WeRead Powered by ReaderPub
Correspondance: Lettres de jeunesse cover

Correspondance: Lettres de jeunesse

Chapter 14: X
Open in WeRead

About This Book

The collection presents early personal letters to friends and colleagues that mix everyday details with earnest reflections on love, artistic ideals, literary ambitions, and career choices. The writer debates romantic and realist views with peers, describes study plans and doubts, praises literary figures, and offers counsel and consolation. Interchanges with artists reveal developing aesthetic arguments while intimate observations of mood, health, and friendship show a young author shaping voice and priorities through candid, often persuasive epistles.

J'attends chaque jour une lettre de toi. Voici plus de quinze jours que tu me fis la promesse d'être plus exact; j'en attends les effets. Quant à moi, si je suis en retard, ce n'est nullement de ma faute; je me suis trouvé indisposé, et pour ne pas te faire attendre j'achève cette lettre à mon bureau; on fait un tapage épouvantable autour de moi, sois donc indulgent pour la seconde partie de cette missive.—Le temps se remet. Dimanche, je suis allé m'égarer dans le bois de Vincennes, le rossignol chantait, le ciel était bleu, sans nuage. Hélas! ce n'était pas là pourtant ma belle Provence,—beau pays, sales habitants. Ne va pas te fâcher, au moins. Mes respects à tes parents.

Je le serre la main. Ton ami,

E. Zola.


IX

Mon cher Baille,

Aux Docks, 14 mai, 3 heures.

Rien ne vient.—je me décide à t'envoyer cette lettre.

J'ai attendu vainement jusqu'à ce jour une lettre de toi, pour répondre sur ce dont tu me parlerais, et rendre par là-même ma lettre plus intéressante pour toi. Mais ne voyant rien venir, ne voyant que la nature qui verdoie et la route qui poudroie, j'ai pensé qu'il était bon de ne pas attendre davantage une chose aussi rare, aussi peu sûre qu'une de tes lettres. Vraiment, je finirai par me mettre en colère; tant que tu ne m'avais rien promis, passe encore! mais du moment que tu me traces un beau programme, où tu m'annonces une avalanche de missives, n'ai-je pas raison de t'en vouloir, lorsque tu restes un grand mois silencieux comme un Turc accroupi. Je suis sûr que tu t'accuses toi-même. Que diable! les meà culpà sont bons pour les jolies pécheresses qui ne se frappent la poitrine que pour pécher ensuite avec plus de liberté. Toi, un homme raisonnable, un savant, n'es-tu pas honteux, connaissant ta faute, d'y retomber sans cesse. Baille, Baille, mon doux ami, je vais me fâcher.

Aux choses sérieuses d'abord.—Ainsi, je te l'ai dit, j'ai écrit à Cézanne au sujet de la froideur avec laquelle il t'avait reçu. Je ne puis mieux faire que de te transcrire ici, textuellement, les quelques mots qu'il m'a répondus à cet égard; les voici:

—«Tu craindrais, d'après ta dernière lettre, que notre amitié avec Baille faiblit. Oh! non, car, morbleu, c'est un bon garçon; mais tu sais bien qu'avec mon caractère comme ça, je ne sais trop ce que je fais, et donc si j'avais envers lui quelques torts, eh bien, qu'il me les pardonne: mais autrement, tu sais que nous sommes très bien ensemble, mais j'approuve ce que tu me dis, car tu as raison. Donc nous sommes toujours très amis.»

Tu le vois, mon cher Baille, j'avais bien jugé que ce n'était qu'un nuage léger qui s'évanouirait au premier vent; je t'avais bien dit que ce pauvre vieux ne sait pas toujours ce qu'il fait, comme il l'avoue assez plaisamment lui-même; et que, lorsqu'il vous chagrine, il ne faut pas s'en prendre à son cœur, mais au mauvais démon qui obscurcit sa pensée. C'est une âme d'or, je le répète, un ami qui peut nous comprendre, aussi fou que nous, aussi rêveur.—Je ne suis pas d'avis qu'il connaisse les lettres échangées entre nous, au sujet de votre paix; il faut même qu'il croie que j'ai agi à ton insu, qu'il ignore, en un mot, que tu t'es plaint de lui, que vous avez été brouillés un instant.—Quant à ta conduite envers lui jusqu'au mois d'août, époque à laquelle nos belles parties recommenceront, elle doit être celle-ci,—toujours selon moi, bien entendu:—tu lui écriras régulièrement quelques lettres, sans trop te plaindre des retards qu'il pourra mettre lui-même à te répondre; que ces lettres soient comme par le passé, affectueuses, surtout exemptes de toute allusion, de tout souvenir qui pourraient rappeler votre petite brouille; en un mot, qu'il en soit entre vous comme si rien ne s'était passé. C'est un convalescent que nous traitons, et si nous ne voulons pas de rechute, évitons les imprudences.—Tu comprends ce qui me fait parler ainsi, la crainte de voir se rompre notre amical triumvirat. Aussi tu excuseras mon ton de pédant, mes craintes exagérées, mes précautions peut-être inutiles, en mettant le tout sur l'amitié que je vous porte à tous les deux.

