Une poignée de main à tous, et bien affectueusement à vous.
A Léon Hennique.
Médan, 28 décembre 1878.
Certes, non, mon cher Hennique, je ne suis pas ému par tout ce tapage; à peine un petit mouvement de colère, le premier jour. Mais la vérité est trop de notre côté pour que nous ne gardions pas un beau calme.
Je suis bien heureux de rentrer à Paris et de vous serrer les mains à tous; d'autant plus que la bataille de L'Assommoir va nous amuser. Vous savez que je compte personnellement sur vous. Je rentrerai le 3. Nous aurons le temps de nous entendre, car je crois que la pièce ne passera pas avant le 15.
Quelle est donc la personne qui a donné des notes à Montjoyeux pour un article du Gaulois? D'ailleurs, l'article est poli, quoique rempli d'inexactitudes. On vous y traite bien, et cela m'a fait plaisir.
A bientôt. Lisez mon feuilleton de lundi, dans Le Voltaire.
Affectueusement à vous.
A Gustave Rivet[27].
Paris, 12 février 1879.
Monsieur,
Je lis votre article, et je vous remercie, car votre effort d'impartialité est évident. Mais pourquoi me prêtez-vous des idées que je n'ai jamais eues? Pourquoi parlez-vous de moi, sans m'avoir lu? Vous êtes jeune, je crois; ne répétez donc pas toutes les sottises qui courent sur moi et sur mes œuvres.
Vous demandez: «Qu'est-ce donc que cette étroitesse d'esprit qui appauvrit l'art?»—Cette étroitesse, c'est l'amour du vrai, l'élargissement de la science. Peu de chose, comme vous voyez.
D'ailleurs, il serait trop long de vous répondre. Je retournerai seulement votre conclusion: je ne suis rien, Monsieur, et le Naturalisme est tout; car le Naturalisme est l'évolution même de l'intelligence moderne.
C'est lui qui emporte le siècle; et le Romantisme n'a été que la courte période de l'impulsion première.
Vous dites que le Naturalisme rétrécit l'horizon littéraire, lorsqu'au contraire il ouvre l'infini, comme la science des Newton et des Laplace a reculé les limites du ciel des poètes. Il est vrai que vous avez du Naturalisme l'idée la plus pauvre du monde et que je vous conseille de laisser aux reporters en mal de copie. Il n'y a pas que L'Assommoir, Monsieur, il y a l'univers.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
A Gustave Flaubert.
Paris, 17 février 1879.
Je voulais vous écrire, mon ami, pour vous dire que tous ici nous avons été des maladroits dans votre affaire[28]. Je vous en prie, voyez les choses en philosophe, en observateur, en analyste. Notre grosse maladresse a été de nous presser, d'aller rappeler sa promesse à Gambetta, dans un moment où on l'assommait de demandes depuis huit jours. Madame Charpentier étant dans son lit, il a fallu employer Tourguéneff, qui devait partir le lendemain pour la Russie et qui a été obligé de brusquer les choses. L'occasion était mauvaise, toutes sortes de circonstances fâcheuses se sont présentées; je vous raconterai cela plus au long. En un mot, ma pensée est qu'une femme était nécessaire pour enlever l'affaire vivement et définitivement. Vous n'êtes pour rien dans tout cela, vous n'y avez rien laissé, et demain, si vous y consentez, tout peut être réparé.
Reste l'article du Figaro. J'ignore comment le journal a su l'aventure; mais je le saurai. Le Figaro a fait là son métier d'indiscrétion et de brutalité, métier qu'il fait contre nous tous depuis sa fondation. Vous seriez bien bon de tourner seulement la tête. Dans ce qu'il a dit, il n'y a rien qui ne soit très honorable pour vous. Et soyez certain que cela ne vous fâchera avec personne. On connaît Le Figaro, on sait bien que vous ne trempez pas dans sa rédaction. Il ne faut pas que la presse existe pour nous; nous devons la laisser mentir sur notre compte, nous salir, nous compromettre, sans nous inquiéter d'elle, sans même nous arrêter une seconde à ce qu'elle écrit. Notre tranquillité est à ce prix. Je vous le demande en grâce, traitez cela avec votre beau dédain, ne vous en chagrinez pas, dites-vous ce que vous répétez souvent, qu'il n'y a rien d'important dans la vie en dehors de notre travail.
Je voudrais vous savoir fort et supérieur. Tout cela ne compte pas. Il est plus grave pour vous d'avoir écrit une bonne page. Vos amis n'ont pas eu l'habileté nécessaire; eh bien! ils vous en demandent pardon, et cela ne va pas plus loin. Si vous le leur permettez, ils réussiront une autre fois. Allumez votre pipe avec l'article du Figaro, et attendez d'être bien portant pour vous remettre au travail. Le reste est de la fumée; cela n'existe pas.
J'avais songé un instant à aller vous dire ces choses de vive voix; mais j'étais bousculé, et d'autre part j'ai eu peur de vous fatiguer. Nous vous aimons tous ici, vous le savez, et nous serions heureux de vous le prouver dans ce moment. Le pis est que cette mauvaise chute[29] vous a cloué à Croisset. Je crois que vous verriez les choses plus froidement, si vous étiez au milieu de nous. Tâchez de pouvoir marcher bientôt, et de revenir. Et si la guérison tarde, autorisez-nous donc un jour à aller vous serrer la main, pendant une heure seulement, quand vous serez plus fort. Ne soyez pas triste, je vous en prie de nouveau; soyez fier au contraire. Vous êtes le meilleur de nous tous. Vous êtes notre maître et notre père. Nous ne voulons pas que vous vous fassiez du chagrin tout seul. Je vous jure que vous êtes aussi grand aujourd'hui qu'hier. Quant à votre vie, un peu troublée en ce moment, elle s'arrangera, soyez-en sûr. Guérissez-vous vite, et vous verrez que tout ira bien.
Je vous embrasse.
A Laffitte.
Médan, 16 mai 1879.
Cher Monsieur,
Je me permets de vous recommander encore un de mes amis, M. Guy de Maupassant, un débutant de beaucoup de talent qui a à vous proposer une très intéressante série d'articles. Je réponds absolument de lui. Considérez-le comme un des nôtres.
Bien à vous.
A J.-K. Huysmans.
Médan, 17 mai 1879.
Mon cher Huysmans,
Tous mes compliments sur votre premier article. C'est très carré et très joliment écrit, très amusant de style.
Mais quel imbécile, ce Laffitte! Il a écrit un programme qui est un monument de comique. Nous voilà compromis encore une fois. Dites à Céard qu'il soit raide, si quelque complication survenait. Je flaire des ennuis. Je viens d'écrire une lettre très carrée au Laffitte sur une ligne qu'il s'est permis de modifier dans mon étude et sur ses hésitations au sujet du roman de Bourges. Quoi qu'il arrive, tenez le coup pendant quinze jours, et venez passer ensuite un dimanche ici. Nous causerons. J'ai tout un plan de campagne, si on nous ennuie. Écrivez-moi dans le cas où il se passerait quelque chose de trop gros.
J'attends le début de Céard. J'ai donné une lettre à Maupassant pour Laffitte.
Bien à vous.
Et jamais un mot sur Ulbach, ni une allusion.
Soyez tous monstrueux de carrure. J'ai mon plan.
A Luigi Capuana (Milan).
Médan, 27 mai 1879.
Monsieur et cher confrère,
Je vous autorise bien volontiers à mettre mon nom sur la première page du roman que vous allez publier[30]. C'est pour moi un honneur, et j'ai une grande joie à penser que, même hors des frontières de France, je puisse être le soldat de la vérité. Mon nom appartient à tous ceux qui combattent le même combat que moi.
