Je voulais dire parabole, figure géométrique, et non hyperbole, fleur de rhétorique. Aie donc l'obligeance de remplacer cet infâme alexandrin par celui-ci:
Le dernier hémistiche est un peu sifflant, tant pis! Remarque générale: chaque fois que je veux faire de la science ou de l'histoire, je commets des énormités. Je n'ai pour moi que mes rêves, mes imaginations et mon amour de l'harmonie; chacun son lot—et, sans vanité, je ne me plains pas du mien.
Cette lettre faite depuis longtemps attendait ta réponse pour partir. Je viens de la recevoir et de la lire tout en fumant ma pipe.—Je ne puis donc y répondre que dans ma prochaine missive: permets-moi seulement que je me disculpe de quelques accusations graves.—Ce n'est pas S... que j'ai aimée, que j'aime peut-être encore; c'est l'Aérienne, un être idéal que j'ai moins vu que rêvé. Que m'importe qu'une fille d'ici-bas que j'ai courtisée une heure ait un amant. Me crois-tu assez fou pour empêcher la rose d'aimer chaque papillon qui la caresse?—Ne me fais pas l'injure de penser que je rejette la forme en poésie. Tu as fait quelque cauchemar, rien de plus. Moi, renier la forme! où diable as-tu pêché cela? Quant à la critique de Paolo, si tu l'as écrite, garde-la; nous la discuterons au mois de septembre. Crois seulement une chose: c'est que je n'ai pas écrit un seul vers sans intention; il sera bien difficile de retrancher et d'ajouter; je te ferai voir pourquoi et tu te rendras à mes raisons.
Mes respects à tes parents. Je te serre la main.
Ton ami,
Émile Zola.
XIX
Paris, 21 septembre 1860.
Mon pauvre vieux.
J'ai reçu ta lettre avant-hier matin et, dans l'espérance de te donner une réponse décisive, j'ai attendu jusqu'à ce jour. Je me décide enfin à t'écrire, bien que mon voyage ne soit pas encore certain et que je ne puisse t'en fixer la date.—Tu dois en être persuadé: les obstacles ne dépendent nullement de moi, ma volonté n'y est pour rien, et je désire peut-être plus que toi d'aller m'égayer quelque temps, sous votre beau ciel. Si je pouvais partir aujourd'hui, je partirais; je travaille du bec et des ongles pour aller vous serrer la main, et si vous ne me voyez pas venir, dites-vous que j'ai tout fait et que rien n'a réussi.—D'ailleurs, j'espère fortement et, si je ne craignais de vous causer une fausse joie, je vous dirais de compter sur ma venue. Tout ce que je redoute, c'est un retard plus ou moins long, c'est de laisser passer les jours de vacances. Écris-moi donc la date de votre rentrée, combien tu comptes passer de temps à Aix, afin que je fixe le dernier jour possible de mon départ. Je pense rester au moins quinze jours auprès de vous, et tant que tu auras ce laps de temps libre, je ne désespère de rien.—Je ne saurai trop me plaire à te le répéter: pour moi, mon voyage est presque une certitude. Vous pouvez chaque jour recevoir une lettre vous annonçant définitivement ma venue. Mais ce qui me désespère aujourd'hui, ce qui nous chagrine, vous et moi, c'est de ne pouvoir vous dire: allez tel jour m'attendre à la gare.—N'importe, tâchons de tuer le temps en attendant cette bienheureuse lettre que j'aurai autant de plaisir à vous écrire que vous à la recevoir. Écris-moi au plus tôt ce que je te demande: la durée de ta liberté. Ta lettre me trouvera encore à Paris, et dans le cas contraire, que vous importe.
Dis à mon vieux Cézanne que je suis triste et que je ne saurais répondre à sa dernière épître; cette lettre est pour vous deux. Il est presque inutile qu'il m'écrive, jusqu'à ce que la question du voyage soit résolue. Qu'il attende une lettre de moi, soit pour lui annoncer nos longues causeries, soit pour lui dire de reprendre notre banale conversation écrite.
J'ai à te blâmer d'une chose, blâmer n'est pas le mot, mais n'importe. Il y a cinq à six semaines, tu m'annonçais tes examens écrits et tu ajoutais: «Je n'ai aucune espérance.» Moi, je te crois et j'en gémis. Mais point du tout, te voilà bel et bien déclaré admissible. Voilà donc que j'ai poussé des gémissements en vain. Aujourd'hui tu m'écris que tu as passé tes examens oraux et, comme la première fois, tu me dis être très mécontent et désespérer entièrement. Donc, dois-je m'attrister de nouveau? ce ne serait ni logique, ni raisonnable. D'une première expérience, je déduis qu'il ne faut nullement me fier sur les jugements que tu portes sur toi-même, et qu'il est sage d'attendre les résultats pour pleurer ou sourire.—Ne te serais-tu pas fait le raisonnement suivant: «Je viens de me présenter à l'École polytechnique, c'est-à-dire de subir des épreuves redoutables. De deux choses l'une: ou je suis refusé, ou je suis accepté. Disons alors que je compte être refusé et le profit est clair des deux côtés. En effet, si je suis réellement refusé, la mauvaise impression est diminuée d'autant qu'elle est préparée depuis plus de temps; si au contraire, je suis accepté, la bonne impression est d'autant plus grande qu'elle est moins attendue.» Merveilleuse tactique que celle-là, et si vraiment tu la suis avec conscience, elle le fait honneur. En tout cas, si ce n'est qu'une de mes inventions, je te conseille d'en user sciemment après en avoir usé par hasard.—Quant à moi, je compte donc sur ton admission tout comme avant ta lettre; ce n'est qu'après avoir lu la liste des vainqueurs que je prendrai le deuil ou que j'ingurgiterai en ton honneur un liquide quelconque.
Marguery est à Mâcon; il vient de m'écrire de cette ville en m'annonçant sa prochaine arrivée à Paris. Si j'y suis malheureusement encore, j'aurai donc le plaisir de bavarder une heure avec cet excellent garçon. Il est en route pour les bords du Rhin: charmant voyage que celui-là et que j'ai toujours rêvé. Ne pourrons-nous jamais réaliser ce songe?
Je suis presque continuellement indisposé. L'ennui me ronge; ma vie n'est pas assez active pour ma forte constitution, et mon système nerveux est tellement ébranlé et irrité que je suis dans un état perpétuel d'excitation morale et physique. Je suis incapable d'entreprendre quoi que ce soit, et je sens combien les distractions d'un voyage et la joie de vous voir seraient efficaces contre cette longue insomnie.—La nuit dernière, comme je dormais à moitié d'un sommeil fiévreux, il m'est venu une idée que je crois grande et belle. Un long poème à faire hurler ou applaudir la foule à mes pieds. La pensée est encore vague pour que je puisse la communiquer ici. D'ailleurs, c'est une œuvre tellement sérieuse et d'une portée si grande qu'on ne saurait trop la méditer et la soumettre à des amis. Aussi je compte prendre tes conseils et tâcher de mettre un peu d'ordre dans ce nouveau cahier.
Buvez et riez, mes bons amis. J'ai tant de choses à vous dire, à vous demander: mes projets, les vôtres. J'ai tant de choses à voir: les panneaux de Paul, la moustache de Baille. Puis, d'ailleurs, n'est-ce donc rien que de fumer une pipe près de vous, même sans parler; d'aller faire quelques lointaines courses, de revoir les objets, les personnes qui me rappellent ma première jeunesse, qui me parlent de vous et de nos rires enfantins.—Je veux aller à Aix; je le jure sur ma pipe!!!
Je ne saurais t'en écrire davantage. C'est à regret que je t'envoie cette lettre si vague et si pleine d'inquiétude; que ne puis-je me plier en quatre comme ce flexible papier et m'expédier sous enveloppe pour la modique somme de vingt centimes!
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. A bientôt cependant. Ton ami,
Émile Zola.
Vous avez tort de m'accuser de manquer de cordialité et de confiance à votre égard. Vous êtes les seuls à qui j'ose confier mes rêves, bien insensés sans doute. Si je ne vous entretiens pas de ma vie privée, si je ne mets pas par-devant vous mon intérieur, c'est que ces détails matériels ne sauraient augmenter ou diminuer notre amitié, et n'auraient pour résultat que de m'attrister.
XX
Paris, 2 octobre 1860.
Mes chers amis.