Je voudrais te faire comprendre ma maladie morale.—Lorsque je jette un regard à l'horizon, je me vois seul; rien ne m'attache à la vie, ni haine, ni amour. Je me demande avec angoisse si je n'ai pas de cœur, si le ciel m'a fait misérable, si je ne suis qu'un tas de boue incapable de briller. La solitude, la solitude sans forme, voilà ce qui m'effraye; et cette solitude, étrange chose, c'est moi qui me la suis créée. Moi, qui ne croyant personne digne de ma confiance, suis resté sans ami, sans maîtresse, dans cet immense Paris, moi qui, de crainte de n'être pas compris, n'ai rien dit, rien confié. Suis-je donc un sot orgueilleux? Je me juge sévèrement et pourtant je me juge exempt d'orgueil. Si j'ai agi ainsi, si je me suis enfermé, en égoïste, avec mes joies et mes douleurs; c'est que jusqu'à présent je n'ai pas encore trouvé une âme qui sympathise avec la mienne; c'est que je me suis agité dans un monde d'imbéciles, sans cœur pour la plupart. La solitude, ô mon Dieu! la solitude peuplée de chères visions, est bien calme, bien douce, mais il arrive un moment où le rêve du poète ne lui suffit plus, où son âme ne peut plus se contenter d'ombres vaines. Alors il cherche autour de lui ce qu'il a vu en songe, il ne le trouve pas et il souffre. Il veut revenir à son rêve, mais le rêve ne veut plus de lui; la solitude ne lui parait plus qu'un grand abîme noir, et il souffre. Il souffre toujours et partout.—Parfois je vais dans un théâtre, sur une place publique, pour m'étourdir; mais lorsque je me retrouve, le soir, seul dans mon lit, mon cœur se serre affreusement, je suis seul, seul de corps, seul d'âme. Je cherche en vain à me cramponner à la vie; je voudrais avoir une espérance qui me fasse vivre la veille pour le lendemain, je voudrais vivre, en un mot. Mais toujours, là, devant moi, s'étend le grand désert; à quoi bon la joie, à quoi bon la douleur, si cette joie, cette douleur n'est que pour moi, si je ne puis pas la partager avec une âme sœur. Vraiment, mon pauvre vieux, je suis bien malade, il me faut une suprême décision pour me tirer de là. Aurai-je le courage de la prendre?

Je viens de dire que je n'avais rencontré aucune âme qui sympathise avec la mienne. Tu sais bien le contraire, toi; Cézanne aussi. Mais vous êtes si loin, les lettres sont un si faible moyen. Qui sait si nous ne sommes pas destinés à passer notre vie les uns loin des autres. Aussi, lorsque je pense à vous, à vous les seuls auxquels je me confie, je souffre encore davantage: n'avoir rencontré que vous et vous perdre!

 

Docks, 16 mai, 1 heure.

J'ai encore attendu deux jours pour voir si rien ne venait—mais en vain. Je vais donc finir cette lettre tant bien que mal—sans te dire plus de sottise, mais n'en pensant pas moins.

Je ne sais si tu ignores que mons. Chaillan est ici depuis environ un mois. Il fait canne, le beau jeune homme! il va peindre au Louvre, le grand artiste! Vraiment, il n'y a que les imbéciles qui soient contents d'eux, qui s'admirent de bonne foi, jurent que rien n'est plus facile que de faire un chef-d'œuvre. Chaillan au Louvre! qu'en penses-tu? ô toi qui le connais. N'est-ce pas une verrue sur un joli visage, un tas d'ordures sur un parquet ciré? Chaillan au Louvre! que le diable m'emporte, si ce n'est du talent, je lui accorde du toupet.—L'autre soir, m'ennuyant grandement, je me dirigeais vers le nouvel appartement qu'il a choisi pour son auguste personne. Dans une rue étroite, une grande coquine de maison, haute, froide, dégoûtante. Je passe par une sale boutique, je gravis quatre étages d'un sale escalier. Je frappe. Il était neuf heures du soir; un beau dimanche qui, par hasard, avait vu briller le soleil et voyait scintiller les étoiles. Je frappe donc: silence complet, puis un Qui est là? suivi d'un Je commençais à m'endormir. Dormir à cette heure, un jour de fête, lorsque la nuit était si claire et si douce! Je manquai de dégringoler les quatre étages d'étonnement. Enfin, le beau Chaillan vint m'ouvrir, coiffé d'un superbe bonnet de coton et la bouche fendue par un incommensurable sourire. Il me fit voir une copie de la Descente de Croix de Rubens. Du Chaillan-Rubens, c'est triste, je t'en réponds, bien triste à voir. Heureusement il faisait nuit et je n'ai pas aperçu toute l'horreur de cette petite toile. Avec un air modeste: «C'est une ébauche, me disait-il, à grands coups, sans prétentions, je finirai cela plus tard, je le corrigerai». L'innocent! je connais cette comédie que chacun joue devant son œuvre, cette œuvre qu'il a tant soignée, qu'il a si souvent revue, et qu'il donne ensuite comme une simple ébauche, un simple canevas qu'il a jeté en quelques minutes sur la toile, sur le papier.—Une autre copie se balançait à un clou; mais celle-là, véritable ébauche, offrait un tel mélange informe de couleurs que je n'ai pu comprendre ni ce que c'était, ni de quel tableau elle était tirée.—Il m'a fort amusé, ce grave garçon, par ses réflexions, ses étonnements, sa bonhomie. J'aurais plus ri encore, si nous avions été deux; ne te souviens-tu pas de sa chambre à Aix, et de ce portrait qu'il avait fait gratis? Ce mot-là le peint tout entier.—Je fus chassé de sa mansarde par une odeur peu agréable qui s'exhalait; je suis encore dans une grande perplexité au sujet de ladite vapeur âcre, d'une puanteur sui generis. Était-ce un pot? était-ce la chambre elle-même? était-ce ...? Vraiment, voilà le problème le plus ardu que je connaisse.

Il est un autre Aixois à Paris en ce moment, c'est ton cousin, Coupin Albert. Ayant su son adresse, rue du Plâtre, 13, je m'y suis rendu le samedi de Pâques. Il reste là, chez un négociant, dans une fabrique de chapeaux, et je le trouvai tapant de tout son cœur sur du poil de lapin. Malgré la promesse que nous fîmes de nous revoir, je n'y suis plus retourné; un de ces jours cependant je compte aller lui serrer la main.

Le temps est fort inégal, un jour de beau temps, un jour de pluie. Je suis allé pourtant m'égarer sous les ombrages de Saint-Cloud, de Saint-Mandé et de Versailles; ces sites-là sont charmants, sauvages parfois, même pittoresques. Une bonne pipe à la bouche, un rêve doré dans la cervelle, et l'on peut encore y passer de doux instants. Nous irons visiter ces bois l'année prochaine, alors que tu seras ici, et que mercredis et dimanches t'appartiendront; ce sera pour moi un temps de joie folle, en comparaison du temps présent. Je t'aurai près de moi; je ne désespère pas d'entraîner Cézanne. Oh! la belle vie, la belle vie que nous mènerons!

