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Correspondance: Lettres de jeunesse

Chapter 17: XIII
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About This Book

The collection presents early personal letters to friends and colleagues that mix everyday details with earnest reflections on love, artistic ideals, literary ambitions, and career choices. The writer debates romantic and realist views with peers, describes study plans and doubts, praises literary figures, and offers counsel and consolation. Interchanges with artists reveal developing aesthetic arguments while intimate observations of mood, health, and friendship show a young author shaping voice and priorities through candid, often persuasive epistles.

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

Je comprends parfaitement une chose: un poète qui n'a encore rien produit sent un monde de pensers en lui; seulement, pour fixer ces idées encore vagues, il lui faut une forme, un style dignes d'elles. Le voilà donc à la recherche de cette forme, de ce style; si le jeune poète a fait ses études classiques, la mythologie païenne, les dieux d'Homère et de Virgile se présenteront les premiers. Voilà non pas un style, mais des matériaux pour embellir le style. Le vent ne sera plus que Zéphir, le rossignol que Philomèle, etc., etc. Ensuite, toute la bande des allusions: les demi-dieux, les naïades, les satyres, que sais-je? Voilà donc une forme, ayez du génie comme André Chénier et l'on dira que vos vers ont un parfum suave d'antiquité. Certes, nul ne serait assez fou pour ressusciter ces vieilles fables. Phébus et sa Diane ne sont plus que le soleil et la lune; on partirait de rire si quelqu'un s'avisait de faire revivre ces vieilles défroques. Chénier est le dernier homme de talent qui ait parlé sur ce ton, et encore, si je puis m'exprimer ainsi, ce n'est pas l'antiquité qui l'a servi, c'est lui qui a servi l'antiquité. Son vers est si gracieux, que je lui passe toutes les allusions possibles, même celles que je ne comprends pas, moi l'ignorant, moi qui n'ai entendu parler de Virgile que par ouï-dire. Tu penses peut-être, mon cher ami, que je fais ici un procès au classique pour exalter ensuite le romantique. Tu te trompes fort, et voici la part de la nouvelle école: je t'ai tantôt représenté un jeune poète cherchant une forme pour rendre ses idées, et prenant la poésie d'Homère pour animer ses tableaux. Voici maintenant un autre jeune inspiré; au lieu d'un Homère, c'est un Ossian qui tombe dans ses mains. Il est jeune, la nouveauté l'attire; cette poésie vague du barde, ces gracieuses légendes du Nord, ces fées, ces sylphides, ces farfadets le captivent. Voilà ce qu'il cherchait: un coloris pour son style, un merveilleux pour ses poèmes. Ce jeune homme devient alors un romantique, de même qu'on a nommé l'autre un classique. Il n'a qu'un mérite sur ce dernier, c'est que sa mythologie n'est pas si ancienne, c'est-à-dire pas aussi connue, usée, rebattue. Les deux Parnasses ont chacun leurs charmes; qui le nierait serait fou. Seulement on a tant abusé de l'un que quiconque se respecte n'en parle plus, tandis que l'autre est encore couvert d'une verdure assez fraîche.—Mais, me diras-tu, ce n'est pas là le style, tu me parles du merveilleux, des allusions, des images, des descriptions. Eh! en quoi consiste le style si ce n'est en cela, surtout chez les poètes. Je te l'ai dit tantôt, celui qui veut exprimer ce qu'il pense n'a besoin que d'une mythologie. Là, il trouvera mille comparaisons pour donner du relief à sa pensée; il trouvera le merveilleux, ce grand ressort poétique, etc., etc. Tu parles toujours des poètes. Je puis me tromper, mais après une lecture soit d'Homère, soit d'Ossian, un homme d'un talent même médiocre, s'il écrit, aura une espèce de style, grâce au larcin qu'il fera au poète qu'il vient de lire.—Je sais bien que ce coloris dont je parle, puisé aux sources païennes, n'est pas tout dans le style, qu'il n'en est que le vernis, et que le fond en est bien autrement important. Mais ce fond, je crois, naît avec nous; c'est un don de la nature, que l'étude, il est vrai, développe et bonifie. On a chacun son style, comme on a son écriture; mais quant aux ornements, ils sont à tous. Le génie sait faire tout accepter, les naïades d'Homère comme les ondines d'Ossian.

Maintenant, ne serait-il pas beau de créer une poésie à part, n'imiter pas plus le chantre de la Grèce que le barde du Nord, laisser les avis de l'âme s'épancher librement dans les vers sans faire intervenir les sylphides ou les nymphes? Certes, une poésie qui ne parlerait ni de Phébus, ni de Phébé, qui ne se pâmerait pas comme celle de nos jours devant un ruisseau, ou un clair de lune, une poésie forte et aimante, ce serait le sublime de l'art. L'homme de génie qui se lèvera un jour et dira

Sur des pensers nouveaux faisons des vers nouveaux

sera acclamé par la foule, et, s'il ne reste pas au-dessous de son projet, une gloire immortelle l'attend.

Revenons à Chénier. Ses idylles sont ce qu'il a laissé de mieux et de plus parfait. Gracieuses, elles plaisent plutôt qu'elles n'élèvent l'âme; c'est d'ailleurs le genre qui le veut. Lis-les, je ne doute pas qu'elles te fassent grand plaisir.

J'ai hâte d'arriver à ses élégies, sur lesquelles j'ai réfléchi longtemps. Elles sont adressées à une amante, Camille; ce sont donc les peintures des joies et des douleurs de l'amour. Je me suis promis depuis longtemps de faire une certaine étude, celle de l'expression de l'amour chez les poètes de tous les temps. Rien ne serait plus curieux de comparer Horace, Pétrarque, Molière (dans quelques scènes), Lamartine. Je ne veux t'en nommer que quatre; bien entendu que chaque siècle aurait son représentant.—La manière d'aimer une femme, de faire l'amour a toujours, dû être la même, du moins à peu de chose près. J'entends que lorsque l'on est auprès de la femme aimée sur tout le globe, on doit à peu près lui tenir le même discours; et ce discours depuis la création du monde a dû varier fort peu. D'où vient donc que dans chaque siècle les poètes ont eu une manière différente de parler à leurs beautés, de leur parler en vers, bien entendu; car je ne m'imagine pas qu'ils s'amusaient à leur débiter ces sornettes quand ils se trouvaient à leurs genoux. Horace l'épicurien ne peut aimer sa maîtresse sans se rouler sur le gazon, en buvant du falerne,—c'est encore le plus sage. Pétrarque semble s'envoler à chaque vers. Avec Molière et avec tout le siècle de Louis XIV naît un attirail d'arcs, de flèches, de fers, de chaînes, que sais-je? tout un appareil de torture dont les belles dans leur cruauté tourmentaient leurs amants. Quant à Lamartine, il pleurniche sentimentalement sur un lac, prend la lune et les étoiles à témoin, s'enfonce dans la Nature jusqu'au cou.—Pourtant ces quatre hommes aimaient; y a-t-il donc différentes manières d'aimer? Non, assurément. C'est qu'ils ont obéi à la mode de leur temps, peut-être plus encore aux mœurs, aux penchants de leur siècle.—Tu vois donc la curieuse étude qu'on pourrait faire; non pas seulement comparer les diverses expressions, mais retrouver sous ces expressions tout un peuple avec toutes ses coutumes. Je me trompais peut-être tantôt lorsque j'avançais que de tout temps on a tenu les mêmes discours à la femme aimée; mais dans ce cas, en admettant que même dans la réalité, Horace fût plus matériel que Pétrarque, cela ne diminuerait en rien la portée de cette étude. Au contraire, je viens de le dire, on retrouverait dans les vers du poète les habitudes du peuple contemporain.