J'ai donc à vous remercier et je vous prie de me croire votre bien dévoué et bien cordial.
A Gustave Flaubert.
Médan, 4 juin 1879.
Mon bon ami,
J'ai une bien ennuyeuse corvée dimanche: je veux aller voir courir le grand prix, pour un chapitre de Nana. Mais je tâcherai de m'échapper le plus tôt possible, et j'irai vous serrer les deux mains, à moins d'obstacles imprévus. En tous cas, je ne quitterai pas Paris sans vous avoir vu. Cela me fera du bien.
Bien affectueusement.
A Henry Céard.
Médan, 19 juin 1879.
Mon cher Céard,
Pourriez-vous me rendre un service? Ce serait de vous procurer, soit chez un papetier, soit chez Nadar lui-même, la grande photographie représentant Dailly en «Mes Bottes», avec son pain, et d'adresser cette photographie à mon peintre verrier, M. Babonneau, 13, rue des Abbesses, Montmartre. C'est pour reproduire «Mes Bottes» dans un vitrail. Vous auriez en outre l'obligeance de m'avertir, quand vous aurez trouvé et envoyé la photographie.
Rien de nouveau, n'est-ce pas? Je vous félicite beaucoup de votre article sur Tragaldabas. Voilà de la bien bonne copie pour notre journal futur. Le Voltaire me paraît de plus en plus gris. C'est une feuille morte, et ils vont manger leur argent plus vite encore que je ne le croyais. Quant à nous, nous n'avons qu'à tâcher d'y garder un pied, si petite qu'on nous y fasse une place. C'est du temps à gagner. Et ne nous passionnons pas.
Bien cordialement.
A Laffitte.
Médan, 23 juin 1879.
Cher Monsieur,
Personnellement, je ne répondrai certainement pas à M. Catulle Mendès. Je veux choisir mes adversaires et mon terrain. Quant à mes jeunes amis, ils feront ce qu'ils voudront; mais je leur conseillerais volontiers de toujours frapper à la tête, dans leurs luttes littéraires, et de ne pas s'amuser à se défendre contre des attaques qui doivent tomber d'elles-mêmes.
Le mieux est de publier tout ce qu'on vous apportera. Vous ne sauriez me blesser. Je vous autorise volontiers à insérer toutes les attaques contre nous. Nous verrons ensuite si nous jugeons nécessaire de répondre.
D'ailleurs, vous vous trompez en disant qu'on ne m'a pas répondu. J'ai ici plus de cinquante articles, dans lesquels on cherche à réfuter ceux que j'ai donnés au Voltaire depuis six mois. C'est moi qui n'ai pas répondu par principe. La victoire est à celui qui frappe toujours droit devant lui, sans s'inquiéter des coups qu'on porte à sa droite et à sa gauche.
Ne comptez pas sur Nana avant octobre. Mais d'ici-là je vous donnerai des études. Je vais y songer.
Votre bien dévoué.
A Mademoiselle Marie Van Casteel de Mollenstem[31].
Médan, 24 juin 1879.
Mademoiselle,
Il faut écouter votre père. Il doit avoir, pour vous défendre la lecture de mes livres, des raisons que je ne veux pas examiner. Tout chef de famille a le devoir strict de diriger comme il l'entend l'éducation et l'instruction de ses enfants. Laissez-moi ajouter que mes livres sont bien amers pour une jeune personne de votre âge. Quand vous serez mariée, quand vous devrez vivre par vous-même, lisez-moi. Et je désire que mes livres, si cruels qu'ils vous paraissent, vous donnent tout au moins l'amour de la vérité et un peu de la science de la vie.
Votre dévoué.
A Jules Troubat.
Médan, 1er septembre 1879.
Cher Monsieur,
C'est moi qui vous devais des excuses pour ne pas vous avoir remercié de l'envoi des Chroniques parisiennes[32].
Comme je vis beaucoup à la campagne, on entasse chez moi, à Paris, tous les livres qui arrivent. J'ai été surpris et contrarié, en prenant dernièrement dans le tas les Chroniques, d'en voir tomber votre carte; j'avais cru à un envoi de l'éditeur. Et j'ai parlé alors du livre, bien en retard, pour vous dire merci.
Maintenant, voilà encore que je suis votre obligé, après votre bonne lettre. Nous ne serions pas loin de nous entendre. Il ne s'agit point de dire absolument tout dans la critique; il s'agit de dire la vérité, et la vérité n'exige pas les indiscrétions grossières et inutiles. D'ailleurs, on peut toujours attendre que le sujet à disséquer soit bien mort, depuis des années, pour que lui ni ses proches ne puissent se plaindre. Tout cela est une affaire de tact. La figure de Sainte-Beuve me tourmente beaucoup; je n'ai malheureusement pas tous les éléments nécessaires; puis, je ne suis qu'un critique de combat, qui déblaie sa route devant lui, puisqu'il n'y a personne pour la déblayer. Autrement, ma grosse besogne n'est pas là, et je ne dispose pas du temps que réclamerait l'étude des documents, ce qui explique l'insuffisance de mes articles, bâclés au milieu de la bataille, pour les besoins de la tactique et en vue de la victoire. Ce qu'il nous faudrait, ce serait un critique qui ne ferait que de la critique, avec passion.
Merci encore, cher Monsieur, et croyez-moi votre bien dévoué.
Au même.
Médan, 5 septembre 1879.
Mon cher confrère,
Merci de vos renseignements. Je vais en profiter, car décidément je vais envoyer en Russie une étude sur Sainte-Beuve, que je publierai ensuite en France.
Quelque chose me blesse en lui. C'est que nous n'avons pas le crâne fait de même. Son effort d'impartialité me frappe, dans tous les articles que je relis. Je tâcherai d'être également juste.
Bien à vous.
A Antoine Guillemet.
Médan, 25 octobre 1879.
Mon cher Guillemet,
Merci de votre bonne lettre. J'ai songé souvent à vous; mais on me bouscule tellement en ce moment-ci, et j'ai encore tant de travail avec ma sacrée Nana, que je ne puis que vous envoyer une poignée de main en hâte. Je voudrais bien pousser ma besogne, de façon à pouvoir me réinstaller à Paris dans les premiers jours de janvier. Dès mon arrivée, j'irai vous voir. Vous devez avoir rapporté de bien belles études. Vous me montrerez tout ça.
Hein? font-ils un boucan! Qu'ont-ils donc, bon Dieu! à crier comme ça après moi? Je suis bien tranquillement au travail, ici.
A bientôt tout de même, et bonne peinture.
Inutile de vous dire que vous serez le bienvenu, si le mauvais temps ne vous épouvante pas et que vous veniez nous demander à déjeuner ici.
A Madame Charpentier.
Médan, 22 novembre 1879.
Chère Madame,
J'aurais besoin d'un renseignement pour Nana, et vous seriez bien aimable de me le donner.
Dans le grand monde, lors d'un mariage, donne-t-on un bal, et quel soir? Le soir du contrat ou le soir de l'église? J'aimerais mieux le soir de l'église. Je voudrais que le bal eût lieu dans le salon des Muffat. Surtout, si le bal est tout à fait impossible, puis-je faire donner une soirée?—Autre chose: si c'était le soir du contrat, quelle serait la toilette de la mariée? et, si c'était le soir de l'église, devrais-je faire partir les mariés pour le voyage réglementaire à l'issue du bal?
On me traque tellement que je n'ose plus risquer un détail. Je viens de me disputer avec ma femme sur toutes les questions que je vous pose, et je vous prends pour arbitre. Donnez-moi le plus de détails exacts possibles, je ne dirai à personne que vous avez collaboré à Nana.
Toutes nos bien vives amitiés, et merci mille fois.