Hier soir, j'étais à ma fenêtre du premier, fenêtre qui donne sur la rue. Je regardais la foule, qui s'écoulait bruyante et pressée; il pouvait être dix heures. Voici venir deux hommes ivres, criant et gesticulant: «Vois-tu, disait l'un, je te donnerais dix mille francs,—si je les avais. Tu es un homme d'honneur, et je suis ton ami.» Et là-dessus, ils s'embrassèrent, larmoyant et se serrant à s'étouffer. N'est-il pas étonnant que l'ivresse, chez la plupart, éveille les bons sentiments? N'as-tu pas remarqué que, dans ces moments, l'égoïsme, les calculs d'intérêt disparaissent, que ce sont des moments d'effusion, de générosité?—On perd sa raison, me diras-tu. C'est vrai; mais il semble que la partie de raison que l'on perd soit la partie méchante, celle que donne le contact des hommes. On est tout cœur, on est franc, rieur; en un mot, l'homme ivre, perdant le sentiment des dangers, perdant sa dissimulation, fruits des rapports entre hommes civilisés, revient à l'état nature, tel que l'a créé Dieu, sinon que sa pensée est obscurcie. Buvons donc, et du meilleur!

Je termine cette lettre, qui n'est pas des plus intéressantes, en t'accusant une dernière fois de paresse. Je veux, au mois d'août, te montrer le nombre de lettres de Cézanne, et te faire rougir en le comparant à celui des tiennes.

N'importe, je te serre la main très affectueusement.

Ton ami,

E. Zola.


X

Paris, 2 juin 1860.

Mon cher Baille,

Je n'ai encore pu retrouver ton avant-dernière lettre, égarée sans doute par la poste. Je me contente donc de répondre à celle du 24 mai; c'est déjà une tâche assez lourde.

Quant aux reproches que je t'adressais, je suis bien forcé d'en rétracter une partie, et pour ton indisposition, et pour cette missive perdue. J'ai toujours maudit de bon cœur les exercices gymnastiques; mais, depuis ton accident, je suis encore plus courroucé contre eux. Se donner une blessure, une souffrance de toute la vie, et cela en grimpant à un trapèze! Mon pauvre vieux, je te plains et, en même temps, je suis un peu en colère contre toi.

Tu me parles d'Indiana, tu m'en donnes une courte analyse, puis tu tâches de voir la pensée qui a donné naissance à cette œuvre. Je crois que tu l'as lue trop rapidement pour bien la comprendre. J'étais bien jeune lorsque je l'ai dévorée, comme toi; mais, autant que je puis m'en souvenir, elle ne m'a laissé qu'une impression pénible. George Sand y reconnaît que le bonheur ne peut exister dans le mariage, et qu'un amant est aussi incapable de le donner qu'un mari. Quel est donc le sort de cette Indiana, de la femme dont elle est la personnification? Malheureuse en ménage, malheureuse en amour, qu'elle reste fidèle, qu'elle devienne adultère, elle ne trouve partout que larmes et sanglots. N'est-ce pas décourageant? Pas une oasis où se reposer, deux abîmes aussi profonds, aussi noirs l'un que l'autre, et, pour comble d'infortune, presque toujours les deux à la fois. Chacun sait que George Sand n'est pas partisan du mariage; aussi, rien de plus terrible pour moi que de voir cet auteur niant l'amour hors du mariage, c'est le nier partout, c'est à décourager les cœurs de vingt ans. Comme je n'ai plus bien présent à la mémoire le livre dont je te parle, il se peut que je me trompe. Cependant, je crois résumer la pensée de l'écrivain en répétant que, nous montrant d'abord la jalousie du mari et ensuite l'égoïsme de l'amant, nous faisant voir combien les hommes sont petits auprès des femmes, il exalte ces dernières et conclut qu'elles seules savent aimer. Seulement,—et c'est là le drame pénible,—en mettant la femme sur un haut piédestal, en l'élevant au-dessus de la foule, il l'isole par là même et la fait pleurer sur sa solitude. Je crois me rappeler maintenant qu'Indiana finit par trouver un amant digne d'elle; mais ce dénouement, donné peut-être aussi pour contenter le lecteur, ne saurait vous faire oublier ce qu'a souffert Indiana avec Raymond; on n'en reste pas moins triste et découragé.—D'ailleurs, je relirai ce volume et je t'en reparlerai.