André Chénier se ressent un peu du siècle de Louis XIV et, de plus, il fait intervenir Homère et Virgile à chaque instant. Néanmoins, je préfère ses élégies à bien des œuvres bâtardes de notre temps. Comme je le disais tantôt à propos du style en général, comme il serait beau de créer une expression de l'amour où le passé n'entrerait pour rien. Faire de beaux vers où l'âme seule parlerait et n'irait pas, pour peindre ses joies et ses tourments, emprunter de banales images, pousser des exclamations à la Nature, etc., etc. En un mot, une poésie amoureuse assez digne pour ne pas être ridicule, une poésie que l'on oserait réciter aux pieds de celle que l'on aime sans craindre qu'elle éclate de rire.

Cette lettre étant essentiellement littéraire, je vais terminer par l'exposition du plan d'un petit poème qui roule depuis plus de trois ans dans ma tête. Le titre est: la Chaîne des Êtres. Il aura trois chants que j'appellerai volontiers le Passé, le Présent, le Futur. Le premier chant (le Passé) comprendra la création successive des êtres jusqu'à celle de l'homme. Là, seront racontés tous les bouleversements survenus sur le globe, tout ce que la géologie nous apprend sur ces campagnes détruites et sur les animaux maintenant engloutis dans leurs débris. Le second chant (le Présent) prendra l'humanité à sa naissance, dans l'état sauvage, et la mènera jusqu'à ces temps de civilisation; ce que la physiologie nous apprend de l'homme physique, ce que la philosophie nous apprend de l'homme moral, entrera, en résumé du moins, dans cette partie. Enfin, le troisième et dernier chant (le Futur) sera une magnifique divagation. Se basant sur ce que l'œuvre de Dieu n'a fait que se parfaire depuis les premiers êtres créés, ces zoophytes, ces êtres informes qui vivaient à peine, jusqu'à l'homme, sa dernière création, on pourra imaginer que cette créature n'est pas le dernier mot du Créateur, et qu'après l'extinction de la race humaine, de nouveaux êtres de plus en plus parfaits viendront habiter ce monde. Description de ces êtres, de leurs mœurs, etc., etc.

Ainsi donc au premier chant, savant; au second, philosophe; au troisième, chantre lyrique; dans tous les trois, poète.—Magnifique idée, on ne peut le nier, surtout si l'exécution répondait au projet. Je ne sais si tu vois les horizons de ce poème, mais pour moi, ils me paraissent si vastes, si lumineux, que j'en recule jusqu'à ce jour devant la tâche formidable de rimer mes pauvres vers sur cette grandiose pensée.

J'écris toutes mes lettres sans brouillon, tu ne dois pas y chercher beaucoup de correction. Je me trompe sans doute fort souvent; mais, que diable! nous ne faisons pas de la littérature ici; nous parlons comme deux bons amis, nous communiquant nos pensées et nos observations.—J'attends les lettres avec impatience; que les quelques idées que j'ai émises dans cette lettre ne t'empêchent en rien de me dire franchement les tiennes. Le premier lien de l'amitié est de s'avouer, sans hypocrisie, ce que l'on pense.

Chaillan te serre la main. Je te prie de présenter mes compliments à Raynaud Jules.

Mes respects à tes parents.

Je te serre la main.

Ton ami,

E. Zola.

Quant au poème que je suis en train de bâtir, il avance fort lentement. J'ai encore tout le troisième et dernier chant à voir. Après peut-être j'attaquerai celui de la Chaîne des Êtres.

Je suis fort souffrant depuis quelques semaines; cela t'explique le retard survenu dans ma correspondance.


XIII

Paris, 24 juin 1860.

Mon cher Baille,

Je relis presque chaque jour cette lettre où tu me juges en ami sévère; non pas pour trouver des arguments qui détruisent les tiens, mais pour voir si je suis loin de cette raison que tu me refuses, pour m'expliquer ce que tu entends par ce mot, pour te juger toi-même. Je ne saurais le cacher, ce que tu dis est sage; pourquoi donc mon esprit se révolte-t-il? pourquoi cette sagesse me semble-t-elle plus folle que ma folie? Je vais tâcher de te le dire.—Le mot position revient plusieurs fois dans ta lettre, et c'est ce mot qui excite le plus ma colère. Ces huit lettres ont une tournure d'épicier enrichi qui me porte sur les nerfs. Ce n'est rien de les voir écrites, il faut les entendre dans la bouche de certains individus, d'un parvenu, par exemple; elles s'allongent, s'enflent, roulent; chacune semble surmontée d'un accent circonflexe.—Avoir une position, c'est, si je ne me trompe, faire un commerce quelconque, vivre d'un emploi, sous la dépendance de quelqu'un. A côté de cette idée, je veux te transcrire quelques vers, bien que tu les connaisses:

Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe.
L'habitude, qui fait de la vie un proverbe,
Lui donnait la nausée.—Heureux ou malheureux,
Il ne fit rien pour elle, et garda pour ses dieux
L'audace et la fierté, qui sont ses sœurs aînées.
Il prit trois bourses d'or, et, durant trois années,
Il vécut au soleil sans se douter des lois;
Et jamais fils d'Adam, sous la sainte lumière,
N'a, de l'est au couchant, promené sur la terre
Un plus large mépris des peuples et des rois.

Quelle grande et belle figure que ce Rolla! Combien est petit auprès de lui l'homme qui court après une position! Lui ne cherche qu'une chose, la sainte Liberté, et ce seul amour suffit à le grandir.—Te citerai-je encore l'invocation qui précède la Coupe et les Lèvres? Te montrerai-je le Tyrolien sur ses montagnes, qui soupe quand il tue? et, par contraste, ferai-je venir ensuite ce marchand qui vend tout le jour de la cannelle dans une boutique obscure? «Pardieu, le pauvre fou, te dis-tu, le voilà qui divague avec les poètes; mais moi, je suis pour la réalité, que diable!»

C'est vrai, dès qu'une chose est grande, on en rit, on crie à l'impossibilité, à la poésie. Le siècle est tellement à la prose que les pauvres poètes se cachent; on a tant dit et redit qu'ils n'avançaient que des songes creux qu'eux-mêmes ont fini par le croire. Cependant, selon moi, le rôle du poète n'est pas tel; c'est celui du régénérateur, celui de l'homme qui se dévoue au progrès de l'humanité. Ce qu'il avance, ce sont bien des rêves, mais des rêves qui doivent recevoir leur accomplissement.