A Gustave Flaubert.
Médan, 14 décembre 1879.
Mon cher ami,
Je suis bien heureux de vous avoir causé un peu de plaisir. Mon article est pourtant bien insuffisant, à peine quelques notes jetées au courant de la plume.
Votre lettre m'est arrivée à la campagne, où je termine Nana. Je ne rentrerai à Paris que vers le 15 janvier, car je veux auparavant déblayer toute ma besogne. Vous ne vous imaginez pas le mal que m'a donné et que me donne mon roman. Plus je vais, et plus ça devient difficile. Je fais surtout sur le feuilleton imprimé un travail de tous les diables pour redresser les phrases qui me déplaisent; et elles me déplaisent toutes. N'est-ce pas? vous ne me faites pas le chagrin de lire Nana en feuilletons; elle est horrible en feuilletons, je ne la reconnais pas moi-même. Vous devez connaître ça, je suis dans la période où l'on est dégoûté de soi. Pourtant, je crois avoir fait un livre, sinon bon, du moins curieux. Le bouquin paraîtra vers la fin janvier. Vous me donnerez votre avis bien franc.
Comment! nous ne vous aurons pas encore cet hiver! vous me désolez. Moi qui comptais vous avoir au moins en février! Depuis que vous n'êtes plus là, nous sommes tous désunis. Enfin, on ira vous voir, et avec un bien grand plaisir. Seulement, ça dépend de vous. Écrivez-nous, fixez-nous une date, lorsque le moment sera venu, et que nous pourrons faire le voyage sans vous déranger. Voilà qui est entendu, n'est-ce pas? Rien autre, je vis ici dans une solitude complète. Pas de nouvelles de Goncourt ni de Tourguéneff. J'ai échangé quelques lettres avec Daudet, qui doit être content du succès de ses Rois en exil. Moi, tout de suite après Nana, je vais me lancer dans un ou deux drames, et voilà!
Tenez-vous chaudement, bûchez bien, et faites-nous un chef-d'œuvre. Je vous embrasse.
A Laffitte.
Paris, 3 février 1880.
Cher monsieur Laffitte,
Nana finit demain, et j'ai un devoir à remplir.
Pendant la publication, plusieurs de mes confrères ont eu l'extrême bonté de me signaler, par la voie des journaux où ils écrivent, certaines erreurs de détail. J'ai fait un dossier, j'ai examiné ces erreurs, j'en ai corrigé quelques-unes, celles qui m'ont paru réelles et regrettables.
Et je remercie mes confrères, le cœur troublé d'une émotion bien douce. Qu'on ose donc nous accuser encore de nous dévorer entre nous! Voilà d'excellents confrères qui, sans y être forcés, ont poussé le grand amour qu'ils me portent jusqu'à vouloir que mon œuvre soit parfaite. Ils m'ont lu avec une ferveur dont ma modestie a souffert, ils ont épluché les mots avec un souci de ma réputation qui m'a rempli de gratitude. Dieu les bénisse! C'est à eux que je vais devoir de publier un livre soigné.
Cordialement à vous.
A Jules Troubat.
Paris, 19 mars 1880.
Cher Monsieur,
J'ai lu vos lettres avec bien de l'intérêt. Elles ne me surprennent pas, car elles sont ce qu'elles devaient être. Vous avez eu simplement le tort, je crois, de chercher dans mes articles une physionomie complète de Sainte-Beuve, lorsque j'ai seulement voulu étudier, à son propos, une phase très caractéristique de notre critique française.
Permettez-moi de vous dire aussi que je ne sais pas très bien ce que vous appelez mon «système». Si c'est de ma personnalité dont vous parlez, il est certain qu'il m'est difficile de la dépouiller. J'admets avec vous, si vous le désirez, que Sainte-Beuve affectait d'avoir le système de ne pas avoir de système. Mais il avait une personnalité, et des plus marquées, des plus persistantes, contre laquelle je me suis heurté, dans chacune de ses pages. Voilà tout bonnement les deux systèmes en présence: la façon dont il sentait et la façon dont je sens; et je suis persuadé d'une chose, c'est que je l'accepte, tandis qu'il ne m'aurait sans doute pas accepté. Donc, ma formule est plus large. Le combat de la vérité sera éternel, même entre les hommes de bonne foi, parce que nous cherchons tous la vérité dans une voie différente.
Enfin, vous avez senti que je voulais être juste, et cela me suffit. Je n'ai jamais eu l'ambition de vous en demander davantage. Un de ces jours, je compléterai mon étude par un article dont vos lettres m'ont donné l'idée. Il y a là pour moi un scrupule.
Merci, cher Monsieur, de l'attention avec laquelle vous voulez bien me lire, et croyez-moi votre très dévoué.
A Henry Céard.
Médan, 9 mai 1880.
Mon cher Céard,
Je suis idiot de chagrin. Une dépêche de Maupassant m'apprend la mort de Flaubert. Je lui écris pour savoir tout de suite le jour et l'heure des obsèques. Mais je crains qu'il ne soit parti pour Croisset. Vous qui êtes à Paris, tâchez donc d'aller aux renseignements et écrivez-moi le plus tôt possible.
Oh! mon ami, il faudrait mieux nous en aller tous. Ce serait plus vite fait. Décidément, il n'y a que tristesse, et rien ne vaut la peine qu'on vive.
A Antoine Guillemet.
Médan, 22 août 1880.
Que vous êtes aimable, mon cher Guillemet, de m'écrire une si bonne et si longue lettre! Vous avez raison, il n'y a rien de plus sain que les vieux souvenirs d'amitié.
Je crois que vous vous calomniez en disant que vous ne travaillez pas. Je suis certain que vous allez trouver le moyen de nous revenir avec des études superbes, que nous irons admirer à votre atelier. Quant à moi, je patauge dans du théâtre. Nana est à peu près finie. Mais mon cœur n'est pas là. Je terminerai l'autre pièce, et je reviendrai à un roman, où je me sens plus solide. Il me faut encore du temps pour aborder la bataille du théâtre d'une façon décisive, comme je le voudrais.
Paul[33] est toujours ici avec moi. Il travaille beaucoup, et il compte toujours sur vous pour ce que vous savez. Il m'a conté l'excellente matinée que vous avez passée ensemble. Et je suis chargé de vous envoyer toutes ses tendresses.
Voilà, mon cher ami. Je suis plus chiche de ma prose que vous,—parce que peut-être je la vends. Mais cela ne m'empêche pas d'être bien heureux de votre amitié. Tout mon petit monde ici se porte bien et vous envoie ses compliments, à vous et aux vôtres.
Une bonne poignée de main de votre dévoué.
A Henry Céard[34].
Aix, 20 octobre 1880.
Mon ami,
J'arrive et je trouve une foule qui m'attend à la gare. C'est ce que je redoutais. Il me faut subir encore une fois l'effroyable douleur d'une cérémonie religieuse; on m'affirme que je ne puis éviter cela. Ce qui me console, c'est que le caveau est dans un état parfait de conservation et que tout sera fini demain. Mais ma femme est tellement brisée que nous ne reviendrons sans doute qu'à petites journées.
Donnez ces nouvelles à nos amis.
Dès mon retour, je vous écrirai.
Merci encore, et affectueusement.
A J. Camille Chaigneau[35].
Médan, 5 novembre 1880.
Monsieur,
J'ai lu votre longue lettre avec bien de l'intérêt, et je veux que vous sachiez combien vous m'avez fait plaisir en me discutant.
Naturellement, vous ne m'avez pas convaincu. J'estime que l'influence d'Hugo a été désastreuse sur ma génération, et comme rhétoricien, et comme déiste. Aujourd'hui, le seul terrain solide est celui de l'observation et de l'expérience. J'attendrai donc que des faits prouvés donnent raison aux rêveries lyriques d'Hugo. Seulement, je crains d'attendre très longtemps.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments de bonne confraternité.
A Jules Claretie.
Paris, 28 mars 1881.
Mon cher confrère,
Je vous remercie bien vivement de l'aimable envoi de vos Amours d'un interne, dont j'ai commencé la lecture avec un vif intérêt. Vous savez que les questions physiologiques me passionnent, et je trouve dans votre livre des documents très intéressants.
Merci aussi pour votre article du Temps, dont nous avons déjà causé. J'ai été très heureux de la poignée de main que nous avons échangée à Rouen, dans une bien triste circonstance[36]. Mais croyez qu'il n'est jamais entré une hostilité personnelle dans mes sévérités de critique, sans doute passionnées. Je me bats pour des idées, et non contre des confrères.
Cordialement.
A J.-K. Huysmans.
Médan, 6 juin 1881.
Mon cher Huysmans,
Merci pour vos bons renseignements[37], mais je vais vous importuner encore en précisant.
Mon architecte, d'une importance médiocre, habite Paris, rue de Choiseul sans doute, et se trouve être de la paroisse de Saint-Roch. Si j'en ai fait l'architecte du diocèse d'Évreux, par exemple, pourrai-je l'employer à des réparations dans l'église Saint-Roch? Ce serait sans doute lui donner une trop grande situation que de le prendre pour Paris. Voyez pourtant s'il n'y aurait pas moyen, s'il n'existe pas à Paris des architectes de paroisse, et quels seraient alors leurs appointements, leurs occupations, etc. Autrement, si je dois m'en tenir à mon diocèse d'Évreux, voyez à m'avoir quelques détails complémentaires, sur les voyages à faire, les rapports avec le clergé, etc. Mais je préférerais mille fois Paris.
Vous m'avez parlé d'un pauvre diable d'employé qui copiait la nuit des cours, pour les élèves de l'École centrale, je crois. Pourriez-vous m'envoyer quelques détails précis? Quels sont ces cours, et pourquoi faut-il les faire recopier?
Enfin, puisque vous avez été collectionneur de timbres-poste, pourriez-vous m'en décrire trois ou quatre rares (timbres du Cap) et trois ou quatre ordinaires? C'est pour compléter les notes que vous m'avez déjà données.
Et mille fois merci à l'avance. Ici rien de nouveau, naturellement. Je travaille, j'ai fini d'arrêter mon plan, dont je suis très satisfait, chose rare. Prochainement, dès que j'aurai toutes mes notes, je vais me mettre à l'écriture.
Bien affectueusement à vous, et bons souhaits de travail.
A Ferdinand Fabre.
Médan, 14 juin 1881.
Merci pour votre Monsieur Jean, mon cher confrère. Je l'achève, ravi et très touché. Ceci, c'est de la grâce dans la force. Vous avez l'idylle, vous qui nous avez donné le drame, et le plus profond, le drame du prêtre.
Cordialement.
A J.-K. Huysmans.
Médan, 25 juin 1881.
Mon cher Huysmans,
Merci pour vos bonnes notes sur Saint-Roch. J'avais l'extérieur des deux maisons, mais je n'osais trop me risquer, relativement à l'intérieur. Ce que vous me dites me suffira à rêver le reste. Pourtant si, par hasard, votre ami vous lâchait des détails plus précis sur la vie de ce petit monde, vous me donneriez cela de vive voix, lorsque vous me ferez le plaisir de venir me voir.
Je fais mes trois petites pages par jour, ce qui est mon train-train habituel. Si je vais passer à la mer les mois d'août et de septembre, je tâcherai d'abattre de la besogne. Et vous, vous voilà réduit au séjour de la campagne, que vous n'aimez guère, je crois. Le déplacement sera ennuyeux, mais vous travaillerez mieux peut-être. Rien de nouveau, d'ailleurs. Je trouve l'été mélancolique, voici pour moi la saison noire.
Merci encore. Toutes les amitiés de ma femme et de votre bien affectueux.
A Édouard Rod.
Grand-Camp, 24 août 1881.
Mon cher Rod,
Vous me posez une question à laquelle il m'est bien difficile de répondre. Je n'ai ici aucune nouvelle de Daudet. Sans doute, comme chaque année aux vacances, il doit être parti pour un court voyage. Je doute donc que vous le trouviez à Paris. Ce que vous avez de mieux à faire, ce serait de lui écrire 3, avenue de l'Observatoire: la lettre le suivrait toujours.
Vous voilà donc dans la bataille. Dois-je en avoir des remords, puisque vous y êtes un peu par ma faute[38]? Enfin, travaillez bien: quand vous aurez beaucoup de talent, vous aurez tout à fait raison.
Ma femme est toujours assez mal portante. Moi, je travaille bien. Je n'ai plus que trois articles à faire pour Le Figaro[39], et c'est une grande joie. Au demeurant, nous ne savons si nous resterons ici jusqu'au 15 septembre ou jusqu'au 1er octobre. Le temps est très froid, il pleut presque continuellement.
A bientôt, n'est-ce pas? Écrivez-moi. En tout cas, je vous ferai connaître notre retour. Puis, si j'oubliais, ne vous gênez pas pour tomber chez nous.
A Antoine Guillemet.
Grand-Camp, 24 août 1881.
Mon cher Guillemet,
Tous les jours, je regarde de ma fenêtre les coups de pluie que je vois fondre sur Saint-Vaast, et je me dis: «Encore un orage pour Guillemet!»
Hein? en tombe-t-il! Nous sommes ici dans une continuelle tempête. Quel pays! et un froid de chien, et une mer glacée à vous couper le ventre! N'importe! nous ne sommes pas trop mal, et j'espère toujours que ma femme en sortira plus solide, bien que les commencements n'aient pas été fameux.
Combien je regrette votre mal aux genoux; d'abord parce que ce n'est pas drôle pour vous; et ensuite parce que cela nous a privés de votre arrivée à Grand-Camp sur un navire de l'État. Cela aurait fait rejaillir sur moi une considération extraordinaire.
Le travail ne va pas mal. Nous tâcherons de tenir le coup jusqu'à la fin de septembre. Remettez-vous vite et travaillez bien, faites-nous de la bonne peinture.
Toutes mes amitiés chez vous, et une bonne poignée de main de votre vieil ami.
A Henry Céard.
Grand-Camp, 24 août 1881.
Mon cher Céard,
Merci de votre dépêche. Je viens de terminer l'article et je le crois assez gai. J'ai eu raison d'attendre, l'aventure est devenue plus drôle.
Ma femme va cahin-caha, mieux un jour, pis le lendemain. Je veux pourtant m'entêter ici le plus possible, espérant toujours. Cependant, si les temps froids continuaient, il serait possible que nous retournions à Médan vers le 15 septembre.
Je travaille toujours dans un bon équilibre. Mon roman n'est décidément qu'une besogne de précision et de netteté. Aucun air de bravoure, pas le moindre régal lyrique. Je n'y goûte pas de chaudes satisfactions, mais il m'amuse comme une mécanique aux mille rouages dont il s'agit de régler la marche avec un soin méticuleux. Je me pose cette question: quand on croit avoir la passion, est-ce bien adroit de la refuser ou même de la contenir? Si un de mes livres reste, ce sera à coup sûr le plus passionné. Enfin, il faut bien varier sa note et essayer de tout. Tout ceci est simplement histoire de s'éplucher le cerveau; car, je le répète, je suis très satisfait de Pot-Bouille, que j'appelle: mon Éducation sentimentale.
Et vous, êtes-vous aussi un producteur bien portant? J'attends votre roman avec beaucoup d'impatience. Vous savez que je n'aime guère plus la Vie involontaire que la Vie réflexe.
Nos compliments chez vous et bien affectueusement.
A Coste.
Médan, 5 novembre 1881.
Mon cher Coste,
Votre lettre me trouve à Médan, où depuis mon retour de la mer je me suis enterré pour finir mon roman[40] qui paraîtra dans Le Gaulois en janvier. Je n'irai guère à Paris qu'en février et pour six semaines au plus. Actuellement je ne suis plus qu'un romancier, j'ai quitté Le Figaro et ne suis pas d'une façon effective au journal de Lanessan, contre lequel je me débats comme un beau diable pour ne pas donner d'articles. Voilà la situation.
Je serais heureux si Baille réussissait. Cela fait toujours plaisir de voir sa génération triompher. J'ai eu Paul ici pendant huit jours. Il est parti pour Aix, où il doit vous voir. Moi, malgré mon vif désir, je ne pourrai aller dans le Midi de quelque temps, et mon envie d'un bastidon, là-bas, s'est refroidie; ce qui ne m'empêche pas de vous remercier de votre offre obligeante.
Écrivez-moi dès votre retour, et si vous n'avez pas peur de la neige, venez nous voir à Médan.
Ma femme vous envoie ses bonnes amitiés, et je vous serre bien cordialement la main.
A Jules Troubat.
Médan, 5 novembre 1881.
Mon cher confrère,
Merci de votre bonne lettre. Je suis rentré ici, où je vais m'enfermer tout l'hiver pour terminer un roman. J'ai quitté la presse et j'espère n'y point rentrer. Dans les derniers temps, j'ai senti que je m'encanaillais. En somme, je me suis assez battu, que d'autres me remplacent. Moi, je vais tâcher de créer.
Vous remarquerez que j'ai enlevé l'histoire contée par Mme Colet[41], non que je la juge absolument fausse, mais parce qu'il suffit que vous me l'ayez signalée comme telle.
Vous êtes bien aimable de causer ainsi avec moi, et j'ai beaucoup regretté l'inertie de Charpentier. C'est sa tactique. Vous avez bien fait de reprendre votre article, car je craignais fort qu'il ne passât jamais. Je suis sans force, surtout dans les choses qui me concernent.
Merci encore, et bien à vous.
A J.-K. Huysmans.
Médan, 27 janvier 1882.
Mon cher ami,
J'ai lu A vau-l'eau, le soir même du jour où je l'ai reçu, et je voulais vous écrire tout de suite: mais je suis si bousculé en ce moment, que vous m'excuserez, n'est-ce pas?
C'est une étude bien curieuse et bien intense. Je regrette peut-être un peu qu'il y ait là une répétition de certaines pages de En ménage, élargie il est vrai. Seulement, l'unité, je dirai même le parti pris du sujet, lui donne une acuité toute particulière. Cela est d'une abominable cruauté dans la mélancolie.
Et que de jolis coins: les cochers mangeant, la table d'hôte, le restaurant discret de la Croix-Rouge; sans parler de l'accouplement désespéré de la fin, qui est d'un effet énorme.
Tous mes remerciements et tous mes compliments. Vous avez une originalité qui s'affirme. Faites des livres, vous verrez la grande place que vous tiendrez.
Affectueusement à vous.
A de Cyon.
Médan, 29 janvier 1882.
Mon cher Directeur,
Vous me demandez mon opinion, au sujet du procès que nous intente M. Duverdy, avocat à la Cour d'appel, pour nous forcer à changer, dans le roman que j'ai écrit et que vous publiez, le nom de «Duverdy» donné par moi à un de mes personnages.
Mon opinion est que nous devons nous laisser faire ce procès. Et voici quelles sont mes raisons.
J'ai déjà publié une quinzaine de romans. A trente personnages pour chacun, cela fait plus de quatre cents noms qu'il m'a fallu prendre dans les milieux où ces personnages vivaient, afin de compléter par la réalité du nom la réalité de la physionomie. Aussi les réclamations n'ont-elles pas manqué, dès mes premiers livres. Mais elles furent surtout nombreuses au moment de L'Assommoir et de Nana. Jusqu'à présent, j'ai tâché de me tirer comme j'ai pu de cet embarras sans cesse croissant. Quand les gens se sont obstinés, j'ai changé une syllabe, une lettre. Le plus souvent, j'ai été assez heureux pour leur prouver que leur honneur n'était nullement en cause. Ainsi, un Steiner a bien voulu accepter mes explications; un Muffat, qui se croyait seul du nom, s'est contenté de savoir qu'il existait des Muffat dans plusieurs départements; ce sont là des hommes d'intelligence. Seulement, comme on le voit, les réclamations continuent de pleuvoir, mes ennemis augmentent à chaque œuvre nouvelle, et il me semble que le moment est venu de faire établir nettement quels sont, en la matière, les droits des romanciers.
Oui, la question est là. Je l'élève de mon cas particulier au cas général de tous mes confrères. J'en fais une question littéraire, dont l'importance est décisive, comme je le prouverai tout à l'heure. Avons-nous, oui ou non, le droit de prendre dans la vie des noms pour les donner à nos personnages? Puisqu'on me fait un procès, eh bien! que les juges décident. Au moins, nous saurons ensuite à quoi nous en tenir.
Et je mets en dehors l'honorable M. Duverdy, avocat à la Cour d'appel. Il semble croire, dans une note qu'il publie, à une sorte de persécution de ma part. Cela me fait sourire. Je l'ignorais absolument, je n'avais jamais entendu prononcer son nom.
Qu'il m'excuse: je vis très retiré.
Il paraît qu'il s'est présenté à la députation, dans ma circonscription campagnarde, et qu'il me soupçonne d'avoir pris son nom sur ses affiches. La vérité est que je prends tous mes noms dans un vieux Bottin des départements: les noms de Pot-Bouille y ont été choisis par moi, il y a plus d'une année. D'ailleurs, j'étais aux bains de mer, au fond du Cotentin, pendant la période électorale, et j'éprouve un tel dégoût pour la politique, que le tapage inutile des candidats, heureux ou malheureux, est sévèrement consigné à ma porte. J'affirme donc sur l'honneur que j'ignorais radicalement l'existence d'un avocat du nom de Duverdy. Je fais plus, je présente à M. Duverdy tous mes regrets de l'ennui que je puis lui causer. J'aurais certes consenti galamment à modifier le nom, si la question générale que je pose aujourd'hui ne m'avait pas paru exiger enfin une solution définitive.
Qu'on examine un instant la terrible situation où se trouvent les romanciers modernes. Nous ne sommes plus au dix-septième siècle, au temps des personnages abstraits, nous ne pouvons plus nommer nos héros Cyrus, Clélie, Aristée. Nos personnages, ce sont les vivants en chair et en os que nous coudoyons dans la rue. Ils ont nos passions, ils portent nos vêtements, et il faut bien qu'ils aient aussi nos noms. Je défie un romancier d'aujourd'hui de ne pas prendre ses noms dans le Bottin. Il n'y a pas que les réprouvés de mon espèce qui les y puisent; les élégants et les discrets, les littérateurs pour pensionnats sont bien forcés d'en faire autant. M. Duverdy dit que le nom patronymique est une propriété; en ce cas, c'est une propriété que les milliers de romans qui paraissent violent journellement. Et il est radicalement impraticable que ce viol cesse, à moins qu'on ne supprime le roman moderne.
Balzac prenait ses noms sur les enseignes. Beaucoup de mes confrères prennent les leurs dans les journaux, surtout quand ceux-ci publient des listes de souscription: la moisson y est large. Et le pis est que, en dehors de la nécessité où nous sommes de sauvegarder la vraisemblance, nous mettons toute sorte d'intentions littéraires dans les noms. Nous nous montrons très difficiles, nous voulons une certaine consonance, nous voyons souvent tout un caractère dans l'assemblage de certaines syllabes. Puis, quand nous en tenons enfin un qui nous contente, nous nous passionnons, nous nous habituons à lui, au point qu'il devient à nos yeux l'âme même du personnage. Gustave Flaubert poussait ainsi la religion du nom jusqu'à dire que, le nom n'existant plus, le roman n'existait plus. Et c'est alors qu'un monsieur réclame et veut qu'on change le nom. Mais c'est tuer le personnage! Mais c'est nous arracher le cœur! Le nom est à nous, car nous l'avons fait nôtre par notre talent. Sans doute, ce sont là des raisons littéraires et sentimentales, et je les donne seulement pour indiquer au public quel sacrifice on exige de nous quand on nous demande de débaptiser un héros: cela semble peu de chose, et nous en restons tout saignants.
On nous dira d'inventer les noms, de les déformer au moins, enfin de ne pas les prendre tout crus dans le Bottin. Eh! sans doute, c'est ce que nous faisons souvent. Mais cela ne nous réussit pas davantage; nous revenons quand même à des noms réels, tellement la variété est infinie. Pour mon compte, je croyais avoir inventé «Raquin», et il s'est trouvé qu'un pharmacien s'appelait ainsi; il aurait pu très bien me faire un procès, s'il n'avait pas été intelligent. Je citerais dix faits semblables. On a une mémoire latente, on retombe sur des syllabes entendues, à moins de monter eu pleine fantaisie, ce qui n'est pas le cas du roman actuel.
Remarquez que le nom seul est en question ici. M. Duverdy ignore ce que sera mon personnage; il porte son nom, cela suffit; il ne veut pas qu'un personnage de roman, qu'il soit noble ou abject, s'appelle comme lui. A la vérité, M. Duverdy, avocat à la Cour d'appel, se plaint que mon personnage soit conseiller à la Cour d'appel: pourtant, cela ne se ressemble guère, il n'y a pas même identité de fonctions. Enfin, n'oubliez pas que le nom de Duverdy est très répandu: je l'ai trouvé à chaque page de mon Bottin; ce n'est pas un de ces noms rares et éclatants que nous nous abstenons de prendre, car ils sonneraient faux dans nos livres, ils gêneraient les lecteurs. Donc, nous voilà dans le cas le plus commun: j'ai pris un nom très répandu; mon personnage n'a pas la même situation sociale que le plaignant; je déclare que je n'ai jamais vu celui-ci, que je n'ai rien mis de lui dans mon œuvre, ni de sa personne, ni de son existence; et je veux savoir si le fait d'avoir pris son nom seul, son nom dépouillé de la personnalité qu'il lui donne, constitue un délit et tombe sous le coup d'une loi.
Tel est donc le cas juridique que je prierai mon avocat de poser devant le tribunal. Je le répète, la question intéresse au plus haut point notre littérature contemporaine. S'il se trouve un tribunal pour me faire effacer de mon œuvre le nom de Duverdy, dans les conditions que je viens de poser, ce n'est pas moi seulement qui serai atteint, ce seront tous mes confrères. Le jour où un pareil précédent existerait, nous n'oserions plus employer un seul nom, nous serions sous la continuelle menace de poursuites possibles.
Ce serait la fin d'une littérature.
Par exemple, voici Pot-Bouille. Il y a, dans ce roman, une soixantaine de noms. Or, imaginez-vous que je sois condamné à changer Duverdy. Dès le lendemain, d'autres procès pleuvent. Pourquoi les Campardon, les Pichon, les Josserand, tous enfin, seraient-ils moins susceptibles que les Duverdy? Me voilà donc avec soixante procès sur les bras. N'est-ce pas comique? Et mon roman, que devient-il? Mais ce n'est pas tout, je consens à changer les soixante noms; seulement il faut bien que je les remplace par soixante autres; et le lendemain, j'ai encore soixante procès, car, je le répète, et tous mes confrères viendront en témoigner, nous ne pouvons aujourd'hui prendre nos noms en dehors de la réalité. Alors voyez-vous le ridicule d'un arrêt qui nous mettrait dans un tel gâchis? Autant nous défendre tout de suite de publier des romans!
Autre face de la question, et qui est plus catégorique encore. J'aurais pu ne pas publier Pot-Bouille dans Le Gaulois et faire paraître directement le livre en librairie. Or, imaginons que ce livre, comme Nana, soit tiré à cinquante mille exemplaires. Voilà une valeur marchande qui représente plus de cent cinquante mille francs. Est-ce que, dans ce cas, M. Duverdy trouverait un tribunal pour décider qu'on va mettre au pilon les cinquante mille exemplaires? En face de son nom, qui est sa propriété, il y aurait les volumes, qui seraient la propriété de l'éditeur.
Jamais des juges n'oseraient détruire cette propriété, d'autant plus que la bonne foi de l'éditeur et de l'auteur serait entière. Alors pourquoi défendre, dans un journal, ce qu'on tolérerait forcément dans un livre? C'est encore le gâchis.
Et je fais là une supposition qui est en partie une réalité. Si Pot-Bouille n'est pas tirée, elle est complètement composée chez mon éditeur. Nous attendons même la fin du procès pour commencer le tirage. Seulement, si je suis condamné, voyez quel sera mon embarras; car la porte restera ouverte à toutes les réclamations. J'ai déjà reçu une demande de dommages et intérêts, de la part d'un Hédouin; les autres peuvent suivre, comme je l'ai dit; le nom qui remplacera celui de Duverdy peut être condamné à disparaître à son tour; et voilà que les machines roulent chez l'imprimeur, et voilà que mon éditeur a déjà pour plus de cent mille francs de papier noirci, qui, sur la réclamation du dernier des Durand ou des Duval, va être rejeté à la cuve.
Est-ce une situation tolérable? Si le tribunal me condamne, ne serai-je pas en droit d'exiger des explications? Il devra me dire au moins dans quel délai la propriété du nom se périme; il devra décider si, oui ou non, je dois courir le risque d'imprimer. Qu'on nomme tout de suite une censure pour les noms. Qu'on crée, au Palais, un cadre où les romanciers devront afficher leurs listes des noms, avant d'être autorisés à les employer. Ce serait la seule solution pratique, mais elle ferait rire la France aux éclats.
Je sais bien qu'il y a des hommes d'esprit partout, et que, même si je suis condamné, tous les homonymes de mes personnages n'abuseront pas de l'arme que la justice leur aura fournie. En quoi un honnête homme est-il lésé, lorsqu'il trouve, dans un roman, même un coquin qui porte son nom? Il y a tant de coquins, dans la vie, qui portent votre nom, tandis que nous sommes là dans la fiction pure. On peut s'appeler Hulot et ne pas courir la gueuse, s'appeler Homais et n'avoir rien d'un imbécile, s'appeler Faustin et n'être pas une détraquée d'amour, s'appeler Roumestan et professer l'horreur du mensonge. Autant je comprends que des allusions, un portrait physique, des indiscrétions sur la vie intime puissent donner lieu à des protestations, autant je suis surpris qu'on réclame à propos d'un nom, lorsqu'il y a là une simple rencontre, sans aucune intention blessante. D'ailleurs, voyez à l'étranger: en Russie, en Allemagne, l'assignation de M. Duverdy stupéfierait; en Angleterre, Dickens prenait les noms les plus connus; on dit que la maison Dombey existait, et l'Angleterre entière aurait fait des gorges chaudes si cette maison avait eu l'étrange idée d'assigner le romancier. Mais, en France, nous sommes encore dans le pays de l'importance vaine et de la dignité mal placée.
Cette lettre est déjà bien longue. J'ai cédé au désir d'indiquer les arguments qui seront soumis au tribunal. Il faut que le tribunal sache de quel coup terrible il atteindra les romanciers, le jour où il décidera qu'ils commettent un vol en prenant un nom réel. La question est de régler judiciairement s'il y a simple tolérance lorsqu'on nous laisse tranquilles, ou si nous pouvons passer outre aux menaces qu'on nous adresse. Il existe un précédent pour le théâtre, m'assure-t-on; mais j'ignore dans quelles conditions on a pu condamner un auteur dramatique à changer un nom, et j'estime, du reste, qu'il est nécessaire de fixer la législation pour le roman, au grand jour. Si le tribunal me condamne, je m'inclinerai; mais, je le dis encore, car je ne saurais trop insister, il condamnera avec moi tous les romanciers contemporains, et il aura, du coup, rendu impossible notre roman moderne d'observation et d'analyse.
Cordialement à vous.
Au même.
Médan, 9 février 1882.
Mon cher Directeur,
Aujourd'hui jeudi, je reçois seulement Le Gaulois, à midi passé, au fond de ma solitude, et c'est avec une stupéfaction douloureuse que je lis les débats de mon procès.
Mettons de côté, encore une fois et pour toujours, l'honorable M. Duverdy. Il ne me connaît pas, je ne le connais pas, nous ne nous connaîtrons jamais: voilà qui est réglé. Mais je me trouve à cette heure devant une autre personnalité, je me trouve devant M. Rousse, avocat et académicien. Et, ici, l'affaire prend une tournure personnelle que je n'accepte pas. Comme il n'y a pas de tribunal pour la juger, je suis bien forcé de la juger moi-même.
Avez-vous remarqué qu'ils sont tous très distingués. dans ce procès? Mon avocat, avec un tact dont je le remercie, a couvert mes adversaires de fleurs. Il a épuisé les formules polies: M. Duverdy est un homme des plus remarquables et des plus sympathiques; M. Rousse est éminent et même illustre. Il n'y a que moi qui suis un pleutre. On me marchande jusqu'à la propreté de mes mains. J'aurais assassiné quelqu'un, qu'on se serait exprimé sur mon compte avec plus de ménagement. M. Rousse, après un début de galant homme, s'est échauffé peu à peu et m'a carrément jeté dans la boue.
Ainsi, voilà la tournure que prend l'affaire. J'ai mis très ingénument dans mon œuvre le nom de M. Duverdy, et en cela je ne lui ai porté aucun dommage réel, je n'ai pas même commis un délit qui tombe sous une loi. Puis, lorsque je me suis laissé faire un procès pour fixer une question de principe, un avocat est arrivé qui, sans provocation aucune, s'est rué sur mes quinze années de travail, m'a dénoncé au mépris des honnêtes gens, m'a sali et m'a diffamé, le tout simplement pour se tirer d'une mauvaise cause. Et c'est moi qui suis accusé d'avoir nui à mon semblable! et c'est contre moi qu'on réclame le respect de la dignité d'autrui! Il paraît que cela s'appelle la justice.
Le cas de M. Rousse est bien simple. Il s'est aperçu que tout craquait sous lui; la question de droit se dérobait, au point qu'il en a convenu lui-même: force lui a été de se réfugier dans cette invention stupéfiante, en matière juridique, que certains noms peuvent être pris par les romanciers, tandis que d'autres ne sauraient l'être. Alors, délibérément, lâchant le principe, il s'est attaqué à moi. Moi seul me suis trouvé en cause, au-dessus ou au-dessous de la loi, comme on voudra. M. Rousse a déclaré qu'il est permis à des auteurs privilégiés, tels que MM. Sandeau et Feuillet, ses collègues de l'institut, de choisir des noms dans la vie réelle, mais que moi, personnellement, je ne saurais le faire sans me rendre coupable du pire des crimes. En un mot, par un tour d'escamotage, c'est ma littérature qui a été mise sur la sellette.
On appelle cela plaider «la ficelle». Rien de plus commode, et l'effet est certain. Ni L'Assommoir ni Nana n'ont à intervenir dans l'affaire: on les y introduit. Toutes les passions que j'ai pu exposer en quinze ans de bataille littéraire sont exploitées méchamment. On ramasse les vilenies qui traînent sur mon compte dans la basse presse, on répète les sottises courantes. Et l'on va plus loin, on tâche d'ameuter la bourgeoisie, on insinue aux bourgeois qui détiennent le pouvoir: «Vous avez laissé dire la vérité sur le peuple et sur les filles; la laisserez-vous dire sur votre compte?» Et, ce qui est tout à fait odieux, on profite de ce qu'on se trouve devant un tribunal, pour exciter la magistrature à la rancune; oui, on prétend que je vais charger en noir le personnage de Duverdy, qui «au tort d'être bourgeois, joint le crime d'être magistrat». Comment voulez-vous que les juges ne fassent pas ensuite leur querelle personnelle d'une affaire présentée ainsi?
Voyons donc la morale, dans mon roman, puisque c'est à la morale de mes œuvres qu'on fait ce procès extraordinaire.
Je crois aller au Palais pour régler un point de droit, et pas du tout: un coup de théâtre se produit, on veut me convaincre d'être un écrivain immonde. Comme l'avocat de M. Duverdy ne saurait alléguer aucun tort réel porté à son client, comme il ne trouve même pas, jusqu'à présent, dans le personnage dont il me demande de changer le nom, un trait qui puisse alarmer la susceptibilité la plus délicate, il s'en prend à l'œuvre entière. Et de quelle façon, grand Dieu!
D'abord il n'a pas lu tous les feuilletons publiés, cela est clair. On lui a remis des notes, on lui a entouré au crayon rouge certains passages, ceux qu'il a apportés à l'audience. En effet, il confond tout, met le magasin de Mme Hédouin dans la maison de la rue de Choiseul, prend Octave pour Trublot, change les locataires d'étages. Voilà au point de vue de la conscience. Et ensuite, que dire de ce système d'extraits? Parbleu! je suis bon à pendre, si vous lisez les scènes séparément, sans établir la déduction qui les amène, sans indiquer la portée morale que j'en dégage.
Voici, par exemple, mon Saturnin. Maître Rousse l'appelle «un fils idiot, bestialement amoureux de sa sœur». Où a-t-il pris cela? C'est faux! J'ai voulu peindre, dans Saturnin, l'état d'un de ces pauvres êtres que les familles sacrifient et qui restent enfants. Allez demander aux médecins, aux spécialistes, l'état de ces cerveaux et de ces cœurs: ils vous en diront les affections souffrantes, les tendresses dévoyées. Mais rien de ce que j'ai écrit, ni dans ce qui a paru, ni dans ce qui doit paraître, ne justifie l'incroyable accusation d'inceste qui m'est lancée si ridiculement à la face.
Prenons Marie Pichon, maintenant. C'est vrai, celle-là cède à un amant. Mais est-ce que mon intention morale,—entendez-vous! je dis «morale»—ne saute pas à tous les yeux? Je soutiens que certaines éducations cloîtrées sont dangereuses, en supprimant la personnalité de la femme. J'ai des documents plein les mains à ce sujet. Le tableau est brutal, j'en conviens.
Pour qui me connaît, pour qui a lu mes œuvres, il est évident que je l'ai voulu ainsi, afin de donner au fait une puissance de logique décisive. Il n'y a que l'ignorance ou la mauvaise foi qui nient en moi la volonté du moraliste, et qui s'entêtent à y voir je ne sais quel honteux calcul de spéculateur.
Continuons, arrivons à l'épisode de la petite Angèle et de la bonne Lisa. En vérité, ici, je cesse de comprendre. Comment! personne ne se souvient donc du procès abominable de Bordeaux, de cette bonne souillant les deux enfants confiés à sa garde? A ce moment-là, les journaux étaient pleins du terrible problème de la domesticité. Dans ces temps derniers encore, on étudiait la question; on cherchait la façon de moraliser la cuisine et l'antichambre. Et voilà que, le jour où je dramatise le fait dans un roman, où je dis aux familles: «Prenez garde, vous croyez la jeune fille à l'abri parce qu'elle ne sort pas; mais il y a là les bonnes qui peuvent la corrompre!» voilà que, ce jour-là, on me lance le marquis de Sade à la tête! A la fin, se moque-t-on de moi? Ai-je, oui ou non, le droit de prendre les problèmes sociaux tels qu'il se présentent et de les poser comme je l'entends?
Faut-il que je m'excuse encore de l'oncle Bachelard et de ses deux nièces, de cette scène où j'ai voulu montrer l'appétit de l'argent dans un milieu besogneux? Faut-il que je commente chaque page de mon roman en disant: «Ici, vous croyez que j'ai été sale à plaisir; eh bien! non, j'ai voulu simplement indiquer cette plaie, condamner ce vice!» Faut-il enfin que je sois sans cesse là à expliquer mes intentions les plus nettes, à me révolter contre les sous-entendus que les imaginations lubriques me prêtent? Je ne peux plus publier un roman sans que, dès le deuxième feuilleton, on veuille me convaincre, je ne dis pas seulement d'imbécillité, mais encore de scélératesse. Eh! attendez au moins que l'œuvre ait paru!
Je suis fait à cette guerre, il est vrai. Que les chroniqueurs à bout d'esprit vivent sur moi comme certains insectes sur un fruit; que les roquets d'un grand homme tombé m'aboient rageusement aux jambes, parce que j'ai prédit la chute; cela, en somme, n'a pas d'importance. Mais, lorsqu'un avocat comme M. Rousse, un avocat doublé d'un académicien, très écouté au Palais, m'assure-t-on, reprend à son compte toutes les calomnies de mes rivaux littéraires, le jeu finit par devenir dangereux, et je me plains d'être diffamé. Que dire du rôle de cet avocat qui lit devant un tribunal des extraits tronqués et dénaturés, sans expliquer pourquoi ni comment ils sont dans mon œuvre, en affectant même de les croire de simples ordures auxquelles je me suis plu par perversité? Moi, je dis qu'un pareil rôle est indigne de M. Rousse.
Oui, indigne! Toutes les armes sont peut-être bonnes pour l'avocat. On sauve comme on peut un client dont la cause est mauvaise, quitte à salir la partie adverse.
Seulement, si M. Rousse l'avocat ne me devait rien, pas même la vérité, j'estime que M. Rousse l'académicien, presque mon confrère, était tenu de me traiter comme je le mérite, en travailleur convaincu, en homme qui a donné sa vie tout entière aux lettres. Je puis me tromper, je ne soulève pas ici de discussion littéraire. Seulement, qui osera ne pas rendre justice à mon labeur et à ma bonne foi?
Je l'ai dit, il n'y a pas de tribunal auquel je puisse demander réparation des attaques injustifiables de M. Rousse. Lui qui plaide pour le dommage illusoire dont se plaint M. Duverdy, il vient de m'en causer un des plus réels, qui échappe à toute appréciation. Si, pourtant, il est un tribunal, et c'est lui qui jugera en dernier ressort: je veux parler de nos enfants. Ceux-là seront dégagés des passions actuelles; ils décideront si je suis un écrivain immonde, ou si M. Rousse est un calomniateur. Cette plaidoirie qu'il a laissée tomber, je la ramasse. Je la publierai, je l'afficherai. Il faut qu'elle vive. M. Rousse a osé parler du procès fait à Madame Bovary: ignore-t-il donc que le réquisitoire de M. Pinard, où il semble avoir pris ses phrases sur notre littérature contemporaine, est devenu un document d'impérissable drôlerie?
Cela doit suffire. J'avais simplement à cœur de qualifier la mauvaise action littéraire de M. Rousse l'académicien. Je voulais, en outre, établir ici la moralité de mon œuvre, mise en question d'une façon si imprévue, et dont le tribunal civil n'a pas à juger.
Maintenant, il faut conclure. Pas une page, pas une ligne de Pot-Bouille n'a été écrite par moi sans que ma volonté fût d'y mettre une intention morale. C'est sans doute une œuvre cruelle, mais c'est plus encore une œuvre morale, au sens vrai et philosophique du mot. Et on la défigure dès les premiers feuilletons, et on va en lire des passages à voix basse devant des juges, comme si on lisait un livre de provocation obscène!
Je proteste de toute mon indignation d'écrivain, j'en appelle à ma situation d'écrivain littéraire gagnée vaillamment, hautement, et que les imbéciles seuls méconnaissent. Encore un coup, cela est vilain, cela est indigne d'un esprit lettré; cela dépasse les droits honnêtes de la défense, surtout lorsqu'on n'a pas été attaqué. Je n'ai rien fait à M. Rousse ni à son client: pourquoi se permet-il de m'avilir?
Quant au reste, quant au point de droit, il sera fixé, je m'en remets avec confiance à la sagesse du tribunal. Mon avocat, M. Davrillé des Essarts, l'a établi avec un talent et une force de logique qui ont certainement fait la conviction dans tous les esprits.
Cordialement à vous.
Au même.
Médan, 14 février 1882.
Mon cher Directeur,
Eh bien! voilà qui est jugé. L'honorable M. Duverdy va disparaître de mon roman et nous le remplacerons par M. Trois-Étoiles. Je choisis ce nom, espérant qu'il n'est pas très porté. Cependant, s'il existait quelque vieille famille dont il fut l'honneur, je supplie cette famille de m'adresser sa réclamation au plus tôt.
Il paraît que le jugement rendu par la première chambre du tribunal civil est plein de finesses juridiques. Je n'y entends rien.
Est-ce à dire que M. Duverdy n'aurait pas eu à réclamer, si le personnage avait offert un heureux mélange de toutes les vertus unies à tous les héroïsmes? Est-ce à dire que mon crime est d'avoir un Duverdy conseiller à la Cour d'appel, lorsque le vrai Duverdy est avocat à la même Cour? Est-ce à dire enfin que l'auteur de L'Assommoir et de Nana se trouve hors la loi, comme l'a déclaré l'académicien M. Rousse? Autant de points à discuter, car les considérants laissent la porte ouverte à toutes les interprétations imaginables. Sans doute, le tribunal n'a pas voulu chômer de procès.
Des amis me poussent à aller en appel. Ils prétendent qu'on pourrait peut-être y obtenir quelque clarté. Je n'en ferai pourtant rien. Et voici mes raisons:
Je suis trop seul. Il me suffit que l'honorable M. Rousse m'ait dénoncé aux tribunaux comme un écrivain dont la société devrait se débarrasser. Traîné dans la boue par certains adversaires, couvert d'injures par les feuilles de M. Gambetta, qui tâchent d'atteindre par-dessus ma tête la direction politique du Gaulois, j'estime que je serais un grand niais de jouer plus longtemps le rôle d'un don Quichotte littéraire. Je désirais faire régler une question de droit, et l'on a répondu en voulant m'étrangler. C'est bien, j'ai assez de l'expérience pour le moment.
Certes, la question demeure. Je souhaite qu'un romancier agréable au tribunal, M. Sandeau ou M. Feuillet par exemple, la reprenne un de ces jours. Ils restent à cette heure le seul espoir de la littérature contemporaine, traquée par les huissiers.