J'aborde maintenant la partie capitale de ta lettre. Je me tairais peut-être s'il ne s'agissait que de moi, chétif; mais me juger comme tu le fais, c'est juger toute l'école lyrique moderne; non pas que je me compare un instant à nos maîtres, je n'ai d'ailleurs rien produit,—mais parce que tu sembles plutôt t'attaquer à la poésie lyrique en général, qu'à mes méchants vers en particulier.—Lorsqu'on juge un homme, on doit nécessairement avoir égard à l'époque sous laquelle il vit, aux idées qui l'ont accueilli au sortir du berceau. Tu as parfaitement compris cela et tu traces de moi un portrait un peu de fantaisie, le portrait du poète du xixe siècle.—Comment, vas-tu dire, avec tous les blâmes que je t'adresse, tu prétends que j'ai fait là le portrait d'un Musset, d'un Lamartine, d'un Victor Hugo? Certes oui; ce que tu me dis, on le leur a dit fort souvent, et plus durement encore. Pour ma part, je trouve que ta critique à mon égard n'est nullement sévère; toute mon excuse est dans le temps où je vis. Notre siècle est un siècle de transition; sortant d'un passé abhorré, nous marchons vers un avenir inconnu. Comme nous sommes Français, c'est-à-dire impatients par excellence, nous nous hâtons, nous nous hâtons. Ainsi donc, ce qui caractérise notre temps, c'est cette fougue, cette activité dévorante; activité dans les sciences, activité dans le commerce, dans les arts, partout: les chemins de fer, l'électricité appliquée à la télégraphie, la vapeur faisant mouvoir les navires, l'aérostat s'élançant dans les airs. Dans le domaine politique, c'est bien pis: les peuples se soulèvent, les empires tendent à l'unité. Dans la religion, tout est ébranlé; à ce monde nouveau qui va surgir, il faut une religion jeune et vivace. Le monde se précipite donc dans un sentier de l'avenir, courant et pressé de voir ce qui l'attend au bout de sa course. Que fera donc le poète? sera-t-il ce romancier du xvie siècle flagellant sans pitié les vices de son temps, buvant frais et se moquant de Dieu et de Satan? Sera-t-il ce tragique du xviie siècle, portant perruque et rangeant mathématiquement ses alexandrins deux par deux? Sera-t-il enfin ce philosophe du xviiie siècle, niant tout, afin de nier le droit divin qu'invoquaient les rois, ébranlant l'ancienne société pour en faire germer une nouvelle sur ses débris? Non, ce qui s'est fait dans ces temps passés a eu sa raison d'être; mais nous serions parfaitement ridicules de nous lever comme des momies de leur tombeau, et de venir déclamer à la foule béante des railleries qu'elle ne comprendrait pas. Et, quand même nous voudrions renier la date de notre naissance, nous ne le pourrions pas; le poète peut emprunter la forme de Rabelais, de Corneille, de Voltaire; mais l'idée sera toujours moderne. Ce seront toujours ces élans vers Dieu, ces cris d'une âme qui demande avec des pleurs la sainte croyance des temps évangéliques, le saint amour de la femme; ce seront ces blasphèmes d'un cœur ulcéré par le doute et qui, en reniant tout ce qu'il y a de pur et de saint, recherche avec angoisse à recevoir un démenti. Ce sera toujours ce poète saisissant la plume au berceau, ne faisant plus de la littérature avec un traité de rhétorique, mais avec les blessures de son cœur; se sauvant des pédagogues, qui ne sont pas de son temps, et, dans une sublime ignorance, racontant ses chères visions. Ce sera toujours ce poète interrogeant le futur, divaguant et se perdant dans la nue pour aller demander le grand mal au Seigneur, bâtissant utopies sur utopies, toujours dévoré par sa fiévreuse activité. Même, j'irai plus loin, la paresse rêveuse, ces moments où l'on sommeille à demi, regardant les nuages glisser, qu'est-ce, sinon un résultat de l'activité dont je te parle? Il serait trop long d'écrire ce qu'on ressent, on préfère le rêver,—j'en parle sciemment. Voilà ce que sont les poètes de notre siècle, voilà notre école lyrique. Je parle de tous, des bons comme des mauvais, de ceux qui écrivent comme de ceux qui n'écrivent pas.—Vous autres, lycéens, vous avez ce grand défaut, c'est que vous n'êtes pas de votre temps. Vous ne vivez pas dans le passé; puis, lorsque vous sortez des bancs, vous restez tout étonnés de notre manière de faire. Vous savez bien ce qu'on faisait sous François Ier; mais, sous Napoléon III, c'est une autre chanson. Les esprits jeunes suivent bientôt la pente commune; mais les esprits encroûtés dans un travail bestial grondent toujours comme des ours en mauvaise humeur, blâmant ceci, blâmant cela, et s'écriant toujours: «. Ah! jadis!» Les sots! dédaignant notre époque si belle, si sainte! Lorsque la mère porte encore son enfant dans son sein, on s'incline devant elle; inclinez-vous donc, brutes, devant notre siècle plein de promesses pour vos petits-neveux.—Je ne dis pas cela pour toi, au moins, et tu ne serais pas mon ami si tu ressemblais à certains quadrupèdes savants que j'ai connus.

Tu vois donc que tes blâmes ne m'ont blessé en aucune façon: tu m'as dit que je suis de mon temps, c'est juste, et je t'en remercie;—non pas que je me drape dans mon ignorance comme un gueux espagnol dans son manteau troué; non pas que je pense que Musset ignorait comme moi le français et l'orthographe; ce serait d'un sot orgueilleux. Au contraire, j'ai toujours eu l'idée d'étudier la grammaire à fond, l'histoire, etc. Mais un sot savant est plus sot qu'un sot ignorant et si, sottise il y a chez moi, j'aime mieux qu'elle soit ignorante que savante. D'ailleurs, la science n'est pas mon affaire; c'est un lourd fardeau, très difficile à mettre sur les épaules. Je le répète, toute mon ambition est de connaître la grammaire et l'histoire. Que ferais-je du reste? j'aime mieux tout tirer de moi que de le tirer des autres.

Quant à ton reproche si souvent répété de ne pas aimer les classiques, je ne le mérite en aucune façon. Je t'ai déjà dit souvent que j'admirais beaucoup ces messieurs, j'aime le beau partout où je le trouve. Je les lis même quelquefois, je vais voir jouer leurs œuvres. Tu m'accuses de systèmes et tu as tort; rien n'est moins systématique que mon esprit, et c'est bien pour cela que je n'ai jamais pu souffrir les pédants, reproche, je dirai louange, que tu me fais aussi et que je mérite pleinement.

Tu m'accuses de manquer de sang-froid, de bon sens et de raison. Ces mots sont fort élastiques et je ne les comprends pas trop bien; d'ailleurs, je te renvoie à ce que je te dis plus haut sur nos poètes.