Lorsque la race humaine sortit des mains du Créateur, elle vécut sons le soleil, libre et sans lois. Leurs descendants jouirent longtemps du cette liberté; peuples de chasseurs et de cultivateurs, n'ayant encore pas besoin les uns des autres, nos rêves ne s'imposèrent aucun lien qui les unît entre eux. Chaque homme n'avait pour toute position que celle d'être un homme; chacun fournissait à ses besoins, sans aller chercher l'huile chez son voisin de droite et du vinaigre chez son voisin de gauche. En un mot, ce que l'on nomme la Société n'était pas encore constitué; la liberté régnait grâce à l'individualité. Mais à mesure que les hommes se multiplièrent, de nouveaux besoins naquirent; d'un autre côté, l'union faisant la force, des masses d'individus se réunirent pour former des nations et mettre en commun leur courage, leur intelligence. Dans cette fusion, féconde d'ailleurs en bons résultats, l'individualité devait malheureusement disparaître, entraînant inévitablement la liberté. La race humaine n'était plus qu'une grande machine où chaque rouage est un homme; chacun doit tourner dans un sens prescrit, chacun dépend d'un autre. L'un entrait le fer dont l'autre fera le mortier, où le troisième pilera le sel que vendra le quatrième. Ainsi tout s'enchaîne; l'homme n'est plus un entier, il n'est plus libre.—Maintenant, jette dans cette société, qui est celle de notre temps, un être dont l'esprit est un et indépendant; jette un Rolla, par exemple. Il aimera mieux se laisser briser que se soumettre à devenir une partie, lui qui est un tout; il rira dédaigneusement de ce que tu nommes une position et qu'il appelle lui un esclavage. Il ne voudra avoir rien de commun avec des êtres qu'il méprise; il vivra trois ans libre et fier, puis il se suicidera.

Voici trois pages écrites, et tu me crois bien loin de ce que je dois expliquer; à savoir pourquoi ta sagesse me semble plus folle que ma folie. Au contraire, j'en suis à la conclusion.—Dieu m'a pétri d'une argile assez semblable à celle de Rolla, quant à l'amour de la liberté, du moins. Je ne puis souffrir ce rôle passif d'instrument, ce travail de brute que nous impose la société. Je préfère la vie du sauvage d'Amérique, se suffisant à lui-même, à cette vie d'homme civilisé où nous avons chaque jour besoin de nos misérables semblables. On a dit que l'homme a été créé pour vivre en société; c'est possible, mais du moment que le bien qui en résulte doit être acheté au prix de ma liberté et de mon individualité, c'est un bien dont la source est trop amère et que je refuse. Toi, au contraire, tu sembles accepter ce sacrifice fort paisiblement; tu consens à acheter le bonheur à quel prix que ce soit. Étrange bizarrerie! je ne conçois pas de bonheur sans liberté; toi, au contraire, pour arriver au bonheur, c'est la première chose que tu sacrifies. Dis-moi donc en quoi il consiste, ton bonheur, ou sans cela nous ne nous entendrons jamais. Pardieu, je t'entends rire encore ici. La poésie m'emporte toujours, n'est-ce pas? la liberté, quel rêve insensé! Je le jure devant Dieu, si je n'avais pas de famille, je m'exilerais, j'irais je ne sais où; mais il faudrait que je la trouve, cette liberté, soit dans la plaine, soit sur la montagne.—J'ai peut-être tort; je ne sais que conclure. Mais je le dis en vérité, tu t'es fait le champion d'une bien laide cause. Cette lettre que tu m'as écrite n'est pas la lettre d'un jeune homme de vingt ans, du Baille que j'ai connu. J'ajouterai: j'aime mieux mon rêve si grand, si sublime, que la mesquine et désolante raison.—D'ailleurs, puis-je changer? Dieu m'a créé tel: je marche dans mon chemin, quitte à m'ensanglanter les pieds.—Es-tu de bonne foi? est-ce vrai que tu ne rêves plus la liberté? est-ce vrai que tu acceptes la réalité, la vie sans murmurer, sans en créer une plus belle dans tes songes? est-ce vrai que tout est mort en toi, que tes aspirations se bornent à un bonheur matériel? Alors, mon pauvre ami, je te plains; alors, tout ce que je viens d'écrire te semblera, comme tu me l'as dit, dépourvu de raison, de sang-froid et de bons sens.

Tu voudrais, me dis-tu, me voir considérer un peu plus en homme les choses humaines. Que crains-tu pour moi? Crois-tu qu'il ne sera pas toujours assez temps que la réalité me vieillisse? Je pèche par mauvais vouloir, et non par ignorance; je connais parfaitement le réel; si je ne m'y soumets pas, c'est que je ne le veux pas. Veux-tu que je te dise: je voudrais, moi, te voir rêver plus que tu ne le fais. On revient toujours à la réalité, mais on ne revient jamais à l'idée; une fois blessé, l'ange remonte au ciel, sans prêter l'oreille à vos sanglots. Tu es enfoncé dans le matérialisme jusqu'au cou; sous prétexte que tu cherches le bonheur—je ne sais quel bonheur,—tu dis adieu au rêve. Le bonheur de la brute est de manger et de dormir; ce n'est pas le tien, je présume, et pourtant tu prends le chemin qui y conduit. Qu'on ne te parle pas de poésie, qu'on ne te parle pas de liberté; que ces fous meurent à l'hôpital; toi, tu cultives les intérêts matériels, tu veux te faire une position.—Est-ce vrai, Seigneur, que vous nous avez créés pour promener notre misère d'esclavage en esclavage? est-ce vrai que cette âme que vous avez partagée avec nous, doive se plier comme un vil métal sous l'étreinte du premier venu? est-ce vrai que la liberté n'est qu'un mot? Je sais bien, mon cher Baille, que la majorité est pour toi, que mes lettres feraient rire. Et pourtant, tu dois me comprendre; n'est-ce pas que je ne suis pas complètement fou? n'est-ce pas que ce rêve est un beau rêve? Marche dans ton sentier; moi, je ne sais ce que Dieu me garde, mais je mourrai content si je meurs libre. + Quittons cette question brûlante. Je te transcris ci-dessous trois pages d'une lettre que j'ai envoyée à Cézanne. Je te les envoie parce qu'elles sont, en quelque sorte, la conclusion de tout ce que je t'ai écrit jusqu'ici sur l'amour et sur les amants. Les voici:

«L'autre soir je rêvais, me promenant sous les ombrages du Jardin des Plantes. La nuit tombait; un doux parfum s'échappait des mille fleurs qui ornent les parterres. J'allais, fumant ma pipe, le nez au vent, admirant les blanches jeunes filles qui se lutinaient autour de moi, dans les allées. Soudain, j'en vis une qui ressemblait à l'Aérienne; et voilà mon esprit qui court en Provence, qui divague.—J'ai lu quelquefois cette phrase dans les romans: «Ils se virent, une étincelle jaillit, ils comprirent qu'ils étaient faits l'un pour l'autre, et ils s'aimèrent.» Je ne m'étonne plus alors si des amours, commencées ainsi, finissent toujours misérablement. L'âme n'y est pour rien, dans ce simple coup d'œil; vous n'avez pu apprécier que la beauté du corps. Ou, si votre amour est pur, si ce n'est pas le seul désir qui vous entraîne, ce n'est pas la femme que vous venez de voir si rapidement que vous aimez, c'est un être que crée votre imagination, qu'elle doue de mille qualités morales. Tu vois, dès lors, les deux écueils inévitables de ces amours si subites; de deux choses l'une, ou vous n'aimez que le corps, et cela est infâme, ou vous aimez un être fictif qui n'est pas celui avec lequel vous allez vivre; et c'est vous exposer à perdre toutes vos illusions, à trouver un diable, quand vous rêviez un ange.—Ne vaudrait-il pas mieux suivre une autre marche, connaître avant d'aimer, passer par l'estime pour arriver à l'amour; voir en un mot sa passion, faible d'abord, croître ensuite chaque jour.—Voilà qui est fort sage, me diras-tu, mais le moyen de mettre ces maximes en pratique lorsqu'on a vingt ans? Patience donc! c'est pour arriver justement à la pratique que je viens de faire ce bout de théorie.—Encore quelques mots. A notre âge, ce n'est pas la femme que l'on aime, c'est l'amour. Nous avons besoin d'une maîtresse, n'importe laquelle. La première femme qui nous sourit, c'est elle que nous voulons posséder; nous nous jetons en aveugle à sa poursuite; si elle nous résiste, nous n'en sommes que plus épris, nous déclarons que nous allons mourir pour elle; si elle nous cède, hélas! nous perdons bien vite nos belles illusions. O mes amis, écoutez-moi attentivement: j'ai trouvé un remède pour tous: pour vous qui désespérez de ne pas avoir, pour vous qui désespérez d'avoir eu.—Je me promenais dans le Jardin des Plantes, rêvant à l'Aérienne. J'examinais ma conduite passée, et je la trouvais si sotte à son égard que je cherchais celle que j'aurais dû tenir. De ces réflexions jaillit le moyen pratique annoncé ci-dessus. J'aurais dû, me dis-je, tâcher de la voir seule à tout prix, ou, si cela eût été impossible, lui écrire une lettre contenant en abrégé ce que je désirais lui dire verbalement. Voici en quelques mots les idées qu'aurait contenues cette lettre: «Mademoiselle, ce n'est pas un amant qui vous écrit, c'est un frère. Je me sens si isolé dans ce monde, que j'éprouve le besoin de connaître un cœur jeune qui batte pour moi, qui me plaigne et me console, me juge et m'encourage. Je n'ose ni ne veux vous demander votre amour; ce serait profaner un tel sentiment que de croire qu'il puisse naître dans deux cœurs qui ne se connaissent pas encore. La seule chose que je désire est votre amitié, une amitié augmentée par une connaissance réciproque de nos deux caractères. Si vous me pensez digne un jour d'un sentiment plus tendre, ce jour-là, nous interrogerons nos cœurs, et s'ils battent également tous les deux, nous pourrons commencer un nouveau genre de vie. Mais jusque-là ma main pressera votre main comme celle d'une sœur, mes lèvres ne vous donneront un baiser que lorsque je serai certain que les vôtres me le rendront, etc., etc. Votre frère».—Cette lettre développée habilement ne manquerait pas son effet, surtout si la jeune fille était une âme généreuse, poétique, exempte de préjugés. Admettant qu'elle accepte cette amitié, soit à la suite de nouvelles lettres, soit par d'autres moyens, tu vois les mille conséquences qui en découlent. D'abord, tu n'aimes pas à l'aventure; si la jeune fille est réellement digne de toi, si vos caractères sympathisent, ces titres de sœur et de frère se changeront bientôt en ceux de bien-aimée et d'amant; surtout, et c'est là le sublime, vous vous connaîtrez, partant vous vous aimerez avec l'âme, tels que vous êtes, éternellement! Si l'amour ne vient pas, si l'amitié même faiblit, c'est un signe certain que vous ne vous convenez nullement; vous auriez beaucoup souffert si, croyant vous aimer, tandis que vous n'aimiez que l'amour, vous vous étiez bientôt séparés, niant l'amour, ce qui est une monstruosité. C'est donc un bien que d'avoir essayé d'abord de l'amitié et de vous éloigner, reconnaissant simplement que vous n'avez pas le crâne fait de même. Si, au contraire, et c'est la dernière supposition possible, l'amitié reste et que l'amour ne vienne pas, n'est-ce pas déjà charmant d'être l'ami d'une jolie femme, d'avoir toujours l'espérance, cette douce chose, d'être son amant un jour? L'amour où il mène n'est pas un de ces amours romantiques qui s'enlèvent comme du lait et retombent flasques et mornes. C'est un préservatif contre la désillusion, cet abîme où se noient tous les cœurs de vingt ans. Enfin, c'est un adoucissement aux peines qu'éprouvent les amants dédaignés.—Que diable! on ne fait pas toujours d'une pierre trois coups.»

Voilà ce que j'ai écrit à Cézanne. Eh bien! mon cher Baille, ne suis-je pas raisonnable? Ne dirais-tu pas lire la discussion d'une formule d'algèbre? Ce n'est plus un rêve ceci, c'est de la pratique; j'avoue que je ne donne pas mon moyen comme infaillible, tant que l'expérience ne sera pas venue le démontrer.

Je ne sais que te dire pour t'exciter à m'écrire plus souvent. Je sais que tu as toujours aimé la littérature, que tu te serais peut-être fait homme de lettres, si tu ne t'étais imposé de prétendus devoirs. Ne parlais-tu pas au mois d'août de prendre des leçons de littérature? Mais la pratique n'est-elle pas la meilleure des leçons? Crois-tu que ton style ne deviendrait pas plus facile, si tu m'écrivais une lettre chaque semaine. Tu me diras que tu n'as pas de sujet; eh! mon Dieu, prends le premier venu, la religion, nos vertus, la modestie, etc.; nos penchants, l'amour, le jeu, l'ivrognerie, etc.; prends la science si tu veux, la morale, que sais-je? Écris-moi quatre, huit pages n'importe sur quoi; cela te déliera la main, je te répondrai et nous étudierons ainsi réciproquement la domaine de nos pensées. Moi, j'attaque un peu tous les sujets dans mes lettres; mais tu ne me réponds pas, et je finis par me taire, faute de contradicteur.—Voici tes examens qui approchent, tu me répondras que tu n'as pas le temps.—Je n'ajoute qu'une chose: j'ai vingt lettres de Cézanne, dix de Marguery, et cinq de toi. Ce n'est pas le temps qui te manque; c'est impossible. Tu es donc un paresseux, et je jure devant Dieu que c'est la dernière fois que je me plains,—mais, comme on dit, je n'en pense pas moins.

Je vais envoyer mon poème—sept cents vers—à Cézanne. Je lui dis de te le faire remettre; tâche de ton côté de te le procurer. A bientôt.

Mes respects à tes parents.

Je te serre la main. Ton ami,

Émile Zola.


XIV

4 juillet 1860.

Mon cher Baille,

Je viens de lire Jacques de George Sand. C'est une œuvre étrange, on ne saurait la feuilleter sans pleurer, sans éprouver des frissons d'enthousiasme. L'action la plus simple, l'intrigue la moins compliquée, et pourtant chaque phrase vibre, chaque mot vous émeut. Jacques, le héros, épouse une jeune fille, Fernande. Cette Fernande prend un amant, Octave, et Jacques a la grandeur d'âme—d'autres diraient la sottise—de se suicider pour laisser sa femme vivre heureuse avec son amant. C'est que ce Jacques est un être idéal, c'est qu'il n'a pas les mille préjugés de notre sotte société; c'est que Fernande n'est pas coupable à ses yeux; elle ne l'aime plus, en aime un autre, mais n'est pas hypocrite avec lui et ne va pas lui offrir ses lèvres chaudes encore des baisers de son amant. Quelle loi peut forcer la femme à aimer toujours le même homme? Quelques mots balbutiés par un maire et un prêtre sur la tête de deux époux, peuvent-ils enchaîner leurs cœurs, comme ils enchaînent leurs corps? De quelle garantie est le mariage en amour? et ne serait-ce pas l'institution la plus monstrueuse, si on n'invoquait en sa faveur des raisons de famille et de garantie matérielle? Le mariage ne saurait donc imposer l'amour à la femme; la seule chose qu'il commande, c'est de garder sa couche pure pour ne pas introduire de fils étrangers dans la famille. Mais l'homme qui épouse une femme qui manque de sympathie, qui voit leur amour faiblir, qui voit même sa femme aimer un autre homme, combattre sa passion, sangloter et se tordre, lutter pour rester fidèle contre nature; cet homme-là ne serait-il pas un lâche s'il courbait cette malheureuse que la loi humaine lui livre comme une chose, mais que la loi naturelle lui refuse; cet homme-là, s'il est grand et généreux, ne doit-il pas lui rendre une liberté qui appartient à toute créature de Dieu? Ne serait-il pas infâme s'il pressait encore dans ses bras un corps dont l'âme n'est plus à lui? ne serait-ce pas un embrassement de brute. Certes, le mariage est une chose inique, considérée ainsi, surtout avec les préjugés qui s'attachent sottement à l'honneur conjugal. On comprend qu'un grand esprit, tel que George Sand, ait levé l'étendard de la révolte, tâchant de faire voir tout ce qu'il y a d'ignoble et d'odieux dans cet enchaînement de deux existences, tout ce qu'il y a à craindre pour ces pauvres cœurs humains, si fragiles et si aimants.—Jacques est, comme je te le disais, une nature exceptionnelle; Jacques est un grand cœur, plein d'amour, plein d'abnégation, la plus sublime des vertus. Il aime toujours Fernande; pour lui elle est restée pure malgré sa chute; elle a combattu tant qu'elle a pu; il l'aimerait peut-être moins, si elle n'avait pas succombé. Il l'aime toujours, il l'aime assez pour préférer son bonheur à elle à sa propre vanité, à son propre égoïsme. Il méprise la société, ses institutions, ses préjugés; il part laissant ignorer à sa femme qu'il sait tout et va se tuer, mettant même sa mort sur le compte d'un accident, pour éviter le moindre remords à sa Fernande adorée. Grande figure que l'on ne peut contempler sans être ébloui, qui, parmi tous ces vains qui nous entourent, nous semble tellement sublime que nous nions son existence. Puis, quelle ardente passion, quel dédain pour tout ce qui nous attire, quelle fierté dans ce silence qu'il garde sur ses sentiments et sur ses pensées! Je ne pourrais t'analyser un tel homme; lis le roman et tu pleureras peut-être comme moi; lis-le, ou vraiment je t'en voudrais.—Quant à Fernande, elle est la femme personnifiée: la femme pliant sous le premier souffle d'amour dont rien n'égale la tendresse sinon la fragilité. Dévouée jusqu'au dernier moment à Jacques, elle n'a plus pour lui que de l'amitié; elle repousse ses caresses, mais lui presse toujours la main. Elle ne l'aime plus, et, comme elle a besoin d'aimer, elle s'adresse au premier venu, mais elle lutte, elle souffre et se briserait si son maître de par la loi n'avait pas pitié d'elle. Si Jacques est une exception, un personnage idéal, création de poète, Fernande est une réalité. Rien de plus strictement vrai que cette situation d'une femme n'aimant plus son mari et ne pouvant s'empêcher d'aimer un autre homme. La malheureuse, qui n'a pas un Jacques pour époux, doit finir par tomber dans la bouc et partager son lit avec deux hommes à la fois. C'est sans doute pour nous montrer quelle rare grandeur d'âme, par conséquent l'homme étant généralement petit, pour nous faire voir quel nombre de femmes le mariage mène à la dégradation, que l'auteur nous a donné cette œuvre.—George Sand a nié, je crois, son hostilité au mariage, et cependant cette hostilité ressort de chacun de ses romans.—Lorsqu'on indique une maladie, on est forcé de donner en même temps le remède, surtout si l'on veut faire une œuvre bonne et utile. C'est ce que George Sand ne fait pas; elle démontre que le mariage est la chose la plus monstrueuse qui existe, elle y nie le bonheur et l'amour, mais elle ne dit pas quelle institution elle voudrait voir à la place de ce lien éternel. Veut-elle le divorce? Veut-elle qu'on change d'amour comme on change de chemise? Ou bien a-t-elle conçu une nouvelle manière de vivre entre amants, garantissant la famille, faisant disparaître l'adultère, etc., etc. C'est ce qu'elle ne nous dit pas; et alors son roman peut être vrai, mais d'une désolante vérité. C'est une mauvaise action, une torture inutile, une lecture trop forte pour les cœurs de vingt ans.—Quant à moi, je crois que le bonheur peut exister dans le mariage. Si Jacques n'est pas heureux avec Fernande, c'est que Jacques est un rêve et Fernande une réalité. Dans un roman, une étude de passions humaines, dès qu'un personnage est purement idéal, ce personnage devient une exception, il ne saurait sympathiser avec les autres qui ne sont que des hommes. Ses relations avec eux ne peuvent manquer un jour de se rompre violemment, leurs suites seront son propre malheur et celui des êtres qui l'entourent. Comme la baguette que l'on plie et qui reprend brusquement sa première position, dès qu'on la lâche, il remontera au ciel, d'où il vient, laissant les humains s'entendre avec les humains. Ainsi le stoïque, le sublime Jacques ne peut vivre avec la frêle, l'humaine Fernande. Nulle sympathie entre eux, c'est un ange aimant une mortelle qui demande à grands cris que le divin amant éteigne le feu de ses regards pour ne pas la consumer.—Mais, au contraire, vous réunissez deux êtres de ce bas monde d'une égale faiblesse, je ne vois pas pourquoi ils ne seraient pas heureux. Je n'ignore pas que l'orgueil de la femme doit se révolter d'un esclavage relatif, je comprends tout ce qu'a d'horrible, comme je te le disais, la position d'une épouse honnête qui aime un autre homme que son époux; mais cette passion ne lui viendra pas, si son mari ne lui est ni supérieur, ni inférieur, si l'harmonie règne entre eux. Et même si elle aimait, elle oserait avouer sa faiblesse à celui qui est aussi faible qu'elle; en un mot, ces deux êtres s'appuieraient l'un sur l'autre, chancelant quelquefois mais se redressant toujours par une mutuelle condescendance.—Ce n'est pas que j'approuve fort le mariage; bien au contraire, j'y apporterais de notables changements, si l'on me laissait libre. Mais tel qu'il est, ce mariage qu'on ne peut attaquer sans entendre hurler autour de soi les bégueules et les petits esprits, il peut devenir une source de bonheur et d'amour entre deux êtres sages, exempts de préjugés. Si l'on appelle amour la passion échevelée, certes le mariage ne le donne pas; si l'on entend par bonheur un ciel sans nuages, allez encore chercher plus loin. Mais, si vous n'êtes pas trop exigeant, si l'amour auquel vous aspirez est profond et calme, si vous entendez par bonheur des jours de soleil et des jours de pluie, mariez-vous, mes enfants, mariez-vous.—Je sais que les esprits d'élite sont ceux-là mêmes qui demandent trop. Je ne parle pas pour eux. Que les fous aillent, comme tu le disais, mourir à l'hôpital. De quel poids sont dans la balance humaine ces êtres rares et sublimes, ces Don Juan qui se prennent d'amour pour un idéal, qui courent le monde en sanglotant, ou se heurtant le front à la réalité. Je parle pour les masses, même pour ces poètes qui mettent leurs rêves dans leurs ouvrages, mais qui savent accepter la réalité dans la vie, en la colorant, il est vrai, de quelques rayons de leur imagination.—Mon mariage, je ne saurais le répéter, n'est pas cette bonne affaire que l'on nomme de ce nom. C'est un mariage à moi, un mariage d'amour, de sympathie, basé sur une réciproque connaissance de caractères, un mariage dont je t'entretiendrai quelque jour.—Je veux te parler encore de deux personnages du roman de George Sand; premièrement d'Octave, ce jeune amoureux auquel le voisinage de l'héroïque Jacques nuit singulièrement. Noble cœur d'ailleurs, mais égoïste, mais faible, en un mot, Octave est un homme. On comprend parfaitement que Fernande l'aime; tous deux pensent de même, tous deux sont fils de la terre. Le second personnage est une nommée Sylvia, la femme idéale, comme Jacques est l'homme idéal. Il y a donc sympathie entre eux. Malheureusement cette Sylvia, fille illégitime, est peut-être la sœur de Jacques, la mère de cette jeune fille ayant eu pour amants et le père de Jacques et un autre individu lors de sa naissance. Ces deux êtres créés l'un pour l'autre ne peuvent donc s'aimer. Le roman, envisagé ainsi, conclut dans mon sens. La fatalité a tout fait; si Jacques avait pu épouser Sylvia, si Octave avait épousé Fernande, jamais couples plus heureux n'auraient vécu sous le ciel, Dieu ne l'a pas voulu et c'est la cause de tous ces sanglots.—Je ne saurais d'ailleurs trop te conseiller de lire ce roman; c'est un chef-d'œuvre où le cœur vibre à chaque page. Jugé comme œuvre d'art, comme drame, on ne saurait trop l'admirer; mais, comme œuvre de philosophie pratique, tu vois que je blâme l'auteur. Pour me résumer et faire disparaître les contradictions que tu croirais remarquer dans cette lettre, je conclurai en disant: que, poète, je n'ai jamais rien lu d'aussi beau, mais que, homme, je me refuse à ce désolant mélange d'idéal et de réalité.—Je ne le dirai rien du style de l'auteur, tu l'as apprécié toi-même. Seulement le roman est par lettres. Comme j'ai déjà assez babillé sur ce sujet, je le dirai plus tard ce que je pense de ce genre.—Ne prends ces appréciations que pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire écrites sous l'impression encore brûlante de l'ouvrage, et fort confusément sans doute.

Je lis Shakespeare, ce sera pour un autre jour.

Je suis raisonnable dans cette lettre, et je regrette de m'être trop emporté dans la dernière sur le mot: position. Je ne sais si tu l'as remarqué, la raison chez moi est vivace, et si je parais en manquer, c'est que j'en fais un mauvais usage, que je m'en sers pour justifier mes folies. Oui, je le reconnais, c'est sagesse d'accepter la société telle qu'elle est, de se plier à ses usages, tout en sachant que ses usages sont sots et ridicules. Ce qui m'irrite, c'est lorsque je crois remarquer que celui qui plie la tête, la plie comme une brute sans conscience de ce qu'il fait, en léchant la main de celui qui le réduit. Voilà ce qui faisait ma colère. Suis la pente de la foule, je ne t'en estimerai que plus, mais dis avec moi que le monde est méprisable et petit, que la nécessité te force à vivre aussi sottement que lui, que tu frémis sous le joug.

Je relis quelquefois tes anciennes lettres. Hélas! que nous sommes loin de ce temps où j'écrivais Ce que deviennent les pions, où tu raillais dans les Chandelles autrichiennes. Une année seulement s'est écoulée, et pourtant que de changements dans nos caractères, dans nos pensées! Nos esprits sont peut-être plus élevés, nos horizons plus larges, mais nous avons perdu notre joyeuse insouciance; nous désirons résoudre les problèmes de la vie, et avec ces recherches commencent nos doutes et nos pleurs. Cette lettre fut pénible pour moi, je ne la faisais que dans mes moments de tristesse; nous étions alors des enfants moqueurs, nous ne sommes plus que des railleurs désolés.

Puisque je suis en train de gémir, continuons par un sanglot.—J'arrivais au monde, le sourire sur les lèvres et l'amour dans le cœur. Je tendais les mains à la foule, ignorant le mal, me sentant digne d'aimer et d'être aimé; je cherchais partout des amis. Sans orgueil, comme sans humilité, je m'adressais à tous, ne voyant autour de moi ni supérieur, ni inférieur. Dérision! on me jeta à la face des sarcasmes; j'entendis autour de moi murmurer des surnoms odieux, je vis la foule s'éloigner et me montrer du doigt. Je pliai la tête quelque temps, me demandant quel crime j'avais pu commettre, moi si jeune, moi dont l'âme était si aimante. Mais lorsque je connus mieux le monde, lorsque j'eus jeté un regard plus posé sur mes calomniateurs, lorsque j'eus vu à quelle lie j'avais affaire, vive Dieu! je relevai le front et une immense fierté me vint au cœur. Je me reconnus grand à côté des nains qui s'agitaient autour de moi, je vis combien mesquines étaient leurs idées, combien sots leurs personnages, et frémissant d'aise, je pris pour dieux l'orgueil et le mépris. Moi qui aurais pu me disculper, je ne voulus pas descendre jusque-là, je conçus un autre projet: les écraser de ma supériorité et les faire ronger par ce serpent que l'on nomme l'envie. Je m'adressai à la Muse, cette divine consolatrice, et si Dieu me garde un nom, c'est avec volupté que je leur jetterai à mon tour ce nom à la face, comme un sublime démenti de leurs sots mépris.—Mais, si j'ai de l'orgueil avec ces brutes, je n'en ai pas avec vous, mes amis; je reconnais ma faiblesse, et je ne me trouve pour toute qualité que celle de vous aimer. Je me suis cramponné à vous comme le naufragé à sa planche de salut, dans la débâcle générale de mes amitiés. Dieu vous envoya pour me retirer du gouffre où je tombais désespéré.—L'ivraie étouffe les plus beaux épis, et l'on maudit l'ivraie; dès mon enfance, la société m'est apparue comme une mauvaise plante étouffant les plus nobles cœurs, et je maudis la société. Et pourtant quelques bleuets brillent dans les mauvaises herbes; vous êtes mes bleuets, mes amis, mes fleurs bien-aimées, vous n'avez rien de commun avec les racines parasites et dévorantes; je puis vous aimer et les détester, sans vous confondre, quoique le même terrain vous ait donné naissance.

Je reçois ta lettre à l'instant. Je termine cependant celle-ci sans y répondre, je remets cela à ma prochaine missive. Seulement, je crains que sur certains points nous ne nous entendions jamais. Tu juges en moi le poète en homme et je juge en toi l'homme en poète. Tu veux appliquer mes rêves à ta réalité et je veux appliquer ta réalité à mes rêves. Dans tout cela tu es le plus raisonnable, mais, franchement parlant, tu es le plus mesquin. Je te déclare formellement, ce n'est pas parce que tu es un homme que je t'en veux, c'est parce que tu n'es pas assez poète, c'est parce que tu laisses étouffer l'âme par le corps. Tu reviendras sur tes pas, me dis-tu; je le souhaite, mais je crains que tu ne puisses plus. Tu pourras peut-être penser que c'est parce que tu travailles, parce que tu veux te faire une position, que je m'irrite. Nullement. Je comprends cette liberté de pensée que tu me vantes, et c'est la mienne; je reconnais même jusqu'à un certain point que c'est la seule possible. Mais tu te tromperais étrangement en croyant la posséder, du moins dans tes lettres. Tu obéis à la pente de la foule, tu défends les théories de la foule. Tu n'inventes rien, tu ne rejettes rien; la vie telle qu'elle est te semble fort belle et tu n'as pas même un sanglot pour protester.—Comment suis-je libre, sinon de penser? Que fais-je, sinon des rêves? Tu conclus donc dans mon sens, je jouis de toute l'indépendance permise. Mais, puisque tu me contredis, puisque tu n'es pas même libre dans tes lettres, ai-je tort de vouloir un peu d'originalité, de liberté dans ton esprit. La réalité est la réalité, et c'est déjà beaucoup; mais si de plus la réalité nous empêchait de rêver, le plus court serait d'aller voir ce que nous garde le ciel.—Comme tu l'as dit, tu n'as pas compris ma dernière théorie sur l'amour; il est curieux qu'en cette matière tu sois le poète et moi le réaliste. D'ailleurs, nous reparlerons de tout cela plus longuement.

J'ai envoyé mon poème à Cézanne, ainsi que je te l'avais annoncé. Cette dernière œuvre pèche beaucoup par les détails; même une faute de prosodie m'est échappée dans la copie que je vous ai envoyée. J'attends toutefois ton jugement pour comparer les défauts que tu me signaleras à ceux que je connais déjà.

Jeudi dernier, j'ai soupé chez une famille provençale en compagnie de M. Bevançon, garçon fort gai, que je ne connais pas assez pour me permettre de le juger, mais vers lequel aucune sympathie ne m'autorise. Il m'a prié de te présenter ses amitiés, et c'est pour cela que je te parle de lui. De plus, j'ai appris que Matheron me cherchait. Ayant découvert son adresse, je me propose d'aller lui serrer la main.—Quant à Raoul, je dois chaque jour le voir. Je partage ton jugement sur lui.—Tu me parles de De Julienne, de Marguery, marionnettes, cerveaux vides, qui viennent un instant parader ici-bas dans leurs habits de fête, puis s'endorment dans l'oubli du tombeau, bons garçons peut-être, mais d'un horizon borné, mais cœurs étouffés sous de sottes vanités. Laissons-les: voilà l'ivraie dont je te parlais tantôt.—Tu as raison d'aimer Marguery, excellent garçon dans toute l'acception du terme.—Quant au silence que garde Cézanne, il faudrait aviser. Je lui ai dit de t'envoyer mon poème; tu pourrais de ton côté lui écrire que je t'ai averti de cet envoi et lui indiquer un moyen pour te le faire parvenir. Cette lettre serait inoffensive; tu te tiendrais à l'écart, ne parlant que de moi ou d'autre chose, et cela renouerait sans doute. A bientôt.

Mes respects à tes parents.

Je te serre la main. Ton ami,

É. Zola.


XV

Paris, 25 juillet 1860.

Mon cher Baille,

Je m'étais promis de ne plus revenir sur notre dernière discussion; mais la lettre que je reçois m'oblige à me parjurer.