Puisque vous avez élu domicile cours Sextius, puisque c'est là votre café, votre tabagie, votre tout, je crois donc devoir y adresser mes lettres jusqu'à nouvel ordre. D'autre part, par raison d'économie, la même épître servira pour vous deux: économie de temps, économie d'argent.
Je remets à la fin de cette missive la question voyage. Comme je ne compte vous l'expédier que dans quatre ou cinq jours, j'espère alors pouvoir vous parler avec certitude. Si vous êtes pressés, interrogez donc les dernières lignes.
Je ne veux aujourd'hui que me désennuyer en bavardant un peu avec vous.—Baille me dit quelque part: «Passons le temps en lettres et en souvenirs.»—C'est bien dit et j'applaudis. Dante se trompe lorsqu'il écrit: «Rien n'est plus douloureux qu'un souvenir de bonheur dans un jour de tristesse.» Je lui réponds hardiment: «Rien ne repose mieux le cœur, et rien ne fait mieux briller le sourire parmi les larmes que le parfum du temps passé.»—Vous me prêchez l'économie; vous souvenez-vous de l'an dernier, lorsque l'argent de Paris se faisait attendre, et que notre demi-tasse et notre partie de dames nous réclamaient au divan. On se cotisait, on finissait toujours par ramasser les quelques misérables sous qui devaient servir à tuer la soirée. Baille tournait à l'économie; il prétendait comme aujourd'hui faire de nous des thésauriseurs, des avares; pardonnables et prodigues avares que ceux qu'il rêvait. Mais la franchise avant tout, et je dois déclarer que le péché d'avarice trouvait en lui un terrible adversaire, un autre péché capital, bien gros, bien damnable: la Gourmandise. Il nous débauchait parfois, le saint prédicateur; t'en souviens-tu, Cézanne? Il me poussait chez Illy, et t'expédiait chez Leydet; puis, lorsque tu lui rapportais une fiole d'un liquide quelconque, lorsque je pliais sous une charge de choux à la crème, il se frottait les mains et nous guidait en se léchant les lèvres vers ma mansarde, lieu de nos débauches gastronomiques. Parfois encore, après un long sermon très pathétique, très larmoyant sur l'abstinence, le soir au café, il rêvait une bavaroise, et, sans la commander pourtant, il parlait d'un certain mal de gorge et tâchait de nous apitoyer sur son œsophage irrité. Monstruosité! une bavaroise! ce liquide coûtait huit sous et la demi-tasse n'en coûtait que cinq. Et voilà les économies! voilà les sermonneurs! en paroles ils boivent de l'eau et mangent du pain bis; mais en action ils ingurgitent des bavaroises et se bourrent de brioches.—Je me souviens d'un autre méfait de Baille, et puisqu'il est sur le banc des accusés, profitons-en pour faire contre lui un réquisitoire foudroyant. C'était au barrage, le jour de l'agréable hospitalité à nous offerte par messieurs les jésuites; nous avions emporté, s'il m'en souvient, un gigot d'une certaine encolure. Or donc, nous nous mettons à table, c'est-à-dire sur le gazon, près de la fontaine. Je mange du jambon, puis je cherche le gigot: néant, éclipse totale. Je cherche le gigot de plus en plus introuvable. Enfin, j'entrevis le manche, puis, tout au bout, Baille suspendu encore à quelques lambeaux de chair. Ah! monsieur l'économe, que vous en avez mangé ce jour-là du mouton! Dénouement, je conclus qu'un gourmand est l'antipode d'un avare, un économe même est l'antipode de notre ami. Méfies-toi, Cézanne, pendant qu'il te prêchera, il séchera tout doucement les bouteilles, fumera le tabac, et si tu as la bonhomie de prêter les oreilles et les yeux, tu chercheras, après son discours, vainement et tout effaré, les ingrédients indispensables à la vie d'un honnête homme.—Or ça, Baille, mon ami, je veux, en allant à Aix, n'être économe que si j'y suis forcé; sinon, je te promets des choux et des bavaroises et des gigots,—le tout pour fondre ton éloquence de pédagogue, comme la neige aux rayons de mai.—L'économie est un mythe chez vous et je m'en réjouis. Ne serait-il pas curieux que deux jeunes garçons de vingt ans calculent sou par sou leurs plaisirs. Vive Dieu! rions aujourd'hui; demain viendra avec des pleurs ou des sourires, et la grande sagesse est de le prendre tel qu'il se présentera. Voilà, direz-vous, une bien vilaine morale; mais je la trouve sublime, bien qu'un peu imprudente. Je me rappelle à ce sujet un mot profond de Cézanne. Lorsqu'il avait de l'argent, il se hâtait ordinairement de le dépenser avant de gagner son lit. Interrogé par moi sur cette prodigalité: «Pardieu! me disait-il, si je mourais cette nuit, voudrais-tu que mes parents héritent?»—O Baille, médite cette pensée profonde, et ne prends mes accusations, mes épithètes et mes railleries que comme le jeu d'un ami qui se berce doucement dans de lointains et joyeux souvenirs.
Marguery est à Paris. J'ai déjà passé deux journées avec ce grand dramaturge, ce célèbre vaudevilliste. Que vous dirai-je que vous ne sachiez déjà. L'enfant grandit, mais ne change que rarement; notre ancien compagnon est toujours ce garçon excellent, cet impuissant romancier qui s'admire avec tant de bonne foi et de naïveté qu'on ne saurait lui en vouloir. Après vous, je l'estime mon meilleur ami; je préfère sa naïveté enfantine à la fatuité superbe des De Julienne et des Marquezi.—Nous avons couru ensemble la capitale, ingurgitant çà et là quelques cafés. Puis je l'ai mené à l'administration du Journal du Dimanche, la Provence musicale. Enfin je lui ai lu un proverbe que j'ai écrit cet hiver et dont j'ai dû vous parler. Il a applaudi et m'a conseillé fortement de le présenter au théâtre de l'Odéon. Il est vrai que cela me rapporterait peut-être quelque argent; mais je ne veux m'y décider qu'après vous avoir consultés, ce que je me propose de faire si je vais à Aix.
Tu m'assures que Cézanne viendra ici au mois de mars.—C'est à Baille que je parle, et non à Paul auquel je me suis promis de ne plus parler de cela.—Puisses-tu dire vrai; j'ai de longues journées d'ennui. Vous avoir près de moi serait une suprême consolation et un encouragement dans la tâche ardue que je me suis imposée. Je ne suis pas de ces êtres qui peuvent s'atteler impunément à leur travail comme à une charrue et traîner péniblement la charge imposée. Il me faut des distractions, des rires et du sérieux. Ah! si vous étiez ici! Je n'y compte pas, je l'espère; c'est tout ce que peut dire un homme.
Je reçois à l'instant votre lettre et je reprends ces feuilles, abandonnées et reprises souvent.—Je ne puis que vous remercier des dispositions que vous avez cru bonnes pour notre tableau de famille et les papiers de ma mère. Quand même vous eussiez agi contre mon vouloir, je ne saurais encore que vous en rendre grâce, puisque votre amitié seule vous a conduit. Heureusement que ce déménagement partiel était dans mes vues, et que le plaisir que je trouve à vous voir prendre mes intérêts n'est obscurci par aucun nuage. Merci donc encore une fois.—Quant aux autres objets, misérable mobilier s'il en fut, vous pouvez parfaitement les laisser en place. Ce que vous avez enlevé m'est cher et je n'aurais voulu aucunement les laisser aux hasards des événements et aux mains crochues dont parle Cézanne. Mais le reste, je le livre de bon cœur aux vautours et aux tigres; je le répète, ne touchez plus à rien.
D'ailleurs, j'ai un reproche à vous faire. Vos lettres sont obscures et je ne saurais y trouver rien de certain. Vous m'accusiez naguère de manquer de franchise, je puis vous renvoyer ce reproche avec plus de droit. Quels sont les objets disparus? Quelles sont les personnes que vous soupçonnez? Si vous avez pris cette mesure extrême de me déménager sans que j'en aie manifesté le désir, il est logique de penser que vous y avez été poussés par de graves événements. Mais, encore une fois, quels sont ces événements? Craindriez-vous par hasard de m'offenser en me les racontant? Dites toujours, mes pauvres amis, je commence à connaître le monde et, si rien ne m'étonne de la part des autres, rien ne m'offense de la vôtre.—Ainsi donc dans votre prochaine lettre, soyez explicites pour que je puisse remédier au mal s'il en est temps encore.
Cézanne a la clef de la maison; qu'il la garde religieusement et tâche de faire oublier qu'il l'a en son pouvoir. Si même on la lui demandait, n'importe qui, qu'il la refuse tout net et dise, s'il veut se débarrasser, qu'il l'a égarée. Enfin, pour dernière recommandation, je vous dirai d'aller le moins possible à ma mansarde, de ne point vous en occuper et de laisser les choses en repos jusqu'au jour de mon arrivée—si ce jour doit luire toutefois.—Quant à mes cachets, soyez sans inquiétude. Ce sont de ces choses que je n'oublie pas et auxquelles je remédie longtemps à l'avance.
Maintenant reste à parler de la probabilité de mon voyage. Baille m'a écrit qu'il devait rester jusqu'aux premiers jours de novembre. Ainsi donc, voulant passer quinze jours près de vous, rien ne sera désespéré jusqu'au 15 octobre. Mon voyage n'est pas qu'un voyage d'agrément, j'ai certaines affaires qui réclament ma présence à Aix et qu'il serait trop long de vous expliquer ici; c'est ce qui me fait encore espérer fortement de vous voir.—La proposition de Baille me prouve son affection et je l'en remercie; mais je ne saurais l'accepter et lui-même dirait comme moi si je pouvais lui expliquer mes raisons. J'aurais toujours grand plaisir à passer une nuit avec lui, à déjeuner parfois à sa table, mais m'installer dans sa maison, que dis-je, dans la maison de ses parents, c'est-à-dire une maison où doit venir une foule de personnes, je ne puis y songer, sans songer en même temps aux bonnes langues d'une ville de province. D'ailleurs, si je pouvais me décider à devenir ainsi parasite, croyez-vous que cela allégerait beaucoup ma bourse. En allant à Aix, il me faut emporter une forte somme et ce n'est pas cent francs qui l'augmenteraient de beaucoup.—D'ailleurs nous serons économes, c'est entendu. Aussi, lorsque vous aurez la gracieuseté de m'inviter à dîner, j'accepterai de grand cœur; seulement vous accepterez de même mes invitations.
Je ne saurais trop le répéter, vos lettres m'ont causé une grande joie. J'y lis votre bon cœur et je vous remercie de nouveau de tout ce que vous faites et pensez pour moi, quand bien même votre amitié vous aveugle.
Tâchons donc d'être clair et de ne pas vous donner un désespoir ou une espérance inutile. Rien ne dit encore que mon voyage ne se fera pas: espérons jusqu'au 15 courant. Cette date passée, ne comptez plus sur moi. Nous tâcherons de nous en consoler, comme dit Cézanne, en songeant à notre prochaine réunion et au malheur de ces amis qui sont séparés pour jamais.
Je vous écrirai prochainement et vous enverrai sans doute un conte badin que je termine: il est un peu grivois, mais qu'importe! Quant à vous, écrivez-moi plus souvent que vous ne le faites, et surtout pas de bégueulerie, soyez francs avant tout.—Pour moi, je compte vous expliquer ma position et mes projets de vive voix, et, si je ne le puis, de le faire plus tard par lettre. Je suis jeune, l'avenir est à moi et je n'ai qu'à avoir du courage pour parvenir.
Buvez et fumez à mon intention. Riez surtout, s'il est possible. Rabelais dit que le rire est le propre de l'homme; suivez donc les préceptes de ce maître passé en joyeuseté.
A bientôt sans doute. Mes respects à vos parents.
Je vous serre la main. Votre ami,
Émile Zola.
On prie Baille d'écrire un peu plus lisiblement.—Vous avez de la bien belle cire bleue, messieurs les économes, et sans doute elle doit coûter gros.—Je ne sais trop comment j'écris.
Je suis en train d'apprendre la pâtisserie et la cuisine, le tout pour concilier l'économie que Baille prêche et ne pratique pas et la gourmandise qu'il pratique et ne prêche pas. J'ai la recette d'un certain punch aux œufs dont vous me direz des nouvelles.—Ne faut-il pas savoir un peu de tout ici-bas.
XXI
Paris, 31 octobre 1860.
Mon cher ami,
Ta dernière lettre est bien courte, bien sèche. Moi, qui m'attendais à une longue épître, bourrée de détails et répondant au moins en partie à tout ce que je te demandais, pense quelle déception! Tu ne me parles ni de ce que tu fais, ni de ce que tu rêves, on dirait que tu te bats les flancs pour écrire trois petites pages, et quelles pages: rien sur toi, rien sur les autres.—Tu dis que tu t'ennuies; raison de plus pour m'écrire longuement et souvent. Est-ce la matière qui te manque: parle-moi alors de la première chose venue et dis-moi ce que tu en penses. Mais n'as-tu pas la fontaine de la rotonde à critiquer; n'as-tu pas à me dire si le nom de mon père a été oublié dans les inscriptions. Ne dois-tu pas me renseigner sur les filles à la mode, sur les changements survenus dans le caractère de ceux que nous appelons nos amis. Que font les Marquezi, les De Julienne, les Seymard et tutti quanti? Quelles nouvelles conquêtes, quels nouveaux déboires à enregistrer dans l'ère de leur vie. Quelles nouvelles prouesses, quelles nouvelles fanfaronnades? Pas de matière! Pas de détails! Quand tu n'as qu'à sortir un matin et te coudoyer une heure avec un de ces Don Juan bavards pour me défrayer un mois entier avec leurs histoires plus ou moins historiques. Les chers enfants ignorent que la discrétion est la mère des amours durables, et tu peux aller récolter parmi eux bon nombre d'anecdotes que tu me narreras ensuite.—D'autre part, si ce genre d'épître te déplaît, si tu préfères ne pas parler de ces écervelés, de ces vantards que la mode seule rend vicieux, parle-moi de toi, du monde de pensées qui doit s'agiter dans ton âme, de tes aspirations et de tes souvenirs. Ou bien encore entame de ces discussions comme celle que nous avons abandonnée et remise à des temps meilleurs. Mais, par le ciel! écris-moi, écris-moi le plus souvent et le plus longuement possible.
Moi, si je me tais sur ma vie présente, c'est que j'attends une très prochaine solution à ce problème: savoir ce que je ferai. Je ne suis pas aussi déraisonnable que tu m'as jugé parfois, je sais parfaitement qu'il faut vivre, et que pour vivre il faut manger, et que pour manger il faut de l'argent. Or ce raisonnement conduit tout de suite à cette combinaison: le travail, le travail qui donne le pain, qui nourrit le corps et qui n'est qu'un moyen pour permettre à l'âme, à l'intelligence de se développer et d'agir. Parfois, le plus souvent même, ce travail qui pourvoit aux besoins du corps est en même temps le champ où s'exerce l'intelligence. C'est-à-dire que toi, sortant des écoles ingénieur, le pain que tu manges est le fruit de tes longues études, de l'ouvrage que tu as toujours fait, que tu fis et que tu feras toujours. Moi, au contraire, il n'en est pas ainsi. La littérature, les vers ne rapportent rien dans les commencements et souvent demeurent des années sans rien rapporter. Si bien que le poète mourrait de faim, s'il n'avait des avances, ou s'il ne travaillait à toute autre chose qui donne un gain quelconque. Ma position est donc nettement dessinée, ne pas quitter la poésie et pourtant gagner mon pain en faisant autre chose. Mais si un tel projet est facile à faire, combien il est difficile de l'exécuter. Quel métier, quel emploi choisir et surtout trouver? Comment faire accorder la lyre soit avec l'outil de l'ouvrier, soit avec la plume de l'employé. Ce travail en second, fournissant aux besoins matériels, travail où l'intelligence n'est pour rien, travail de la fange pour la fange, voilà mon enfer à moi, mon souci de chaque jour, mon ennui éternel. Ta carrière est de cent fois préférable; ce que tu fais ton intelligence y a part, et ton corps aussi y trouve la satisfaction de ses besoins.—N'importe, telle est, je le répète, ma ligne de conduite: ne pas quitter la lyre qui peut-être un jour pourra devenir une source d'honneur et de gain et, en attendant ce jour bienheureux, subvenir au besoin de la vie par un travail, n'importe lequel.—J'espère une prochaine solution et je te jure de marcher droit dans mon sentier, fermement et audacieusement, dès que j'aurai pu découvrir ce maudit sentier.—«Du courage!» me cries-tu vers la fin de ta lettre, et tu ajoutes que peut-être tu en as encore plus besoin que moi. Le crois-tu réellement? Lorsque ta voie est tracée, lorsqu'il te suffit d'y marcher, toujours tout droit, presque en aveugle, tu viens me dire que cette voie est plus pierreuse que la mienne, la mienne où tout n'est que buissons et rochers, où la chance seule peut me conduire, où ma volonté, mon intelligence, mon travail sauraient m'empêcher de chanceler! Et moi aussi, je te crie courage! je te le crie parce que je sais qu'en marchant fermement tu parviendras. Mais parfois, en pensant à mon avenir, je me dis: A quoi bon le courage, lorsque le hasard est tout.—Ce sont là de ces découragements que par bonheur je n'éprouve que rarement.
Tu me parles ensuite d'un vide que tu sens en toi, d'un besoin d'épanchement. Parfois tu cherches autour de toi quelque chose qui te manque; un malaise, une oppression te prend et tu es près de pleurer. Je croirais que je me moque si je te comparais, toi vigoureux et barbu, à une blonde jeune fille, frêle et mignonne. Cependant c'est là la seule comparaison possible. Il est un âge pour les jeunes filles où le couvent oppresse, où les nuits d'été sont terribles. La musique, le temple plein de cierges et de parfums ne sont alors que des prétextes, des moyens pour le trop plein du cœur. Cet âge existe aussi pour l'homme; seulement, comme ce dernier est libre, comme il n'amuse pas ses passions et qu'il les assouvit à mesure qu'elles parlent, il ne s'aperçoit pas même de leur rapide passage. Toi peut-être, ainsi que la jeune fille, tu as voulu étouffer tous les amours qui palpitent en toi, tu as cru qu'on pouvait les remettre à plus tard, et voici qu'aujourd'hui ils insistent et crient davantage. Que te dire, et que te conseiller, surtout moi qui me laisse emporter par le premier souffle qui passe? Je ne saurais d'ailleurs te plaindre, tu te sens vivre, et tous ne sauraient en dire autant. Sois jeune fille encore des années et crois que rien n'est plus triste au monde que de se dire blasé.
Je me contente de ces quatre pages aujourd'hui. Écris-moi une lettre—longue, bien entendu—avant de rentrer au lycée, puis nous réglerons notre correspondance.—J'écris en même temps à Cézanne.—Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Ton ami,
Émile Zola.
XXII
Paris, 22 avril 1861.
Mon cher ami.
Je te remercie de ta lettre; elle est désespérante, mais utile et nécessaire. La triste impression que j'en ai éprouvée a été en quelque sorte diminuée par la connaissance vague que j'avais des soupçons qui planaient sur moi. Je me sentais un adversaire, presque un ennemi dans la famille de Paul; nos différentes manières de voir, de comprendre la vie, m'avertissaient secrètement du peu de sympathie que devait éprouver pour moi M. Cézanne. Que te dirai-je? tout ce que tu m'apprends, je le savais déjà, mais je n'osais me l'avouer. Surtout je ne croyais pas que l'on pût à ce point me taxer d'infamie et ne voir dans ma fraternelle amitié qu'un odieux calcul. Je suis franc, je dois avouer qu'une accusation venue d'une telle bouche m'a plutôt surpris qu'attristé. Je commence tellement à m'habituer à ce monde mesquin et jaloux, qu'une insulte me paraît chose ordinaire, indigne de m'irriter, seulement plus ou moins susceptible de m'étonner, selon celui qui me la jette au visage. Ordinairement je me juge moi-même, et, fort de ma conscience, je souris du jugement des autres; je me suis fait toute une philosophie pour ne pas me créer mille chagrins dans mes rapports avec autrui; je marche, libre et fier, m'inquiétant peu des clameurs, m'en servant quelquefois avec un amour d'artiste pour étudier le cœur humain; c'est là, je crois, la plus grande sagesse, être vertueux, doux, aimant le bien, le beau et le juste, sans vouloir prouver à tous sa vertu, sa douceur, sans se révolter lorsqu'on vous accuse de vice et de méchanceté. Dans le cas présent, il m'est cependant difficile de suivre la voie que je me suis tracée: ami de Paul, je veux être sinon aimé de sa famille, du moins estimé; si un être indifférent, que j'ai coudoyé et que je ne verrai plus, écoutait complaisamment des calomnies sur mon compte et y ajoutait foi, je le laisserais faire sans seulement tâcher de le dissuader. Mais ici le cas n'est plus le même; désirant malgré tout rester le frère de Paul, je me trouve obligé d'avoir des rapports fréquents avec son père, je suis forcé de paraître parfois devant les yeux d'un homme qui me méprise, et auquel je ne puis rendre mépris pour mépris; d'autre part, je ne veux à aucun prix mettre le trouble dans cette famille; tant que M. Cézanne me croira un vil intrigant et tant qu'il verra son fils me fréquenter, il s'irritera contre ce fils. Je ne veux pas que cela soit; je ne peux garder le silence. Si Paul ne consent pas lui-même à ouvrir les yeux à son père, il faut que je songe à le faire. Mon superbe dédain serait ici mal placé; je ne dois laisser planer aucun doute dans l'esprit du père de mon vieil ami. Ce serait, je le répète, rompre notre amitié ou rompre toute affection entre le père et le fils.
Il est un autre détail que je crois deviner et que tu me caches sans doute par affection. Tu nous enveloppes tous deux dans la réprobation de la famille Cézanne; et je ne sais ce qui me dit que je suis le plus accusé des deux, peut-être même le seul. S'il en est ainsi—et je ne crois pas me tromper,—je te remercie d'avoir pris la moitié du pesant fardeau et d'avoir tâché d'atténuer par là la triste impression de ta lettre. Ce sont mille détails, mille raisonnements qui m'ont amené à cette pensée; d'abord mon peu de fortune, puis mon état presque avoué d'écrivain, mon séjour à Paris, etc. Enfin, pour dernière raison, celle qui l'emporte: lorsqu'il y a une tuile à tomber, c'est toujours sur ma tête qu'elle tombe; lorsqu'il y a un pavé plus haut que les autres, c'est toujours celui-là que je rencontre. Je finirai par croire à la fatalité.
La question me paraît celle-ci: M. Cézanne a vu déjouer par son fils les plans qu'il avait formés. Le futur banquier s'est trouvé être un peintre, et se sentant au dos des ailes d'aigle, veut quitter le nid. Tout surpris de cette transformation et de ce désir de liberté, M. Cézanne, ne pouvant croire qu'on préfère la peinture à la banque et l'air du ciel à son bureau poudreux, M. Cézanne s'est mis en quête pour découvrir le mot de l'énigme. Il n'a garde de comprendre que cela était parce que Dieu l'avait voulu ainsi, parce que Dieu, l'ayant créé banquier, avait créé son fils peintre. Mais ayant bien cherché, il comprit enfin que cela venait de moi; que c'était moi qui avais créé Paul, tel qu'il est aujourd'hui, que c'était moi qui enlevais à la banque son espoir le plus cher. Les mots de mauvaises fréquentations furent sans doute prononcés, et voilà comme quoi Émile Zola, homme de lettres, devint un intrigant, un faux ami, et que sais-je encore.—C'est d'autant plus triste que c'est ridicule. S'il y a bonne foi, c'est bêtise; s'il y a calcul, c'est la pire des méchancetés.—Heureusement que Paul a sans doute gardé mes lettres; on pourrait voir en les lisant quels sont mes conseils, et si je l'ai jamais poussé dans une mauvaise voie. Au contraire, à plusieurs reprises, je lui montrai tous les inconvénients de son voyage à Paris et lui recommandais surtout de ménager son père.—D'ailleurs, je n'ai que faire de me justifier ici. Si une ombre des soupçons qui pèsent sur ma tête m'accusait dans ton esprit, tu ne pourrais avoir pour moi la moindre affection. La légèreté pourrait seule être mon crime, et je n'ai pas même eu cette légèreté. Dans les conseils que j'ai parfois donnés à Paul, je mettais toujours des restrictions. Voyant que son caractère s'accommoderait difficilement d'une position quelconque, je lui parlais des arts, de la poésie, plutôt d'ailleurs par caractère que par calcul. Je désirais l'avoir auprès de moi, mais jamais en lui manifestant ce désir je ne lui ai conseillé la révolte. En un mot, toutes mes lettres n'ont eu pour principe que mon amitié et pour contenu que des paroles telles que me les dictait ma nature. Il ne peut m'être imputé à crime l'effet de ces paroles sur la carrière de Paul; sans le vouloir, j'ai excité son amour pour les arts, je n'ai sans doute fait que développer des germes déjà existants, effet que toute autre cause extérieure aurait pu produire. Je m'interroge et je me réponds que je ne suis coupable de rien. Ma conduite a toujours été franche et exempte de tout blâme. J'ai aimé Paul comme un frère, rêvant toujours son bonheur, sans égoïsme, sans intérêt particulier: relevant son courage quand je voyais qu'il faiblissait, lui parlant toujours du beau, du juste et du bon, tendant toujours à élever son cœur, et à le rendre un homme avant tout. Tels ont été mes rapports avec lui; je montrerais mes lettres avec orgueil et les écrirais si elles n'étaient pas écrites. Voilà ce que je veux que la foule sache, et toi tout le premier, si tu ne le savais déjà.—Il est vrai que je ne causais guère argent dans ces lettres; que je ne lui indiquais pas tel ou tel négoce où l'on gagne des sommes folles. Il est vrai que mes lettres ne lui parlaient tout simplement que de mon amitié, de mes rêves et de je ne sais quelle quantité de beaux sentiments, monnaies qui n'ont cours dans aucun commerce du monde. Voilà sans doute pourquoi je suis un intrigant aux yeux de M. Cézanne.
Je raille, et je n'en ai pas envie. Quoi qu'il en soit, voici quel est mon projet. Après m'être concerté avec Paul, je compte voir M. Cézanne en particulier et d'aborder franchement une explication. N'aie aucune crainte sur ma modération et sur la mesure des termes que j'emploierai. Ici, je puis exhaler en ironie mon amour-propre blessé; mais devant le père de notre ami, je ne serai que ce que je dois être, d'une logique serrée et d'une franchise appuyée sur des preuves. D'ailleurs, tu parais toi-même me conseiller cet entretien; je ne sais si je me trompe, mais quelques phrases vagues de ta lettre semblaient me prier de faire cesser ces calomnies, par une explication.
Je te dis tout cela, et je ne sais encore trop ce que je ferai. J'attends Cézanne, et je désire le voir avant que de rien décider. Son père sera tôt ou tard forcé de me rendre son estime; si les faits passés sont ignorés de lui, les faits futurs le convaincront.
Je me suis peut-être un peu trop appesanti sur ce sujet et j'avoue que je le quitte à regret, tellement je suis désireux de montrer mon peu de tort et le côté ridicule de ces calomnies.—Consolons-nous de ces misères en parlant de la Muse.
Je viens de lire les poésies de Victor de Laprade; œuvres et auteur te sont sans doute inconnus. L'auteur est un poète, provençal, je crois, et académicien depuis 1859; ces œuvres me serviront de matière pour faire cette lettre.—Comme tous les poètes, de Laprade a son idéal, seulement le sien est fort singulier. Adorant la nature comme Dieu lui-même, lassé de nos passions et frappé de la superbe tranquillité des végétaux, il désire leur ressembler, se dresser comme eux, sans souci du monde et, comme il le dit lui-même, prendre vie au sein même de la terre. D'autre part, ne reconnaissant jamais la devise: «Chanter pour chanter», esprit beaucoup plus philosophe que poète, il n'écrit pas deux lignes sans qu'elles aient un but moral avoué. Enfin, ne s'adressant qu'à l'âme, il feint d'oublier que cette âme est entièrement liée au corps, que l'homme n'est pas un ange seulement, mais qu'il tient aussi à la brute par plusieurs côtés.—Ces quelques raisons font que sa poésie n'est nullement vivante: amant des arbres, êtres vivants il est vrai, mais immobiles, il ne met aucun mouvement dans les tableaux qu'il trace; philosophe et toujours emporté dans les nuages, il nous parle bien des destinées de l'âme, de la vie future, mais il oublie la terre, et ses vers ne nous parlent pas de la vie présente; enfin, ne considérant jamais que l'âme, ses poésies ne nous présentent l'homme que comme un ange, ou plutôt elles ne nous présentent jamais l'homme, il semble ignorer nos passions, nos travers; en un mot, il n'est pas humain. Il s'en défend dans sa préface, mais il n'est pas arrivé à me prouver qu'il était jeune et plein de vie. Voici d'ailleurs son raisonnement: «On m'accuse de ne pas être humain, parce que ma poésie n'est pas passionnée; mais on ne réfléchit pas que la passion est ce qu'il y a de moins humain dans l'homme, que la brute partage avec nous, que ce que nous pouvons revendiquer comme nôtre, comme humain par conséquent, est la raison, l'intelligence, la religion.» A cela, je répondrai: la passion, il est vrai, n'est pas en propre à l'homme; il la partage avec la brute; mais l'intelligence, la raison sont-elles donc des qualités que nous possédions seuls et n'y a-t-il donc pas au-dessus de nous la raison, l'intelligence d'un Dieu? L'homme tient donc de la brute et de l'ange, et c'est justement ce mélange qui constitue ce que l'on est convenu d'appeler l'élément humain, c'est justement de la lutte éternelle de l'âme et du corps que naît la morale. Si vous me parlez d'un être marchant droit, s'élevant toujours vers le ciel, sans être arrêté dans son vol, il est évident que, ne livrant aucune lutte, votre héros bien que vivant n'aura pas occasion de me montrer qu'il vit et ressemblera quelque peu à ce végétal auquel vous voudriez ressembler. Nous présenter toujours le ciel, c'est très beau; mais je suis un homme vivant avant tout et, quoique le commerce des anges soit très agréable, je voudrais rencontrer dans vos vers quelque figure de connaissance qui me repose un peu des rayons célestes, quelques-uns de mes semblables dont les sentiments, les joies et les douleurs m'intéressent et m'émeuvent. Je ne prétends pas dire que votre psyché ait un mauvais but; tendre à élever l'âme vers Dieu, lui rappeler toujours son principe et sa fin, rêver un âge d'or, voilà qui va pour le mieux. Mais quatre mille vers sur ce sujet, monsieur, c'est beaucoup; surtout lorsque j'ai vainement cherché mon semblable dans vos vers, lorsque je n'y trouve rien de mes sensations de chaque jour, mais seulement ce vague élan de toute créature vers son Créateur. Expliquer la chute de l'homme, la rédemption et enfin l'amour de l'âme à son Dieu, et se servir pour cela de la fable grecque de Psyché, je n'y vois aucun mal et même je vous approuve. Mais ce que je n'approuve pas, c'est le ton uniforme de votre poème, c'est cette presque complète absence de tout écho de la terre. Dans la Divine Comédie, dans le Paradis perdu, on nous entretient aussi beaucoup du ciel, beaucoup des anges, beaucoup de l'âme, mais, que diable! nous y sentons parfois l'homme palpiter, souffrir, aimer, haïr, etc., etc., et nous palpitons, nous souffrons, nous aimons, nous naissons avec lui; en un mot, ces poèmes sont vivants et humains, ont une morale aussi élevée que la vôtre, sont plus poétiques, et enfin ont un intérêt que le vôtre n'a pas; d'où cela vient-il, je vous prie, sinon qu'ils ont été écrits par des hommes et pour des hommes, tandis que le vôtre n'est que le produit d'un rêve, qui se réalisera, je le crois comme vous, mais où le corps certainement jouera un plus grand rôle que celui qu'il joue dans votre poème.
—On peut expliquer la poésie de Victor de Laprade par des causes toutes historiques, venue un peu après le mouvement littéraire de 1830; succédant aux romantiques qui avaient épuisé tous les sanglots, toutes les passions, il aura voulu suivre un sentier à part, poussé peut-être, d'ailleurs, par sa propre nature. Las de voir toutes les héroïnes se tordre les bras, las de tant de cris et de tant de délire, il se sera retiré à l'ombre et se sera juré, par réaction, de ne pas mettre le moindre petit sanglot dans ses vers. La poésie devient alors un véritable cri de guerre, paisible il est vrai, contre l'école romantique, je dis contre les furieux transports de cette école seulement. Avide de paix et de silence, il est tombé dans l'excès contraire, et, craignant de mettre trop de vie, trop de passion dans ses poèmes, il n'en n'a plus mis du tout. Il a quitté la terre pour le ciel, si bien que s'il amuse quelquefois les dieux, il finit souvent par ennuyer les hommes.—Lorsque je lis un auteur quelconque, surtout un poète, je rapporte toujours sa méthode à ma méthode, son idéal à mon idéal, je compare et juge si je suis le bon sentier. Il est peu d'auteurs qui m'aient autant troublé que M. Victor de Laprade. Moi aussi, j'ai eu cette pensée de réaction contre le romantique; moi aussi, las de sanglots et de passions désordonnées, j'ai rêvé un ciel pur et paisible: Paolo est un fils de ces pensées. Maintenant encore, je crois fermement que l'école romantique est morte et qu'il faut absolument réagir contre elle. Mais de voir l'écueil opposé qui m'attendait de lire des vers incolores et sans vie, cela m'a effrayé. Cependant, peu à peu, j'ai repris mon calme habituel; tenté un moment d'accepter la poésie de Victor de Laprade, je l'ai ensuite repoussée; et, fort de cette lecture, j'ai ainsi formulé ma conduite à venir. Oui, il faut réagir contre ces élans passionnés qui sont ridicules quand ils ne sont pas sublimes; oui, il faut laisser là les Muses de l'égout, les effets violents, les couleurs criardes, les héros dont la singularité physiologique fait toute l'originalité. Non, il ne faut pas se jeter dans un excès contraire, non, il ne faut pas qu'une poésie manque de vie, ne soit écrite que pour les poètes seuls et n'ait pour résultat que l'amour.—D'ailleurs, de Laprade a de la verve, de la puissance, mais il manque de ce quelque chose que Musset possédait à un si haut point, l'intérêt.
J'interromps cette analyse trop rapide et trop indigne, pour m'écrier: «J'ai vu Paul!!!» J'ai vu Paul, comprends-tu cela, toi; comprends-tu toute la mélodie de ces trois mots.—Il est venu ce matin, dimanche, m'appeler à plusieurs reprises dans mon escalier. Je dormais d'un œil; j'ai ouvert ma porte en tremblant de joie et nous nous sommes furieusement embrassés. Puis il m'a rassuré sur l'antipathie de son père à mon égard; il a prétendu que tu avais un peu exagéré, par zèle sans doute. Enfin il m'a annoncé que son père me demandait, je dois aller le voir aujourd'hui ou demain. Puis nous sommes allés déjeuner ensemble, fumer une foule de pipes, à une foule de jardins publics, et je l'ai quitté. Tant que son père sera ici, nous ne pourrons nous voir que rarement, mais dans un mois nous comptons bien loger ensemble.—A mon autre lettre pour les détails de ma vie matérielle. Depuis ma dernière épître, j'ai écrit les deux premiers chants de l'Aérienne. Dis-moi encore que je suis paresseux.
Écris-moi quand tu pourras. Pour moi, dans une quinzaine de jours, nous te serrons la main, Cézanne et moi.
Ton ami.
Émile Zola.
XXIII
Paris, 1er mai 1861.
Mon cher ami,
Ton silence dure depuis si longtemps que je viens d'être obligé de regarder ta dernière lettre pour savoir au juste le nombre des jours écoulés. Elle est datée du 13 mars. Voici donc six grosses semaines que tu n'as pensé à moi. Je sais que tes examens approchent et que tu dois être accablé de travail. Aussi ne t'accuserai-je pas d'oubli complet, mais seulement d'un peu de paresse.
J'ai terminé depuis quelques jours le poème de l'Aérienne. Je ne sais trop ce qu'il vaut. Comme toujours, je me suis laissé emporter par l'idée première, écrivant pour écrire, ne faisant aucun plan à l'avance et me souciant assez peu de l'ensemble. Je sais bien que ce n'est pas là le chemin des chefs-d'œuvre. Mais que m'importe! je fais surtout à présent des vers pour vaincre la forme, pour acquérir le mécanisme. Puis, c'est là ma façon de voir; je marche beaucoup mieux lorsque je marche en liberté, j'ai confiance dans l'inspiration du moment; j'ai même reconnu que les vers qui arrivaient spontanément étaient de beaucoup supérieurs à ceux que je ruminais des jours entiers. Je jette donc mes sourires et mes pleurs au hasard. D'ailleurs, mon grand secret est celui-ci: lorsque mon œuvre est presque terminée, je la relis attentivement, je pèse toutes les pensées, tous les incidents; et alors, dans une sorte de dénouement basé sur le commencement de l'œuvre, je donne un air de famille entre mes derniers et mes premiers vers. Ce n'est pas à dire que, lorsque je traite un sujet quelconque, je n'aie pas un certain plan dans la tête. Mais ce plan est si vague, je le change tant et tant de fois devant l'exécution, que rien ne ressemble moins que ce que j'ai fait à ce que je voulais faire.
Je voudrais pouvoir te donner une certitude sur ma position matérielle. Malheureusement, rien n'est moins certain que cette partie de mon avenir. Depuis plus d'un an, je fais une chasse féroce aux emplois; mais si je cours bien, ils courent mieux encore. J'ai adressé demande sur demande; je me suis présenté à une foule d'administrations: partout des longueurs, jamais un résultat.—Tu ne saurais croire combien je suis difficile à placer. Non pas que j'impose des conditions, que je veuille faire ceci plutôt que cela; dans le commencement, j'avais cet orgueil, rien n'en reste aujourd'hui. Mais parce que je sais une foule de choses inutiles et que je ne sais précisément pas celles qu'il faudrait savoir. Rien n'est plus rare que de trouver une place nous convenant, à nous, qui sortons des lycées. Inaptes dans la pratique, chevauchant sur des mots, sur des chiffres et des lignes, nous ignorons par excellence les menus détails de la vie, les combinaisons pourtant si simples qui peuvent se présenter dans un milieu social. Il nous faut un apprentissage plus ou moins long, partant un surnumérariat plein d'ennui et vide de gain.—C'est bien pis quand l'échappé de collège me ressemble; qu'il est plus ou moins poète et plus ou moins philosophe, qu'il se soucie de la société et de la richesse comme d'une paille, et ne réserve ses caresses, son adoration que pour la liberté. Alors l'impossibilité de le placer prend des proportions extravagantes; les portes s'épaississent, les directeurs deviennent plus hargneux; puis la voix intérieure se révolte et gourmande le corps de ce qu'il a besoin de travailler pour vivre.—Souvent cette scène s'est répétée pour moi: J'adresse une demande à une administration; on me répond de passer chez le chef. J'entre, je trouve un monsieur tout de noir habillé, courbé sur un bureau plus ou moins encombré; il continue d'écrire sans plus se douter de mon existence que de celle du merle blanc. Enfin, après un long temps, il lève la tête, me regarde de travers, et, d'une voix brusque: «Que voulez-vous?» Je lui dis mon nom, la demande que j'ai faite, et l'invitation que j'ai reçue de me rendre auprès de lui. Alors commence une série de questions et de tirades, toujours les mêmes et qui sont à peu près celles-ci: Si j'ai une belle écriture? si je connais la tenue des livres? dans quelle administration j'ai déjà servi? à quoi je suis apte? etc., etc., puis: qu'il est accablé de demandes, qu'il n'y a pas de vacance dans ses bureaux, que tout est plein et qu'il faut me résigner à chercher autre part.—Et moi, le cœur gros, je m'enfuis au plus vite, triste de n'avoir pu réussir, content de n'être pas dans cette infâme baraque. Je sens tressaillir en moi tous mes bons instincts, tous mes amours, tout ce que Dieu m'a accordé; je maudis la société qui n'emploie de l'homme que les plus misérables facultés; j'éprouve un immense dédain pour ce rôle de machine que j'allais être réduit à jouer et j'entends comme une voix qui me murmure à l'oreille mes rêves chéris où vibrent doucement les noms de Liberté, d'Amour, de Paix et de Dieu.—N'importe! je continuerai ma chasse jusqu'à ce que je réussisse. Ma proie sera de la pire espèce, quelque corbeau dur et indigeste; mais une impérieuse nécessité me pousse en avant.—Tu es mon ami, mon frère, et sans doute tu t'inquiètes de mon avenir matériel. Sois sans crainte, j'ai un fond de philosophie stoïque, je me plierai à tout et je ne serai jamais par trop misérable.
Je suis allé dimanche dernier à l'exposition de peinture avec Paul. Quoique j'aime les arts, je ne pourrais guère te parler de cette dernière manifestation de nos artistes. Tu ignores leurs noms, les différences d'école qui les séparent, leurs œuvres précédentes, et ainsi le moindre compte rendu serait sans intérêt pour toi. Attends d'être à Paris, de le passionner pour tel ou tel maître, et alors nous pourrons admirer, si notre dieu est le même, discuter, si nous sommes dans des camps opposés.—Je vois Paul fort souvent. Il travaille beaucoup, ce qui nous sépare parfois; mais je ne me plains pas de ce genre de paresse à me voir. Nous n'avons pas encore fait de parties, ou plutôt celles que nous avons ébauchées ne valent pas l'honneur de la plume. Demain dimanche, nous devions aller à Neuilly passer la journée au bord de la Seine, nous baigner, boire, fumer, etc., etc. Mais voilà que le temps s'assombrit, le vent souffle, il fait froid. Adieu notre belle journée; je ne sais trop comment nous l'emploierons.—Paul va faire mon portrait.
Tu te plaindras peut-être du peu de longueur de cette lettre. J'avais la pensée de t'en écrire une fort longue, mais le temps et le courage m'ont manqué. Attendons le mois de septembre.—Quant à toi,—pour terminer comme j'ai commencé,—je t'accuse d'un peu de paresse. Écris-nous au plus tôt, ne serait-ce que pour me dire que tu as reçu mes deux lettres et pour me rassurer sur ta santé.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main.—Ton ami,
Émile Zola.
XXIV
Paris, 18 juillet 1861.
Mon cher ami,
Ce serait d'aventure un bien gros livre que celui qui aurait pour titre: Le poète; et certes l'homme qui entreprendrait un pareil ouvrage avec quelque talent ne ferait pas une œuvre médiocre. Pour moi, voici quels seraient mes sujets d'étude, ou plutôt ce que devrait renfermer le volume.
D'abord, de l'histoire comparée des littératures, déduire d'après quelle loi se manifeste le grand poète. Je suis certain qu'on arriverait à une formule presque mathématique, ayant sans doute des exceptions, mais exacte dans la plupart des cas. Ainsi nous avons deux genres de poètes; les uns, peintres fidèles des mœurs de leur époque, aussi grands qu'on voudra d'ailleurs, ne nous attirent plus que par une curiosité de savant; les autres prennent de l'homme, non la mode d'un instant, mais la manière d'être éternelle, non les ridicules et les splendeurs d'une époque, mais les travers et les qualités de l'humanité à tous les âges; de sorte que le livre est celui de tous les temps. Évidemment, ces derniers l'emportent. On pourrait donc dire dès lors au poète: Ne voyez, ne voyez pas les hommes, mais l'homme; peignez les siècles et non votre siècle.—Je ne veux pas pour cela que le poète vive en dehors du temps; an contraire, qu'il étudie ses contemporains, leurs faits et leur parole; qu'il les mette même en scène, non qu'il n'en fasse pas des êtres à part, et que dans mille ans le lecteur puisse se reconnaître dans ses héros.
D'ailleurs, je compte peu sur le progrès social, sur la civilisation, pour amener un progrès quelconque en poésie. Je m'explique; on pourrait me dire qu'il serait profitable au poète d'étudier et de peindre un siècle comme le nôtre; la science s'élève chaque jour et les rapports entre les hommes sont de moins en moins barbares; à cela je répondrai par Homère qui vivait dans les premiers siècles et qui cependant, au dire de tous, est le plus grand des poètes. Il faut se représenter la nymphe Poésie assise sur une roche solitaire et regardant, immobile, le flot des âges s'écouler devant elle; depuis six mille ans elle chante l'homme, le combat éternel de l'âme et du corps, sans jamais se préoccuper des hommes; et six mille ans pourront passer encore qu'elle fera vibrer les mêmes refrains sur sa lyre. On ne s'aperçoit pas du peu de sens en poésie de ces mots: Science, civilisation.—A quoi bon aller dire en méchants vers ce que tant de manuels et de traités vous expliquent en bonne prose? d'autre part, que peut importer à la Muse les dehors plus ou moins policés de l'homme, elle qui ne veut être que la peinture de son âme? Nous sommes fort polis, nous ne mangeons plus avec nos doigts, nous n'allons plus tout nus; c'est fort bien; mais la déesse s'en soucie peu, elle à qui plaît parfois un peu de barbarie. Je sais bien, pour la science, qu'on ne me demande pas de rimer une algèbre, et qu'on me prétendra que, cette algèbre, que je lirai en prose, m'ouvrira le jugement et me servira indirectement dans mes vers; en un mot, on m'observera que les sciences, surtout les sciences naturelles, me donneront une connaissance plus intime de l'homme et des choses et qu'ainsi leur influence devra faire de moi un plus grand poète que je ne l'aurais jamais été il y a deux siècles. Je ne nie pas cette influence; mais elle m'éclaire si peu sur cette énigme qui s'appelle l'homme, elle féconde mes pensées d'une façon si indirecte que je la subis peut-être, mais sans m'en douter. D'ailleurs, si j'ai tort théoriquement, l'expérience est pour moi. Je citerai de nouveau Homère, j'ajouterai la Bible et, dans toute notre génération d'hommes savants et policés, je cherche vainement un tel homme et un tel livre.
—Je ne veux pas soutenir ici de paradoxes; je serais désolé que tu visses dans mes paroles un parti pris de crier après la science et la civilisation. Je veux donc être aussi tolérant que possible à leur égard et les reconnaître en poésie autant qu'elles peuvent y entrer. J'accorde qu'elles ouvrent des horizons nouveaux au poète; elles peuvent être une source d'inspiration. En un mot, la poésie vit parfaitement sans elles; mais elle peut les employer comme tout autre élément. Quant à savoir si cet élément est préférable aux autres, je suis dans le doute, de même que j'ai douté qu'un progrès en science et en civilisation puisse en apporter un en poésie. On pourrait résoudre la question en s'appuyant encore sur les histoires comparées des littératures. Ainsi nous voyons à mesure que Rome se civilise la littérature latine baisser, de même que l'art grec s'altère aux temps les plus policés d'Athènes. Que conclure de là? Sinon que grande civilisation et grande poésie ne sont pas synonymes. Et, en effet, ce mot civilisation, comme je te le disais jadis, a son bon et son mauvais sens; des mœurs efféminées, un mensonge perpétuel des dehors, ce sont là les mauvaises qualités des hommes policés; évidemment, de telles choses n'enfantent pas de grands poètes. Au contraire, une religion mieux entendue, une science lumineuse et solide, une liberté sociale sans désordre, sont les bonnes qualités des temps civilisés, qui doivent élargir les ailes de la poésie. Si la civilisation de Rome et d'Athènes a nui à la littérature et à l'art, c'est que les mauvaises qualités l'emportaient sur les bonnes. De nos jours, je ne sais trop où en est la balance. Mais si nous voulons encourager nos poètes, disons-leur, sans employer les grands mots de science et de civilisation: «Voyez: l'astronomie compte et mesure les étoiles; l'histoire naturelle a sondé le corps humain, fouillé la terre et classé chacune de ses productions; la physique et la chimie nous ont appris, l'une les phénomènes que produisent ou que subissent les corps, l'autre la composition et les propriétés des corps; les sciences exactes sont l'échelle de toutes les autres connaissances. D'autre part, la justice, la religion s'épurent; la liberté grandit; les hommes marchent vers une fusion générale d'où naîtra sans doute une seule nation libre et selon l'esprit de Dieu. Voilà ce que vous offre le siècle; puisez à pleines mains. Soyez grands avec cette matière.»—Alors peut-être, avec de tels éléments, naîtrait une œuvre sublime qui ferait bon marché de mon dédain de poète pour notre siècle de lumière. Peut-être aussi le poète préférera se retirer sous les grands arbres et chanter tout simplement l'homme tel que l'ont chanté ses pères. Mais, je m'aperçois que je me suis diablement écarté. Je traite ici en courant la matière d'un second livre ou du moins d'un long chapitre qui pourrait avoir pour titre: De la science et de la civilisation à l'égard de la poésie.
Comme tout ceci est fort diffus et que j'exprime mes pensées, sans trop savoir si elles se contredisent dans le cours de mes jugements, je veux me résumer ici. J'ai dit que je comptais peu qu'un progrès scientifique et social amenât un progrès en poésie; que la poésie peut vivre grande et forte, en dehors d'une science et d'une civilisation avancées; que cependant ce sont là deux éléments qui s'offrent au poète et qu'il peut en faire jaillir le sublime, comme il l'a fait jaillir quelquefois de la barbarie et d'ignorantes hypothèses.—Tout cela ne porte pas sur mon idée première, qui est de considérer comme le plus grand poète celui qui se détache des hommes de son temps pour nous peindre l'homme de tous les âges. On peut évidemment être tel, tout en étant un poète savant et civilisé.
J'aurais dû te dire plus tôt que mon livre est un art poétique; non pas l'art poétique de Boileau, se bornant à classer les différents genres et à donner quelques conseils nus et froids sur la forme et quelques règles générales que tout le monde sait; mais un art poétique universel, embrassant la forme et l'idée, donnant en un mot la philosophie de l'histoire littéraire. Celui que je nommerais le poète serait en quelque sorte tous les grands poètes du passé, comparés et fondus en un seul, autant qu'ils le permettraient. Après avoir étudié ses manières d'être, ses formules d'existence, après avoir reconnu les milieux dans lesquels il se manifeste, on passerait à l'étude de ses rapports avec les différents éléments qui se sont présentés à lui. Ainsi on chercherait ce qu'il y a en lui d'idéal et de réalité, par quels points il touche au ciel et par quels points à la terre; on verrait quel emploi il a fait des passions humaines, surtout de l'amour; quel emploi de la science, de la philosophie, de la religion, de la politique. On pourrait ensuite, connaissant ce qui l'a amené, chercher ce qu'il a produit; je veux dire que, sachant le milieu sur lequel il a paru, sachant de plus quels ressorts le meuvent, on étudierait l'effet produit par lui sur son époque, sur ses contemporains.
Puis on passerait en revue les grandes qualités qui dominent en lui; par exemple, l'originalité, etc., etc.; et encore l'harmonie, la grâce, le sublime, etc., etc. En étudiant ainsi le poète par excellence, on étudierait par comparaison les poètes de second et de troisième ordre; de sorte que l'étude serait complète.
Enfin on arriverait à la forme. Après avoir comparé rapidement les différentes langues et les différents rythmes, on verrait quel usage en a fait le poète, etc.
Tout ceci ne serait évidemment qu'une étude préparatoire. Ce que je veux, ce n'est pas faire une histoire des littératures, mais m'appuyer sur elles pour fonder une nouvelle poétique. Je veux dérober aux grands poètes les raisons de leur grandeur, et dans l'idée et dans la forme, pour établir des règles qui puissent faire naître des grands poètes. Le poète à qui je donnerais toutes les qualités des anciens chantres, serait le poète à suivre.
Après avoir suivi le poète dans les âges, je le poserais au milieu de la génération actuelle. C'est là où j'en voulais venir: demander à l'histoire quel rôle il doit jouer de nos jours, demander si les temps lui sont favorables. Ainsi, pour ne m'occuper que de la littérature française que je connais un peu, j'y remarque trois époques nettement déterminées. La première, le moyen âge, présentant les caractères suivants: des poètes vivant de leur propre imagination, sans modèles véritablement nationaux; cette littérature naît dans les chants celtiques, brille un instant dans les chansons de geste et dans les poésies légères des troubadours, puis s'éteint. La seconde, la renaissance, se caractérise ainsi: une violente réaction contre le moyen âge, si violente qu'elle dépasse le but et tombe dans l'absurde avec Dubartas; puis Malherbe règle la nouvelle école; le dix-septième siècle la fait briller et le dix-huitième la mène tout doucement au tombeau. Enfin la troisième, le romantisme, notre époque elle-même, dont le mouvement n'est pas achevé; nous n'avons eu encore que la réaction violente; nous attendons un Malherbe. Il faut observer que cette troisième époque réagit, comme la seconde, contre celle qui la précède et que, par analogie, on doit supposer que toutes les phases en seront les mêmes. Tu vois comme je prétends me servir de l'histoire: chercher par la comparaison des siècles passés au nôtre quel doit être le poète de nos jours, son rôle; et quelles, ses aspirations, ses matières. Bien entendu, par l'exemple ci-dessus, je n'entends rien formuler. Je jette mes idées au courant de la plume; ce n'est pas même un plan que j'écris ici, c'est la matière telle qu'elle me vient, sans ordre, d'un plan que je pourrai faire quelque jour.
Je te parle de ce projet d'une poétique parce qu'il m'est venu une certaine idée. C'est là un de ces sujets que tu pourrais traiter au sortir des écoles. Il demande une connaissance parfaite de l'histoire, une critique fine et judicieuse, un raisonnement serré et lumineux: tu possèdes ces qualités à un plus haut degré de moi. D'autre part, un poète a une singulière façon de composer une poétique. Il commence par faire son œuvre la plupart du temps sans règle arrêtée, au hasard de l'inspiration, puis, son poème achevé, il le relit, voit le chemin parcouru et de quel pas, et alors, dans une préface, il justifie sa manière et donne comme règle ce qu'il n'a suivi lui-même qu'à l'aventure. Je ne lui en fais pas un reproche; ce qu'il a établi, après l'expérience, vaut peut-être mieux que ce qu'un prétendu bon goût érige sans en avoir fait l'application. D'ailleurs, lorsque ses raisons sont bonnes, il a pour lui que l'exemple à coup sûr suit le précepte. Il est vrai qu'il n'a pour autorité que ses propres vers; sa manière frise l'orgueil en ce qu'il se pose comme chef d'école. Il est juge et partie à la fois: il se donnera donc raison. Cependant, je le répète, sa préface peut être d'une grande utilité, on doit la prendre en considération, mais n'accepter ses jugements qu'après les avoir jugés. Toutefois, si le poète fait sa poétique, un homme désintéressé peut faire la poétique. Il prendra les façons de voir de tous les poètes, les comparera, les fondra en une seule, et en fera sortir les principes éternels de la poésie. On me dira sans doute qu'il faut un poète pour juger et diriger les poètes. Aussi je n'entends pas confier cette œuvre à un maquignon, ou à un marchand de vin, mais à un homme, amant du grand et du beau, à un poète par l'esprit et le caractère et non par des vers plus ou moins bons; surtout à un homme qui n'ait pas à défendre quelques milliers d'hémistiches. Le volume serait en prose; d'autant plus que s'il était en vers, l'auteur, devant prêcher d'exemple, gâterait les meilleurs préceptes par de méchants alexandrins; d'autre part, la prose est plus maniable et, voulant avant tout faire un traité littéraire et non un poème, l'auteur s'en servira en tout avantage. Je prendrai comme exemple les arts poétiques d'Horace et de Boileau; ils renferment de bons et beaux vers; mais celui qui chercherait autre chose, n'y trouverait que quelques préceptes généraux, fort bons en eux-mêmes, mais qui traînent partout; des lois qui sont en quelque sorte les lois naturelles de la poésie et qui sont innées chez le poète de goût. Par ce que j'ai dit plus haut, tu vois que telle ne doit pas être ma nouvelle poétique.—Toutes ces raisons me font répéter et conclure que tu seras très apte à un pareil travail.
J'ai parcouru dernièrement la Légende des siècles, dernier ouvrage édité de Victor Hugo. Mais je n'ai pu avoir que le second volume et j'étais si pressé que je ne peux t'en parler avec assurance. Toutefois, je puis te dire ceci: les défauts du grand poète, ces défauts qui sont presque des qualités, sont encore plus marqués dans ses derniers poèmes. Le vers est plus dur, plus coupé, plus saccadé, mais aussi plus vigoureux, plus serré, plus expressif. Tu connais d'ailleurs ce vers sobre, nettement frappé, se détachant comme à l'emporte-pièce. Seulement, ici, il exagère encore ses qualités, que l'on est parfois tenté d'appeler défauts. Les images sont toujours bizarres, mais singulièrement frappantes: on voit la chose plutôt qu'on ne la lit. D'autre part, il fait un peu abus de la description; mais ses descriptions sont tellement réelles dans leur poésie qu'on ne s'en fatigue pas. Il me semble qu'il se trouve dans cette œuvre moins de sensibilité, d'émotions jeunes, que dans les autres.—Je ne formule rien; je n'ai lu qu'en courant quelques passages d'un côté et de l'autre. Le poète a-t-il baissé depuis les Feuilles d'automne; j'en ai peur, mais je ne puis le dire sciemment.—Je ne me rappelle qu'un seul vers qui m'a frappé par sa singularité. Un certain faune est introduit devant les dieux de l'Olympe assemblés. Le maraud est fort laid, velu, difforme, etc. A son aspect les dieux et les déesses sont pris de ce fou rire qu'Homère leur prête. Ce sont des éclats formidables; tout rit dans le ciel. Or, dans son énumération des rieurs, le poète commet ce vers-ci: