Bardoux, dites-lui que j'ai déjà avalé pas mal de crapauds dans ma vie d'écrivain, mais que cette décoration offerte, promenée dans les journaux, puis retirée au dernier moment, est le crapaud le plus désagréable que j'aie encore digéré;—il était si facile de me laisser dans mon coin et de ne pas me faire passer pour un monsieur, de talent discutable, qui guette inutilement un bout de ruban rouge. Pardon de vous en écrire si long, mais je suis encore plein de dégoût et de colère.

Rien autre. J'ai déjeuné avec Daudet qui travaille ferme à son roman de La Reine Béatrix. Je n'ai pas vu Goncourt. Tourguéneff est en Russie. Les Charpentier sont à Gérardmer, et voilà!

Une bonne poignée de main, avec toutes les amitiés de ma femme. Si vous passez par Poissy, venez donc nous demander à déjeuner. Vous vous adresserez à M. Salles, loueur de voitures, qui vous amènera chez moi. Et bon courage et bon travail!


A Léon Hennique.

Médan, 14 août 1878.

Mon cher Hennique,

Vous savez bien que la maison vous est ouverte. Venez quand il vous plaira, et tous les jours si vous êtes libre. Voici comment vous procéderez. Vous prendrez le train qui part à 2 heures de Paris et vous descendrez à Triel; là vous reviendrez sur vos pas, vers Paris, en suivant le côté gauche de la voie; un chemin suit la haie qui borde la voie et conduit droit à Médan; au bout d'une demi-heure de marche, quand vous rencontrerez un pont, vous passerez sur ce pont et vous serez arrivé: la maison est de l'autre côté du pont, à droite. Maupassant, qui a pris ce chemin, s'en est bien trouvé; et c'est par là que je vais moi-même à Paris.

Nous nous portons très bien. Mais je ne vous donne pas de détails, j'attends que vous veniez en chercher.

Ma femme vous envoie ses amitiés, et je vous serre bien cordialement la main.


Au même.

Médan, 20 août 1878.

Mon cher ami,

Je viens d'acheter votre livre et je vous envoie mon impression toute chaude.

D'abord, la critique. Je n'aime pas beaucoup votre sujet. Je comprends parfaitement ce que vous avez voulu faire, et cela ne manque pas de carrure. Seulement, votre Jeoffrin est tellement exceptionnel, qu'il entre un peu dans le fantastique; on dirait par moments un personnage d'Hoffmann que pousse une manie. S'il tuait ses filles pour manger leur argent, ce serait un vulgaire scélérat, mais il serait humain; il les tue pour construire son ballon, et il faut un effort pour le comprendre; on dit: «C'est un fou.» D'autant plus qu'on se demande si, avant d'en arriver au crime, il n'aurait pas pu dépouiller ses filles, sans entrer dans le gros drame. Il ne fait qu'une tentative auprès de Michelle, et fort maladroite. J'aurais mieux aimé le voir dépouiller ses enfants en homme madré, commettre toutes sortes de gredineries sur la marge du Code; l'empoisonnement, la guillotine, tout cela me semble énorme, disproportionné. Évidemment, vous avez été tenté par cette création d'un homme qui sacrifie tous les sentiments humains à sa folie d'inventeur. Rappelez-vous le Claës, de La Recherche de l'absolu; je le crois beaucoup plus vrai.

J'insiste. Vous avez été obligé de forcer les faits pour arranger votre drame. Vous sautez par-dessus le procès. Je crois pourtant que l'innocence de Michelle eût été facile à prouver. Jeoffrin se serait trouvé pris dans son piège. D'autre part, jamais on n'aurait exécuté Michelle. On grâcie presque toujours, dans ces crimes causés par la jalousie. En vous lisant, je me suis révolté deux ou trois fois contre des invraisemblances. Je vous dis franchement mon impression. Tout cela, je le répète, est bien gros, et il est difficile de garder la note juste dans un pareil sujet. Les effets sont très dramatiques, surtout vers la fin; seulement, par-dessous, la vérité en gémit.

Maintenant, je passe aux éloges, et croyez qu'ils me viennent du cœur. Votre début est très remarquable, je prédis qu'il fera du bruit. Il n'est pas jusqu'à l'étrangeté de l'histoire qui n'aidera au succès. La forme est absolument bonne, très mûre déjà: à peine tachée çà et là de quelques membres de phrase que je voudrais couper. Vous avez des descriptions superbes, très vivantes, d'un mouvement magnifique. Certaines scènes, l'histoire étant acceptée, sont tout à fait fortes et originales: la mort et l'enterrement de Pauline, la Cour d'assises, surtout cet admirable morceau de la fin, la journée de Jeoffrin, lorsqu'il a appris l'exécution de Michelle. Un garçon qui a écrit ces pages est sûr de son affaire: il n'a plus qu'à travailler. Beaucoup de types amusants, le jeune Guy, le jardinier Nicolas, les sœurs Thiry; ce qui me prouve que vous avez le don de création, une chose rare; quand vous voudrez, vous mettrez debout des créatures plus compliquées. Je suis très satisfait, très satisfait, et je suis certain maintenant que vous êtes un romancier. En toute conscience, je ne m'attendais pas à un début pareil.

Me permettez-vous, à présent, de vous donner le conseil d'éviter à l'avenir les sujets exceptionnels, les aventures trop grosses. Faites général. La vie est simple. J'ai songé à votre sujet d'une femme de magistrat s'oubliant dans les aventures d'une ville de garnison: il est excellent. Si vous connaissez bien le double monde de la magistrature et de l'armée, vous écrirez certainement une page de notre histoire sociale. C'est à cela que nous devons tous mettre notre ambition. Vous avez l'outil, cela m'est prouvé à cette heure; employez-le dans une bonne besogne d'analyse, sur le monde que vous coudoyez tous les jours.

Ceci est au courant de la plume. Mais je veux causer avec vous. Votre livre m'a beaucoup troublé; donc il a une valeur originale. J'ai passé par plusieurs sentiments, un peu en colère contre lui, puis gagné et retenu. Peut-être est-il encore meilleur que je ne le crois en ce moment. Je demande à réfléchir et je vous en reparlerai.

Je compte sur vous et sur nos amis pour un de ces dimanches. Dites-leur que je leur serre bien affectueusement la main.

Votre bien dévoué.


A Gustave Flaubert.

Médan, 19 septembre 1878.

Mon cher ami,

J'ai vu M. Bardoux hier, sur votre conseil. Il a été fort aimable. Mais mon absolue conviction est qu'il ne tiendra jamais la promesse qu'il vous a faite pour moi. Il ne me connaît pas, il ignore totalement ce que je suis, et où je suis. De plus, il doit être très travaillé par des gens qui me détestent. J'ai senti ça avec mon sixième sens.

Que ces choses restent entre nous, n'est-ce pas? Je vous écris par un besoin d'analyse. Mais si, lorsque vous le reverrez, il vous parle encore de l'affaire, dites-lui que j'ai été très content de sa réception, et ayez l'air de compter sur toutes les paroles qu'il vous donnera. Voilà pour mon orgueil une bonne leçon.

Vous trouverez dans le second numéro de La Réforme, qui a dû vous être adressé, l'étude que j'ai faite sur vous et qui a paru en Russie. Elle est faite un peu vite, mais je la crois assez juste. En tous cas, je suis content que vous puissiez en connaître le texte français.

Bien affectueusement.

J'ai terminé le premier chapitre de Nana, et j'en suis enchanté! Après-demain je me mettrai au second. Je désespère de faire paraître le volume avant janvier 1880.


Au même.

Médan, 26 septembre 1878.

Mon bon ami,

Le garçon qui dirige La Réforme avec M. Francolin se nomme Georges Lassez. Vous me questionnez sur les prix de cette revue. Ils sont très faibles; les directeurs ont tellement pleuré misère devant moi, lors de mon dernier voyage à Paris, que je me suis laissé apitoyer personnellement et que je ne leur ai demandé que trente centimes la ligne, ce qui est ridicule; aussi ne serai-je pas prodigue de copie. Je pense que vous pouvez exiger davantage. Allez à quarante, à cinquante centimes. Enfin, vous connaissez le terrain maintenant.

Rien de neuf. Je ne vois personne. Pourtant, les Charpentier sont venus passer une journée ici dernièrement. Je les ai trouvés très gais. Moi, je travaille beaucoup. Comme distraction, je vais faire bâtir. Je veux avoir un vaste cabinet de travail avec des lits partout et une terrasse sur la campagne. Il me prend des envies de ne plus retourner à Paris, tellement je suis tranquille, dans mon désert. Jamais je n'ai vu plus clair. Je suis très satisfait de mon roman.

Tout de même nous nous verrons en janvier. Bon travail, mon ami, et je voudrais mettre une poignée de main sur un vapeur qui passe devant ma fenêtre, pour qu'il vous la débarque à Croisset.

Votre fidèle et affectueux.


A Henry Céard.

Médan, 17 novembre 1878.

Mon cher ami,

Les Russes vous volent indignement. Les chiffres de Boborykine mettent la feuille, les seize pages, à deux cent quatre-vingts francs, ce qui serait encore raisonnable; mais il ne faudrait pas qu'on vous fît supporter le déficit du change, et d'autre part, vous ne sauriez entrer dans les frais de traduction. Je compte donc écrire à Boborykine; mais, avant de le faire, j'attendrai dimanche pour causer avec vous. Nous nous entendrons. Mon avis est aussi que vous vous proposiez comme correspondant politique: prenons le plus de place possible.

Je suis bien contrarié que l'affaire ne se soit pas arrangée pour Huysmans. Dès qu'il aura son article, il faudra qu'il le porte à La Réforme. D'ailleurs, lorsque je serai à Paris, nous aviserons à nous créer des débouchés sérieux.

Répétez à nos amis que je les attends dimanche. Mais je ne veux pas que vous restiez dans la boue, en venant par Triel. Pour peu que le temps soit mauvais, arrêtez-vous à Poissy; adressez-vous à M. Salles, loueur de voitures, en face la gare; il vous amènera soit dans deux voitures, soit dans un petit omnibus. Sérieusement, les chemins sont trop mauvais pour s'y risquer.

A dimanche donc et, en attendant, une bien affectueuse poignée de main.


Au même.

Médan, 22 décembre 1878.

Mon cher Céard,

La première de L'Assommoir n'aura lieu que le 10 ou le 11. Je serai à Paris le 3. Nous aurons tout le temps de nous entendre. Vous pourrez venir passer une soirée chez moi vers le 6 ou le 7, lorsque j'aurai vu deux ou trois répétitions. Tant mieux s'il y a bataille. Je m'attends à tout.

Pourriez-vous me rendre un service? Ce serait de vous informer chez Charpentier et ailleurs si des journaux se sont occupés de mon affaire du Figaro. Je crois savoir par exemple que La Marseillaise a dû faire un article la semaine dernière. D'autres sont peut-être intervenus, après la publication de mon étude dans le supplément du Figaro. J'aurais besoin de connaître les articles; il serait possible que je fisse mon feuilleton du Voltaire sur la question. Veuillez donc me renseigner dans le plus bref délai, et excusez-moi de vous charger de cette corvée que vous a attirée votre bonne lettre de ce matin.