Je suis peiné de la façon dont tu a pris mes paroles. Moi, te traiter de crétin! As-tu pas rêvé? Serai-je ton ami, te dirai-je toutes mes pensées, ces pensées que je cache de peur qu'on en rie? Mon talent d'observation est peut-être médiocre, cependant jette un regard sur ceux que j'aime, et tu verras que j'ai trié de la foule les plus grands cœurs, les plus grandes intelligences. Paul, dont le caractère est si bon, si franc, dont l'âme est si aimante, si tendrement poétique; toi, l'énergique, l'opiniâtre, qui aime comme il travaille, toi la belle intelligence qui n'a pas la petitesse de dédaigner l'étude parce que l'étude lui est facile. Puis, en descendant, Houchard que j'ai vu à l'œuvre, ami sur les bras, sur la bourse duquel on peut compter à toute heure, en tout lieu; Marguery, le naïf, l'excellent garçon, médiocre, il est vrai, sous bien des rapports, mais qui n'en sort pas moins du vulgaire. Je pourrais encore te citer Pajot, jeune Parisien que tu connaîtras sans doute à l'école, imagination poétique, mais sans goût, intelligence supérieure.—Et je ne vante personne; certes, vous avez vos défauts, mais, je l'affirme, ce sont là vos qualités.—Ceux que j'appelle du nom d'amis doivent donc en être fiers, non à cause de moi, mais à cause de ceux qui m'entourent, non pour mon faible mérite, mais pour les mérites que je trouve en eux. Et c'est toi qui, pour résumer mon jugement, trouves alors le beau nom de crétin! et c'est toi qui crois réellement que c'est bien là ma pensée! Puis, tu me demandes naïvement pourquoi cette malencontreuse épithète, qui, heureusement, n'a jamais été prononcée.—J'ai dit que tu n'étais plus jeune, que ton esprit était souvent systématique. Ce n'est ni parce que tu ne fais pas de vers, mais bien des mathématiques dans un lycée, ni parce que tu songes à ton avenir. Bien des poètes n'écrivent pas, bien des mathématiciens sont des poètes; l'avenir appartient à tous: tous, surtout les enfants, y songent chaque jour, ce ne peuvent être ces raisons qui m'ont conduit. Tu t'étais fait le champion d'une laide cause, tu trouvais tout bien ici-bas; je cherchais en vain le moindre élan dans tes lettres, le moindre éclair d'une légitime indignation. Mais rien de cela: des systèmes de conduite froids, raisonnés. Puis, pour mieux m'irriter, une théorie sur les passions qui me semblait la plus absurde du monde: les ranger comme une stupide addition, froidement, méthodiquement, en disposer en maître et seigneur, comme des choses matérielles; les exclure sans lutte aucune de la première moitié de la vie, puis, plus tard les appeler, t'y livrer à l'heure convenue. Dis avec moi qu'une telle théorie est au moins étrange; que surtout elle ne saurait être appliquée aux passions humaines, ces élans spontanés et irrésistibles. Tu as marché fier et calme jusqu'ici, mais pour te faire perdre ce bel équilibre, quelle montagne, quel vent terrible crois-tu donc qu'il faudrait? Un regard de femme, peut-être un rien, une pensée dévorante et de chaque jour. Je le répète, si tu peux te contenir ainsi, retenir ou lâcher les rênes à ta fantaisie, c'est que tu n'as pas de passions, c'est que tu n'es plus jeune.—Et ici, distinguons. Je ne connais de toi que deux faces: le compagnon de nos parties, gai, rieur; puis l'ami qui m'écrit ces lettres d'une sagesse, d'une réalité désespérantes. Ces deux hommes, malgré leurs dissemblances, ont bien des rapports entre eux; le lycéen échappé n'est fou qu'à la surface; sa folie n'est qu'une fusée, elle brille, s'éteint, et l'enfant opiniâtre et travailleur ne tarde pas à reparaître. Maintenant sont-ce là les deux seuls aspects sous lesquels on puisse te voir? Te montres-tu complet, ou bien ne sont-ce que deux parties d'un tout plus divisé? Je l'ignore; mais tu comprends que, te jugeant, je ne puis juger que sur ce que je vois. Jadis, tu m'as parlé d'un idéal perdu et que tu ne m'as jamais fait connaître. As-tu aimé, aimes-tu? Je ne sais. Je te connais depuis sept ans, je cherche en vain dans mes souvenirs une folie, une passion qui ait troublé ton équilibre; est-ce ignorance, est-ce cécité, je n'en vois aucune. Tu m'apparais toujours tel que tu es, marchant droit au but, avec une idée fixe: parvenir par ton travail, sans jamais te heurter aux obstacles, riant de bon cœur, mais dans tes moments perdus, et mesurant ton sourire, comme tu mesures toute chose. Est-ce donc blesser la vérité, est-ce blesser notre amitié de te dire franchement que ton caractère est raisonnable et froid, que tu n'as pas les élans, les folies, les passions de la jeunesse? Est-ce t'outrager que de te donner ces qualités-ci: raison, sagesse, prévoyance. Loin de moi de te conseiller d'imiter ces jeunes fous qui s'enlèvent pour une idée, ces caractères faibles qui ne sauraient suivre sagement une route, qui s'amusent à chaque fleur du sentier; loin de moi de me proposer pour exemple, moi le fragile, le rêveur. Tu es raisonnable, sage, prévoyant; je le constate, rien de plus. Tu devrais plutôt m'en remercier et ne pas voir une insulte dans un portrait fidèle, tout à la louange de l'original. Quelque chose peut bouillonner en toi, c'est ce que je ne puis savoir, et je t'en crois sur parole. Ton tour viendra sans doute, ton équilibre se rompra. Mais, en attendant, tu es tel que je te peins, et tu es tel, non parce que je le veux, mais parce que cela est, parce que Satan ou Dieu n'a pas encore placé dans toi quelque grosse roche.

—Je veux en rester là sur ce sujet; j'ai dit ce que je pensais, ce que j'ai cru voir, je ne saurais me démentir. Si ce jugement te blesse, ce qui me semble impossible, tu as grand tort. C'est un ami qui te parle sans amertume, sans autre intérêt que le tien, qui use du premier fruit de l'amitié, la franchise; un ami tout disposé à se reconnaître quand tu le peindras—ou du moins, s'il se défend, n'accusant jamais ton cœur, ni ta loyauté, mais tes erreurs d'observation.

—Tu me fais un étrange portrait d'un poète libre penseur de ton lycée: «Amour-propre étroit et grossier, vanité enflée et ride, égoïsme bas et vif.» Voilà de tout petits défauts. Et c'est cet être-là qui, me dis-tu, sort de l'ornière commune! Par ses vices alors, mais jamais par sa supériorité. As-tu réellement l'original d'un tel portrait sous les yeux: «hypocrite, franc, niais par calcul»? Comment fais-tu alors pour me vanter la société, les hommes en général, quand tu en observes de si tristes échantillons, quand surtout tu me les donnes comme supérieurs aux autres? L'homme parfait est un monstre, si monstre veut dire être hors nature; il n'existe pas, Diogène l'a cherché en vain. Mais, heureusement, l'homme complètement vicieux est tout aussi extraordinaire. Nous avons tous de grands défauts, mais nous nous relevons tous par une grande qualité. C'est Lucrèce Borgia, l'empoisonneuse, se rachetant par son amour maternel; c'est Marion Delorme, la fille de joie, sanctifiée par son pur amour pour Didier; c'est Quasimodo, c'est Triboulet, êtres difformes au physique comme au moral, mais rendus lumineux par leurs âmes aimantes. Fouille donc bien ton poète, tâche de mettre son âme à nu, et ne la rejette que lorsque tu seras assuré qu'elle ne contient rien de grand.—Non, certes, je ne voudrais pas que tu ressembles à cet être-là. J'ai de la fierté, de la faiblesse, mais je me croirais perdu si tu disais de telles choses de moi. Laissons la lyre de côté; la Muse, a dit Musset,