Ensuite tu quittes le poète et tu t'adresses à l'homme. Tu m'accuses de ne pas envisager la réalité avec courage, de ne pas me créer une position qu'on puisse avouer. Mon pauvre vieux, tu parles comme un enfant. La réalité, mais ce n'est qu'un mot pour toi! Où l'as-tu rencontrée, où t'es-tu heurté contre elle, toi, toujours enfermé dans un lycée, sûr le matin d'avoir du pain pour le soir, toi qui marches droit à un but réel, et que le rêve n'égare plus depuis longtemps. La réalité! vraiment oui, je la connais, et tu n'as que faire de m'en parler. Tu ressembles à cet aveugle qui indiquait les bornes du chemin à son compagnon, possédant deux bons yeux. D'ailleurs, pourquoi t'en vouloir, tu ne peux me juger que par mes lettres, que par ces lettres si chères où je rêve, où je vis. Tu ne sais pas la lutte que je souffre intérieurement, tu ne sais pas le parti que je vais prendre. Le rieur, le poète, voilà celui que vous voyez, ô mes amis, mais l'homme s'est caché jusqu'ici, peut-être par amour-propre, peut-être par d'autres raisons. A toi, mon meilleur ami, à toi et à Cézanne, je vous dirai tout un jour, mais croyez bien l'un et l'autre que je ne suis pas cet étourdi que vous pensez, que je ne prends un parti qu'après y avoir longtemps réfléchi, que la réalité m'occupe tout le jour et que je ne rêve que pour me délasser. D'ailleurs, je ne te le cacherai pas, je ne veux une position que pour me permettre de rêver à l'aise. Tôt or tard j'en reviendrai à la poésie; ce que je désire, c'est de pouvoir m'y livrer sans être à charge à personne et de pouvoir manger un morceau de pain et boire un verre d'eau. Tu me parles de la fausse gloire des poètes; tu les appelles fous, tu cries que tu ne seras pas aussi sot qu'eux, d'aller pour un applaudissement mourir dans un grenier. Je t'ai déjà dit, dans une de mes lettres, une chose qui aurait dû t'empêcher d'avancer de nouveau ce blasphème. Crois-tu donc que le poète ne travaille que pour la gloire? crois-tu donc qu'il n'est poussé à chanter que par ce mobile? Non, il prend sa lyre dans la solitude, perd de vue ce monde, et ne vit que dans le monde des esprits. C'est sa vie, pourquoi le railler, l'accuser de folie: il te dira que tu ne le comprends pas, que tu n'es pas poète, et il aura raison. Je veux vivre heureux: voilà ton éternel refrain. Eh! mon Dieu, tout le monde veut vivre heureux; tu as ton bonheur, le poète a le sien: chacun marche où Dieu l'appelle, le lâche est celui qui se plaint des épines et refuse d'avancer.

Bien entendu, que nos différentes manières de voir ne fassent pas faiblir notre amitié. Tu me connais et tu sais que je ne suis rien moins que fat. Je sais ce que je veux; je n'ai jamais cherché à me dresser sur la pointe des pieds. Aussi, si je combats quelques-unes des idées contenues dans ta dernière lettre, ce n'est pas que je trouve ta critique trop sévère, au contraire. Tu me vantes, tu m'appelles poète et je ne suis qu'un pauvre rêveur. C'est tout simplement que nos idées ne sont pas les mêmes. Je te réponds franchement en ami, ne craignant pas de te blesser, et sur que ma franchise ne sera pas mise par toi sur le compte de l'irritation.

Je suis pressé et suis obligé de quitter ce sujet. Je comptais répondre phrase par phrase à ta lettre et je me vois forcé de garder le silence sur bien des points. Je me contenterai d'ajouter que j'ai lu La Bruyère et que je l'admire autant que toi.

Le vieux Cézanne me dit dans chacune de ses lettres de te souhaiter le bonjour. Il me demande ton adresse, pour t'écrire fort souvent. Je m'étonne qu'il ne la sache pas, et cela prouve, non seulement qu'il ne t'écrivait pas, mais que tu gardais le même silence que lui. Enfin, comme c'est une demande qui montre ses bons sentiments, je vais le satisfaire. Voilà donc une petite brouille passée à l'état de légende.

Ma vie n'est pas aussi triste que cet hiver. Je ne suis pas aussi seul, je sors un peu plus, enfin je suis plus actif et moins songeur. Je crois que mon mauvais temps est fini: voici le mois de septembre qui vient, mois où j'espère t'avoir à Paris; d'un autre côté, Cézanne peut venir, et notre trio serait au grand complet. J'ai pris une ferme résolution, je te la dirai dès que je l'aurai mise à exécution.

Chaillan te souhaite le bonjour. Il doit faire mon portrait, nu, quelque peu drapé, tenant une lyre antique et les yeux au ciel: je m'apprête à rire comme un bossu. Tu me proposes de m'écrire une lettre sur le style, j'accepte de grand cœur, je t'en supplie même d'autant plus que ce sont des questions auxquelles j'ai longtemps rêvé. En attendant, pousse-toi de l'agrément, comme dit Cézanne: bois, ris, fume, et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Je te serre la main. Mes respects à tes parents.

Ton ami,

E. Zola.

Cette lettre est fort embrouillée, tant pis. J'avais préparé un nouvel article sur l'amour, je te l'enverrai plus tard.


XI

Paris, 10 juin 1861.

Mon cher ami,

Je subis depuis quelques jours une rude attaque de spleen. Cette maladie offre chez moi des caractères singuliers; abattement mêlé d'inquiétude, souffrance physique et morale. Tout me semble couvert d'un voile noir; je ne suis bien nulle part, j'exagère tout en douleur comme en joie. De plus, d'une indifférence presque complète du bien et du mal: ma vue troublée, incapable de juger. Et enfin un ennui immense décolorant et déflorant toutes mes sensations: un ennui qui me suit partout, changeant ma vie en fardeau, annulant le passé et souillant l'avenir. Plus je vais, et plus je vois nettement ma malheureuse position. Résolu de faire un travail quelconque pour vivre, je ne puis pas même trouver ce travail. Ce n'est pas assez de douleur d'avoir dit adieu à la vie que je rêvais, il faut encore que la réalité ne veuille pas de moi, lorsque je me soumets à elle. Pauvre oiseau qui consentirait à laisser couper ses ailes, puis qui, le sacrifice accompli, chancellerait sur ses pattes et ne pourrait marcher! D'ailleurs, si je trouvais un emploi, quel chemin de traverse pour arriver à mon but! Quels obstacles à vaincre, quelle lutte de chaque jour! Accomplir un rôle de machine, travailler le jour pour du pain, puis dans les moments perdus revenir à la Muse, tâcher de se créer un nom littéraire, certes, c'est le rêve le plus irréalisable que j'aie fait! Je t'avouerai cependant, ce n'est pas cette existence de lutte sourde qui m'effraye; il ne s'agit que d'avoir de la constance et de l'espoir. Mon tourment de chaque jour est de voir mes recherches vaines jusqu'ici; décidé à prendre la première place venue, je tremble que cette place ne me cloître entièrement, qu'elle n'exige toutes mes heures, même celles que je destine à la Muse. C'est cette vague terreur de l'inconnu qui me trouble; c'est en quelque sorte la cause du spleen dont je te parlais tantôt. Joins à cela, je ne sais quelle maladie physique, sur laquelle aucun médecin ne m'a répondu d'une manière satisfaisante. Mon système digestif est profondément troublé. J'éprouve des pesanteurs dans l'estomac et les entrailles; tantôt je mangerais un bœuf, tantôt la nourriture me dégoûte. Ce mal tout physique réagit sur le moral; et on ne saurait trouver un garçon de plus maussade compagnie que moi, lorsque, tout à la fois, mon ventre et l'avenir m'inquiètent.

Après tout, si ma position doit s'améliorer un jour,—et il faut l'espérer,—je n'en veux pas trop au ciel de me faire connaître le revers de la médaille. Au fond, ma gaieté est toujours vivace; un mot, un geste, un rien la fait éclater, rieuse et bavarde. La surface seule est triste chez moi; si quelquefois le découragement pénètre plus loin, ce n'est que pour un temps; bientôt la moindre pensée me distrait, le moindre plan de poème ou de nouvelle, je caresse cette pensée, et, lorsque je reviens à la réalité, je la vois tout différemment; les contours trop aigus se sont arrondis, les laideurs ne sont plus repoussantes. Je la vois sans trop de chagrin, nous finissons même par faire bon ménage. Et la conclusion est toujours que je ne saurais être misérable, que je ne suis pas un imbécile et que je parviendrai à me suffire.—D'ailleurs, j'ai fait grande provision de philosophie; je lis et relis Montaigne; homme de grand sens, ne se prononçant jamais pour telle ou telle secte, ou plutôt se prononçant tour à tour pour le bien qu'il remarque en chacune d'elles, il possède en quelque sorte une philosophie essence de toutes les philosophies. Je me plais beaucoup avec lui. Il m'apprend une foule de choses, me console et m'encourage toujours, enfin me fait supporter mes peines avec un sourire et accepter mes joies sans éclats insensés. C'est là l'homme qu'il me fallait: point de pédantisme, point de ces grands mots qui m'effarouchent, une raison droite, parfois railleuse, toujours élevée. Il n'est pas jusqu'à son style, ce bon vieux style français qui ne m'attache à lui; j'aime cette allure libre, cette grammaire, cette orthographe si peu stables; j'aime ces tournures singulières, mais justes, ces phrases mal polies, contournées et bizarres, mais puissantes et toujours vraies. En un mot, je suis son disciple, son fervent admirateur; et c'est bien le moins de lui donner mon amour, à lui, qui me donne sa fermeté, sa gaieté.

Je ne sais trop, à vrai dire, quel sera le résultat des mois qui s'écoulent. Si je n'avais pas ma mère, je me serais fait soldat. Ne crois pas que ce soit une pensée d'enfant né dans une heure de tristesse; c'est tout simplement la conclusion de ce qui m'arrive en idées et en faits depuis un an. Comme je n'ose seulement pas en parler à ma famille, je continue donc à chercher un emploi. Je te l'ai souvent répété: un travail pour vivre et pour me faciliter la littérature, c'est là ce qu'il me faut trouver; c'est là en quelque sorte le pivot sur lequel doit tourner mon existence, le but que je poursuis, tantôt riant, tantôt pleurant.

Je vois Cézanne rarement. Hélas! ce n'est plus comme à Aix, lorsque nous avions dix-huit ans, que nous étions libres et sans souci de l'avenir. Les exigences de la vie, le travail séparé, nous éloignent maintenant. Le matin Paul va chez Suisse, moi je reste à écrire dans ma chambre. A onze heures nous déjeunons, chacun de notre côté. Parfois à midi, je vais chez lui, et alors il travaille à mon portrait. Puis il va dessiner le reste du jour chez Villevieille; il soupe, se couche de bonne heure, et je ne le vois plus. Est-ce là ce que j'avais espéré?—Paul est toujours cet excellent fantasque garçon que j'ai connu au collège. Pour preuve qu'il ne perd rien de son originalité, je n'ai qu'à te dire qu'à peine arrivé ici, il parlait de retourner à Aix; avoir lutté trois ans pour son voyage et s'en soucier comme d'une paille! Avec un tel caractère, devant des changements de conduite si peu prévus et si peu raisonnables, j'avoue que je demeure muet et que je rengaine ma logique. Prouver quelque chose à Cézanne, ce serait vouloir persuader aux tours de Notre-Dame d'exécuter un quadrille. Il dirait peut-être oui, mais ne bougerait pas d'une ligne. Et observe que l'âge a développé chez lui l'entêtement, sans lui donner des sujets raisonnables de s'entêter. Il est fait d'une seule pièce, raide et dur sous la main; rien ne le plie, rien ne peut en arracher une concession. Il ne veut pas même discuter ce qu'il pense; il a horreur de la discussion, d'abord parce que parler fatigue, et ensuite parce qu'il lui faudrait changer d'avis si son adversaire avait raison. Le voilà donc jeté dans la vie, y apportant certaines idées, ne voulant en changer que sur son propre jugement; d'ailleurs, au demeurant le meilleur garçon du monde, disant toujours comme vous, effet de son horreur pour la discussion, mais n'en pensant pas moins selon sa petite tête. Lorsque ses lèvres disent oui, la plupart du temps son jugement dit non. Si, par hasard, il avance un avis contraire et que vous le discutiez, il s'emporte sans vouloir examiner, vous crie que vous n'entendez rien à la question et saute à autre chose. Allez donc discuter, que dis-je? converser seulement avec un garçon de cette trempe, vous ne gagnerez pas un pouce de terrain et vous en serez quitte pour avoir observé un caractère fort singulier. J'avais espéré que l'âge aurait apporté quelques modifications en lui. Mais je le retrouve tel que je l'ai laissé. Mon plan de conduite est donc bien simple: ne jamais entraver sa fantaisie; lui donner tout au plus des conseils très indirects; m'en remettre à sa bonne nature pour la continuation de notre amitié, ne jamais forcer sa main à serrer la mienne; en un mot, m'effacer complètement, l'accueillant toujours avec gaieté, le cherchant sans l'importuner, et m'en remettant à son bon plaisir pour le plus ou le moins d'intimité qu'il désire entre nous. Mon langage t'étonne peut-être, il est cependant logique. Paul est toujours pour moi un bon cœur, un ami qui sait me comprendre et m'apprécier. Seulement, comme chacun a sa nature, par sagesse je dois me conformer à ses humeurs, si je ne veux pas faire envoler son amitié. Peut-être pour conserver la tienne emploierais-je le raisonnement; avec lui ce serait tout perdre. Ne crois pas qu'il y ait quelque nuage entre nous; nous sommes toujours très unis, et tout ce que je viens de dire vient assez mal à propos de circonstances fortuites qui nous séparent plus que je ne le voudrais.

J'ai une véritable indigestion d'alexandrins. Le poème de l'Aérienne que je viens de terminer a environ douze cents vers. Tu ne saurais croire l'effet que me produit ce travail achevé; c'est comme une lassitude mêlée de désenchantement. Je hais l'écriture; mon rêve une fois sur le papier n'est plus à mes yeux qu'une rapsodie. Ah! qu'il est préférable de se coucher sur la mousse, et là, de dérouler tout un poème par la pensée, de caresser les diverses situations sans les peindre par tel ou tel mot. Que ce récit, aux contours vagues, que l'esprit se fait à lui-même, l'emporte sur le récit froid et arrêté que raconte la plume aux lecteurs! Dans l'un, l'idée règne seule, légère et lumineuse; dans l'autre, la matière pèse sur les ailes du poète et dispute l'espace à son vol. Par malheur, on veut se faire entendre et, dès lors, il faut écrire; il est peu de poètes assez sages pour consentir à n'être poète que pour eux; et pourtant c'est le seul moyen de conserver sa poésie fraîche et gracieuse. La matière, voilà ce qui tue, voilà l'éternel antagoniste de l'idée, ce qui met un frein à toute inspiration. Que de fois on pense bien, tout en disant mal.

Une période de douze syllabes, coupée en deux membres égaux par une césure et de plus terminée par une rime, voilà le vers, voilà l'outil, toujours le même, donné au poète pour exprimer toutes les harmonies possibles, l'éclat de rire et le sanglot, les bruits des mers, des vents, des forêts. Certes, la matière est ingrate, la lyre n'a qu'une corde et que d'habileté il faut pour en tirer plusieurs sons. L'école romantique, qui a tout osé, n'a pas cependant augmenté ni diminué le nombre des syllabes d'un alexandrin. C'est dire qu'on ne l'osera jamais, pas plus moi qu'un autre. Quant à la césure, elle a été fort maltraitée par ladite école romantique. Ils se sont plu à qui mieux mieux à la rejeter qui au commencement, qui à la fin du vers; la place où on la voit le plus rarement dans certaines pièces de Musset est justement le milieu du vers où elle trônait depuis des siècles. Le vers qui est né de ces espiègleries, coupé et ne marchant que par saccades, a eu son temps et ses applaudissements. Mais il serait maladroit de vouloir le faire revivre; outre qu'on encourrait à juste titre le reproche de pastiche, on rééditerait une singularité qui, pour être originale, n'en est pas moins d'un certain mauvais goût. Ce que l'on supporte dans les écrivains de 1830, en raison de la puissante impulsion qu'ils ont imprimée en littérature, on le blâmerait dans un poète de nos jours. Ces vers-là ont pour excuse leur acte de naissance; puis on les pardonne à un auteur qui a fait ses preuves ailleurs et qui, dans un jour de boutade, semble dire au public: «Je te fais de mauvais vers, mais je pourrais en faire de bons, si je voulais». L'étude des romantiques est certes une des plus importantes pour les grands poètes. Ils ont semé les germes de l'avenir; seulement, comme ils réagissaient contre un autre principe, ils ont tout exagéré. Les classiques étaient d'une rigide exactitude à l'égard de la césure, ce qui coupait mathématiquement leurs vers et produisait à l'oreille le bruit monotone de six syllabes revenant toute la durée du morceau; il faut joindre, pour bien comprendre cet effet, l'absence entière des rejets. La jeune école, impatientée de cette lourde musique, se lève en masse et casse les vitres; alors tombe un véritable déluge de vers estropiés, on abolit la césure et l'on proclame le règne du rejet. Bizarre manifestation, entièrement vicieuse chez le poète sans talent, mais revêtant une allure décidée et originale lorsqu'un Musset la produit. Que fera donc le poète de nos jours devant les classiques si lourds et les romantiques frisant de si près le mauvais goût. Évidemment, il prendra un juste milieu, il déplacera la césure lorsque son idée le demandera et lorsque l'harmonie y gagnera au lieu d'y perdre; il emploiera le rejet sobrement, surtout il ne l'emploiera jamais sans raison, mais comme La Fontaine pour produire un effet de style. Telles sont mes opinions sur le rejet et la césure.—Si je passe maintenant à la rime, j'avouerais que dans un vers c'est elle dont je prendrai le moins de souci. Je la prends comme elle vient; riche, suffisante, pauvre, ce m'est tout un; c'est une rime et c'est ce qu'il me faut. J'aime mieux un mot naturellement amené par la pensée et rimant vrai, qu'un mot rimant bien et couchant avec la pensée elle-même. D'ailleurs, je ne me suis jamais expliqué la religion de la rime riche. On allègue, je crois, l'harmonie qu'elle met dans le vers. C'est tout bonnement une grossière erreur; Victor Hugo, qui a perdu la césure dans l'esprit des honnêtes gens, ne s'est pas aperçu qu'en proclamant l'excellence de la rime riche, il créait une autre césure de beaucoup plus tyrannique et monotone. Est-il rien, en effet, qui endorme l'esprit comme la répétition de deux ou trois syllabes identiques. Je prendrai pour exemple la pièce de ce poète intitulée Navarin. Tu te souviens sans doute des petits vers: «Où sont, enfants du Caire...» Appelle-t-on cela de l'harmonie? Pour moi, ce n'est qu'une succession de mêmes sons, un chant monotone, fort propre à bercer un enfant. D'ailleurs, il est complètement faux de faire résider la musique du vers dans la dernière syllabe; selon moi, les onze autres pieds ont le droit de réclamer. Pour conclure, si l'on me demandait de quoi dépend l'harmonie du vers, je répondrais: D'abord de l'arrangement des syllabes longues ou brèves, ouvertes ou fermées, puis de la position habile de la césure; enfin des rejets que l'on se permet en chemin. Je ne veux pas dire par là que la rime est inutile et que peu importe qu'elle existe. Au contraire, je reconnais sa nécessité, sans elle le vers ne serait pas. Mais ce qui m'exaspère, c'est de voir des poètes, hommes de génie d'ailleurs, mettre une cheville pour avoir le plaisir de rimer richement. Eh! rimez richement, lorsque votre pensée le voudra, mais lorsqu'il vous faudra changer votre pensée, pour obéir à l'harmonie qui n'est que dans vos cervelles, rimez pauvrement. On me dira peut-être que je crie après les rimes riches, parce que je n'en ai que de pauvres à mon service. Si mes raisons ne te semblent pas bonnes, pense ce que tu voudras.—J'ai une sainte horreur de la cheville. C'est, à mon avis, la lèpre qui ronge le vers. Un vers est-il mauvais, cherchez bien, c'est qu'il cache une cheville. Cette hideuse chose ne se présente pas toujours sous l'aspect d'un adjectif malencontreux. Quelquefois, une épithète bien choisie n'est qu'une heureuse cheville. D'autres fois, elle se dissimule sous l'apparence d'un hémistiche, d'un vers tout entier. C'est dans ces deux cas surtout que je la déteste, d'autant plus qu'elle échappe à la foule, qu'on ne peut la montrer du doigt et la faire huer, mais si elle ne s'étale pas aux yeux, on la sent, le vers est mou, filandreux, il y a longueur dans le sujet, rien ne se détache et tout vous crie: Cheville! Cheville! Cheville! Elle m'irrite encore, lorsque, pour se faire supporter, elle choisit quelque joli petit mot qui ne signifie rien, mais après lequel on n'a pas le courage de crier, tant il est grêle et menu. Telles sont les épithètes, fleurs, frais, parfumé, etc., etc. Tu pourrais croire, d'après ce que je te dis, que mes vers sont exempts de toute cheville. Hélas! que tu te trompes. Mon vers idéal est sobre, nerveux, sans exclure la grâce; mais combien mon vers pratique est encore bavard, mou et plein d'afféterie.—Je voulais te donner mes opinions sur la forme en poésie, mais je suis obligé de m'arrêter avant la fin et après avoir omis une foule de choses, crainte de manquer de papier.

Tu gardes un silence tant soit peu égyptien. Le travail t'accable, c'est fort bien; mais tu oublies que tu as des amis à Paris que pourrait inquiéter la mauvaise santé. Je t'ai écrit trois lettres depuis ta dernière épître. Une, de huit pages, répondant à ces soupçons que M. Cézanne avait eus sur nous, les deux autres plus courtes et contenant chacune quelques lignes de Paul. Les trois ont été adressées chez M. de Battini. Comme ton silence pourrait me faire croire que notre intermédiaire est infidèle, je t'envoie celle-ci chez tes parents, assuré qu'elle te parviendra toujours. D'ailleurs, même si tu n'as pas reçu mes lettres, ce ne serait pas une raison pour garder le silence pendant deux mois. Ainsi donc vite une réponse me rassurant sur ta santé et me donnant des nouvelles de ton travail. Dis-moi aussi si tu as reçu mes trois lettres. Je ne t'écrirai qu'après ta réponse.—Courage.—Mes respects à tes parents.

Je te serre la main. Ton ami,

Émile Zola.


XII

Paris, 15 juin 1860.

Mon cher Baille,

Je viens de lire André Chénier. Tu m'as promis une lettre sur le style—lettre que je verrai Dieu sait quand,—et en attendant de connaître tes idées à cet égard, je vais, à propos de ce poète, te communiquer ma manière de voir. Bien entendu que Chénier est hors de cause; que je reconnais toute la grâce de ses vers, que je m'incline devant son génie. Je ne veux plus te faire une critique de ses poésies, te dire ce que tu liras partout; je le répète, je ne veux que te donner les réflexions générales que j'ai faites en lisant.

Chénier a fait des poèmes, des idylles, des élégies.

Parmi ses poèmes, le seul qui soit terminé est celui de l'Invention. Étrange bizarrerie, cet homme de génie qui passe sa jeunesse à étudier les anciens pour les imiter, est emporté, comme malgré lui, à se révolter contre les imitateurs. C'est qu'on n'est pas impunément un grand homme, c'est que le véritable poète, après s'être dans sa jeunesse inspiré d'un modèle quelconque, finit par vouloir et par marcher seul. Il est vrai que Chénier ne secoue pas le joug entièrement. Il ne l'ose pas, peut-être même ne le voit-il pas; cette antiquité qui lui paraît si belle, dont les productions lui semblaient si douces aux lèvres, ces études de toute son enfance, cet Homère, ce Virgile sur lesquels il a passé tant de veilles, il ne peut se décider à ne plus les imiter, à leur dire un dernier adieu. Que fait-il alors? il concilie son amour du grec et son génie qui se révolte, en gardant la forme, le style antique, et en lui faisant exprimer des idées modernes. Il consacre son projet dans ce vers fameux de son poème: